← Table of contents
Histoire du XIXe siècle (volume 2/3)

LIVRE PREMIER ANGLETERRE

Reading edition

CHAPITRE PREMIER LE PREMIER PITT. — LA GUERRE ET LES EMPRUNTS. — LE TRAITÉ DE 1763 A LIVRÉ LE MONDE AUX ANGLAIS.

Dans le premier volume de cette histoire du dix-neuvième siècle, nous avons exposé le dehors, la mise en scène du théâtre, mais pas assez encore le dessous, le dedans, ce qui se trouvait sous les planches.

Nous avons raconté les rapides succès de Bonaparte et l’effet d’éblouissement qu’il avait dès lors sur le monde. Effet interrompu par la levée du siège de Mantoue, et sa prostration personnelle, dont deux grands médecins, Masséna, Augereau, le remontent à Castiglione (4 août 96).

Paris crut que c’était la fin de la guerre. Mais non l’Europe, puisque en octobre, l’envoyé anglais Malmesbury dit à Paris que « la France ne pouvait espérer de paix, à moins de rendre tout : l’Italie, les Pays-Bas, le Rhin. »

Donc ces grandes victoires de Bonaparte ont eu peu d’effet. Tout lui reste à recommencer. Le déluge barbare qui sans cesse fond sur lui des Alpes ne peut être arrêté. A peine il vient à bout des Allemands de Wurmser, qu’il a sur les bras le torrent des Slaves et Hongrois d’Alvinzi. Ces brillants coups n’expliquent rien, si l’on ne se rend pas bien compte de la force lointaine qui, par des canaux peu connus, leur opposait sans cesse la vaillante barbarie du Danube.

Cette roue épouvantable avait son grand moteur à Londres, où Pitt, assis sur la masse docile des créanciers de l’État, professait, faisait croire l’axiome de Price : « Plus on emprunte et plus on est riche. »

Obscur et poétique mystère de richesse insondable !

L’or qu’on y puisait sans mesure allait fasciner ce monde héroïque et sauvage. Et tout n’arrivait pas : beaucoup restait à Bâle, chez un agent anglais qui, de là à Strasbourg, à Lyon, et surtout à Paris, soldait les traîtres et les espions, des Fauche et des Pichegru, etc.

Mais Pitt avait deux poches. De la seconde (étrange abîme) nous avons vu sortir à flots le torrent des faux assignats, chefs-d’œuvre de gravure, que Puisaye fabriquait, et qui, le jour, la nuit, lancés en France sur des barques légères, animaient, ravivaient incessamment l’incendie vendéen. En vain éteint par Hoche, il gagnait sous la terre. A Paris, à Lyon, et dans tout le Midi.

Combien de temps durerait ce grand mensonge en deux parties : l’emprunt illimité sans base, et le faux assignat ? C’est ce qu’il fallait voir. Était-ce au loin, par des succès en Italie, qu’on pourrait espérer d’arrêter la machine ? C’était l’idée de Bonaparte. Ou, par un coup hardi, traversant le détroit et secondant les Irlandais ? Ce fut l’idée de Hoche, sa tentative audacieuse.

Voilà le fait très simple et nu qui se passait à la fin de 96.

Mais on comprendrait peu, on serait même injuste sous tel rapport, si l’on ne remontait plus haut dans le dix-huitième siècle, si l’on n’expliquait bien ce que l’Angleterre, dans sa lutte contre la France et la Révolution, apportait de spécieux, et même de solide, à ce combat.

Sa haute légitimité remonte à 1688, où, pour l’avantage commun de l’Europe et du genre humain, elle combattit Louis XIV, la proscription des protestants, la révocation de l’édit de Nantes. Lutte si inégale qui réussit par la Hollande et par nos réfugiés. Les Anglais, fatigués, mêlés d’éléments étrangers, n’osèrent revenir à leur glorieuse république de 1649. Ils refirent une royauté, mais au minimum, et prise dans des petits princes étrangers, une race de basse Allemagne.

L’Angleterre, avec Georges Ier, Georges II, avec Walpole, tomba fort bas, sous le rapport moral. En 1750, elle croyait elle-même que, même au point de vue matériel, elle avait baissé. C’était l’opinion, après Walpole. En 1750, son successeur, le duc de Newcastle, adresse cette question à un médecin, le docteur Russell : « Pourquoi le sang anglais est-il si pâle et appauvri ? Quel remède ? » Russell, dans un beau livre que j’ai cité ailleurs[7], indiqua le remède : « La mer et l’action. »

L’action n’avait jamais cessé. Sous l’apparente paix de Walpole, un être inquiet avait toujours agi, erré, coureur de mers. Je l’appellerai Robinson (nom d’un livre immortel de 1719). Ce Robinson, vers le pôle Nord, pour son commerce d’huile, faisait l’immense massacre des cétacés qui, pendant tout ce siècle, a rougi la mer de sang. Au midi, à la faveur du traité de l’Assiento, il fournissait de nègres les Espagnols, et chez eux, malgré eux, le pistolet au poing, il commerçait, hardi contrebandier. En 1738, les Espagnols excédés mutilèrent un de ces drôles. De là une scène dramatique au Parlement, et une fureur d’autant plus grande que la vengeance promettait de beaux bénéfices.

J’ai déjà parlé de l’homme qui plaida cette cause avec un talent admirable et une vraie fureur, le premier des deux Pitt (lord Chatham)[8]. Après Walpole, le grand acheteur de consciences, l’Angleterre ouvrit fort les yeux en voyant tout à coup ce magique et sublime acteur, sincère et désintéressé, d’une passion réelle, comme l’acteur d’Athènes qui, jouant Électre, apporta sur la scène, non pas l’urne d’Oreste, mais l’urne de son propre fils. Ce grand Chatham, si naturellement furieux, avait l’élan colérique des Gallois, dont venait sa famille. De plus, il était né malade, toute sa vie, il eut un bourreau, la goutte. A chaque accès, ses cris étaient des accès d’éloquence.

Une vieille dame, Sarah Marlborough, qui haïssait la France, fut charmée d’un jeune homme qui paraissait si enragé. Elle crut y reconnaître son fils et elle le fit son héritier.

Mais il n’avait qu’une passion, la colère. Et, de haut, méprisait l’argent. Quel spectacle pour les Anglais après Walpole ! Ils ont des moments de grandeur. Ils trouvèrent cela beau, furent charmés de lui voir rendre une grosse place qu’on lui avait donnée, charmés de l’entendre parler contre ceux qui toujours prêchaient pour le Hanovre, le patrimoine du Roi. En cela, il semblait tourner le dos au ministère. C’est ce qui l’y porta. A reculons, il n’y alla pas moins. Les Anglais étaient furieux de quelques succès de la France. Il fallut par deux fois que le roi, malgré lui, nommât et renommât ministre celui qui représentait le mieux la colère nationale.

L’ennemi de Pitt, Fox Holland, le fit lui-même rappeler. En 1757, il fut premier ministre, malgré le Roi et l’aristocratie. L’engouement des Anglais pour leur grand avocat fut tel, que l’insuccès qu’il eut d’abord, loin de les décourager, les piqua, les attacha à lui. Il est vrai que ce furieux avait de très nobles éclairs qui lui illuminaient l’esprit. Il en eut un très beau, de haute et ferme raison, quand, mettant sous ses pieds la vieille antipathie des Anglais pour les Écossais, il dit magnanimement que ces belliqueux montagnards n’étaient point des ennemis. Ils ne voulaient que guerre ; eh ! bien, il fallait leur donner des armes, les employer en Amérique. Dès ce moment, en effet, ils changent, et combattent pour l’Angleterre, même contre leurs anciens amis les Français.

Il dit ensuite une chose qui réussit : « Il faut conquérir l’Amérique en Allemagne. » A force d’argent, soutenir Frédéric, ce petit roi qui, à travers sa meute d’ennemis, pourrait peut-être l’emporter sur la France de la Pompadour. Hasardeuse pensée que l’événement justifia. Seulement ce fut la porte par où l’Angleterre se lança dans la voie des guerres par subsides, dans la voie des emprunts, chargeant toujours la dette, et d’avance écrasant la génération à venir. Plusieurs ne croyaient pas au succès. « Le crédit, disaient-ils, ne pourra pas se soutenir sans des succès constants et des victoires sans fin. A cela quelle solution ? Faire banqueroute, ou conquérir le monde ! »

C’est ce qui arriva. La France, en 1763, par le traité de Paris, laissa d’une part les Indes, de l’autre l’Amérique.

C’étaient deux mondes. Et pourtant Pitt n’était pas encore content d’un tel traité. Quand il apprit le Pacte de famille, notre traité avec l’Espagne, il voulut recommencer la guerre, la faire aux Espagnols.

Cette fureur d’aller de guerre en guerre en employant l’épée des autres, et s’obérant de plus en plus, fut punie lorsque l’Amérique refusa de s’épuiser en fournissant toujours. L’avis de Pitt était qu’on la calmât à tout prix. Mais ses conseils ne purent empêcher la séparation.

Il la vit s’accomplir, ce qui l’acheva. Depuis deux ans, il était maniaque, et il avait cent caprices bizarres. Il s’était laissé faire pair et comte de Chatham, ce qui lui ôta (suprême douleur) le cœur du public, confondit dès lors ce grand citoyen avec un groupe fort peu populaire, ceux qu’on appelait ironiquement les amis du roi. Parti intéressé qui avilissait l’Angleterre, ne connaissait ni communes, ni Pairs, ni Whigs, ni Tories, mais uniquement le roi.

Tout à coup, à la fin, Chatham remonta. Ce grand acteur, d’autant meilleur acteur qu’il était à la fois calculé et sincère, s’arrangea pour avoir devant le parlement une scène de colère héroïque, où peut-être il espérait mourir en défendant l’honneur national, et détournant l’Angleterre de reconnaître l’indépendance américaine. La mise en scène fut superbe. Il s’avança, la mort sur le visage, soutenu par son second fils de dix-neuf ans (William Pitt), s’emporta, parla longuement, retomba dans les bras de son fils. Ce fut la fortune de celui-ci, plein de mérite au reste. Si différent qu’il fût du grand Chatham, il fut consacré par cette scène, et on le vit toujours dans l’ombre du héros.

