Note (retour) — LE RETOUR DU CROISÉ. (continued 2)
Albert Montémont translation
«Aux murailles!» répondit le templier, et ils montèrent tous deux sur les remparts, afin de prendre pour la défense de la place toutes les mesures que l'expérience pourrait dicter et le courage exécuter. Ils convinrent d'abord que le point sur lequel on devait avoir le plus de crainte était celui qui était en face des ouvrages extérieurs, dont les assiégeants venaient de se rendre maîtres. À la vérité, le château était séparé de cette barbacane par le fossé, et il était impossible à ceux-ci d'attaquer la porte de la poterne à laquelle correspondait l'ouvrage extérieur, sans franchir cet obstacle: mais le templier et de Bracy étaient également d'opinion que les assaillans chercheraient, par une attaque formidable, à attirer sur ce point l'attention du plus grand nombre des assiégés, et prendraient toutes les mesures nécessaires pour profiter de la moindre négligence dans la défense de quelque autre partie de la place. Pour se précautionner contre un pareil danger, ils firent la seule chose qui leur fût possible, vu le peu de monde qu'ils avaient; ce fut de placer des sentinelles de distance en distance le long des murailles, pouvant communiquer les unes avec les autres et donner l'alarme à l'approche du danger. En même temps il fut convenu que de Bracy se chargerait de la défense de la poterne, et que le templier aurait toujours auprès de lui environ une vingtaine d'hommes, corps de réserve, prêt à porter immédiatement du secours partout où il serait nécessaire. La perte de la barbacane était encore désastreuse sous un autre rapport; car, malgré la hauteur des murs du château, les assiégés ne pouvaient voir avec la même précision qu'auparavant les opérations de l'ennemi, parce qu'il y avait quelques portions d'un bois taillis qui se trouvaient tellement près de la porte de sortie de l'ouvrage extérieur, que les assiégeans pouvaient y introduire toutes les forces qu'ils jugeraient convenable d'amener, et non seulement sans danger, mais même sans être aperçus par les gens du château. Ainsi, dans l'incertitude pénible où ils étaient sur le point où commencerait l'assaut, de Bracy et son compagnon furent obligés de se tenir en garde contre tout événement possible, et leurs soldats, quelque braves qu'ils fussent, étaient en proie à l'inquiétude décourageante, si naturelle à des hommes entourés d'ennemis, qui pouvaient à leur gré choisir le moment et le mode de l'attaque. Pendant ce temps-là, le maître du château assiégé et environné de dangers était étendu sur son lit de mort, en proie à toutes les souffrances du corps et à toutes les angoisses de l'âme. Il n'avait point la ressource ordinaire des bigots de cette époque superstitieuse, dont la plupart, en expiation des crimes dont ils s'étaient rendus coupables, se contentaient de faire quelque acte de libéralité envers l'église, étouffant ainsi la voix des remords par l'idée qu'ils étaient rachetés de tous péchés; et quoique la tranquillité obtenue à ce prix ne ressemble pas plus à cette paix de l'âme qui suit un repentir sincère que le lourd engourdissement produit par l'opium ne ressemble à un sommeil rafraîchissant et naturel, encore cette situation d'esprit était-elle préférable aux angoisses du remords dont il se sentait bourrelé. Mais parmi les vices de Front-de-Boeuf, homme dur et dont la main ne s'ouvrait jamais pour donner, l'avarice était le plus dominant, et il aimait mieux braver l'Église, et narguer tous ceux qui y étaient attachés, que d'en acheter le pardon et l'absolution au prix de l'or, ou par le sacrifice de quelque propriété. D'ailleurs, le templier, infidèle d'une autre trempe, n'avait pas caractérisé son associé d'une manière bien juste, en disant que Front-de-Boeuf n'aurait pu se rendre raison de ses motifs d'incrédulité et de mépris pour la religion établie; car le baron aurait pu alléguer que l'Église tenait ce qu'elle vendait à trop haut prix, et que la liberté spirituelle qu'elle exposait en vente ne pouvait s'obtenir, comme celle du grand capitaine de Jérusalem, que moyennant une forte somme; en sorte que Front-de-Boeuf aimait mieux nier la vertu de la médecine que de payer la visite du médecin. Mais le moment était arrivé où la terre et tous ses trésors disparaissaient graduellement devant ses yeux, et où son coeur, quoique dur comme la meule d'un moulin, se remplit d'épouvante à mesure que ses regards se portèrent sur le sombre abîme de l'avenir. La fièvre qui dévorait son corps ajoutait à l'impatience et à l'agonie de son âme, et son lit funèbre présentait un mélange des remords qui se réveillaient de nouveau, en conflit avec les vices invétérés de son caractère: affreuse situation d'esprit, qui ne peut être égalée que par celle qu'on éprouve dans ces régions épouvantables où la plainte est sans espérance19, le remords sans repentir, un sentiment horrible d'agonie et un pressentiment d'avenir, qu'il combat en vain.