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Histoire du XIXe siècle (volume 2/3)

LIVRE IV ANGLETERRE. — INDE. — ÉGYPTE 97-98 (continued 2)

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Cette corruption sévère, cette rigueur avec une telle connivence aux vices du soldat, exigeaient d’énormes dépenses. Et l’administration n’était guère moins dévorante que l’armée. La Compagnie mangeait, mais, pour se conserver son privilège, il fallait qu’elle fît manger aussi ses actionnaires de Londres de qui elle dépendait.

Ces trois bouches (compagnie, administration, armée), qui séchaient l’Inde à mort, avaient des faims terribles qui ne souffraient point le retard. Wellesley fut obligé de sortir des ménagements, des lenteurs de Cornwallis, il abrégea les formes, autorisa les zémindars, qui levaient l’impôt sur le paysan, à l’exproprier au moindre retard.

Pouvoir cruel. Ce paysan, ou ryot, que beaucoup d’Anglais raisonnables jugeaient le vrai propriétaire, Cornwallis l’avait fait simple fermier[109], et Wellesley le mettait à la porte.

Jusque-là, tout avait pu changer, les empires et les dynasties, tout excepté ce ryot, plus mêlé à la terre que l’antique bananier qui ombrageait sa cabane, mêlé par la vie, l’âme, les habitudes. Si même dans notre mobile Occident, l’expropriation est un fait terrible, souvent mortel, qu’était-ce dans l’Inde où l’existence est tissue de tant de pratiques locales !

Le zémindar, si favorisé des Anglais, pouvait donc chasser le paysan natif, appeler un étranger qui aurait tout à apprendre. La terre produirait-elle autant, et selon l’impatience de ce gouvernement terrible ? Le zémindar qui était jusque-là une sorte de seigneur féodal (j’en vois un, parent de Tippoo), ne tardait pas à s’ennuyer de cette terre chagrine qui devenait avare. Il eût voulu la vendre et s’en aller jouir à Calcutta, Delhi. Un spéculateur se présente, lui offre de le débarrasser de ce fief qui n’est plus qu’une place d’exacteur, toujours insuffisant pour le fisc affamé.

Comment le nouveau zémindar, hier commerçant, banquier de Calcutta, de Londres, pouvait-il, mieux que l’ancien, vrai fils de la contrée, savoir ce que le paysan peut supporter sans succomber. Dans la province de Madras, Thomas Munroë, un Anglais honnête et judicieux, dit qu’il fallait revenir à l’ancien système du pays, faire avec le paysan une estime de la moisson sur pied, estime que l’on jugerait par les registres antérieurs du village. Mais, pour faire tout cela, il fallait, que le collecteur sût davantage et les langues et les circonstances locales.

On n’y parvint pas ; l’on revint au malheureux système de la taxation par village, par zémindarie. Avec cette différence que le zémindar actuel, étranger au pays, souvent vivant à Calcutta, n’exploitait sa zémindarie que par des intermédiaires et sous-intermédiaires, une foule de vampires subalternes, et dans une complication difficile à surveiller.

Le paysan fuyait. Mais où ? Dans l’Inde antique, même sous le Mogol, le malheureux, sans terre, dépossédé, ce qui n’arrivait guère, avait une ressource, celle de se mêler aux foules que chaque prince ou rajah traînait avec lui. Un homme de plus dans ces foules ne comptait pas ; personne ne songeait à le repousser du banquet. Voir au Ramayana les foules innombrables qui suivent le roi, le bon père de Rama.

La ruine de chaque prince indien, c’est une table commune de moins pour le pays. Jusque-là on n’a pas compté. Mais avec les conditions ruineuses que l’alliance et la tutelle anglaise imposent aux princes, il leur faut bien compter. Et pour la première fois ils se voient nécessiteux, misérables.

Déjà la Compagnie, sous Hastings et Cornwallis faisait avec les princes ces traités qu’on peut dire d’épuisement, où leur imposant telle charge énorme (qui les ruinait), on les obligeait d’emprunter à des taux usuraires ; enfin, pour s’acquitter, ils cédaient leurs plus riches provinces à la Compagnie. Le prince indien livrait la moitié, les trois quarts de son domaine. Mais demeurait-il au moins maître du reste ? Nullement.

Ce long martyr commencé en 1801 par Wellesley sur le roi d’Aoude, dura un demi-siècle, jusqu’en janvier 1856, où le dernier souverain qui venait toujours réclamer à Londres, céda au désespoir, mourut. Il mourut à Paris. Je vois encore au lieu le plus gai, au boulevard Italien, défiler sous la pluie, dans la boue, son convoi, ses serviteurs en larmes. Rien de plus lamentable. Ce luxe indien, ces couleurs rose et jaune, mêlées d’or et d’argent, indignement souillées par notre hiver impitoyable, avaient l’effet d’une cruelle mascarade qui crevait le cœur.

Et combien plus funèbre encore de voir dans toute l’Inde ces tombeaux aériens où chaque pic élevé des montagnes garde un mort tout vivant, un rajah prisonnier dont l’héritage a été usurpé. Spectacle douloureux pour ce peuple qui, dans chacune de ces victimes royales, sent sa mort et la mort de l’Inde.

De bonne heure, au commencement du siècle, des masses de désespérés, des paysans expropriés, des serviteurs innombrables, que les rajahs dépossédés licenciaient malgré eux, ne savaient que faire. Plusieurs se mirent à la suite des armées, pillant le pays pour elles, et plus souvent à leur profit, et, formant à la longue des bandes, des armées de pillards.

A mesure que ceux-ci furent poursuivis, le pillage, la dernière ressource manquant, dans ces foules sans moyen de vivre, une contagion se déclara, un choléra moral, l’amour de la mort, et la charitable idée de faciliter la mort à tous. N’était-ce pas leur rendre service que de les aider à franchir ce passage, d’en supprimer l’angoisse des préparatifs et de le rendre aisé.

« Quel mort préférez-vous ? » disait-on à un ancien. « La plus prompte. »

C’est justement le bienfait que les apôtres de la mort se proposaient de répandre. D’ailleurs avec la métempsycose toute mort est provisoire.

Ce fut en 1810, peu après la vice-royauté des Wellesley et leur retour en Angleterre que l’on s’aperçut de l’existence des Thugs ou Phansigar, de ces étrangleurs aimables qui se chargeaient d’abréger le grand passage.

A la rencontre de plusieurs routes où se trouvait une fontaine, dans un beau bosquet comme ceux de Mundsoor (où se fit la première découverte des thugs), un doux compagnon de route, et souvent un pieux fakir accueillait le voyageur, s’intéressait à son voyage, à ses affaires, parlait des misères qui rendent sa vie insupportable, et puis, peu à peu s’approchant, lui lançait au cou un lazzo comme ceux qui, en d’autres contrées, aident à prendre un cheval sauvage. Puis, avec une contraction, ramenait le lazzo à lui, serrait bien… Et c’était fini.

Chez cette race faible, peu nourrie, la vie n’a pas grande résistance. Et plus d’un, s’il avait ressuscité, eût remercié peut-être l’adroit médecin, qui, avec si peu de façon, l’avait guéri de tant de maux.

Comme le médecin a droit à un honoraire du malade qu’il a guéri, le thug croyait avoir le droit de se porter héritier du mort. Mais souvent il lui laissait tout ce qu’il portait, se contentant du mérite d’avoir fait une bonne action.

Action hautement agréable aux divinités de la mort, Khali, Bowanie, etc.

« Dieux antiques, » disent les Anglais. Je le veux bien, mais jusque-là ils avaient marqué si peu qu’on n’en entendait point parler.

Wellesley quitta l’Inde en 1805, et Wellington, qui se maria, en 1806. Cornwallis revint dans l’Inde, mais malade, et il mourut. Les thugs tuèrent à leur aise jusqu’en 1830[110], où les réformes de Bentinck donnèrent quelque espérance. Plusieurs thugs avouèrent, épouvantèrent le pays de leurs révélations.

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