La bienveillance fut extrême pour lui. Ses futurs adversaires, Fox, Burke, l’accueillirent, le vantèrent, l’exaltèrent. Il était fort précoce, et, sous de tels auspices, il put impunément montrer une fierté où l’on crut reconnaître la grande âme de son père. A vingt-deux ans, il déclarait qu’il n’accepterait de place que dans le ministère, et déjà, à vingt-cinq, il fait autorité dans le parlement.

Il fallut bien du temps pour voir que, sous plusieurs rapports, il différait fort de Chatham ; souvent il fut son contraire. Cela ne choqua pas, et parut naturel. L’Angleterre avait changé elle-même ; une autre génération avait succédé.

CHAPITRE II UNE NOUVELLE ANGLETERRE. — LE MÉTHODISME. — LA SAINTE BANQUE. — L’ÉGLISE. — LE JEUNE PITT.

Ce qu’il y eut d’original dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, c’est que, vers 1750, au moment où elle allait prendre sa grande expansion dans le monde qu’abandonnait la France, au moment où l’impulsion de Chatham la lançait, pour ainsi dire, dans l’infini, à ce moment, elle éprouva en elle un mouvement tout contraire à cette expansion, une sorte de contraction. Par un contraste admirable, tout en embrassant le monde du dehors, elle fit effort pour concentrer sa force propre, sa native énergie.

Cela fut instinctif sans doute. Mais la volonté ajouta beaucoup à l’instinct. Qu’un peuple ait fait si à propos de telles modifications sur lui-même, c’est une chose singulière qu’on voit rarement dans l’existence libre et bien plus calculée d’un individu.

Il faut dire que, si l’Angleterre présenta ce miracle d’une certaine réforme morale, accomplie au moment de sa grande action extérieure, ce miracle s’explique non seulement, par ce qui restait de l’élément puritain toujours subsistant en dessous, mais encore et surtout par le retour au principe qui est le fonds même de l’Angleterre. Ce principe qui avec tant de force fut manifesté dans Cromwell et la révolution de 1648 était bien antérieur. Nous le trouvons, même avant le protestantisme, en 1400 chez les Lancastre et chez leur héros, Henri V. — Les Tudors, en 1500, les Stuarts en 1600, apportèrent des éléments tout contraires à ce fonds. Il reparut avec l’exaltation fanatique des covenantaires et de la république vers 1650, et obstinément encore, vers 1750, moins violent, mais austère d’apparence (même de fonds, en grande partie) dans les disciples de Wesley et dans les méthodistes, moins farouches que leurs pères les puritains, et beaucoup plus mêlés aux affaires, au commerce, à tous les intérêts du monde.

En face de la grande propriété territoriale, s’était élevé, sous Guillaume le Hollandais, le parti de l’argent, de la bourse, la banque, qui de plus en plus pesa dans les affaires, et, dans sa rivalité avec les lords, les grands évêques, eût bien voulu aussi arriver aux places de l’Église et à son budget monstrueux. Les puritains s’étaient tenus écartés de cette mine d’or, en refusant la condition qu’on leur faisait de jurer les 39 articles de l’Église Anglicane. Les fils des puritains furent moins sévères. Vers 1733, commença la prédication de ce saint plus avisé, le célèbre Wesley. Il réfléchit au tort que ce scrupule faisait à l’Église, qu’il fermait aux plus dignes, aux hommes de Dieu. Lui-même fort désintéressé, il permit aux siens les affaires, les richesses, qui pouvaient tellement augmenter l’influence du bon parti. Il ne leur fit pas reproche de jurer les 39 articles, et par là d’avoir place au grand banquet de l’Église établie. La Bible nous dit elle-même que les patriarches se faisaient peu de scrupules d’emprunter et de prendre aux impies leurs idoles d’or, qu’ils savaient faire servir à un meilleur usage. Ainsi le monde des affaires, de l’argent, de la banque, eut de plus un accès aux richesses de la grande Église. Mais pour montrer que c’était malgré eux et pour Dieu seul qu’ils franchissaient ce pas, ils suivirent autant que possible les habitudes sévères de leurs familles en tout le reste, firent hautement la grimace à l’argent, montrant que, quoique riche, on pouvait être pauvre d’intention, tenir l’argent au coffre, mais éloigné de l’âme.

L’argent venait à flots. Les saints banquiers inspiraient confiance. L’Europe, effrayée par les guerres, attirée par les emprunts de Chatham, et charmée de placer son or dans la sûreté de la grande île, l’entassait dans les mains respectables de la pieuse banque, obligeait celle-ci de recevoir et d’encoffrer.

Tout affluant aux mains de cette classe bien aimée de Dieu, son puritanisme de forme (voulu et calculé, mais non pas faux) fut imité, compté parmi les moyens de parvenir, et devint le ton général. De là les beaux et singuliers romans de Richardson, tant admirés, si peu compris. Les jeunes miss, qui jusque-là (dit Walter Scott), lisaient à l’aventure les pièces scabreuses du temps de Charles II, non moins naïvement, crurent ne pas pouvoir s’établir si elles ne parlaient le jargon dévot de Paméla.

Ce qui montre le bon sens de l’Angleterre et la raison parfaite qu’elle gardait, c’est qu’avec ces tendances et ces apparences spirituelles, elle fit une réforme qui paraissait contraire, fort matérielle, en ses habitudes. Un peuple, alors de dix ou douze millions d’âmes, à qui Dieu mettait tout à coup le monde sur les bras, et l’Amérique, et l’Inde, et l’immensité de la mer, sentit vivement le besoin d’être fort pour recevoir cette manne énorme qui lui venait. C’est pour répondre à ce besoin que Bakewell vers 1750 inventa la viande. Jusque là les bestiaux étaient élevés surtout pour le laitage. Le régime de la viande obtient faveur, remplace le lait fade dont les pâles Pamélas s’alimentaient au détriment de leur enfant. Ce fut une révolution rapide. Toute la jeunesse nourrie de viande désormais, par une éducation nouvelle est lancée dans la vie. L’écolier peu captif des écoles, qu’il quitte à quatorze ans (moins les nobles enfants d’Oxford), entre de bonne heure dans l’action, par le commerce, la mer, les Indes.

Voilà donc, au milieu du siècle, deux changements à la fois dans les mœurs et les habitudes. La Bible domine tout. Mais la situation commande. Pour y suffire, pour recueillir tant de bienfaits de Dieu, il faut à tout prix que l’Angleterre se fortifie.

Que fera l’Église établie ? Ses évêques grands seigneurs, jusque-là si bouffis, en présence des bénéficiers inférieurs d’une apparence si pieuse, ne purent rester, comme ils étaient, de purs lords ; ils prirent, à contre-cœur, des formes plus ecclésiastiques. De là cet étonnant mélange de vertus fausses et vraies, de sainteté doublée de mondanité et d’orgueil, de douceur irritée, amère. Mélange singulier, d’autant plus équivoque que le bien est tellement incorporé au mal qu’on ne peut jamais dire, que tout soit faux.

Le grand Chatham, the great commoner, l’homme des Communes, sous sa colérique éloquence, savait tout aussi bien que le rusé Walpole que l’Angleterre, avec sa triplicité idéale, vantée par Blackstone et par Montesquieu, l’Angleterre était simple : la Couronne, l’Église et les Lords, — les Lords, l’Église et la Couronne. On déguise plus ou moins la prédominance du roi ou de la reine, mais la royauté donne les hautes places, la pairie, les plus gras évêchés du monde. De plus, la Couronne est un mythe ; cela ne se discute pas. Le roi est le roi, l’oint du Seigneur ; il est l’Église même en son principe. Ce qu’il y a de plus ferme, c’est le roi, l’Église établie.

En 1755, quand Chatham eut son second fils (le célèbre Pitt), il était au plus haut, bien loin encore de l’état d’enfance maladive où il tomba dans ses deux dernières années, et où il devint l’homme du roi. Mais déjà pour ce fils, où il mettait ses espérances plus qu’en l’aîné, il voulut qu’il fût élevé par l’Église établie, solide et plus royale que la royauté même. Il confia l’enfant à un prêtre, le docteur Tomline, que plus tard il fit évêque de Winchester. Ce révérend a écrit la vie de M. Pitt, que j’ai constamment sous les yeux[9]. Il fut son précepteur, son secrétaire et son exécuteur testamentaire. Il ne quitta point son élève et put témoigner de tout son mérite. Point de légende plus sûre et plus suivie de la naissance à la mort.

Certaines vertus coûtèrent peu à Pitt sans doute ; fils d’un malade, et malade souvent lui-même. Il ne résistait aux affaires, aux nuits si fatigantes du parlement qu’en buvant un peu, sans excès. Du reste, admirablement pur, il a passé toute sa vie entre son précepteur l’évêque Tomline, et vers la fin, une demoiselle, sa nièce Esther Stanhope, qui lui servait de secrétaire.

Dans le beau portrait de Lawrence, dont le musée de Versailles a une copie excellente, il a quarante ans, c’est-à-dire qu’il est assez près de sa mort. Il est rouge, et, pour l’ennoblir, le peintre habile lui a mis un fort bel habit mordoré. Il est un peu commun ; on dirait de race marchande, et l’on se souvient involontairement que son bisaïeul, le premier Pitt connu, ne l’est que pour avoir vendu un diamant au roi de France. Il y a dans l’ensemble de cette figure je ne sais quelle fausse enfance. Enfance colérique et bouffie. On l’appelait volontiers angry boy.

Gallois par ses aïeux paternels, il était par sa mère fin Anglais, et parent des Temple. Il eut l’éducation classique, pesante, des docteurs anglicans. Beaucoup de grec. Et les historiens écossais. Mais point Gibbon, qui sans doute ne plaisait pas à son évêque.

