← Table of contents
L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon

IX

Reading edition

Le duc du Maine et le Premier Président de Mesmes.—Leur duplicité d'après les «Mémoires».—Affront au bailli de Mesmes.—Scène violente faite par Saint-Simon au duc du Maine.—La version des «Mémoires» est-elle la vraie?—Raisons d'en douter.

De quelle façon l'affaire rebondit-elle? C'est ce que nous allons rechercher en suivant pas à pas le récit de Saint-Simon.

D'après lui, l'auteur du mal ne serait autre que le triomphateur du jour, le duc du Maine. Le but qu'il poursuivait? Brouiller si bien avec tout le monde Messieurs de la pairie que, absorbés par le souci de leur propre défense, ils n'eussent, au commencement du prochain règne, ni le loisir ni le pouvoir d'attaquer les légitimés et de leur faire rendre gorge.

La reprise de «l'affaire» était le moyen tout indiqué pour la mise en œuvre de ce plan machiavélique... M. du Maine ne perdit pas une minute. Le jour même de son élévation, il se confondait en protestations de tendresses à l'égard des ducs, exaltait la grandeur de leur dignité et mettait son crédit à leur service. Il n'en rencontrait pas un, au prône ou aux réunions de Versailles, qu'aussitôt il ne parlât «de l'indécence du bonnet». Sans doute, il avait participé au maintien de l'abus, tant qu'il en avait tiré un profit «de distinction»; mais, depuis que la bonté du roi l'avait promu au rang insigne de prince du sang, les prétentions de la robe lui paraissaient intolérables... Étonnés d'un pareil langage, ses interlocuteurs l'accueillaient froidement; mais le petit boiteux revenait à la charge et, de sa propre initiative, «remettait tout en train». De difficultés, il certifiait qu'on n'en éprouverait aucune. Les princes? Leur bonne volonté était certaine. Le Premier Président de Mesmes? Il avait engagé sa parole et répondait du Parlement. Le roi? Sa Majesté ne demandait qu'à être agréable aux deux partis et applaudirait à une réconciliation générale!

Cette communication d'un homme, que rendait si suspect son mépris des règles fondamentales du royaume, ne pouvait inspirer que de la défiance. Hormis M. de Noailles, un naïf, et M. d'Aumont[170], «un pigeon privé», c'est-à-dire un faux frère, chacun s'accorda à reconnaître qu'elle cachait un complot en vue de rabaisser les ducs «par le mauvais succès de leur entreprise». Faire d'eux le jouet de la robe, en même temps que «la risée du monde», c'était à quoi tendaient tant d'efforts.

Cette conviction étant bien assise, il semble qu'il n'y eût qu'un parti à prendre: décliner, sous un prétexte assorti de paroles flatteuses, une offre aussi perfide. Mais, du temps de Louis XIV, on ne raisonnait pas comme aujourd'hui... Mise aux voix, dans une réunion tenue chez M. de La Trémoille, cette solution fut repoussée à l'unanimité. Refuser, c'eût été trahir l'animosité qu'on éprouvait à l'égard de M. du Maine et faire entendre qu'on était résolu «à l'attaquer», dès l'avènement d'un nouveau souverain. Ce qui, en raison du mécontentement du roi et des rancunes de son bâtard préféré, «dont le sein étoit un gouffre noir», entraînerait des conséquences terribles! C'est pourquoi ces natures aussi pénétrantes que compliquées se résignaient «à donner dans le panneau tendu»,—sacrifice d'autant plus admirable qu'elles ne se faisaient aucune illusion sur le sort qui leur était réservé!

«L'embarquement» eut donc lieu sous les auspices du nautonnier du Maine. Mais le duc d'Antin avait à peine rédigé un mémoire sage, honnête, mesuré et «d'une brièveté remarquable[171]», que les présidents prenaient ombrage, se cabraient et manifestaient de ridicules exigences. Ils daignaient bien consentir à accorder le salut; mais à quelle condition? A la condition que, comme autrefois, la pairie accompagnât le Parlement tant à l'entrée qu'à la sortie des séances... Qui le croirait? Ce compromis honteux paraissait acceptable à certains ducs! Heureusement, Saint-Simon était là pour les rappeler à la pudeur... Que demandait-on, en somme? «Une civilité qui ne se refuse pas à un honnête domestique...» Et, en échange, qu'exigeaient les présidents? Un monstrueux avantage: l'obligation pour les pairs de marcher à la suite, comme des laquais... Non, non, mille fois non: mieux valait, à perpétuité, grimper à l'échelle!

Il suffisait maintenant d'une étincelle pour mettre le feu aux poudres. Elle se produisit sous la forme d'un propos que l'on prêta au Premier Président de Mesmes:

—Sire, aurait-il dit à Sa Majesté, au cours d'une entrevue secrète, les ducs ne négligeront rien, dès la constitution d'un nouveau règne, pour dépouiller MM. du Maine et de Toulouse des avantages dont ils sont nantis. Leur ambition va plus loin encore: ils escomptent la mort du jeune Dauphin pour établir, comme en Pologne, une monarchie élective et porter l'un d'eux à la couronne.

Et Saint-Simon, dont cette prétendue déclaration fait trop bien le jeu pour qu'il ne la tienne pas pour authentique, de fournir des précisions, comme s'il eût assisté à la scène[172]. Mais, ce qu'il néglige de mentionner dans ses Mémoires, c'est un détail qui, révélé par les Écrits inédits, donne la clef de cet entretien énigmatique. Ce n'est pas hors de propos que le mot de monarchie élective avait été prononcé. La conversation l'avait amené tout naturellement, à l'occasion «d'un homme de lettres qui travailloit pour les ducs» et qu'il était question «d'enlever», sans doute pour le jeter à la Bastille[173]. Or, de quel méfait s'était rendu coupable ce libelliste? De publications en vue d'établir que les grandes sanctions de l'État appartenaient exclusivement à la pairie et que, à défaut d'héritiers légitimes, c'est elle, elle seule, qui, en vertu des lois anciennes de la monarchie française, décidait de l'élection des rois... Prétentions datant de loin sans doute, mais dont l'affirmation, à la veille d'un changement de règne, avait quelque peu ému la noblesse, le Parlement et Sa Majesté elle-même[174].

Les ducs, cela va de soi, protestaient de la pureté de leurs intentions et, au moment même où ils ourdissaient leur trame contre les légitimés, donnaient l'assurance que les dernières dispositions de Louis XIV ne trouveraient pas de défenseurs plus fidèles qu'eux-mêmes. Ils se hâtaient, d'ailleurs, pour opérer une diversion, de présenter à Sa Majesté une requête contre les présidents et un mémoire récapitulatif de leurs griefs... Requête et mémoire demeurèrent sans réponse[175].

Ce silence était significatif: les pairs ne s'y trompèrent pas. Fidèles à leur ancienne tactique, ils décidaient de mettre la robe à l'index: sentence qui reçut une exécution immédiate. Le bailli de Mesmes, ambassadeur de Malte et frère du Premier Président, s'étant présenté à Versailles, le duc de Tresmes lui interdit l'entrée du cabinet royal, en spécifiant que, s'il lui infligeait cet affront, c'était par mesure de représailles[176]...

La rupture était complète. Aussi bien nul ne se souciait plus d'avoir affaire avec ces gens terribles qu'étaient les ducs. Accusé de manquements à sa parole, le Premier Président affirma n'avoir rien promis, si ce n'était sa bonne volonté. Mme la Princesse, parlant au nom de ses fils, jura ses grands dieux que feu M. le Prince regardait «le refus du bonnet» comme une marque distinctive dont il n'eût, à aucun prix, permis l'abolition. Quant au roi, excédé de tant de manèges, il signifiait aux parties qu'elles eussent à ne lui plus parler de rien...

Cependant,—dernière tentative,—une entrevue avait lieu entre deux délégués de la pairie et la duchesse du Maine, derrière laquelle, ne sachant à quel saint se vouer, s'effaçait son timide époux. Certes, si l'on put adresser quelques reproches à la petite-fille du grand Condé, ce ne fut pas celui de manquer de franchise. Elle protesta que, lorsqu'on possédait des avantages aussi précieux que ceux dont les légitimés avaient le bonheur d'être nantis, on n'y renonçait pas de gaîté de cœur, et que, pour elle, plutôt que d'en faire son deuil, elle n'hésiterait pas à mettre le feu aux quatre coins du royaume... Cela dit, elle concluait en ces termes:

—Donnant donnant, messieurs les ducs. Engagez-vous par écrit à maintenir les faveurs accordées à M. du Maine: nous ferons de notre mieux pour que vous ayez satisfaction.

C'était, au dire de Saint-Simon, l'aveu cynique du complot ourdi entre M. de Mesmes et les châtelains de Sceaux, c'est-à-dire le duc et la duchesse du Maine, sous le regard complaisant de Sa Majesté... Trahison! s'écrie-t-il, trahison!... Et, aussitôt, de ruminer mille projets hasardeux. Après une nuit sans sommeil, il guetta M. du Maine au sortir de la chapelle, tomba chez lui comme une trombe et là, en tête à tête avec ce prince, «si odieux aux ténèbres que les ténèbres le rejetoient», fit une scène d'une violence telle que le malheureux, d'ordinaire «vermeil et désinvolte, devint interdit et pâle comme un mort». Et ce grand justicier, qui,—ô logique!—s'était sciemment offert à la risée du monde pour ne point s'exposer aux rancunes du favori, terminait par cette apostrophe menaçante contenant assignation à bref délai: «Monsieur, vous pouvez tout: vous nous le montrez bien et à toute la France. Jouissez de votre pouvoir et de tout ce que vous avez obtenu... Il vient quelquefois des temps où on se repent trop tard d'en avoir abusé et d'avoir joué et trompé de sens froid tous les principaux seigneurs du royaume en rang et en établissement, qui ne l'oublieront jamais!»... On se demandera avec angoisse,—étant donné que le plus courtois des refus devait causer à la pairie des maux incalculables,—quel put bien être le châtiment réservé à cette philippique «dite d'un ton de croquemitaine[177]»... Qu'on se rassure. Nous savons, de l'intéressé lui-même, très pénétré du sentiment de sa bravoure, que, loin de lui procurer les palmes du martyre, elle ne lui causa jamais le moindre désagrément.

Telle est la version de Saint-Simon. L'exposé qui vient d'en être fait résume deux chapitres de ses Mémoires et une addition au Journal de Dangeau, laquelle, antérieure de quelques années, est, comme d'habitude, moins montée de couleur et de ton[178]... Que penser d'un pareil récit? Convient-il de croire à sa sincérité, lorsqu'il attribue à M. du Maine la responsabilité de cette seconde entreprise dont l'issue ne devait, pas plus que celle de la première, flatter l'amour-propre des ducs?—Nous estimons qu'il y a lieu de se montrer sceptique.

C'est qu'en effet tout est suspect dans cette étrange narration. Sur l'un ou l'autre point une vérification est-elle possible? On peut être sûr par avance qu'elle soulignera une inexactitude. En veut-on un exemple? Prenons l'algarade du duc de Tresmes interdisant au bailli de Mesmes l'entrée du cabinet royal. Saint-Simon ne l'eût point, pour un caprice, passée sous silence, parce qu'elle fournissait un aliment à ses rancunes; mais comme il s'applique à atténuer les conséquences d'un procédé violent qui le ravit! «Le Premier Président, déclare-t-il, obtint que le roi dît au duc de Tresmes qu'il ne devoit pas faire servir sa charge à sa vengeance particulière, mais sans aigreur, et d'ailleurs fut sourd à tout ce que le Premier Président lui put dire et ne se voulut mêler de rien[179].»

Chez Dangeau, autre son de cloche. «Quand, rapporte l'exact chroniqueur, le Premier Président fut sorti, le roi envoya chercher le duc de Tresmes, à qui il fit une réprimande assez sérieuse. Il dit même à ses ministres, en entrant au Conseil et à Mme de Maintenon, en entrant chez elle, qu'il n'avoit quasi jamais été plus en colère[180].»... Mais voilà qui est plus significatif. On sait que la victime de cette agression fut le bailli de Mesmes. Saint-Simon ne peut s'y tromper, car il annote sans protestation le récit de Dangeau. Mais cet affront, à un personnage d'aussi mince figure, cadre mal sans doute avec l'importance qu'il entend donner aux représailles de la pairie. Toujours est-il que, dans les Mémoires, par une distraction qu'on a peine à croire involontaire, un frère est substitué à l'autre et que le Premier Président est représenté comme ayant subi l'injure infligée à l'ambassadeur de Malte[181].

Aux inexactitudes il convient de joindre les invraisemblances. A qui fera-t-on croire que les pairs, dont on sait l'acharnement contre la robe, demeurèrent taisants lorsqu'ils eurent le champ libre, par suite de l'élévation «du fils chéri de Jupiter»? que ces grands seigneurs orgueilleux qui, trois ans plus tôt, résistaient avec tant de crânerie aux instances royales en faveur de d'Antin, un autre favori, s'abaissèrent, par crainte de dangers chimériques, à l'attitude piteuse que leur prêtent les Mémoires[182]?

Mais l'affirmation la plus choquante est celle qui a trait au rôle attribué au duc du Maine,—une des personnalités historiques dont le caractère a le plus prêté matière à discussion...

Pour Barbier, qui se fait le porte-parole du public, M. du Maine fut «un prince très sage et très estimé[183]». Ceux qui vécurent dans son intimité n'avaient pas de lui une moins bonne opinion. Mme de Staal de Launay le représente sous les couleurs les plus favorables. Enveloppé par la défiance, le cœur du duc du Maine ne se découvrait guère: il n'en était pas moins, assure Mme de Staal, un gentilhomme accompli, d'un esprit fin et cultivé, d'un caractère noble et sérieux, aimant l'ordre, épris de justice, ne s'écartant jamais des bienséances, possédant tous les dons qu'on apprécie dans le monde, mais ne les produisant qu'avec une extrême répugnance, à raison de son goût pour le travail et la solitude[184]: ce qui explique ses retraites prolongées au fond de certaine tourelle où il s'oubliait à dire son chapelet, à dresser des plans de jardin ou bien à traduire l'Anti-Lucrèce... Si bien que, outrée de tant d'inertie, l'impétueuse duchesse, sa femme, lui décochait des traits de ce genre:—Un beau matin, monsieur, vous trouverez, en vous éveillant, que vous êtes de l'Académie et M. d'Orléans à la Régence[185]!... Ce n'est sûrement point là l'intrigant, dépourvu de scrupules, qui, prodigue de démarches, de discours, de promesses, toujours sur la brèche et se dépensant de cent manières différentes, organisa «les odieuses manœuvres» dont pâtirent les ducs!

Mais il y a un autre duc du Maine, le duc du Maine de Saint-Simon et un peu aussi celui de Madame Palatine. Ce second personnage, il faut le reconnaître, ne ressemble guère au premier. C'est une façon d'hypocrite à l'intelligence alerte, ayant de l'esprit «comme un ange»,—un ange déchu, s'entend,—dont il possède la malignité, la perversité d'âme, les simulations hors mesure, les séductions et le charme, expert en combinaisons artificieuses, s'appliquant à nuire et y parvenant toujours, capable d'ailleurs de vues à longue échéance et en poursuivant la réalisation avec une invincible ténacité... Tout cela s'alliant,—contradiction qu'on ne s'explique guère,—avec une telle poltronnerie que, pour le pousser en avant, la duchesse en est réduite aux arguments tangibles, c'est-à-dire «aux coups de bâton[186]».

C'est en face de ce Machiavel au petit pied, rusé, délié, retors, que, pour juger le récit des Mémoires, il importe de se placer... Quel est donc le calcul qu'ils lui prêtent? Un calcul inconciliable avec le bon sens le plus élémentaire. Non que nous contestions l'excellence de la maxime chère à Louis XI: diviser pour régner. Mais nous n'aurions garde d'en recommander l'application aux princes,—non pourvus d'un trône,—dont le sort dépend d'un débat judiciaire... Quel but poursuivaient les légitimés? Conserver le bénéfice des avantages à eux concédés par deux édits et par un testament? Quel était le tribunal chargé de statuer? La Cour de Parlement. De quels éléments se composait cette Cour? Des membres de la pairie et de la robe, chacun ayant voix égale... Or n'est-il pas de règle qu'un plaideur cherche d'abord à se concilier ses juges, sauf à les maudire ensuite si la décision ne lui est pas favorable? M. du Maine change tout cela et, sous couleur d'opérer une division habile, s'applique à indisposer tout le monde: les uns, en proclamant que leur opiniâtreté à refuser le salut du bonnet est injustifiable; les autres, en les «embarquant» malgré eux dans la plus fâcheuse des aventures! De la part d'un homme gratifié par la nature «du génie d'un démon», on confessera que c'est une singulière politique.

Politique d'autant plus inadmissible, qu'elle eût été en contradiction avec celle de Louis XIV, dont l'intérêt et les désirs se confondaient avec ceux des légitimés. Que le souverain crût nécessaire de recourir à de minutieux ménagements, cela peut paraître paradoxal. Rien, cependant, n'est plus exact. Le temps, en effet, était loin où le catéchisme royal faisait de lui un lieutenant du Très-Haut; où Bossuet le représentait comme un dieu, mortel sans doute, mais comme «un dieu»; où lui-même, convaincu de son essence surhumaine, faisait admettre cet axiome que sa volonté devait être obéie «sans discernement[187]»... Depuis lors, que de revers, d'amertume, d'humiliations, bien faits pour ébranler sa foi dans l'origine et l'efficacité de la puissance dont il était investi! A l'acclamation des foules ont succédé les malédictions du peuple, les chansons outrageantes, les placards séditieux affichés dans les lieux publics, «surtout à ses statues[188]». Le triomphateur ébloui est remplacé par un vaincu qui ne se fait d'illusions ni sur l'amoindrissement du prestige monarchique, ni sur la fin désormais prochaine du pouvoir absolu. Comment croire, dès lors, qu'à propos d'un conflit puéril il va indisposer cette grande institution judiciaire, le Parlement, dont les décisions,—il ne l'ignore pas,—régleront le sort de ses dispositions posthumes[189]?—Aussi bien ne cesse-t-il de déclarer qu'il ne fera rien, dans l'affaire du bonnet, sans l'accord préalable des parties en cause.

Ce sont là, semble-t-il, des présomptions puissantes contre la thèse de Saint-Simon. Celui-ci n'est pas, d'ailleurs, le seul contemporain qui se soit expliqué sur cette période de l'affaire. Le maréchal de Villars, un duc et pair également, d'autant plus jaloux des prérogatives de sa dignité qu'il en était investi de fraîche date, actif, remuant, très au courant des intrigues, a laissé, lui aussi, des Mémoires. Or Villars ne souffle mot des incidents rapportés par Saint-Simon. Ses explications sont moins compliquées. Aussitôt après l'édit de juillet 1714, conférant aux légitimés «l'habilité au trône», une démarche fut faite auprès de Sa Majesté, et ce fut lui, Villars, qui porta la parole[190]:

—«Sire, déclara-t-il, il est surprenant que ceux qui ont l'honneur de représenter Votre Majesté dans son Parlement refusent aux pairs de France un honneur que Votre Majesté veut bien leur faire en toute occasion. Nous remarquons tous les jours, lorsque Votre Majesté a son chapeau sur la tête, et que nous approchons d'Elle, qu'Elle veut bien l'ôter. Y a t-il quelque apparence de raison que le Premier Président le refuse et que le représentant veuille plus d'honneurs que le représenté n'en exige?»

Et le roi de répondre ce qu'il répond à tout le monde:

—«A la vérité, je n'en trouve aucune; mais il sera plus agréable pour les pairs que le Parlement se rende de lui-même que si c'étoit par mon ordre.»

C'est dans ces conditions toutes naturelles qu'eut lieu la reprise de l'affaire. Quant à des promesses, encore moins à une pression, à «l'embarquement» de la pairie sous la menace des plus cruelles calamités, à une ligue «scélérate», à la virulente sortie que l'on sait—il n'en est pas question. La formule de Villars est d'une simplicité qui impose la confiance. «Les pairs, dit-il, prétendoient le bonnet. Les princes légitimés s'y opposèrent parce que ce droit auroit trop rapproché les pairs d'eux; mais ils n'y mirent plus d'obstacles quand, par l'édit qui leur donnoit la faculté de parvenir à la couronne après les princes du sang, ils furent gratifiés des mêmes honneurs et privilèges[191].»

Une neutralité bienveillante: telle fut, telle devait être l'attitude des légitimés, jusqu'au jour où, ruinés dans leurs espérances par l'annulation du testament royal, ils n'eurent plus de ménagements à garder. De contrainte morale, les ducs n'en subirent aucune. S'ils se lancèrent dans un nouveau conflit avec la robe, c'est qu'ils se figuraient avoir facilement raison de M. de Mesmes, avec lequel plusieurs d'entre eux entretenaient des rapports d'amitié. Ils s'attachèrent d'abord à le séduire par leurs flatteries; puis, tout aussi vainement, essayèrent de l'intimider par leurs menaces[192]... Qu'il y ait eu alors des pourparlers en vue d'une transaction que le duc du Maine, désireux de se faire bien venir des deux parties,—ses juges de demain,—envisagea avec faveur; cela n'est pas douteux. Mais là, suivant toutes vraisemblances, se borna l'initiative de ce prince dans des négociations que l'intransigeance de certains ducs empêcha d'aboutir. Cette faute, imputable à ses amis et à lui-même, l'auteur des Mémoires n'était pas homme à la reconnaître: d'où l'ingénieux arrangement que lui inspira le silence du cabinet, au moment où il donna à ses notes leur forme définitive... Les choses ainsi mises au point, il est permis de croire que la prétendue trahison de 1714 est le pendant de la soi-disant agression de 1681: avec cette différence que, pour 1681, le vengeur de la pairie dut se contenter d'une victime,—Novion; tandis que, pour 1714, ayant le moyen de s'en offrir deux, MM. du Maine et de Mesmes, il n'eut garde de négliger une occasion aussi heureuse.

Notes in this chapter

Note 1 · Il ne s'agit pas ici du vieux duc d'Aumont qui expulsa Nicolas de Novion du balustre royal, mais de son fils Louis, lequel porta longtemps lNote 2 · La remise au roi de ce mémoire est mentionnée par Dangeau sous la date du 6 décembre 1714. Les ducs y réclament deux choses: «l'une, que le Note 3 · Additions au journal de Dangeau, t. XV, p. 363.Note 4 · Écrits inédits, t. IV, p. 148.Note 5 · Mémoires du maréchal de Richelieu, t. I, p. 76.Note 6 · La requête est du 5 janvier 1715, le mémoire du mois de février suivant. Écrits inédits, t. III, p. 383 et suiv.Note 7 · M. de Caumartin était, presque en même temps, l'objet d'un traitement identique.Note 8 · Princesses et grandes dames, par Arvède Barine, p. 250.Note 9 · Journal de Dangeau, t. XV, p. 296.Note 10 · Mémoires de Saint-Simon, t. XI, p. 34.Note 11 · Journal de Dangeau, t. XV, p. 362.—Revenant le lendemain sur cet incident, Dangeau annonce que le duc de Tresmes parla à Sa Majesté «le matiNote 12 · Mémoires de Saint-Simon, t. XI, p. 34.Note 13 · On le croira d'autant moins que, d'après les Écrits inédits, t. IV, p. 143, les ducs avaient, à une première démarche de M. du Maine, répondNote 14 · Journal de Barbier, t. I, p. 13.Note 15 · Mémoires de Mme de Staal de Launay, in fine.Note 16 · Le maréchal de Villars, qui paraît avoir bien connu le duc du Maine, parle «de son éloignement naturel de toute entreprise». Mémoires de VilNote 17 · Mémoires de Saint-Simon, t. V, p. 223. Ce n'est pas seulement de poltronnerie que parlent les Mémoires; c'est aussi de «lâcheté»: accusationNote 18 · Louis XIV et la Grande Mademoiselle, par Arvède Barine, p. 146.Note 19 · Mémoires de Saint-Simon, t. VI, p. 408.Note 20 · Voir, notamment, les Mémoires de Saint-Simon, t. X, p. 261 et suiv.Note 21 · Villars ne fixe pas la date de cette démarche, mais il indique qu'elle fut antérieure à son départ pour Bade où il arriva le 9 septembre 171Note 22 · Mémoires de Villars, t. II, p. 349.Note 23 · Mémoire du Parlement, du mois d'avril 1716.
Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings