XVI
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Les accusations de Saint-Simon contre le Premier Président de Mesmes.—De Mesmes fut-il vénal?—Son rôle pendant l'exil de Pontoise.—Il meurt pauvre.—Son prestige.—Appréciation des contemporains.—A-t-il trempé dans la conspiration de Cellamare?—Invraisemblance de cette accusation.
Saint-Simon se dédommageait de ces déboires en déversant sur son hôte de la veille ses plus ingénieuses diffamations. Au milieu «des horreurs» dont il le déclare convaincu, il l'accuse d'avoir vendu sa Compagnie au Régent et le Régent à sa Compagnie, de les avoir trompés à tour de rôle et de ne s'être prêté au règlement des affaires confiées à ses soins qu'à la dernière extrémité, afin de ne point tarir «la mine d'or» dont l'exploitation, savamment dirigée, constituait le salaire de ses honteuses complaisances.
Ce que nous avons déjà dit de M. de Mesmes permet de pressentir que rien de cela n'est bien sérieux. Des explications n'en sont pas moins nécessaires sur cette imputation de vénalité qui sonne si mal à l'oreille, surtout lorsqu'il s'agit de la magistrature.
Sous l'ancien régime, la remise par le souverain de sommes d'argent à un grand seigneur, à un dignitaire de l'État, à un officier de robe, n'impliquait aucune diminution morale de celui-ci. C'était, au contraire, un témoignage d'estime, en même temps qu'une récompense pour des services rendus. Les chefs du Parlement figuraient, en bonne place, sur la liste des gratifiés. Leurs fonctions étaient si onéreuses et le profit qu'ils en retiraient si exigu que, sans l'appui des libéralités du prince, bien peu eussent pu tenir leur rang. En dehors des pensions,—dont, le plus souvent, les quartiers servaient à payer l'intérêt du brevet de retenue conféré à leur prédécesseur[313],—les Premiers Présidents recevaient des gratifications en numéraire ou en immeubles et des cadeaux à l'occasion de circonstances solennelles, comme le mariage de leurs enfants[314]. C'étaient, parfois, des sommes fort importantes. C'est ainsi que Nicolas de Novion, si généreusement traité au moment de sa retraite, touchait d'un seul coup, l'année même de sa nomination, le joli denier de cent mille écus qui lui valait les félicitations de Bussy-Rabutin[315]. Certains, et des meilleurs, ne craignaient même pas de provoquer les offres:
—Sire, déclarait un jour Guillaume de Lamoignon, j'ai trois cent mille livres de dettes. Mais mes plus rudes créanciers, ce sont mon fils et ma fille. Sans les grâces de Votre Majesté, je serais fort en peine de les établir[316]...
C'est précisément vers cette époque que des lettres-patentes lui attribuaient la propriété de la terre de Courson confisquée au début du procès de Fargues.
A l'égard de M. de Mesmes, les procédés ne pouvaient être différents. Nul, en effet, n'avait plus besoin de la manne royale et, à vrai dire, n'y avait plus de droits. Pénétré de l'importance de sa charge, il lui avait, au grand profit de son autorité, imprimé un lustre jusqu'alors inconnu. En contact quotidien avec les vétérans de la Grand'Chambre, les Premiers Présidents n'entretenaient que peu de rapports avec l'élément jeune,—Enquêtes et Requêtes,—dont la turbulence faisait le désespoir des chanceliers. De Mesmes s'appliqua à attirer chez lui, par l'éclat de ses réceptions, ces redoutables frondeurs et à les retenir par la séduction de son esprit. A ce jeu, sa bourse s'épuisa rapidement; mais l'influence présidentielle s'accrut si bien qu'il ne tarda pas à devenir l'arbitre de toute la Compagnie.
Pour un pouvoir débile, attaqué de toutes parts, et contraint de faire face à des difficultés multiples, c'était une fortune inespérée que cette influence du représentant de la Couronne sur le corps, réputé ingouvernable, dont il était chargé de diriger les débats. La laisser s'amoindrir, en refusant un concours pécuniaire qu'aux heures de sa toute-puissance le grand roi ne marchandait pas, c'eût été une lourde faute. Philippe d'Orléans n'eut garde de la commettre. De Mesmes accepta les subsides qu'on lui offrait, comme un homme qui, recevant son dû, ne se tient pas pour obligé. Non content, d'ailleurs, de parer aux exigences d'une représentation très onéreuse, il employait aussi les largesses du Trésor à effectuer au Palais des travaux importants, notamment à rétablir dans leur ancienne splendeur les lambris de la Grand'Chambre. Mais l'intervention opportune du Régent à son égard se manifesta surtout durant cet exil de Pontoise, qui se produisit dans les conditions économiques toutes particulières révélées par la relation de Gilbert de Lisle. La déroute du système de Law avait ruiné Paris, et bon nombre de magistrats, réduits «à la charité», n'étaient pas en état de pourvoir à la plus petite dépense[317]. Ceux même qui possédaient de quoi se suffire ne trouvaient, dans l'ancienne capitale du Vexin, envahie par la multitude des gens vivant du Palais, aucune des ressources nécessaires pour un établissement, si modeste fût-il. La plupart de ces Messieurs, logés dans de misérables chambres d'auberge, où l'on couchait à cinq ou six, plusieurs dans le même lit, n'avaient la possibilité ni de se livrer au travail, ni de faire bouillir un pot-au-feu. De Mesmes apparut à tous comme un Dieu sauveur. Mis en possession de la demeure princière des Bouillon, l'abbaye de Saint-Martin, il s'installa avec cette magnificence, non exempte d'ostentation, dont il avait le secret. Il établit deux tables en permanence: l'une, destinée au personnel subalterne, que présidaient ses secrétaires: l'autre, de quarante à cinquante couverts, dont, en personne, il faisait les honneurs à ses collègues. Telle était sa profusion, que ceux qui préféraient vivre chez eux pouvaient envoyer prendre des provisions de tous genres. Le dîner de rentrée du 11 novembre coûta à lui seul vingt mille livres... C'est le Régent qui payait...
Le Premier Président ne lui avait pas, en effet, dissimulé les dangers de son coup de force, le mécontentement qui régnait au sein d'un corps où il suffisait d'une imprudence pour faire surgir quelque Broussel, les sympathies que ce corps recueillait auprès des grandes Compagnies du royaume, son extrême popularité, tant en province qu'à Paris. Avec sa mobilité habituelle, le duc d'Orléans, en vue de parer aux périls d'une décision regrettée peut-être aussitôt que prise, avait ouvert les caisses de l'État à ceux des exilés qui, ayant pu se créer un intérieur décent, étaient en situation «d'adopter des orphelins». Le procureur général Joly de Fleury toucha, de ce chef, cent mille livres[318]. De Mesmes reçut bien davantage pendant les cinq mois que dura la disgrâce du Parlement. Quatre cent mille livres, assure Saint-Simon. Il faut, croyons-nous, doubler au moins la somme; car ce bourreau d'argent dépensait sans compter, comme s'il se fût agi de son propre fonds. On imagine s'il s'enrichissait à ce métier! Quand il mourra, deux ans plus tard, c'est à peine si, des grands biens recueillis par lui en héritage, il restera de quoi payer ses dettes.
Telles sont les conditions dans lesquelles se poursuivaient, entre le gouvernement et la Première Présidence, de laborieuses négociations, agrémentées de gros mots d'une part, d'impertinences de l'autre. L'opinion publique les suivait avec passion. De Mesmes cédait-il sur un point? C'était, aux yeux de l'opposition, un homme que ses prodigalités mettaient à la merci de la Couronne[319]. Résistait-il aux exigences du Régent? La Cour aussitôt criait à la trahison. Ce sort peu enviable sera, pendant le cours du dix-huitième siècle, celui de tous les Premiers Présidents lorsque, par suite de conflits incessants, ils se trouveront placés «entre l'enclume de leur compagnie et le marteau du despotisme[320]». Tout, en 1720, ne s'en terminait pas moins,—résultat sans exemple,—à la satisfaction des deux parties. La Constitution (bulle Unigenitus) était enregistrée avec la participation des gallicans les plus rigides; Law, abandonné de ses protecteurs, cherchait son salut dans la fuite; et le Parlement, rappelé à Paris, rentrait en possession des droits dont l'avait privé le lit de justice du 26 août 1718.
C'est, n'en déplaise à Saint-Simon, d'une façon triomphale que s'achèvera l'existence de Jean-Antoine de Mesmes. Mathieu Marais, qui prisait fort ses remontrances, écrit de lui en 1717: «M. le Premier Président s'est comporté avec toute la dignité, la noblesse, l'esprit, l'amour et l'attachement pour sa Compagnie que l'on peut désirer[321].» Barbier, qui ne saurait être suspect, car il accueille avec complaisance les bruits les plus malveillants, dit de son côté: «Cet homme a fini glorieusement sa carrière: il a parfaitement rempli sa charge. L'affaire de Pontoise l'a immortalisé par la grandeur avec laquelle il a vécu. S'il s'entendait avec la Cour, il y a grande apparence: il l'a fait assez adroitement pour être toujours aimé et respecté de sa Compagnie[322].» Cette opinion ne faisait, d'ailleurs, que se fortifier avec le temps. Lorsque, trente ans plus tard, le Président Hénault rédigera ses souvenirs de jeunesse, il tracera de son ancien chef un portrait ému auquel nous avons déjà fait quelques emprunts. Jamais, déclarera-t-il, aucune personne «ne fut plus heureusement formée pour la première place». Il ajoutera que, révéré de ses collègues, M. de Mesmes restera comme le type «du Premier Président qui, n'ayant jamais eu d'exemple, ne sera jamais imité[323].» Le dernier hommage que nous ayons à citer émane d'un membre de la pairie. M. de Luynes écrit, en 1757: «M. de Mesmes, dont le nom sera à jamais illustre par le talent supérieur de gouverner le Parlement presque en maître, faisoit une dépense prodigieuse, et quoiqu'il fût médiocrement instruit, la supériorité de son esprit lui avoit attiré une considération à laquelle il n'est pas facile de parvenir[324].»
Malgré la protection dont le couvrent ces témoignages, nous ne saurions dissimuler qu'il y avait, au dire des Mémoires, un abominable forfait dans l'existence de ce galant homme. Ce n'était ni la condamnation à mort d'un innocent, comme dans la vie de Lamoignon, ni une félonie compliquée d'abus de dépôt, comme dans celle de Harlay: c'était un crime de haute trahison.—Outrée de la situation faite aux bâtards par le lit de justice de 1718, la duchesse du Maine avait tourné ses regards du côté de Madrid. Sa participation à la conspiration de Cellamare, qui avait pour but de renverser le Régent et de lui substituer Philippe V, n'est pas douteuse. Saint-Simon a jugé opportun de lui donner de Mesmes comme compère... La preuve? Elle résultait d'une lettre écrite de la main même du Premier Président, «par laquelle il répondait du Parlement à l'Espagne et parloit sans ménagements sur la chose et sur les moyens»... De quoi faire pendre dix fois son homme!—Ce conjuré, chez qui l'ingénuité le disputait à l'imprudence, craignait-il, un jour, qu'on eût vent de sa perfidie? On doit le croire, car il sollicitait, par l'entreprise d'une personne nommée Mlle de La Chausseraye, la faveur d'une entrevue secrète avec le Régent. Ayant obtenu satisfaction, il se rendait au Palais-Royal, frappait à une porte dérobée, était introduit, non par les serviteurs de la maison, mais par un valet de Mlle de La Chausseraye, lequel, au dire de Duclos, remplissait auprès de sa maîtresse, en dehors de son emploi officiel, une fonction d'un ordre plus intime[325], et, en présence de cette même La Chausseraye, recevait audience. Aussitôt, de faire étalage de son talent de beau parleur et de formuler des protestations de fidélité; mais le Régent ne tardait pas à lui placer sous les yeux le corps même du délit, c'est-à-dire la fameuse lettre: un véritable coup de théâtre!—Se voyant déjà la corde au cou, le conspirateur se précipitait à terre, embrassait «non pas les jambes, mais les pieds» du prince, implorait son pardon et manifestait la plus belle peur qui se puisse loger dans l'âme d'un robin. Sur quoi Son Altesse Royale, dépêtrée de cette frénésie de contrition, remettait la lettre dans sa poche,—une arme trop précieuse pour qu'il s'en dessaisît!—et s'éloignait sans ajouter mot[326].
Voilà la scène rapportée par Saint-Simon. De qui déclare-t-il la tenir? Du procureur général Joly de Fleury, le seul ami qu'il comptât dans la robe. Référence à coup sûr fort respectable. Ce qu'il y a de préoccupant c'est que, lorsque Saint-Simon tient ou dit tenir une anecdote de Joly de Fleury, cette anecdote est bientôt démontrée inexacte[327]. Aussi bien, Joly de Fleury ne savait rien par lui-même: le récit qui lui est prêté, il l'aurait recueilli de la bouche de La Chausseraye... Quel était donc ce personnage féminin, aux mœurs suspectes, que le Régent initiait aux secrets d'État? C'était une façon d'aventurière dont la vie accidentée participe du roman. Issue d'une mésalliance, elle avait longtemps végété «dans l'angoisse, l'obscurité et la misère». Mais, douée d'un esprit «tourné à l'intrigue, aux manèges, à la fortune», elle parvint, grâce à ses merveilleux talents et à son peu de répugnance pour certaines compromissions, à se pousser dans le monde, à capter les bonnes grâces de Madame Palatine, à «apprivoiser les ministres», dont elle obtenait tout, à pénétrer jusqu'au roi, qu'elle amusait de ses saillies et qui la recevait «par les derrières». Entre temps, elle se lançait dans la dévotion et s'érigeait en protectrice du cardinal de Noailles: ce qui ne l'empêchait pas, d'ailleurs, de jouer un jeu d'enfer et de gagner, au système de Law, une vraie fortune. Au demeurant, on ne vit jamais «créature si adroite, si insinuante, si flatteuse sans fadeur, si fine, ni si fausse[328]»... Si fausse! Nous ne le faisons pas dire. Et c'est uniquement sur la foi de cette personne, ainsi jugée par Saint-Simon lui-même, que celui-ci se fait l'écho de l'étonnant récit dont nous venons de reproduire les grandes lignes. De cette soi-disant participation du plus haut magistrat de France aux entreprises de la duchesse du Maine, il ne recueillera, au cours de son existence de chroniqueur aux aguets, ni un mot, ni une rumeur, ni un soupçon. L'ignorance de ses contemporains sera, du reste, non moins absolue, car dans les relations, correspondances, écrits divers de cette époque, de même que dans les pièces relatives au procès, on ne rencontre aucune allusion à ce détail capital d'une affaire qui, pendant plus d'une année, défraya toutes les conversations. Ce sera seulement un demi-siècle plus tard que Paris étonné apprendra la trahison de M. de Mesmes. De quelle manière? Par la publication des œuvres de Marmontel et de Duclos, lesquels, mis en possession des Mémoires encore inédits, y copieront, sans songer seulement à en vérifier l'exactitude, la prétendue accusation de La Chausseraye. Moyennant quoi ces deux historiens-philosophes, dont la naïveté égalait l'absence d'esprit critique, tiraient cette conclusion que de Mesmes «fut convaincu d'avoir trempé dans la conspiration[329]»!
L'invraisemblance de pareils commérages n'est-elle pas saisissante? A quelle personne impartiale fera-t-on croire qu'un Premier Président, chaque jour en contact avec le chef de l'État, ait eu besoin, pour arriver jusqu'à lui, du patronage de La Chausseraye? Que celle-ci, évoluant comme chez elle dans l'intimité du Palais-Royal, ait été promue à l'honneur de juge du camp au cours d'un débat qui mettait en jeu les intérêts les plus graves? Qu'un homme, réputé à juste titre comme «le plus délié de son temps[330],» ait, de sa propre main, dressé le programme d'un complot dont la divulgation pouvait entraîner pour lui les plus fâcheuses conséquences? Que le Régent, peu discret de sa nature, n'ait jamais soufflé mot de cette histoire, même à celui qu'il considérait comme son ami, son conseil, son confident intime: nous voulons dire Saint-Simon?
Saint-Simon! Aucune objection ne le touche, si ce n'est pourtant cette dernière, qui l'atteint dans sa vanité. Aussi éprouve-t-il le besoin d'attester que, si le duc d'Orléans ne s'ouvrit pas à lui, ce ne fut point par manque de confiance, mais parce que Dubois le lui défendit. Pourquoi? Comment? Dans quelles circonstances? Ici les explications deviennent confuses et subtiles[331]. Ce qui, heureusement, ne participe pas de ce caractère sibyllin, ce sont les raisons qui déterminèrent le Régent à ne point exécuter le criminel qu'il venait de prendre la main dans le sac. Il fallait qu'elles fussent bien puissantes, car le prince était déjà si mal disposé à l'égard du Premier Président que, au moment du lit de justice de 1718, il avait pris la résolution «de le chasser»... Chose inouïe! C'est Saint-Simon,—du moins il l'assure,—qui opéra le sauvetage. Non par bonté d'âme, on peut le croire, mais par un raffinement de haine: il importait, déclare-t-il, de laisser au misérable le temps de se compromettre davantage pour mieux l'accabler[332]!... Raisonnement que le Régent trouva si péremptoire, qu'il se décida à suspendre le cours de sa justice. Mais alors, quelles considérations purent bien l'arrêter quand il posséda les preuves de la félonie?
Cette fois-ci, c'est La Chausseraye qui joue, au profit du coupable, le rôle de Providence... Après l'avoir tiré de son évanouissement et replacé sur ses jambes, elle courut après Son Altesse pour lui tenir le langage suivant: «Avec cette pièce en mains, voilà un homme qui ne peut plus qu'être à vous, à pendre et à dépendre, et c'est la meilleure aventure qui vous pût arriver, parce que, désormais, vous en ferez tout ce qu'il vous plaira sans qu'il ose souffler.»
Avis non moins judicieux que pratique. Si, en effet, le duc d'Orléans est nanti d'un document aussi décisif, c'en est fait de M. de Mesmes: on le tient si bien qu'il ne peut plus être qu'un instrument dont la Cour usera et abusera à sa convenance. Cela se trouve d'autant mieux qu'on est à la veille de graves conflits, ceux-là mêmes dont l'exil à Pontoise va,—trois mois après,—constituer le dénouement... Or qu'arrive-t-il? Précisément le contraire de ce qu'on eût été en droit d'attendre si de Mesmes avait eu les mains liées. Jamais il ne fit preuve de plus d'indépendance: indépendance qui, dépassant parfois la mesure, n'épargnait au chef de l'État ni brocards ni plaisanteries; le tout «de la manière la plus indécente et la moins mesurée[333]». Et quand le Régent manifeste son indignation, «le coquin» ne laisse pas que de persister dans son impertinence... Est-ce là le fait d'un homme qu'on vient de représenter plus mort que vif, se roulant à terre de désespoir, prêt à toutes les palinodies pour obtenir sa grâce? Et vit-on jamais criminel, aussi soucieux de vivre, traiter avec une pareille désinvolture un prince qui a en poche tout ce qu'il faut pour le perdre[334]?
Nous n'aurions garde d'insister!—La Chausseraye a-t-elle imaginé le récit reproduit par les Mémoires? S'est-elle bornée à fournir, à titre d'hypothèse, un canevas qu'avec ses ressources infinies Saint-Simon s'est plu à broder? Le nom de l'habile entremetteuse n'est-il venu sous sa plume qu'en vue de se dégager personnellement d'une responsabilité par lui jugée trop lourde?—Ce sont là autant de questions sur lesquelles nous n'avons pas à prendre parti. Ce que nous croyons pouvoir affirmer, c'est que la coopération de M. de Mesmes à la conspiration de Cellamare est, comme les crimes imputés à ses prédécesseurs, une pure invention[335].