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François de Bienville

DE BIENVILLE (continued 4)

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--Hum! Non, monsieur Harthing; certainement non. Mais en fin de compte, ne trouvez-vous pas singulière la coïncidence de votre présence dans la ville hier au soir, avec cette tentative d'enlèvement d'une jeune Française que vous avez autrefois aimée, par un Anglais dont notre prisonnier, malheureusement ou heureusement pour vous, ne connaît pas le nom? Ne vous semble-t-il pas que tous les faits que je vous ai auparavant exposés, réunis à ce dernier, contribuent à vous compromettre étrangement?

--J'avoue que la coïncidence est assez curieuse en effet; mais, vous ayant répondu d'une manière satisfaisante sur tous les autres points, je crois que vous ne pouvez me juger sur ce seul dernier fait qui, directement, ne prouve rien contre moi.

--Le conseil en décidera, monsieur Harthing; car veuillez bien croire que je n'ai contre vous aucun sentiment d'animosité personnelle. Je crois vous rendre plutôt service en vous mettant à même de vous disculper des accusations de trahison qui courent déjà contre vous par tout le camp.

Comme on peut très bien le penser, Harthing ne put être trouvé coupable; mais il sortit dans une grande rage de se voir ainsi compromis. La fureur le dominait complètement quand il revint dans sa tente où il se jeta, rugissant, sur une botte de paille qui lui servait de lit.

--Ah! puisque c'en est fait de mon amour et de ma réputation, s'écria-t-il, je ne veux plus songer qu'à la vengeance! O ma vengeance! je te veux implacable et terrible!

--La voici, dit Dent-de-Loup qui se dressa soudain devant Harthing. Et, comme un démon tentateur, il offrit au lieutenant quelques balles mâchées dont les déchiquetures étaient remplies d'un suc noirâtre.

--La moindre atteinte de l'un de ces projectiles tuera ceux que tu hais, dit le sauvage: ces balles sont empoisonnées.

--Oh! donne-les moi.

Et Harthing, se levant d'un bond, mit la main sur ces engins perfides.

Un éclair de satisfaction illumina l'œil de Dent-de-Loup.

Mais au moment où Harthing allait serrer les balles, il les rejeta tout à coup loin de lui en s'écriant:

--Non! ce serait trop lâche!

Et il se laissa tomber sur son lit de camp. Les sanglots l'étouffaient.

Un amer sourire de dédain plissa les lèvres du sauvage.

--Les faces pâles ne seront toujours que des femmes! dit-il en ramassant avec soin les balles rejetées par Harthing.

Et il quitta la tente aussi furtivement qu'il y était entré.

CHAPITRE XIV

LE COMBAT.

La place d'armes présentait le lendemain matin un bien beau spectacle. Il y avait là, assemblés devant le château, plus de trois mille hommes, tant de troupes régulières que de milices.

L'habillement des miliciens paraissait terne à côté du costume des troupes de ligne. A cette époque, au Canada comme en France, les milices n'avaient point d'uniforme. Loin de faire tache cependant, leurs habits d'étoffe grise ne servaient que de repoussoir ou de contraste au brillant fond de ce tableau vivant.

Que de nobles cœurs battaient sous les riches justaucorps de tant de braves officiers qui parcouraient tous les rangs des soldats alignés, ici recevant des ordres et les transmettant plus loin! Et les grands noms qu'ils portaient, ces galants hommes!

Oh! la belle vision qui passe devant mes yeux ravis par la splendeur de ces souvenirs du passé! Dites-moi, ne la voyez-vous pas comme moi?

N'est-ce pas lui que j'aperçois là-bas, au-dessus de tous, le noble vieillard? Oui, c'est le comte de Frontenac. Il m'apparaît près du château dictant ses ordres au baron LeMoyne de Longueuil, surnommé le Machabée de Montréal, et à MM. LeMoyne de Sainte-Hélène et de Bienville. Ces trois frères vont commander un détachement de deux cents Canadiens chargés d'aller, sur-le-champ, tenir en échec les deux mille Anglais commandés par Whalley.

Salut à toi! illustre gouverneur qui réussis à faire rejaillir sur notre pays un rayon de la gloire dont ton maître, Louis XIV, inonda la France du grand siècle.

Près de lui se tient M. de Callières, le gouverneur de Montréal. Fièrement appuyé sur son épée, on dirait qu'il veut déjà prendre les airs magnifiques du comte, auquel il succédera, huit ans plus tard, dans le gouvernement de la Nouvelle-France.

Le chevalier et colonel de Vaudreuil se tient tout à côté de celui-ci, prêt sans doute, car il en est digne en tous points, à le remplacer à Montréal.

Puis viennent M. d'Ailleboust de Musseau, et son digne frère, le sieur d'Ailleboust de Mantet, qui s'est illustré à la prise de Corlar.

Enfin le sieur d'Hertel qui, à la tête de cinquante-deux Canadiens et sauvages, a pris Salmon-Falls, dans l'hiver de 1690, après avoir défait les deux cents hommes qui défendaient ce poste. Et, comme noblesse oblige, on le voit encore, durant le siège de cette même année, cueillir de nouveaux lauriers à la tête des milices des Trois-Rivières.

Plus loin, je vois le sieur Jacques LeBer du Chêne qui assistait, aux côtés de Sainte-Hélène et de d'Iberville, à la prise de Corlar. Aussi Louis XIV lui donnera-t-il, en 1696, des lettres d'anoblissement à cause de ses nombreux services.

Ensuite vient le fils du baron de Bécancourt, M. de Portneuf, le même qui fit taire, l'hiver précédent, les huit canons défendant Casco, qui se rendit à lui. Puis encore MM. Boucher de Boucherville et de Niverville, les sieurs de Beaujeu, de Saint-Ours et M. de Montigny, qui fut blessé à l'attaque de Corlar.

Enfin, disséminés par toute la place d'armes, et excitant l'ardeur belliqueuse des soldats qu'ils commandent, ce sont les Baby de Ranville, les Aubert de Gaspé, les de Lanaudière, les Deschambault et les Chartier de Lotbinière.

Ici se croisent le chevalier de Crisasy, descendant d'une grande famille sicilienne, et M. de Martigny, cousin germain d'Iberville.

Là, le sieur de Valrennes donne des ordres à son lieutenant M. Dupuy.

Plus loin, M. de Saint-Cirque s'en va causant avec M. Boisberthelot de Beaucourt; et tous deux, en passant, saluent Augustin Le Gardeur de Courtemanche.

Mais, éblouis par cette revue qui passe radieuse devant eux, mes yeux ne voient plus, quand il leur faudrait encore compter tant de noms aussi beaux que tous ceux-là!

MM. de Longueuil, de Sainte-Hélène et de Bienville, après avoir reçu les instructions du gouverneur, venaient de rejoindre les deux cents Canadiens qu'ils allaient mener à l'attaque, lorsqu'ils virent arriver Louis d'Orsy.

--Tiens! dit Bienville à ce dernier, serais-tu donc de la partie?

--Présent, mon commandant, dit Pierre Martel, qui fit le salut militaire.

--Nous allons donc escarmoucher à la Canardière? dit d'Orsy à M. de Longueuil.

--Oui, car il paraît que l'ennemi se tient sous les armes depuis le matin et semble se préparer, d'après les rapports de nos éclaireurs, à marcher sur la ville.

--Pardon, mon commandant, dit Bras-de-Fer, à qui sa qualité d'ancien domestique de la famille permettait certaines libertés qu'on n'aurait point tolérées chez un autre soldat; pardon, mais je crois que c'est un bien mauvais jour pour s'en aller attaquer ainsi l'Anglais dans ses retranchements.

--Et pourquoi, maître Pierre?

--Ah! ah!

--Ne riez pas, monsieur, le vendredi, voyez-vous, est jour de malheur.

--Bah! histoire de vieille femme, dit Sainte-Hélène.

--Que nous chantes-tu donc là, sinistre corbeau? repartit Louis d'Orsy.

--Ce bon Pierre! dit Bienville en riant comme les autres.

--Prenez garde! messieurs, prenez garde!

--Allons! allons! un homme comme toi, Pierre, ne devrait pas croire à ces choses-là. Mais nous perdons notre temps. Attention! serrez les rangs! dit à sa petite troupe M. de Longueuil.

Pierre Martel alla s'aligner, non sans avoir secoué plusieurs fois la tête en signe de désapprobation.

Nonobstant l'absence de leur commandant, les ennemis voulurent tenter une dernière attaque; et après avoir crié durant toute la matinée: Vive le roi Guillaume! sans doute pour se remonter un peu le moral, ils se mirent en marche et se rapprochèrent de la rivière Saint-Charles, vers deux heures de l'après-midi.

Les Anglais, au nombre d'au moins douze cents, longeaient la rivière en toute sécurité, lorsque soudain, au détour d'un petit bois qui se trouvait sur leur droite et à l'endroit même où est aujourd'hui la ferme de Maizerets, deux cents coups de feu partirent en crépitant du fourré où les hommes de M. de Longueuil s'étaient postés en embuscade.

--Forward! crie le commandant ennemi.

--Feu! ordonne M. de Longueuil, quand les Anglais ne sont plus qu'à cinquante pas.

Et cette seconde décharge, plus meurtrière que l'autre, s'en va semer la confusion et la mort dans les rangs des ennemis, qui commencent à se débander.

Harthing, désirant dissiper les soupçons qui planent sur lui, se tient en avant de sa compagnie, qu'il encourage de l'exemple et de la voix. Quand il s'aperçoit que ses soldats commencent à plier, il se retourne tranquillement vers eux; et là, exposé au feu des Canadiens, calme comme sur un champ de parade, il reçoit trois balles dans ses habits, tandis qu'il s'efforce de rallier ses gens.

C'est qu'il était aussi brave que violent.

Dent-de-Loup se tient à côté de lui, le mousquet en joue et prêt à faire feu sur le premier des Canadiens qu'il verra; car ces derniers sont restés couchés dans les broussailles.

--Oh! Louis! je le vois! il est là! dit Bienville à d'Orsy.

Et arrachant un mousquet d'entre les mains d'un soldat, François l'épaule et tire sur John Harthing. Mais sa précipitation nuit à la justesse de son coup de feu et la balle perce seulement le chapeau de l'Anglais.

M. de Longueuil a remarqué l'hésitation de l'ennemi.

--Debout! chargeons! crie-t-il.

Et donnant le signal avec l'exemple, il se lève.

Sainte-Hélène, Bienville et d'Orsy l'ont imité.

Au même instant, une balle vient frapper en pleine poitrine Louis d'Orsy, qui tombe à la renverse entre les bras de Bienville.

--Bien tiré! Dent-de-Loup, dit Harthing au sauvage qui recharge son arme.

--Quarante mille démons! c'est encore ce maudit Iroquois, s'écrie Bras-de-Fer qui aide Bienville à transporter d'Orsy à l'écart. Après avoir remis son ami entre les mains de quelques hommes préposés aux soins des blessés, Bienville se penche vers son ami qui vient de s'évanouir:

--Frère, dit-il, en étendant la main sur ce corps sanglant, dors en paix ton dernier sommeil! Je cours te venger!

Quand il revint sur la lisière du bois qui regardait le rivage, M. de Longueuil chargeait l'ennemi à la tête de sa petite troupe.

Bienville bondit au premier rang qui n'est plus qu'à vingt pas de la compagnie de Harthing, lorsque M. de Longueuil crie d'une voix tonnante:

--A plat ventre tout le monde!

Il a vu les Anglais coucher en joue les siens.

Un ouragan de flamme et de plomb passe au-dessus des Canadiens, dont aucun n'est touché, grâce au sang-froid du commandant.

A peine le nuage de fumée que vient de faire cette décharge s'est-il dissipé, que les trois frères LeMoyne se sont relevés en criant:

--En avant!

Qu'il était beau de voir ces deux cents braves chargeant douze cents ennemis!

Dent-de-Loup, qui peut croire que l'heure de la vengeance a sonné enfin pour lui, ne tue pas au hasard; c'est sur les officiers que son mousquet se braque de préférence. Loin de tirer avec les Anglais, quand ceux-ci ont fait leur décharge inutile, le sauvage a réservé son coup de feu; et quand les Français se relèvent, il ajuste froidement M. de Longueuil.

Celui-ci, qui court à la tête de son bataillon, n'est plus qu'à dix pas, lorsque la balle de Dent-de-Loup vient le frapper au côté gauche, où il porte la main en chancelant.

Un hurlement de rage parcourt les rangs de ses soldats; mais quelle n'est pas la joie de tous quand ils voient leur capitaine se relever sain et sauf et leur dire:

--Ce n'est rien, mes enfants! sus à l'Anglais!

--Damné sauvage! s'écrie Bras-de-Fer, il faut en finir avec toi!

Et trois énormes enjambées le mettent en face de l'Iroquois. Ce dernier lui porte un furieux coup de casse-tête. Bras-de-Fer, dont le mousquet est aussi déchargé, s'en sert pour parer le coup, et, prenant son arme par le canon, il fait décrire un terrible moulinet à la crosse qui s'abat violemment sur la poitrine nue du sauvage. Celui-ci pousse un râle qui lui sort de la gorge avec des flots de sang. Il tombe.

--Et de deux! fait Bras-de-Fer en assommant de même le premier Anglais qui se trouve à portée de son arme.

Cependant Bienville a voulu s'élancer pour croiser le fer avec Harthing, qu'il a vu combattre au premier rang; mais la force répulsive de la charge opérée par les Canadiens a rejeté l'Anglais au milieu de sa compagnie et porté Bienville contre d'autres adversaires.

M. de Sainte-Hélène, au contraire, s'est trouvé lancé dans la direction du lieutenant, sur lequel il fond l'épée au poing, après avoir fendu la tête d'un soldat ennemi qui lui barrait le passage.

--Rendez-vous, monsieur, ou vous êtes mort, crie Sainte-Hélène à Harthing qu'il ajuste d'un pistolet.

Harthing lui répond par un ricanement et baisse la tête quand le coup part.

--En veux-tu donc à tous les miens? rugit Bienville, qui a pu percer enfin jusqu'à lui. Oh! nous allons voir!.........

Et, furieux, il court l'épée haute sur Harthing qui tombe en garde. Leurs pistolets à tous deux sont déchargés; c'est donc un duel à l'arme blanche qui va décider de leur sort.

En ce moment les ennemis cèdent sous la vigoureuse charge des Canadiens et se replient sur leur arrière-garde, suivis par nos intrépides volontaires, qui les chassent devant eux, la baïonnette dans les reins.

Harthing et Bienville se trouvent isolés des autres combattants.

A voir la furie avec laquelle Bienville presse Harthing, on peut croire qu'il perdra bientôt l'avantage avec le sang-froid qui, dans un combat de ce genre, donne beaucoup plus de chance à celui qui se tient froidement sur la défensive, comme Harthing le semble faire.

Aussi rapide que l'éclair, l'épée de Bienville enveloppe l'Anglais de cercles rapides, et sans relâche le frappe d'estoc et de taille. Leurs lames, violemment heurtées, rendent un sinistre cliquetis, entrecoupé par les seuls râlements saccadés qui soulèvent la poitrine des deux combattants.

Entre deux parades, Harthing porte une estocade de prime à Bienville qu'il atteint à l'épaule droite. Mais cette blessure, peu grave du reste, rend toute sa prudence à Bienville, qui se couvre avec soin de son épée tout en pressant Harthing.

On dirait que ce dernier faiblit. Sa main semble arriver plus lentement à la parade. Plusieurs fois l'épée de Bienville effleure la poitrine du lieutenant, dont la respiration devient plus rapide.

Est-ce la lassitude qui saisit l'officier anglais? Est-ce la vision funeste du spectre de la mort planant au-dessus des combattants pour choisir sa victime, qui paralyse ainsi ses forces?

Bienville a remarqué cette hésitation, et portant plusieurs bottes à son adversaire, il fouette soudain du plat de son arme celle de Harthing, se glisse au-dessous comme un trait et enfonce son épée jusqu'à la garde dans le cœur de son rival abhorré.

Harthing s'abat sur la terre et ouvre démesurément les yeux. Il sent la mort venir, et sa haine semble s'envoler avec sa vie. Aussi tend-il au vainqueur sa main désarmée, en lui disant d'une voix mourante:

--Me pardonnez-vous... Bienville?... Dieu m'a puni... Si d'Orsy... n'est pas mort... sa blessure... balle empoisonnée... par l'Iroquois ... Cherchez... contrepoison... Elle... adieu.

Et il expire entre les bras de Bienville, presque peiné de sa mort.

Durant ce combat singulier qui avait duré seulement cinq minutes, les Canadiens avaient mené l'ennemi tambour battant jusqu'à un petit bois situé à demi-portée de mousquet du bouquet d'arbres où nos volontaires s'étaient placés d'abord en embuscade.

Bienville a jeté un regard autour de lui, et, n'apercevant que Harthing, Dent-de-Loup et quelques soldats anglais couchés sur le sol, il voit que son frère Sainte-Hélène a été emmené hors de la mêlée; aussi s'empresse-t-il de rejoindre les siens.

Sur les sept heures du soir, alors que les ténèbres enveloppaient le champ de bataille comme d'un vaste linceul, un des hommes laissés pour morts sur le lieu du combat, se souleva péniblement et poussa un soupir rauque, ce qui mit en fuite une bande de corbeaux avides qui déjà faisaient curée des cadavres. Tandis que les voraces oiseaux s'allaient percher sur l'arbre le plus voisin en jetant leurs croassements sinistres aux échos de la nuit, cet homme parvint, après mille efforts dont chacun lui arrachait un cri de douleur, à se mettre sur son séant.

Après s'être reposé, il s'orienta; et, se sentant incapable de marcher, il se traîna vers le camp des Anglais, en s'aidant des genoux et des mains. Ce blessé dut souffrir mille agonies pendant le trajet d'un demi-mille qu'il lui fallut ainsi faire pour arriver au camp. Si le soleil eût éclairé sa marche douloureuse, on eût pu voir une longue traînée de sang qu'il laissait derrière lui.

La première sentinelle qui le reconnut, appela quatre camarades pour transporter le blessé sous une tente, où le chirurgien et ses aides faisaient les premiers pansements.

Quand on l'eut déposé sur un matelas, cet homme poussa un immense soupir de satisfaction et murmura ces mots:

--Le bras des visages pâles est faible comme celui des femmes, qui ne saurait frapper le guerrier d'un coup mortel. Dent-de-Loup pourra bientôt chasser encore le caribou rapide, et orner sa ceinture de maints nouveaux scalps que la fumée de son feu desséchera dans le ouigouam du chef.

CHAPITRE XV

LE BLESSÉ.

Pâle était le dernier reflet du jour mourant qui venait éclairer la chambre de Louis d'Orsy; mais plus pâle encore était ce dernier, qui gisait tout sanglant sur son lit une heure après le combat.

Il était là, défait, brisé, vaincu par le mal, ce vaillant jeune homme si plein de courage et de vie quelques heures auparavant.

Près de Louis assoupi se tenait un chirurgien, dont l'air préoccupé laissait voir combien l'état du blessé l'inquiétait. Dans l'ombre se mouvait discrètement Marie-Louise, qui paraissait voler plutôt que marcher, tant elle effleurait légèrement le parquet.

Elle avait aussi bien pâli, la pauvre enfant. Les terribles événements de l'avant-veille avaient tellement agi sur sa constitution, que ses belles et vives couleurs d'autrefois avaient fui ses joues veloutées, tandis qu'un léger cercle de bistre, apparaissant sur les paupières inférieures, y indiquait la trace de l'insomnie et des larmes.

Inquiète et tremblante, elle allait par la chambre, prompte à obéir à chacune des prescriptions du chirurgien, qu'elle interrogeait d'un regard anxieux.

L'homme de l'art se préparait à extraire la balle de la poitrine du jeune baron.

En ce moment, Bienville entra. Il s'approcha du chirurgien en marchant sur la pointe du pied.

--Eh bien? lui demanda-t-il à voix basse.

L'opérateur ne répondit pas; mais se tournant vers Marie-Louise:

--Veuillez donc, s'il vous plaît, mademoiselle, me procurer une lumière.

Aussitôt que la jeune fille fut sortie de la chambre, le chirurgien se pencha vers Bienville et lui dit rapidement à l'oreille:

--Je crains bien que la blessure ne soit empoisonnée, ainsi que vous m'en avez prévenu; car votre ami n'a pas assez perdu de sang pour être faible et insensible comme il l'est en ce moment. Grâce à l'épais baudrier de buffle que la balle a dû percer avant de pénétrer dans la poitrine, le projectile n'est pas entré bien avant et n'a pu atteindre aucun organe vital. Cependant voyez combien le blessé est engourdi et somnolent. Cet état presque apoplectique ne provient certainement pas de la blessure, mais bien plutôt d'un poison dont l'action est surtout narcotique. Aussitôt la balle extraite, je tâcherai de combattre les effets du venin.

Le chirurgien, voyant que Marie-Louise revenait, changea le sujet de la conversation en disant:

--Et M. de Sainte-Hélène, comment va-t-il?

Quelques instants plus tard, le chirurgien, par une adroite et prompte opération, fit sortir la balle des lèvres saignantes de la blessure. Et après avoir rougi au feu un instrument, il s'empressa de cautériser les bords de la plaie, afin de prévenir, s'il en était temps encore, l'absorption du poison déposé par le projectile.

Tiré de sa léthargie par la douleur que lui causa cette dernière opération, le jeune homme ouvrit enfin les yeux. Mais, outre que les pupilles étaient extrêmement dilatées, son regard avait quelque chose d'étrange, et c'est à peine s'il parut reconnaître ceux qui entouraient son lit. Quant aux organes de la voix, ils semblèrent paralysés d'abord; car plusieurs fois on le vit faire, pour parler, d'inutiles efforts.

Bientôt ses membres s'agitèrent de mouvements convulsifs qui laissaient voir que si le blessé recouvrait sa sensibilité, ce n'était que pour souffrir. Puis la douleur augmentant, il poussa quelques cris gutturaux, s'agita sur sa couche et finit par prononcer des paroles sans suite.

Le chirurgien hocha la tête et prit entre les doigts de sa main droite le poignet du blessé. Pendant quelques minutes, il parut absorbé dans ses réflexions. Enfin il se pencha vers Bienville, qui, douloureusement ému, contemplait cette terrible scène d'un homme jeune et robuste luttant corps à corps avec la mort, et lui dit à voix basse:

--Remarquez-vous, monsieur, comme les symptômes se contredisent maintenant? D'abord le cerveau surtout semblait affecté; car il y avait somnolence, puis vertige et enfin léthargie. Et tout à coup, après la cautérisation, se sont manifestés des phénomènes opposés: douleurs légères d'abord, puis intolérables; mouvements convulsifs généraux, soubresauts des tendons et délire enfin. Avant l'opération, le pouls était rare, petit, filiforme; il est maintenant précipité, dur et redoublé. C'est qu'il y a, je crois, deux ou trois poisons dont les effets divers ont chacun leur action et se manifestent par des symptômes variés, sans que, pourtant, les influences particulières à chaque venin soient assez opposées pour se neutraliser les unes les autres. Quel art infernal a dû présider à leur confection!

--Mais ne voyez-vous aucun remède à leur opposer?

Le chirurgien haussa les épaules en signe d'indécision manifeste.

--O monsieur! sauvez mon frère! s'écria Marie-Louise, qui s'était approchée après avoir entendu.

--J'ai bien peur, mademoiselle, que mon art ne soit impuissant. C'est plutôt Dieu que moi qu'il vous faut prier; car lui seul sait faire des miracles.

Cette désolante réponse amena sur les lèvres de Marie-Louise un sanglot, que, par une grande force d'âme, elle étouffa pourtant, de crainte qu'il n'alarmât le blessé, si celui-ci le pouvait entendre.

Il y avait dans la grande salle, à côté, un beau crucifix d'ivoire suspendu au-dessus de l'âtre de la cheminée et que l'on apercevait du lit du blessé. Ce pieux objet d'art était l'un des quelques débris qui restaient encore à la famille d'Orsy de son antique splendeur. L'on y conservait d'autant plus précieusement ce crucifix, que les traditions de la famille le disaient être l'œuvre d'un grand artiste français contemporain de Benvenuto Cellini.

Avec cette foi vive et ardente que les femmes savent apporter dans leurs prières, Marie-Louise alla se jeter aux pieds du divin Crucifié.

Qu'elle était ravissante ainsi, avec ses mains croisées sur sa poitrine, que de muets sanglots soulevaient. Ses yeux, noyés dans les larmes et perdus dans l'extase de la prière, arrêtaient leur regard suppliant sur la face auguste du Christ, tandis que ses lèvres semblaient baiser avec amour les pieds divins essuyés autrefois par les cheveux de Madeleine.

Son corps se trouvant intercepter une partie de la lumière produite par la lueur du feu de l'âtre, qui rougissait le foyer et les murs de la chambre, une vive auréole entourait sa tête, comme celle d'une madone, tandis que des reflets d'or se jouaient sur sa chevelure blonde. On aurait dit que la jeune fille était soulevée sur un nuage de feu, et ravie dans une de ces extases mystiques telles qu'en avaient autrefois les saints.

