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Histoire du XIXe siècle (volume 2/3)

LIVRE IV ANGLETERRE. — INDE. — ÉGYPTE 97-98

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CHAPITRE PREMIER L’ORGANISATION DE L’INDE SOUS CORNWALLIS.

L’Angleterre, en 97, chassée de toute l’Europe, ayant perdu son unique alliée l’Autriche, étant vaincue comme faction par son échec de Fructidor, où elle avait jeté des torrents d’or, d’argent, etc., l’Angleterre, dis-je, malgré quelques succès sur mer, paraissait au plus bas.

L’Angleterre ? Oui, mais non pas les Anglais. Sauf la révolte de la flotte, alarme d’un instant, sauf la baisse de la rente, qui remonta bientôt, les événements de ce monde n’avaient aucune prise sur les Anglais et leur bien-être. Leurs nombreuses familles, n’en dévoraient pas moins en pleine quiétude les monstrueux moutons, les bœufs, que Bakewell venait de créer. Les enfants innombrables que le père ne connaissait presque que par le millésime de leur naissance, n’inquiétaient guère. Le remède était tout trouvé. Du jour que ces babies avaient pris figure d’hommes, dès quinze ans, sans autre hésitation, on les jetait à la mer, non pas comme autrefois, aux hasards de la mer, mais pour des offices de terre, pour la bureaucratie de l’Inde, où ils allaient s’essayer, griffonner.

Toute mère, aux prières du matin, pensait au grand Hastings, qui avait fait cet ordre admirable, mais beaucoup plus à la couronne, au bon roi Georges et à l’ami du roi, Cornwallis, qui venait de créer (dans sa vice-royauté) cette immense administration où tous trouvaient à s’employer. Administration si nombreuse qu’on calculait alors que l’empire de Russie, la septième partie de la terre habitable, avait moins de places à donner.

Georges III, l’un des meilleurs de ces Hanovriens, n’était pas un grand politique. Mais il avait compris, mieux qu’on n’eût attendu de sa tête fêlée, par son petit sens prosaïque de basse Allemagne, ce que d’autres plus fiers auraient moins deviné : « Que si cette proie de l’Inde engraissait les Anglais, homme à homme, l’Angleterre tiendrait la couronne quitte du reste, et qu’il ne verrait plus son carrosse mis en pièces, et lui-même tout prêt de s’embarquer pour le Hanovre. »

Après Hastings (le scélérat homme d’esprit qui avait trouvé la grande méthode de spoliation), il fallait pour l’appliquer un homme médiocre, qui suivrait pas à pas la chose avec bon sens. Cornwallis fut cet homme. Doux, honnête, plein de mérite, mais d’un mérite malheureux, aide de camp du roi, il n’était connu que par un grand revers. Comme il avait fait un voyage en Prusse chez Frédéric, on l’avait cru guerrier, et on lui avait donné contre les Américains et la Fayette une armée de neuf mille hommes avec laquelle il capitula (1780). Cela ne refroidit point le roi, et pour braver l’opposition, il récompensa Cornwallis, le fit lord lieutenant de l’Inde, au moment où la nouvelle administration faisait un roi du vice-roi. Il y resta longtemps, et justifia parfaitement le choix du roi par cette médiocrité que Georges estimait plus que toute chose.

Il y manqua pourtant une fois : il lui advint un succès militaire. En 1789-90, il faisait la guerre à Tippoo, le grand chef musulman, très valeureux, de courage tigresque. Tippoo, par trois fois, affamant les Anglais, refusait de traiter, et les eût pris peut-être par la faim devant Seringapatam qu’ils assiégeaient, si Cornwallis n’eût appelé à son secours les Mahrattes rivaux de Tippoo. Ils vinrent au nombre de trente mille et apportèrent des vivres. Puis, les Mahrattes partant, Cornwallis appela à son aide des tribus sauvages qui, en une fois amenèrent quarante mille bœufs. Tippoo, abandonné, ayant mille cavaliers seulement, ne put défendre sa capitale Seringapatam. Il dut livrer la moitié du royaume et pour otages ses jeunes fils. Ils furent fort bien reçus, avec un accueil paternel, par lord Cornwallis. S’il eût ruiné entièrement Tippoo, il eût rendu trop forts les Mahrattes. Mais, en même temps, on prit certain terrain qui plus tard permettait aux Anglais de s’étendre indéfiniment. Cette conquête, faite à si bon marché, et surtout par la politique, fit plus de bruit en Europe que notre victoire de Jemmapes, qui eut lieu en même temps. Les Anglais furent habiles à faire ressortir et répandre leur succès. Des gravures, pas trop chères et demi-coloriées, que l’on rencontre encore, montrèrent partout la vaillante résistance de Tippoo, la scène infiniment touchante des petits princes indiens amenés au vainqueur, enfin le noble accueil qu’on fit à leur malheur, et la mansuétude du parfait gentleman Cornwallis.

Cornwallis eut encore, quand la guerre de la révolution éclata, le succès de prendre aux Français Pondichéry, ce qui semblait fermer l’Inde à jamais aux ennemis de l’Angleterre.

Il avait parfaitement justifié le choix et les vues de la cour. Appliqué, sérieux, médiocre en tout, mais solide, il avait fait la guerre malgré lui, mais heureusement. Sa grande ambition était autre ; il se proposait bien plutôt d’être un sage administrateur, de porter enfin l’ordre dans ce monde indien, si troublé par l’intrusion d’éléments étrangers.

L’ordre que concevait Cornwallis, comme instrument fidèle de la couronne et du ministère, était un ordre tout anglais. L’attache prodigieuse de l’Angleterre à ses institutions fait qu’elle veut les retrouver partout et que, partout elle en rapproche mille choses qui n’y ressemblent guère, mais dont elle ne veut pas voir la différence. Ainsi elle a assimilé l’Écosse à elle-même, la loi des clans à la loi féodale anglaise. Les lairds, juges militaires des clans, ont été assimilés aux lords, seigneurs propriétaires des fiefs. Ce qui n’était que fonction est devenu un héritage que les filles ont transporté comme dot aux grandes familles anglaises. Ainsi s’est consommée la ruine des clans au profit de la grande propriété féodale et de l’usurpation anglaise. Détruire partout la petite propriété au profit de la grande, telle fut la tendance de l’Angleterre chez elle-même. Combien plus à la fin du dix-huitième siècle où d’habiles gens montrèrent combien l’agriculture conduite en grand rapporte plus, a moins de non-valeurs qu’elle n’en a dans les petites propriétés ! Pitt poussa d’autant plus en ce sens, qu’il jugea que les petits, ne pouvant acheter ces grandes terres, mettraient leur argent dans la rente, c’est-à-dire dans ses mains. Il alla résolument dans ce système, non seulement par des impôts énormes sur les consommations qui atteignent surtout le grand nombre, mais même par des lois hardiment tyranniques, comme celle de 92, qui alloue les terres communales aux plus riches de la commune.

Cornwallis fit de même, dans l’Inde, une réforme qui semblait tout aristocratique. Il déclara que toute terre appartenait aux gros propriétaires, ou zémindars, et non aux paysans (ryots) qui la cultivaient depuis un temps immémorial. Ces zémindars, sous le gouvernement précédent du Mogol, étaient agents fiscaux, levaient l’impôt. Ils cumulaient tous les pouvoirs, étaient juges en même temps, de sorte que, s’ils avaient débat avec le paysan, ils jugeaient ce litige, étaient juges et parties. Cela était exorbitant. Ils pouvaient condamner, exproprier le paysan, faire cultiver la terre par un autre. L’État n’y perdait rien. Le zémindar, seul responsable, acquittait l’impôt tout de même.

Cependant le droit réclamait. Il y avait des Anglais (comme Francis, l’accusateur d’Hastings) qui soutenaient que la terre était primitivement, et de droit, au paysan qui depuis si longtemps la cultivait. Cornwallis crut prendre un moyen terme en maintenant que la propriété était vraiment à l’aristocratie, aux zémindars, mais que ceux-ci ne seraient plus juges, et que les différends entre eux et le cultivateur seraient jugés par des tribunaux de l’État, des juges qui viendraient d’Angleterre, et qui partant seraient impartiaux.

Là éclata, sous forme bizarre, le génie opposé des deux races, des deux sociétés, si différentes. Les formes de la procédure anglaise, si lentes et si verbeuses, compliquaient les moindres affaires, désespéraient les indigènes, exigeaient l’intervention constante des interprètes. Même avec eux, le juge et les parties ne se comprenaient pas. De là des retards incroyables et un encombrement immense. En deux années, et dans un seul district, le nombre des procès arriérés ne s’élevait pas à moins de trente mille.

N’espérant plus s’en tirer jamais, on prit un grand parti, ce fut de fermer en quelque sorte les tribunaux par des frais si énormes qu’on hésitait à s’en approcher. Le pauvre n’y venait pas, en étant empêché par les frais préalables. Et si le zémindar y venait, il était ruiné. Jadis, il était juge, et, par simple sentence, il expropriait, pouvait chasser son paysan. Maintenant, il fallait de coûteuses formalités.

Sous le Mogol, il y avait de grands désordres. Pourtant le pays prospérait[70]. C’est alors que l’on fit ces monuments d’utilité publique, ces immenses bassins d’eau pluviale pour les irrigations. L’Inde restait féconde ; elle restait Sita la charmante, si bien chantée dans le Ramayana. Malgré l’exactitude, la probité de Cornwallis, déjà sous lui tout dépérit, et l’Inde dès lors s’achemina vers cet état de vétusté qu’elle présente aujourd’hui.

Cette misère s’explique surtout par l’administration la plus coûteuse qui fut jamais. Le système qu’on créa à Londres et que Cornwallis dut appliquer, fut de défendre le commerce aux employés, mais de les en dédommager par d’énormes traitements. On crut finir tous les abus, en appliquant cette maxime bizarre et méthodiste : « Plus on gagne, moins on désire. Donc les richesses moralisent. » D’après cela, pour faire une administration vertueuse, il fallait la gorger par des traitements monstrueux.

Ainsi le chief-justice, nommé pour douze années, eut par an quinze cent mille de nos francs. Les autres emplois à proportion, dans l’administration, la justice, l’armée, l’Église. Par ce grossissement prodigieux des traitements, l’Inde, devenue un champ magnifique pour la corruption électorale, donna à la couronne, au ministère, une grande force (autant que l’Église établie, l’autre colonne de la royauté). Son administration se recruta dès lors dans des classes tout autres, moins actives et plus délicates que celles qui fondèrent cet empire. Classes plus honorables et décentes, se respectant davantage, mais infiniment moins actives, laborieuses, cédant plus au climat, amoureuses de longs loisirs. Classes enfin méthodistes, partant plus éloignées de leurs sujets indiens que n’avaient été jadis les compagnons de Clive. De là un bigotisme croissant qui eut son résultat en 1857.

Toutes ces fautes, qui sans doute furent prescrites et imposées de Londres, ne peuvent empêcher de reconnaître les efforts méritants de Cornwallis.

Même malgré tous les reproches que l’on peut faire à l’administration anglaise, je doute qu’aucun peuple européen se fût mieux tiré d’une tâche si difficile. Les Italiens et les Français peut-être auraient par mariages pu créer une race qui, à la longue, aurait relevé l’Inde et se serait posée médiatrice et interprète entre l’Orient et l’Europe.

Les Anglais recrutés sans cesse, se succédant très vite, y forment un peuple de malades, sans avenir, qui ne produira rien que l’abâtardissement de leur belle race, jadis si forte.

Je crois, comme M. le docteur Bertillon (Dict. de médecine, article Acclimatement) que les conquêtes et colonies en pays tropicaux sont éphémères et vaines, de vrais cimetières pour l’Europe, et rien de plus.

Tous les peuples, l’un après l’autre, iront dans l’Hindostan, et y mourront. L’Inde n’appartient qu’à l’Inde même.

J’avais soutenu toute ma vie, contre tous, que l’Italie aurait sa résurrection, sa renaissance. Cela s’est vérifié, et se vérifiera de même pour l’Inde. Elle existe en dessous, plus industrieuse[71] et moins morte que ne fut l’Italie au dix-septième siècle. Entre les prétendants qui se disputeront l’héritage des Anglais, les indigènes interviendront, et grandiront dans le combat, enterreront tous les étrangers, et resteront seuls maîtres. Il y aura là une Europe.

CHAPITRE II PROMESSES DES BONAPARTES. — COMMENT ILS MACHINENT L’EXPÉDITION D’ÉGYPTE. — 1797-98.

Le Directoire, au milieu de sa victoire de Fructidor et de l’explosion républicaine qu’elle avait partout provoquée (en Hollande, à Rome, Naples, Piémont, et même en Suisse, contre la Suisse aristocrate), le Directoire, dis-je, préparait à grand bruit une expédition d’Angleterre. Tous s’y faisaient inscrire. On est saisi en voyant dans la correspondance de Bonaparte et ailleurs de quels hommes, de quelles forces héroïques la France disposait alors. Une telle liste donne l’idée de tout un monde soulevé.

Nos vieux officiers de marine, en présence des débris espagnols, qui récemment avaient jonché la mer, espéraient moins la victoire qu’une belle mort. C’étaient les Indes plutôt, disaient-ils, qu’il fallait attaquer, les Indes alors désarmées. Un officier du bailli de Suffren, Villaret-Joyeuse, qui avait fait tant de fois le trajet des Indes, disait que sur ces mers immenses, rien n’était plus facile que de passer incognito. Tippoo nous attendait, et avec lui tout un empire, les musulmans des Indes, une population belliqueuse.

Le troisième projet était de s’établir entre l’Asie, l’Europe, dans la position moyenne, l’Égypte, pour profiter de la ruine de l’empire ottoman, ou de l’empire indien. Vieux projet de Leibnitz, fort raisonnable alors, lorsque la France de Louis XIV était si puissante sur mer. Fort chanceux depuis. Car sur cette mer étroite, la Méditerranée, il y avait cent à parier contre un qu’on trouverait l’ennemi et qu’on serait noyé ou pris. C’est ce qui arriva.

Ce projet n’en était pas moins celui de Bonaparte. Dès le 9 thermidor an V, il écrit au Directoire ces lignes singulières : « Il faut garder les îles Ioniennes, et restituer plutôt l’Italie à l’Empereur. Pour détruire l’Angleterre, il nous faudra bientôt nous emparer de l’Égypte. L’empire turc s’écroule. Faut-il le soutenir ou en prendre sa part[72] ? »

Tout cela vague encore, confus et étourdi. Était-il raisonnable, si l’on avait ces vues, d’établir solidement l’Autriche au delà de l’Adriatique, en lui donnant l’Istrie, la Dalmatie, comme il fit au traité de Campo-Formio ?

Ceux qui, à cette époque, de France ou d’Italie, regardaient tourbillonner cette étoile indécise qui ravagea le monde, auraient été embarrassés de dire comment elle prendrait sa course. Cependant, à vrai dire, ses variations sont moindres qu’il ne semble. Dans les petites choses il tourne à gauche, mais dans les grandes à droite. Ainsi il approuve modérément le coup d’État et se montre durement ingrat envers son protecteur Carnot. Petites choses où il veut amuser le parti jacobin. Mais, en même temps, que de choses importantes, solides, il donne au parti rétrograde ? Non seulement son traité de Campo-Formio, favorable à l’Empereur ; mais, même avant, au 20 Fructidor, il éreinte, tant qu’il peut, la révolution d’Italie, dans les États vénitiens, où il était alors maître absolu. Et ce coup adressé à la jeune Venise, que nous venions de fonder, frappa de même ailleurs, à Bologne, à Milan, partout, comme empêchement à la vente des biens ecclésiastiques. Voici cet ordre inique que le gouvernement vainqueur en Fructidor eût dû punir : « Que tous les couvents et églises, jouissent de leurs biens et revenus, quand même les gouvernements provisoires les auraient supprimés ou en auraient disposé autrement[73]. »

Deux mois après, quand le Directoire lui écrit : « Révolutionnez l’Italie ! » il fait le niais, et ne veut pas comprendre : « Comment faut-il entendre cela ? » dit-il. On ne lui répond pas. Il était évident que le général n’était pas celui de la République mais son ennemi. Barras était trop incertain, Rewbell, la Réveillère, trop humains, pour lui donner la vraie réponse : celle que l’ancienne Venise trouva si à propos, pour en finir avec Carmagnola.

Le Directoire, par sa loi financière, où il offrait deux tiers en terre aux créanciers de l’État, et se faisait (très faussement) accuser de banqueroute, s’était tué dans l’opinion, et, au milieu, de sa victoire, semblait avoir la faiblesse, l’impuissance d’un vaincu. C’est ce moment que Bonaparte prit pour retourner avec son traité et la paix. Cependant les contemporains disent qu’il fut reçu avec plus de curiosité que d’enthousiasme[74]. Les Italiens étaient furieux contre lui ; et beaucoup de Français entrevoyaient le personnage. Les carrosses à huit chevaux dont il s’était servi là-bas leur plaisaient peu. Le général qui après Vendémiaire était parti dans son habit râpé, qu’il avait fidèlement repris pour entrer à Paris, n’en avait pas été moins roi d’Italie, et plus que roi, par la facilité du Directoire.

Tout le monde a redit l’accueil que le Directoire lui fit, malgré lui, la scène qui se passa dans la cour du Luxembourg, son discours bref, où il finissait par une chose agréable aux deux partis (royalistes et jacobins) : « Que d’autres institutions pourraient être nécessaires à la France. » Mais ce fut une vraie parade, quand l’histrion boiteux, Talleyrand, passant toutes les bornes, par ses hâbleries, montra le général n’aimant que la paix et l’étude, n’aspirant qu’au repos. Il faisait ses délices d’Ossian, etc.

En cette circonstance et en tout, le nouveau membre de l’Institut[75], reçu en remplacement de Carnot ! avait pour vraie tactique de se taire, sauf quelques mots d’oracle qu’on comprenait diversement.

Bonaparte, dans cette première période de sa vie, apparaît plus qu’un individu, c’est un groupe, un faisceau, et il faut dire les bonapartes. Joséphine d’un côté, et les militaires bureaucrates de Carnot, les Prieur, les Clarke, et les Mathieu Dumas, l’avaient fort bien servi, tant que les royalistes et semi-royalistes n’étaient pas trop démasqués. A gauche, il avait eu d’abord son prôneur Salicetti ; mais celui-ci redevient hostile et plaide contre lui la cause des pauvres Italiens. Alors Bonaparte essaya de nouveau de ses frères comme instruments d’intrigues. On n’aurait pu, pour ce but, trouver une machine mieux composée que cette famille Bonaparte, où la nature avait fort bien distribué les rôles. Un avantage réel qu’ils eurent, c’est qu’ils se ressemblaient peu et pouvaient jouer parfaitement divers personnages. Ils avaient des parleurs, ils avaient des muets ; même des gens paisibles, dont l’air tranquille et respectable éloignait toute idée d’intrigues.

L’aîné, Joseph, élevé dans la somnolente Toscane, bien posé par un mariage riche avec les Clary, de Marseille, avait cet air tranquille, médiocre, qui donne confiance, qui dit qu’on ne hasarde rien, l’air d’un presque honnête homme. Louis, le quatrième des frères, fort jeune, et de figure mélancolique, pouvait aussi inspirer confiance. On a vu qu’à Arcole il avait aidé à sauver Napoléon, qui le récompensa en tyrannie, en honneur et en déshonneur de toute sorte. Louis, d’un esprit bizarre, lent et rêveur, ce qu’expliquait sa mauvaise santé était né fort tard, et quand Lætitia, ayant passé ses grands orages, déjà inclinait au retour.

Mais à l’époque passionnée, au second, au troisième enfant, elle avait eu deux rages en sens divers : l’une, Napoléon, son rêve d’ambition titanique ; l’autre, Lucien, créature discordante, où tout tourbillonnait. Il naquit de l’envie et d’une situation fausse, de l’idée saugrenue qu’il serait le vrai héros des Corses.

Napoléon, élevé en France, y était déjà avancé, général de brigade, lorsque le vieux Paoli, revenu d’Angleterre à Ajaccio, vit Lucien, et dans cet enfant précoce salua un jeune philosophe poète, lui fit croire qu’il serait le vrai Bonaparte, remplirait le destin que l’autre, devenu Français, avait manqué.

Ce rêve avorta. Lucien chassé bientôt de Corse avec sa mère, vécut à Marseille d’une petite pension que la Convention accordait aux Corses réfugiés. Simple commis d’abord et garde magasin, il avait épousé la fille d’un aubergiste, puis s’était élevé à la place de commissaire des guerres. Tel il se rappela à son illustre frère, au moment le plus mal choisi, au moment où Napoléon, ayant levé le siège de Mantoue, se trouvait sauvé par Castiglione et par Bassano. Napoléon, furieux de cette parenté et de cette audace, écrit à son ami Carnot qu’on éloigne au plus vite l’insolent de Marseille, qu’on le place à l’armée du Rhin. C’était le perdre, ou à peu près. Mais Lucien para ce coup. Il n’alla pas au Rhin, il se rendit en Corse, et là, par le nom de son frère il se fit nommer député. Il fallait vingt-cinq ans, et il n’en avait que vingt-quatre. N’importe. On passa là-dessus.

Napoléon, élevé par les prêtres, avait d’après lui-même conçu une singulière idée, trop juste, de la nature humaine : Que plus on houspille un homme, plus on l’outrage, plus il devient ami, s’il y voit intérêt. Il avait agi ainsi avec Salicetti et d’autres, et ne s’était jamais trompé. Il comprit que Lucien, ayant senti le talon de sa botte, serait rentré dans son bon sens, et trouverait plus sûr, ne pouvant être son rival, d’être son docile instrument. Il ne se trompa pas. Il rencontra dans Lucien, un grand bavard, improvisateur solennel, qui semblait un peu fou, une machine commode qu’on croyait une girouette sincère, et qui (comme tel) pouvait soutenir tour à tour mille choses contradictoires. D’ailleurs, pour antidote à Lucien, n’avait-il pas Joseph, doux et calme, bien assis comme riche, et qu’on n’accusait pas d’appuyer d’imprudents avis ? Ces deux frères permettaient un jeu très variable. Quand Bonaparte voulut, malgré le Directoire, que l’on autorisât la messe et qu’on laissât tomber le décadi, cette proposition rétrograde, il la fit faire, non par son frère Joseph, aristocrate, mais par Lucien, son jacobin.

Généralement c’était Lucien qui avait l’honneur des propositions patriotiques. C’est lui qui réclama pour la liberté illimitée de la presse, c’est-à-dire pour les pamphlets contre le Directoire. Après Fructidor, Lucien, plein de zèle pour la constitution de l’an III, veut que l’on jure de lui être fidèle. Puis, arrivent des propositions philanthropiques contre les impôts du sel et denrées de première nécessité que la nouvelle guerre allait faire établir ; et enfin, des propositions difficiles à réaliser pour doter, pensionner les familles des soldats.

Ce qui favorisa singulièrement les intrigues diverses des frères de Bonaparte, ce furent les fluctuations qui agitèrent la France dans l’hiver qui suivit Fructidor. Ce coup de Fructidor, qui stupéfia au loin l’Europe, eut, de près, peu d’action ; les douze déportés auxquels le coup d’État s’était borné parurent si peu de chose, que les royalistes étourdis frétillèrent toujours, comme ces mouches hardies, importunes, qui vont autour de vous bourdonnant et piquant jusqu’à ce qu’on s’éveille et les écrase. A Paris, dans certains cafés, les incroyables, avec leurs costumes excentriques, avec leurs gros bâtons, paradaient, prétendaient dicter les arrêts de la mode. Cela peu sérieux, mais quand on songe que quelques jours plus tôt la Vendée était avec eux, on comprend bien l’émotion du Directoire. Les soldats d’Augereau étaient là, voulaient qu’on leur permît d’agir sur ces vaincus si insolents. Certain soir, ils fondent sur eux et sur leur café principal, se prétendent insultés, en blessent plusieurs. Chose odieuse, mais d’utile retentissement, et qui n’aida pas peu à arrêter les rassemblements royalistes dans les départements.

Par bonheur, la paix récente permettait de nombreux congés ; beaucoup de soldats qui rentraient dans leurs familles changèrent les choses de face. Ils auraient pris sur les royalistes de vastes représailles, si le Directoire, en maints départements, n’eût organisé des commissions militaires dont les arrêts sévères ramenèrent les vaincus à la modestie.

En réalité, l’imprudente douceur de Fructidor n’ayant en rien brisé l’insolence des royalistes, ceux-ci ne furent réellement réprimés que par l’intervention de ces revenants redoutables, par la terreur des soldats jacobins.

Mais on devait s’attendre à ce que ceux-ci, ayant rendu un tel service, deviendraient exigeants, et, à l’époque prochaine des élections, s’en rendraient hardiment les maîtres.

Ici, nous sommes obligé de caractériser au vrai les masses militaires qui rentraient, et qui, ayant vaincu l’Autrichien au dehors et les royalistes au dedans, rapportaient certes un vrai patriotisme et l’amour de la république. Mais, parmi ces bons éléments s’en présentaient d’autres aussi que la guerre et ses habitudes, ses désordres n’y avaient que trop mêlés.

Lorsque Augereau, l’enfant du faubourg Saint-Marceau, vint à Paris, et fut reçu du Directoire, il ne se montra pas couvert uniquement de l’auréole d’Arcole et de Castiglione, mais grotesquement surchargé de montres et de bijoux, si bien que le sévère Rewbell dit tout bas à la Réveillère : « Quelle figure de brigand ! » Augereau avait cru que ce bizarre accoutrement, qui ne plut pas au Directoire, paraîtrait en revanche à la foule, aux soldats, le vrai costume des héros d’Italie, que beaucoup se représentaient chargés et surchargés de ces futilités brillantes.

On ne songeait pas encore à se nantir de trésors plus solides. Il fallut quelque temps, et l’adresse surtout des meneurs, pour rappeler qu’en 93, la république avait promis des terres à tous ses défenseurs. Ces idées d’avoir de la terre durent les prendre surtout lorsque tout le monde parla de Babeuf et de son utopie. Très-peu acceptaient l’idée d’un partage universel, mais beaucoup l’idée de favoriser les soldats en récompense des services rendus dans la guerre. Cet espoir de lois agraires et de distributions de terre du moins aux élus, à l’élite guerrière, se répandit au moment même où le Directoire prétendait leur assigner un autre emploi, les donner comme gage de la rente, des deux tiers qu’on ne payait pas, mais qu’on voulait consolider sur la terre non vendue. D’autre part, ce qui resterait de biens nationaux semblait bien nécessaire comme réserve de la guerre prochaine que l’Angleterre, l’Autriche, allaient nous faire en appelant les Russes.

