XVII
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Divisions dans la pairie.—Désertions.—La robe triomphe.—Ambassade de Saint-Simon en Espagne.—Il se démet de la pairie en faveur de son fils.—Mémoire au Régent.—Le Régent ne répond pas.—Fin de l'affaire du bonnet.—Mort du Premier Président de Mesmes (1723).
L'affaire du bonnet touchait à sa fin: «Elle arriva, d'une part, à force d'art, d'intrigues, de souplesse et d'audace; de l'autre, de dépit, de dégoût et de guerre lasse[336]...» La vérité est que les moins clairvoyants commençaient à se rendre compte qu'il n'y avait rien à attendre ni du présent ni de l'avenir. Cette échéance de la majorité du roi, sur laquelle on avait fondé tant d'espérances, ne pouvait elle-même apporter que des déceptions. En restituant au Parlement ses anciennes prérogatives, la monarchie avait aliéné sa liberté. Comment croire que, sans profit aucun, elle commît l'imprudence d'indisposer une compagnie influente, dont le concours lui était indispensable pour l'établissement des édits fiscaux!... A cette conviction d'impuissance se joignait le souvenir cuisant des blessures reçues. Les dernières escarmouches ne démontraient-elles pas l'inégalité d'une lutte où la pairie, discutée dans son origine, ses attributions, ses dignitaires, laissait chaque jour quelque lambeau de son prestige?
Parmi les partisans d'une paix reconnue nécessaire, figurait le duc de Noailles. Il eut le courage de dire ce que beaucoup osaient à peine s'avouer. Son opinion ne tarda pas à faire des prosélytes: M. de La Rochefoucauld, personnage bizarre et inquiet; M. de Villeroy, dont l'intransigeance n'avait jamais été bien sincère; M. de Sully, «qu'embabouinèrent» les opposants de la noblesse; M. de Richelieu, qui «ne faisoit que poindre»; M. d'Harcourt, impotent de longue date et n'ayant plus «ni tête ni parole...» Ah! M. de Noailles faisait de belle besogne. Aussi quelle avalanche d'outrages! Jadis on l'avait affublé du surnom glorieux de Brutus; maintenant on lui infligeait un sobriquet de traître, puisé dans l'Écriture Sainte. Ce n'était plus Brutus-Noailles, mais Noailles-Achitophel[337]. Les purs prirent enfin le parti de l'expulser des réunions où se maintenaient les dernières résistances... Bien réduit, du reste, sinon quant à la qualité, du moins quant au nombre, le parti des gens «incapables de gauchir»! Il ne comprenait plus, en dehors des ecclésiastiques, tous inébranlables, que MM. de La Force, de Tresmes, de Charost, de Villars, d'Antin, de Chaulnes et,—cela va de soi,—Saint-Simon. «Aucun de ceux-là, déclare-t-il, ne se démentit; aucun ne faiblit. Tous agirent et firent merveilles. C'étoit avec eux que j'étois uni.»
Union qui ne devait pas être de longue durée. Tout, en effet, conspirait contre elle. L'écroulement du Système de Law et le procès intenté à M. de La Force, pour accaparement de marchandises payées en papier-monnaie, allaient faire revivre des divisions que, seul, un intérêt pressant avait pu apaiser. Afin de ne point paraître prendre parti pour ceux des pairs qu'accusait l'opinion publique, la majorité se rapprochait tout à coup de la robe. On la vit même,—ô prodige!—assister aux fêtes de l'hôtel du Bailliage. Elle fit mieux: quand le Parlement fut dessaisi, au profit du Grand Conseil, de l'instance suivie contre M. de La Force, princes, ducs et robins se trouvèrent d'accord pour rédiger des remontrances que porta une députation, dans les rangs de laquelle figuraient certains transfuges des plus qualifiés. Un nouveau succès du Premier Président que le greffier Gilbert de Lisle célèbre dans ces termes: «Je marquerai ici, avec joie et comme un bon citoyen, qu'on ne sçauroit avoir plus d'union, mesme de fraternité, qu'il n'y en a, à présent, entre Messieurs les princes, grand nombre de pairs et le Parlement. Dieu veuille que ce soit pour toujours, pour le bien de l'État, le service du roy, le bien de la justice et du peuple qui en a besoin.»
Saint-Simon eut beau se démener en compagnie de son frère d'armes, l'archevêque de Reims, jeter feu et flamme, proférer des anathèmes,—il fallut bien se rendre à l'évidence: c'était, de toutes parts, «la désertion». Sur quoi, se livrant à une récapitulation douloureuse, il constatait que jamais époque n'avait été plus funeste à la pairie. Certes, les belles promesses n'avaient pas été ménagées: promesses perfides en contemplation desquelles les ducs, «stupidement», s'étaient laissé arracher un sursis néfaste. Depuis, malgré des mises en demeure quotidiennes, leurs réclamations étaient demeurées inefficaces. Oublieuse des engagements contractés dans le petit entresol de Versailles, Son Altesse Royale s'était jouée «de leur faiblesse, de leur bassesse, de l'avidité de la plupart et de la sottise de presque tous». Dès lors, que de démembrements nouveaux! Chacun avait tiré à soi: princes, noblesse, robe. Les premiers ne laissaient pas s'écouler un jour sans accroître à leur profit l'intervalle les séparant d'une institution jadis sans rivale, aujourd'hui l'objet du mépris de tous et la risée de l'univers. De son côté, la noblesse ne dissimulait pas ses prétentions à l'égalité, poussant l'audace jusqu'à «disputer les honneurs du Louvre, le tabouret, les housses et le reste...» Et telles femmes qui, sous le règne précédent, n'eussent point osé faire l'aveu d'un semblable désir, «se prélassoient maintenant aux bals du roi ou du Palais-Royal, rangées audessus des duchesses!»... Quant à la robe, son élévation n'était pas moins scandaleuse. En province, elle accaparait le haut du pavé, établissant en sa faveur une suprématie devant laquelle personne n'avait assez de prosternements. A Paris, c'était bien autre chose: les présidents à mortier, qui jouaient à la ville le même rôle que les princes à la Cour, exerçaient, à l'égard de tout le monde, une véritable tyrannie. Il n'y avait pas de distinctions auxquelles ces messieurs n'aspirassent. On les avait vus successivement quitter le drap noir pour s'habiller de velours et de soie, inscrire sur leurs maisons le titre d'hôtel, transformer leur portier en suisse, disposer sur leurs carrosses, à la façon du manteau ducal, leur pèlerine de petit-gris, prétendre enfin, à l'échange du salut, à la housse et au tabouret[338], sans d'ailleurs être contredits par les gens de qualité avec qui ils s'entendaient comme larrons en foire.—Les ducs étaient donc, «en sept ans, tombés dans l'ignominie dernière, déchus de tout, sans distinction nulle part, réduits à s'abstenir de tout et à se cacher. En sorte qu'il étoit inutile de l'être, si ce n'est pour recevoir des affronts et avoir des disputes sur quoi que ce puisse être».
La cause de ce lamentable effondrement? C'était,—le mal venait de loin,—la facilité avec laquelle se distribuait la pairie, l'oubli des traditions par «une malapprise jeunesse», les mésalliances contractées en vue de parer au délabrement des fortunes, les schismes au cours desquels on s'arrachait «le nez et les yeux[339]»; c'était, en un mot, l'abaissement des mœurs, des caractères et des intelligences: on ne rencontrait plus, en effet, dans les rangs de la noble phalange, qu'ignorance honteuse, sot bel air, impuissance de tout accord durable, découragement rapide en face des épreuves et lâcheté devant la servitude[340]...
Ce qui accroissait encore l'amertume de cette déchéance, c'est qu'elle coïncidait avec l'élévation de l'odieuse race des légistes. C'est en vain qu'on eût voulu se le dissimuler: ils passaient à l'état de puissance... Ayant, un jour, dressé le contingent des forces acquises à la haute robe, Saint-Simon constatait avec stupeur qu'il fallait y faire figurer la magistrature entière; ses suppôts devenus légion; les gens faibles et bas, adulateurs d'un pouvoir qui tenait entre ses mains leur fortune, leur honneur et leur vie; la finance, la bourgeoisie, les marchands, les artisans, les ignorants, qui, de tout temps, constituèrent la majorité du public... «Tout cela, s'écriait-il, fait un groupe qui ne s'éloigne guère de l'universalité. Ajoutons à ce parti l'idée flatteuse que le Parlement est le rempart contre les entreprises des ministres bursaux, et il se trouvera que presque tout ce qui est en France applaudira à toutes les plus folles chimères de grandeur en faveur du Parlement, par crainte, par besoin, par basse politique, par intérêt ou par ignorance»...
Cependant les conciliabules secrets continuaient chez M. de Mailly, archevêque de Reims. Mais leur inutilité apparaissait si manifeste que Saint-Simon avait cessé de s'y rendre. Pressé pourtant par sa famille, il consentait à assister à la dernière réunion où devait se résoudre la question «des funérailles». Il y alla, le désespoir au cœur, et participa à une cérémonie qui, par la grandeur qu'il lui prête, exhale comme un parfum antique. Sans doute, le petit cénacle n'imita point ces sénateurs romains qui, ayant eu le malheur de déplaire au prince, se couronnaient de roses et s'ouvraient les veines. Son attitude ne fut même, tout d'abord, ni résignée ni silencieuse, et ce fut par un concert de malédictions à l'adresse des schismatiques que débuta la séance. Mais, ce tribut payé à une légitime indignation, la sérénité philosophique envahit les âmes. Aussi la peine édictée contre les traîtres, mitigée par une saine application des principes de l'Évangile, consista-t-elle en une froideur indifférente... Sur quoi, ayant couvert l'humiliation de la retraite par cette formule accommodante qu'il convenait «de ne plus battre l'air en vain», ces héros méconnus, en proie à un attendrissement général, se précipitèrent dans les bras les uns des autres, s'embrassèrent étroitement et se jurèrent une éternelle amitié[341].
C'était du moins finir comme il se devait.
Un dérivatif honorable était, d'ailleurs, assuré à Saint-Simon. Au lendemain de cette historique soirée, il partait pour l'Espagne, en qualité d'ambassadeur extraordinaire, avec mission de solliciter, au nom de Louis XV, la main de l'infante, fille de Philippe V. Au retour de cette glorieuse expédition, qui dura six mois, l'obsession du bonnet était cependant encore là pour agiter ses nuits. Mais, s'il conservait encore des espérances, sa foi en un avenir réparateur dut être quelque peu ébranlée. Voilà, en effet, que ses amis les plus fidèles disparaissaient comme s'ils se fussent donné le mot. Hier, l'évêque-duc de Laon, M. Clermont-Chatte, aujourd'hui l'archevêque-duc de Reims, M. de Mailly... Privé de ses chefs de file, le peu qui restait «des débris» du petit groupe s'habituait déjà «à l'ignominie»...
L'heure de la retraite lui semblant venue, Saint-Simon se démit de la pairie en faveur de son fils aîné, le duc de Ruffec[342]: une retraite qui, d'ailleurs, ne le dépouillait que d'une façon relative. Les pairs «démis» conservaient, en effet, la jouissance entière du rang, de l'ancienneté, des préséances, des honneurs de toute nature afférents à la fonction et figuraient à l'almanach royal avant le bénéficiaire de la résignation. Le seul avantage dont ils fussent privés était celui de délibérer et d'opiner aux séances du Parlement. Pouvait-on considérer cet amoindrissement comme une perte? Très atténuée, en tout cas, par la satisfaction de ne plus s'asseoir «sur la planche» des banquettes, en face de ces petit-fils de serfs qui, juchés sur leurs façons de trônes, refusaient aux successeurs des hauts barons la politesse d'un salut!... Ce changement de situation ne l'empêchait pas de se livrer presque aussitôt[343] à une manifestation nouvelle,—pareille à celle qui lui avait attiré la verte réplique où l'origine de sa fortune lui était rappelée. Il s'agissait encore d'un mémoire dont la majorité prochaine du roi et l'imminence du sacre lui fournirent le prétexte. Après avoir formulé la série des récriminations qui lui sont habituelles, il revenait sournoisement à l'affaire du bonnet et soumettait à l'examen du Régent la teneur d'un bon édit qui devait tout régler à la satisfaction des ducs et à la confusion de leurs adversaires... Le Régent ne daigna pas répondre à cette invocation qu'on pourrait qualifier de posthume: le «bonnet» était mort, bien mort, et sans chance aucune de résurrection.
Il semble que M. de Mesmes attendît ce moment pour disparaître de la scène. Très malade depuis quelques mois, il s'obstinait à rester à la tête de sa Compagnie, la guidant à travers les écueils de la politique et la mettant en garde contre ses propres entraînements. Il succomba le 23 août 1723, presque en même temps que le cardinal Dubois, premier ministre. Coïncidence dont Saint-Simon ne manque pas de s'emparer, pour procéder à la plus injurieuse des comparaisons. «Un plus corrompu, s'il se peut, que le cardinal Dubois le suivit douze ou treize jours après. Ce fut le Premier Président... Je dis plus corrompu que Dubois par ses profondes et insignes noirceurs, et parce que, né dans un état honorable et riche, il n'avoit pas eu besoin de se bâtir une fortune comme Dubois, qui étoit de la lie du peuple. J'ai eu tant d'occasions de faire connaître ce magistrat également détestable et méprisable que je crois pouvoir me dispenser d'en salir davantage ce papier».
Cependant les filles de M. de Mesmes, ruinées par le faste de leur père, étaient obligées de vendre ses admirables collections, sa bibliothèque, ses manuscrits, en un mot de faire argent de tout. On mit en campagne Saint-Simon, beau-frère de l'une d'elles, pour solliciter une pension en leur faveur. Il s'exécuta, mais de quelle façon! «J'avoue, déclare-t-il, que je n'insistai pas beaucoup pour une chose que je trouvois aussi déplacée et dont je ne me souciois pas du tout...» Ainsi, même dans les détails les plus éloignés de la querelle, se révèle l'état d'âme du duc et pair.