VIII
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Discussions entre les ducs.—La reprise de l'affaire du bonnet.—Avantages accordés par le roi aux légitimés.—Le rang intermédiaire.
Toute décevante qu'elle eût été pour les pairs, la première période de l'affaire du bonnet ne leur avait cependant pas refusé certaines compensations. Ce n'est point sans quelque agrément qu'on moleste une série de hauts robins, qu'on chasse celui-ci du balustre royal et qu'on fait perdre à celui-là la place de chancelier. Mais le principal avantage de l'affaire avait été de fournir un aliment à l'activité ducale. Que devenir maintenant qu'elle sommeillait?
Certes, les causes de conflits ne manquaient pas. De mai 1643 à mai 1711, la pairie n'avait pas subi moins de quatre-vingt-dix «retranchements» qui, tous, auraient pu donner lieu à des rencontres. Le malheur, c'est que la plupart d'entre eux s'accomplissaient par la volonté ou avec l'assentiment du souverain. On réclamait, il prononçait, chacun s'inclinait. Tout bien pesé, les ducs n'avaient plus à en découdre qu'avec les princes d'Allemagne ou d'Italie[159]. Lorsqu'il en débarquait un à Versailles, ses pas, ses gestes, ses paroles, ses démarches étaient surveillés avec soin. On lui contestait «le tabouret de grâce», les distinctions que lui accordait la Sorbonne, la place qu'il occupait aux entrées, mariages, baptêmes ou obsèques. Au besoin, on se plantait résolument devant lui, au jeu du roi, quitte à s'attirer de vertes mercuriales[160]. Mais «ces principicules», dont le plus habituel défaut n'était point de rouler sur l'or, voyageaient rarement. Ce n'était que des adversaires accidentels. Les relancer dans leurs États, en vue d'apurer cette fameuse question de la réciprocité de main «qui remontoit presque au déluge»? Impossible d'y songer. Il n'était point, en effet, d'expédient auquel ne recourussent ces étrangers retors pour se soustraire à une marque d'égalité qui choquait leur orgueil. Dès que la renommée, aux cent voix, leur annonçait la visite d'un duc, c'était une fuite générale. Celui-ci s'enfermait dans quelque château perdu au fond des bois. Celui-là prenait la poste pour explorer les confins de la Pologne. Un troisième, l'Électeur de Bavière, se mettait au lit, comme s'il eût été atteint d'une maladie contagieuse[161]...
Abandonnés à eux-mêmes, les ducs devenaient la proie des dissensions intestines: tels les janissaires du sultan Mourad, n'ayant plus d'infidèles à combattre, se dévorèrent entre eux... Et il s'agissait naturellement de questions de préséance. La règle, en la matière, était celle-ci: Chacun sied premier, selon que premier a été fait pair. Tout dépendait d'une date, celle de l'érection: ce qui semble fort simple. Mais rien n'interdisait de revendiquer des pairies anciennes tombées en déshérence et de s'élever, à la faveur de ces titres, au degré occupé jadis par leurs détenteurs. Le procès type de ce genre est celui du maréchal de Luxembourg qui, créé duc de Piney, en 1662, imagina de se réclamer d'une érection remontant à 1581, laquelle lui eût fait gagner dix-huit rangs et, du coup, déchaîna à ses trousses dix-huit ennemis mortels. On plaida durant toute la fin du dix-septième siècle et «le tapissier de Notre-Dame» mourut à la peine; mais son fils, s'étant empressé de reprendre l'instance, le débat restait toujours pendant. D'autre part, le duc d'Antin nourrissait une ambition analogue. Légataire d'une demoiselle de Rouillac, qui prétendait avoir hérité de la pairie d'Épernon, il entreprit de faire valoir ce droit qui lui eût permis de précéder la totalité de ses collègues. Ce qu'il y avait de grave, dans ce projet fantaisiste, c'est que, en sa qualité de fils de Mme de Montespan, d'Antin était parvenu à intéresser le roi à sa cause.
Et voilà que, la contagion aidant, ces «chimères» étaient suivies d'une quinzaine d'autres. Chacun se précipitait sur les pairies éteintes: Matignon, Estouteville, Albret, Aiguillon, Château-Thierry, Pont-de-Vaux...; quelques-uns,—dont MM. de Chevreuse et de Bouillon,—trouvant que ce n'était pas assez d'une seule, en revendiquaient deux. Ce déchaînement de convoitises, envenimées par la chicane, révolutionna si bien l'institution que «les esprits politiques» finirent par s'émouvoir.
Qu'attendre, en effet, de pareilles querelles, si ce n'est une division irrémédiable! Cela, à une heure où, suivant toutes vraisemblances, un changement de règne allait laisser le champ libre à de plus hautes ambitions. Saint-Simon fut des premiers à comprendre l'étendue du péril, à pousser le cri d'alarme, à combattre «les schismes», à supplier ses amis de rentrer au fourreau leurs armes fratricides. Mais, comme celle de la prophétesse antique, sa voix eût risqué de se perdre dans le désert, si la résistance héroïque de quelques-uns aux sollicitations royales en faveur de d'Antin, n'avait découragé celui-ci. Son désistement, à la veille de l'audience, eut l'avantage de refroidir certains plaideurs, notamment M. de Chaulnes qui, «né timide et chancelant, crut voir sa condamnation écrite par les épines que le favori éprouvoit». Peu après, l'édit de 1711, interdisant toute action judiciaire en matière de pairie sans l'autorisation expresse de Sa Majesté, achevait la déroute des militants.
C'eût été le silence, l'immobilité, la vie oisive et sans attraits, si la reprise de l'affaire du bonnet n'était venue, fort à point, fournir des aliments nouveaux à la généreuse ardeur des ducs. Chose bizarre! La cause qui avait amené la fin de la première période fut celle-là même qui détermina l'ouverture de la seconde: nous voulons dire la fortune inouïe des légitimés, dont le sort se liera désormais d'une façon si étroite à la marche des événements, qu'il serait impossible de n'en point parler.
Les bâtards de souverains n'étaient point chose rare sous l'ancienne monarchie. Celle-ci assurait leur existence dans des conditions de confort très appréciables; mais, officiellement, ils demeuraient étrangers à la famille royale. Henri IV, dont le sens moral était moins développé que les appétits sensuels, éprouva le besoin de procurer aux siens, par une reconnaissance publique régulièrement enregistrée, un état civil qui en fît des Bourbons. Il commença par César de Vendôme que, dans une requête où l'inconscience le dispute à la bonhomie, il déclarait être,—avec l'agrément de la Providence, nouvellement appelée à la protection des amours illégitimes,—issu de ses relations «avec feu sa très chère cousine Gabrielle d'Estrées[162]». L'affaire suscita bien des critiques. Les jurisconsultes, textes en mains, démontrèrent qu'une pareille pratique n'était permise qu'à la condition d'être assortie de justes noces. Quant au Parlement, il opposait une sérieuse résistance, et son vote n'était obtenu que par surprise. Aussi bien se hâtait-il, après la mort tragique du Béarnais, d'annuler certains privilèges conférés au jeune duc, de même qu'après celle d'Henri III, il avait aboli ceux qui avaient été concédés à MM. de Joyeuse et d'Épernon.
Louis XIV, dans son olympienne toute-puissance, allait faire mieux. Il lui appartenait, en introduisant au sein de sa race légitime une progéniture née d'un double adultère, d'accorder des lettres de grande naturalité aux fantaisies les moins avouables. Aux points de vue moral et religieux, le procédé était vif. Au point de vue juridique, c'était le renversement de tout. D'abord, pour la raison, déjà donnée, qu'il ne pouvait y avoir de légitimations sans mariage; puis, pour cet autre motif que la reconnaissance des enfants adultérins était interdite; enfin, parce que les enfants en question restaient ceux de l'époux trompé, M. de Montespan, tant qu'une action en désaveu ne les avait point dépossédés de leur filiation légale. Un précédent était nécessaire pour «servir de chausse-pied»: on le créa, grâce à la complaisance de Mme de Longueville[163], et les bâtards de Mme de Montespan devinrent les légitimés du roi.
Ce fut, déclare Saint-Simon, «le piédestal des horribles prodiges qu'on a vus depuis»... «Prodiges» n'est pas trop fort. Ce n'est point, en effet, sans stupéfaction que l'on parcourt la nomenclature des grâces dont, à partir de ce jour, ces favoris de la fortune furent l'objet: titres, dignités, emplois, gouvernements de provinces, commandements d'armées, prébendes, dots, pierreries, pensions. Chacun d'eux fut gorgé. Mais au duc du Maine,—le petit bossu, le pied-bot,—était réservée la part du lion. En dehors des honneurs dont on l'accablait, deux pairies anciennes étaient reconstituées à son profit et, en vue de faire de lui le plus puissant seigneur terrien du royaume, Sa Majesté avait le triste courage d'arracher à la désolation de la Grande Mademoiselle, par des promesses qui ne devaient pas être tenues, une partie énorme de ses biens patrimoniaux, la terre d'Aumale, le comté d'Eu et la principauté des Dombes, lesquels n'étaient, d'ailleurs, considérés que comme un avancement d'hoirie[164].
Tant qu'il ne s'agit que d'emplois ou de libéralités à la charge du Trésor ou des tiers, les ducs se continrent. Mais quand à ces avantages vinrent se joindre des faveurs faisant échec à leurs droits,—comme la création «du rang intermédiaire»,—leur colère ne connut plus de bornes. Ils estimaient, en effet, qu'entre eux et le souverain il n'y avait place pour personne. Pas même pour les princes du sang. Aussi protestaient-ils contre toute faveur accordée à ces derniers. Une, surtout, qui datait de quelques mois à peine, leur était particulièrement sensible: l'attribution aux princes d'un droit de préférence pour les fonctions honorifiques du sacre. Le dépit que les ducs ressentaient de «ces injustices préméditées» était si vif, qu'il leur inspirait parfois des sentiments qu'on peut qualifier de révolutionnaires. C'est ainsi que, dans un libelle inédit d'avril 1728, relatif à l'affaire des paniers[165], après avoir représenté la pairie comme la récompense du courage, de la vertu, du sang versé sur les champs de bataille, en un mot «de services immortels», ils s'étonneront, non sans impertinence, de voir cette grande institution dominée par des frères ou des neveux de rois, qui en possèdent les avantages sans avoir rien fait pour les acquérir. C'est, en une formule moins vibrante, mais d'une façon aussi nette, l'apostrophe célèbre de Figaro: «Noblesse, fortune, un rang, des places!... Qu'avez-vous fait pour tant de biens?... Vous vous êtes donné la peine de naître.» Messieurs de la pairie précurseurs de Caron de Beaumarchais, c'est une de ces surprises comme en ménagent parfois les dessous de l'histoire!... Ces récriminations de gens qui, pour la plupart, avaient, eux aussi, trouvé dans leur berceau les avantages dont ils se faisaient un mérite personnel, n'étaient que bouffonnes. Ce qui est plus grave, et ce qui caractérise leur mentalité, c'est qu'ils y ajoutaient les allusions les plus perfides contre ceux des princes qui appartenaient à la branche de Bourbon-Condé, c'est-à-dire contre tous, sauf le duc d'Orléans. Ces princes, insinuaient-ils, étant, dans des circonstances que personne alors n'ignorait, issus de l'adultère, usurpaient la place qui leur était faite sur les marches du trône[166]!—D'où violente colère de Sa Majesté, poursuites pour outrages à ce que la France possédait de plus auguste, «le sang de nos rois», et condamnation au feu, par la main du bourreau, du libelle diffamatoire[167].
Telles étant les dispositions des ducs à l'égard de ceux qui les primaient, on comprend les transports que déchaîna en eux l'élévation des adultérins égalés «aux fils du sacrement», laquelle, du second rang, les reléguait au troisième. Il fallait bien, en public, leur faire bon visage; mais comme on se dédommageait lorsqu'ils tournaient le dos! Que de doléances sur «ces inventions inimaginables»! Que de rancunes à l'égard de leurs bénéficiaires! Que d'injures à l'égard de Harlay-le-Cynique qui, d'abord comme procureur général, puis comme Premier Président, avait assuré l'exécution des ordres royaux! Les malédictions allaient sans cesse grandissant, car il ne se passait pas de jour qui n'apportât un surcroît d'humiliations pour la pairie: dispense de prêter serment accordée aux bâtards; droit de traverser le parquet; enregistrement devant la Grand'Chambre des lettres patentes les concernant; concession à leur postérité des prérogatives dont ils jouissaient eux-mêmes... L'édit de mai 1711,—dont nous venons de parler,—sous prétexte de réglementation générale, concédait aux légitimés des avantages nouveaux: celui des honneurs du sacre, de préférence aux ducs; celui de disposer en faveur des mâles de leur famille, toujours avec droit de préséance, des duchés dont ils pouvaient faire l'acquisition; celui enfin d'être reçus au Parlement à vingt ans, tandis que les pairs ne l'étaient qu'à vingt-cinq[168]!
Autant de coups de massue, suivis bientôt d'une foule d'autres! En effet, une série de catastrophes,—que certains considéraient comme un châtiment céleste,—venaient bouleverser la fin du règne. C'était la mort, toujours précipitée, parfois tragique, de presque tous les membres de la famille royale: Monseigneur le grand Dauphin; la duchesse de Bourgogne; le duc de Bourgogne, devenu héritier présomptif; un troisième Dauphin encore en bas âge; le duc de Berri... Il ne restait qu'un pauvre enfant, qu'on ne croyait point appelé à vivre: celui-là même qui régnera sous le nom de Louis XV... Affolé par cette accumulation de maux, Louis XIV prenait la résolution de concéder aux bâtards tous les droits dont jouissaient les princes du sang, y compris «l'habilité au trône[169]». Il devait enfin achever son œuvre par des dispositions testamentaires aux termes desquelles les principales attributions de la régence,—l'éducation du roi, la garde de sa personne et, par suite, le commandement des troupes de Paris,—étaient enlevées au duc d'Orléans pour être confiées au duc du Maine...
Cette accumulation de faveurs que rien ne justifiait, ni les services rendus, ni l'éclat du talent, déchaînèrent chez Messieurs de la pairie d'incroyables tempêtes. Les plus modérés se livrèrent à des transports auprès desquels pâlissent les fureurs légendaires d'Oreste. Tous, d'ailleurs, tombaient d'accord pour proclamer que, depuis la tentative d'Encelade se ruant à l'assaut du ciel, on ne trouvait ni dans la fable, ni dans l'imagination des poètes, aucun phénomène comparable à celui-ci... Ce phénomène, si gros de conséquences pour l'avenir, allait, en attendant la mort du roi, désormais prochaine, produire ce résultat inattendu de faire renaître de ses cendres l'affaire du bonnet. L'explication en est bien simple. Aussi longtemps qu'ils furent réduits à une situation intermédiaire, inférieure à celle des princes, supérieure, mais de peu, à celle des ducs, les bâtards ne permirent pas qu'on saluât ces derniers, de peur de diminuer la distance qui les séparait. Maintenant qu'ils les dominaient de cent coudées, l'obstacle n'existait plus. Que pouvait bien faire à des gens qui touchaient du doigt à la Couronne, qu'on distribuât aux ducs quelques politesses de plus ou de moins?—Les circonstances s'y prêtant, la seconde période de la querelle allait s'ouvrir.