Mais qui pourrait donner cette fortune ? quel, si ce n’est le grand Bonaparté ? (on prononçait ainsi pour que le nom fût plus retentissant). Et, dans les poèmes insipides que Lucien faisait ou faisait faire là-dessus, ce nourrisseur du peuple qui lui distribuera des terres, le grand Bonaparté, rime toujours avec Liberté, dont il doit être en même temps le sauveur.

Si quelqu’un, curieux, demandait plus d’explications au soldat revenu, voulait savoir où Bonaparte prendrait tant de trésors, on lui riait au nez, on disait : « Quelles sottes demandes ! » On les faisait aussi quand il partit pour l’Italie. Eh bien, il a trouvé de quoi nourrir le Directoire, l’armée du Rhin, etc. — Et l’Italie, qu’est-ce ? Peu de chose ; il a dit : « Qu’on ne m’en parle plus, qu’on la donne à l’Autriche ! Je ne m’occupe que de l’Orient ! »

Mais l’Orient, qu’est-ce ? — « Les îles. Et de là vient tout l’or du monde, des Indes et de l’Égypte, de Saint-Domingue, etc. Est-il possible d’ignorer cela, à votre âge ?[76] »

CHAPITRE III COMMENT BONAPARTE ÉLUDE L’EXPÉDITION D’ANGLETERRE, ET PRÉPARE CELLE D’ÉGYPTE. — 97-98.

Ainsi Bonaparte renonça à la grande succession de Hoche à la périlleuse aventure d’Angleterre, où tout le monde le croyait engagé. Le passage était incertain, dangereux, mais non pas impossible, puisque Humbert le franchit peu après.

La difficulté était grande de tromper l’attente universelle. Il visita les ports, la côte ; ce fut tout.

Ce qui permit en partie ce singulier revirement, et porta les regards ailleurs, ce fut la crise de Prairial. Les jacobins, auxiliaires du Directoire contre les royalistes, et l’aidant à les réprimer, deviennent exigeants ; ils réclament pour eux-mêmes les terres promises aux soldats.

Le Directoire n’était nullement ennemi des partis avancés. Il élargit ceux des accusés de Grenelle qui étaient encore en prison ; mais il ferma les clubs où l’on professait ces partages, qui auraient empêché la vente des biens nationaux, c’est-à-dire coupé les vivres à l’État. Le Directoire, persistant à défendre tous les peuples qui s’affranchissaient, devait s’attendre au renouvellement de la grande guerre européenne. Ceux qui, dans ce moment, décréditaient les biens nationaux et les mettaient à rien brisaient l’épée de la révolution. L’Assemblée profita du droit qu’elle avait d’examiner les nouvelles élections et de s’épurer elle-même, comme le dirent Chénier et les vrais patriotes. Elle cassa soixante élections de ces prétendus jacobins dont le babouvisme réel eût désarmé la France et bien servi l’Autriche.

Il faut le dire aussi, un grand vent semblait pousser l’humanité, les deux grandes nations, vers l’Orient.

La lassitude de l’Europe était extrême. L’Angleterre depuis 1760 avait conquis le monde, ajourné toute idée, était appesantie sur l’Inde. La France, à travers ses tragédies intérieures et son épopée militaire, s’usait à l’œuvre illimitée de l’affranchissement universel. C’est à ce moment de fatigue que le grand enchanteur lui montra l’inconnu, l’Asie, l’Égypte, et le réveil d’un monde.

Ce n’était pas une conquête ordinaire, ouverte à la cupidité, mais l’espoir fantastique, sublime, d’une résurrection.

Ce ne fut pas à la chaussée d’Antin, dans la petite maison de Joséphine, rue Chantereine, aujourd’hui rue de la Victoire, que cette grande entreprise se prépara, mais dans le Paris de la rive gauche, bien moins distrait, plus imaginatif.

Ce Paris de la rive gauche offrait en descendant vers l’ouest tous nos établissements militaires : Invalides, ministère de la guerre, et son école, l’École polytechnique, ardent foyer d’enthousiasme alors, comme était (en remontant vers l’est) l’École de médecine, et celle du Muséum d’histoire naturelle. Ces écoles allaient fournir aux grandes guerres un peuple de médecins, d’ingénieurs, de savants en tous genres.

Au centre siégeait l’Institut, jeune alors ; il se glorifiait de compter parmi ses membres l’habile prestidigitateur qui faisait mouvoir ces ressorts.

A mi-côte de la montagne, dans la belle rue Taranne, étaient établis les bureaux où toute l’expédition se préparait. Là venaient les militaires et les savants. La rue Taranne, limitée d’un côté par la rue des Saint-Pères, offre à l’autre bout, au coin de la rue Saint-Benoît, la glorieuse maison où l’Europe tout entière écouta Diderot, son oracle encyclopédique[77].

En tête de cette réunion, pour inspirer confiance, il y avait (chose rare !) un homme de cœur et qui en donnait à tout le monde, Caffarelli. Il avait perdu une jambe dans les campagnes du Rhin, et il semblait le plus actif de tous, le plus infatigable. L’armée, dans les batailles et les déserts brûlants, voyait toujours marcher en tête l’héroïque jambe de bois.

Les autres, au nombre de plus de cent, étaient pour la plupart de fort jeunes gens. Fourier, l’illustre auteur du livre de la Chaleur, l’élève favori de Lagrange, était l’homme complet, dont les aptitudes diverses répondaient à tous les besoins. Savant et érudit, administrateur, écrivain à la fois sévère et éloquent, à lui, comme au plus digne, revint la première place, celle de secrétaire perpétuel de l’Institut d’Égypte. C’est à lui que Kléber donna l’idée du grand ouvrage qui résume l’expédition.

Il y avait, en outre, une foule d’hommes laborieux, comme Jomard, qui épousa l’Égypte, et qui, non seulement sous Bonaparte, mais tout autant sous Méhémet-Ali, couva l’Afrique avec une ardeur persévérante, prêta son appui aux enfants qu’elle envoyait et ses soins aux travaux dont elle était l’objet. Il fut pour beaucoup dans les voyages si instructifs des Caillaud, des Caillé…

A ces savants ajoutez la foule des médecins, chirurgiens, ingénieurs, administrateurs attachés à l’armée. Bref, la colonie était une ville, la fleur de Paris, de la France. Et cette France avait deux pôles qu’on trouve ensemble rarement. L’imagination inventive (Geoffroy Saint-Hilaire), et le jugement fécond autant que ferme dans Fourier. Bref, le dix-huitième siècle au complet, et l’Europe elle-même merveilleusement représentée.

Une telle création, c’est un être qui a en soi toute condition de s’achever, d’agir, et qui fatalement agit de manière ou d’autre.

Aussi, malgré le grand obstacle d’une guerre européenne qui approchait, l’expédition fut lancée.

La Réveillère s’y opposait, il offrit à Bonaparte sa démission. En vain.

Lui-même avait créé une telle puissance qu’elle l’entraînait. Après avoir reculé pour l’Angleterre, aurait-il pu reculer pour l’Égypte ?

CHAPITRE IV CONQUÊTE DE L’ÉGYPTE. — DÉSASTRE DE LA FLOTTE. — EFFORTS DES FRANÇAIS POUR RÉVEILLER L’ÉGYPTE PRIMITIVE.

Bonaparte, en 96, avait dit de l’Italie : « Il faut y faire la guerre de bonne heure, non point en été. »

Et, en 97, il allait engager l’armée par la chaude saison dans ce terrible four, l’Égypte !

Quelle armée ! non pas seulement l’armée d’Italie, un peu faite sans doute à la chaleur, mais une armée composée en partie des divisions du Rhin, comme celles de Kléber et de Desaix, divisions nullement acclimatées et qui venaient du Nord.

Ni les Anglais, ni les Français sensés ne pouvaient croire qu’en cette saison, il pensât à l’Égypte, d’autant plus que l’inondation qui allait venir rend impossibles pendant quelque temps les mouvements militaires.

Kléber était convaincu que l’armée allait en Angleterre. Et c’est pour cela qu’il consentait à suivre Bonaparte ; il lui dit : « Si vous voulez jeter un brûlot dans la Tamise, mettez-y Kléber. Vous verrez ce qu’il sait faire. »

De même, les Anglais songeaient si peu à l’Égypte que, sauf le blocus de Cadix qu’ils faisaient, ils laissèrent toutes leurs grandes forces dans la Manche. Pour observer, pourtant, Nelson et trois vaisseaux furent mis entre la Provence et l’Espagne, où la tempête les avaria fort. De sorte que la mer, absolument déserte, donna libre carrière au départ de l’expédition.

Trente-six mille soldats, six mille matelots étaient sous les armes sans rien savoir de leur destination, sinon qu’ils étaient « l’aile gauche de l’armée d’Angleterre. »

L’expédition avait été décidée le 5 mars. Six semaines suffirent pour réunir les éléments de cette grande entreprise. Chose qui semblerait incroyable si les hommes qui devaient en faire partie n’eussent été pour la plupart organisés d’avance.

On partit le 20 mai 98 (1er prairial).

On suivit lentement la Sardaigne pour attendre Desaix, que les affaires de Rome avaient mis un peu en retard. Il avait fallu prendre, réaliser tout ce qu’on put dans Rome. C’était là, comme je l’ai dit, la faiblesse de cette armée. Elle était toujours dans la fièvre des espérances exagérées que donnait Bonaparte. Comme au début de la guerre d’Italie, il s’adressait cyniquement à la cupidité. Dans sa proclamation, il leur rappelle la misère où il les reçut, il y a deux ans, et tout ce qu’avec lui, ils ont trouvé en Italie. Dans la guerre actuelle, ils trouveront mieux, et « chaque soldat, au retour, aura de quoi acheter six arpents de terre. »

Ces rêves, ces promesses ne répondaient que trop à la fermentation que les désordres d’Italie avaient laissée en eux. Beaucoup trompaient par le jeu l’ennui, l’oisiveté de la mer. Plusieurs jouaient la comédie, des proverbes qu’ils faisaient eux-mêmes sur leurs prochaines aventures, conquêtes, enlèvements de femmes, délivrances de captives, etc.

Le Directoire croyait que l’armée allait droit en Égypte, ce qu’elle aurait dû faire pour prévenir un peu l’été, l’inondation. En passant devant Malte, Poussielgue et des agents français qui y avaient été firent valoir les avantages très grands, et évidents d’une telle conquête, si près de l’Italie et sur la route d’Égypte. Bonaparte y employa un mois, cet unique mois de faveur que la fortune lui laissait. Il eût pu y trouver sa perte. Dans l’encombrement prodigieux de tant de bâtiments de transport, d’embarcations telles quelles qu’on avait ramassées, ce qu’on avait de navires de guerre n’eût pas suffi à protéger l’expédition d’une attaque. Elle eût péri en pleine mer[78].

Quelque admirable qu’ait été cette prise de Malte, ce fut une faute. Nelson, nous côtoyant et même une fois se trouvant à six lieues de nous, aurait pu nous atteindre. Heureusement il alla à Naples, à Alexandrie, en Chypre, partout, sans avoir l’adresse de nous joindre. S’il l’avait fait pendant notre débarquement à Alexandrie, qui fut long et pénible, troublé par un vent fort, il nous mettait au fond de l’eau.

Bonaparte, ce joueur si heureux et si hasardeux, eut alors, dit-il lui-même, un moment d’angoisse, et dit à la Fortune : « M’abandonneras-tu ? »

Elle ne le fit pas. Mais sa fatale imprévoyance n’en fut pas moins punie d’autre manière. Arrivant si tard dans la saison, et retardé, en outre, par l’occupation d’Alexandrie, il partit de cette ville et s’engagea dans le pays avant d’avoir fait le sondage du port. On crut qu’on ne pouvait y abriter la flotte, et on la conduisit au mouillage d’Aboukir, où elle fut brûlée par Nelson. Ce mois, que Malte avait employé, lui eût été bien utile en Égypte, où il lui eût donné le temps de prendre ce renseignement indispensable pour la préservation de la flotte, et assurer le retour. Jomard avoue lui-même que ce fut après le désastre qu’on eut les plans, les cartes des sondages qui l’eussent évité[79].

Nos brillants exploits sont connus. On voit, par le chiffre des morts, le petit nombre des nôtres en comparaison de ceux que perdirent ces fameux cavaliers, les Mamelucks, combien ces batailles effrayantes par leur fantasia étaient différentes des batailles d’Italie. Mais, d’autre part, comment les comparer aux faciles campagnes où les Anglais de Clive, etc., ont défait des troupeaux indiens ? Au total, le coup d’œil de Bonaparte, la fermeté et le sang-froid des nôtres dans ces grandes scènes méritent l’admiration qu’on leur a prodiguée.

Cela est raconté partout. Je ne m’y arrête pas. Seulement, je demande comment les malheureux Égyptiens, tellement maltraités par leurs maîtres, ne s’attachèrent pas mieux aux nôtres plus doux. Bonaparte leur fit des avances uniques pour un vainqueur. Il leur rappela la tyrannie des Mamelucks, qu’ils connaissaient trop bien. Il leur ramena enfin, rendit à la liberté les esclaves que retenaient les chevaliers de Malte. Il leur apprit que les Français avaient chassé le pape de Rome. Cela ne les toucha point.

Une chose, à mon sens, plus curieuse que tous les combats pittoresques qu’on a tant racontés, c’est notre entrée au Caire, le premier regard où les vainqueurs et les habitants de cette ville immense s’observèrent, se jugèrent.

Après ce grand effroi, et cette entrée si douce, l’étonnement aurait dû être grand, et la reconnaissance. Les vainqueurs traversèrent en souriant cette foule, et ne se montrèrent ennemis qu’aux Mamelucks, dont ils pillèrent les palais. En quoi le petit peuple de la ville les aida de grand cœur.

Nos Français, peu nombreux, étaient comme perdus au milieu d’une ville de deux à trois cent mille âmes. Les rues étroites et sombres, tortueuses, se fermaient la nuit par de solides portes de bois ; plusieurs même, coupées de bazars ténébreux, pouvaient, dans une échauffourée, être de véritables pièges. La plus simple prudence avertissait de s’en garder. Voilà donc que le général Dupuy, nommé gouverneur de la ville, procède sévèrement à l’enlèvement de ces portes séculaires, au grand chagrin de ceux qui y étaient habitués. De plus, chaque propriétaire doit allumer à sa porte une lanterne la nuit. Grand changement, peu agréable à une ville d’Orient. Plus de ténèbres. Les rues, dès lors ouvertes aux chars retentissants, aux lourds canons de bronze, ont perdu leur silence, ainsi que leurs mystères.

Les mesures sanitaires, si sages, semblaient une persécution. L’éloignement d’un cimetière, chose si nécessaire après les ravages terribles que la peste, en ce siècle, venait de faire, produisit une émeute de femmes qui, avec le grand bruit, les tragédies de la douleur orientale, vinrent, sous les fenêtres du général, étaler leur grand nombre et leur deuil menaçant.

Les costumes équivoques de femmes toujours voilées étaient un vrai danger, dans une ville si peu amie. On interdit les voiles. De là grandes clameurs. Cependant ce qui montre l’utilité des précautions, c’est que chez une dame, dénoncée par son intendant, on trouva des armes, de la poudre, et force habits de Mamelucks. Cette dame en fut quitte pour trois jours de prison et une amende.

Après un traitement si humain, et tant de marques de bonté, la joie des musulmans pour notre désastre naval d’Aboukir semble une chose monstrueuse, à faire douter de la nature humaine. Ils n’y virent qu’une sentence de Dieu qui manifestement condamnait leurs vainqueurs.

Si pourtant, comme Bourrienne et autres l’ont dit, la principale cause du malheur fut le dénûment de la flotte, qui n’avait point de vivres et n’en recevait pas dans l’interruption des communications, on doit en accuser l’indulgence de l’administration française, qui d’abord n’organisa pas de moyens rigoureux assurer les routes et faciliter les approvisionnements. Bonaparte a essayé en vain de rejeter le désastre sur l’amiral. Tous deux furent indécis. Mais l’amiral le fut en partie à cause de la répugnance honorable qu’il avait de quitter l’Égypte, d’abandonner l’armée et d’éloigner la flotte.

Le salut de l’armée, autant que la bonne police du pays, demandaient un ordre sévère et régulier. On voulut exiger que les propriétaires de biens-fonds, de maisons, montrassent leurs titres, expliquassent s’ils possédaient par achat ou par héritage. Chose fort difficile en pays musulman, et fort embarrassante pour les grands, les héritiers des maîtres du pays, qui ne possédaient que par violence, usurpation. On créa, pour cet examen, un divan de six musulmans et six cophtes, auquel pour chaque titre on payerait deux pour cent de la valeur.

Depuis les temps les plus antiques, les maisons des villes, et même les boutiques, ne payaient rien. Jusque-là tout retombait sur les campagnes, sur les pauvres fellahs, sur les laboureurs seuls, sur le travail et sur la terre. L’impôt des campagnes, des paysans égyptiens, se levait par des cophtes, Égyptiens eux-mêmes, à qui les Mamelucks en donnaient la commission. Mais nos Français, chose nouvelle, ordonnèrent que les maisons des musulmans et autres habitants des villes payassent tribut comme les champs des fellahs. La perception se fit de même par les percepteurs cophtes ou égyptiens. Ceux-ci, méprisés jusque-là comme une race inférieure, vinrent, dans chaque maison, s’informer et enregistrer, ce qui semblait une mortelle injure aux races jusque-là souveraines.

Les cophtes, et même les juifs, se sentant protégés, se relevèrent un peu, ne montèrent plus des ânes, comme auparavant, mais des chevaux, et portèrent des armes. Chose bien naturelle (contre les maraudeurs), mais qui blessa fort les Arabes, les musulmans en général ; ils ne supportèrent pas cette odieuse égalité. Encore moins, se résignèrent-ils quand ils virent ces cophtes, comme agents de l’autorité, exercer sur eux-mêmes, sur tous, la contrainte, les sévérités qu’ils n’osaient jusque-là appliquer qu’aux fellahs seuls, emprisonnant ceux qui ne payaient pas.

L’orgueil musulman se cabra, s’autorisant de prétextes religieux ; par exemple, de la vente du vin, contraire à l’islamisme, mais qu’on ne pouvait défendre à nos soldats. Quoi qu’on ait pu dire là-dessus, quand je vois les musulmans plus tolérants ailleurs, je ne puis m’empêcher de croire que l’impôt et la faveur accordés aux cophtes qui levaient l’impôt n’aient été la principale cause du mécontentement public.

Tout cela n’allait pas à moins qu’à la restauration du vieil élément égyptien contre les étrangers (Arabes, Turcs, Mamelucks, etc.), élément malheureusement déprimé depuis bien longtemps, mais qui se serait relevé avec l’aide de la France.

On reprochait, du reste, à nos Français de servir la cause des opprimés en général, de vouloir, par exemple (contre le Coran), que les filles eussent une pari dans l’héritage paternel.

Si la renaissance orientale devait arriver, ce serait moins sans doute par l’association des Européens avec les races guerrières, que par leurs encouragements aux natifs du pays, bien autrement dociles que les Turcs et les Arabes.

Un ingénieur, chargé par le pacha de restaurer beaucoup de vieilles machines abandonnées, n’avait point d’ouvriers. Il prit, dit-il lui-même à un de mes amis, il prit de ces fellahs, qui, en moins d’un mois, se trouvèrent capables de l’aider et de travailler sous ses ordres.

Cette race rouge a été jadis l’élément civilisateur de la contrée, élément alors fort énergique, puisqu’elle domina les races qui l’entouraient, les jaunes, blanches et noires[80].

Les efforts des Français pour établir une justice égale[81] semblaient le commencement d’une rénovation, non de l’Égypte seulement, mais des races laborieuses d’Asie. En général, les maîtres, Anglais et autres, nous ont trop habitués à douter de la renaissance possible de l’Orient.

CHAPITRE V RÉVOLTE DU CAIRE, 21 OCTOBRE 98. — LA RÉNOVATION DE L’ÉGYPTE.

Si le Bonaparte d’Égypte eût été celui d’Italie, c’est-à-dire d’une prévoyance, inquiète et sévère, il eût senti que le désastre d’Aboukir ferait perdre la tête aux Musulmans, leur rendrait un orgueil insensé, et qu’ils méconnaîtraient la vraie situation. Elle n’était pas mauvaise en elle-même, malgré la perte de notre flotte. Bonaparte ne pensait pas à retourner de sitôt, il avait dit qu’il voulait se fixer en Égypte. C’est un fort bon pays, et qui, par les travaux que l’on faisait, pouvait nourrir le double, le triple d’habitants. Qui le pressait d’ailleurs, et qu’avait-il à craindre ? Ni les Anglais ni les Turcs, à coup sûr, avec une telle armée. Il devait souhaiter plutôt que les Anglais eussent la témérité de débarquer.

Quant aux Égyptiens, on les craignait si peu, que, même au Caire, où leur nombre les rendait dangereux, on leur avait laissé leurs armes. Ce qu’on avait à craindre, c’était leur ignorance et l’orgueil musulman qui pouvait leur faire faire à leurs dépens une inepte équipée.

Comment Bonaparte, défiant toujours, même cruel en Italie, ne vit-il pas cela ?

Il voulait à tout prix gagner les Égyptiens, et de l’Égypte se faire un point d’appui pour ses entreprises ultérieures. Cette politique intéressée était d’accord avec les dispositions de nos Français pour ces peuples enfants à qui ils croyaient plaire en se montrant hôtes aimables et bons camarades. Dans le narrateur musulman, Gabarti, quoique si peu ami, on voit parfaitement la facilité des nôtres, leur empressement bienveillant. Certain capitaine, dit-il, voulait que ses soldats marchassent par la ville sans armes. Il avait pris pour femme une Égyptienne du Caire. Son drogman avait été esclave à Malte et délivré par nous. Ce drogman tenait un café où l’on chantait à la française. Le capitaine y venait lui-même avec sa femme, et ce fut lui qui engagea les musulmans à faire les illuminations et les réjouissances accoutumées pour leur fête populaire d’Hussein[82].

Les chefs de l’expédition donnaient l’exemple de la confiance. Le génie militaire ne se pressait nullement d’élever autour du Caire les citadelles qu’on avait projetées. Et le génie civil, occupé des travaux du Nil et de tant d’autres d’utilité publique qui auraient donné au pays une face nouvelle, avait besoin que, sur cela surtout, on consultât les hommes du pays. Cette nécessité dût conduire Bonaparte à appeler autour de lui une sorte de représentation de l’Égypte entière. Au 1er octobre 98, on réunit les envoyés des quatorze provinces, et pour la première fois, l’Égypte fut, si l’on peut dire, évoquée, consultée sur ses intérêts. Dans cette détermination, on reconnaît la supériorité de ceux qui entouraient, conseillaient Bonaparte, cette admirable élite où figuraient les Berthollet, les Monge, et celui que Bonaparte, plus tard, a nommé au premier rang parmi les fondateurs et législateurs de l’Égypte nouvelle, Caffarelli.

Ce grand homme, déjà illustre dans la guerre et dans la science, général du génie, et membre de l’Institut de France, quoique mutilé, continuait sa carrière militaire. C’était un officier de Kléber, dont il avait l’esprit héroïque, pacifique à la fois. Par son amour du bien, et ses vues de réforme universelle, Caffarelli ressemblait à Vauban. Rien ne lui était étranger. Larrey et Desgenettes nous disent qu’à sa mort il était occupé des améliorations de la chirurgie militaire.

Cependant, en dessous un mauvais esprit circulait. La confiance uniquement accordée aux anciens Égyptiens, nous valait la haine des autres races. Ce fut cette ancienne Égypte qui, par un cophte, président du tribunal civil, eut l’honneur de parler, et d’ouvrir l’assemblée.

Bonaparte croyait se concilier les musulmans, les turcs, les arabes, en les invitant à nos fêtes. A celle de la république, on vit exposés aux regards le Coran et les droits de l’homme. Mais les musulmans ne se laissaient point séduire. Ils virent avec déplaisir les Français assister à leurs fêtes. Ils en ajournaient certaines, sans doute les plus solennelles, ne voulant les célébrer qu’après notre départ. Mais, dit l’historien oriental, Bonaparte en fut averti par un traître, et il fit lui-même avec pompe les fêtes nationales du Nil et du Prophète ; il s’y rendit, y assista jusqu’à la fin[83].

Cette marque de respect pour les croyances musulmanes, fit dire aux Anglais et aux Mamelucks que les Français sentaient leur faiblesse et bientôt quitteraient l’Égypte. L’Angleterre avait réussi à former contre nous une coalition nouvelle, elle y entraîna la Russie, puis la Porte.

On fit bientôt circuler un prétendu manifeste du sultan. Lui à qui les Mamelucks ne payaient rien qu’un hommage stérile, lui qui n’osait envoyer en Égypte qu’un pacha nominal, qu’il changeait chaque année, on le faisait parler en maître de l’Égypte. La proclamation, du reste habile, désignait la France comme ennemie de toute religion. Elle faisait parler le Directoire, prêtait à nos Directeurs des conseils perfides, astucieux, et, par une insigne calomnie, elle leur imputait le projet de détruire les villes saintes, la Mecque, Médine, Jérusalem. Elle finissait par la promesse d’une armée turque, et par l’appel aux armes.

L’ignorance où la plupart des nôtres étaient des langues orientales permit à la proclamation de circuler. Même sans dissimuler rien, du haut des minarets, les appels à la prière devenaient des appels à la révolte. Mais rien ne fut plus décisif que l’enquête faite par le gouvernement pour établir un cadastre régulier de toutes les propriétés (seul moyen pourtant de mettre quelque justice dans la répartition de l’impôt). On voit dans la Bible combien ces opérations, même les plus simples, les dénombrements, sont maudits du peuple, et réprouvés de Dieu.

Les grands propriétaires, quoique les plus atteints, ne se mirent pas en avant, mais réussirent à animer, soulever les petits, c’est-à-dire justement ceux à qui l’égalité, l’équité de la répartition auraient profité.

Dans la nuit du 29-80 vendémiaire, an VII (20-21 oct. 98), les dévoués se concertèrent. Il y avait les chefs naturels du peuple, trente cheiks, mais de plus les émissaires des Mamelucks ; enfin nombre de fanatiques, de cette populace qui partout vit des églises. Il fut convenu qu’au matin on empêcherait l’ouverture des boutiques pour qu’une foule allât protester contre l’enregistrement.

On se porta chez le cadi, homme fort respectable, pour lui faire appuyer la réclamation. Sur son refus, on assomma ses gens, on pilla sa maison. On essaya aussi de piller le couvent grec, qui heureusement se défendit. On poignarda sans pitié une malheureuse caravane de vingt malades ou blessés dont l’escorte avait été en route attaquée par des Arabes. Même avant, on avait massacré tout ce qui était dans la maison du général du génie Caffarelli. Il n’y était pas. Mais on trouva là tous les précieux instruments des sciences, appareils de chimie et de physique, télescope, etc., mille choses précieuses, impossibles à remplacer (la mer se trouvant fermée), impossibles à suppléer, sinon par des efforts incroyables d’invention. Le fanatisme avait trouvé là son véritable ennemi, la science, et il ne l’épargna pas, sentant d’instinct tout ce qu’il a à craindre d’elle et de la vérité.

Le général Dupuy, commandant de la place, haï pour sa sévérité, s’étant dès le commencement engagé dans la foule, avait été tué par une lance improvisée (faite d’un couteau) qui lui coupa une artère.

Le Trésor, qu’on attaqua ensuite, était heureusement gardé par un corps invincible, les grenadiers de la fameuse 32e demi-brigade.

L’Institut d’Égypte, sans garde militaire, et dans un lieu fort exposé, se défendit vaillamment lui-même ; ces savants, jeunes la plupart, se préparaient à une lutte désespérée, lorsque la foule, d’elle-même, prit une autre direction.

Bonaparte était absent, mais à peu de distance. Quand il rentra, il trouva déjà trois portes fermées et inaccessibles. Que serait-il arrivé, si les Arabes du voisinage, dont plusieurs étaient, dit-on, envoyés par les Mamelucks, par Mourad-Bey, s’étaient mis de la partie ? Le pillage eût commencé d’être l’affaire principale. Le quartier des juifs, des grecs, des cophtes pendant une heure fut dévasté. L’argent, les bijoux, les femmes, tout était de bonne prise pour ces prétendus fanatiques. Le vaillant général Bon, heureusement, prit le commandement, balaya à coups de fusil les rues principales, refoula la masse dans un seul quartier. Quinze mille, et les plus exaltés, se jetèrent dans la grande mosquée, jurèrent de s’y défendre. Bonaparte, qui arrivait, mit du canon à l’entrée des rues principales, de manière que le centre fût environné, assiégé.

Cependant, vers le soir, les rebelles ne bougèrent plus, attendant probablement les secours qu’on leur avait promis, et que leurs émissaires allaient chercher. De son côté, Bonaparte, ne pouvant enfiler par le boulet les rues tortueuses, étroites, avait à minuit monté une batterie sur une hauteur qui dominait tout et qui n’était qu’à cinquante toises de la grande mosquée.

A l’aube, les quinze mille qui s’y étaient concentrés et voyaient entrer en ville une foule de pillards arabes, se croyaient forts, sans apercevoir qu’ils avaient la mort sur leur tête. Ils ne s’en doutèrent que quand ils virent un obus tomber dans la mosquée, et d’autre part les grenadiers en fermer toutes les issues, de sorte qu’il n’échappât personne. Sous les obus, la mosquée fut bientôt percée à jour, et tout le quartier environnant ne fut plus que ruines.

Bonaparte avait reçu avec une bonté sévère le divan des cheiks, qui demandaient grâce pour la ville. Quoique fort irrité par la mort d’un de ses aides de camp, un Polonais plein de mérite, il donna ordre aux batteries d’en haut de cesser le feu, et même consentit que les cheiks allassent demander aux désespérés de la mosquée s’ils voulaient se rendre. Ils ne répondirent qu’à coups de fusil.

L’arrivée de Kléber, venu d’Alexandrie au Caire pendant l’action, prouva aux habitants que les côtes étaient toujours au pouvoir des Français. D’autre part, les Mamelucks de Mourad, contenus par Desaix, n’avaient pas pu descendre du midi, ce qui avertissait la ville que, ni d’en haut, ni d’en bas, elle n’avait à attendre de secours. Cela n’empêcha pas qu’au faubourg des bouchers, ces gens qui sont souvent sous l’ivresse du sang, s’acharnèrent à combattre à l’aveugle. De plus, à la grande mosquée, plusieurs, étant montés sur les balustrades intérieures qui tournent autour de l’édifice, continuaient de tirer, de tuer.

Jamais en pays musulman, on n’avait vu, après un traitement si doux et si humain, une révolte si acharnée, sans cause. Aussi, d’une part, nos soldats qui avaient perdu beaucoup des leurs ; d’autre part, les cophtes et les juifs, dont les musulmans avaient pillé les maisons, outragé les familles, demandaient une forte répression. En vain. Le général fut inflexible. Il accorda très peu aux vengeances les plus légitimes. On ne vit point les grandes mitraillades de Lyon en 93, ni celles des villes indiennes en 1857.

Le parti méthodiste qui dirigea celles-ci, et à qui les Anglais eux-mêmes reprochent d’avoir mis huit cents hommes par jour à la bouche du canon, ce parti fanatique, que l’orgueil exaspérait d’ailleurs, ne pouvait pas trouver de supplices suffisants. Au contraire, Bonaparte, qui, dans la guerre ménageait si peu l’homme, fut ici modéré autant qu’on pouvait l’être en ce pays. Dans les lettres qu’il écrivait au loin, au général Reynier, par exemple, qui était sur la côte, il croit utile d’exagérer sa sévérité. Il lui dit que l’on coupe trente têtes par jour. Son secrétaire Bourrienne, qui écrivait les ordres, dit douze seulement.

Le consul anglais, M. Paton, est admirable ici. Il prétend qu’au second jour de la révolte, les musulmans, entrant dans la grande mosquée pour y faire leurs prières, furent étonnés[84] de la voir occupée, profanée par nos soldats qui y campaient. Et qui donc l’avait profanée plus que ceux qui avaient pris ce lieu pour champ de bataille, pour fort de la révolte, et qui l’avaient si abondamment trempé de sang humain ?

Je ne crois pas qu’il n’ait péri que trois cents Français. Ce ne fut pas ici comme aux Pyramides et autres grandes batailles où l’ordre et la discipline sont une protection. Ici, dans cette guerre de rues et dans les embuscades de ruelles, passages, etc., l’avantage est aux foules. Nakoula, le Syrien, prétend que nous perdîmes deux mille hommes[85], — et quels hommes ! tous précieux, si loin de la patrie, — et plusieurs éminents par le courage, la science, irréparables !

Nos savants s’exposèrent beaucoup. Dans la grande mosquée, un lieu si dangereux, où les feux d’en haut et d’en bas se croisaient, on vit l’orientaliste Marcel, chef de notre imprimerie orientale, se hasarder, risquer mille fois la mort, pour atteindre et sauver un précieux manuscrit.

Ceux qui pourraient douter de la modération de la répression n’ont qu’à lire dans notre ennemi Gabarti l’étonnement que le pardon causa. « Les habitants se complimentèrent, et personne ne pouvait croire que cela pût se terminer ainsi[86]. »

L’étonnement fut plus grand encore, lorsque, peu de jours après, par une noble hospitalité, « les Français ouvrirent la bibliothèque publique, qu’ils venaient de fonder dans une belle maison qu’un des tyrans (sans doute un Mameluck) avait construite de ses vols. Les Français (qui tous savent lire), ouvraient la bibliothèque à dix heures, recevaient poliment les musulmans et les faisaient asseoir. Ils leur montraient des cartes, des figures d’animaux, de plantes, des livres d’histoire, de médecine, des instruments de mathématiques et d’astronomie. Près de là était la maison du chimiste, avec la machine électrique ; puis la maison du tourneur, et des instruments pour cultiver la terre avec moins de fatigue. »

Les temps qui suivirent furent fort calmes, et le Caire reprit même un grand aspect d’activité[87]. Les forteresses qu’on avait projetées s’élevèrent autour de la ville sous la direction active de Caffarelli. Des exécutions méritées sur des Arabes du voisinage, la destruction complète d’un de leurs villages, rendirent les routes plus sûres et firent l’effroi de ces pillards si dangereux dans la banlieue d’une telle ville.

En même temps, Bonaparte rendit au Caire, et à l’Égypte le grand et le petit divan, qui constituaient pour eux une sorte de représentation nationale, et qui, en effet, dans mille choses locales pouvaient seuls bien guider l’administration des Français. Ce fut, dit-on, chez les gens du pays, une joie universelle et très vive ; plusieurs se félicitaient, s’embrassaient dans les rues. Chose assez naturelle. Car, sans exagérer la puissance réelle de cette magistrature, elle pouvait du moins porter de la lumière dans les affaires, empêcher bien des malentendus.

Ceux qui n’estiment les choses que par l’argent, riront (non sans mépris de la simplicité française), quand ils liront dans une note authentique de Bonaparte, écrite par lui-même et recopiée par Bourrienne, qu’en douze mois l’Égypte entière, en y comprenant même l’exaction sur les Mamelucks, nous rapporta seulement douze millions et cent mille francs[88] !

CHAPITRE VI SUEZ ET LE VIEUX CANAL DES PHARAONS. — LES ROMANS DE BONAPARTE. — INVASION DE LA SYRIE. — 1798-1799.

Le Nil, dans l’ancienne langue de l’Égypte, est un nom féminin. Il est la véritable Isis, et la mère de l’Égypte qui a produit et nourrit la contrée. Depuis les pharaons, les maîtres qui s’y sont succédé se sont tous montrés étrangers, illégitimes, usurpateurs, en négligeant ce vrai dieu du pays. Le signe auquel les natifs durent reconnaître le caractère légitime de notre conquête ce fut le soin, les travaux que les nôtres accordèrent au Nil. Nos ingénieurs Girard, Lepère, etc., s’occupèrent activement des digues, des canaux qui pouvaient assurer et régulariser son cours. Ils songèrent à l’étendre, à renouveler le beau monument du pharaon Néchao, le canal qui faisait communiquer le Nil et la mer Rouge, canal si utile au commerce, et qui semblait le trait d’union entre l’Égypte et l’Arabie, la mer des Indes et le haut Orient.

Le monde musulman, qui n’avait pas tout cela écrit au cœur comme les vrais Égyptiens, et qui ne comprenait du Nil que ses bienfaits, devait pourtant être frappé d’un tel gouvernement. Il l’était moins de l’entourage des sciences, des savants de l’Europe qui créait ces miracles que du jeune sultan qui les ordonnait, de ce jeune homme si réservé qui pourtant présentait dans ses audiences une figure toujours souriante[89]. On en fit la remarque lorsque le sérieux Kléber lui succéda.

Pendant six mois au moins, Bonaparte, tenant l’Égypte par ses admirables lieutenants, Kléber au nord et Desaix au midi, au centre avec Caffarelli et l’institut d’Égypte, étonnant tous par sa sagesse, paraissait aux Égyptiens un pharaon, aux musulmans un autre Salomon, ou un descendant du Prophète. Tous s’inclinaient, et n’étaient pas loin de le croire quand il disait : « Ne savez-vous pas que je vois les plus secrètes pensées ? »

Qui eût cru que ce sublime acteur fût le même Bonaparte, si intrigant en France, si double en Italie ? N’importe, nous l’admirons dans cette année d’Égypte. Les très grands comédiens sont tels parce que tout n’est pas feint dans leur jeu[90]. Je crois en outre que sa vive nature, électrique par moments, put s’assimiler, s’harmoniser à la société où il vivait, société de tant d’hommes éminents, bienveillants, pleins d’une sympathie admirable pour le pays qu’ils espéraient régénérer.

Toutefois, il était trop mobile pour aller ainsi jusqu’au bout. Pour que ce grand respect des natifs fût durable, pour que la haine qui s’y mêlait au cœur des Musulmans se tût, il eût fallu une suite, une conséquence qui n’étaient pas dans sa nature. Même lorsque son intérêt, sa politique lui conseillaient le plus d’être harmonique, il discordait, il détonnait.

Les musulmans, si graves, et, malgré leur barbarie, si fins pour certaines nuances, le sentirent parfaitement. Et plusieurs (ce qui nous semble sévère,) le jugèrent, sur ces dissonances, faux et menteur en toute chose. Cela n’était pas. Il avait un penchant réel pour les mœurs, les idées d’Orient.

Il eut même un instant l’idée de s’habiller à la turque. Mais il était petit ; cela lui allait mal, il y renonça.

Plusieurs soldats et officiers avaient pris femme en Égypte. Le général Menou alla plus loin, et, pour faire un mariage d’amour, abjura, se fit musulman. A ce sujet, Bonaparte dans ses lettres, parlant de Mahomet, écrivait à Menou : « Notre Prophète. » Il avait promis de bâtir une grande mosquée, et donnait même aux musulmans des espérances pour la conversion des Français.

On crut qu’il aurait un sérail. Il n’avait pas de bonnes nouvelles de Joséphine, fort légère à Paris. Si bien qu’on lui présenta plusieurs femmes musulmanes. Il les trouva trop grasses, dit-il, ou plutôt craignit les plaisanteries. Il les renvoya, mais pour donner un pire scandale. Il prit ostensiblement pour maîtresse une jeune Française, femme d’un de ses officiers, dont il éloigna le mari de l’Égypte. On la voyait avec lui cavalcader, caracoler sur les promenades du Caire. Scandale impolitique, qui devait choquer la gravité musulmane, et montrer par un côté de légèreté étourdie le héros, le demi-prophète.

Vers la fin de 98, la fatigue, l’ennui l’avait pris, dit Bourrienne. Il alla voir Suez, où il diminua les droits de douane, échangea une correspondance avec le chérif de la Mecque pour rétablir l’ancien commerce. Il reconnut le canal de Néchao qui unissait le Nil à la mer Rouge ; il méditait de le rétablir. Mais à ces vues si sages se mêlaient beaucoup de vains songes, de velléités imaginatives. Il passa, à la mer basse, en Arabie, pour voir à trois lieues de là, ce qu’on appelait les sources de Moïse. Il écrivit aux Indes, à Tippoo-Saheb (une lettre qui ne parvint pas), pour qu’il pût s’entendre avec lui. Et en même temps, comme s’il eût voulu se rendre aux Indes par terre, il demandait au shah de Perse la permission de faire sur la route des dépôts d’armes et d’habits.

C’était aller bien loin pour chercher les Anglais qui arrivaient d’eux-mêmes. Leur flotte bloquait Alexandrie. La Porte, leur instrument, avait envoyé sur les confins de l’Égypte et de la Syrie, à El-Harik, le célèbre pacha d’Acre, le cruel Djezzar.

En vain Bonaparte espérait gagner celui-ci. Il tua notre envoyé, nous défia, se voyant d’une part aidé par la flotte anglaise, et de l’autre par les pachas d’Alep et de Damas. Bonaparte espérait que les Syriens, ennemis de Djezzar, se joindraient à lui, et, non seulement les chrétiens, mais aussi les Druses, une vaillante et robuste population. Il ne pouvait tirer de l’armée d’Égypte que douze mille soldats (il est vrai les premiers du monde). Eh bien, avec ce petit corps, il résolut d’aller à la rencontre des Anglais, des Turcs, même des Russes, dont les flottes parurent bientôt dans l’Archipel.

Son imagination semblait excitée par le péril même : il comptait, s’il pouvait réunir les Syriens, et trouver de quoi en armer trente mille, il comptait, disait-il, prendre l’Europe à revers (c’était son expression), prendre Constantinople et Vienne, et fonder un grand empire dans l’Orient.

Rien ne put se réaliser. Les Syriens restèrent divisés, firent bien des vœux pour nous, mais ne nous aidèrent que fort peu. Au contraire, les musulmans, par fanatisme ou par contrainte, se réunirent et eurent pour eux la mer, et les secours inépuisables des Anglais.

La petite armée prit d’abord sur la frontière El-Harik, sans trop de peine. La garnison fut traitée avec douceur, ainsi que dix-huit Mamelucks, qui, menés au Caire, furent rendus à la liberté par Poussielgue, l’intendant. Cette garnison, composée d’Arnautes ou Albanais, en partie, prit service chez nous, et en partie promit de s’en aller à Bagdad. Mais ils s’arrêtèrent en route et aidèrent ceux de Djezzar à défendre contre nous Jaffa[91].

Cette ville nous fut disputée avec une sorte de fureur. Un parlementaire que les Français envoyèrent pour la sommer de se rendre fut mis à mort. Puis, quelques soldats des nôtres s’étant introduits par un passage souterrain, en sortirent au milieu des ennemis, ne furent pas pris, mais égorgés. Ce qui n’irrita pas moins les Français, c’est que les Barbares, se croyant déjà vainqueurs, sortaient avec ces couffes où ils emportent les têtes coupées, et où ils croyaient bientôt rapporter celles des nôtres[92].

Nos généraux Lannes et Bon, donnèrent l’assaut des deux côtés, et, pénétrant dans la ville, pressèrent entre eux la garnison, qui continua de se défendre de maison en maison. Deux ou trois mille Arnautes se réfugièrent dans un caravansérail où on allait certainement les brûler, lorsque des aides de camp de Bonaparte, entre autres Eugène Beauharnais, son beau-fils, leur promirent étourdiment la vie, ce que Bonaparte ne ratifia nullement.

La situation était très mauvaise. On venait de s’apercevoir qu’on avait rapporté la peste d’Égypte. Et ces braves, qui ne s’attendaient nullement à ce nouvel ennemi, étaient, il faut le dire, très effrayés. Des deux grands médecins qui ont suivi et raconté l’expédition, l’un, déjà célèbre, Larrey, croyait la peste contagieuse ; l’autre, Desgenettes, trouvait utile de supprimer même le nom effrayant de peste, et de dire que l’épidémie n’était qu’une espèce de fièvre, de soutenir ainsi le moral de l’armée. Mensonge dangereux, dit Larrey ; mais devant l’ennemi, il fallait tenir le cœur haut. Bonaparte crut sage d’être de l’avis de Desgenettes, il fit une longue visite à l’hôpital, et même souleva le corps mort d’un pestiféré. On fit courir le bruit que Desgenettes lui-même s’était inoculé la peste sans danger.

Qu’eût-ce été si, dans cette situation, déjà si triste, l’armée avait eu connaissance des nouvelles qui venaient d’Égypte, de Syrie, de la mer ? Trois dangers à la fois l’environnaient. Non seulement les Anglais, les Russes étaient en mer, mais par devant, nos amis de Syrie ne se déclaraient pas. Derrière, l’Égypte croyait que Bonaparte était mort, et elle ne payait plus. En outre, les pèlerins de la Mecque, en Égypte et en Barbarie, paraissaient animés de ces souffles de fanatisme qui s’élèvent parfois pour des causes inexplicables, comme les trombes du désert. Déjà, avec l’aide des Mamelucks, qui, en partie, quittaient la haute Égypte pour venir en Syrie, ils avaient massacré un convoi de Français, et d’autres massacres avaient lieu dans plusieurs villes musulmanes. Ce qui rendait la chose dangereuse, c’est que les Barbaresques étaient conduits par un ange qui prétendait les rendre invulnérables ; beaucoup de peuples le suivaient.

Dans cette situation si hasardeuse, il eût été absurde de ratifier la grâce donnée par Beauharnais aux trois mille brigands albanais. Aussi Bonaparte ne le fit-il pas. Seulement il avait eu le tort de ne pas prendre un parti sur le champ et de leur laisser croire qu’on les graciait. L’armée, irritée par la résistance meurtrière qu’on lui avait faite de maison en maison, et sentant justement qu’à peine délivrés, ils n’iraient nullement à Bagdad, mais se joindraient sur-le-champ à Djezzar, était loin de l’indulgence. Cependant Bonaparte ne voulut pas se contenter d’un jugement tumultuaire. Il assembla les généraux. Les noms si respectés de Kléber, de Caffarelli, étaient à eux seuls une garantie de justice et nous font dire encore que la chose fut examinée mûrement. Ils prononcèrent comme l’armée, ne reconnurent pas la folle grâce accordée par Eugène, et sentirent que la vie donnée aux Albanais serait la mort pour bien des nôtres.

CHAPITRE VII BONAPARTE ÉCHOUE A SAINT-JEAN D’ACRE. — MAI 99.

Donc on se dirigea vers Saint-Jean d’Acre, par les grandes pluies d’hiver et les chemins gâtés qui ne permettaient pas d’amener l’artillerie de siège. L’armée venait d’un côté, l’artillerie de l’autre (par mer). Il était bien probable qu’on ne se rejoindrait pas et que les Anglais, maîtres de la Méditerranée, prendraient notre artillerie et s’en serviraient contre nous. Que pouvait-on opposer à la probabilité d’une chance si simple ? La fortune de Bonaparte, qui l’avait favorisé et avait pris soin jusque-là de justifier ses plus téméraires imprudences.

Notez que, de Constantinople, on avait envoyé à Saint-Jean-d’Acre un corps d’artillerie turc, formé par nous quand le sultan était notre allié. Ainsi c’étaient les élèves des Français qui allaient tirer sur nous avec des pièces françaises. Si cela ne suffisait pas, les Anglais, pour défendre une place que la mer entoure presque, étaient maîtres d’y introduire à volonté des troupes et d’en renouveler la garnison par des Européens, Anglais, et bientôt Russes.

L’amiral Sidney Smith, notre prisonnier naguère, et échappé du Temple, avait ramené avec lui à Acre un de nos traîtres, l’émigré Phélippeaux, qui, par les lois d’alors, aurait dû être fusillé à Paris. C’était un ancien camarade de Bonaparte, son envieux, son ennemi dès le collège. Il n’avait pas craint de prendre l’uniforme et le gros traitement de colonel du génie anglais. En défendant habilement et fortifiant Saint-Jean d’Acre, il n’avait d’autre vue que de nuire à Bonaparte et à la France. Qui se doutait alors qu’entraver Bonaparte, et notre colonie d’Égypte et de Syrie, c’était murer l’Asie, enterrer tant de peuples dont le système anglais a confirmé la mort ?

Le retard de notre artillerie donna à Phélippeaux le temps de faire de grands travaux autour d’une place si petite. Il ne se borna pas aux ouvrages extérieurs. Connaissant bien l’impétuosité des nôtres, craignant que, malgré tout, ils ne trouvassent quelque jour, il avait pris la précaution insolite de lier entre elles par des murs, les maisons de la ville, de sorte que, forcée dans ses retranchements, elle pût résister tout de même.

Qu’on en vînt là, c’était bien peu probable, avec cette facilité infinie que donnait la mer et la flotte d’introduire dans la ville des forces nouvelles. Bonaparte s’obstina comme un furieux dans cette entreprise impossible. Il ne voulut pas voir que ses munitions tarissaient, si bien qu’il était obligé de recueillir les boulets de l’ennemi pour les lui renvoyer ; on les payait aux soldats qui les ramassaient. En soixante jours, on s’obstina à faire quatorze assauts, inutiles et sanglants, ruineux pour notre petit nombre. L’ennemi fit vingt sorties, s’inquiétant peu de ses pertes, qu’il réparait aussitôt.

L’obstination de Bonaparte était inexprimable : c’était comme une dispute entre lui et la Fortune, infidèle pour la première fois. C’était plutôt une inepte gageure avec l’impossibilité même.

Représentez-vous l’image ridicule d’un buveur opiniâtre qui s’efforce de boire, de vider par en bas un tonneau qui sans cesse se remplit par en haut.

Le peu qu’il tuait d’hommes à la tranchée du côté de la terre était à l’instant suppléé, du côté de la mer ; la flotte pouvait en fournir en quantité illimitée.

Sa rage aveugle était si grande, qu’il mina d’abord, puis voulut emporter à tout prix une tour avancée qui semblait tenir à la ville, mais qui en était réellement séparée et n’y donnait nulle ouverture.

Nos soldats, devant la folie du héros, n’objectaient rien ; on se faisait tuer. Kléber seul disait avec une sévérité ironique : « Nous attaquons à la turque une ville défendue par des moyens européens. »

Beaucoup de Syriens, qui haïssaient Djezzar, venaient au camp, faisaient des vœux pour nous. Mais nous voyant limités là sur un étroit espace, ils se gardaient de se déclarer. L’ennemi était trop heureux de nous voir aheurtés à des murs, nous cassant le nez sur des pierres, tandis qu’un beau et riche pays, la Galilée, était là tout près de nous. Il était trop évident qu’il devait craindre les batailles, et nous, les désirer. A lui la mer, à nous la terre. Kléber sut un gré infini au pacha de Damas qui, voyant Bonaparte obstiné sur la côte, prit la route du Mont-Thabor, et vint sur nous avec vingt-cinq mille hommes. Bonaparte, s’il l’eût attendu, se serait trouvé assiégé lui-même, ayant Acre devant lui, et ceux de Damas derrière. Il ne put s’empêcher d’envoyer Kléber à la rencontre, mais avec si peu de munitions qu’après un seul combat, Kléber en manqua tout à fait et fut dans le plus grand danger.

Sans doute, Bonaparte n’en avait guère, mais on peut croire aussi, quand on connaît son génie astucieux que, pour ces batailles livrées au Mont-Thabor, près Nazareth, en des lieux si célèbres, il craignait fort qu’on ne vainquît sans lui, et tenait à signer lui-même un bulletin de Nazareth. Il vint donc, à la course, avec Bon, Rampon, la 32e et huit pièces d’artillerie. Ceux de Kléber, rassurés par l’approche du secours, avaient déjà rétabli la bataille et repris l’offensive. Ceux de Bonaparte sabrèrent un camp de Mamelucks qui se tenait à part. Et l’armée de Damas, voyant partout les nôtres, toute nombreuse qu’elle était, prit peur, et se crut entourée. Il y eut un vertige immense, une débandade générale. Les uns se précipitèrent derrière le Mont-Thabor, d’autres se jetèrent dans les eaux du Jourdain (26 germinal, 15 avril). Le lendemain matin, Murat entra dans Tibériade, déserte, sans garnison, et y trouva des magasins immenses. On vit là ce qu’on eût gagné à profiter de l’avantage et à poursuivre vers la riche Damas. Ce qui souvent a garanti cette ville, c’est que dans les plaines on craignait la cavalerie. Mais les batailles des Pyramides, de Nazareth, montraient combien ces craintes étaient exagérées. La prise de Damas eût été un coup de tonnerre qui eût effrayé nos ennemis, rassuré nos amis, et leur eût fait prendre les armes. Bonaparte se fût trouvé à la tête d’un grand peuple, et les Anglais, si redoutables dans Saint-Jean d’Acre, se seraient-ils hasardés jusqu’à quitter la mer et venir nous offrir une bataille rangée ?

On ne pouvait pas prendre une ville, mais bien la Syrie tout entière, et faire de notre petite armée le noyau de tout un peuple belliqueux.

Je me figure que c’étaient les vues du vrai bon sens, celles de Kléber et de son ami Caffarelli.

Bonaparte avait d’autres vues. Il regardait la France. Pour elle, il lui fallait d’abord ne pas se retirer de Saint-Jean d’Acre, et de plus dater son bulletin de Nazareth.

De même qu’il avait fait le pèlerinage des sources de Moïse, écrit son nom au registre du couvent, il s’arrêta au couvent de Nazareth, y coucha, et vit dans l’église le miracle du lieu. Près de l’autel une chapelle est, dit-on, la chambre de la Vierge même. Une colonne de marbre noir engagée au plafond y paraît suspendue, parce que l’ange, au moment de l’Annonciation, frappa du talon la base de la colonne, la brisa. Cette légende, telle quelle, toucha quelques-uns de nos blessés qui, se mourant, faiblirent, demandèrent l’extrême-onction.

Voilà comment un intrigant, peu digne d’une telle armée et de si grandes circonstances, faisait platement sa cour à la réaction de Paris.

Dans cette armée pleine de gens d’esprit et d’expérience, il n’y avait personne qui ne jugeât que Bonaparte s’obstinait dans une vaine entreprise où son orgueil eût immolé le monde. C’était une chose touchante de voir ces hommes aussi dociles que vaillants qui, tous les jours envoyés à la mort, affrontaient sans murmurer des entreprises impossibles. Ainsi, pendant près d’un mois, il leur fit attaquer cette tour qui était devant une ville, mais n’y donnait nul accès. Avec cela, peu de murmures, sauf à la perte des amis, où tel pleurait, poussait des cris ; un d’eux qui de douleur, de regret devint fou, dit alors des choses très sages, et reprocha en face à Bonaparte sa sauvage obstination.

De tant de pertes, aucune ne fut plus sensible à l’armée que celle de Caffarelli. C’était, comme j’ai dit, cet homme unique qui, plus que personne, avait lancé l’expédition, réglé l’Égypte avec sagesse. Son solide héroïsme était un soutien pour tout le monde. Il avait perdu une jambe au Rhin ; il perdit un bras à Saint-Jean d’Acre, et pour ne pas ralentir son activité, voulut que sur-le-champ on lui fît l’opération ; habitué à se dominer, il la subit sans laisser échapper la douleur par aucun signe. Larrey dit que ce stoïcisme aggrava le mal et fut en partie cause de sa mort[93]. Il se reprochait d’avoir entraîné dans l’expédition tous ses jeunes amis, qui mouraient chaque jour, entre autres Horace Say, jeune homme de grande espérance et frère de l’économiste.

Bonaparte venait voir Caffarelli deux fois par jour, voulant le calmer peut-être, adoucir son jugement (qui certainement était celui de Kléber, c’est-à-dire très contraire au siège). Peu de jours avant sa mort, une vive dispute s’éleva entre eux, et sans doute Caffarelli lui dit son opinion sans ménagement.

Après cela il s’enveloppa de son héroïsme, d’impassibilité stoïcienne. Il voulut mourir en philosophant : « Lisez-moi, dit-il, la critique de Voltaire sur l’Esprit des lois. » Choix singulier de lecture qui étonna Bonaparte, mais qui se conçoit pourtant ; le mourant se consolait par cette vive protestation pour la liberté de l’homme contre Montesquieu, et son système sur la fatalité du climat[94].

Caffarelli avait été pour beaucoup dans les grandes vues qui ont fait la gloire de l’expédition. Vraiment, elle finit par lui. Après lui, le siège ne fut plus possible. Bonaparte lui-même vit une grande flotte de trente voiles qui venait aux assiégés, une flotte de trente vaisseaux turcs. Non seulement nos nouveaux assauts ne réussirent pas, mais c’est nous qui peu à peu allions nous trouver assiégés. Ceux du dedans, habilement conduits par Phélippeaux, s’étaient introduits entre nos lignes d’approche, et, de droite et de gauche, prenaient à revers nos tranchées.

Phélippeaux mourut frappé d’un coup de soleil, inutilement pour nous, nous déclinions chaque jour, et Bonaparte devenait la dérision des Anglais. Sidney Smith répandit, signa, garantit une proclamation turque, où, pour débaucher nos soldats, on leur répétait les bruits de Paris : « Que le Directoire n’avait rien voulu dans l’expédition qu’éloigner l’armée, dont il se défiait. » Cela ne produisit rien que de furieuses injures de Bonaparte à Smith, et un très vain cartel de Smith à Bonaparte.

Pendant ces sottes paroles de gens qui ne se connaissaient plus, quelqu’un, d’un langage muet, se faisait mieux entendre, finissait tout, la peste. La malignité du climat se liguait encore avec elle d’une autre manière. En quelques jours, des vers naissaient dans les blessures et les compliquaient.

Les nouvelles étaient effroyables. Indépendamment des fanatiques du monde barbaresque dont j’ai parlé, les Anglais, maîtres dans la Méditerranée, se montraient dans la mer Rouge, et nous ne voyions plus autour de nous qu’un cercle noir d’ennemis.

Donc il fallut revenir, et, pour comble de misère, partir nuitamment, et si subitement que, quelque soin que l’on prît d’emporter nos blessés, plusieurs, un peu écartés, se croyant abandonnés, et cherchant leur chemin, se lancèrent dans les précipices.

On aurait pu prévoir ce qu’on avait à attendre d’un tel homme, de sa surdité aux conseils. On pouvait dire déjà ce que quelqu’un dit plus tard, quand il répéta en Russie, sur six cent mille hommes, ce qu’il avait fait sur dix mille en Syrie : « Où pourra-t-on trouver les gardes-fous de son génie[95] ? ».

Bonaparte avait levé le siège de Saint-Jean d’Acre le 1er prairial (20 mai 99), à neuf heures du soir.

Notre allié, dans les Indes, Tippoo, qui depuis si longtemps regardait vers la France, délaissé, sans secours, était mort en héros (avril 1799)[96].

CHAPITRE VIII FIN DE L’INDE MUSULMANE. — MORT DE TIPPOO, 1799.

La chute de Tippoo, la ruine de l’empire de Mysore étaient un malheur pour la France, bien plus qu’on n’aurait cru dans ce grand éloignement. Mysore et Seringapatam restaient, depuis la perte de Pondichéry, le centre unique de notre commerce dans l’Inde. Tippoo et son père Hyder-Ali avaient été, malgré tous nos malheurs, nos immuables alliés. C’était un grand état qui avait des possessions sur les deux mers. De plus, Tippoo, était, par ses qualités héroïques, le centre de l’Inde musulmane, peu nombreuse, si on la compare à l’Inde Brahmanique, ne comptant guère que quinze, vingt millions d’hommes, mais tout autrement belliqueux, et, l’on peut dire le nerf de l’Inde même. Moins fins, moins délicats que les Indiens proprement dits, ces musulmans leur étaient supérieurs en qualités viriles, en dignité morale, en probité, fidélité.

Je suis ici dans ce triste chapitre, comme le voyageur qui, dans l’Inde d’aujourd’hui, se trouve en face des grands tombeaux, fiers et majestueux comme l’immense monument d’Acbar, ou tout au moins la gracieuse tombe de la fille d’Aureng Zeb[97]. Je ne passerai pas sans les avoir salués, sans avoir dit le caractère viril de l’Inde musulmane. Plusieurs écrivains, même Anglais, ont raconté combien la sévérité simple de leur culte imposait. Moi, je voudrais ici insister de préférence sur le sentiment de l’honneur et l’exaltation de la probité.

Je ne puiserai pas dans les livres, mais dans les récits graves et sûrs que me faisait parfois mon ami, le très fin, le très savant Eugène Burnouf.

Il était en rapport avec beaucoup d’Anglais, non seulement pour sa science, mais pour la confiance que son caractère inspirait. L’un d’eux, un colonel, homme de grand mérite, qu’il voyait souvent triste et sombre, lui fit l’aveu suivant.

Il avait eu pour économe un musulman. Cet homme passait pour fort honnête, et il avait une gravité qui imposait. L’Anglais, insoucieux, faisait rarement ses comptes. Un jour, après dîner, il se met à les faire. A cette heure un peu trouble, il a beau calculer, il trouve toujours un déficit, quelque chose de moins que ne comptait son musulman. Il se fâche, et recompte encore ; toujours même différence. L’autre, imperturbablement, soutient qu’il n’y a pas erreur, qu’il a très bien compté, que le maître se trompe. Alors l’Anglais exaspéré, l’appelle fourbe, menteur, voleur, etc. Enfin, n’en tirant aucune parole, il le frappe au visage. L’autre recule, et tire le poignard qu’ils portent tous, et dit : « Je ne vous tuerai pas ; car, j’ai mangé votre pain. » Il se frappe lui-même, et d’une main si sûre qu’il en meurt à l’instant. D’après les croyances indiennes, celui qui a causé un pareil accident, et qui se trouve ainsi maudit par un mourant, n’a plus de repos en ce monde. Le pis, c’est que le mort avait raison, il était innocent. Le malheureux Anglais, redevenu à froid tout à coup, se met à refaire le calcul, et voit que c’est lui qui a tort. Dès lors, plus de repos : la chose le poursuit et ne le lâche plus ; il la traîne jusqu’à la mort.

Cette race si fière et plus guerrière que propre aux arts, ne leur est pourtant pas hostile comme les Turcs. Bornés par le Coran qui défend toute représentation figurée, leur génie s’est tourné vers l’ornementation et le décor en plusieurs genres. Tippoo dessinait ses jardins et en faisait le plan ; il a fait celui de Bangalore. La plupart de ces monuments musulmans, grandioses, charmants, sont de magnifiques mosquées avec de sublimes minarets à plusieurs étages, des galeries où l’on crie la prière, de belles et charitables fontaines, si précieuses dans ce climat, enfin d’admirables tombeaux[98], dont plusieurs tellement spacieux que leurs compartiments innombrables peuvent servir de logement.

La supériorité de l’Inde musulmane pour la gravité des mœurs et pour la guerre la rendait dédaigneuse pour l’Inde brahmanique, ce fut la faute de Tippoo dont le fier caractère, les tendances sévères, héroïques, exagérèrent la discorde des deux Indes qu’une meilleure politique aurait tâché de rapprocher.

Chose curieuse, à l’autre bout du monde, le dix-huitième siècle est le même, singulièrement actif et agité. Tippoo pour la curiosité, l’inquiétude d’esprit, l’amour des nouveautés, nous fait penser à Joseph II. Mais, d’autre part, sa fixité dans le travail, et le nerf indomptable qu’il montra dans un climat si dissolvant, sont d’un véritable héros, d’un Frédéric barbare. Il était cruel, mais très juste, d’une justice impartiale. Nul privilège de naissance. Nulle place ne s’accordait qu’après des épreuves et une sorte d’apprentissage. Les commerçants français de Seringapatam avaient formé sous lui un club, et dans l’égalité d’une société musulmane, réalisaient à leur manière quelque chose de l’égalité jacobine[99].

Il n’y avait pas dans l’Inde, un ryot (laboureur), qui se mît au travail avant Tippoo. La journée ne suffisait pas à son activité. Il voulait savoir tout[100].

Les arts, les découvertes, l’agriculture, l’intéressaient aussi bien que la guerre.

De grand matin, il recevait d’abord les rapports, donnait les premiers ordres.

A neuf heures, il se rendait près des secrétaires d’État, dictait un grand nombre de lettres[101].

Puis, il se mettait au balcon pour voir ses éléphants, ses tigres dressés pour la chasse, que l’on promenait avec leurs manteaux d’or[102].

Après déjeuner, assis sur un sopha, il recevait ceux qui désiraient audience. Un officier lisait des requêtes, auxquelles il répondait sur-le-champ. Pendant cette audience, trente ou quarante secrétaires écrivaient assis le long du mur. Des courriers arrivaient, déposaient les dépêches aux mains d’un secrétaire qui les lisait, et Tippoo dictait les réponses, les signait, les scellait. Les grands vassaux avaient leurs ministres près de lui.

De trois à cinq heures, il se retirait, restait dans ses appartements.

A cinq heures, au balcon, il voyait défiler ses troupes, et des secrétaires écrivaient (des notes relatives à la guerre ?).

A six heures et demie, c’était le repos, l’apparition de la cour, les bayadères, même certaines comédies.

Dans cette vie si active, une seule chose manque, celle qui tient tant de place et de temps chez les Anglais, je parle du repas, avec ses continuations de boisson et d’ivresse, prolongée dans la nuit.

Tippoo n’eut qu’un défaut, l’orgueil, la haine et le mépris des idolâtres, chrétiens et indiens brahmaniques. Il renversait les temples de ceux-ci. Et quant aux musulmans, il les mécontenta, les alarma eux-mêmes. A l’époque où le Mogol était prisonnier d’un rebelle, Tippoo prit le titre de padishaw (empereur). Aussi lorsqu’en 97 il s’adressa au sultan musulman de Caboul, celui-ci ne se joignit pas à lui et resta à part.

Il est intéressant de voir comme, au contraire, dans l’Inde brahmanique, le principal chef des Mahrattes, Sindiah, s’éleva par l’humilité. Chez ces tribus où tous les guerriers étaient en concurrence pour le pouvoir, on choisissait souvent un chef étranger à leur classe. C’est ce qui, pendant trente années, les avait fait obéir à une femme, une sainte de leur religion. Sindiah de même réussit, comme personne pacifique qui ne pouvait porter ombre aux guerriers. Il était de la caste des Vaisya (marchands), dont l’industrie a, dans les contrées voisines de Cachemire une grande influence. Il se faisait gloire de descendre d’un serviteur bien humble de la cour, dont la charge était de garder les pantoufles du Peishwaw (chef de religion des Mahrattes). Aux grandes audiences de ce chef, Sindiah se présentait toujours avec la paire de pantouffles, et insistait pour s’asseoir au-dessous de tous les chefs militaires. Cela lui réussit. Peu à peu tout l’ascendant fut à cet homme si humble qu’on jugeait le plus pacifique[103]. Les guerriers se groupant autour de celui qui semblait n’avoir nulle vue ambitieuse, il devint fort, et se trouva en face des Anglais, de Tippoo.

La Compagnie anglaise, aux premiers temps s’était présentée (comme Sindiah d’abord), toute pacifique et mercantile. Et même dans sa grandeur, ses patentes ne portaient pas un autre titre que celui de marchands anglais. Beaucoup de dames étaient parmi ses actionnaires, et comme la puissance et la valeur des votes étaient proportionnées à la mise, ces dames pouvaient avoir très grande part au gouvernement. Aussi la Compagnie, la bonne dame, comme l’appelaient les Indiens, faisait la guerre, mais toujours malgré elle (disait-on).

Entre la bonne dame de Calcutta, et le fils de marchands Sindiah, entre ces deux hypocrisies s’agitait la puissance franchement militaire, Tippoo, qu’on appelait le tigre.

Tigre mutilé, qui regardait de tous côtés où trouver un jour pour s’élancer.

Les choses en étaient là lorsque Cornwallis fut appelé en Irlande, et qu’à la place de cet esprit modéré, pacifique, le parti de la guerre obtint pour vice-roi le violent Wellesley, avec son jeune frère, le morne et sévère Wellington.

Ces deux frères, de race irlandaise (et primitivement espagnole ?) avaient été élevés, comme Pitt, par un évêque, haut dignitaire de l’église anglicane, l’archevêque Cornwallis, frère du vice-roi des Indes. Un des frères Wellesley fut évêque aussi, et chapelain du roi.

Les Anglais-Irlandais, comme ceux-ci, sont plus aigres que les Anglais réels, avec quelque chose souvent de la violence du Midi. Wellesley charma Pitt, dit-on, par un discours acerbe contre la France et la Révolution. Donc, Pitt accorda Wellesley comme vice-roi, au parti qui voulait la guerre et la conquête de l’Inde.

C’était une nouvelle Angleterre qui venait tard et d’autant plus avide. Alléchés par les gros traitements qu’avait institués Cornwallis, elle avait hâte d’étendre ce système à de nouveaux pays, d’exploiter ce Pactole immense qu’allaient offrir des emplois de toute sorte, militaire, judiciaire, ecclésiastique. L’église indienne qui relève de Cantorbéry est la plus riche du monde.

Wellesley, porté au pouvoir par le parti de la guerre, n’était pas cependant impatient de la faire. La Compagnie ne la voulait pas, prévoyant qu’avec le système actuel de luxe et de dépense, l’armée serait terrible à nourrir. Mais le 18 juin 98[104], le comité secret des directeurs est averti (par Suez, Bombay) du passage de Bonaparte en Égypte.

Et quoique, peu après, la destruction de la flotte française à Aboukir pût le tranquilliser, les démarches inquiètes de Tippoo font persister Wellesley pour la guerre. Non seulement Tippoo tramait une ligue avec la France, la Perse, Constantinople, mais ce qui était bien plus grave et plus immédiat, il avait établi une correspondance avec Raymond[105], un Français qui avait formé un corps discipliné de seize mille Européens, chez le Nizam, prince indien, allié des Anglais. Raymond avait planté un arbre de liberté devant le palais de Nizam. Peut-être il aurait joint Tippoo et lui eût donné cette armée française. Tout à coup, Raymond meurt. Cette mort fut sans doute un miracle accordé aux prières du parti anglais. De plus le vieux Nizam qui refusait encore de licencier son corps européen, devient malade, et voit son fils impatient de succéder qui se fait Anglais. Le père, de désespoir en fait autant, licencie ses Français que les Anglais accueillent gracieusement et reportent en Europe.

C’était un coup terrible pour Tippoo qui l’écrivit à M. Magalon, notre consul d’Égypte.

En même temps, d’après le conseil d’un horloger français, son favori, Tippoo envoyait demander secours aux Français de l’île Bourbon ; il n’eut que deux cents hommes.

Là on place la scène du club jacobin dont les Anglais ont tant parlé. Elle avait eu lieu plus tôt, le 5 mai 97. Un Rigaud, un corsaire français avait assemblé le club, planté l’arbre de liberté et le drapeau français que Tippoo salua en bon hôte, ami de la France.

Tippoo, non secouru par nous, n’en eut pas moins d’abord un avantage sur le jeune colonel Wellington. Mais la diplomatie vint encore au secours de la guerre. Les Anglais avaient une autre armée de huit mille hommes sur la côte de Malabar ; il fallait l’appeler, lui faire passer la chaîne des Gattes. Le passage était gardé par un petit sultan que Tippoo croyait sûr. Les Anglais lui persuadèrent de ne pas se perdre avec Tippoo ; il livra le passage, les deux armées anglaises réunies eurent dès lors la victoire assurée.

Ce fut le signal de la ruine. Tippoo, presque abandonné, se tourna vers les serviteurs qui lui restaient : « Nous voici à nos derniers retranchements… Que voulez-vous faire ? » Tous répondirent : « Mourir avec vous. »

On dit qu’à ce dernier moment, voyant déjà une trouée dans les murs de sa ville, il but, selon l’usage indien, dans une coupe de marbre noir, et invoqua les dieux de l’Inde, en même temps que Mahomet. En combattant, ses anciennes blessures se rouvrirent, et son cheval frappé tomba sur lui. Tous les siens lui firent un rempart de leur corps, le placèrent sur un palanquin. Il avait quatre grandes blessures et une à la tempe, mortelle. Il n’en blessa pas moins encore ceux qui furent assez hardis pour vouloir le prendre.

Il était temps pour les Anglais. Car ils n’avaient plus de vivres.

Wellesley, habilement magnanime, donna aux officiers de Tippoo plus qu’ils ne recevaient de lui. Il rendit Mysore, devenu un petit État, à un enfant issu de l’ancienne dynastie indoue. L’enfant avait trois ans. Par une bizarre hypocrisie, on lui donna un sérail, pour faire croire qu’on voulait que cette dynastie se perpétuât.

CHAPITRE IX ADMINISTRATION CONQUÉRANTE, DÉVORANTE DES WELLESLEY. — DÉSESPOIR. — CULTE DE LA MORT.

Une chose étonne dans ce qui précède : comment l’armée anglaise, peu nombreuse en 92 sous Cornwallis, en 99 sous Wellesley, arrive-t-elle tout d’abord au bout de ses vivres. Cornwallis eût péri sans l’assistance des Mahrattes, et Wellesley fut obligé de brusquer l’attaque, n’ayant de vivres que pour huit jours.

C’est que nulle prévoyance ne suffisait pour nourrir des armées si mangeuses, où dix mille soldats traînaient avec eux cent mille bouches inutiles (on le voit parfaitement dans la campagne de Lake, en 1803)[106].

Toute l’administration, civile et militaire, s’était depuis vingt ans montée de plus en plus sur un pied monstrueux. Et, de leur côté, plusieurs puissances indiennes, les Mahrattes, le Nizam, etc., payaient fort largement des troupes européennes. Les Indiens de l’armée anglaise, même les Irlandais, auraient pu chercher une discipline moins sévère, un commandement plus doux, s’ils n’eussent été retenus par une nourriture supérieure, une grande facilité d’amener beaucoup de serviteurs.

Une telle armée était un centre d’attraction, si séduisant, que souvent elle pouvait rendre la guerre inutile. Tippoo lutta jusqu’à la mort avec quelques serviteurs dévoués, mais fut abandonné du reste de ses troupes. Perron, général des Mahrattes, avait aussi cela à craindre. Ceux-ci, en effet, dès leurs défaites, passèrent joyeusement aux Anglais. Lorsqu’une armée, si bien nourrie, vêtue, servie ; lorsque cette image de bien-être et de luxe, de dissolution même, apparaissait ; certes l’armée opposée avait besoin d’une grande vertu pour résister et demeurer fidèle. C’est ce que comprirent Boignes, Perron. Voilà pourquoi ils quittèrent la partie.

On n’avait pas besoin d’exciter la désertion. Elle se faisait d’elle-même, et fut trop forte à la fin. En 1805, on ne savait plus que faire de tant de volontaires. L’armée anglaise était devenue un piège, un filet trop tentant, où tous eussent voulu être pris.

La grande difficulté était que, sans diminuer ce luxe séducteur, cet attrait de corruption, il fallait y mettre de l’ordre, établir dans cette vie de jouissances, une forte discipline militaire, tenir très ferme ce soldat corrompu. Notez que la plupart étaient des Irlandais, une race avec laquelle on est plus tenté de mollir.

L’inflexibilité nécessaire et plus qu’anglaise se trouva dans le jeune Wellington, né en Irlande, mais, dit-on, d’origine espagnole, sec comme ces hommes du Midi, vrais cailloux plus durs que le fer.

Il débuta par une défaite, ce qui l’encouragea ; telle était sa nature. Et avec cette résistance, chose contradictoire, il avait un instinct prompt pour la guerre, la chasse à l’homme. Dans ses premières lettres, on voit que, sans savoir encore les langues de l’Inde[107], il jugeait à merveille les choses du pays. Il fut de bonne heure le grand oiseau de proie, la funèbre et redoutable caricature que nous avons vue en 1815.

Si sévère de nature, il dut lui coûter fort de respecter ce système honteux qui était une séduction, un embauchage tacite par l’attrait de la corruption même. Mais aux moindres infractions à la discipline, son caractère se trouvait inflexible et inexorable. Si cette armée était comme une fête, une bacchanale, elle avait des intermèdes atroces, la potence et le fouet sanglant[108].

Notes in this chapter

Note 1 · Il y avait une grande diversité d’administration. Il paraîtrait qu’alors, dans les petits gouvernements indiens, les agents du prince s’arraNote 2 · Les Anglais ne font guère difficulté de dire eux-mêmes qu’ils ont tué l’Inde. Le sage et humain Russell le crut, l’écrivit. Ils ont frappé sNote 3 · Correspondance, t. III, p. 311.Note 4 · Correspondance, t. III, p. 359.Note 5 · Thibaudeau.Note 6 · Bonaparte s’était fait recevoir de l’Institut, section des Sciences.Note 7 · Mon père a entendu cent fois ces redites au courant de la conversation.Note 8 · La maison de Diderot n’existe plus. Elle vient d’être démolie pour élargir la rue, en faire un boulevard (boulevard Saint-Germain).Note 9 · L’escadre était de 14 vaisseaux de ligne. Elle portait 36 000 hommes.Note 10 · Encycl. Schnitzler, art. Institut d’Égypte, t. XIV, p. 751.Note 11 · Voy. les monuments de Ramsès II, dans Champollion, Lepsius, etc.Note 12 · Pour tout ceci, j’ai suivi (outre nos sources françaises, si connues) deux narrateurs orientaux, intéressants et instructifs. L’un est le syNote 13 · Gabarti, p. 72.Note 14 · Gabarti, p. 39.Note 15 · Paton, t. I, p. 189.Note 16 · Nakoula, traduit par Desgranges, 1839.Note 17 · Gabarti, p. 48, 60.Note 18 · Si l’on veut savoir ce que fut l’occupation française, il faut consulter Gabarti. Quelle que soit sa malveillance, il avoue (p. 71) que les Note 19 · Quelle pitié ! un seul juge de Calcutta, le président du tribunal suprême, nommé pour douze années, recevait, on l’a vu, par année quinze ceNote 20 · Gabarti, p. 132.Note 21 · Bonaparte juge de même ce moment de sa vie : « Ce temps que j’ai passé en Égypte a été le plus beau de ma vie ; car il en a été le plus idéaNote 22 · Nakoula, p. 99.Note 23 · Miot, p. 138, 162, 267.Note 24 · Larrey, p. 111.Note 25 · Dans l’ouvrage de MM. Reybaud, Marcel, etc., qui contient outre leur beau récit, mille choses utiles qu’on chercherait en vain ailleurs, on Note 26 · Mot de M. de Narbonne, cité par M. Villemain, Mélanges.Note 27 · Ce qui fit un tort immense à Bonaparte, c’est que lui-même renseigna ses ennemis sur sa détresse, le besoin qu’il avait de secours, etc. Sa Note 28 · Voy. les planches de Daniell, etc.Note 29 · Ces monuments de famille et de piété sont souvent fort touchants. A Agra, Shah Ichan, quittant cette ville pour Delhi, a fondé un délicieux Note 30 · Ce fait tout simple de cinquante-neuf marchands français réunis en club, selon la mode du temps, a été étrangement défiguré, sans doute par Note 31 · Sur la personne et la vie intérieure de Tippoo, voyez Mill, Wilson, Barchou de Penhoën, etc.Note 32 · Plusieurs fort confidentielles, indiquent ses brouilleries avec son père Hyder-Ali. Ces lettres fort courtes, et bien différentes sans douteNote 33 · Il avait pris le tigre pour emblème, comme l’animal le plus fort dans l’Inde. Ces tigres étaient promenés par la ville avec de petits capuchNote 34 · Sur ce personnage et en général sur les Mahrattes, voy. l’histoire si curieuse et si instructive de M. Grant Duff.Note 35 · J. Salmon, A Review of the war with Tippoo, 1800, in-8o. C’est un recueil de pièces. Mais, comment le 18 juin put-on savoir cela ? Je ne le Note 36 · Voy. Salmon, Appendice B. Ce fait si curieux ne se trouve que là.Note 37 · Voy. Mill, Barchou de Penhoën, etc. Cette armée de dix mille hommes, sous Lake et Wellington, avait une suite de cent mille hommes ; plus, fNote 38 · Grant Duff, l’historien des Mahrattes, qui vit ses lettres de cette époque, en fait la remarque.Note 39 · Wellington a toujours maintenu les châtiments corporels. A ceux qui, d’après l’exemple de la France, voulaient les supprimer, il a dit à la
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