On voit que, de bonne heure, son éducation ecclésiastique porta ses fruits ; il sut parfaitement le manège des prêtres et pratiqua leurs adresses politiques. Il se garda d’entrer dans l’opposition, mais il glissa parfois des propositions populaires, modérées, innocentes, qui ne pouvaient déplaire au roi. Il parlait vaguement de réforme parlementaire, sans pousser dans ce sens contre l’aristocratie. D’autre part, il refusa de s’allier à lord North et aux Amis du Roi, ce qui lui eût ôté pour l’avenir toute popularité ; il avait vu son père baisser dans l’opinion dès qu’il inclina dans ce sens.

Je ne donne pas la vie de M. Pitt. C’est là qu’à travers mille longueurs on peut étudier les finesses du menuet parlementaire qu’il dansa parfaitement. Toujours un peu raide d’attitude, mais habile pour sauver tels mouvements obliques dans un ingénieux balancement qui trompe l’œil, semble incliner vers la gauche sans quitter la droite, et reste souple en paraissant raide, ne singe point les caricatures doctrinaires imitées de la cravate de Saint-Just, du col empesé de Calvin.

En M. Pitt l’homme politique avait mille mérites de détails, et l’homme privé toutes les vertus. Je ne suis pas de l’avis de Joseph de Maistre qui dans ses Lettres le juge médiocre. Mais, comme l’indique le portrait de Lawrence, il avait un masque de tartufe rose et bigarré.

Un homme grave et hautement estimé, lord Grey, dans sa jeunesse, peut-être emporté au delà des bornes, a dit un mot terrible : « M. Pitt n’a jamais proposé une mesure que dans l’intention de tromper la Chambre. Dès son début, il fut apostat complet, déclaré. »

CHAPITRE III LE BILL DE L’INDE, 1783. — PITT RÈGNE MALGRÉ LE PARLEMENT.

M. Pitt resta dans un douteux nuage jusqu’à la fin de la guerre d’Amérique, brillant au parlement d’un doux éclat, comme un jeune homme sage et de grande espérance, dans une position non tranchée qui le laissait disponible pour tout. On pouvait croire encore qu’il suivrait la voie de son père, la grande voie populaire. Mais alors des circonstances violentes, imprévues, déchirent le voile et percent le nuage. Pitt paraît ce qu’il est, le contraire de Chatham. Il est resté tel, sans retour.

C’était le moment décisif où le roi, dont l’obstination avait retardé si longtemps la paix d’Amérique, se vit abandonné de tous, même de son ami et ministre lord North qu’il avait si longtemps traîné malgré lui dans la voie de la guerre. North, en péril, quitta le roi et se réfugia près de Fox dans l’opposition[10]. C’était la victoire des Communes, la défaite de la Couronne, si, par un coup hardi, le roi ne mettait la constitution au grenier avec les vieux meubles. Un homme sensé ne l’eût pas fait. Il aurait respecté la religion politique de l’Angleterre, n’eût pas sorti la royauté du nuage protecteur dont jusque-là tous les partis étaient d’accord pour la couvrir. Fox ne devinait pas que ce sacrilège le roi même le ferait contre le roi. Fox, faisant la paix, voyait toute la chambre pour lui, et crut que le pays tout entier était derrière, tout prêt à soutenir la chambre et la constitution.

Cela parut douteux au petit Pitt, qui jugea l’Angleterre au vrai, comme elle était, beaucoup plus royaliste qu’elle ne le savait elle-même. Quand Fox lui offrit une place dans ce ministère odieux à la Couronne, il se garda bien d’accepter. Il eut raison. Ce ministère dura neuf mois à peine (1783, 2 avril 12 décembre). Fox se coula lui-même par une tentative hardie et honorable.

La conquête de l’Inde, où l’audacieux Clive avait si aisément remplacé notre Dupleix, fut un mal pour l’Angleterre autant qu’un bien. Ce pays magnifique, une vraie partie du monde, vaste comme l’Europe, était riche en art, en or et en diamants, en luxe délicat, mais aussi (il faut le dire) en maladies contagieuses. Et c’était peu de chose, comparé à l’infect chaos d’une administration livrée au désordre, aux hasards confus d’une grande Compagnie de marchands. La barbarie carthaginoise, celle des Gênois en Corse, etc. était sans doute fort éloignée du caractère anglais ; mais on a souvent remarqué que les Anglais, gênés chez eux et se respectant fort, sont d’autant plus sujets à s’abandonner en voyage et sans doute bien autrement dans un pays si lointain, si peu surveillé. Le vaillant Clive, déjà, avait eu un procès monstrueux, où l’Angleterre (embarrassée entre l’honneur et le profit, entre ses mœurs et sa conquête) s’était vue au moment de pendre le héros qui lui donnait un monde. Clive satisfit à l’honneur. A la fin de son long procès, objet de l’universelle réprobation publique, qui lui attribuait les crimes de tous, il fut absous, mais se jugea lui-même, mourut, en quelque sorte se tua (1763).

Malgré l’absolution, ce procès fit honneur à l’Angleterre, qui, n’osant se montrer juste, fut sensible du moins, et embarrassée de la chose. Mais, ensuite, la peste morale redoubla étrangement. Ce fut comme aux Indes dans les années où le déluge des moussons n’a pas balayé le pays, les jongles immenses, qui reçoivent tous les tributs infects des torrents, surtout le bas Gange, une mer, comble d’ordures et de cadavres, tout cela exhale le choléra avec une terrible odeur de mort. Il en fut ainsi vers 1784, lorsque Warren Hastings, le premier gouverneur royal, revint des Indes. Malgré son adresse et ses mérites administratifs, la Compagnie elle-même, sans parler des pauvres Indiens, le poursuivait d’accusations terribles, d’avoir, sans autorisation, fait la guerre, exterminé un peuple, et de plus, par un affreux procès qui ne fut qu’un assassinat, rendu les Anglais exécrables à ce monde de cent millions d’hommes.

Cette odieuse odeur de mort qui venait des Indes émut terriblement.

Fox, avec l’intrépidité d’une âme chevaleresque, osa, au moment de son triomphe, entreprendre ce grand balayage, et crut être suivi. A la tête d’une majorité énorme, il entreprit de soumettre ce chaos de l’Inde à la loi. Il avait avec lui Francis, l’auteur des lettres de Junius. Cet ancien pamphlétaire revenait de l’Inde, malade d’indignation. Fox, d’après son avis, proposa un bill qui aurait jeté du jour dans ces étables d’Augias, jusque-là si obscures. Le parlement s’y serait ouvert une fenêtre pour y mettre l’air et la lumière. Il y eût mis sept curateurs pour surveiller la Compagnie ; curateurs que le roi n’aurait pu révoquer que sur une adresse du parlement.

On aurait tranquillisé l’Inde, en renonçant à s’agrandir, c’est-à-dire à spolier les princes indiens.

Fox, ministre de la Couronne, propose cela. Mais, spectacle inattendu ! c’est la Couronne, le roi qui travaille contre, se déclare contre son ministre. Le roi écrit aux pairs, sans détours ni ambages, que quiconque votera pour son ministre est son ennemi personnel. Les pairs rejettent le bill.

Ainsi ce voile religieux qui mettait le roi derrière un nuage, le rendait invisible, impeccable (n’agissant que par son ministère), c’est le roi même qui le déchire, et brutalement, comme un fou, s’expose en chemise.

Tout est permis aux fous. Celui-ci se moque de la chambre, ne s’informe pas de la majorité qui est pour Fox et pour la loi. Et il risque cela dans l’affaire la moins excusable, la plus scabreuse de profit et d’argent, qui lui ouvre une foule de places à donner, de sorte que désormais la Couronne apparaît cyniquement appuyée sur ces deux corruptions électorales : le grand budget des places de l’Église et celui des places de l’Inde.

Audace qui épouvante au moment où la Couronne, vaincue par la chambre, paraissait au plus bas !

Trouvera-t-on un homme assez désespéré pour suivre ce fou qui marche sur les toits ? Il y faut quelqu’un de leste. La jeunesse intrépide en est seule capable sans doute, si la prudence, les scrupules ne l’arrêtent pas. M. Pitt, si jeune, avec son teint de rose, d’enfant, de vierge, suit le roi par ce chemin cynique et dangereux, dont plus qu’un autre il aurait dû, ce semble, avoir horreur. C’est justement la voie contraire à celle de son père. Où est-elle la belle séance, si glorieuse pour lui, la grande scène patriotique où il soutint Chatham mourant dans ses bras, où l’on augura tant du jeune homme ? démentir à ce point Chatham et toute sa tradition de famille, cela rappelle l’ambitieuse Tullie qui, pour aller au trône, n’arrêta pas son char, le fit passer sur le corps de son père.

Il faut croire que le maître de Pitt, Tomline, avait bien cuirassé son cœur. L’évêque conte la chose simplement, sans être embarrassé : « Ce fut, dit-il, le seul événement qui, à ma connaissance, ait jamais troublé le repos de M. Pitt, bien qu’il fût en bonne santé. »

« En effet, dit M. Lewis[11], il se croyait noyé, enfermé par les eaux » d’une inondation, quand, devenu ministre, sa réélection à la chambre fut proposée et qu’il y eut un immense et unanime éclat de rire.

Tout autre se fût découragé, eût reculé devant la majesté simple de la constitution. A toutes ces voix ironiques qui lui disaient : « Retirez-vous ! » il répondit : « Je reste, pour défendre le privilège du roi, qui seul peut nommer les ministres. »

Quoi ! gouverner sans les Communes et sans la nation !… C’était enfiler le chemin des précipices, celui de Charles Ier, de Jacques II.

Voilà ce que tout le monde eût dit, ce qu’il ne se dit pas. Chose incroyable ! comment cet homme si jeune avait-il déjà ce secret honteux, savait-il la profonde corruption du cœur de l’homme, ses étranges et soudains retours ?