Longtemps elle pria de la sorte, sans paraître ressentir aucune des influences extérieures qui l'entouraient. C'est que, exaltée par l'élan de sa foi, elle parlait directement à Dieu.

Elle parut enfin revenir sur la terre, lorsque, détournant les yeux de la croix, elle les promena tour à tour de son fiancé à son frère et de son frère à son fiancé.

A ce moment, une indicible expression d'angoisse passa sur sa figure, comme si deux sentiments divers s'étaient heurtés tout à coup pour lutter en elle.

Mais cela n'eut que la durée d'un éclair, et Marie-Louise releva ses beaux yeux sur le Christ. Cet instant avait pourtant suffi pour changer l'expression de sa physionomie, où se lisait surtout maintenant un sentiment de sacrifice et de résignation extrêmes.

Qu'avait-elle donc promis à Dieu en échange de la guérison de son frère?

Celui-ci se tordait sous l'étreinte du mal. Sa figure devenait livide, tandis que la peau en était sèche et brûlante. Une chaleur âcre le dévorait, ce qui lui desséchait la bouche en lui causant une soif inextinguible.

François, désespéré, retenait dans les siennes la main brûlante de son ami.

Quant au chirurgien, accoudé sur l'une des colonnes torses du lit du patient, la tête appuyée sur sa main droite, il était comme courbé sous le poids de l'impuissance, que toute la science des hommes ne saurait soulever quand Dieu les terrasse.

Marie-Louise se relevait, lorsque la porte d'entrée s'ouvrit.

CHAPITRE XVI

LE VŒ.

Bras-de-Fer entra, portant sous son bras un paquet d'herbes et de plantes que l'automne avait desséchées.

Lorsque Pierre avait appris de Bienville que la blessure de Louis d'Orsy était empoisonnée, et que M. de Sainte-Hélène avait eu la jambe cassée d'une balle tirée par Harthing, il avait immédiatement quitté, sans rien dire, le champ de bataille où l'on combattait encore, pour herboriser à travers les bois.

Les Canadiens avaient regagné la ville quand Bras-de-Fer trouva, malgré l'obscurité naissante, la dernière plante qu'il lui fallait. Alors seulement il revint à la cité.

Quand Pierre arriva à l'Hôtel-Dieu, Bienville venait d'en partir pour se rendre chez Louis d'Orsy. Le Canadien se fit conduire auprès de M. de Sainte-Hélène, qu'il trouva pansé et dans un état très satisfaisant. Bras-de-Fer se dirigea tout de suite vers la demeure du jeune baron, où nous venons de le voir entrer.

Pierre alla droit au lit du jeune homme, que les crampes venait de saisir.

Après avoir examiné le blessé:

--Je suis, dit-il, arrivé à temps, Dieu merci. Avez-vous de l'eau chaude sous la main, mademoiselle?

Marie-Louise et Bienville regardèrent avec étonnement le nouveau venu, tandis que le chirurgien le toisait avec dédain des pieds à la tête.

--Vous ne comprenez donc pas? ajouta Bras-de-Fer. Je vous demande de l'eau chaude, afin d'y faire infuser ces herbages pour guérir M. le baron. Le poison des sauvages et moi, voyez-vous, nous nous connaissons depuis longtemps. Quand je chassais dans les pays d'en haut, j'ai vu guérir bien des gens avec ces ingrédients que je vous apporte. J'en ai fait l'épreuve sur moi-même.

--Oh! puisses-tu dire vrai! s'écria Bienville.

--Mon Dieu! c'est vous qui nous l'avez envoyé! dit Marie-Louise en levant au ciel des yeux reconnaissants.

Un sourire incrédule passa sur les lèvres du médecin, dont les idées scientifiques se trouvaient subitement heurtées par les paroles et le ton confiant de l'ignorant Pierre Martel.

--Prétendriez-vous, dit le chirurgien, guérir M. d'Orsy avec vos simples?

--Je ne voudrais pas en répondre, répliqua Bras-de-Fer, mais j'ai bonne espérance.

--Et vous croyez pouvoir réussir dans un cas où la science est impuissante!

--Le bon Dieu est tout-puissant, lui, monsieur le docteur; et bien souvent il se sert d'un homme ignorant et simple comme moi pour faire un miracle.

Déjà Marie-Louise mettait à la disposition de Pierre Martel un vase rempli d'eau bouillante.

--Je n'ai plus rien à faire ici du moment qu'on m'y oppose un charlatan! repartit le chirurgien, qui prit son chapeau.

--Monsieur! lui dit Bienville en l'arrêtant par le bras, vous auriez tort de vous fâcher. Cet homme est un vieux chasseur, qui doit être à même de connaître les antidotes que les sauvages emploient contre les blessures empoisonnées. Vous venez de pays civilisés où la science n'a pas à s'occuper de cas semblables et où l'homme le plus savant dans votre art doit nécessairement ignorer un remède connu en Amérique par le dernier des sauvages.

--Je reviendrai dans une heure, reprit le chirurgien, qui se dirigea vers la porte et sortit.

--A la grâce de Dieu! fit Marie-Louise avec un soupir.

Deux heures plus tard, d'Orsy reposait tranquillement. Les crampes et les tiraillements dans la région de l'épigastre avaient cessé, la transpiration se faisait maintenant abondante là où la peau était sèche et brûlante une heure auparavant. De pénible qu'elle était d'abord, la respiration était devenue facile. Enfin le délire avait disparu pour faire place à une entière tranquillité du cerveau.

Pierre Martel avait appliqué sur la blessure du baron une compresse fortement imbibée de l'infusion des plantes qu'il avait apportées de la Canardière. Il lui avait aussi fait boire plusieurs potions de ce même remède dont la vertu se montrait si efficace.

Marie-Louise, Bienville et Bras-de-Fer, la joie peinte sur le visage, se pressaient autour du blessé, qui venait de s'éveiller après une heure de sommeil paisible, lorsque le chirurgien entra.

--Eh bien! comment va monsieur le baron? demanda-t-il en s'approchant du lit.

--Assez bien, merci, comme vous voyez, répondit d'Orsy.

Surpris d'un changement aussi prompt, le chirurgien tâta le pouls du patient en hochant la tête.

--Oui, sauvé! dit-il.... La force de la jeunesse et de la constitution... la nature enfin... Je m'en doutais!

Quand le chirurgien fut parti, Marie-Louise s'en alla dans sa chambre, où elle s'enferma. Puis s'affaissant sur son lit, ce lit de jeune fille, muet témoin de ses rêveries et de ses premiers pensers d'amour, elle fondit en larmes.

--O mon Dieu! dit-elle, soyez mille fois béni d'avoir exaucé ma prière, et ne vous irritez pas d'un chagrin dont ma faiblesse est seule cause. Ce n'est pas mon sacrifice même qui m'arrache ce tribut de pleurs payé à la nature, mais bien plutôt la soudaineté qui m'a fait l'accomplir... Oui! vous êtes témoin, Seigneur, que pour conserver la vie à mon frère, je suis encore prête à immoler mon amour. Et pourtant vous seul pouvez savoir ce qu'il m'en a coûté, ce qu'il m'en coûte encore pour rompre avec ce bonheur dont j'avais tant souhaité la venue!... Ah! mon Dieu! je ne croyais pas l'aimer autant!... Mais loin de moi ces pensées. Puisque j'ai eu la force de songer au sacrifice, il me faut avoir, en outre, celle d'en braver l'accomplissement!

Alors, elle se laissa glisser les deux genoux en terre, et levant vers le ciel des yeux où les pleurs semblaient protester contre ses paroles:

--Mère de douleurs, veuillez donner à mon pauvre fiancé...--mon Dieu! c'est la dernière fois que je lui prête ce nom si doux!--veuillez lui donner la résignation que je vous demande pour moi-même. Que tout le poids de la douleur retombe sur moi seule! Et lui, qu'il soit heureux avec une autre... comme j'aurais pu l'être avec lui!.......................... .............................................................

Quand elle revint dans la chambre de son frère, Bienville s'approcha de la jeune fille d'un air joyeux.

--Marie-Louise! dit-il en s'emparant d'une main qui se retira doucement de la sienne, Marie-Louise, ce nuage de malheur qui a paru plusieurs fois devoir crever sur nos têtes, disparaît enfin à l'horizon. Les desseins pervers de nos ennemis sont anéantis avec eux. Plus de craintes ni de larmes! A nous la joie, car l'avenir est à nous!

--L'avenir n'est qu'à Dieu seul! répondit Marie-Louise, dont le cœur se serra comme sous l'étreinte de la mort.

CHAPITRE XVII

JOIE ET DEUIL.

--Où courez-vous donc de si grand matin, mon compère? disait M. Pelletier, le maigre mais riche marchand de fourrures de la rue Sault-au-Matelot.

La tête encore couverte de son bonnet de nuit, et ses bretelles négligemment attachées en guise de ceinture autour de son haut-de-chausses, il ouvrait en ce moment la porte de son magasin.

--Eh! par la corbleu! répondit M. Poisson qui passait en courant, ne savez-vous donc point la nouvelle qui court les rues?

--Comment saurais-je ce que mon épouse ignore encore?

Madame Pelletier passait à bon droit pour avoir l'oreille toujours à l'affût des nouvelles.

--Quoi? qu'est-ce? dit à cet instant une voix criarde partant de l'intérieur de la maison.

C'était madame Pelletier qui venait de s'éveiller.

Au même instant, la grosse cloche de la cathédrale fit entendre sa voix de basse, tandis que celles de toutes les communautés de la ville lançaient leurs notes d'alto ou de soprano à travers les couches de la brume matinale.

--Assurément que ce n'est point là l'Angelus, dit M. Pelletier en entrant dans sa chambre à coucher, car on l'a sonné il n'y a pas plus d'une demi-heure.

Comme il apparaissait, une salve d'artillerie, partie soudainement de la haute ville, fit faire un bond prodigieux à madame Pelletier. Celle-ci, perdant son centre de gravité, vint s'abattre lourdement entre les bras de son époux, qui gémit et plia sous le fardeau.

--Mon Sauveur! qu'est-ce que c'est? s'écria la bonne dame. Le bombardement recommencerait-il? On disait pourtant qu'il était fini.

--Je vas aller voir ce qui se passe à la haute ville, fit le mari, qui sortit après avoir endossé son pourpoint.

Ceci avait lieu le matin du 23 octobre.

Quand le digne marchand arriva à la haute ville, tout y semblait en mouvement. Officiers et soldats, militaires et bourgeois, tous couraient par les rues, s'appelant les uns les autres, se serrant les mains et riant aux éclats. Les femmes, en toilette des plus matinales, allaient d'une maison à l'autre, le teint très animé, la langue aussi. Il n'était pas jusqu'aux chiens qui n'aboyassent à l'envi, excités qu'ils étaient par cette joie bruyante qu'une bonne fée semblait avoir secouée durant la nuit sur cette ville si sombre et si peu riante depuis le commencement du siège.

Au château, M. de Frontenac se tenait sur la terrasse, entouré d'un groupe d'officiers non moins joyeux que les bourgeois de Québec.

--Le voilà donc qui s'enfuit, cet arrogant amiral, disait un officier gascon. Sont-ce là les résultats de ces grands airs de croque-*mitaine que trahissait sa sommation?

Le gouverneur regardait les dernières voiles des vaisseaux anglais. Elles s'éloignaient entre la Pointe-Lévis et l'île d'Orléans, et disparaissaient graduellement dans les derniers flocons de brume qui remontaient dans l'espace, aspirés par le soleil.

C'était sur l'ordre du comte qu'on avait tiré le canon et sonné les cloches en signe de réjouissance.

Et certes, il y avait bien lieu d'être content de la prompte retraite des Anglais. Car outre le danger qu'on avait couru d'être conquis par un ennemi bien supérieur en nombre, la famine sévissait déjà dans la ville depuis quelques jours, lorsque les Anglais se décidèrent à lever le siège.

Mais pour expliquer le départ précipité de la flotte anglaise, il faut d'abord raconter en quelques mots les événements qui avaient eu lieu durant les deux jours précédents.

Pendant la nuit qui suivit le combat où Harthing trouva la mort et où MM. d'Orsy et de Sainte-Hélène, ainsi que Dent-de-Loup, furent tous trois blessés, Whalley fit approcher ses troupes de l'endroit où elles avaient débarqué. Mais ceux qui montaient les chaloupes s'y prirent avec tant de lenteur, que les Anglais durent renoncer à s'embarquer pendant cette nuit.

Le jour suivant, ils furent attaqués par quelques volontaires que commandaient les sieurs de Vilieu, de Cabanac, Duclos et de Beaumanoir, ainsi que par les miliciens de l'île d'Orléans, de Beauport et de la côte Beaupré. On se battit avec acharnement jusqu'à la nuit, et bien que les Anglais fussent de beaucoup supérieurs en nombre, ils ne purent jamais déloger les Canadiens d'une maison entourée de palissades où ceux-ci s'étaient retranchés. Nous n'eûmes en cette occasion qu'un écolier tué et un sauvage blessé.

Les ennemis au contraire y perdirent beaucoup de monde, ce qui leur fit hâter l'embarquement qu'ils effectuèrent dans la nuit du 21 au 22. Mais ils le firent avec tant de précipitation qu'ils laissèrent sur le rivage "cinq canons avec leurs affûts, cent livres de poudre et quarante à cinquante boulets." Vers le matin, Whalley, s'étant aperçu de cet oubli, envoya plusieurs compagnies pour reprendre les pièces dont les volontaires de Beauport et de Beaupré s'étaient saisis. Nos miliciens, auxquels s'étaient joints quarante écoliers du séminaire de Saint-Joachim, défendirent si vaillamment leur prise, qu'ils forcèrent les Anglais à regagner la flotte sans leur canon. C'était le sieur Carré, brave cultivateur de Sainte-Anne du Petit-Cap, qui commandait les volontaires en cette occasion; il y montra tant de courage et d'habileté, que M. de Frontenac lui donna, pour le récompenser de sa belle conduite, l'un des canons pris à l'ennemi.

Cet insuccès discrédita Phipps auprès de ses concitoyens. Nommé pourtant, trois ans plus tard, gouverneur du Massachusetts, il accrut encore son impopularité par le superstitieux aveuglement qui lui fit condamner au feu, avec l'aide de son âme damnée Mather, un grand nombre de personnes légèrement accusées de sorcellerie. Il mourut en 1695, négligé par la cour et peu estimé de ses compatriotes.

C'est ainsi que se dissipa ce noir orage qui avait menacé tout d'abord d'écraser la petite colonie française du Canada. Notre pays, qui ne comptait que onze mille habitants, venait de repousser l'invasion des colonies anglaises peuplées dès lors de plus de deux cent mille âmes.

La Nouvelle-France était dans la période ascendante de sa gloire. Dieu, qui veillait sur la destinée de cette colonie, voyait que le vivace élément français n'y était pas encore assez enraciné pour pouvoir y lutter, comme il le sut faire avec succès par la suite, contre les prétentions des races environnantes. Et si plus tard nos pères durent courber un moment la tête sous l'orage, pour la relever ensuite avec fierté, c'est que la Providence voulait nous sauver des plus grands dangers de la révolution française, que Louis XV et sa voluptueuse cour attiraient déjà sur la France au moment de la conquête du Canada par l'Angleterre. Ce n'était que justice, car, tandis que la société française irritait là-bas le ciel par son luxe et sa démoralisation sous Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, les colons de la Nouvelle-France arrosaient de leur sang le sol de leur patrie d'adoption; les Jogue, les Brebœuf, les Daniel et les Lalemant rachetaient abondamment par leur martyre la petite part de ces fautes qui incombaient à nos ancêtres, par suite de leurs rapports de parenté avec la mère patrie.

La joie des Québecquois fut bien grande quand ils se virent ainsi débarrassés de leurs ennemis. Ils firent, le 5 novembre, une procession où l'on porta en triomphe le tableau de la sainte Vierge que l'on avait suspendu au clocher de la cathédrale, et le pavillon de l'amiral anglais; tandis que les églises et les communautés de la ville exhalaient en chœur de longs cantiques d'actions de grâces.

Quant à son air, il était fier et conquérant, notre gentilhomme portant haut le regard et la moustache qui se relevait crânement aux coins de sa bouche souriante.

--Eh! sur mon âme! cher Bienville, dit celui-là, comme vous voici superbe! Est-ce qu'Amour vous tend les bras? comme dirait là-bas M. de La Fontaine.

--J'avais raison! n'est-ce pas? Allons! bonne chance, mon amoureux!

--Et vous de même, mon ami.

Toujours leste et pimpant, Bienville dévora la courte distance qui le séparait de la demeure de Louis d'Orsy, où il entra le cœur à rire, ainsi qu'il est dit dans "La claire fontaine."

D'Orsy, convalescent mais pâle et faible encore, était assis dans son lit lorsque Bienville arriva chez le jeune baron.

--Sois le bienvenu, mon cher François, lui dit Louis en tendant sa main amaigrie à Bienville.

--Merci, mon cher. Et comment va cette précieuse santé qui nous a causé tant d'inquiétude.

--De mieux en mieux, grâce au ciel.

--Ah! mademoiselle, mille pardons! je ne vous ai pas vue en entrant, dit François à Marie-Louise, qui était assise à l'écart et se livrait à un travail d'aiguille.

--Oh! ce n'est rien, monsieur, fit celle-ci, qui rendit à Bienville un salut gracieux mais quelque peu contraint.

François remarquait, depuis deux jours, que sa fiancée n'était plus la même à son égard. Elle ne montrait pas, à son arrivée, le même empressement ni le même plaisir à le recevoir. Elle paraissait embarrassée, triste et souffrante en la présence du jeune homme, qui avait plus d'une fois cru voir, à la dérobée, rouler une larme dans les yeux de son amie. Il n'était pas jusqu'à Louis qui n'eût l'air gêné.

Aussi Bienville s'était-il bien promis d'en savoir le dernier mot ce jour-là même.

--Eh bien! dit-il à d'Orsy, nous voici donc encore une fois débarrassés des Anglais.

--Oui, pour cette année, du moins; car je pense qu'il ne leur prendra pas fantaisie de revenir avant l'été prochain, l'hiver du Canada n'étant point propice aux expéditions militaires.

--Leur départ me remet quelque chose en mémoire, dit François à Marie-Louise. Avez-vous souvenance, mademoiselle, de cette bien douce conversation que nous avions entamée, lorsque l'apparition de l'Iroquois y vint mettre un terme? C'était, je crois, le soir de mon arrivée de Montréal.

--Oui, monsieur, répondit Marie-Louise, mais à voix si basse, que cette réponse effleura ses lèvres comme un souffle.

Et le sang lui afflua si vite à la figure, qu'elle se pencha vivement sur son ouvrage pour cacher sa rougeur.

Bienville prit cette émotion subite pour l'effet que devait produire la demande suprême qu'il allait faire. Aussi continua-t-il, mais d'une voix légèrement émue:

--Je vois bien, Marie-Louise, que votre mémoire est aussi bonne que la mienne, mais que votre bouche, seulement, est trop timide pour en oser traduire les impressions; je répéterai donc ce que je vous dis alors. Ecoutez-moi bien et dites-moi si ce ne sont pas les mêmes paroles? "Je désire vous voir porter mon nom, aussitôt que nous aurons repoussé l'Anglais." Est-ce bien cela?

Au lieu de la réponse, ou du moins de l'aveu tacite qu'il attendait de sa fiancée, il vit la jeune fille pâlir, tandis que deux grosses larmes jaillissaient de ses yeux.

Un chaud rayon de soleil qui pénétrait en ce moment par la fenêtre, se joua sur ces larmes qui brillèrent comme deux diamants.

La surprise de Bienville augmenta pourtant encore, lorsque Marie-Louise cacha sa tête entre ses deux mains, et que des sanglots redoublés agitèrent son sein de mouvements convulsifs.

--Est-ce donc là l'effet qu'une demande en mariage a coutume de produire sur les jeunes filles? dit-il en se tournant vers d'Orsy.

Celui-ci baissa la tête et ne répondit pas.

--Je vous en prie, continua Bienville au comble de l'étonnement, dites-moi, l'un ou l'autre, ce que signifient ce silence et ces pleurs?

Puis se frappant tout d'un coup le front, signe qu'une nouvelle idée venait d'y éclore:

--Oh! dis-moi, Louis, ma prétention à la main de mademoiselle serait-elle donc trop ambitieuse? Mais n'as-tu pas toujours encouragé cet amour, que, loin de te cacher, je t'ai confié depuis deux ans? Ah! c'est vrai! j'aurais dû m'en douter, la naissance ne m'a pas fait baron, moi!

--Arrête! s'écria Louis, et ne te livre pas à des suppositions absurdes et offensantes à la fois. Tu sais que je t'ai toujours considéré comme le futur beau-frère que me devait donner ma sœur. Ce n'est donc pas une vaine disparité de titre qui pourrait maintenant mettre obstacle à votre mariage. Tu es gentilhomme, et cela m'a suffi; car, à mes yeux, la récente noblesse léguée par ton père à ses dignes enfants, et que lui ont value sa bravoure et ses services en la Nouvelle-France, je la considère autant et plus encore que celle d'un descendant des croisés qui passe à la cour une vie rampante et oisive.

--Mais enfin, tu viens de le trahir, il y a des obstacles à notre union? Ah! Marie-Louise! auriez-vous si tôt oublié vos promesses? Ne m'aimez-vous donc plus?

--A mon tour je vous arrête, monsieur de Bienville! dit enfin Mlle d'Orsy en essuyant les larmes qui humectaient ses joues. Prenez garde de froisser aussi mes sentiments, que vous devez si bien connaître. Ah! c'est bien plutôt vous qui ne m'aimez plus, puisque vous ne m'estimez pas assez pour supposer que, s'il me faut renoncer à une union si chère à mon cœur, j'y dois être forcée par des circonstances extraordinaires. Attendez, pour me juger, que je vous aie d'abord exposé les motifs de ma conduite; et, si étrange qu'elle vous puisse sembler maintenant, vous conviendrez sans doute ensuite que, loin de mériter vos reproches, j'ai plus que jamais droit à votre entière sympathie.

L'attitude de Marie-Louise était si douloureuse et si noble à la fois, que Bienville se sentit malgré lui subjugué. Il est aussi vrai de dire qu'il s'attendait si peu à rencontrer des obstacles, qu'il demeura comme anéanti sur son siège, et incapable de faire un mouvement ni de dire un seul mot.

Marie-Louise continua donc, mais avec des accents déchirants dans la voix et des larmes dans les yeux:

--Rappelez-vous, monsieur, les lugubres événements qui se passaient, il y a trois jours, dans cette même chambre où nous sommes. Vous veniez de me ramener mon frère presque mourant de sa blessure. Il était là, traîtreusement frappé, luttant pour sa vie contre un mal atroce et mystérieux. Le médecin venait de se croiser les bras, impuissant qu'il se sentait à intervenir en ce combat suprême. Il avait même prononcé: Louis devait mourir. Vous vous souvenez qu'alors j'allai me jeter au pied de ce crucifix et que j'y priai longtemps. Cet affreux malheur qui planait sur moi, me rappela les scènes horribles des jours précédents, et, comme un éclair, cette pensée terrible traversa mon âme quand je tombai à genoux: n'étais-je pas la cause de la mort de mon frère? N'était-ce pas moi que ce misérable Harthing avait voulu frapper par la main de son agent?... Moi la cause de la perte de Louis? Cette idée brûla mon cœur. Le dernier rejeton des barons d'Orsy expirant, sinon par la faute, du moins à cause de sa sœur, qui n'attendrait peut-être pas pour se marier la fin du deuil fraternel! Oh! non, cela ne pouvait pas être!--C'est moi, mon Dieu! qu'il vous faut frapper, lui dis-je en ma prière. Rendez la vie à mon frère, pour continuer une lignée de preux qui s'éteindrait sans lui; et je vous promets d'entrer en religion à l'Hôtel-Dieu pour y passer mes jours au chevet des malades!

--Ah! mon Dieu! dit Bienville qui se trouva machinalement debout.

--Je te jure, mon cher François, dit Louis à celui-ci, que j'ai tout fait pour détourner ma sœur d'un dessein si funeste; mais rien n'a pu ébranler sa résolution; car elle prétend qu'il en résulterait un malheur pour nous tous si elle allait manquer au vœu que Dieu a bien voulu accepter, dit-elle, puisqu'il a fait un miracle en ma faveur.

--Monsieur de Bienville, dit-elle en finissant, je comprends votre douleur. Elle doit vous être d'autant plus amère qu'elle était imprévue. Soyez cependant certain que vous ne souffrirez pas en cinquante ans de vie les tortures que j'ai subies depuis trois jours. Mais ceci doit rester entre Dieu seul et moi. Au cloître où je vais désormais vivre pour mourir, je prierai Dieu pour vous. Il voudra bien m'entendre et vous consoler sans doute; et, bientôt vous m'oublierez pour en aimer une autre qui saura vous rendre heureux. Adieu! mon ami, adieu! pour cette vie du moins!

Les sanglots couvrirent ici sa voix, et elle tendit la main à Bienville.

Mais de la poitrine haletante du jeune homme sortit un cri de désespoir, et il chancela comme un homme ivre.

Si grande était pourtant sa force, qu'il contint cette mer immense de douleur qui venait de se déborder dans son âme.

Mais il n'essaya point de parler, et d'un pied lourd, incertain, il sortit.

Lorsque le dernier des pas de son fiancé vint résonner à son oreille, lugubre comme le bruit de la pelle du fossoyeur sur une tombe aimée, Marie-Louise s'évanouit.

CHAPITRE XVIII

DEUX DOULEURS EN REGARD.

Quinze jours durant, Bienville resta renfermé, sans vouloir en sortir, dans la chambre que M. de Frontenac lui avait assignée au château. Là, tout entier à sa douleur, il passa les jours et les nuits courbé sur sa souffrance, comme pour sonder le gouffre que le malheur venait de creuser en son âme.

Ainsi replié sans distraction sur son mal, il meurtrit plus encore son cœur déjà si rudement froissé par la main de fer de l'infortune. Si sombre lui paraissait l'avenir, qu'il fermait d'effroi les yeux quand la noire image du présent tendait à s'effacer un peu devant eux. Et lorsque le vol de sa pensée, lasse de se heurter à chacun des traits de ce navrant tableau, se retournait vers le passé, le contraste des joies d'autrefois faisait si violemment ressortir les peines du présent, que sa blessure s'ouvrait plus grande et plus cuisante encore.

Si douces étaient pourtant les chansons de ces fauvettes qui venaient voleter sur le champ de mort de ses espérances et moduler les concerts passés de son premier amour, qu'il n'avait pas le courage de les chasser.

--Pauvres oiseaux de remémoration d'un temps qui n'est plus, disait-il alors, je ne saurais vous donner traîtreusement du plomb sous l'aile, quand vous m'apportez de si douces souvenances. Venez, petits, revenez encore gazouiller sur le nid de mémoire, et que le duvet de vos plumes réchauffe mes idées qui se glacent au vent froid de la réalité.

Mais soudain venait s'abattre sur eux l'oiseau de proie du malheur. Oh! comme ils fuyaient alors à tire-d'aile, en poussant des cris plaintifs, ces pauvres oisillons tout meurtris par la serre du vautour.

Ce qu'il souffrait en ces moments, le triste délaissé, ne saurait être dit; car tout ce que ses souvenirs avaient de charme dans le passé, n'en rendait que plus poignantes les angoisses du présent.

Deux semaines se passèrent ainsi sans qu'on pût pénétrer jusqu'à Bienville.

Comme on avait pu constater, pendant ce temps, que les Anglais étaient réellement partis et qu'il n'y avait plus de crainte de les voir revenir, la saison étant trop avancée, le gouverneur se résolut à renvoyer les troupes de Montréal.

Le soir qui précéda leur départ, M. de Frontenac donna un grand dîner à ses officiers. Bienville, qui s'était fait excuser auprès du Comte, put entendre de sa chambre la joie et les rires de ses compagnons d'armes durant tout le repas qui se prolongea bien avant dans la nuit. Le cliquetis des verres et les éclats de voix des convives lui causèrent un supplice indicible; car la souffrance a pour effet de rendre misanthrope, et dans nos heures sombres, le plaisir d'autrui nous irrite et nous rend nos maux encore plus insupportables.

Enfin les paroles d'une santé portée à la belle France par le gouverneur lui-même, vinrent retentir à son oreille. Les convives y répondirent par un énergique bravo qui gronda comme un tonnerre dans les grands corridors du château; et le son plus rapproché des voix, le bruit des portes qui s'ouvraient et se refermaient çà et là dans le vaste édifice, lui indiquèrent que les conviés venaient de se séparer.

Le silence se fit bientôt partout, et Bienville n'entendit plus que les pas de la sentinelle qui marchait au dehors sur la terrasse.

Après avoir éteint sa bougie, Bienville, appuyé sur le bord de sa fenêtre qui donnait sur le Saint-Laurent, regardait, pensif, les rayonnements de la lune qui zébrait de remuantes lames d'argent les eaux du fleuve assoupi. Tantôt son œil s'arrêtait sur les falaises de la Pointe-Lévis, qu'une lumière pâle éclairait en grandissant l'ombre des sapins accrochés aux flancs du roc. A distance, ces arbres semblaient autant de fantômes d'une race géante, qui seraient venus s'accouder sur la rive du grand fleuve pour y rêver en regardant couler les flots.

Tantôt son regard se perdait au loin dans la brume qui voilait à demi les côtes boisées de Beauport et de l'île d'Orléans.

Il en était à comparer ce calme grandiose de la nature au bouillonnement des passions qui embrasaient son sein, quand on heurta du doigt sa porte.

Etonné de recevoir une visite à une heure aussi avancée, Bienville, qui, du reste, n'avait voulu recevoir personne depuis deux semaines, ne répondit pas et ne se dérangea point d'abord. Mais une voix qui ne lui était pas inconnue lui dit bientôt du dehors:

--Ouvrez-moi donc, monsieur de Bienville.

Celui-ci tira le verrou de sa porte et recula d'étonnement quand il aperçut M. de Frontenac.

Le comte portait une lanterne sourde, qu'il déposa près du bougeoir d'argent qui était sur la table de nuit de son hôte. Puis il fit signe à Bienville de refermer la porte.

Lorsque François se fut approché du comte, celui-ci dit au jeune LeMoyne:

--Mon cher Bienville, ce n'est que ce soir, et à la fin du dîner seulement, que j'ai appris votre malheur. Soyez certain, mon ami, que la nouvelle m'en a vivement affecté, et que je compatis à votre juste chagrin.

Le comte, en disant ces mots, prit affectueusement la main du jeune homme.

Au seul contact de cette main, Bienville, le fier guerrier qui n'avait pas voulu verser une larme depuis sa fatale entrevue avec Marie-Louise, sentit un frisson glacial courir par tous ses membres, et il se prit à pleurer.

Sachant bien qu'il valait mieux ne pas arrêter cette effusion, M. de Frontenac garda quelques instants le silence, qu'interrompaient seuls les sanglots de Bienville. Et quand cette pluie de larmes eut diminué, le comte reprit:

Ici le comte s'arrêta, dominé par l'émotion que lui causaient ces tristes souvenirs. D'un côté la blafarde lueur de la lanterne sourde et de l'autre la lumière pâle de la lune qui pénétrait par la croisée, éclairaient ses traits mâles. Bienville put voir une larme tomber de son œil, et se perdre dans les sillons que la souffrance avait creusés sur la grande figure du comte de Frontenac.

Après quelques instants de silence, le gouverneur reprit d'une voix ferme:

--Vous voyez donc, mon cher Bienville, que la fortune m'a traité plus durement que vous encore. Vous êtes jeune et libre, et puisque Mlle d'Orsy entre en religion, vous pourrez en aimer une autre que Dieu destine à vous rendre heureux. Ah! n'allez pas vous récrier! Je sais bien que vous n'y songez pas maintenant; mais enfin, je crois que vous en viendrez naturellement là. Dussiez-vous cependant renoncer à tout jamais au mariage, il ne faudrait pas même, en ce cas, vous désespérer inutilement. Vous avez un grand cœur, je le sais; eh bien! sachez vous proposer une idée, un but qui le remplisse en quelque sorte. Croyez-vous que je n'aurais pas succombé depuis longtemps sous les coups du sort, si je n'avais une pensée dominante propre à me distraire dans mes peines? Chargé par le roi mon maître de veiller à la destinée de cette colonie, j'use les derniers jours de ma vie à son agrandissement. Plus la tâche est ardue, plus la fin est difficile à atteindre, plus satisfaisante est la joie que nous cause le succès. Vous êtes militaire, intelligent et brave; remplie d'émotions, la carrière des armes offre un vaste champ à de nobles aspirations. Continuez donc à vous distinguer et soyez certain que mon amitié pour vous ne nuira pas à votre avancement. Mais il est tard, et vous avez besoin de sommeil. Tâchez de reposer aujourd'hui, pour être plus fort que la peine de demain.

--Comment vous remercier de l'intérêt que vous me portez, monseigneur, balbutia Bienville, et comment pourrai-je jamais reconnaître vos bontés pour moi?

--D'abord en quittant bientôt cet air sombre qui n'est pas de nature à égayer ceux qui vous fréquentent, et en voulant bien oublier les aveux que ma seule tendresse pour vous m'a conduit à vous faire. Allons! bonne nuit.

Le comte reprit sa lanterne et quitta la chambre.

Bienville entendit, tout pensif, le bruit de ses pas s'éteindre au détour du corridor, où l'ombre du comte, projetée derrière lui par la lumière qu'il portait, s'évanouit aussi.

Consolé par la comparaison de cette grande mais calme douleur que M. de Frontenac venait d'opposer à la sienne, et soulagé par les pleurs qu'il avait versés, Bienville parvint à s'endormir.

Mais des rêves étranges et fatigants troublèrent son sommeil. Il lui semblait passer près du couvent de l'Hôtel-Dieu, lorsqu'une voix de femme qui chantait le fit se rapprocher du cloître. Alors il lui parut que les murailles du couvent se trouvaient assises au milieu d'un vaste cimetière jonché d'os desséchés jusqu'à perte de vue. Chacun des pas qu'il faisait heurtait un ossement humain qui craquait sous ses pieds. Il parvint enfin au-dessous de la fenêtre d'où sortait la voix. Quand il leva la tête, il aperçut Marie-Louise vêtue en novice, et qui le regardait du haut de la croisée d'un second étage. S'accrochant alors à chacune des aspérités du mur, il tenta de l'escalader. Déjà sa main allait toucher celle que lui tendait sa fiancée, quand il tomba lourdement sur la terre, où les os des squelettes rendirent un craquement funèbre, ce qui le fit s'éveiller en sursaut. Comme il faisait déjà grand jour, il s'habilla vite et sortit.

Lorsqu'il descendit le monticule que dominait le château, des feuilles desséchées, tombées des quelques arbres de la place d'armes, tourbillonnaient au vent sur la terre durcie par la gelée.

Pour éviter de passer devant la maison de Louis d'Orsy, il traversa la place d'armes et s'engagea dans la rue Sainte-Anne, qu'il tourna, pour descendre sur la grande place, en longeant l'église des Jésuites.

Il allait y déboucher quand il s'arrêta et pâlit. Il venait de voir Marie-Louise et son frère qui descendaient la rue de la Fabrique en compagnie de quelques amies de Mlle d'Orsy. Voyant le petit groupe disparaître au bas de la rue de la Fabrique et à l'angle du collège des Jésuites, il suivit de loin Marie-Louise. La peine atroce qu'il ressentit ne fut pourtant pas sans charmes, puisqu'il continua d'avancer derrière la jeune fille.

Caché, comme un malfaiteur, par l'angle du mur, Bienville vit s'ouvrir la lourde porte du cloître. Un instant le gracieux profil de Marie-Louise se dessina sur la pénombre de l'intérieur, et puis la jeune fille disparut pour toujours à ses yeux.

Il entendit la porte se refermer avec un bruit sourd qui parvint à son âme, funèbre comme le dernier tintement du glas d'un mort aimé.

Marie-Louise allait célébrer avec Dieu ses éternelles fiançailles.

CHAPITRE XIX

MISEREMINI.

On prévint, ce jour-là, MM. de Longueuil, de Maricourt et de Bienville que l'état de leur frère Sainte-Hélène, resté à l'Hôtel-Dieu, empirait à vue d'œil, et que même les chirurgiens venaient de le condamner. Les trois gentilshommes, qui allaient s'embarquer pour Montréal, se décidèrent à rester à Québec. Seulement, ils chargèrent quelques-uns de leurs amis de Montréal d'en avertir la famille LeMoyne.

Considérée comme peu dangereuse d'abord, la blessure de M. de Sainte-Hélène s'était envenimée peu à peu, par le manque de soin qu'il y avait apporté pour l'avoir regardée comme n'étant pas grave. Le bruit courut, dans le temps, que sa blessure était empoisonnée; mais Charlevoix, qui mentionne cette rumeur, paraît n'y ajouter aucune foi. Il dit que ce fut plutôt pour avoir négligé les prescriptions des chirurgiens que M. de Sainte-Hélène ne put guérir.

Il mourut à l'Hôtel-Dieu, l'un des premiers jours de décembre 1690.

On y chanta son service dans la matinée du quatrième jour de ce mois. Mais comme on attendait ce jour-là de Montréal quelques parents de M. de Sainte-Hélène, et que d'ailleurs on ne pouvait retarder l'inhumation jusqu'au lendemain, il fut décidé qu'on l'enterrerait dans la soirée, afin de permettre aux parents absents, s'ils arrivaient avant la nuit, de se trouver aux funérailles.

Après la tombée du jour, pleine d'ombre et de mystère était la chapelle de l'Hôtel-Dieu, la nuit couvrant la ville comme d'un drap mortuaire. De nombreux cierges brûlaient lentement autour d'un cercueil déposé dans la nef, et jetaient une lueur terne et tremblante sur les murs blancs de l'église, qui plus loin, vers l'autel, se noyaient dans l'obscurité.

La foule des fidèles attendait silencieuse et recueillie la venue du prêtre qui devait accompagner à sa dernière demeure le brave chrétien qui avait combattu son dernier combat.

L'officiant parut bientôt, accompagné de ses acolytes. Il pria d'abord; puis les fraîches voix des religieuses, entonnèrent avec solennité le chant sublime du libera.

Le dernier mot du dernier verset venait de rouler et de s'éteindre sous la voûte, quand une voix de femme chanta, dans le silence, le Miseremini.

Perdu dans la foule et courbant le front devant son Dieu qui l'éprouvait si rudement, Bienville, dont la souffrance n'avait plus assez de place en son cœur, sentit un froid mortel se glisser dans ses os.

Cette voix était celle de Marie-Louise.

Miseremini mei, chantait-elle d'une voix suave, miseremini mei, saltem vos amici mei.

De profundis clamavi ad te, Domine, Domine, exaudi vocem meam, chantèrent les voix du chœur.

Du fond de l'abîme de ma douleur, je crie vers vous, ô mon Dieu! murmura Bienville.

Et Marie-Louise répéta:

Miseremini mei, saltem vos amici mei.

Tandis que le chant de la soliste et de ses compagnes continuait d'alterner ainsi, les porteurs enlevèrent le cercueil qui contenait les restes de Sainte-Hélène et sortirent de l'église en prenant le chemin du cimetière, situé tout à côté.

Les parents et la foule suivirent en silence, et le cortège se déroula lentement jusqu'au champ des morts.

Quelques flocons de neige tombaient doucement sur la terre froide.

La lune dormant encore sous l'horizon, la seule lumière des étoiles tempérait les ténèbres, avec les farandoles lumineuses et mobiles d'une aurore boréale qui brillait au ciel. Ces vaporeuses clartés couraient disséminées dans l'espace, et le silence était si profond sur la ville entière, qu'on entendait leurs mystérieux frizelis. On aurait dit le bruissement d'armes et de pas d'une aérienne armée de preux qui seraient venus au-devant de l'âme du guerrier mort, pour l'escorter au ciel.

Quand le prêtre eut fini de réciter les prières, la compagnie de marine qu'avait si vaillamment commandée Sainte-Hélène, s'approcha de la fosse où la bière était descendue. Les mousquets s'inclinèrent vers la tombe, et l'on tira la salve d'honneur, dont les détonations allèrent expirer au loin dans les vaporeuses Laurentides.

Et comme la première pelletée de terre tombait sur le cercueil, on entendit les voix du cloître qui chantaient dans la chapelle la dernière strophe du De profundis.

Très faible enfin, la voix de la novice modula le miseremini, dont la dernière note alla mourir dans les arceaux élevés du sanctuaire.

C'était le suprême adieu de Marie-Louise et de Bienville à ce qu'ils avaient aimé.

O vous qui me lisez, vous avez été jeune ou vous l'êtes encore. Avez-vous jamais éprouvé les horribles tourments de l'amour déçu? Oh! alors, dites-moi, mon frère, n'est-ce pas chose atroce que de sentir ainsi lacérer son cœur comme par la griffe aiguë d'un vautour, et de voir ses plus chères illusions déserter son âme une à une, pour s'envoler par lambeaux au vent glacé de la réalité? Oh! n'est-ce pas que c'est navrant de se dire à vingt ans: Je n'ai connu de l'amour que la crainte et les larmes! A peine suis-je encore sur le seuil de la vie, que le malheur me frappe de son gantelet de fer comme pour m'en repousser!

Ce qu'il reste alors à faire au plus grand nombre est de s'armer de la cuirasse de l'indifférence, afin de supporter les épreuves de la vie.

Si Dieu pourtant vous a doué d'un cœur aimant à l'excès, d'un cœur que font battre des désirs aussi grands que le monde, vous pouvez choisir encore entre la religion et la gloire. Il en est qui optent pour la dernière.

Bienville fut de ceux-ci.

Oh! s'écria-t-il en sortant du cimetière, puisque c'en est fait de mes chères espérances d'avenir, et qu'il me faut quelque chose de grand pour combler ce vide immense creusé dans mon cœur par l'écroulement de mon amour, à moi désormais la seule et noble émotion des batailles. Oui, ma fidèle épée, toi seule seras ma compagne, jusqu'à ce que la gloire, voulant de moi peut-être, consente un jour à m'épouser dans la mort!

ÉPILOGUE

La colonie fut assez tranquille pendant l'hiver qui suivit la levée du siège: car la mésintelligence que l'on a vu commencer au camp du lac Champlain entre les Anglais et les Iroquois, ainsi que la petite vérole qui continuait ses ravages parmi les derniers, empêcha l'ennemi de harceler la Nouvelle-France. De leur côté, les Canadiens durent rester dans l'inaction jusqu'au printemps, vu la disette qui sévissait chez eux. Les exigences du siège avaient tellement épuisé les magasins du roi, que l'intendant s'était vu contraint de disperser ses soldats par les campagnes, où les habitants les plus à l'aise les hébergèrent volontiers; tant les sacrifices, à cette héroïque époque, semblaient peu de chose aux particuliers dès qu'il s'agissait de l'intérêt public.

François de Bienville était retourné à Montréal après les funérailles de Sainte-Hélène. Raffermi contre sa douleur par les affectueux conseils du comte de Frontenac, il ne souhaitait plus que de donner cours à son ambition de se distinguer par les armes. Ce n'est pourtant pas qu'il ne pensât bien souvent à Marie-Louise: les vraies blessures morales ne se guérissent pas si vite. Elles se cicatrisent bien quelquefois au bout d'un certain temps; mais elles font toujours souffrir au moindre contact.

Il en fut ainsi de Bienville. Quoique son chagrin ne fût plus aussi visible aux yeux de tous, sa pâleur, sa gaieté disparue attestaient que la flamme, pour être moins ardente qu'autrefois, n'en brûlait pas moins toujours en lui.

En apprenant que l'un des partis ennemis avait enlevé trente-cinq femmes et enfants de la bourgade iroquoise chrétienne de la Montagne, Bienville qui désirait commander pour être à même de se distinguer davantage, poursuivit les ravisseurs à la tête de deux cents Iroquois chrétiens. Ces derniers allaient écraser le parti ennemi, qui ne comptait que soixante-dix guerriers, quand les Iroquois de la Montagne, reconnaissant des Agniers dans leurs adversaires, jetèrent bas les armes et refusèrent de combattre.

Dégoûté du commandement, mais non point de la guerre, Bienville vint aussitôt se ranger sous les ordres de M. de Vaudreuil, qui organisait un corps de cent hommes composé de soldats, de volontaires et de miliciens. Le chevalier de Crisasy et Bienville commandaient en second sous M. de Vaudreuil.

L'intention de celui-ci était d'arrêter les ravages de plusieurs partis d'Iroquois qui dévastaient le pays depuis Repentigny jusqu'au lac Saint-Pierre.

Pour se munir de ce qui faisait surtout défaut à Montréal, la petite troupe se rendit d'abord à Lachenaie, où l'on chercha des vivres de maison en maison.

Dans l'après-midi du 26 juin 1691, M. de Vaudreuil y fut rejoint par le capitaine de La Mine, qui épiait, à la tête d'un détachement, certain parti d'Iroquois qui s'était logé à Repentigny dans une des maisons que la fuite des habitants du lieu avait laissées vacantes.

Les deux commandants tinrent conseil et décidèrent que, aussitôt la nuit tombée, les deux corps réunis en un seul marcheraient sur Repentigny, pour y surprendre les Iroquois dans leur sommeil.

Quand le sieur de La Mine avait rencontré le détachement du chevalier de Vaudreuil, il s'était empressé de donner à Bienville une lettre écrite par Louis d'Orsy. Des Canadiens qui se rendaient en canot de Québec à Montréal, avaient remis cette missive au sieur de La Mine, qui leur avait dit devoir bientôt rencontrer le jeune Le Moyne; car il savait que ce dernier avait pris du service sous M. de Vaudreuil, qu'il s'attendait à rencontrer d'un moment à l'autre.

"Mon cher Bienville," disait la lettre du lieutenant d'Orsy, "je n'ai pu t'écrire avant ce jour, vu que les communications ont été interrompues depuis ton départ entre Montréal et Québec. Ne m'accuse donc pas de négligence si les bonnes nouvelles que contient la présente ne te sont point parvenues plus tôt."

Ces derniers mots firent bondir le cœur de François.

"Sache donc, mon ami, que monseigneur de Saint-Valier s'oppose à l'entrée en religion de Marie-Louise, parce qu'elle s'est fiancée à toi."

Bienville eut un éblouissement qui, pendant quelques minutes, l'empêcha de continuer sa lecture.

"Aussi vais-je en user moi-même, je te l'annonce. Je me marie dans deux mois avec...... Mais je préfère réserver cette confidence et ne te la faire que lorsque tu seras descendu à la capitale. Car je pense bien que tu vas nous arriver bientôt. Alors, en avant joie et noces, et vivent nos enfants ......futurs!

"Vois-tu qu'enfin l'horizon de ton avenir s'éclaircit? sans compter que le gouverneur me parle de toi chaque jour avec les plus grands éloges. Avec sa protection et tes talents, tu iras loin.

"Il n'y a rien d'étrange ici. Ah! j'allais oublier de te faire part de ce que j'ai vu en passant hier sur la grande place de l'église. Voyant un rassemblement de bourgeois, je m'en approchai. J'aperçus alors notre ancienne connaissance Jean Boisdon. Attaché au pilori, il dévorait en silence les huées de la foule qui l'entourait en le couvrant d'injures et de boue, et j'entendis la voix d'un héraut qui criait à tue-tête:

"--Sachez, vous tous, nobles, bourgeois et vilains, que, par ordre de Sa Majesté le roi, Jean Boisdon, accusé et trouvé coupable d'intelligence avec les Anglais durant le siège de cette ville de Québec par l'amiral Phipps, est condamné à huit jours de pilori et à trois mille livres d'amende, payables aux dames religieuses de l'Hôtel-Dieu.

"Boisdon l'avare condamné à l'amende! Tu conçois si cela me fit rire, et d'autant plus que j'avais intercédé auprès de M. de Frontenac pour que l'hôtelier eût la vie sauve. Car enfin il a, bien qu'involontairement, sauvé la tienne et celle de ma sœur.

"L'un des plus acharnés contre le misérable aubergiste était Olivier Saucier, le cuisinier du château. Il paraît, en effet, que Saucier n'a jamais pu pardonner à Boisdon certain coup de mousquet que l'hôtelier lui a tiré durant et dans le siège. Saucier, qui m'a paru parfaitement guéri de sa blessure, soupçonne encore le cabaretier de lui avoir lâché ce coup de mousquet à dessein, au sujet de quelques écus que le cuisinier négligeait de payer à l'aubergiste.

"Mais que t'importe les faits et gestes de ces messieurs, après la nouvelle que j'étais si heureux de t'annoncer au commencement de ma lettre? Aussi je termine en te disant que je t'attendrai d'ici à quinze jours. Au revoir, cher frère; car tu me permets, sans doute, de te donner d'avance ce nom que le sacrement ratifiera bientôt."

--Crisasy! Crisasy! dit Bienville au chevalier son ami, qui passait devant une maison à l'ombre de laquelle notre héros venait de lire la lettre.

--Qu'y a-t-il à votre service, mon cher Bienville?

--Attendez donc un instant.

Et François, tout joyeux, rejoignit en deux sauts le chevalier, sous le bras duquel il passa le sien.

--Chevalier, dit-il en tenant la lettre ouverte sous les yeux de Crisasy, lisez avec moi, car je veux m'assurer que ma vue ne m'a pas trompé.

--Mlle d'Orsy sort du couvent! vous allez vous marier! Vive Dieu! mon cher, mais laissez-moi serrer cette loyale main pour vous féliciter du bonheur imprévu qui vous arrive. Car n'est-ce pas que vous allez suivre les conseils de votre ami?

--Dame!

--Mais parbleu! mon bon, vous n'irez pas, j'imagine, tourner le dos au bonheur alors qu'il vous tend les bras! Ta! ta! mariez-vous, Bienville, pour redevenir, vous maintenant si triste, notre joyeux compagnon d'armes d'autrefois, et pour voir "les enfants de vos enfants," comme il est dit dans cette messe que les jeunes époux, ce me semble, doivent trouver bien longue.

--Franchement, chevalier, me conseillez-vous de ne pas écouter les scrupules de Mlle d'Orsy et de hâter notre mariage?

--Ah! la bonne farce! Voyez un peu, Bienville, comme le bonheur vous rend déjà cet entrain des jours passés. Mais, badinage à part, considérez donc comment l'évêque les traite lui-même, ces scrupules de jeune fille. Et vous voudriez être plus sévère que lui?

--Je crois que vous avez raison. Eh bien! oui, vive la joie! je me marie! Et vous, chevalier, vous serez mon gentilhomme d'honneur, si ce n'est pas trop vous demander.

--Morbleu! mais c'est moi qui suis honoré d'être le témoin officiel de votre bonheur!

--Messieurs, dit en ce moment un volontaire qui salua les deux gentilshommes, notre commandant, M. le chevalier de Vaudreuil, vous fait mander au presbytère, où il tient son quartier général.

--C'est bien, Pierre, nous y allons, répondit Bienville à Pierre Martel.

C'était en effet Bras-de-Fer qui avait suivi son jeune maître pour venger sur les Iroquois la mort de M. de Sainte-Hélène. Vu la rumeur qui avait couru touchant la blessure dont Sainte-Hélène était mort, Pierre pensait bien que si la balle était empoisonnée, c'est que Dent-de-Loup l'avait fournie à Harthing, qui avait dû s'en servir; et comme Bienville avait tué ce dernier et que Bras-de-Fer croyait avoir occis le chef agnier, le Canadien voulait venger sur la nation entière des Iroquois la mort de son maître. Il avait donc laissé de nouveau la charrue pour faire une terrible hécatombe d'Iroquois et apaiser ainsi les mânes de Sainte-Hélène. A force de vivre dans les bois, Pierre avait pris quelques-unes des idées de leurs habitants.

La nuit s'était faite sur le hameau de Lachenaie, quand la troupe des volontaires canadiens, laissant la grande place de l'église, défila devant le cimetière, silencieuse comme une fantastique procession de morts. Ordre avait été donné par M. de Vaudreuil que chacun eût à garder le plus strict silence durant toute la marche.

Allègre et joyeux, Bienville contenait à grand'peine, en cheminant, les transports de sa joie. Mais si la consigne le forçait de garder le silence, il n'en donnait pas moins cours à un muet monologue, où sa pensée se jouait comme un papillon sur des fleurs.

--Que le bonheur est suave après tant de souffrances! pensait-il. Et toi, mon cœur, qui étais désaccoutumé d'aimer, comme je te sens de nouveau battre d'aise au seul nom chéri de Marie-Louise! Ah! je le vois bien, ce trésor de tendresse, cet infatigable besoin d'aimer, Dieu ne me les avait pas donnés pour rien. Il a seulement voulu les épurer au creuset de l'épreuve pour me rendre plus digne de leur réalisation. O Marie-Louise! combien nous allons nous aimer après une séparation si cruelle! Qu'il fait bon de vivre quand on a vingt ans et qu'on peut espérer en aimant!

Les Canadiens parcoururent en moins d'une heure et demie les deux lieues qui séparent Lachenaie de Repentigny, et firent halte à quelques arpents de ce dernier village.

Ici le chevalier de Vaudreuil dit à Bras-de-Fer:

--Vous allez suivre un des hommes de M. de La Mine, qui connaît la position de cette maison où les Iroquois se sont retranchés. Quand vous l'aurez reconnue et que vous aurez constaté la présence de l'ennemi, vous viendrez nous rejoindre pour nous guider; car les connaissances que vous avez acquises comme coureur des bois m'inspirent plus de confiance que ne m'en donne cet homme-là.

--Bien! mon commandant, fit Pierre Martel en se redressant sous le coup de cet éloge. Est-ce tout?

--Oui.

On vit aussitôt Bras-de-Fer disparaître dans la nuit en marchant courbé sur le sol; manœuvre que l'autre Canadien s'empressa d'imiter.

Vingt minutes plus tard on les vit reparaître.

--Eh bien? demanda M. de Vaudreuil à Pierre.

--Nous avons vu la cage, mon commandant, et si la porte en est ouverte, les oiseaux ne s'en sont pas plus envolés pour cela.

--Que veux-tu dire?

--Une douzaine d'Iroquois, au moins, sont couchés devant la maison et dorment aussi tranquillement que le roi dans son lit. Je n'ai pu m'approcher assez d'eux, et la nuit est trop profonde encore pour que j'en puisse dire le juste nombre.

--Ils ne se doutent donc point de notre présence?

--Il va nous être facile alors de les cerner?

--Oui, mon commandant. Cependant, si vous permettiez à un vieux chasseur......

--Parle sans crainte.

--Eh bien! je suis d'avis avec vous que nous les entourions tout de suite; mais, quant à les attaquer, je crois qu'il vaut mieux attendre le point du jour; car il fait trop noir à présent pour qu'il ne nous en échappe pas quelques-uns.

--Parfaitement vrai! Mais le jour paraîtra-t-il bientôt?

--Dans une heure, mon commandant, répondit Pierre après avoir consulté les étoiles et l'horizon.

--En marche alors. Et toi, Pierre, avant de nous servir de guide, passe par toute la ligne et dis à chacun de nos gens d'avancer sans bruit.

Au bout d'une demi-heure, cent vingt Canadiens investissaient la maison. Couchés qu'ils étaient parmi des broussailles, derrière quelques gros arbres et des clôtures qui avoisinaient l'habitation, personne n'aurait pu soupçonner leur présence.

On n'entendait que les ronflements sonores des Iroquois qui dormaient sur l'herbe, et, de la tête touffue des arbres, quelques cris d'oiseaux éveillés par un bruissement inusité, mais imperceptible à toutes autres oreilles qu'aux leurs.

Les malheureux dormeurs devaient voir en ce moment passer dans leurs rêves le hideux spectre de la mort qui effleurait leur front de ses ailes de chauve-souris.

Il pouvait être trois heures quand l'aurore, comme un ruban lumineux, se déroula lentement à l'horizon. Peu à peu la cime des montagnes dont la base dormait encore dans la brume, se détacha sur le ciel, et le premier sourire du jour naissant descendit languissamment sur la vallée.

Le rayonnement des étoiles devint moins vif et finit par s'éteindre à mesure que la clarté refoulait les ténèbres.

La lumière en effleurant l'herbe humide permit aux Canadiens d'entrevoir et de compter quinze Iroquois endormis devant la porte de la maison.

--Feu! dit une voix tonnante.

Vingt coups de mousquet répondirent à ce commandement, et leurs détonations n'en faisant qu'une seule éclatèrent comme un coup de foudre.

Suivirent une horrible clameur et des coups de feu, qui partirent de la maison. Les douze sauvages qui dormaient dans l'habitation venaient de s'y éveiller. En se voyant investis, ils jetaient leur cri de guerre et se défendaient.

S'ils étaient peu nombreux, ils avaient pourtant l'avantage de combattre à l'abri une masse d'ennemis où chacun de leurs coups portait.

On se fusilla de la sorte pendant un quart d'heure, sans que les Canadiens pussent approcher de la maison, tant la fusillade des Iroquois était habile et bien nourrie. Plusieurs Canadiens étaient déjà tués et blessés, quand la porte de la maison s'ouvrit pour donner passage aux douze sauvages, qui bondirent au dehors pour se frayer un chemin au travers de leurs ennemis.

--Qu'on les cerne! commanda M. de Vaudreuil.

Onze Iroquois épaulèrent leurs mousquets, et les Canadiens qu'ils couchèrent en joue mordirent la poussière. Seul, le chef des sauvages avait gardé son coup de feu et tenait les plus hardis en respect. C'était un guerrier de haute taille.

--Dent-de-Loup! cria Bienville.

--Mille diables! c'est vrai! Mais il revient donc de l'enfer? s'écria Pierre Martel.

Les Iroquois, voyant bien que ce serait folie de vouloir rompre cette muraille d'hommes qui arrêtait leur fuite, retraitèrent vers la maison, toujours protégés par le mousquet de Dent-de-Loup. Celui-ci fascinait tellement les Canadiens, qu'ils ne lui tirèrent pas un coup de feu. Il touchait déjà le seuil quand Bras-de-Fer courut sur lui en criant:

--Ah! vermine! tu ne m'échapperas pas cette fois!

Dent-de-Loup fit entendre un ricanement sinistre, et abaissa la mèche du serpentin sur le bassinet de son arme.

L'éclair jaillit, le projectile siffla, mais sans atteindre Pierre Martel, qui s'était jeté à terre en voyant que l'Iroquois allait tirer.

Celui-ci referma la porte, que les assiégés barricadèrent aussitôt.

La maison n'avait qu'un étage et sept grandes ouvertures, dont six fenêtres et la porte. Deux des croisées donnaient sur la façade, deux autres en arrière et une sur chacun des côtés.

Dent-de-Loup avait à peine disparu dans l'intérieur, que l'on vit un canon de mousquet s'appuyer sur le bord de chaque fenêtre, sans que l'on aperçût pourtant celui qui tenait l'arme. Les deux autres sauvages s'étaient probablement chargés de la défense de la porte, puisqu'on ne les voyait point.

--A l'assaut! mes enfants, commanda M. de Vaudreuil.

Bienville fut un des premiers à s'élancer vers la porte, qu'il attaqua rudement à l'aide d'une hache que venait de lui passer un des siens.

Peu faite pour résister à de pareilles secousses, la porte allait céder, quand, par un soupirail qui s'ouvrait sur la cave, sortit la gueule d'un mousquet.

Cette ouverture était à fleur du sol, et personne n'apercevait l'arme menaçante.

Celui qui aurait abaissé ses regards dans cette direction, aurait vu pourtant la diabolique figure de Dent-de-Loup, éclairée dans l'ombre de la cave par la lueur d'une mèche dont il ravivait la flamme d'un souffle empressé.

Son œil de tigre se coucha sur la crosse du mousquet, dont l'amorce prit feu.

Bienville reçut toute la décharge dans le côté droit et tomba.

--Massacre et sang! ils l'ont tué! s'écria Bras-de-Fer.

--Non, Pierre.... je ne suis pas encore mort, dit Bienville, qui se souleva péniblement sur le coude, sourit et laissa voir une affreuse blessure d'où le sang coulait à flots.

On entendit en ce moment un rire féroce qui semblait sortir de dessous terre.

Dent-de-Loup était content.

Pierre prit son jeune maître dans ses bras et l'emporta hors du champ de bataille.

Cependant Bras-de-Fer avait déposé Bienville en arrière d'un gros arbre qui protégeait le blessé contre l'atteinte des balles.

Le soleil était encore sous l'horizon, mais il faisait déjà jour et les reflets rosés de l'aurore venaient animer la figure de Bienville qui sans cela aurait paru terriblement pâle.

--Ne pleure pas... mon bon Pierre, disait le jeune homme à Bras-de-Fer, qui sanglotait en se rongeant les poings. Je sens bien... que je m'en vais... Que veux-tu?... c'est le sort d'un soldat... Mieux vaut encore... cette blessure... que l'autre... Tu feras... mes adieux... à ma bonne mère... à mes frères aussi... Tourne-moi donc... de ce côté.

Et le blessé étendit son bras gauche dans la direction de Québec.

Avec toutes les précautions d'une mère pour son enfant qui dort, Bras-de-Fer le souleva et se rendit à son désir.

La figure du jeune homme resplendit d'une céleste expression quand ses regards purent plonger au loin sur le fleuve qui roulait majestueusement ses grandes eaux vers la capitale.

On put ouïr, à cet instant, un chant étrange et sauvage qui semblait ébranler les pans de la maison en flamme.

"L'Iroquois est brave; il meurt en riant!" hurlait le chœur.

Une voix puissante, celle de Dent-de-Loup, continuait seule:

"En ai-je couché des faces pâles sur le sentier de la guerre! Mon bras s'est lassé à les tuer et mon œil à les compter! Je n'en sais plus le nombre! Les scalps des blancs garnissent le ouigouam du chef en si grand nombre, qu'ils arrêtaient la pluie qui en pénétrait la toiture dans les journées d'orage."

Et le chœur reprenait:

"L'Iroquois est brave; il meurt en chantant!" Mêlé aux craquements du bois que la flamme étreignait, ce chant de mort était terrible.

Le chevalier de Crisasy et M. de Vaudreuil s'approchèrent de Bienville.

Celui-ci, qui avait encore la force de leur sourire, n'eut pourtant pas celle de leur tendre la main.

Ses deux amis ne pouvant cacher les larmes qui ruisselaient sur leurs joues:

--Ne me pleurez pas, leur dit-il. Nous nous retrouverons... là-haut... Donnez-moi... la croix d'or... là, sur ma poitrine.

Crisasy entr'ouvrit le justaucorps et la chemise de Bienville, dont les yeux brillèrent d'un dernier éclat en voyant une petite croix que Marie-Louise lui avait donnée en retour de l'anneau des fiançailles. Il la saisit d'une main nerveuse et la pressa sur ses lèvres qui se crispèrent après avoir laissé tomber ces derniers mots:

--Seigneur! ayez mon âme... en votre sainte garde!... Marie-Louise!... adieu!

Le soleil se levait radieux, et ses premiers rayons caressaient dans un vaste parcours la surface du fleuve.

Ainsi finit Bienville, blessé mortellement au service de la patrie, appuyé sur un arbre, comme Bayard, et, de même que le chevalier sans peur et sans reproche, donnant sa pensée dernière à sa dame et à son Dieu.

--Pauvre Marie-Louise! dit Crisasy au milieu de ses larmes, elle avait bien raison de prévoir un malheur. Rien ne saura l'empêcher désormais de rester au cloître, où elle voudra certainement mourir.

--Je vais reprendre ma vie des bois, grommela Bras-de-Fer d'une voix sombre; et quand j'aurai tué assez d'Iroquois et d'Anglais pour venger mes maîtres, il sera temps alors de partir à mon tour!

La charpente de la maison brûlait jusqu'au faîte, et l'on voyait courir les douze Iroquois au milieu des flammes et de la fumée. On aurait dit des damnés se tordant dans le soufre de l'abîme éternel.

Quelques explosions retentirent et de puissants souffles de feu chassèrent la fumée jusqu'au toit. C'étaient les cornes à poudre qui éclataient sur leurs porteurs.

On aperçut alors le toit chanceler, s'effondrer et tomber au dedans avec fracas. Durant quelques secondes, la grande silhouette de Dent-de-Loup, le seul survivant, se détacha sur le fond rouge du brasier.

On le vit retenir un instant, de ses robustes bras, l'énorme poutre qui supportait auparavant la toiture.

Sa touffe de cheveux flamba sur son crâne; ses mains rôtirent au contact du feu.

Il jeta son dernier cri de guerre.

Puis on le vit plier, tomber et se coucher enfin pour mourir sur un lit de tisons ardents.

La poutre, dépourvue de son dernier appui, s'abattit lourdement sur son corps, et fit, en retombant, jaillir une gerbe de pétillantes étincelles.

TABLE DES MATIÈRES

Introduction. Préface de la première édition.

CHAPITRE I.

Portraits en pied du vieux temps.

CHAPITRE II.

Le vieux Québec. Les amis.

CHAPITRE III.

Dent-de-Loup.

CHAPITRE IV.

L'espion.

CHAPITRE V.

Aux armes! Aux armes!

CHAPITRE VI.

Le trophée.

CHAPITRE VII.

Anglais et Français.

CHAPITRE VIII.

Mousquetade et mousquets.

CHAPITRE IX.

Canonnade et bataille.

CHAPITRE X.

Nuit terrible.

CHAPITRE XI.

Boisdon s'agite et Dieu le mène.

CHAPITRE XII.

Faits et cancans.

CHAPITRE XIII.

Le dieu du mal.

CHAPITRE XIV.

Le combat.

CHAPITRE XV.

Le blessé.

CHAPITRE XVI.

Le vœu.

CHAPITRE XVII.

Joie et deuil.

CHAPITRE XVIII.

Deux douleurs en regard.

CHAPITRE XIX.

Miseremini.

Epilogue.

FIN DE LA TABLE.

Notes in this chapter

Note 1 · Note 53: (retour) On en portait quelquefois encore à cette époque, moins pour se garantir des balles qui les perçaient bel et bien, que pourNote 2 · Les rayons du soleil levant se jouaient sur les armures,53 les mousquets, les baïonnettes et les épées nues, et jetaient par toute la place Note 3 · Note 54: (retour) "Les vaisseaux de sir William Phipps furent tellement maltraités que, le dix-neuf octobre, deux d'entre eux rejoignirent lNote 4 · --Eh! oui, mon cher. M. de Maricourt m'a permis de vous accompagner. Comme les vaisseaux ont retraité de devant la ville, et qu'ils n'ont paNote 5 · Note 55: (retour) Le 20 octobre 1690 était un vendredi.Note 6 · --N'est-ce pas aujourd'hui vendredi?55Note 7 · Note 56: (retour) Voyez Charlevoix.Note 8 · Vers dix heures, toute cette belle et vaillante jeunesse s'ébranla au son des tambours et des fifres. Le détachement de deux cents hommes, cNote 9 · Note 57: (retour) Voir aussi le journal du major Whalley.Note 10 · Whalley n'était pas à la tête des troupes de terre. Il se trouvait en ce moment à bord du vaisseau amiral, où il était allé le matin, de bonNote 11 · Note 58: (retour) "Le sieur de Longueuil fut frappé au côté, et aurait été tué, si sa corne à poudre n'eût amorti le coup." (M. Ferland.)Note 12 · La corne à poudre de M. de Longueuil a reçu et amorti le coup, puis fait dévier la balle.58Note 13 · Note 59: (retour) "Sainte-Hélène, voulant avoir un prisonnier, reçut un coup de feu à la jambe." (Charlevoix, tome II, page 85.)Note 14 · La balle de Sainte-Hélène effleure le crâne du lieutenant. L'Anglais saisit à son tour le seul pistolet chargé qui lui reste et tire à bout Note 15 · Note 60: (retour) "Les Anglais côtoyèrent quelque temps la rivière en bon ordre; mais MM. de Longueuil et de Sainte-Hélène, à la tête de deuNote 16 · Mais là, les ennemis ont fait volte-face, et, appuyés par quelques pièces de canon, ils ont ouvert un feu terrible sur nos miliciens. Ces deNote 17 · Note 61: (retour) "Nous eûmes dans cette seconde action deux hommes tués et quatre blessés...... La perte des ennemis fut ce jour-là pour leNote 18 · Pendant quelque temps encore, on escarmoucha de part et d'autre, tant qu'enfin les premières ombres de la nuit firent cesser le feu des deuxNote 19 · Note 62: (retour) Au dire de Charlevoix, la blessure de Sainte-Hélène ne parut pas d'abord sérieuse.Note 20 · --Sa blessure n'offre aucune gravité,62 répondit Bienville, qui arrivait de l'Hôtel-Dieu où il venait d'assister au premier pansement de sonNote 21 · Note 63: (retour) C'est ainsi que nos Canadiens appelaient Phipps.Note 22 · --Il paraît que la flotte de l'amiral Philippe63 a quitté le port et redescend vers le golfe, répondit l'épicier, qui continua sa course aprNote 23 · Note 64: (retour) Tous les détails qui précèdent sont strictement historiques.Note 24 · Durant toute la journée suivante, un dimanche, les Anglais se tinrent cois sur la flotte, et levèrent enfin l'ancre le lendemain matin.64Note 25 · Note 65: (retour) "Si les Anglais ne réussirent pas, remarque La Hontan (Nouveaux voyages, vol. I), c'est qu'ils ne connaissaient aucune disNote 26 · Note 66: (retour) M. Ferland, pages 229 et 231.--M. Garneau dit que les Anglais perdirent plus de mille hommes dans cette expédition. 3e édiNote 27 · Mais le malheur sembla vouloir rivaliser avec l'inexpérience65 de sir William Phipps. Son vaisseau, si maltraité par nos boulets, faillit péNote 28 · Note 67: (retour) Ce nom fut changé en celui de Notre-Dame des Victoires en 1711, en souvenir du nouveau danger auquel Québec venait d'échapNote 29 · Note 68: (retour) Lettre de Monseignat.Note 30 · Note 69: (retour) On peut voir une vignette représentant cette médaille, au commencement du second volume de l'œuvre de Charlevoix.Note 31 · Pour perpétuer le souvenir de la délivrance de Québec, les citoyens instituèrent une fête sous le nom de Notre-Dame de la Victoire;67 et l'éNote 32 · De son côté, Louis XIV fit frapper une médaille commémorative pour conserver le souvenir de ce nouveau triomphe de la France sur l'AngleterrNote 33 · Note 70: (retour) Le goût des riches habit était très en vogue en Canada dès l'époque dont nous parlons. Voyez ce que La Hontan dit à ce proNote 34 · Note 71: (retour) "Deux des chefs canadiens furent anoblis pour leur bravoure: M. Hertel, qui s'était distingué à la tête des miliciens des Note 35 · Si vous aviez pu voir François de Bienville descendre du château vers la rue Buade, dans l'après-midi qui suivit le départ de la flotte anglNote 36 · Comme il débouchait dans la rue Buade, il se trouva face à face avec le sieur d'Hertel, que le gouverneur faisait mander en son château pourNote 37 · Note 72: (retour) On sait par nos chansons populaires que le mot maîtresse était alors en Canada le synonyme de fiancée.Note 38 · --Ce doit être quelque chose d'approchant, répondit Bienville, confiant comme on l'est à son âge. Car vous savez, mon cher, qu'un militaire Note 39 · Note 73: (retour) Elle devait croire avec Bienville, d'Orsy et Bras-de-Fer que Dent-de-Loup était mort.Note 40 · --Oui, c'est vrai, reprit Marie-Louise; d'ailleurs, mon amour semble fatal à ceux qu'il touche. Harthing en est mort, et si M. de Bienville Note 41 · Note 74: (retour) "Anne et le comte eurent un fils, enfant unique qui périt dans la fleur de la jeunesse. Les uns rapportent qu'il fut tué àNote 42 · --Je sais d'autant mieux comprendre les peines de l'âme que j'ai moi-même bien souffert. Votre cœur est tout endolori par ce coup imprévu duNote 43 · Note 75: (retour) Je renvoie le lecteur curieux de connaître les détails de la vie intime du comte et de la comtesse de Frontenac, aux mémoiNote 44 · De l'autre côté des mers, là-bas, dans ma chère France, vit une femme aussi belle qu'indifférente. En la faisant si parfaite de sa personne,Note 45 · Note 76: (retour) Nous avons puisé le fond de tous les détails qui précèdent dans l'article de M. Alfred Garneau sur les seigneurs de FronteNote 46 · Lorsqu'en 1672 je fus nommé pour la première fois gouverneur du Canada, ma femme refusa de m'y accompagner. Même, dix ans après, le roi m'ayNote 47 · Note 77: (retour) Cette porte ouvrait alors sur la rue du Palais et dans l'enfoncement de "la cour de la ménagerie," comme on le peut voir sNote 48 · Celle-ci tourna le coin de la rue "des Pauvres" ou du Palais, dans laquelle elle s'engagea. Toujours à distance, François vit que sa fiancéeNote 49 · Note 78: (retour) "Le premier (détachement des Iroquois) se jeta d'abord sur un quartier de l'île de Montréal qu'on appelle la Pointe-aux-TrNote 50 · S'il souffrit de passer l'hiver sans guerroyer, ses vœux durent se trouver accomplis lorsque au mois de mai, mille Iroquois se répandirent dNote 51 · Note 79: (retour) C'est ainsi qu'on disait alors.Note 52 · "Or, ma sœur veut t'écrire à ce sujet pour que tu rompes toi-même l'engagement qui subsiste entre vous deux. Comme tu vois, elle est opiniâtNote 53 · Note 80: (retour) Pour peu que l'on feuillette nos chroniques, on y verra combien grande était souvent l'imprévoyance des sauvages, qui, mêmNote 54 · --Pas le moins du monde. La chaleur, je suppose, est étouffante dans la maison, et ces messieurs se sont couchés sur l'herbe et au frais, oùNote 55 · Note 81: (retour) On trouvera peut-être un peu leste cette manière de faire la guerre; mais qu'on veuille se rappeler les surprises et les mNote 56 · Dix Iroquois restèrent sur place sans mouvement; ils dormaient leur dernier sommeil. Les cinq autres se levèrent effarés; mais quelques ballNote 57 · Note 82: (retour) Charlevoix, tome II, p. 95.Note 58 · --Par la mordieu! brûlons-les! cria le chevalier de Vaudreuil. Allons! mettez le feu à la maison et que ces bandits y meurent comme des chieNote 59 · Note 83: (retour) "Alors ceux qui étaient restés dans la maison se mirent en défense, et Bienville, s'étant trop approché d'une fenêtre, futNote 60 · Bienville parut en ressentir une impression bienfaisante; ses yeux mourants recouvrèrent assez de force pour s'arrêter encore sur chacun de
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