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Ivanhoe (3/4)

LE RETOUR DU CROISÉ. (continued 2)

Albert Montémont translation

Notre histoire doit rétrograder de quelques pages, afin que nous informions le lecteur de quelques événemens qu'il lui importe de connaître pour bien entendre le reste de cette narration. Sa propre intelligence lui aura sans doute fait soupçonner d'avance que, lorsque Ivanhoe fut tombé et qu'il semblait abandonné de l'univers entier, ce fut Rébecca qui, à force de prières et d'importunités, obtint de son père de faire transporter le jeune et brave guerrier du lieu du tournoi à la maison que pour le moment le juif habitait dans un des faubourgs d'Ashby. En toute autre circonstance, il n'aurait pas été difficile de décider Isaac à cette démarche, car il était d'un caractère bon et reconnaissant; mais il avait aussi les préjugés et les timides scrupules de sa nation persécutée, et il s'agissait de les vaincre.

«Saint Abraham! s'écria-t-il, c'est un brave jeune homme, et mon coeur se fend à la vue du sang qui coule sur son hoqueton richement brodé et sur son corselet d'un ouvrage précieux; mais le transporter dans notre maison, jeune fille, as-tu bien réfléchi? C'est un chrétien, et notre loi nous défend d'avoir aucun rapport avec l'étranger et le gentil, excepté pour l'intérêt de notre commerce.»

«Il ne mourra pas, mon cher père, répondit Rébecca en se dégageant doucement de la main d'Isaac; il ne mourra pas, à moins que nous ne l'abandonnions, et ce serait alors que nous serions véritablement responsables de sa mort, non seulement devant les hommes, mais devant Dieu.»--«Il est certain, dit Isaac en laissant aller sa fille, que je suis aussi peiné à la vue des gouttes de sang sortant de sa blessure, que je le serais à la vue d'autant de besans d'or s'échappant de ma bourse. Je sais d'ailleurs que les leçons de Miriam, fille du rabbin Manassé, de Byzance, dont l'âme repose en paradis, l'ont rendue habile dans l'art de guérir, et que tu connais la vertu des plantes et des élixirs. Fais donc ce que ton coeur te dictera; tu es une bonne fille, une bénédiction, une couronne et un cantique d'allégresse pour moi et pour ma maison, et pour le peuple de mes pères.»

Toutefois, les craintes d'Isaac n'étaient pas mal fondées, et la bienveillante reconnaissance de sa fille l'exposa, à son retour à Ashby, aux regards criminels de Brian de Bois-Guilbert. Le templier passa et repassa deux fois devant eux sur la route, fixant des yeux ardens et licencieux sur la belle juive; et nous avons déjà vu quelles furent les conséquences de l'admiration que ses charmes excitèrent lorsque le hasard la fit tomber en la puissance de ce voluptueux dépourvu de tout principe de moralité. Rébecca ne perdit pas de temps à faire transporter le malade dans son habitation temporaire, et aussitôt se mit à examiner ses blessures et à les panser de ses propres mains. Le plus jeune lecteur de romans et de ballades se rappellera sans doute que, dans les siècles d'ignorance, comme on les appelle, il arrivait souvent que les femmes étaient initiées dans les mystères de la chirurgie, et que souvent aussi le preux chevalier confiait la guérison de ses blessures aux mains de celle dont les yeux en avaient fait une plus profonde à son coeur.

Mais les juifs de l'un et de l'autre sexe possédaient et exerçaient la science de la médecine dans toutes ses branches: aussi arrivait-il souvent que les monarques et les barons qui, à cette époque, étaient tout-puissans, lorsqu'ils étaient blessés, ou simplement malades, se confiaient aux soins de quelques personnes expérimentées parmi cette nation méprisée. C'était, il est vrai, une opinion généralement répandue chez les chrétiens, que les rabbins juifs étaient profondément versés dans les sciences occultes, et particulièrement dans l'art cabalistique, lequel tirait son nom et son origine des études des sages d'Israël; mais toutes ces idées n'empêchaient pas les malades de recourir à eux avec le plus grand empressement. De leur côté, les rabbins ne disconvenaient point qu'ils ne fussent en possession de connaissances surnaturelles; et cette sorte d'aveu ou de désaveu, de leur part, n'ajoutait rien à la haine, déjà portée au plus haut point, que l'on avait pour leur nation; tandis que, d'un autre côté, elle diminuait le mépris qui se mêlait à cette malveillance. Il est d'ailleurs probable, si l'on considère les cures merveilleuses qu'on leur attribue, que les juifs étaient en possession de certains secrets qui leur étaient particuliers, et que, poussés par cet esprit d'exclusion, par le sentiment de cette barrière de séparation que la non-conformité de croyances mettait entre eux et les chrétiens, ils prenaient le plus grand soin de cacher à ces derniers.

La belle Rébecca avait été élevée avec le plus grand soin dans toute la science particulière à sa nation, et son esprit actif, studieux, plein de sagacité, avait retenu, combiné et perfectionné ses premières notions au delà de ce qu'on aurait pu attendre de son âge, de son sexe et même du siècle dans lequel elle vivait. Ces premières notions lui avaient été données par une juive très avancée en âge, fille d'un des plus célèbres docteurs de la nation, qui avait pour Rébecca toute l'affection d'une mère, et qu'on croyait lui avoir communiqué les secrets qu'elle avait reçus de son père dans les mêmes temps et dans les mêmes circonstances. Miriam avait éprouvé le sort de tant d'autres victimes du fanatisme, mais ses secrets n'avaient point péri avec elle; ils se retrouvaient en la possession de son intelligente élève.

Également distinguée par ses connaissances et par sa beauté, Rébecca était universellement révérée et admirée par sa propre nation, qui la regardait presque comme une de ces femmes privilégiées dont il est fait mention dans les livres saints. Son père lui-même, par vénération pour ses talens, mais plus encore par l'extrême affection qu'il avait pour elle, accordait à sa fille plus de liberté que n'en donnaient aux personnes de son sexe les habitudes de sa nation; et, comme nous venons de le voir, se laissait souvent guider par son opinion, même lorsqu'elle contrariait la sienne.

Lorsque Ivanhoe arriva à la demeure d'Isaac, il était encore dans un état d'insensibilité occasionné par la grande perte de sang qu'il avait faite en son combat au tournoi. Rébecca examina la blessure; et après y avoir appliqué les vulnéraires que son art lui prescrivait, elle dit à son père que, si l'on pouvait empêcher la fièvre de se déclarer, ce dont elle ne doutait nullement, vu la perte considérable de sang, et si le baume de Miriam n'avait rien perdu de sa vertu, il n'y avait rien à craindre pour la vie du malade, qui pourrait très bien se mettre en route avec eux, le lendemain, pour aller à York. Isaac ne parut pas fort satisfait de cette déclaration; sa charité se serait volontiers arrêtée tout court à Ashby; tout au plus il aurait laissé son hôte blessé pour être soigné dans la maison qu'il habitait alors, en se rendant responsable envers le propriétaire Israélite du paiement de tous les frais; mais Rébecca s'opposa à ce dessein, et allégua plusieurs raisons, dont nous ne rapporterons que les deux suivantes, qu'Isaac regarda comme particulièrement importantes. La première fut qu'elle ne voulait, sous aucun prétexte, remettre la fiole qui contenait son baume précieux aux mains d'aucun médecin, fût-il même de sa propre nation, de crainte que le secret mystérieux de sa composition ne vînt à être découvert; la seconde, que ce chevalier blessé, Wilfrid d'Ivanhoe, était l'intime favori de Richard Coeur-de-Lion, et que si ce monarque revenait, Isaac, qui avait fourni à son frère Jean de fortes sommes d'argent pour l'aider à accomplir ses projets de révolte, aurait besoin d'un protecteur puissant qui jouirait de la plus haute faveur auprès de Richard.

«Il n'y a rien, ma fille, dans tout cela qui ne soit vrai, dit Isaac cédant à la force de ses raisonnemens; ce serait offenser le ciel que de trahir les secrets de la bienheureuse Miriam; le bien que le ciel nous accorde ne doit pas être indiscrètement prodigué à ceux qui nous entourent, que ce soit des talens d'or, des cicles d'argent, ou bien les mystères secrets d'un sage médecin. Tu as raison, ils doivent être soigneusement laissés en la possession de ceux à qui la Providence a daigné les révéler; et quant à celui que les Nazaréens d'Angleterre appellent Coeur-de-Lion, assurément il vaudrait mieux pour moi tomber sous les griffes d'un énorme lion d'Idumée, que sous les siennes, s'il vient à acquérir des preuves de mes rapports avec son frère. Ainsi donc je prête l'oreille à tes conseils, et ce jeune homme voyagera avec nous jusqu'à ce que ses blessures soient guéries; et si l'homme au coeur de lion revient sur cette terre, ainsi qu'on l'annonce en ce moment, alors ce Wilfrid d'Ivanhoe sera pour moi un mur de défense, lorsque le coeur du roi sera enflammé de courroux contre ton père; et s'il ne revient pas, ce Wilfrid pourra encore nous rembourser nos frais lorsqu'il aura gagné des trésors par la force de sa lance ou à la pointe de son épée, comme il a fait hier et aujourd'hui; car ce chevalier est un bon et brave jeune homme, qui est exact au jour qu'il a fixé, qui rend ce qu'il a emprunté, et qui secourt l'Israélite; oui, le fils de la maison de mon père, lorsqu'il le voit entouré de voleurs puissans et des enfans de Bélial.»

Ce ne fut que vers la fin de la soirée qu'Ivanhoe reprit assez de connaissance pour juger de sa position. Il sortit d'un assoupissement souvent interrompu, l'âme encore en proie aux impressions confuses qui sont naturellement la suite d'un état d'insensibilité. Pendant quelque temps, il lui fut impossible de retracer à son esprit les circonstances qui avaient précédé sa chute dans la lice, ni d'établir aucune liaison suivie des événements auxquels il avait pris part la veille. Des impressions confuses de ses blessures et de quelques chagrins, outre son état de faiblesse et d'épuisement, se mêlaient au souvenir de coups portés et reçus, de coursiers se précipitant les uns sur les autres, renversant et renversés; de cris de guerre et de cliquetis d'armes, et de tout le tumulte assourdissant et confus des combats. Il fit un effort pour écarter le rideau qui entourait sa couche, et il réussit en partie, malgré la douleur qu'il ressentait de ses plaies.

À sa grande surprise il se vit dans un appartement décoré avec magnificence, mais ayant pour siéges des coussins au lieu de chaises, et offrant d'ailleurs plusieurs autres rapports avec le costume oriental; il douta un instant si durant le sommeil on ne l'avait pas transporté en Palestine. Ce doute sembla devenir pour lui une sorte de certitude lorsque la tapisserie venant à s'écarter, il aperçut sortant par une porte dérobée une femme richement vêtue, et dont la parure rappelait plutôt le goût oriental que celui de l'Europe, et s'avancer vers lui, suivie d'un domestique à figure basanée.

Au moment où le chevalier blessé allait adresser la parole à cette belle étrangère, elle lui imposa silence en posant sur ses lèvres de rose un doigt façonné par les grâces, tandis que son esclave s'occupait à découvrir le côté où était la blessure d'Ivanhoe. La belle Juive s'assura par elle-même que le bandage n'avait pas été dérangé, et que la blessure était en état progressif de guérison. Elle s'acquitta de ses fonctions avec cette simplicité et cette modestie qui, même dans des siècles plus civilisés, auraient pu repousser d'avance tout soupçon d'acte contraire à la délicatesse scrupuleuse, si naturelle à son sexe. L'idée d'une fille si jeune et si belle se tenant auprès d'un lit de douleur, occupée à panser les blessures d'un malade de sexe différent, disparaissait et se confondait admirablement dans celle d'un être bienfaisant, contribuant par l'efficacité de son art à soulager la douleur et à détourner le coup de la mort. Rébecca donna quelques courtes instructions à son domestique, et s'exprima dans la langue des hébreux; celui-ci, accoutumé à aider sa maîtresse en pareilles occasions, obéit sans répliquer.

Les accents d'une langue étrangère, quelque durs qu'ils eussent pu paraître, prononcés par tout autre personne, avaient dans la bouche de Rébecca cet effet romanesque et enchanteur que l'imagination attribue aux charmes d'une fée bienfaisante, inintelligible à l'oreille, il est vrai, mais qui touche, qui va jusqu'au coeur, lorsqu'il est accompagné d'une prononciation douce, d'un regard où se peint la bienfaisance la plus désintéressée. Sans chercher à hasarder aucune nouvelle question, Ivanhoe laissa ces deux personnes faire usage des moyens qu'elles jugèrent les plus propres à opérer sa guérison. Ce ne fut qu'après que toutes ces opérations furent terminées et lorsque celle qui venait de le soigner avec tant de bienveillance se disposait à se retirer, que le malade, ne pouvant plus réprimer sa curiosité: «Jeune et douce fille,» dit-il en arabe, car ses voyages dans l'orient lui avaient rendu cette langue familière, et il lui avait paru probable qu'il serait entendu par une femme à turban et à caftan qui était devant lui; «je vous en prie, belle et bonne demoiselle, ayez la bonté de.....» Mais il fut interrompu par l'aimable juive, dont un sourire qu'elle eut de la peine à retenir, vint un instant colorer le visage qui avait généralement l'expression d'une mélancolie contemplative.

«Je suis Anglaise, sire chevalier, dit-elle, et je parle la langue de mon pays quoique mon costume et ma famille appartiennent à un autre climat.»--«Noble demoiselle,» reprit Ivanhoe...; mais Rébecca se hâta de l'interrompre de nouveau. «Sire chevalier, dit-elle, ne me donnez pas l'épithète de noble. Il est à propos que vous sachiez dès à présent que votre servante est une pauvre juive, la fille de cet Isaac d'York, dont vous avez été dernièrement le bon et bienfaisant seigneur. Il est bien juste que lui, et toute sa famille, vous donnent tous les soins et les secours qu'exige impérieusement votre présente situation.»

Je ne sais si lady Rowena aurait été très satisfaite de l'espèce d'émotion avec laquelle son tout dévoué chevalier avait jusqu'ici fixé ses regards sur les beaux traits, l'ensemble enchanteur de la figure et les yeux brillans de l'aimable Rébecca, de ces yeux surtout dont l'éclat était adouci par des cils longs et soyeux, qui leur servaient d'ombrage, et qu'un ménestrel aurait comparés à l'étoile du soir, dardant ses rayons à travers un berceau de jasmin. Mais Ivanhoe était trop bon catholique pour conserver des sentiments de cette nature envers une juive. La jeune Israélite l'avait prévu, et pour cela elle s'était empressée de faire connaître le nom et l'origine de son père. Néanmoins, car la belle et sage fille d'Isaac n'était pas sans avoir sa petite part des faiblesses de son sexe, elle ne put s'empêcher de soupirer lorsqu'elle vit le regard d'admiration respectueuse, mêlée de tendresse, qu'Ivanhoe avait jusqu'alors jeté sur sa bienfaitrice inconnue, se changer tout à coup en un air froid, composé, recueilli, et n'exprimant que le simple sentiment d'une reconnaissance, que l'on ne peut s'empêcher de témoigner pour un service rendu par un individu de qui on ne l'attendait point, et qui appartient à une classe inférieure. Ce n'est pas que le premier mouvement d'Ivanhoe eût imprimé quelque chose de plus que cet hommage banal de dévouement que la jeunesse rend toujours à la beauté; mais il était mortifiant pour la pauvre Israélite que l'on ne pouvait supposer entièrement ignorante de ses titres à un pareil hommage, de voir qu'un seul mot l'eût reléguée dans une caste avilie, à laquelle on n'eût osé accorder publiquement cette marque de respect.

Mais par sa douceur de caractère et sa candeur d'âme, Rébecca ne faisait pas un crime à Ivanhoe de partager les préjugés universels de son siècle et de sa religion: au contraire, quoique bien convaincue que son malade ne la regardait alors que comme appartenant à une race frappée de réprobation, et avec laquelle il était déshonorant d'avoir d'autres rapports que ceux qui étaient absolument nécessaires, la juive ne cessa de donner les mêmes soins et les mêmes attentions à sa guérison et à sa convalescence. Elle l'informa de la nécessité où ils étaient de se rendre à York, et de la résolution que son père avait prise de le faire transporter dans cette ville, et de le garder chez lui jusqu'à ce que sa santé fût rétablie. Ivanhoe montra une grande répugnance pour ce projet, mais il la motiva sur celle qu'il avait d'occasionner de nouveaux embarras à son bienfaiteur.

«Ne pourrait-on trouver, dit-il, dans Ashby, ou dans les environs, quelque franklin saxon, ou même quelque riche paysan qui voulût se charger de garder chez lui un compatriote blessé, jusqu'à ce qu'il fût en état de reprendre son armure? N'y aurait-il pas de couvent doté par les Saxons, où il pût être reçu? ou bien ne pourrait-on le transporter jusqu'à Burton, où il était bien sûr d'être reçu avec hospitalité par Walthcoff, abbé de Saint-Withold, et qui était son parent?»

«La plus misérable chaumière, dit Rébecca avec un sourire mélancolique, serait sans doute préférable pour y établir votre résidence, à la demeure d'un juif méprisé; néanmoins, sire chevalier, à moins que de renvoyer votre médecin, vous ne pouvez changer de logement. Notre nation, comme vous le savez très bien, sait guérir les blessures, quoiqu'elle ignore l'art de les faire, et notre famille, en particulier, possède des secrets qui lui ont été successivement transmis depuis le règne de Salomon, et vous en avez déjà éprouvé l'efficacité. Il n'y a pas dans les quatre parties de l'Angleterre un médecin nazaréen... pardon... un médecin chrétien qui puisse vous mettre en état d'endosser votre cuirasse d'ici à un mois.»--«Et toi, dans combien de temps me mettras-tu en état de la porter? demanda Ivanhoe d'un ton d'impatience.»--«Dans l'espace de huit jours, répondit Rébecca, si tu veux avoir patience et te conformer à mes prescriptions.»--«Par la sainte Vierge, dit Wilfrid, si ce n'est pas pécher que de prononcer ce nom ici, il ne convient en ce moment ni à moi, ni à aucun vrai chevalier de rester étendu dans un lit; et si tu remplis ta promesse, jeune fille, je te donnerai plein mon casque d'écus, de quelque part qu'ils m'arrivent.»--«Je tiendrai ma promesse, dit Rébecca; et le huitième jour, à compter de celui-ci, tu pourras partir, couvert de ton armure, si tu veux m'octroyer un don, au lieu des pièces d'argent que tu me promets.»--«Si ce don est en mon pouvoir, répondit Ivanhoe, et qu'il soit tel qu'un chevalier chrétien puisse l'octroyer à un individu de ta nation, je te l'accorderai avec plaisir et reconnaissance.»

«Hé bien, dit Rébecca, je ne veux tout simplement que te prier de croire dorénavant qu'un juif peut fort bien rendre un bon office à un chrétien, sans attendre d'autre récompense que la bénédiction du grand Être, qui est le père du juif comme du gentil.»--«Ce serait un crime que d'en douter, répliqua Ivanhoe, et je me repose entièrement sur ton savoir, sans nullement hésiter, et sans te faire aucune autre question, bien persuadé que dans huit jours tu me mettras en état d'endosser mon corselet. Maintenant, mon bon et obligeant médecin, laisse-moi te demander quelles sont les nouvelles que l'on débite. Que dit-on du noble saxon Cedric et de sa famille? et de l'aimable lady...?» Il s'arrêta, comme s'il eût craint de prononcer le nom de Rowena dans la maison d'un juif. «Je veux dire de celle qui fut nommée reine du tournoi.»--«Dignité à laquelle vous l'élevâtes vous-même, sire chevalier, avec un discernement qui ne fut pas moins admiré que votre valeur,» dit Rébecca.

Quoique Ivanhoe eût perdu une quantité considérable de sang, néanmoins une légère rougeur vint colorer ses joues; car il sentait qu'il avait imprudemment découvert l'intérêt qu'il portait à lady Rowena, par les efforts qu'il avait imprudemment faits pour le cacher. «C'était moins d'elle que je voulais parler, ajouta-t-il, que du prince Jean; je voudrais bien aussi apprendre quelque chose d'un fidèle écuyer, et savoir pourquoi il n'est pas auprès de moi?»

«Permettez-moi, répondit Rébecca, de faire usage de mon autorité, comme médecin, et de vous ordonner de garder le silence, et d'éviter toute réflexion, qui ne servirait qu'à vous agiter, tandis que je vais vous instruire de ce que vous désirez savoir. Le prince Jean a rompu le tournoi et est parti en toute hâte pour York, avec les nobles, les chevaliers et les gens d'église de son parti, emportant toutes les sommes qu'il avait pu enlever, soit de gré, soit de force, de ceux qu'on regarde comme les riches de la terre. On dit qu'il a le dessein de s'emparer de la couronne de son père.»

«Non sans une lutte hasardée pour sa défense, dit Ivanhoe se levant sur sa couche, n'y eût-il qu'un seul fidèle sujet en Angleterre. Je défierai le plus brave de ses ennemis pour soutenir son titre. Oui, qu'ils se présentent deux contre un; je maintiendrai la légitimité de son droit.»--«Mais pour vous mettre en état de le faire, dit Rébecca en lui posant la main sur l'épaule, il faut que vous suiviez mes ordonnances et que vous restiez tranquille.»--«Tu as raison, jeune fille, dit Ivanhoe, aussi calme qu'il était possible de l'être dans un temps si orageux. Dis-moi, que sait-on de Cedric et de sa famille?»

«Il n'y a pas long-temps, répondit la juive, que son intendant est venu en toute hâte pour demander à mon père certaines sommes d'argent, provenant de la vente des laines des troupeaux de son maître; et c'est de lui que j'ai appris que Cedric et Athelstane de Coningsburgh avaient quitté la résidence du prince, extrêmement mécontens, et se disposaient à partir pour retourner chez eux.»

«Quelque dame n'alla-t-elle pas avec eux au banquet?» demanda Wilfrid.»--«Lady Rowena, dit Rébecca répondant à cette question avec plus de précision qu'elle n'avait été faite, lady Rowena n'a point assisté au banquet du prince, et, d'après ce que l'intendant nous a dit, elle est en ce moment en route pour retourner à Rotherwood avec son tuteur Cedric. Quant à votre écuyer Gurth...»

«Ah! s'écria le chevalier, tu sais son nom? Mais oui, ajouta-t-il incontinent, et en effet, tu dois bien le connaître; car c'est de sa main, et, je crois, de ta généreuse bonté qu'il a reçu, et pas plus tard qu'hier, cent sequins.»--«Ne parlez pas de cela, dit Rébecca, dont une rougeur subite couvrit le visage, je vois comment il peut très bien arriver que la langue trahisse les secrets que le coeur aimerait à garder.»

«Mais cet or, répliqua Ivanhoe d'un ton grave, mon honneur exige que je le rembourse à votre père.»--«Lorsque les huit jours seront passés, dit Rébecca, tu feras tout ce que tu voudras; mais à présent tu ne dois ni penser ni parler ni rien faire qui puisse retarder ta guérison.»--«Soit, bonne et douce fille, répliqua Ivanhoe; il y aurait ingratitude de ma part à ne pas obéir à tes ordres; mais un mot, je t'en prie, sur le pauvre Gurth, et je termine là mes questions.»--«J'ai le chagrin de te dire, répondit la juive, qu'il est en prison par ordre de Cedric.» Puis voyant l'effet que venait de faire cette nouvelle sur Wilfrid, elle s'empressa d'ajouter: «Cependant je tiens de l'intendant Oswald que, sauf quelque nouvelle circonstance qui pourrait ajouter au mécontentement de son maître, il était sûr que Cedric pardonnerait à Gurth, qui était un serf fidèle, qui possédait à un haut degré la confiance de son maître, et qui ne s'était rendu coupable que par amour pour le fils de son bienfaiteur. Il m'a dit de plus que ses camarades, lui-même, et jusqu'au fou Wamba, se proposaient de conseiller à Gurth de s'échapper pendant la route, dans le cas où la colère de Cedric ne pourrait être apaisée.»

«Dieu veuille qu'ils persistent dans leur dessein, dit Ivanhoe, mais on dirait que j'ai été destiné à rassembler tous les genres de malheurs sur la tête de ceux qui me témoignent quelque intérêt. Mon roi m'a honoré, m'a distingué, et tu vois que son frère, qui lui doit plus que tout autre, arme dans le dessein de le dépouiller de sa couronne. L'intérêt que j'ai montré pour la plus belle des femmes a porté atteinte à sa liberté et à sa tranquillité, et maintenant mon père, dans son état actuel d'exaspération, peut faire périr ce malheureux esclave, uniquement parce qu'il m'a donné des preuves de zèle et d'affection. Tu vois, jeune fille, à quel être infortuné tu prodigues tes soins; écoute les conseils de la prudence, et laisse-moi partir avant que les maux que je traîne à ma suite, comme une meute acharnée, te précipitent aussi dans l'abîme.»

«Allons, allons, sire chevalier, dit Rébecca, ton état de faiblesse, le chagrin que tu éprouves, tout cela ne fait que jeter sur tes yeux un voile qui te cache le résultat des calculs d'en haut. Tu as été rendu à ta patrie au moment où elle avait le plus grand besoin d'un bras vaillant et d'un courage à l'épreuve; tu as humilié l'orgueil de ses ennemis et de ceux de son roi, lorsque cet orgueil était porté au plus haut degré d'exaltation; et dans le sort malencontreux qui est venu t'accabler, ne vois-tu pas que le ciel t'a suscité un bras secourable, une main habile dans l'art de guérir, même du milieu de la nation la plus méprisée par la tienne. Prends donc courage, et pénètre-toi de l'idée que tu es destiné à quelque exploit éclatant opéré par la valeur de ton bras. Adieu, et quand tu auras pris la potion que je vais t'envoyer par Reuben, tâche de reposer, afin que tu puisses demain supporter les fatigues du voyage.»

Ivanhoe, convaincu par les raisonnemens de Rébecca, se conforma entièrement à ses instructions. La vertu calmante et narcotique de la potion qui lui fut apportée par Reuben lui procura un sommeil profond et tranquille; en sorte que le lendemain matin la bonne Rébecca, ne lui trouvant aucun symptôme de fièvre, déclara qu'il était en état de supporter les fatigues de la route.

On le plaça dans la même litière qui l'avait ramené du tournoi, et toutes les précautions furent prises pour que le voyage fût facile et commode. Il n'y eut qu'un seul point sur lequel, en dépit de toutes les instances de Rébecca, il fut impossible de procurer au chevalier blessé toutes les commodités que son état exigeait. Isaac, comme le voyageur enrichi, dans la dixième satire de Juvénal, était continuellement tourmenté par la crainte des voleurs, sachant fort bien qu'il serait toujours regardé de bonne prise par le Normand aussi bien que par le Saxon, par le noble aussi bien que par le brigand. Il voyageait donc à grandes journées, et faisait des haltes courtes et des repas encore plus courts; en sorte qu'il dépassa Cedric et Athelstane, qui étaient partis plusieurs heures avant lui, mais qui se trouvaient retardés par suite du long-temps qu'ils étaient restés à table au couvent de saint Withold. Cependant, telle fut la vertu du baume de Miriam, ou la force de la constitution d'Ivanhoe, que le voyage se termina sans aucun des inconvéniens que Rébecca avait appréhendés: sous un autre rapport cependant, son résultat prouva qu'une trop grande précipitation est souvent nuisible. La célérité qu'il exigeait dans la marche donna lieu à des disputes entre lui et les gens qu'il avait loués pour son escorte. C'étaient des Saxons qui n'étaient nullement exempts de l'amour naturel à leur nation pour l'aise et la bonne chère, c'est-à-dire, suivant les Normands, pour la paresse et la gourmandise. Au rebours de l'histoire de Shylock, ils avaient accepté les offres d'Isaac dans l'espoir de se nourrir aux dépens du riche Israélite, et furent très mécontens de voir leurs espérances trompées par la rapidité avec laquelle il voulait absolument que l'on avançât. Ils firent aussi des représentations sur le risque qu'ils couraient de ruiner les chevaux par des marches forcées. Enfin il s'éleva une querelle extrêmement vive entre Isaac et son escorte, au sujet de la quantité de vin et d'ale (bière) qui leur était allouée par repas: aussi, lorsque l'alarme se répandit, et que tout fit présager le danger qu'Isaac avait tant redouté, il se vit abandonné par les mercenaires mécontens, sur la protection desquels il avait compté, parce qu'il n'avait pas employé les moyens indispensables pour s'assurer leur attachement.

Ce fut dans cet état d'abandon et de dénuement absolu de secours que le juif, sa fille et le chevalier blessé, furent rencontrés par Cedric, ainsi que nous l'avons raconté, et tombèrent ensuite au pouvoir de de Bracy et de ses confédérés. On fit d'abord peu d'attention à la litière, et elle serait probablement restée en arrière, sans la curiosité de de Bracy, qui s'en approcha, dans l'idée qu'elle pouvait contenir l'objet de son entreprise, car Rowena ne s'était point dévoilée. Mais l'étonnement de de Bracy fut extrême lorsqu'il découvrit que la litière contenait un homme blessé, qui, se croyant tombé au pouvoir des Saxons proscrits, auprès desquels son nom pourrait lui servir de protection ainsi qu'à ses amis, avoua franchement qu'il était Wilfrid d'Ivanhoe.

Les principes de l'honneur chevaleresque, qui, au milieu de ses dérèglemens et de sa légèreté, n'avaient jamais entièrement abandonné de Bracy, lui interdisaient tout acte d'hostilité contre le chevalier qu'il voyait hors d'état de se défendre. D'un autre côté, et toujours par suite de sa fidélité à ces mêmes principes, il ne pouvait le découvrir à Front-de-Boeuf, qui, dans tout état de cause, et sans être arrêté par aucune considération, ne se serait pas fait scrupule de se défaire d'un rival qui lui contestait ses droits au fief d'Ivanhoe. Mais rendre à la liberté un chevalier que les événemens du tournoi, l'exclusion de la maison paternelle et la notoriété publique, désignaient comme l'amant préféré de lady Rowena, était un effort de générosité dont de Bracy était entièrement incapable. Un terme moyen entre le bien et le mal se présentait, il l'embrassa, et ce fut tout ce qu'il put faire; il ordonna à deux de ses écuyers de se tenir constamment près de la litière et de ne pas souffrir que qui que ce fût s'en approchât: si on venait à leur faire quelque question, ils avaient ordre de dire que c'était la litière de lady Rowena, et qu'ils s'en servaient pour transporter un de leurs camarades qui avait été blessé dans le combat. En arrivant à Torquilstone, pendant que le templier et le maître du château s'occupaient sérieusement du plan de leur double conquête, l'un des trésors du juif, l'autre de sa charmante fille; les écuyers de de Bracy transportèrent Ivanhoe, toujours sous la désignation d'un camarade blessé, dans les appartemens les plus reculés du château; et ce fut là l'excuse que les écuyers de de Bracy donnèrent à Front-de-Boeuf, lorsqu'il leur demanda pourquoi aux premiers cris d'alarme ils ne s'étaient pas rendus sur les remparts.

«Un camarade blessé! s'écria-t-il d'un ton de colère et de surprise; je ne m'étonne plus que des rustres et des paysans aient l'audace de se présenter en armes devant des châteaux, et que jusqu'à des gardeurs de cochons s'oublient au point d'envoyer des cartels à des nobles, quand on voit des hommes d'armes devenir garde-malades, et des francs compagnons se mettre garde-rideaux de moribonds, dans un moment où le château va être assailli. Aux murailles, misérables traînards! cria-t-il d'une voix qui fit retentir toutes les voûtes du château, aux murailles! où je vais vous briser les os avec ma massue.»--«Nous ne demandons pas mieux, répondirent-ils, d'un ton de mauvaise humeur, que d'y aller, pourvu que vous nous excusiez auprès de notre maître, qui nous a commandé de nous tenir auprès du moribond.»

«Moribond! vilains animaux, répliqua le baron; nous serons tous moribonds, je vous en réponds, si nous ne nous montrons pas mieux que cela... Mais il faut que je relève la garde que l'on a mise auprès de ce camarade, comme vous l'appelez... Holà! Urfried!.. la vieille!.. ho! fille de sorcière saxonne!.. m'entends-tu?.. Va-t'en soigner ce malade, puisqu'il faut qu'il ait quelqu'un auprès de lui, pendant que j'emploierai ces gens-ci autre part... Allons, voici deux arbalètes avec leurs tourniquets ou cabestans et leurs carreaux. Vite, à la barbacane, et que chaque trait s'enfonce dans une tête saxonne!» Les deux écuyers, qui, comme la plupart des gens de cette espèce, aimaient le mouvement et détestaient l'inaction, se rendirent gaîment à leur poste, et ce fut ainsi que la garde d'Ivanhoe fut confiée à Urfried ou Ulrique. Mais celle-ci, dont le cerveau s'enflammait au souvenir de ses injures, et dont le coeur n'était rempli que d'espoir de vengeance, se sentit facilement disposée à se décharger sur Rebecca de l'emploi que l'on venait de lui confier.

CHAPITRE XXIX.

«Va, monte à la tour d'observation là-bas, vaillant soldat; promène tes regards sur la compagne, et dis-moi comment va la bataille.» SHILLER. La Pucelle d'Orléans.

Le moment du péril est souvent aussi le moment où le coeur s'ouvre à la bienveillance et à l'affection. Nous nous trouvons trahis par l'agitation générale de nos sentimens, en sorte que nous laissons à découvert ceux que, dans des momens plus tranquilles, nous aurions, sinon totalement réduits au silence, du moins déguisés et cachés sous le voile de la prudence. En se trouvant encore une fois à côté du lit d'Ivanhoe, Rébecca fut tout étonnée de la vive sensation de plaisir qu'elle éprouvait, même dans un moment où tout ce qui les environnait ne présentait que danger, désespoir même. En lui tâtant le pouls et lui demandant comment il se trouvait, il y avait une douceur de sentiment, dans le contact et dans la voix, qui témoignait un plus grand degré d'intérêt qu'elle n'aurait elle-même voulu se hasarder à exprimer. Sa voix était mal assurée, sa main tremblante, et ce ne fut que la froide question d'Ivanhoe: «Est-ce toi, aimable fille, qui la rappela à elle-même et la fit souvenir que le sentiment qu'elle éprouvait n'était et ne pouvait être partagé?» Un soupir lui échappa; mais il fut à peine entendu, et les questions qu'elle adressa au chevalier sur l'état de sa santé furent faites avec l'accent calme de l'amitié. Ivanhoe répondit, avec une sorte de hâte, que sa santé était aussi bonne, même meilleure qu'il n'aurait pu s'y attendre, «grâce, ma chère Rébecca, ajouta-t-il, à vos soins obligeans.»

«Il m'appelle sa chère Rébecca, se dit-elle à elle-même, mais c'est d'un ton froid et indifférent qui s'accorde mal avec l'expression: son cheval de bataille, son chien de chasse, lui sont plus chers que la juive qu'il méprise.»

«Mon esprit, bonne et douce fille, continua Ivanhoe, éprouve plus d'anxiété que mon corps ne ressent de douleur. D'après la conversation qui a eu lieu entre les gardes qui m'entouraient, je vois que je suis prisonnier; et si j'en juge par la voix forte et rauque de celui qui vient justement de leur donner des ordres, je suis dans le château de Front-de-Boeuf. S'il en est ainsi, quel sera le résultat, et comment puis-je protéger lady Rowena et mon père?»

«Il ne fait aucune mention ni du juif, ni de la juive, dit Rébecca en elle-même. Mais enfin quel droit avons-nous à une part dans ses pensées? Ô combien je suis surprise d'avoir laissé mon imagination s'arrêter aussi long-temps sur lui.» Après cette courte accusation portée contre elle-même, elle s'empressa de donner à Ivanhoe tous les renseignemens qui étaient en son pouvoir, mais qui se bornèrent à lui dire que le templier Bois-Guilbert et le baron Front-de-Boeuf commandaient dans le château, que le château était assiégé, mais par qui, c'est ce qu'elle ignorait. Elle ajouta qu'il y avait dans le château un prêtre chrétien, qui peut-être lui donnerait de plus amples renseignemens.»

«Un prêtre chrétien! dit Ivanhoe transporté de joie, amène le ici, Rébecca, s'il est possible; dis-lui qu'un malade a besoin de son secours spirituel; dis-lui ce que tu voudras, mais fais-le venir. Il faut que je fasse, il faut du moins que je tente quelque chose; mais comment puis-je prendre une détermination avant de savoir ce qui se passe?»

Ce fut pour se conformer aux désirs d'Ivanhoe que Rébecca fit la tentative dont nous avons parlé pour amener Cedric dans la chambre du chevalier blessé; l'arrivée d'Ulrique en empêcha la réussite; car elle aussi s'était tenue aux aguets pour intercepter la venue du moine. Rébecca se retira afin d'instruire Ivanhoe du non succès de son plan.

Ils n'eurent pas beaucoup de temps à donner au regret qu'ils éprouvèrent de n'avoir pu se procurer les informations qu'ils désiraient, non plus qu'à chercher quelque moyen d'y suppléer; car le bruit qui se faisait dans l'intérieur du château, occasionné par les préparatifs de défense, et qui d'abord avait été considérable, devint bientôt un mélange confus de tumulte et de clameurs qui le rendit dix fois plus assourdissant. La marche pesante et cependant rapide des hommes d'armes se faisait entendre sur les murailles, ou retentissait dans les divers passages étroits ou escaliers tournans qui conduisaient aux divers points de défense. On entendait les voix des chevaliers animant leurs soldats, ou leur indiquant l'usage qu'ils devaient faire de leurs armes; parfois néanmoins ces voix étaient couvertes par le cliquetis des armes ou par les clameurs de ceux à qui elles s'adressaient. Quelque épouvantables que fussent ces cris, quel que fût le degré d'horreur de la scène qui allait bientôt se passer, il s'y mêlait néanmoins une sorte de sublime auquel l'âme exaltée de Rébecca pouvait s'élever même dans ce moment d'effroi. Son oeil étincelait, quoique son visage fût entièrement décoloré, et il y avait un mélange de crainte et d'enthousiasme dans l'expression qu'elle donna aux paroles du texte sacré, lorsqu'elle dit, moitié à elle-même, moitié à Ivanhoe: «On entend le bruit du carquois, le cliquetis de la lance et du bouclier, la voix des capitaines et les cris des soldats.»

Mais Ivanhoe était comme le coursier belliqueux dont il est fait mention dans ce passage sublime de l'Écriture, tourmenté de son inaction, et du désir ardent de se précipiter au milieu des combats dont tout ce vacarme était le prélude. «Si je pouvais, disait-il, me traîner jusqu'à cette fenêtre, pour voir l'issue probable de la lutte qui va s'engager. Si j'avais un arc pour décocher une flèche!... une hache d'armes, pour frapper, ne fût-ce qu'un seul coup, pour notre délivrance!... Mais non!... vains désirs! je suis sans force, aussi bien que sans arme.»

«Calme-toi, noble chevalier, dit Rébecca; le bruit a cessé tout à coup; il est possible qu'il n'y ait pas de combat.»--«Tu n'entends rien à cela, dit Wilfrid d'un ton d'impatience. Ce moment de silence ne prouve autre chose sinon que les soldats sont à leur poste sur les murailles, s'attendant à être attaqués d'un instant à l'autre; ce que nous avons entendu n'était que l'annonce éloignée de la tempête; tout à l'heure elle va fondre sur nous dans toute sa fureur. Si je pouvais aller seulement jusqu'à cette fenêtre!»--«Le tenter seulement ne ferait qu'empirer ton mal, noble chevalier, dit Rébecca; puis, observant son extrême inquiétude: «Eh bien! ajouta-t-elle avec fermeté, je vais me tenir moi-même à la fenêtre, et vous ferai, aussi bien que je pourrai, la description de ce qui se passera.»

«Ne faites pas cela, s'écria Ivanhoe; gardez-vous-en bien; chaque fenêtre, chaque ouverture va être un point de mire pour les archers; il ne faudrait qu'un trait lancé au hasard pour...»--«Et il sera le bienvenu,» murmura Rébecca en montant d'un pas ferme et assuré deux ou trois marches qui conduisaient à la fenêtre.--«Rébecca, chère Rébecca, s'écria Ivanhoe, ceci n'est point un passe-temps de jeune fille; ne va pas t'exposer à recevoir quelque blessure, peut-être même le coup de la mort, et me rendre à jamais malheureux pour y avoir donné lieu; du moins couvre-toi de cet ancien bouclier qui est là-bas et ne montre à la fenêtre qu'une faible partie de ton corps.» Suivant avec une promptitude extraordinaire les instructions d'Ivanhoe, et profitant de la protection que lui fournissait le vaste et antique bouclier, qu'elle plaça contre le bas de la fenêtre, elle fut à même de voir, sans être trop exposée, ce qui se passait en dehors du château et de rendre compte à Ivanhoe des préparatifs que l'on faisait pour l'assaut. La position qu'elle venait de prendre était effectivement très favorable au but qu'elle se proposait; car, placée à l'un des angles du bâtiment principal, non seulement elle découvrait tout le mouvement qui se faisait hors de l'enceinte du château, mais encore elle dominait sur les ouvrages avancés contre lesquels il paraissait probable que les assiégeans allaient d'abord marcher. C'était une fortification extérieure, peu élevée, peu fortifiée, et destinée à protéger l'entrée de la poterne par laquelle Front-de-Boeuf avait tout récemment fait sortir Cedric. Le fossé du château séparait cette espèce de barbacane du reste de la forteresse; de manière que, si elle venait à être surprise, il était facile de couper toute communication avec le bâtiment principal, en enlevant le pont temporaire. Dans les ouvrages avancés se trouvait une porte de sortie, correspondant à la poterne du château, et le tout environné d'une forte palissade. Rébecca put remarquer, d'après le nombre d'hommes qu'on avait chargés de la défense de ce poste, que les assiégés n'étaient pas tranquilles à cet égard; et comme les assaillans se portaient directement en face de la poterne, il était également évident qu'ils la regardaient comme le point le plus vulnérable de la place. Elle s'empressa de faire part de ces observations à Ivanhoe; puis elle ajouta: «La lisière du bois semble garnie d'archers, mais l'ombre des arbres ne permet d'en voir qu'un petit nombre.»

«Sous quelle bannière?» demanda Ivanhoe.--«Je n'en vois aucune, répondit la juive, ni rien qui y ressemble.»--«C'est bien étrange! marmotta le chevalier; marcher à l'attaque d'un château comme celui-ci sans bannières ni enseignes déployées, c'est pour moi une chose toute nouvelle. Dis-moi, peux-tu distinguer ceux qui paraissent être les chefs?»--«Celui que l'on peut le plus facilement remarquer, répondit la juive, est un chevalier revêtu d'une armure noire: c'est le seul qui soit armé de pied en cap, et il paraît avoir le commandement général de tout ce qui l'entoure.» -«Quelles armes a-t-il sur son bouclier?» demanda Ivanhoe.--«Quelque chose qui ressemble à une barre de fer, et à un cadenas, le tout peint en bleu sur un fond noir.»--«Un cadenas et un verrou peints en bleu? dit Ivanhoe; j'ignore qui peut porter ces armes, mais il me semble que ce pourrait fort bien être les miennes en ce moment».

Sa description fut tout à coup interrompue par le signal de l'attaque, qui fut donné par le son aigu d'un cor, auquel il fut de suite répondu du haut des murs par le bruit des trompettes normandes, lequel, se mêlant au son grave et sourdement prolongé des nakirs, sorte de tymballe, donnait à connaître à l'ennemi que son défi était accepté. Les acclamations de l'un et de l'autre parti venaient ajouter au tumulte et au vacarme: «Saint Georges pour l'Angleterre!» criaient les assaillans; tandis que les Normands vociféraient de leur coté: «En avant de Bracy! Baucéan! Baucéan! Front-de-Boeuf à la rescousse!» suivant les cris de guerre de leurs différens chefs.

«Et il faut que je reste ici étendu comme un moine fainéant qui ne peut quitter son lit, murmura Ivanhoe, pendant que les autres sont occupés à préparer le résultat qui doit décider de ma liberté ou de ma mort! Regarde encore une fois par la fenêtre, bonne fille, mais prends bien garde, évite avec soin de te faire apercevoir des archers qui sont au dessous. Regarde de nouveau, et dis-moi si l'ennemi avance encore pour livrer l'assaut.»

Avec une patience et un courage que la prière mentale qu'elle venait de faire venait de fortifier, Rébecca reprit son poste à la fenêtre, en ayant soin pourtant de se couvrir de manière à ne pas être aperçue de ceux qui étaient en bas.

«Que vois-tu, Rébecca?» demanda de nouveau le chevalier blessé.--«Rien qu'une nuée de flèches, tellement épaisse, qu'elle éblouit mes yeux au point qu'il leur est impossible de distinguer qui les lance,» reprit la juive.--«Cela ne saurait durer, reprit Ivanhoe; si l'on ne se hâte de s'avancer directement contre la place, afin de l'emporter par la force des armes, les archers ne retireront pas un bien grand avantage de leurs traits lancés contre des murailles de pierres. Cherche à découvrir le chevalier du cadenas, ma bonne fille, et vois comment il se conduit; car tel chef, tels soldats.»--«Je ne l'aperçois point,» dit Rébecca.--«Lâche poltron! s'écria Ivanhoe, quitte-t-il ainsi la barre du gouvernail au plus fort de la tempête?»

«Regarde de nouveau, Rébecca, dit Ivanhoe, se méprenant sur la cause de l'abandon de son poste; les archers doivent avoir cessé de lancer des flèches, puisqu'ils combattent maintenant corps à corps: regarde de nouveau, à présent il n'y a plus autant de danger.» Rébecca se mit derechef à regarder, et presque au même instant s'écria: «Saints prophètes de la loi! Front-de-Boeuf et le chevalier noir combattent corps à corps sur la brèche, au milieu des cris de leurs soldats qui suivent tous leurs mouvemens, et attendent le résultat de cette lutte. Puisse le ciel faire triompher la cause de l'opprimé et du captif!» Bientôt elle poussa un grand cri, en disant: «Il est tombé! il est tombé!»

«Qui est tombé? demande Ivanhoe; pour l'amour de Dieu, dis-moi celui qui est tombé.»--«Le chevalier noir,» répondit Rébecca d'une voix faible; puis tout à coup elle s'écria derechef avec tout le feu de la joie: «Mais non! mais non! Béni soit le Dieu des armées! Il s'est relevé, et le voilà qui lutte comme si son bras tout seul avait la force de vingt guerriers. Son épée s'est rompue; il saisit la hache d'armes d'un soldat; il presse Front-de-Boeuf, à qui il porte coup sur coup; le géant se penche et chancelle comme un chêne sous la cognée du bûcheron. Il tombe! il tombe!» -«Front-de-Boeuf?» demanda Ivanhoe.

«Front-de-Boeuf; oui, lui-même, répondit la juive; ses hommes d'armes se précipitent à son secours, ayant à leur tête le fier templier; la réunion de leurs forces oblige le champion de s'arrêter... Front-de-Boeuf est emporté dans l'intérieur du château.»--«Les assaillans ne sont-ils pas maîtres des barrières?» demanda Ivanhoe.--«Ils le sont, ils le sont, répondit Rébecca, et ils pressent vivement les assiégés sur le mur extérieur. Les uns plantent des échelles; les autres se rassemblent comme un essaim d'abeilles, cherchant à monter sur les épaules les uns des autres. On fait pleuvoir sur leurs têtes des pierres, des poutres, des troncs d'arbres; à peine un blessé a-t-il été emporté, qu'il est remplacé par un autre qui vient partager les fatigues de l'assaut. Grand Dieu! n'as-tu donné à l'homme ta propre image que pour être aussi cruellement défigurée par la main de son frère?»--«Ne pense pas à cela, dit Ivanhoe, ce n'est pas le moment de s'occuper de pareilles idées. Quel est le parti qui cède? Quel est celui qui a l'avantage?»--«Les échelles sont renversées, répondit Rébecca en frissonnant; les soldats sont culbutés, accablés, ensevelis sous elles, comme des reptiles qu'on écrase. Les assiégés ont le dessus.»--«Que saint Georges nous protége! dit le chevalier: est-ce que les assaillans auraient la lâcheté de céder?»--«Non, répondit Rébecca; ils se conduisent comme des braves. Le chevalier noir s'approche de la poterne avec son énorme hache; le bruit des coups qu'il porte, semblable à celui du tonnerre, se ferait entendre au dessus des clameurs, du vacarme et du tumulte des combats. On fait pleuvoir sur lui une grêle de pierres et de pièces de bois; mais il ne s'en émeut pas plus que si c'était du coton de chardon ou des plumes.»

«Par saint Jean-d'Acre! s'écria Ivanhoe en se soulevant sur son lit dans un accès de joie, je croyais qu'il n'y avait qu'un seul homme en Angleterre capable d'un pareil courage.»--«La porte qui ouvre la poterne s'ébranle, continue Rébecca; elle se rompt; elle est brisée en mille éclats par la violence de ses coups; les assiégeans s'y précipitent; les ouvrages extérieurs sont emportés. Ah, grand Dieu! les assiégés sont précipités du haut des murailles; ils sont jetés dans le fossé. Ô hommes! si vous êtes véritablement des hommes, épargnez ceux qui ne peuvent plus résister.»--«Et le pont, le pont qui communique au château, l'ont-ils également emporté?» demanda Ivanhoe.--«Non, répondit Rébecca; le templier a détruit les planches qui avaient servi à le traverser; peu des assiégés ont pu rentrer avec lui, et les cris que vous entendez vous apprennent le sort des autres. Hélas! je vois qu'il est encore plus pénible d'être témoin d'une victoire que d'une bataille.»

«Que se passe-t-il maintenant, bonne fille? demanda Ivanhoe; regarde encore; ce n'est pas le moment de se trouver mal à la vue du sang.»--«Il n'en coule plus pour le moment, dit Rébecca; nos amis se fortifient dans les ouvrages extérieurs dont ils se sont rendus maîtres, et ils y sont si bien à couvert des traits de l'ennemi, que la garnison se contente d'en lancer quelques uns par intervalle, plutôt pour les inquiéter que pour leur faire un mal réel.»--«Nos amis, dit Wilfrid, n'abandonneront sûrement pas une entreprise si glorieusement commencée et si heureusement achevée. Oh! non; je veux mettre ma confiance dans le bon chevalier, dont la hache a brisé les portes de chêne et les barres de fer. C'est bien singulier! se dit-il de nouveau à lui-même, qu'il y ait deux hommes capables de faire preuve d'un aussi fier courage. Un cadenas et un lien de chaînes sur un champ noir! qu'est-ce que cela peut signifier? Ne vois-tu rien autre chose, Rébecca, qui puisse faire distinguer le chevalier noir?»--«Non, rien, répondit la juive; tout sur lui est noir comme l'aile du corbeau, et je n'aperçois rien qui puisse servir à le rendre plus remarquable qu'il ne l'est déjà; mais après l'avoir vu une fois déployer la force de son bras au milieu de la mêlée, je crois que je le reconnaîtrais entre mille combattans. Il s'élance au combat comme il irait s'asseoir à un banquet. Il y a en lui plus que sa propre force; on dirait que l'âme tout entière, l'ardeur du champion se communique à chacun des coups qu'il porte à son ennemi. Que Dieu l'absolve du crime dont se rend coupable celui qui verse le sang. C'est un spectacle bien terrible, mais sublime que de voir comment le bras et le coeur d'un seul homme peuvent de concert triompher d'une armée entière.»

«Rébecca, dit Ivanhoe, tu viens de peindre un héros: ses soldats ne prennent probablement un peu de repos que pour réparer leurs forces ou pour se procurer les moyens de franchir le fossé: sous un chef tel que tu as dépeint ce chevalier, il n'y a point de lâches frayeurs, de délais étudiés; il ne se trouve pas un seul individu qui voulût renoncer à une entreprise qui demande une extrême bravoure, parce que ce qui la rend difficile est justement ce qui la rend glorieuse. J'en jure par l'honneur de ma maison; j'en jure par la dame de mes pensées; je consentirais à souffrir dix ans de captivité, pourvu qu'il me fût permis de combattre un seul jour à côté de ce brave chevalier, dans une querelle pareille à celle-ci.»--«Hélas! dit Rébecca en se retirant de la fenêtre, et s'approchant du lit du chevalier blessé, ces désirs impatiens de faire quelque exploit éclatant, cette lutte entre votre courage et votre état de faiblesse, qui ne produit que d'impuissans regrets, tout cela ne fait que retarder votre guérison. Comment peux-tu songer à faire des blessures à d'autres, avant que celle que tu as reçue soit fermée?»

«Il est vrai, dit Rébecca, que je suis issue d'une race dont le courage s'est distingué dans la défense de son propre pays, mais qui, même lorsqu'elle comptait encore parmi les nations, ne faisait la guerre que par l'ordre de Dieu, ou pour défendre sa patrie contre l'oppresseur. Le son de la trompette n'éveille plus Juda, et ses enfans méprisés ne sont plus que les victimes de l'oppression civile et militaire, auxquelles toute résistance est désormais interdite. Tu as bien eu raison de le dire, sire chevalier; jusqu'à ce que le dieu de Jacob, suscité du milieu de son peuple, choisit un second Gédéon, ou un nouveau Machabée, il convient mal à une jeune juive de parler de guerres et de combats.» Rébecca, dont les sentimens étaient vifs et avaient un caractère d'élévation, termina son discours avec un ton de tristesse qui prouvait qu'elle était profondément affectée de l'état de mépris dans lequel sa nation semblait être jetée; et ce qui ajoutait peut-être à l'amertume de ses sensations était l'idée qu'Ivanhoe la regardait comme n'ayant aucun droit d'émettre son opinion dans une question dont l'honneur faisait le sujet, et comme incapable de manifester dans ses discours des sentimens nobles et généreux. «Combien peu il connaît ce coeur, se dit-elle, s'il s'imagine que la lâcheté et la bassesse y ont fixé leur asile, parce que j'ai fait la censure de la chevalerie romanesque des Nazaréens! Plût à Dieu que mon propre sang versé goutte à goutte pût racheter le peuple de Juda de la captivité! Que dis-je! Plût à ce Dieu qu'il pût servir à délivrer mon père et son bienfaiteur des chaînes de leur cruel tyran! Cet orgueilleux chrétien verrait alors si la fille du peuple choisi de Jéhovah ose affronter la mort avec autant de courage que la Nazaréenne la plus fière, qui se fait gloire de descendre de quelque chef à peine connu d'une des hordes qui habitent les climats glacés du nord.» Elle tourna alors ses regards sur le lit du chevalier blessé.

«Il dort, dit-elle; la nature, épuisée par les souffrances du corps et de l'esprit, par la perte de sang et par l'effet de tant d'accidens fortuits, profite du premier moment de calme qui règne autour de nous, pour lui procurer un peu de sommeil et de repos. Hélas! pourrait-on me faire un crime de le regarder, lorsqu'il est possible que ce soit pour la dernière fois? lorsque, dans quelques instans peut-être, ces beaux traits ne seront plus animés par ce noble feu qui les colore légèrement pendant son sommeil? lorsque les belles proportions de son visage auront changé de forme, que cette bouche sera entr'ouverte, que ces yeux seront éteints et tachés de sang, et lorsque le fier et noble chevalier sera peut-être foulé aux pieds par le plus vil des scélérats qui habitent ce château à jamais maudit, et qui sont assez lâches pour n'oser faire le moindre mouvement sous le talon du tyran qui les écrase... Et mon père... Oh, mon père! quels reproches n'es-tu pas en droit d'adresser à ta fille, lorsqu'elle oublie les cheveux blancs pour ne s'occuper que de la blonde chevelure d'un jeune chevalier nazaréen? Que sais-je si tous ces maux ne sont pas les précurseurs du courroux de Jéhovah contre l'enfant dénaturé qui songe à la captivité d'un étranger plus qu'à celle de son père; qui oublie la désolation de Juda et se plaît à contempler la beauté d'un Gentil et d'un étranger? Mais je veux arracher cette faiblesse de mon coeur, dût chaque fibre saigner à mesure que je la déchire.»

Elle s'enveloppa entièrement de son voile, s'assit à quelque distance du lit du blessé, en lui tournant le dos, fortifiant, s'efforçant du moins de fortifier son esprit, non seulement contre les maux qui la menaçaient du dehors, mais contre les sentimens qui malgré elle venaient assaillir son coeur.

CHAPITRE XXX.

«Approche de la chambre, jette les yeux sur son lit... L'âme qui abandonne son corps n'est pas cet esprit environné de paix et de bonheur qui, semblable à l'alouette s'élevant au haut des airs, caresse par le zéphyr et humecté de rosée, est accompagné au ciel par les soupirs et les larmes des gens de bien... Anselme part différemment.» Ancienne tragédie.

Pendant l'intervalle de repos qui suivit le premier succès des assiégeans, tandis que l'un des deux partis se préparait à poursuivre ses avantages, et l'autre à augmenter ses moyens de défense, le templier et de Bracy tinrent conseil ensemble dans la grande salle du château. «Où est Front-de-Boeuf? demanda ce dernier, qui avait présidé à la défense du château, de l'autre côté: on dit qu'il a été tué.»--«Il vit, répondit froidement le templier, il vit encore; mais, eût-il eu une tête de boeuf, comme son nom le porte, et dix plaques de fer pour la garantir, il aurait fallu succomber sous les coups de cette fatale hache d'armes. Encore quelques heures, et Front-de-Boeuf aura rejoint ses ancêtres. C'est une grande perte pour les projets du prince Jean.»--«Le royaume de Satan va s'en enrichir, dit de Bracy, et voilà ce que c'est que de blasphémer les saints et les anges, et de faire jeter leurs statues et les autres objets de vénération sur les têtes de cette canaille d'archers.»--«Tais-toi donc, dit le templier, tu ne sais ce que tu dis: il en est de ta superstition comme du manque de foi de Front-de-Boeuf; aucun de vous ne peut rendre compte de ses motifs de croyance ou d'incrédulité.»

«Benedicite, sire templier, répliqua de Bracy; je vous prie de ménager un peu mieux vos expressions lorsque vous parlerez de moi. Par notre mère céleste, je suis meilleur chrétien que toi et tout ton ordre ensemble; car il court un certain bruit que le très saint ordre du temple de Sion ne nourrit pas peu d'hérétiques dans son sein, et que sir Brian de Bois-Guilbert est du nombre.»--«Laissons là tous ces bruits, dit le templier, et songeons aux moyens de mettre le château en état de défense: comment ces scélérats d'archers se sont-ils battus de ton côté?»--«Comme des diables incarnés, répondit de Bracy. Ils se sont portés en masse jusqu'au pied des murailles, commandés, je crois, par ce vilain drôle qui remporta le prix de l'arc; car j'ai reconnu son cor et son baudrier. Et voilà le fruit de la politique si vantée du vieux Fitzurse; cela ne fait qu'encourager ces insolens coquins à se révolter contre nous. Si mon armure n'eût pas été d'une aussi bonne trempe, il m'aurait terrassé sept fois avec tout aussi peu de remords que si j'eusse été un daim parvenu à son véritable point de bonté. Il a passé en revue chaque partie de mon corselet, frappant avec son javelot long d'une verge contre mes côtes, avec aussi peu de ménagement que si elles eussent été de fer. Sans ma cotte de mailles espagnole que j'avais mise sous ma casaque, c'en était fait de moi.»--«Mais vous vous êtes maintenus dans votre poste, dit le templier, tandis que nous, nous avons été délogés des ouvrages extérieurs.»

«C'est une grande perte, dit de Bracy; car les coquins vont trouver là un abri, à la faveur duquel ils attaqueront le château de plus près, et pourront, si on ne les surveille de près, profiter de quelque poste mal gardé sur une tour, ou de quelque fenêtre oubliée, pour s'introduire dans la forteresse. Nous avons trop peu de monde pour protéger tous les points, et les soldats se plaignent de ce qu'ils ne peuvent se montrer nulle part sans devenir aussitôt le but vers lequel sont lancées autant de flèches qu'on en voit décocher au tir du dimanche dans le plus chétif village. D'un autre côté, Front-de-Boeuf se meurt, ainsi nous n'avons plus de secours à attendre de sa tête de taureau et de son bras gigantesque. Qu'en pensez-vous, sire Brian? ne vaudrait-il pas mieux faire de nécessité vertu, et composer avec ces marauds en rendant nos prisonniers?»--«Quoi! s'écria le templier, rendre nos prisonniers et devenir un objet de ridicule et d'exécration, comme des guerriers qui ont donné une preuve extraordinaire de vaillance en attaquant de nuit des voyageurs sans défense, et en s'emparant de leurs personnes, et qui cependant n'ont pu se maintenir dans un château fort, contre une troupe de vagabonds et de proscrits, commandés par des gardeurs de pourceaux, par des fous et par le rebut de l'espèce humaine! Tu devrais rougir d'un pareil conseil, Maurice de Bracy! Quant à moi, j'ensevelirai plutôt et mon corps et ma honte sous les ruines de ce château, que de consentir à une capitulation aussi lâche et aussi déshonorante.»--«Retournons donc aux murailles, dit de Bracy d'un ton d'insouciance: il n'y a personne, soit Turc, soit templier, qui fasse moins de cas de la vie que moi; mais sûrement il n'y a pas de honte à regretter, comme je le fais, de ne pas être entouré d'une quarantaine de mes vaillans francs-compagnons. Ô mes braves lanciers! si vous saviez comment votre capitaine a été serré de près aujourd'hui, je verrais bientôt ma bannière flotter devant vos piques, et cette misérable troupe de vilains, incapable de soutenir votre charge, ne tarderait pas à prendre la fuite.»

«Regrette qui tu voudras, dit le templier; mais, en attendant, défendons-nous comme nous pourrons avec les soldats qui nous restent. Ce sont pour la plupart des gens de la suite de Front-de-Boeuf, qui se sont fait détester des Anglais par mille traits d'insolence et d'oppression.»--«Tant mieux! dit de Bracy; ces vils esclaves se battront tant qu'il leur restera une goutte de sang dans les veines, pour se soustraire à la vengeance des paysans qui nous attaquent. Allons donc, Brian de Bois-Guilbert, montons et agissons, et sois sûr que, soit que je survive, soit que je succombe, tu verras aujourd'hui Maurice de Bracy se comporter en chevalier de haute valeur et de noble lignage.»

«Où sont-ils maintenant, ces chiens de prêtres, cria le baron, qui mettent un si haut prix à leur momerie spirituelle? où sont tous ces carmes déchaussés, en faveur de qui Front-de-Boeuf fonda le vieux couvent de Sainte-Anne; dépouillant ainsi son héritier de plusieurs belles prairies, d'excellentes terres et de riches enclos? où sont-ils ces chiens altérés, buvant la bière à longs traits, j'en réponds; ou jouant leurs tours d'escamotage auprès du lit de quelque paysan moribond? Et moi, le fils de leur fondateur; moi, pour qui les clauses de l'acte de leur fondation leur imposent la nécessité de prier; moi... les misérables ingrats! Ils me laissent mourir comme le chien là-bas, qui n'a ni maître ni asile; ils me laissent mourir sans confession, sans consolation. Faites venir le templier...; c'est un prêtre..., il peut m'être bon à quelque chose... Mais non; autant vaudrait se confesser au diable qu'à Brian de Bois-Guilbert, qui ne croit ni au ciel ni à l'enfer. J'ai entendu des vieillards parler de prières..., de prières prononcées de leurs propres bouches... On n'a pas besoin pour cela de corrompre un faux prêtre, ni d'intercéder auprès de lui...; je vais prier...; mais non..., je... je n'ose...»

«Est-il bien possible, dit une voix grêle et cassée qui se fit entendre tout près de son lit, est-il possible que Réginald Front-de-Boeuf ait dit qu'il existait quelque chose qu'il n'osait point faire?» La conscience bourrelée de Front-de-Boeuf, que les souffrances du corps rendaient encore plus timorée, entendit, dans cette étrange interruption de son soliloque, la voix d'un de ces démons qui, d'après les idées superstitieuses de cette époque, assiégent les lits des mourans pour distraire leurs pensées et les empêcher de se livrer à des méditations qui auraient en vue leur bien-être éternel. Il frémit; tous ses membres se roidirent; mais, reprenant bientôt sa résolution ordinaire: «Qui est là? s'écria-t-il; qui es-tu, toi qui oses répéter mes paroles d'un ton qui ressemble au croassement de l'oiseau de la nuit? viens à côté de mon lit afin que je puisse te voir.»--«Je suis ton mauvais ange, Réginald Front-de-Boeuf, répondit la voix.»--«Si tu es réellement un démon, répliqua le chevalier mourant, montre-toi sous ta forme corporelle, et ne crois pas que je me laisse intimider. Par la Géhenne éternelle, si je pouvais lutter corps à corps contre les horreurs qui m'entourent de tous côtés et sous toutes les formes, comme je l'ai fait contre les dangers de ce monde, ni le ciel ni l'enfer ne pourraient se vanter de m'avoir fait trembler.»

«Pense à tes crimes, Réginald Front-de-Boeuf, dit la voix; pense à ta révolte, à tes rapines, aux meurtres que tu as commis. Qui a excité le licencieux Jean à prendre les armes contre son père, dont les cheveux sont blanchis par l'âge; à faire la guerre à son généreux frère?»--«Que tu sois un mauvais ange, un prêtre ou un démon, répliqua Front-de-Boeuf, tu en as menti par ta gorge. Ce n'est pas moi qui ai excité Jean à la rébellion..., ce n'est pas moi seul...; il y avait cinquante chevaliers et barons, la fleur des provinces méditerranées...; jamais plus vaillans guerriers n'ont tenu la lance en arrêt... Faut-il que je sois responsable, moi seul, de la faute de cinquante? Démon infernal! je brave tes menaces; retire-toi; cesse de rôder autour de ma couche. Si tu es un mortel, laisse-moi mourir en paix; si tu es un démon, ton heure n'est pas encore venue.»--«Mourir en paix! répéta la voix; non, tu ne mourras pas en paix; même à l'instant de la mort l'image de tes meurtres passera devant toi: tu entendras les gémissemens qui ont fait retentir les voûtes de ce château; tu verras même le sang dont les planchers sont tout rouges.»

«Ne crois pas m'intimider par ces discours remplis d'une vaine malice, répondit Front-de-Boeuf avec un sourire sombre et forcé. Le juif mécréant... ce sera pour moi un mérite auprès du ciel de l'avoir traité comme je l'ai fait; car, s'il en était autrement, d'où vient que l'on canonise ceux qui ont trempé leurs mains dans le sang des Sarrasins? Quant aux porchers saxons que j'ai tués, c'étaient des ennemis de ma patrie, de mon lignage et de mon seigneur suzerain. Ah, ah! tu vois que tu ne peux trouver le défaut de mon armure. Es-tu parti? es-tu réduit au silence?»--«Non, détestable parricide! répondit la voix; pense à ton père; pense à sa mort; pense à la salle du banquet inondée de son sang répandu par la main de son fils.»

«Ah! reprit le baron, après un long moment de silence, puisque tu sais cela, tu es véritablement le père du mal, et tu connais toutes choses, comme le disent les moines. Je croyais ce secret renfermé dans mon sein et dans celui d'une autre personne, ma tentatrice, la complice de mon crime. Pars, mauvais génie! laisse-moi, et va chercher la sorcière saxonne, Ulrique seule pourrait te dire ce qu'elle et moi seul avons vu. Va, te dis-je, va trouver celle qui lava les blessures, redressa et arrangea le cadavre, et donna à une mort violente l'apparence d'une mort ordinaire et naturelle. Va la trouver, celle qui fut ma tentatrice, l'exécrable complice, l'affreux appât de ce forfait; qu'elle ait, comme moi, un avant-goût des tourmens de l'enfer.»--«Elle les éprouve déjà, dit Ulrique, s'approchant et se plaçant devant le lit de Front-de-Boeuf; depuis long-temps elle boit dans cette coupe, qu'elle trouve moins amère en voyant que tu la partages. Ne grince pas les dents, Front-de-Boeuf; ne roule pas les yeux; ne serre pas le poing, et ne lève pas ton bras sur moi avec cet air menaçant; ce bras, qui, comme celui d'un de tes ancêtres à qui ses exploits valurent le nom de Front-de-Boeuf, aurait pu, d'un seul coup, fracasser la tête d'un taureau des montagnes, est à présent énervé et impuissant comme le mien.»--«Vile et sanguinaire sorcière! répliqua Front-de-Boeuf; détestable hibou! c'est donc toi qui viens gémir de joie à la vue des décombres qui sont aussi ton ouvrage?»--«Oui, Réginald Front-de-Boeuf, répondit-elle, c'est Ulrique, c'est la fille de Torquil Wolfganger que tu as égorgé, c'est la soeur de ses deux fils massacrés, c'est elle qui te redemande, à toi et à ta maison, son père, ses frères, son nom, son honneur, et tout ce qu'elle a perdu par le nom de Front-de-Boeuf; songe aux injures que j'ai reçues, et réponds-moi si je ne dis pas la vérité. Tu as été mon mauvais ange, et je veux être le tien; je veux te poursuivre jusqu'au dernier moment de ton existence.»

«Exécrable furie! répondit Front-de-Boeuf, jamais tu ne seras témoin de ce moment. Holà! Gilles, Clément et Eustache! Saint-Maur et Étienne! qu'on saisisse cette maudite sorcière, et qu'on la précipite du haut des murailles! la traîtresse nous a livrés aux Saxons. Holà! Clément, Saint-Maur! où êtes-vous donc, lâches coquins?»--«Appelle-les, de nouveau, vaillant baron, dit la vieille furie avec un horrible sourire de moquerie, appelle tous tes vassaux autour de toi; menace des tortures et de la prison ceux qui tarderont à se rendre à tes ordres; mais sache, baron puissant, continua-t-elle en changeant tout à coup de ton, que tu n'obtiendras ni réponse, ni secours, ni obéissance de leur part. Écoute ces sons épouvantables;» car en cet instant le tumulte produit par la reprise de l'assaut, ainsi que par la défense, se faisait entendre d'une manière horrible sur les murs du château; «ces cris de guerre t'annoncent la chute de ta maison; la puissance de Front-de-Boeuf, cette puissance cimentée de sang, est ébranlée jusqu'en ses fondemens, et s'écroulera devant les ennemis qu'il a le plus méprisés! Pourquoi restes-tu étendu ici comme une bête fauve qui n'a plus de force, pendant que le Saxon donne l'assaut à ta forteresse?»

«Dieux et démons! s'écria Front-de-Boeuf, oh! rendez-moi quelque vigueur, pour que je me traîne jusque dans la mêlée, et que je trouve une mort digne de mon nom!»--«Ne l'espère pas, vaillant guerrier, répliqua-t-elle, tu ne mourras point de la mort des braves; mais tu périras comme le renard dans sa tanière, lorsque les paysans auront mis le feu à tout ce qui l'entoure.»--«Tu mens, horrible sorcière, s'écria Front-de-Boeuf; mes soldats sont braves; mes murailles sont fortes et élevées; mes compagnons d'armes ne craindraient pas toute une armée de Saxons, fussent-ils commandés par Hengist et Horsa! le cri de guerre du templier et des francs-compagnons se fait entendre au dessus du tumulte de la bataille; et j'en jure par mon honneur, lorsque nous allumerons le feu pour célébrer notre victoire, il te consumera, toi, ton corps et tes os; et je vivrai assez long-temps pour apprendre que tu es passée des feux de ce monde dans ceux de l'enfer, qui n'a jamais vomi sur la terre un démon incarné aussi exécrable.

«Ne te livre pas à cet espoir, répliqua Ulrique, jusqu'à ce que tu en aies acquis la preuve... Mais non, dit-elle en s'interrompant, tu vas savoir en cet instant même le sort qui t'attend, et que ni toute ta puissance, toute ta force, ni ton courage ne peuvent te faire éviter, quoiqu'il t'ait été préparé par cette faible main. Remarques-tu cette vapeur épaisse et suffocante, qui déjà circule en noirs tourbillons dans cette chambre? as-tu pensé que c'étaient tes yeux gonflés qui s'obscurcissaient? que c'était l'effet de ta difficulté de respirer? Non, Front-de-Boeuf, il y a une autre cause. Te souviens-tu de ce magasin de bois à brûler qui est situé au dessous de ces appartemens?»

En achevant ces paroles elle quitta l'appartement, et Front-de-Boeuf put entendre le bruit que fit la clef dans la serrure, lorsque la vieille ferma la porte à double tour, ôtant ainsi au baron toute chance de se sauver. En proie au plus grand désespoir, il appela à grands cris ses serviteurs et ses compagnons. Étienne et Saint-Maur! Clément et Gilles! serai-je consumé par les flammes sans être secouru? À l'aide! au secours! Brian de Bois-Guilbert! vaillant de Bracy! c'est Front-de-Boeuf qui vous appelle! c'est votre maître, traîtres d'écuyers! c'est votre allié, c'est votre frère d'armes, chevaliers parjures et sans foi! Que toutes les malédictions dues aux traîtres tombent sur vos têtes de mécréans! Me laisserez-vous ainsi périr misérablement? Ils ne m'entendent point; ils ne peuvent m'entendre; ma voix est suspendue au milieu des clameurs des combattans. La fumée devient à chaque instant plus épaisse; le feu perce à travers le plancher. Oh! que ne puis-je aspirer un peu de l'air pur du ciel, dussé-je être anéanti l'instant d'après!» Puis, dans le délire le plus complet du désespoir, le malheureux commença tantôt à joindre ses cris à ceux des combattans, tantôt à vomir des imprécations contre lui, contre le genre humain et contre le ciel même. «La flamme brille à travers les nuages de fumée, s'écria-t-il: le démon marche contre moi sous la bannière de son propre élément. Loin d'ici, esprit immonde! je ne vais pas avec toi sans mes camarades; tout, tout est à toi, tout ce qui compose la garnison de ce château. Crois-tu que Front-de-Boeuf soit seul qui doive partir? non; le mécréant templier, le libertin de Bracy, Ulrique, l'infâme, la sanguinaire Ulrique, les hommes qui m'ont poussé à de telles entreprises, les chiens de Saxons et les maudits juifs qui sont mes prisonniers, tous, tous doivent m'accompagner; la plus belle troupe qui soit jamais partie pour les enfers! Ha, ha, ha! en poussant de grands éclats de rire qui firent retentir les voûtes de l'appartement. Qui est-ce qui rit là-bas?» cria Front-de-Boeuf d'une voix altérée, car le bruit et le fracas de la bataille n'empêchaient pas les échos de renvoyer à son oreille le bruit de ses propres éclats de rire. «Qui est-ce qui a ri là-bas? répéta-t-il; est-ce toi, Ulrique? parle, sorcière, et je te pardonne; car toi seule ou Satan lui-même étiez capables de rire dans un pareil moment. En arrière! hors d'ici! retire-toi!...»

Mais ce serait une impiété que de continuer plus long-temps le tableau du lit de mort du blasphémateur et du parricide.

CHAPITRE XXXI.

«Encore une fois, mes chers amis, montons à la brèche, ou bien refermons-la avec les cadavres de nos braves... Et vous, valeureux chevaliers, véritables enfans d'Albion, montrez-nous ici de quelle manière vous avez été nourris. Jurons que vous emploierez votre force et votre courage d'une façon digne de vous.» SHAKSPEARE. Le roi Henri V.

Quoique Cedric ne comptât pas beaucoup sur le message d'Ulrique, cependant il ne manqua pas d'en faire part au chevalier noir et à Locksley, qui furent enchantés d'apprendre qu'ils avaient dans la place un ami qui pourrait au besoin leur en faciliter l'entrée: aussi convinrent-ils facilement avec le Saxon qu'il n'y avait qu'un assaut, sous quelques désavantages qu'il se présentât, qui pût les mettre à même de délivrer leurs prisonniers des mains du cruel Front-de-Boeuf, et qu'il fallait par conséquent le tenter.

«Le sang royal d'Alfred est en danger,» s'écria Cedric.--«L'honneur d'une noble dame est en péril,» continua le chevalier noir.--«Et, par l'image de saint Christophe que je porte à mon baudrier, ajouta le brave officier, n'y eût-il d'autre motif que celui de sauver ce fidèle serviteur, le pauvre Wamba, je risquerais la perte d'un de mes membres plutôt que de souffrir qu'on touchât à un de ses cheveux.»--«Et moi aussi, dit le moine; car, messieurs, je ne crains pas de dire qu'un fou... je veux dire... Tenez, messieurs, écoutez-moi bien: Lorsque je vois un fou, qui est membre d'une corporation, habile dans sa profession, et qui, par sa conversation, peut assaisonner un verre de vin et le faire goûter aussi bien que le ferait une bonne tranche de jambon, je dis, mes frères, qu'un pareil fou ne manquera jamais d'un sage ecclésiastique qui priera, et j'ajoute qui combattra pour lui au besoin, et cela tant que je pourrai dire une messe ou manier une pertuisane.» Et en parlant ainsi, il se mit à brandir sa sourde hallebarde au dessus de sa tête avec autant de facilité qu'un jeune berger manie sa houlette. «C'est vrai, révérend père, s'écria le chevalier, c'est aussi juste que si saint Dunstan lui-même eût parlé. Maintenant, mon cher Locksley, ne serait-il pas convenable que le noble Cedric se chargeât de diriger l'assaut?»

«Moi? répondit Cedric; pas du tout: je n'ai jamais étudié l'art de prendre ou de défendre ces murailles dans l'enceinte desquelles le pouvoir tyrannique a établi son domicile, et que les Normands ont élevées sur cette terre malheureuse. Je veux bien combattre au premier rang; mais mes camarades savent fort bien que je n'ai jamais été habitué à la discipline des camps ni à l'attaque des places fortes.»--«Puisqu'il en est ainsi, dit Locksley, je me chargerai volontiers du commandement des archers, et je vous permets de me pendre à l'arbre le plus élevé de cette forêt, si un seul des assiégés se présente sur les remparts sans se sentir percer d'autant de traits qu'il y a de clous de girofle dans un jambon aux fêtes de Noël.»--«C'est bien dit, s'écria le chevalier noir, et si on ne me croit pas indigne d'être employé dans cette circonstance, et si parmi ces braves gens il s'en trouve quelques uns qui soient disposés à suivre un vrai chevalier, car je ne crains pas de me donner ce titre, je suis prêt à les mener à l'attaque de ces remparts, et d'y faire usage de toute l'habileté que je dois à mon expérience.»

Ce fut après cette distribution d'emplois entre les chefs que l'on donna le premier assaut. Le lecteur a déjà été instruit du résultat. Dès que la barbacane fut prise, le chevalier noir s'empressa de faire part de cet heureux événement à Locksley, et de le prier en même temps de tenir le château en état d'observation, de manière à empêcher les assiégés de rassembler leurs forces pour faire quelque sortie brusque, et tâcher de reprendre l'ouvrage avancé qu'ils venaient de perdre. Le chevalier désirait d'autant plus éviter cette sortie, qu'il savait que les hommes qu'il commandait, n'étant que des volontaires trop précipités dans leurs mouvemens, nullement exercés, mal armés et ne connaissant aucune discipline, ne pourraient, dans une attaque soudaine, combattre qu'avec désavantage contre les vieux soldats des chevaliers normands, qui étaient bien pourvus d'armes offensives et défensives, et qui auraient à opposer au zèle et à l'ardeur des assiégeans cette grande confiance qu'inspirent une discipline parfaite et l'habitude du maniement des armes. Le chevalier employa cet intervalle à faire construire une sorte de pont flottant, ou plutôt un long radeau, au moyen duquel il espérait pouvoir traverser le fossé, malgré la résistance de l'ennemi. Cette construction ne pouvait se faire bien promptement; mais les chefs s'en inquiétèrent d'autant moins que ce retard donnait à Ulrique le temps d'exécuter son plan de diversion quel qu'il fût.

Cependant, lorsque le radeau fut terminé: «Il est inutile, dit le chevalier noir, d'attendre ici plus long-temps; voilà le soleil qui baisse: et d'ailleurs j'ai autre chose qui m'appelle, et qui ne me permet pas de m'arrêter un jour de plus avec vous. D'un autre côté, je m'étonnerais fort que nous n'eussions pas bientôt sur les bras une troupe de cavaliers venant d'York, si nous ne nous hâtions d'achever notre ouvrage. Ainsi, l'un de vous, allez trouver Locksley, pour lui dire de commencer une décharge de traits de l'autre côté du château, de se porter en avant, comme pour livrer un assaut. Quant à vous, coeurs véritablement anglais, secondez-moi, et tenez-vous prêts à pousser ce radeau en travers du fossé aussitôt que la porte de notre côté s'ouvrira. Suivez-moi hardiment de l'autre part, et venez m'aider à détruire cet angle saillant que vous voyez là-bas au mur principal du château. Que tous ceux d'entre vous qui ne se soucieront pas de venir à l'attaque, ou qui n'auront pas des armes convenables pour s'exposer, garnissent le haut de nos ouvrages avancés; qu'ils bandent fortement leurs arcs et ne manquent pas de balayer les remparts de tout ce qui s'y présentera. Noble Cedric, veux-tu te charger du commandement de ceux qui restent ici?»

«Non, de par l'âme d'Hereward, répondit le Saxon. Je n'entends rien au commandement; mais que ma mémoire soit maudite par la postérité si je ne suis pas un des premiers à te suivre dès que tu auras donné le signal. C'est ici ma propre querelle et je ne dois être autre part qu'à l'avant-garde de l'armée.»--«Considère cependant, noble Saxon, dit le chevalier, que tu n'as ni haubert, ni corselet, ni d'autre armure que ce casque, ce petit bouclier et cette épée, et que tout cela est bien peu de chose.»--«Tant mieux! répondit Cedric; je n'en serai que plus léger pour escalader ces murailles. Tu diras que je me vante, sire chevalier, mais je te dis que tu verras aujourd'hui la poitrine toute nue d'un Saxon se présenter au front de la bataille avec autant d'intrépidité que jamais tu n'y as vu paraître le corselet de fer d'un Normand.»

«Puisqu'il en est ainsi, s'écria le chevalier, au nom de Dieu, ouvrez la porte et lancez le pont flottant.» La porte qui conduisait du mur intérieur de la barbacane au fossé et qui correspondait à l'angle saillant dans le mur principal du château s'ouvrit alors tout à coup; et l'on fit avancer le radeau, qui bientôt fit rejaillir l'eau du fossé, s'étendant en longueur d'un bord à l'autre, mais ne formant qu'un passage glissant et momentané à deux hommes de front pour traverser depuis les ouvrages avancés jusqu'au château. Le chevalier noir, qui savait combien il était important de prendre l'ennemi par surprise, se précipita sur le radeau, suivi de près par Cedric, et parvint au bord opposé. Là il commença à frapper à coups redoublés avec sa hache sur la porte du château, à l'abri, du moins en partie, des traits et des pierres lancés par les assiégés, parce qu'il se trouvait sous les débris de l'ancien pont-levis, que le templier avait détruit en se retirant de la barbacane, et dont une portion était encore attachée au mur, au dessus de la porte. Ceux qui avaient suivi le chevalier n'avaient pas un pareil abri; deux furent tués par des carreaux d'arbalète; deux autres tombèrent dans le fossé; les autres rentrèrent dans la barbacane.

La position de Cedric et du chevalier noir était maintenant devenue vraiment critique, et l'aurait été encore davantage, sans la constance des archers qui étaient dans la barbacane à faire pleuvoir une grêle de flèches sur les remparts, détournant ainsi l'attention des assiégés qui les garnissaient, et donnant un peu de répit aux deux guerriers, qui sans cela auraient été accablés par le grand nombre de projectiles de toute espèce qu'on lançait sur eux. Il faut le répéter; le péril était imminent et le devenait toujours davantage.--«N'avez-vous pas de honte? s'écria de Bracy en s'adressant aux soldats qui l'entouraient. Vous voulez passer pour des arbalétriers, et vous souffrez que ces deux misérables maintiennent leur poste sous les murs du château? Faites tomber sur eux le chaperon de ce mur, si vous ne pouvez faire mieux. Apportez des pics, des leviers et abattez-moi cet énorme créneau;» leur indiquant en même temps une lourde masse de pierres sculptées qui surplombait du haut du parapet. En ce moment les assiégeans aperçurent le drapeau rouge flottant sur l'angle de la tour qu'Ulrique avait désigné à Cedric. Ce fut le brave Locksley qui le vit le premier, comme il se rendait en toute hâte aux ouvrages avancés, impatient de connaître les progrès de l'attaque.

«Saint Georges! s'écria-t-il; le glorieux saint Georges pour l'Angleterre, en avant, mes amis! Comment pouvez-vous laisser le bon chevalier et le noble Cedric attaquer seuls cette porte? Allons, crâne enfroqué, fais voir que tu sais combattre pour ton rosaire... En avant, mes braves, le château est à nous, nous avons des amis dans l'intérieur. Regardez là-haut ce drapeau, c'est le signal convenu. Torquilstone est à nous: songez à l'honneur, songez au butin; encore un effort, et nous sommes maîtres de la place!» En disant ces mots, il banda son arc et décocha une flèche droit à la poitrine d'un des hommes d'armes, qui, d'après les ordres de de Bracy, était occupé à détacher un fragment d'un des créneaux pour le précipiter sur Cedric et le chevalier noir. Un second soldat prit des mains du mourant la barre de fer pour achever de détacher la pierre; déjà il avait réussi, lorsque une flèche l'atteignit à la tête et le précipita mort dans le fossé. Les autres furent épouvantés, car aucune armure ne paraissait pouvoir résister aux traits du redoutable archer... «Allez-vous donc lâcher pied, misérables poltrons! s'écria de Bracy: Montjoie saint Denis! donnez-moi le levier.» En même temps il se saisit de la barre de fer avec laquelle il essaya de faire avancer le fragment déjà détaché, et qui était d'un poids si énorme, que dans sa chute il aurait non seulement mis en pièces ce qui restait du pont-levis qui abritait les deux assaillants, mais même aurait coulé à fond le pont grossier sur lequel ils avaient traversé le fossé; tous virent le danger, et les plus hardis, jusqu'au moine lui-même malgré son intrépidité, refusèrent de mettre le pied sur le radeau. Trois fois Locksley banda son arc contre de Bracy, et trois fois la flèche fut repoussée par l'excellente armure du guerrier.

«Maudite soit la trempe espagnole de ta cotte d'armes! dit Locksley; si elle eût été anglaise, mes flèches auraient traversé cet acier aussi facilement que si c'eût été de la soie, ou de la simple toile. Il se mit alors à crier: Camarades! amis! noble Cedric! battez en retraite: faites place à cette masse qui va tomber!» Sa voix ne fut pas entendue; car le bruit et le fracas, occasionné par le chevalier lui-même en frappant sur la poterne, aurait couvert le son de vingt trompettes de guerre. À la vérité, le fidèle Gurth s'élança sur le radeau dans le dessein d'avertir Cedric du danger qu'il courait, ou pour le partager avec lui. Mais cet avertissement serait arrivé trop tard: déjà l'immense fragment chancelait, et les efforts de de Bracy auraient été couronnés du succès si la voix du templier n'eût fait retentir à son oreille ces mots épouvantables: «Tout est perdu, de Bracy: le château est en feu!»--«As-tu perdu la tête?» répliqua le chevalier.--«Toute la partie de l'ouest est embrasée, dit le templier: j'ai fait de vains efforts pour arrêter les progrès de l'incendie.» Quelque effrayante que fût cette nouvelle, Brian de Bois-Guilbert l'annonça avec ce stoïque sang-froid qui formait la base de son caractère; mais elle ne fut pas reçue avec le même calme par de Bracy, qui s'écria: «Saints du Paradis! que devons-nous faire? Je fais voeu de donner à saint Nicolas de Limoges un chandelier d'or massif....»

«Laisse là ton voeu, dit le templier, et écoute-moi: Conduis tes soldats comme si tu voulais faire une sortie, et ouvre la porte de la poterne; il n'y a là que deux hommes pour protéger le radeau; jette-les dans le fossé, et pousse jusqu'à la barbacane, que, de mon côté, je viendrai attaquer avec les hommes que je ferai sortir par la porte principale. Si nous pouvons reprendre ce poste, sois sûr que nous nous défendrons jusqu'à ce que nous recevions quelque secours, ou qu'enfin on nous accorde des conditions honorables.»--«L'idée n'est pas mauvaise, dit de Bracy, et je vole à mon poste. Je puis compter sur toi, sans doute?»--«À la vie et à la mort, répondit Bois-Guilbert; mais, au nom de Dieu, dépêche-toi.»

De Bracy se hâta de rassembler sa troupe et de marcher à la poterne, dont il ordonna d'ouvrir incontinent la porte. Au même instant le chevalier noir, avec cette force extraordinaire qui le distinguait, se précipita dans le passage en dépit de toute la résistance de de Bracy et de sa troupe. «Poltrons, s'écria de Bracy, souffrirez-vous donc que deux hommes nous enlèvent le seul moyen de nous mettre en sûreté?»--«C'est le diable, dit un vieux combattant qui cherchait à se garantir de la furie du chevalier noir.»--«Eh bien! quand ce serait le diable, répliqua de Bracy, faut-il se jeter dans l'enfer pour éviter ses griffes? Le feu est au château, misérables! Que le désespoir vous donne du courage, ou bien laissez-moi passer, et que j'aille moi-même me mesurer avec ce vaillant champion.» Il faut avouer que ce Bracy, dans les événemens de ce jour, maintint la réputation qu'il s'était acquise dans les guerres civiles de cette désastreuse époque. Le passage voûté qui conduisait à la poterne, et dans lequel les deux vaillans champions combattaient corps à corps, retentissait des coups violens qu'ils se portaient: de Bracy avec son épée, et le chevalier noir avec sa lourde hache d'armes. À la fin, le Normand reçut un coup si violent, que, bien qu'il fût en partie amorti par son bouclier, car autrement il ne s'en serait jamais relevé, tomba d'une telle force en arrière sur son casque, qu'il fut renversé tout de son long sur le pavé.»--«Rends-toi, de Bracy, dit le chevalier noir en se penchant sur lui, et tenant contre le grillage de sa visière le fatal poignard avec lequel les chevaliers se débarrassaient de leurs ennemis, et que l'on appelait le poignard de la miséricorde; rends-toi, Maurice de Bracy, secouru ou non, ou tu es mort.»--«Je ne veux pas me rendre, répondit de Bracy d'une voix faible, à un vainqueur que je ne connais point. Dis-moi ton nom, ou exerce sur moi ta furie; mais il ne sera jamais dit que Maurice de Bracy a été le prisonnier d'un rustaud, dont le nom était inconnu.»

Le chevalier noir dit tout bas quelques mots à l'oreille du vaincu. «Je me reconnais ton véritable prisonnier, secouru ou non secouru, répondit le Normand, quittant son ton de fierté et d'obstination bien prononcée, et prenant celui de la plus grande soumission.»--«Rends-toi à la barbacane, dit le vainqueur d'un ton d'autorité, et là attends mes ordres.»--«Mais auparavant, dit de Bracy, laissez-moi vous dire une chose qu'il vous importe de savoir. Wilfrid d'Ivanhoe est blessé et prisonnier, et il périra dans l'embrasement s'il n'est promptement secouru.»--«Wilfrid d'Ivanhoe prisonnier et près de périr! s'écria le chevalier noir. Si un seul cheveu de sa tête est atteint par le feu, je m'en vengerai sur chacun des habitans du château. Dis-moi où est sa chambre?»--«Monte cet escalier tournant que tu vois là-bas, dit de Bracy; il conduit à son appartement. Ne veux-tu pas que je t'y mène?»--«Non, répondit le chevalier, va-t'en tout de suite à la barbacane, et attends-y mes ordres. Je ne me fie pas à toi, de Bracy.»

Pendant ce combat et le court monologue qui suivit, Cedric, à la tête d'un corps de troupes, dans lequel le moine se faisait remarquer, traversa le pont flottant aussitôt que la poterne fut ouverte, et chassa devant lui les soldats découragés et désespérés de de Bracy; les uns demandèrent quartier; d'autres voulurent résister, mais en vain; le plus grand nombre s'enfuit vers la cour du château. De Bracy lui-même se releva, et jeta tristement un coup d'oeil sur son vainqueur qui s'éloignait. «Il ne se fie pas à moi, répéta-t-il; hélas! me suis-je montré digne de sa confiance?» Ensuite il ramassa son épée, ôta son casque en signe de soumission, et s'achemina vers la barbacane; dans sa marche il rencontra Locksley et lui remit son épée.

Comme les flammes faisaient des progrès rapides, elles furent bientôt aperçues de la chambre où se trouvait Ivanhoe avec la juive Rébecca, qui lui prodiguait tous ses soins. Son assoupissement avait été de peu de durée; car il avait été réveillé par le bruit de l'attaque, et Rébecca, qui à son instante prière s'était remise à la fenêtre pour connaître l'issue du combat et pour l'en instruire, fut pendant quelque temps dans l'impossibilité de rien distinguer, à cause de la vapeur étouffante qui s'élevait de tous côtés. Enfin les tourbillons de fumée qui vinrent remplir l'appartement, et les cris de «Au feu! de l'eau!» qui se firent entendre malgré tout le tumulte de l'attaque, firent bientôt connaître les progrès de ce nouveau danger. «Le château est en feu, s'écria Rébecca, tout est embrasé! Que faire pour nous sauver?»--«Fuis, Rébecca, et mets-toi en sûreté, dit Ivanhoe; quant à moi, aucun secours humain ne saurait me sauver.»--«Je ne fuirai point, dit Rébecca; nous serons sauvés ou nous périrons ensemble. Et cependant, grand Dieu! mon père; mon père, que va-t-il devenir?» En ce moment la porte de l'appartement s'ouvre, et le templier se présente dans un ensemble effrayant; car son armure dorée était brisée et ensanglantée, et le panache qui ombrageait son casque était en partie brûlé et en partie tombant en flocons déchirés.

«Je te retrouve, dit-il à Rébecca; tu vas voir que je tiens ma promesse de partager avec toi la bonne et la mauvaise fortune. Il n'y a qu'un seul passage qui puisse nous conduire dans un lieu de sûreté. Il m'a fallu vaincre mille obstacles pour venir te le montrer; allons, suis-moi à l'instant.»--«Seule? répondit Rébecca; non, je ne te suivrai point; mais si tu es réellement né d'une femme, si tu as la moindre étincelle d'humanité, si ton coeur n'est pas aussi dur que la cuirasse qui te couvre, oh! sauve mon vieux père, sauve ce chevalier blessé.»--«Un chevalier, répliqua le templier avec son sang-froid accoutumé; un chevalier, Rébecca, doit se soumettre au sort qui l'attend, soit au milieu des flammes, soit dans le fort des combats; mais qui est-ce qui s'embarrasse de savoir où et comment un juif subira le sien?»--«Guerrier farouche! dit Rébecca; plutôt périr dans les flammes que te devoir mon salut!»--«Il ne s'agit pas de choix, Rébecca, répliqua le templier; tu as réussi une fois à rompre mon dessein; mais il n'y a pas un mortel qui puisse se vanter de m'avoir trompé deux fois.»

À ces mots il saisit la jeune fille, qui fait retentir l'air de ses cris de terreur, et l'emporte entre ses bras hors de la chambre, sans faire attention aux menaces et aux injures qu'Ivanhoe vomissait contre lui. «Infernal templier, disait-il d'une voix de tonnerre, opprobre de ton ordre, laisse là cette fille! traître de Bois-Guilbert! c'est Ivanhoe qui te l'ordonne. Scélérat! je veux te percer le coeur.»--«Sans tes cris, Wilfrid, dit le chevalier noir, qui entra en ce moment dans la chambre, je ne t'aurais pas trouvé.»--«Si tu es un vrai chevalier, dit Ivanhoe, ne t'occupe pas de moi; mets-toi à la poursuite de ce ravisseur; sauve lady Rowena; cherche le noble Cedric.»--«Chacun son tour, répondit le chevalier noir; à présent c'est le tien.» Et, prenant Ivanhoe dans ses bras, il l'emporta avec autant de facilité que le templier en avait eu en enlevant Rébecca, et courut jusqu'à la poterne, où il confia son fardeau aux soins de deux gardes, et rentra dans le château pour aider à sauver les autres prisonniers.

La flamme brillait maintenant dans une des tourelles, d'où elle s'échappait par les fenêtres et les meurtrières. Il y avait cependant des endroits où la grande épaisseur des murs et les voûtes des appartemens résistaient au progrès de l'incendie; mais aussi la rage de l'homme y déployait ses fureurs avec non moins de violence que ne le faisait autre part cet élément que l'on peut à peine appeler plus destructeur; car les assiégeans poursuivaient les défenseurs du château de chambre en chambre, et assouvissaient dans leur sang la vengeance qui depuis long-temps les animait contre les soldats du tyran Front-de-Boeuf. La majeure partie de la garnison fit une résistance opiniâtre; un petit nombre demanda quartier; mais personne ne l'obtint. L'air retentissait de gémissemens et du cliquetis des armes; et on avait peine à marcher sur les planchers glissans, rougis du sang des morts et des blessés.

À travers cette scène de confusion, on vit se précipiter Cedric, volant à la recherche de Rowena, tandis que le fidèle Gurth le suivait de près dans la mêlée, oubliant sa propre sûreté et s'efforçant de détourner les coups dirigés contre son maître. Le noble Saxon fut assez heureux pour arriver à l'appartement de sa pupille, justement au moment précis où, perdant toute espérance de se sauver, et pressant, avec toute l'angoisse du désespoir, un crucifix contre son sein, attendait une mort que tout lui représentait à chaque instant comme plus prochaine. Il la confia aux soins de Gurth, qu'il chargea de la conduire à la barbacane, avec laquelle on pouvait maintenant communiquer sans crainte de l'ennemi, ni s'exposer aux flammes qui n'y étaient pas encore parvenues. Cela fait, le loyal Cedric se hâta de se mettre à la recherche de son ami Athelstane, déterminé à s'exposer à tous les dangers pour sauver le dernier rejeton des rois saxons. Mais avant que Cedric eût pénétré jusqu'à l'antique salle dans laquelle il avait été lui-même prisonnier, le génie inventif de Wamba était parvenu à se procurer la liberté, ainsi qu'à son compagnon d'infortune.

Notes in this chapter

Note 1 · Note 13: (retour) Le texte dit dogs, chiens; un équivalent nous a semblé préférable.A. M.Note 2 · «Ce n'est pas ainsi qu'il faut parler, mon cher papa, répondit Rébecca; sans doute nous ne devons pas nous mêler avec eux dans les banquets Note 3 · Note 14: (retour) Cette description est une évidente imitation d'Homère, dans l'Iliade, lorsque Hélène du haut des murailles promène ses regNote 4 · «Ne pourrais-tu lire la devise?»--«C'est tout ce que je puis faire que d'apercevoir les armes à cette distance, répondit Rébecca, encore fauNote 5 · Note 15: (retour) Missiles, ce mot, tiré du latin dont l'équivalent est projectile, nous a semblé utile à conserver.A. M.Note 6 · Ce n'était pas cependant par des clameurs que la querelle devait se vider, et les efforts désespérés des assaillans furent repoussés par lesNote 7 · Note 16: (retour) Chaque ville, son château gothique, observe l'auteur, avait au delà des murailles extérieures, une fortification composée Note 8 · «Non, non, il ne la quitte point, dit Rébecca, je l'aperçois maintenant, conduisant un corps de troupes exactement au dessous de la barrièreNote 9 · Note 17: (retour) Idole des Ammonites, à laquelle on offrait les enfans nouveau-nés en les faisant passer par le feu allumé dans l'intérieurNote 10 · «Rébecca, répliqua-t-il, tu ignores combien il est triste pour quelqu'un qui a été nourri dans les principes de la chevalerie de rester inacNote 11 · Note 18: (retour) Chevalier errant d'origine saxonne et qui était absent lors de la conquête de l'Angleterre par Guillaume de Normandie.A. MNote 12 · «Par l'âme d'Heruvard18! s'écria le chevalier impatienté, tu parles de choses que tu ne connais point. Tu voudrais éteindre le feu pur de laNote 13 · Note 19: (retour) L'auteur a ici complété la terrible pensée du Dante, en ajoutant le «remords sans repentir» à ce vers: Lasciate ogni speraNote 14 · «Aux murailles!» répondit le templier, et ils montèrent tous deux sur les remparts, afin de prendre pour la défense de la place toutes les mNote 15 · Note 20: (retour) On reconnaît dans ce passage plusieurs imitations de la Bible et de Lucain: dans la Bible, c'est la prophétesse d'Endor, eNote 16 · Note 21: (retour) Les pierres auront des voix, dit Isaïe dans l'Écriture. A. M.Note 17 · «Femme! s'écria-t-il avec fureur, sûrement tu n'y as pas mis le feu? Mais oui, de par le ciel, le château est en flammes!»--«Elles s'élèvent
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