Georges, tout fou qu’il était, fut fort effrayé ; il songeait à se retirer en Hanovre, disait peut-être comme son aïeul Georges Ier : « J’en serai quitte pour mes ministres, dont ils couperont la tête. »

Pitt, bien plus corrompu, jugea qu’on s’arrangerait, qu’une nouvelle élection amènerait des hommes plus souples, — un peu fâchés d’abord, mais réconciliables. — Cette question de l’Inde qui semblait un péril, il jugea froidement que c’était un appât[12].

Ce fait bizarre et singulier d’un roi, vaincu en Amérique, vaincu dans le parlement, qui se moquait du parlement, le renvoyait chez lui, et semblait mettre à néant la fameuse constitution, était une témérité pire que toutes celles des Stuarts. L’Europe crut au naufrage, à la submersion de ce pays paisible, lorsqu’elle le vit mettre l’Inde aux pieds du roi, et celui-ci nommer pour vice-roi son aide de camp Cornwallis.

Personne alors ne savait que l’Angleterre est un vaisseau vivant qui, en cas de besoin, se dirige et échappe. Une foule d’intérêts privés sont là pour venir au secours, pour sauver du moins les apparences et faire que le vaisseau, avec telle avarie, n’enfonce pas et même marche fièrement.

C’est ce qui arriva. Dès le moment qu’on vit la Couronne péricliter et le grand mât du navire menacer, une foule d’hommes intelligents vinrent à la rescousse, et, dans leur propre intérêt, aidèrent à la manœuvre. Là, les Anglo-Indiens, les nababs, comme on disait, furent admirables, travaillèrent vigoureusement pour M. Pitt et pour le roi. La Cité s’émut fort, et tous les gros capitalistes. De sorte que Pitt put dire à Fox qui avait le parlement, la loi et la constitution : « Moi, j’ai la tête de la nation, la plus respectable Angleterre, la Cité, le Roi et les Lords. »

CHAPITRE IV LE ROI BRISE LE PARLEMENT. — PROCÈS ET ABSOLUTION D’HASTINGS. — 1785-95.

Derrière ce grand procès, entre le roi et le parlement, entre le roi et la constitution un autre allait venir dont on ne parlait pas encore, mais qu’on voyait à l’horizon, et qui, je crois, intéressait autant, partageait en deux armées contraires toute la banque de Londres et Calcutta, le procès d’Hastings, le gouverneur des Indes. Cet homme adroit, malgré les charges graves qui pesaient sur lui, avait plu extrêmement à Georges III et à beaucoup de gens intéressés à ce que toutes ces affaires mal odorantes de l’Inde fussent traitées avec des ménagements convenables par une nouvelle chambre, plus discrète, et non pas ventilées indécemment par les bruyants amis de Fox.

Il y avait à Londres un banquier anglais de Calcutta, certain Benfield, qui, jadis simple petit commis, avait si bien fait ses affaires, qu’il avait pu (disait-il) prêter à la Compagnie quarante ou cinquante millions. Cet homme, avec ses amis, travailla habilement, vaillamment l’élection du nouveau parlement et se mit si bien près de Pitt, que la Compagnie des Indes prit peur et n’osa plus nier cette dette honteuse de cinquante millions. Dès qu’on la reconnut, cette dette, elle grossit de maintes et maintes choses. On en ajourna l’examen. Il était fort essentiel qu’il ne se fît jamais que par des gens amis, un peu myopes, qui ne regardassent pas de près. Cette myopie dura d’abord pendant vingt ans jusqu’à la mort de M. Pitt, jusqu’en 1806. Mais alors, au milieu du grand combat européen, on avait autre chose à faire. On ne s’en avisa qu’après Waterloo, en 1815, lorsqu’on eut du loisir. Et alors, au bout de trente ans, on s’aperçut que la fameuse dette était fausse, ou du moins étonnamment surfaite, ne montant qu’au vingtième de la somme réclamée et payée !

Ce grand mystère était-il un mystère ? Il avait dû être connu de l’administration et de beaucoup de personnes. Mais, pendant trente ans, on avait jugé qu’il était prudent de se taire, d’ajourner cette révélation peu agréable à tant de gens considérés.

L’habile électeur, ce Paul Benfield, l’élection faite et une chambre passable installée, retourna tranquillement à Calcutta, comptant sur Pitt et sur l’empressement qu’il mettrait à donner aux Indes une administration discrète, toute royale, toute ministérielle, qui ferait les choses sans bruit, perpétuerait la nuit et le silence.

En effet, M. Pitt reçut avec confiance et fit accepter à la nouvelle chambre le plan que lui fournit un ami de Benfield, Richard Atkinson. Ce plan remettait l’Inde au roi en toute chose politique, et à un bureau de contrôle qui siégerait à Londres de par le roi. Aux Indes, le gouverneur du roi aurait un grand pouvoir, une grande liberté d’action. Le roi passa ce grand pouvoir à son aide de camp Cornwallis.

Cette nomination étonnait d’autant plus qu’à ce moment venait de débarquer à Londres la preuve vivante du danger qu’il y avait à constituer aux Indes cette espèce de roi. Le dernier gouverneur, Warren Hastings, débarquait tout chargé des accusations de la Compagnie et de celle des cent nations de l’Inde. De sorte qu’on proposait d’épaissir les ténèbres au moment où l’on apercevait les maux, les ulcères effroyables qu’elles n’avaient pu cacher tout à fait.

On croyait que sous Georges l’honnête roi, sous la morale dynastie de Hanovre, Hastings, mettant le pied en Angleterre, pourrait fort bien être arrêté. Il le fut, mais seulement, par un charmant accueil du roi qui, ravi de voir un homme si fin, dit : « Ce drôle est bien adroit ! que de gens me parlent pour lui ! Si je le faisais ministre ? »

Ce n’était pas l’avis de M. Pitt. Cette turpitude royale le fit rougir. Et alors, chose inattendue, il joua supérieurement le menuet parlementaire dont j’ai parlé, se rapprocha de Fox, de ceux qui accusaient Hastings, mais fort modérément, voulant bien qu’il fût accusé, écarté des affaires, mais qu’il le fût faiblement et que le procès avortât.

Avortement peu vraisemblable. Hastings, arrivait remarqué, et on peut dire, traîné, happé, par ce terrible dogue Francis, qui ne lâchait pas prise, le tenant par mille preuves. L’éloquence colérique de Burke allait en profiter et donner au procès un éclat effroyable dans toute l’Europe. Fox, précipité du pouvoir, trouvait dans ce procès une revanche, et, de plus, un triomphe d’humanité. Son grand cœur avait entendu les soupirs et les pleurs du pauvre monde indien, et le voyait venir, les mains jointes devant l’Angleterre.

Le jeune Pitt aimait l’ordre, et, sans son intérêt électoral et son rôle obligé de serviteur du roi, il eût suivi la voie de son illustre père qui, sur cette question, se décida magnanimement contre ses intérêts. Quand le conquérant Clive vint voir Chatham à Londres et proposa que la Couronne et les ministres prissent le gouvernement de la conquête, Chatham répondit, non en ministre, mais en grand citoyen : « Si la Couronne avait un revenu si considérable, cet agrandissement du pouvoir royal serait contraire aux libertés publiques. »

M. Pitt, tout au rebours de son père, accepta cet agrandissement et le pouvoir immense qu’eut dès lors la Couronne de donner les emplois dans l’Inde. Il devait, par pudeur, se détourner d’Hastings ; mais il ne pouvait que favoriser en dessous un homme si utile qui avait fait dans l’Inde la révolution la plus avantageuse aux natifs anglais contre les indigènes, en donnant toutes les places aux premiers et ouvrant cette riche mine à la corruption électorale.

Avant Hastings, l’Inde était déjà une ressource pour les familles, pour les cadets qu’on y envoyait de bonne heure. L’enfant, parti tout jeune, pouvait, sous l’abri de la Compagnie, faire un peu de commerce, en s’associant un homme du pays, un adroit Banian. Mais cela ne menait pas loin. Au contraire, Hastings réservant aux Anglais toute place lucrative dans l’administration, dans l’armée et la judicature, donnait des postes fixes et une assiette aux jeunes émigrants. Le cadet bien placé n’avait qu’un tour à faire en Angleterre pour se marier convenablement dans une bonne famille, qui l’épaulait et le portait plus haut. Toute maison qui avait des cadets et des filles, se sentait fortement liée par le patronage d’Hastings qui leur rendait possible leur établissement.

M. Macaulay, un homme très fin, ne justifie pas Hastings, mais il montre combien de personnes aimables et respectables faisaient des vœux pour lui. Il montre, au début du procès, la foule de dames vertueuses et charmantes, qui s’intéressant à cette cause, vinrent à l’ouverture du procès, et même pour ce jour mirent leurs plus beaux diamants. L’accusé, visiblement homme d’esprit et distingué, par son extérieur favorable réfutait, même sans parler, tant d’accusations monstrueuses. Mais l’impression devint tout à fait bonne quand il raconta l’histoire, si bien imaginée, vraisemblable après tout, de son premier point de départ : « Fils d’une famille ruinée, il avait vu le modeste château de ses pères passer par adjudication à l’étranger. Il s’en éloignait lentement, quand parvenu à une colline, il se retourna, et vit, les yeux humides, la maison et son pleasure ground dans les teintes suaves, le sourire du couchant ; il fut touché au cœur, et il se jura à lui-même de revenir et de racheter à tout prix le manoir paternel. »

Que de beaux yeux pleurèrent en entendant cela ! Et combien d’hommes mêmes cachaient leur émotion ! Il avait touché la vraie fibre anglaise. Et l’on comprit très bien qu’il avait dû faire l’impossible pour atteindre ce but. Plus d’un, dans cette grande foule, put se dire : « Moi, je ne vaux pas mieux. Et pour cela, qui sait ? j’aurais pu faire autant, et pis ! »

On se souvient du mot de Henri de Lancastre (Henri IV), quand de l’exil il revint en Angleterre. — A Richard II qui dit : « Que voulez-vous avec tant d’hommes d’armes ? — Moi, rien, répond Lancastre, sinon reprendre le manoir et la terre de mes pères. » Ce mot frappe tout le monde, toute l’Angleterre suit Lancastre, et il est forcé d’être roi.

De même Hastings, en appelant ainsi aux sentiments les plus forts des Anglais : la propriété, le manoir, les souvenirs de famille, eut tous les cœurs pour lui. Les cent millions d’Indiens furent oubliés.

Au reste la chambre des Communes, en renvoyant l’accusation aux Pairs, avait eu soin d’en retirer une chose trop odieuse, terrible, un grand crime individuel. C’est le seul acte, je l’avoue, qui aujourd’hui encore rende implacable pour cet homme, et c’est aussi surtout cet acte que les biographes ont pris soin d’atténuer.

Hastings était arrivé au pouvoir avec un système tout différent de ses prédécesseurs. Notre Dupleix, avait vu deux choses que n’aperçurent pas les Anglais : que les femmes de l’Inde peuvent y prendre un grand ascendant (il y parut bientôt quand une femme gouverna vingt années les tribus belliqueuses des Mahrattas) et que les Européens pourraient, par des mariages, tourner cet ascendant à leur profit. Dupleix épousa une dame de l’Inde qui en savait tous les dialectes et qui correspondait pour lui avec tous les rajahs. Les Anglais comprirent peu cette habileté. Clive, un simple commis marchand qui s’éleva uniquement par sa vaillance et son audace, était un homme rude. Mais à travers cette babel de langues et de mœurs inconnues, tout un monde d’affaires difficiles, il eut le bon sens d’employer les musulmans de l’Inde, énergiques et intelligents, plus graves que les Indiens proprement dits. Hastings espéra davantage ; il crut qu’en se faisant un peu instruire par les gens du pays, il pourrait bientôt s’en passer, écarter à la fois les musulmans et la grande masse des natifs. Guidé par ceux-ci, tout d’abord, il emprisonna les ministres musulmans qui avaient gouverné jusque-là. Mais, en se servant contre eux des Indiens, il ne les traitait pas mieux. Ceux-ci, c’était un monde immense, civilisé et doux, qui savait les hommes et les choses du pays, sans lequel on ne pouvait rien. Hastings eut l’idée saugrenue de les remplacer tous par des Anglais élevés à la hâte et discordants d’ailleurs avec les mœurs de la contrée. Enfin de faire une Angleterre dans l’Inde. De là mille vexations pour éloigner les indigènes, les repousser des places que jusque-là ils occupaient.

La Compagnie, ses directeurs, n’étaient guère plus contents que les Indiens, voyant le gouverneur agir en roi, faire sans eux la paix et la guerre, conquérir des peuples indiens ou les exterminer. Ils virent avec plaisir venir à eux l’homme de combat, Francis qui montra les dents au tyran. Mais le tyran très fin disait lui-même qu’il ne voulait rien que justice. Il provoqua à Calcutta l’érection d’une haute cour, indépendante de la Compagnie.

Cette cour, nommée à la sollicitation du gouverneur et lui devant ses grosses places et ses énormes traitements, allait dépendre de lui seul, et le servir envers et contre tous.

Arrêtons-nous ici, et rappelons ce que Bentham et tant d’autres Anglais ont dit de leur pays. Sa fidélité au passé, son respect pour les vieilles lois saxonnes, normandes, etc., ont fait de l’Angleterre une babel juridique où les légistes eux-mêmes se reconnaissent à peine. Les hommes riches et considérables qui se trouvent juges des comtés, sont trop heureux d’avoir des clercs qui, bien payés, les guident. De là un peuple immense de gens d’affaires, de juges secondaires, souvent peu scrupuleux et fort avides. Hastings recruta là son nouveau tribunal et n’eut pas de peine à y mettre des gens qui, placés là par lui, devaient juger pour lui et dans son intérêt.

Cependant les directeurs continuaient de l’accuser, trouvant ses comptes peu réguliers. En cela ils étaient aidés par Francis qui eût voulu de plus une réforme générale pour protéger un peu les malheureux Indiens. Les défenseurs d’Hastings disaient qu’il avait mis dans le pays une meilleure police. Il y avait moins de voleurs. Cependant une chose frappe, c’est qu’en ce système tout anglais, les domestiques, clients et agents des Anglais, n’ayant point la justice à craindre, étaient (à petit bruit) d’affreux tyrans. La grande plaie de l’Inde, les enlèvements et les ventes d’enfants avaient augmenté.

Le dernier des ministres indiens, le brave Nuncomar, avait été d’abord employé par Hastings qui s’en servait contre les musulmans. Il le destitua, l’accusa, et Nuncomar, sans doute enhardi par Francis, osa accuser Hastings à son tour. Là on s’aperçut un peu tard que celui-ci était terriblement armé. Ce tribunal qu’il avait constitué montra alors, comme une épée, une patente royale qui le rendait indépendant des directeurs et de la Compagnie. Bel hommage, au principe qui veut que la justice soit libre des pouvoirs administratifs. Ainsi, ces administrateurs qui avaient fait, en réalité, ce grand empire, trouvèrent que la Couronne les soumettait à de petits procureurs venus hier de Londres. Ces légistes, fort plats en Angleterre, fort rogues à Calcutta, avec leur patente royale et les troupes d’Hastings, purent se moquer parfaitement des créateurs de l’empire indien et de Francis, le grand réformateur. Intrépides de leur ignorance, ne sachant pas les langues du pays (il leur fallait pour tout des interprètes), ils procédèrent d’autant plus hardiment ; on accusa l’accusateur indien. On l’arrêta comme coupable d’un faux qu’il aurait commis autrefois ; de plus, chose inouïe (plaisante dans un pays polygamique), on l’accusa du crime d’avoir plus d’une femme. Faute grave contre la loi chrétienne, contre la loi anglaise. Mais cette loi anglaise, les juges la violèrent cruellement, car, sans forme, délai, ni sursis, l’Indien fut le même jour jugé, pendu et étranglé.

Et cela, devant une foule immense, désolée et en pleurs, qui n’osa essayer la moindre résistance, mais sentit dans le supplice du brame, de l’homme principal du pays, la mort de l’Inde, crut mourir ce jour-là.

Avec raison, dès lors ce fut fini. Ce rapport entre les deux races que Dupleix, et même Clive, avait su respecter et qui par mariage, se serait augmenté, fut rompu, et les Anglais tentèrent cette chose, impossible, de faire tout, remplir tout, et profiter de tout, d’administrer et juger sans comprendre[13].

Le procès fut donc réduit aux moindres griefs, concussions et cruelles extorsions. Mais Hastings ferma la bouche, disant qu’il ne les commettait que pour des nécessités publiques, les besoins absolus de la Compagnie. On glissa sur les guerres qu’il avait faites sans autorisation. Ainsi réduit, le procès ennuyait. Dans les sept ou huit ans qu’il dura, le public se refroidit fort, et l’impatience se tourna contre les accusateurs. Les défenseurs d’Hastings, bien sûrs de leur affaire et se tenant à cheval sur les formes techniques de la procédure, s’arrêtaient peu à discuter. Chaque fois que l’accusateur Burke se plaignait qu’on éternisât le procès en s’attachant aux règles des tribunaux ordinaires, le chancelier répondait que ces règles, sécurité du pauvre accusé, ne pouvaient être trop suivies. Alors on appela douze jurisconsultes et on les consulta. On n’en tira que des éloges enthousiastes des formes légales : « Heureuse ! trop heureuse Angleterre ! où l’accusé est ainsi garanti ! »

La Compagnie elle-même avait beau dire que les comptes d’Hastings étaient brouillés, obscurs et inintelligibles, la masse des gens de loi répondait par de nouveaux hymnes sur la bonne justice anglaise où l’innocence est si bien à l’abri.

Ces retards servaient fort Hastings. Tous ceux qui arrivaient de l’Inde, gras des places qu’il avait données, ne manquaient pas de chanter ses louanges. La comédie d’un tel concert était si fade qu’Hastings s’en ennuyait lui-même, se plaignait des lenteurs (qu’on faisait dans son intérêt).

On avait refusé d’entendre l’homme qui savait le mieux les choses, les eût trop éclaircies, Francis (Junius). Et en même temps on refusait à Burke les pièces qui lui étaient nécessaires. De sorte que, le tenant désarmé de preuves, on lui reprochait de ne pas prouver. Les choses en vinrent au point que les accusateurs peu à peu se trouvèrent accusés. L’indignation mettant Burke en fureur le rendait odieux, insupportable à la grande assemblée. Son éloquence irlandaise qui aurait agi aux Communes, était odieuse aux Pairs, si bien que l’archevêque d’York lui reprocha d’avoir soif de sang, et l’appela Marat.

Il trouvait qu’en traînant le procès sept années seulement, on avait imité la promptitude meurtrière de nos Terroristes. « Dans une affaire capitale, disait-on, il vaut mieux aller lentement. »

Le 6 mai 94, après ce beau procès, les débats furent clos et Hastings reluisit dans toute sa pureté d’innocence.

Pitt s’était réservé. Il s’attachait en tout à la morale. On avait remarqué que, dans les jours scabreux où sa politique l’entraînait, il quittait sa place de ministre et allait humblement s’asseoir près du grand philanthrope si respecté, l’excellent Wilberforce.

L’Angleterre était calme alors, heureuse de ses agrandissements lointains et de sa fixité intérieure. Elle croyait toujours que la Couronne était la pierre de l’angle de ce bel édifice. La maison de Hanovre, par sa médiocrité même, lui plaisait. Quand Georges devint fou, tous s’y intéressèrent et se mirent en prières. Il revint, il reprit ce qu’en appelait son bon sens. Ce fut une joie, une fête universelle.

Tout cela répondait si peu au portrait fantaisiste que Montesquieu et autres avaient tracé de l’Angleterre, que les nôtres la croyaient en captivité et fort impatiente de sa délivrance. Hoche, Monge et Bonaparte disaient : « Délivrons l’Angleterre ! »

Avant eux, Brissot, qui y avait vécu longtemps et devait la connaître, ne doutait pas de sa ruine. A la fin de chacun de ses discours, il parlait du naufrage de l’Angleterre, et disait : « Voilà pourquoi l’Angleterre s’est perdue ! »

« Perdue ? lui dit quelqu’un, mais sous quel degré de latitude ? »

CHAPITRE V GUERRE AVEC LA FRANCE.

Donc, après la révolution d’Amérique et avant celle de France, quand déjà fraîchissait le vent précurseur des grandes tempêtes, l’Angleterre, même par ses intérêts nouveaux, était conduite à chercher le repos sous la vieille fiction royale, tellement ébranlée en Europe. La royauté, outre son privilège propre et son antique appui de l’Église établie, en avait conquis un nouveau, le patronage de l’Inde, tant de places à distribuer. Son repos lui était aussi garanti par la foule inquiète des créanciers de l’État, amis passionnés de la stabilité. L’opposition était annulée, réduite à un si petit nombre, qu’il suffisait, disait-on, « d’un fiacre pour la conduire au parlement. »

La situation était belle pour Pitt. Pour se rendre populaire, il lui suffisait de quelques réformes financières, de se donner pour un disciple d’Adam Smith et, par moments, de flatter Wilberforce, le crédule apôtre de l’affranchissement des noirs.

Pitt semblait de plus en plus avoir oublié les haines de son père et sa tradition colérique. Il se rapprocha de la France pour lui imposer le traité de commerce qui fit entrer chez nous les marchandises anglaises et révolutionna nos grandes masses ouvrières du Nord. A ce moment, l’Angleterre s’étonna de trouver Pitt si pacifique, si ami de la France. Reproche qu’il repoussa par cette parole charmante : « Peut-on haïr toujours ? »

Cependant le travail cessait ; l’industrie du meuble qui avait créé, sous Louis XV, le faubourg Saint-Antoine, s’était, sous Louis XVI, arrêté partout. Ce nouveau Paris inoccupé fit la grande insurrection du 14 juillet, prit la Bastille. L’Angleterre applaudit et toute l’Europe, depuis Londres jusqu’à Pétersbourg. Fox dit : « C’est le plus grand événement du monde. » Nos fédérations de 90, ce mouvement désintéressé, cet appel aux libertés du genre humain, remplirent d’ivresse tous les cœurs et tous les yeux de larmes. Les Anglais avaient cru d’abord que nous faisions, sur leur exemple, une révolution anglaise. Puis, quand ils virent qu’elle serait française, beaucoup persévérèrent dans leur admiration, et déclarèrent que la Constitution de 91 était le chef-d’œuvre de l’esprit humain. Le beau livre de Payne, les Droits de l’Homme, fut porté jusqu’au ciel, mais, il faut le dire, par une minorité généreuse en rapport avec l’admirable génération qui avait surgi en Europe depuis Rousseau et la guerre d’Amérique, génération crédule, imaginative, impatiente dans ses vœux pour le genre humain. C’est partout le même homme, qui ferait croire qu’il n’y a plus qu’une nation. Partout, c’est La Fayette, Fitz-Gerald et Kosciuszko. Cette veine de feu gagne la Belgique, l’Italie et en partie le Rhin.

De tous côtés scintille l’horizon, mais par moments différents, sans accord et de place en place.

C’est un fort beau spectacle (et que j’aurais volontiers recommandé au pinceau de Reynolds, de Lawrence) de voir Pitt, naviguant, sur son insubmersible barque, dans ce cercle d’orages dont l’Europe est illuminée. A son âge de plus de trente ans, c’est toujours l’enfant rose, un peu bouffi, sérieux et colère, qu’on a vu à vingt ans, mais paisible pourtant. Qu’a-t-il à craindre ? Il navigue réellement sur un ferme véhicule. Comme le fameux éléphant de l’Inde, composé de personnes vivantes, d’êtres animés, une masse le soutient, la masse solide des créanciers de l’état, rentiers, banquiers, etc., intéressés à son salut, et qui à chaque instant le remonte d’élan, d’enthousiasme, lui donne un coup d’épaule.

Au 6 octobre 89, il a souri en voyant Louis XVI captif et l’Angleterre vengée. La France lui apparaît errant à l’aventure, comme un vaisseau perdu, augmentant par ses embarras la sécurité de l’Angleterre.

L’Irlande seule peut inquiéter. Mais c’est justement un Irlandais qui prononce l’anathème contre la France, contre la révolution, alliée naturelle de son pays. L’opposition anglaise, si faible, se trouve coupée en deux, réduite presque à rien. Fox est abandonné, et Pitt monte au plus haut. On dresse des autels à l’ange de la Bourse qui a trouvé le 3 pour 100 à cinquante et l’a fait monter jusqu’à cent. Le fanatisme ne connaît plus de bornes, quand ce dieu des rentiers, par l’amortissement, donne à la dette un gage de solidité éternelle. Ses garanties vont s’étendre partout. « Si la guerre vient, tant mieux ! Nous prendrons le Cap, Saint-Domingue et Java ! La dette sera une montagne dont les racines immuables embrasseront la terre ! »

Ces rentiers imaginatifs, autour de Pitt, lui font autant de janissaires, des dévoués à mort, comme ceux du Vieux de la Montagne. Au moment où il se forme de grands clubs, avec des noms illustres, pour la réforme électorale et le suffrage universel, Pitt est si bien assis qu’il offre un ministère à Fox. Quel trait de magnanimité ! Mais Fox n’y est pas pris. Général sans soldats, seul dans le parlement, il trouverait dans ce ministère une captivité, une vraie souricière. Il échappe, se réserve, attend.

On a douté si Pitt voulait la guerre avec la France. Mais il était visible que la guerre doublerait sa dictature, probable qu’elle la prolongerait pour lui et son parti. Et, en effet, elle la prolonge vingt-deux ans, jusqu’en 1815, et même plus loin, puisque à peine en 1830 on a osé parler de réforme parlementaire[14].

Aussi, quand Fox et autres amis de l’humanité, voulaient qu’on essayât de sauver la tête de Louis XVI, Pitt dit : « Pourquoi nous compromettre en vain ? » Il croyait, non sans vraisemblance, que la généreuse Angleterre prendrait violemment le parti du roi de France qui naguère l’avait humiliée, qu’elle serait sensible et humaine, suivrait tout entière la voix de Burke et son appel à la pitié, à la vengeance. C’est-à-dire que l’Irlandais Burke aiderait lui-même à la dictature absolue de Pitt.

La France était tellement dans l’illusion et dans le rêve, qu’en faisant la guerre à l’Autriche, elle comptait sur l’amitié de l’Angleterre, son aînée dans la liberté. Elle y envoya un homme sûr, le patriote Talleyrand, et crut avidement ce qu’assurait son agent Maret (Bassano) : Que Pitt voulait la paix. Au reste, on croyait que l’Angleterre nous appelait. Monge, ministre de la marine, disait : « Allons délivrer l’Angleterre ! »

Elle était tout au contraire dans un accès de royalisme, au point qu’on put faire des pamphlets qui rappelaient ceux du temps de Jacques II. On s’y moquait des trois pouvoirs ; on disait que la Constitution n’est pas triple, mais une, et qu’elle se réduit au roi seul.

L’art ingénieux de M. de Bismarck fut celui de Pitt en 93 : il ne déclara pas la guerre, mais il se la fit déclarer.

Les encouragements donnés aux émigrés, la guerre à nos amis, aux neutres qui nous apportaient du blé dans la famine, aigrirent la France, lui firent franchir le pas. L’Angleterre condamna à mort ceux qui porteraient du blé en France. Et la Convention, par représailles, déclara l’Angleterre ennemie du genre humain.

Le genre humain ? il semblait contre nous. L’Angleterre paye et arme des Allemands, des Piémontais, fait des traités avec la Russie, l’Autriche et la Toscane, Naples, l’Espagne, le Portugal.

Avouons que, dans un tel moment, il fallut à notre ami Fox un grand courage pour défendre la France abandonnée et oser proposer la paix ! On en rit. Pitt, seul sérieux, répondit que, pour la paix, il fallait avant tout la destruction d’un monstre d’anarchie qui avait contre lui l’universalité du monde.

Mais voilà que ce monstre, la Révolution, loin d’avoir peur du monde, le menace elle-même. Les rêveurs girondins lancent la croisade révolutionnaire. La Montagne succède et lève un million de soldats, bat la Prusse et l’Autriche, prend Nice, la Savoie, le Rhin. — Wattignies et Fleurus, la retraite de Cobourg, l’inertie de la Prusse, qui empoche l’argent anglais et ne fait rien, tout cela montre au sage Pitt que ce fou de Burke avait raison quand il disait : « On ne viendra à bout de la France que par la France même, en offrant aux Français royalistes l’appât d’une Restauration. »

Pitt converti prend un ton doucereux. Il ne fait pas la guerre à la France, mais pour la France, la bonne France royaliste.

Seulement, dans l’affaire de Toulon perce la vérité. L’Angleterre veut Toulon, mais pour elle. L’idée de conquête et de démembrement lui est venue. Brest et Toulon lui suffiraient et les côtes de la Vendée. J’ai conté l’accueil admirable que Pitt fit à Puisaye, le grand machinateur breton et Vendéen, l’ingénieux magicien qui évoqua la source meurtrière de la fausse monnaie de papier. C’est le vrai sens des expéditions de Quiberon, Granville et l’île Dieu, qui furent proprement l’inondation de cette peste des faux assignats.

Cependant l’Angleterre, tout en nous blessant, se blessait. La cité de Londres elle-même, la Banque si fidèle à Pitt, gémissait, haletait ; elle était indignée de voir la Prusse empocher les subsides et se moquer de Pitt. On pressa pour la mer jusqu’à cent mille matelots. Opération meurtrière qui jeta l’Angleterre hors d’elle-même et de sa sagesse. On tira sur le roi et l’on mit sa voiture en pièces.

Pitt sentit le besoin de satisfaire un peu l’opinion, appela à lui quelques noms populaires, des seigneurs de l’ancien parti wigh. D’autre part, en faisant passer à l’Autriche de l’argent pour soutenir la guerre, on envoya à Paris un lord pour traiter de la paix, un homme conciliant, Malmesbury. Cet agent parti après notre malheur du 31 juillet[15] et la levée du siège de Mantoue, nous trouva déjà relevés par la double victoire de Castiglione. Ses propositions excitèrent le rire de Paris, l’Angleterre ne voulait traiter qu’autant que la France rendrait toutes ses conquêtes, l’Italie, la Hollande, les Pays-Bas, le Rhin. On nous aurait permis pour toute indemnité de prendre quelques colonies de nos alliés, la Hollande et l’Espagne, c’est-à-dire de nous brouiller à jamais avec ces deux puissances maritimes, au moment où leur amitié nous devenait si précieuse.

Un piège si grossier, si peu ingénieux, ne pouvait qu’indigner. On fit dire à l’anglais de quitter Paris dans les vingt-quatre heures.

Ni Londres, ni Paris ne pouvaient s’y tromper. Pitt ne voulait pas la paix et faisait tristement la guerre, toujours par le même moyen qui échouait toujours, une profusion aveugle d’argent. Il en avait versé des torrents pour la Prusse, des torrents en Vendée, pour Quiberon, etc. Et maintenant des torrents en Autriche pour fournir constamment de la chair fraîche à Bonaparte, à cette épée terrible et altérée de sang.

En tout cela, dit fort bien M. de Maistre, Pitt fut très peu original, agit toujours par les mêmes moyens, sans nulle invention ni génie[16].

CHAPITRE VI LA MER. — L’IRLANDE. — LE GÉNÉRAL HOCHE.

Cette inégalité dans le duel du siècle entre la France et l’Angleterre, au moment de 95, étonne peu, quand on songe aux circonstances opposées que l’une et l’autre venaient de traverser.

L’Angleterre, si paisible depuis sa lutte d’Amérique, dans son prosaïque bonheur, n’avait guère eu de préoccupation, d’intérêt en ce monde, que le mouvement de son commerce, de sa bourse, que de voir sa rente monter.

La bouillonnante France, depuis la sublime aurore de 89 jusqu’au sombre et non moins sublime 93, avait traversé tous les cercles décrits par Dante, et elle n’arrivait en 95 à la république paisible, au gouvernement régulier, qu’à travers les terribles émotions qui l’avaient funébré, grandi. Dans sa pâleur mortelle on distinguait une blanche lueur qui effrayait le monde, et semblait un reflet d’acier.

La très grande habitude qu’elle avait de mourir, ce pacte avec la mort qu’elle avait fait (c’est le mot de Danton), avait rendu tous les dangers indifférents, et simples les plus grandes choses. Passer les Alpes en plein hiver, passer la mer à travers les flottes ennemies, cela paraissait naturel.

Pendant que Bonaparte et Masséna franchirent les neiges, Hoche passa l’Océan (15 décembre), et si la tempête garda l’Angleterre en 96, le passage n’en fut pas moins accompli en 97.

Le seul moyen d’avertir l’Angleterre, de l’arrêter dans cette guerre d’argent que, tranquille elle-même, elle faisait au monde, ce n’était pas, comme le croyait Bonaparte, de la frapper aux Alpes ou en Égypte, mais plutôt de la secouer fortement et de près en la menaçant par l’Irlande.

Il ne s’agissait pas même de vaincre, mais d’alarmer sans cesse et d’effrayer le commerce, la banque, la bourse, d’intimider l’ennemi et d’enhardir les nôtres. Tels étaient les projets de Hoche et de son ami l’amiral Truguet. Projets hardis, d’un désintéressement héroïque, et qui même n’avaient pas besoin de la victoire.

Même vaincue, notre jeune marine révolutionnaire s’était formée. Tel était l’esprit singulier de ces temps qu’elle n’avait pas besoin de succès pour s’encourager. A peine née, elle soutint en juin 93 une grande et horrible bataille de trois jours contre la vieille marine anglaise. Après la prise de Toulon et l’incendie du port, avec ses vaisseaux noirs, demi-brûlés, une grande flotte sortit audacieusement, qui portait une armée. La Corse fut reprise, et la Méditerranée, désertée pour trois ans par l’ennemi, sembla nous appartenir.

Enfin, la France maritime commençait à respirer. Je ne crois pas qu’aucun autre pays présente des tribus si variées de génies et d’instincts pour tous les besoins de la mer. Nos marins de Normandie, si sages et tacticiens, tellement analogues aux Anglais, conquirent, comme on sait, l’Angleterre, les deux Siciles au moyen âge. L’audacieuse marine des Basques allait à Terre-Neuve et découvrit l’Amérique, avant Colomb. Enfin, nos Provençaux, le bailli de Suffren, trouvèrent et enseignèrent ce qui a fait plus tard les victoires de Nelson, de combattre au plus près et de se joindre à portée de pistolet.

Tout ce grand peuple de marins sur ses sables, ses dunes, ses côtes de l’ouest, regardait tristement la mer. Malgré nos victoires des Alpes, la France était comme captive, tant que sa marine était paralysée. L’émigration de tous nos officiers, leur catastrophe à Quiberon, nous laissait un grand vide. Qui se présentait pour les remplacer ? De simples pilotes, peu instruits, d’un cœur intrépide (comme on le vit par le Vengeur). Dans leur fanatisme admirable, ils n’avaient pas besoin d’espérer la victoire ; il leur suffisait du combat, de l’honneur du drapeau, d’une sublime défaite qui étonnât ; c’était tout leur calcul. Ils comptaient mourir pour la France, et parfois la victoire inespérée leur arrivait. Notre ennemi furieux, Nelson, dit plus tard qu’entre ces Français, qu’il hait tous, il préfère pourtant à notre marine noble cette jeune marine jacobine, déguenillée, héroïque.

Quel ferment pour l’enthousiasme de cette France haletante de savoir qu’il y a sur l’autre rivage une autre France demi-barbare, mais émue, dans l’impatience et le transport de cette grande joie fraternelle ! Les nôtres, frères de ceux qui firent les Fédérations de 90, qui continuèrent sur le Rhin les Fédérations militaires des armées, s’imaginaient commencer par l’Irlande les Fédérations maritimes et toutes celles du genre humain.

Pour moi, quand je vis, même en 1815, dans des circonstances si peu favorables, les montagnards d’Écosse et ce grand nombre de soldats irlandais à qui on fait porter le costume écossais, je sentis parfaitement que toutes ces tribus celtiques sont nos cousins, nos parents éloignés et dépaysés. Plus tard, en 1830, sur le pont d’Édimbourg, devant les vieilles maisons si hautes, je me croyais à Lyon. Souvent dans les villes d’Irlande, je croyais voir nos Picards, nos Wallons (bolg ou belges). Bolg est le nom commun de ces races parentes, séparées par la mer. L’air bon enfant des paysans d’Irlande (malgré l’œil bleu qui surprend sous des cheveux noirs) me rappelait mes propres parents, picards wallons, vrais méridionaux du Nord, pleins d’imagination et de bonté naïve, adorable, et d’un cœur immense[17].

La belle philosophie de l’histoire que nous ont faite les fatalistes allemands tend à faire croire qu’il y a des destinées inévitables qui sont l’arrêt des peuples inférieurs. La France (même en ses plus grands triomphes) n’a jamais cru cela. Elle a trop le sentiment du mouvement et sent trop finement que bien souvent l’infériorité dans un sens tient à une supériorité dans un autre genre.

Telles races d’Italie qu’on a souvent dites inférieures, parce qu’elles cédèrent à Rome, à ses rudes soldats, furent justement le plus haut du génie italien (Virgile et le Corrège).

La pauvre Écosse, vaincue à Culloden, donna à ses vainqueurs la fortune qu’ils cherchaient en vain aux Indes. L’Écossais Watt leur montra que les Indes étaient en eux, dans leur activité ; il les transforma de fond en comble. L’Écossais Walter Scott donna à l’Angleterre une popularité immense.

Nous fûmes bien étonnés en 1815, après l’épopée monotone des grandes armées, de nous trouver si sensibles aux légendes écossaises. Après tant de spectacles d’uniformes, on fut ravi de voir reparaître l’ancienne individualité sous ces costumes, avec le plaid, le tartan et la cornemuse. Nous y retrouvions l’écho lointain des antiquités de la grande famille celtique.

L’Écosse, enrichie par l’industrie et les carrières civiles, laissa à son tour le service militaire aux Irlandais. Cela commença dans la guerre d’Amérique, puis peu à peu aux Indes. Quand Warren Hastings et surtout Cornwallis donnèrent les places aux Anglais avec d’énormes appointements, ils cherchèrent moins les grades militaires. En même temps, les positions inférieures de l’armée, même celles de simple soldat, furent délaissées par les Anglais, quand la fabrique prenant l’essor offrit de gros salaires. L’Irlandais suppléa, et sous l’uniforme britannique, il passa pour Anglais. Tels même, comme les Wellesley (Wellington) par l’adoption anglaise, s’élevèrent jusqu’au rang de généraux, de gouverneur des Indes.

Le pauvre paysan d’Irlande crut avoir fait fortune quand il put s’engager parmi ces habits rouges, si bien vêtus, si grassement nourris. Lorsqu’on lit ce qu’était, vers 1800, le luxe de l’armée anglaise dans l’Inde, ses incroyables saturnales, on comprend tout à fait l’attraction immense que l’Angleterre et l’Inde anglaise exerçaient alors sur l’Irlande et la transformation que celle-ci jusque-là torturée, amaigrie, allait subir au profit de l’Angleterre, son ennemie.

Donc Hoche, en isolant l’Irlande, eût coupé le bras droit de l’Angleterre et d’avance tué Wellington.

Le passage en Irlande n’était pas impossible, comme le prouva en 97 l’expédition d’Humbert. La marine anglaise, en 95, était dans une période de torpeur et d’hésitation. Nelson n’avait pas encore donné son grand élan. Il était simple capitaine, et encore si méconnu, qu’à trente-deux ans on l’employait aux tristes fonctions de curer les ports sur un bateau dragueur.

L’entreprise de Hoche était incertaine, mais d’un danger superbe, de ceux auxquels un héros aimerait à donner sa vie. C’était bien plus qu’une affaire de guerre et de destruction. C’était surtout l’évocation, la résurrection d’un peuple frère que la France eût tiré du tombeau.

Pour moi, c’est un de mes meilleurs souvenirs de jeunesse d’avoir lu en 1830 le livre si touchant de Thomas-Moore : la Vie, la mort de Fitz-Gerald[18], ce charmant Irlandais, si aimé de la France ; avec cette épigraphe de Lucain, où parle Cornélie rapportant à l’Égypte les os du grand Pompée : On a craint sa grandeur… Eh bien, reçois sa cendre ! De toute cette génération enthousiaste, sensible et romanesque de 89, nulle figure plus que celle-là n’a été au cœur. La famille de ces vieux chefs de clans, les Fitz-Gerald, était en possession de fournir à l’Irlande les martyrs de la résistance. Déjà, sous Henri VII, j’en vois un condamné, décapité, avec un O’Connor. Puis, un autre en 1535, aussi décapité. Cette fraternité de supplices faillit se reproduire de nos jours, où l’ami de Fitz-Gerald, O’Connor que nous avons connu, bien près de périr avec lui, fut par bonheur, sauvé pour s’unir en France avec les Condorcet.

Cet aimable Édouard, celui dont il s’agit, était un fils cadet des ducs de Leinster. Il fut élevé en France par un Écossais qui avait épousé sa mère, devenue veuve. On l’envoya en Amérique faire la guerre contre la Fayette et les Français qu’il devait tant aimer. Là, comme tant d’autres alors, il s’éprit de la vie sauvage. Dans un voyage qu’il fit à travers les neiges du Canada, les Indiens, à leur tour, furent si charmés de lui, de sa naïve et vaillante originalité, qu’ils l’adoptèrent, le proclamèrent chef de la tribu de l’Ours. Pitt eût voulu le gagner, l’employer ; il lui offrait le commandement de l’expédition anglaise contre Cadix. Il mettait à cela une condition : qu’il se ferait bon Anglais, quitterait l’opposition irlandaise. Il refusa ; ce chemin à l’action, à la gloire, lui fut ainsi barré. D’autre part, sa fortune n’était pas meilleure en amour. Comme cadet, il n’était pas riche, et, à son retour d’Amérique, il avait eu l’insigne douleur de voir sa fiancée qui en épousait un autre.

La France, la grande Révolution, le consolaient de tout. Il dîna avec Fox dans la joie qu’apporta la nouvelle de Valmy et de la retraite des Prussiens. Il ne tint pas à cette joie, passa en France et logea à Paris, d’abord chez Thomas Payne, l’apôtre de la liberté des deux mondes. Que ne fût-il resté chez cet ami austère ! Il aurait fait comme son compatriote Tone, qui devint général en France ; il se fût lancé dans les guerres de la liberté. Mais une affaire de cœur fut son entrave. Aux réjouissances que l’on fit à Paris pour Jemmapes, le jeune général Égalité, personnage très calculé, invita le citoyen Fitz-Gerald et le fit dîner avec madame de Genlis et son élève, la charmante Paméla (fille naturelle du duc d’Orléans). Le voilà pris. Il aime et il épouse. Cela le brouille d’abord avec sa famille ; puis avec l’Angleterre, qui le raye des rôles de son armée. Le voilà donc Français ? Non pas. Son fatal mariage avec les Orléans empêche notre gouvernement de l’employer.

Cependant la tempête soufflait en France et en Irlande. Fitz-Gerald, condamné à une oisiveté solitaire, et désespéré d’être heureux, avec sa Paméla, leur enfant, son jardin en fleurs, s’efforçait d’ignorer et de ne pas prévoir. On frémit en lisant ses lettres et son imprévoyance, en entendant la tourmente cruelle qui s’agite déjà autour de cette idylle.

On dit que le cœur trop plein, au moment où Hoche préparait sa grande expédition d’Irlande, il dit la chose non seulement à Sheridan, l’ami du prince de Galles, mais inconsidérément à une dame liée avec un ami de Pitt.

Cette parfaite nature, douce et chevaleresque, mais fort peu révolutionnaire, n’avait pas la fixité de vues, la décision qui fait le succès. Il appelait la Révolution, les Français, et en même temps il craignait qu’ils ne réussissent trop et ne s’emparassent de l’Irlande, que lui-même ne passât pour traître, ayant machiné la conquête de sa patrie. Et cependant, il se disait : « L’Amérique a bien appelé les Français ! »

Le prince régent pleura Fitz-Gerald, — comme le czar Paul et son fils pleurèrent Kosciuszko, qu’ils visitaient dans sa prison. Mais ils n’en firent pas plus pour la Pologne et pour l’Irlande.

Le mouvement avait commencé en Irlande par un très grand spectacle d’amitié, de fraternité, tel qu’on en voit rarement sur la terre. Les Irlandais protestants à Belfast réparaient la longue injustice qu’avaient soufferte leurs frères catholiques, au point que les catholiques qui portaient dans Dublin la pétition de Liberté furent traînés en triomphe par les protestants. La Liberté effaçait tout, et la fraternité semblait rester comme la religion de la terre. Belfast avait célébré l’anniversaire de la Révolution française, en arborant quatre pavillons : France, Irlande, Amérique, et Pologne. Le pavillon anglais manquait ; à tort. Car l’Angleterre s’agitait elle-même. Le drapeau irlandais du 1er bataillon national était toujours la harpe, mais désormais elle était surmontée non plus de la couronne, mais du bonnet de la liberté.

Cependant Pitt avait sacrifié vingt millions pour acheter le parlement d’Irlande. Et ce qui valait mieux pour lui, le sang versé en France, et en Irlande la crainte des propriétaires, agissait, et le danger de donner l’élection aux catholiques, si ignorants, barbares. Pitt s’était procuré l’alliance secrète du pape contre la France. Pie VI lui écrivait cyniquement : « Nous n’avons plus que vous ! » Les prêtres catholiques, craignant par-dessus tout la France, excommunièrent quiconque se joindrait aux Français.

Hoche avait été un peu retardé ; il se défiait de son amiral Villaret-Joyeuse, en demanda un autre, et, pour le surveiller, monta sur le même vaisseau, lequel fut écarté par les tempêtes de décembre et ne put aborder. Grouchy, son lieutenant, arriva seul avec 1 800 hommes. Ce général, très brave, mais très malencontreux, eut déjà là son Waterloo : il craignit une si grande responsabilité, ne voulut pas agir sans Hoche ; Bouvet aussi, son amiral, refusait d’aborder. Il y avait, dit-on, plusieurs centaines de mille hommes en armes, mais fort désordonnés. Un Judas avait organisé une machine perfide de police. On s’était arrangé pour que des dragonnades, des cruautés de soldats fissent éclater l’insurrection trop tôt. Belfast et tout le Nord s’en retirèrent[19].

Hoche repoussé par la tempête, manquant à sa fortune, quand cent mille Irlandais en armes l’attendaient, ces deux événements portèrent au comble la joie des royalistes, leurs parricides espérances (août-décembre 96).

Par quatre fois, ils avaient assassiné Hoche. En vain. Mais cette fois ils tâchèrent de le tuer dans d’opinion en le déclarant pour toujours : un héros malheureux, haï de la fortune. Pouvait-on pourtant dire que son entreprise avait avorté ? L’Irlande était toujours en armes et la panique dans Londres, la banque, le crédit en déroute. Pour rassurer dans cet effroi, Pitt avait dû faire la presse de cent mille matelots. Ces enlèvements portèrent (en 97) le pays à la catastrophe qui put sembler le Jugement dernier : la grande révolte des trois flottes qui seules défendaient l’Angleterre.

Notes in this chapter

Note 1 · Dans mon livre de la Mer.Note 2 · J’en ai parlé dans mon Histoire de France. Aujourd’hui, je dois parler surtout du second, mort en 1806 ; je citerai plus loin les sources deNote 3 · G. Tomline, Memoirs of the life of W. Pitt. 1822.Note 4 · Voy. la Correspondance de Fox et l’analyse qu’en a faite M. Ch. de Rémusat.Note 5 · Cornewall Lewis, Histoire gouvernementale de l’Angleterre, bon ouvrage, traduit. 1867.)Note 6 · Tout cela est très obscur, adroitement gazé par les Anglais. Notre compatriote, M. Barchou de Penhoën si prolixe, dans son grand ouvrage (HiNote 7 · L’homme du roi, le sage Cornwallis, comprit, en arrivant aux Indes, que, pour perpétuer cette gageure, il fallait des traitements énormes, mNote 8 · Voy. l’ouvrage de Cornewall Lewis, Histoire gouvernementale d’Angleterre, jusqu’en 1830.Note 9 · La prise de Brescia et de sa garnison française.Note 10 · Pitt, malgré son mérite parlementaire et ses divers talents paraît en tout ceci impuissant, médiocre. Rien d’inventif ni de profond. Sa hainNote 11 · L’amabilité de cette race ne me trompe pas. Je n’en connais pas de meilleure. En présence des Anglais si raides, et qui font même effort pouNote 12 · Th. Moore, the Life and death of lord Ed. Fitz-Gerald, avec cette touchante épigraphe : Si sæcula prima victoris timuere minas, Nunc accipeNote 13 · L’un des directeurs, la Réveillère-Lepeaux, avait en Irlande son gendre qui y habitait depuis plusieurs années. Il aurait dû s’informer d’au
Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings