DE BIENVILLE (continued 2)
Reading edition
Nous avons aussi démontré plus haut que la mésintelligence de Winthrop et de ses officiers avait grandement contribué à faire échouer l'expédition de terre; voyons un peu maintenant quel était l'homme qui devait commander la flotte chargée de prendre Québec.
William Phipps était né à Pémaquid vers l'an 1650. Le pauvre forgeron, père de ce fils aîné de vingt-cinq frères et sœurs, ne se doutait certainement pas, à la naissance de son fils, de la bonne fortune réservée à ce premier fruit des bénédictions célestes.
D'abord berger par nécessité, le jeune homme apprit ensuite le métier de charpentier. La vue de la mer lui inspira alors l'idée de tenter le destin sur le perfide élément; car il se construisit un petit navire qu'il lança sur les flots avec ses espérances, et peut-être ses pressentiments de bonheur à venir.
Devenu heureux marin plutôt par habitude que par talent, sa bonne étoile voulut qu'il parvînt au commandement d'une frégate; c'était déjà joli pour un ex-berger. Mais sa chance ne devait pas s'arrêter là; elle le conduisit sur les côtes de Cuba, où il parvint à retirer des flancs d'un gallion espagnol qui avait autrefois coulé à fond près de cette île, la belle trouvaille de 300,000 livres sterling, tant en or et en argent qu'en perles et en bijouteries, ce qui lui procura d'abord une petite fortune, et ensuite le titre de chevalier anglais.
Notre heureux aventurier était donc devenu sir William Phipps, lorsque au mois de mai 1690, il fut nommé amiral de la flotte destinée à faire la conquête de l'Acadie et du Canada.
Sa bonne fortune sembla d'abord vouloir continuer à lui tendre la main sur ce nouvel échelon qu'elle lui mettait sous les pieds.
Le 20 mai, l'escadre de Phipps, composée d'une frégate de quarante canons, de deux corvettes et de plusieurs transports, avec sept cents hommes de débarquement, parut devant Port-Royal, capitale de l'Acadie.
Le gouverneur, M. de Menneval, n'avait avec lui, dans cette place dont les fortifications étaient en ruines, que soixante et douze soldats. Voyant que résister serait folie, le gouverneur capitula à des conditions honorables.
Mais l'éducation première de sir William Phipps ne l'avait pas fait plus fort en théorie qu'en pratique sur la courtoisie et le droit des gens; aussi ne se gêna-t-il nullement pour manquer aux termes de la reddition, quand il eut vu dans quel état de délabrement était la ville, et quel petit nombre de défenseurs elle contenait. Il livra les habitations au pillage, et, après avoir fait prêter serment de fidélité aux colons, il partit, emmenant prisonnier M. de Menneval, malgré les belles promesses qu'il lui avait faites.
Ensuite, il passa par Chedabouctou et l'île Percée, où il ne laissa que des ruines.
Après ces hauts faits, le glorieux amiral retourna vers ses concitoyens, chargé de faciles dépouilles qu'il devait plutôt à une indigne violence et à un heureux hasard, qu'à une réelle habileté.
Sir William était cependant rendu à l'apogée de sa grandeur lorsqu'il fit voile pour le fleuve Saint-Laurent, dans l'automne de l'année de grâce mil six cent quatre-vingt-dix. Nous verrons par la suite comment son étoile pâlissant d'abord en face du Cap-aux-Diamants, le put voir se heurter plus tard contre les rochers de l'île d'Anticosti, puis des Antilles, et s'abîmer dans ce même Océan d'où elle l'avait vu sortir si radieux et souriant à l'avenir.
C'est que William Phipps n'était en résumé qu'un de ces hardis et heureux aventuriers que la Providence agite un moment au-dessus des masses afin d'attirer sur eux l'attention de la foule et de faire surgir aussi, par ce moyen, de nouvelles ambitions. Doué d'une intelligence assez bornée, d'un jugement des plus médiocres, ils s'éleva tant que ses succès furent dans le plan providentiel; mais une fois livré à ses seules ressources, William Phipps, incapable de se maintenir par lui-même sur les hauteurs, perdit l'équilibre et se cassa les reins dans sa lourde chute.
On nous trouvera peut-être un peu sévère dans notre jugement sur un malheureux vaincu; mais l'histoire de sa vie, qui montre combien il était superstitieux, ignorant et borné, puis, en particulier, les fautes qu'il commit dans son expédition contre le Canada, sont là pour corroborer notre opinion sur cet homme.
On a pu voir dans le chapitre précédent le résultat immédiat de la rencontre fortuite de Dent-de-Loup et du lieutenant Harthing. Bien qu'il eût pu se figurer tout d'abord le grand avantage qu'il retirerait d'un homme aussi résolu que le paraissait Dent-de-Loup, quelle ne dut pas être sa joie lorsque ce dernier lui raconta les aventures de sa captivité et de sa fuite de Québec.
Après avoir réfléchi quelques instants, Harthing demanda à Dent-de-Loup s'il reconnaîtrait l'homme dont la convoitise avait contribué si puissamment à sa délivrance.
A cette question, l'indien, malgré son flegme habituel, ne put s'empêcher de sourire et dit:
--Il faudrait que le Chat-Rusé eût des yeux de taupe pour n'avoir pas remarqué l'homme à la joue de feu. On reconnaîtrait ce blanc, dont la moitié de la face est rouge, au milieu des guerriers de dix mille tribus, après l'avoir vu seulement une fois. Jamais plus beau tatouage n'orna le visage d'un chef à l'entrée du sentier de la guerre.
Dent-de-Loup avait gardé si bonne souvenance de la tache de vin de Boisdon, il dépeignit si bien l'aubergiste, qu'il ne fut pas difficile à Harthing de se faire une assez juste idée du physique de l'hôtelier.
--Sais-tu où il demeure? demanda Harthing au sauvage.
Celui-ci secoua négativement la tête.
--Alors, attends-moi quelques minutes, reprit l'officier, qui sortit à la hâte.
Harthing alla trouver un sien ami qui, après avoir passé plusieurs mois en captivité à Québec, venait d'être rendu à la liberté. Ce dernier, qui avait été laissé libre de circuler dans la capitale du Canada, s'écria soudain, aussitôt que Harthing lui eut fait le portrait du cabaretier:
--La tache de vin! Mais ce n'est autre que Jean Boisdon, l'hôtelier le plus en vogue à Québec, et chez qui, le jour de mon départ, j'ai bu, avec quelques officiers français, un carafon d'eau-de-vie si veloutée. Ces derniers, en gens bien appris, avaient voulu me féliciter de ma délivrance, et la guildive de l'aubergiste Boisdon cimenta cette fraternité d'armes temporaire entre Anglais et Français.
Il ajouta qu'il avait même remarqué l'enseigne que le vent faisait crier sur ses gonds au-dessus de la porte d'entrée du cabaret. C'était un barillet badigeonné d'un jaune sale, et sur lequel les mots suivants étaient écrits en caractères longs et tremblants:
AU BARIL DOR J'EN BOIS DONC
Cet affreux calembour avait attiré l'attention de l'officier anglais, qui put aisément donner tous ces renseignements à Harthing. Mais, malheureusement pour le lieutenant, son ami ne put lui donner une réponse aussi satisfaisante au sujet de Louis d'Orsy, car ce nom ne lui était pas connu.
--N'importe, se dit Harthing en revenant chez lui, n'importe, j'en sais maintenant assez pour apprendre tout ce qu'il me reste à connaître.
Il s'empressa de dépeindre à Dent-de-Loup l'auberge de Boisdon, qui se trouvait sur la grande place et près de la cathédrale.
A mesure que l'Anglais avançait dans sa description, l'attention de l'Iroquois semblait s'éveiller graduellement. Enfin, quand le lieutenant lui mentionna le baril jaune qui servait d'enseigne à l'auberge, le sauvage lui toucha le bras et dit:
--Les yeux du Chat-Rusé ont vu ce baril d'eau de feu suspendu à la porte d'un ouigouam.
En effet, les Québecquois qui faisaient partie de l'expédition contre Schenectady, n'avaient eu rien de plus pressé à leur retour que de se rendre à la cathédrale, pour y remercier Marie, sous la protection de laquelle ils s'étaient mis avant leur départ. Mais, comme ils n'avaient pu se défaire immédiatement de leurs captifs, ils les avaient amenés avec eux jusqu'à l'église, à la porte de laquelle on les avait laissés momentanément sous bonne garde. Et ce fut alors que les regards de Dent-de-Loup s'arrêtèrent sur la singulière enseigne de la première auberge canadienne. Il l'avait si bien remarquée, qu'il assura pouvoir retrouver le cabaret, même par la nuit la plus noire.
Harthing rayonnait.
Avec l'aide de Dent-de-Loup et de Boisdon, rien ne lui était plus facile, en effet, que de savoir où les d'Orsy demeuraient.
L'avarice de Boisdon lui était connue comme une mine d'exploitation très facile; restait à s'attirer l'amitié du chef agnier. Mais il fit si bien ressortir aux yeux de Dent-de-Loup l'avantage que celui-ci trouverait à s'allier avec lui pour conduire leurs projets respectifs à bonne fin, que l'Iroquois lui dit:
--C'est bon! Dent-de-Loup marchera dans le même sentier de guerre que son frère blanc.
Le sauvage n'avait aucune connaissance de la langue française, qui lui devait être cependant d'une si grande utilité pour s'aboucher avec l'aubergiste canadien; ce à quoi l'esprit méchamment inventif du lieutenant remédia de son mieux, en persuadant à Dent-de-Loup de se fourrer dans la tête assez de phrases françaises pour se faire comprendre de Jean Boisdon. A cet effet, Harthing se fit le maître de langue du sauvage; car il avait lui-même, dans la prévision d'aller un jour au Canada, pris des leçons de français d'un pauvre huguenot parisien qui végétait à Boston.
L'Iroquois, dont l'idée fixe de vengeance éperonnait toutes les facultés, se montra si bon élève, que deux mois plus tard, lorsque la flotte anglaise fit voile de Boston pour le Canada, il savait assez de français pour émerveiller le lieutenant Harthing, qui ne croyait pas qu'une tête de sauvage pût contenir autant d'intelligence.
Enfin, pour prévenir les soupçons de ses chefs au sujet de la présence de Dent-de-Loup sur la flotte, Harthing les prévint que cet homme lui était dévoué corps et âme, et qu'il se proposait de l'envoyer en espion pour explorer la place qu'on allait attaquer.
Comme les qualités précieuses des peaux-rouges à cet égard étaient bien connues en Amérique, la présence du Chat-Rusé fut non seulement tolérée, mais encore agréée par les chefs de l'expédition.
Nous n'entrerons dans aucun détail sur la marche de la flotte depuis Boston, qu'elle quitta au commencement de l'automne, jusqu'à l'île d'Orléans, où nous la savons mouillée le quatorzième jour d'octobre. Il nous suffira de dire que, sans les vents contraires qu'il lui fallut essuyer presque continuellement, elle eût paru huit jours plus tôt devant Québec, et qu'alors c'en eût été sans doute fait de la ville, vu qu'on ne s'y attendait nullement à cette attaque et que toutes les troupes étaient encore à Montréal.
A présent que nos lecteurs connaissent les antécédents de Dent-de-Loup, reprenons le récit au point où nous l'avons laissé vers le commencement du chapitre troisième, c'est-à-dire au moment où le chef agnier venait de quitter la flotte anglaise.
Poussée par un bras vigoureux, la pirogue du sauvage glissait, en dansant sur les vagues, avec la rapidité de la flèche. Pour assourdir le bruit que fait l'aviron en plongeant dans l'eau, l'Agnier avait eu soin d'envelopper le sien d'un lambeau d'étoffe.
Le canot rasa sans bruit les bords silencieux de l'île d'Orléans, où, à part les aboiements éloignés de quelques chiens de ferme, tout semblait dormir. Car les habitants, terrifiés par le voisinage des Anglais, n'osaient pas même allumer de feu dans leurs demeures, tant ils avaient peur qu'un indiscret rayon de lumière, en se glissant au dehors, n'attirât quelques rôdeurs nocturnes.
Après une heure de marche, le sauvage était en vue de la ville; la cime du cap paraissait alors se fondre dans l'obscurité de la nuit. Quelques coups d'aviron l'amenèrent à la Pointe-à-Carcy, qu'il doubla en entrant un peu dans la rivière Saint-Charles.
Arrivé à quelques brasses de terre, vis-à-vis de l'encoignure qui réunit aujourd'hui les rues Saint-Pierre et Saint-Paul, il rama quelques coups de l'arrière pour arrêter sa pirogue et tendit l'oreille.
Rien ne bruissait au proche, que le clapotement monotone des vagues sur la grève.
Rassuré, Dent-de-Loup dirigea doucement son canot vers la terre, qu'il atteignit bientôt. Après avoir tiré son embarcation à sec sur le sable du rivage, le Chat-Rusé se mit à ramper vers la ville, non sans jeter auparavant un regard scrutateur autour de lui. Aucun bruit ne trahissait ses pas, tant ils étaient bien mesurés; de sorte qu'un blanc fût passé à dix pieds du sauvage sans se douter de sa présence.
Pendant quelques minutes Dent-de-Loup longea le cap, et finit par s'arrêter près d'un endroit désert au-dessous du lieu où l'on voit aujourd'hui le vieux et modeste édifice du parlement provincial.
Il doit être à peu près inutile de faire remarquer ici que la basse ville a subi depuis des changements innombrables; car, à cette époque, il y avait à peine soixante maisons disséminées depuis la Pointe-à-Carcy jusqu'au lieu où se trouve aujourd'hui le quai de la Reine.
Comme c'était par là qu'il s'était échappé lors de sa captivité, Dent-de-Loup reconnut la place et se mit à escalader le cap, couvert alors de broussailles et d'arbustes assez solides pour pouvoir s'y retenir au besoin.
Dent-de-Loup prêta de nouveau l'oreille aux bruits qui pouvaient venir des environs, et, comme rien n'indiquait un danger prochain, il se hissa résolument sur le haut des palissades et se laissa descendre dans la cour de l'évêché, qu'il traversa en tapinois. Quand il eut atteint l'endroit où la clôture qui entourait la cour formait un angle en rejoignant celle du séminaire, il bondit vers le faîte de la muraille, s'y accrocha des mains et descendit dans la rue Port-Dauphin. Après s'être assuré que personne ne le voyait, il s'engagea dans la rue Buade. Quelques pas de plus l'eurent bientôt conduit au pied du mur qui soutient le clocher de la cathédrale.
Ici, l'espion s'arrêta en se faisant si petit que personne ne le pouvait voir, grâce à l'obscurité qui le favorisait. Ses prunelles se dilatèrent en se fixant sur une maison sise presque en face, et qui se trouvait à l'endroit de celle qui est occupée maintenant par l'hôtelier Grondin.
Cette maison, assez étroite et encaissée entre deux constructions plus hautes qui semblaient la regarder avec dédain lorsque le soleil éclairait leur toiture, était la seule où l'on veillait encore, si l'on en jugeait d'après un jet de lumière qui, partant de l'intérieur, dormait paisiblement sur le pavé de la rue.
Le Chat-Rusé inclina la tête de côté et d'autre pour mieux écouter; rien ne bougeait. Il traversa la rue et vint se blottir au-dessous de la fenêtre éclairée.
En ce moment un petit grincement aigre, qui se produit au-dessus de lui, le force à lever la tête; et il aperçoit un objet qui se meut lentement au-dessus de la porte. Il examine ce corps avec attention, s'assure de ses mouvements uniformes et fait quelques signes de tête qui annoncent le contentement intérieur qu'il éprouve en reconnaissant la nature de ce bruit. C'est l'enseigne de l'auberge qui gémit sur ses gonds rouillés.
Convaincu qu'il ne peut se tromper, Dent-de-Loup s'avance vers la porte en longeant la muraille; mais au même instant cette porte s'ouvre et le reflet d'une lumière de l'intérieur se répandant sur le sol, laisse voir dans la rue l'ombre d'un homme qui se tient sur le seuil.
La tête du sauvage touche presque les pieds de celui qui se trouve ainsi debout à l'entrée de l'auberge.
Dent-de-Loup hasarde un coup d'œil au dedans de la maison. Il n'y a personne au rez-de-chaussée.
L'homme qu'il voit près de la porte est donc seul.
Alors l'aubergiste Boisdon, car c'était bien lui, voit comme une ombre surgir brusquement de terre, tandis qu'il sent cinq doigts d'acier se cramponner à son cou, et que la pointe acérée d'un poignard tâte sa poitrine.
--Mon frère est mort, s'il crie! murmure une voix étrange à l'oreille du pauvre Boisdon, dont la moelle semble se glacer dans ses os, tandis que ses genoux se donnent de nerveuses et rapides accolades.
On sait que Boisdon avait presque un aussi grand faible pour sa vie que pour son argent. Nous pouvons même avancer sans crainte qu'il lui passait souvent de petits frissons nerveux sur l'épine dorsale, quand il lui fallait s'aventurer seul par les rues, alors que le soleil ne pouvait être témoin d'une bravoure qu'il aurait volontiers affichée en plein midi.
Notre homme fut tellement effrayé en cette circonstance, qu'il promit de faire chanter dix grand'messes pour le soulagement des âmes souffrantes, si ce poignard menaçant s'émoussait sur sa poitrine.
Le sauvage, voyant l'hôtelier tremblant arrêter jusqu'au mouvement de ses yeux, pour ne point paraître opposer de résistance, avait repoussé Boisdon jusqu'au milieu de l'unique pièce du rez-de-chaussée, après avoir refermé du pied la porte qui s'ouvrait sur la rue. Puis, desserrant un peu l'étau de ses cinq doigts, il lui avait rendu la respiration plus facile, tout en lui faisant sentir que la pointe de son arme avait dû être aiguisée dans un dessein peu charitable.
Et approchant ses lèvres de l'oreille attentive de l'aubergiste, il lui dit tranquillement à voix basse:
--Que mon frère au visage pâle n'ait point peur.--Soit dit en passant, la figure du cabaretier avait en ce moment la couleur d'un citron malade.--Dent-de-Loup ne veut point de mal à son frère. Que celui-ci regarde.
Le sauvage, lâchant la gorge de l'aubergiste, introduisit sa main gauche sous une ceinture de peau d'orignal qui lui ceignait les reins, et exhiba quelques pépites d'or aux yeux doublement surpris de Jean Boisdon.
La vue du précieux métal fit refluer le sang aux joues de l'avare, qui se remit d'autant mieux que Dent-de-Loup avait aussi rengainé son arme.
Poussant alors un soupir mélancolique.
--Pourquoi donc me menacer ainsi? demanda-t-il d'un air à moitié convaincu.
--Dent-de-Loup n'est pas l'ami des Français, répondit celui-ci, et si les faces pâles du grand village s'emparaient du pauvre Iroquois, il partirait bientôt pour les plaines sans fin du Grand-Esprit. Il lui faut user de ruse pour revoir son frère.
--Dent-de-Loup! murmura Boisdon, stupéfait de reconnaître l'ancien prisonnier du château.
--Oui, Dent-de-Loup, qui te doit la liberté. Il ne l'a pas oublié; il t'apporte du métal rayonnant pour te l'offrir en retour d'un service qu'il va te demander. Mais le guerrier est seul au milieu de ses ennemis, et il exige un peu de sûreté, acheva le sauvage, qui jeta vers la porte un regard significatif.
La seule pensée de palper encore quelques pépites rendit toute sa confiance à l'avare, qui s'en alla verrouiller la porte et revint se placer en face de Dent-de-Loup.
--Que mon frère veuille bien m'écouter, fit le Chat-Rusé en montrant un siège à Boisdon, tandis qu'il en prenait un lui-même.
Boisdon redevint tout oreille.
--Dent-de-Loup a ramassé ces cailloux, dit le sauvage en montrant avec quelque dédain les pépites d'or qu'il tenait en sa main gauche, dans un vallon connu de lui seul.
Les yeux de l'avare se firent si grands, qu'il fallait tout le flegme d'un Iroquois pour ne pas éclater de rire.
Dent-de-Loup continua néanmoins avec impassibilité:
--Si mon frère aime tant ce métal que nous méprisons là-bas, il lui sera facile d'en remplir vingt fois ce tonneau d'eau-de-feu.
Et l'Agnier montra du doigt un baril qu'il y avait au fond de la salle.
Un sourire ineffable vient se suspendre aux lèvres de l'avare, qui ferma les yeux pour mieux se figurer la somme énorme que représenterait un pareil amas d'or.
--Mais, continua l'Agnier, pour que Dent-de-Loup consente à conduire son frère au vallon inconnu, ce dernier devra d'abord l'aider à trouver dans ce grand village une vierge pâle aux yeux bleus, dont tu peux voir ici le nom.
Et il tendit à Boisdon un papier sur lequel Harthing avait écrit le nom de celle qu'il convoitait.
--"Mademoiselle d'Orsy," lut l'aubergiste.
--C'est ainsi que s'appelle la vierge blanche, répliqua Dent-de-Loup.
--Elle demeure à quelques pas d'ici.
--Mon frère veut-il venir avec le chef pour être son guide? reprit l'Iroquois en faisant passer une des pépites d'or dans la main de l'hôtelier.
--J'y vais, répondit Boisdon, qui se leva aussitôt.
Une seconde pépite ayant suivi le chemin de la première, Jean Boisdon tout ébloui par leurs scintillations eut un moment d'extase. Mais il se remit bientôt, ouvrit la porte d'entrée, et, après avoir fait signe au sauvage de se tenir au dehors, il monta prévenir sa femme qu'il lui fallait sortir un instant et qu'elle eût à verrouiller la porte en son absence.
Tandis que dame Javotte, qui était un tantinet jalouse, maugréait contre une sortie à une heure aussi indue, l'aubergiste venait rejoindre le Chat-Rusé. Ce dernier l'attendait patiemment, et tous deux se dirigèrent vers la demeure de Louis d'Orsy, qui était à cent quarante pas de l'auberge et sur la même rue. Quand ils arrivèrent en face de la maison du jeune officier, Boisdon la désigna du doigt à Dent-de-Loup.
Celui-ci parut réfléchir durant quelques instants après avoir examiné la maison; puis se penchant vers l'aubergiste:
--Que mon frère me suive un peu, lui dit-il.
Comme Boisdon hésitait à aller plus loin, le sauvage lui glissa une paillette d'or dans la main, argument qui persuada l'avare. Il suivit Dent-de-Loup, qui traversa la rue, descendit un peu vers le palais épiscopal et vint s'arrêter à la jonction du mur de clôture de l'évêché avec celui du séminaire. A cette heure de la nuit, un homme se pouvait cacher là, près de la muraille, sans que les passants le pussent voir de la rue.
--Mon frère au visage pâle voudrait-il venir se poster ici chaque soir, pendant une semaine, et à cette heure? je lui donnerais de l'or.
--C'est bon, fit l'aubergiste; mais pourquoi cela?
--Le chef iroquois pénétrera plusieurs fois encore dans ce grand village ennemi, pour obéir aux ordres d'un homme pâle étranger qui aime la vierge blanche. Mais pour ne pas être surpris, il faut que quelqu'un m'avertisse de l'approche de mes ennemis, et veille à ce qu'on ne me remarque pas. Chaque soir le Chat-Rusé viendra se tapir contre ce mur, de l'autre côté; il imitera le miaulement du chat, et, si tu ne vois personne dans les environs, tu répondras de même à ce signal. Alors seulement je franchirai le mur. Mon frère m'a-t-il compris?
--Oui.
--Et consent-il?
--Certainement.
--Bien. Mais rentre en ton ouigouam; je n'ai plus besoin de toi maintenant. A la prochaine nuit, sois ici.
Tandis que Boisdon reprenait le chemin de sa demeure, Dent-de-Loup traversait de nouveau la rue, s'approchait de l'une des fenêtres de la maison de Louis d'Orsy, et ouvrait un volet pour regarder à l'intérieur.
Ce fut alors que Marie-Louise aperçut la figure tatouée du sauvage et qu'elle eut peur. L'Iroquois, se voyant découvert, prit sa course vers la demeure de l'évêque, bondit comme un tigre par-dessus la muraille, sans être remarqué, grâce aux ténèbres, traversa silencieusement la cour de l'évêché, se laissa glisser sur le flanc du cap et courut à la grève rejoindre son canot.
CHAPITRE V
AUX ARMES! AUX ARMES!
Le lendemain du jour où les événements qui précèdent s'étaient accomplis, le chevalier de Vaudreuil,--on doit se souvenir que M. de Frontenac l'avait envoyé à l'île d'Orléans,--ayant apporté la nouvelle qu'un mouvement inusité se faisait sur la flotte, on s'attendait donc à la voir bientôt paraître. En effet, le 16 au matin, c'était un lundi, on aperçut les premières voiles, qui semblaient planer au loin sur la Pointe-Lévis.
La ville qui, jusqu'à ce moment, était demeurée assez tranquille, s'émut tout à coup; et un sourd bourdonnement parcourant bientôt toutes les rues, fit sortir les citoyens de leurs maisons, tandis que les femmes effarées mettaient la tête aux fenêtres.
Puis, ce bourdonnement s'enfla, s'enfla et se fit dans un instant clameur immense, pendant que la voix des cloches sonnant à toute volée lançait l'alarme aux quatre coins du ciel.
Alors, tout se fit bruit, tout devint mouvement.
"Aux armes! aux armes! Voilà les Anglais!" Telles étaient cependant les notes dominantes de tout ce vacarme, pendant que le son aigu des clairons, appelant les soldats aux armes, éclatait de temps à autre en cris stridents et prolongés.
Les militaires couraient à leur poste, les bourgeois par les rues, et les femmes un peu partout, mais sans savoir où elles allaient.
Cependant les principaux citoyens s'étaient tout d'abord portés au château, où M. de Frontenac, entouré de son état-major, se tenait sur la terrasse suspendue au-dessus du cap, pour examiner les mouvements de la flotte ennemie. Le gouverneur fit prier les notables de se rendre auprès de lui, et les ayant salués gravement, il braqua de nouveau une lunette de longue-vue qu'il tenait à leur arrivée, sur la flotte dont les premiers vaisseaux débouchaient déjà dans le port.
--Monsieur de Bienville, dit le comte en se tournant vers celui-là, qui, jusqu'à ce moment, s'était quelque peu tenu en arrière, votre vue de jeune homme vaut mieux que la mienne; indiquez-moi donc le nombre et la capacité des vaisseaux à mesure qu'ils apparaîtront.
En ce moment toutes les voiles étaient en vue.
--Les premiers sont des vaisseaux de haut bord, répondit Bienville. L'amiral est en tête, et je crois qu'il se dispose à jeter l'ancre, vu qu'il serre déjà ses premières voiles.
--Est-ce bien l'amiral qui vient le premier?
--Oui, monseigneur. Je reconnais parfaitement son pavillon, qui flotte au grand mat. Je crois même qu'il a jeté son ancre, car il me semble que les voiles de perroquet battent les mâts et que la frégate commence à éviter.
En effet la marée montante faisait déjà tourner le vaisseau amiral sur lui-même, et M. de Frontenac, à l'aide de sa longue-vue, put distinguer un groupe d'officiers qui se tenaient sur la poupe du navire commandé par Phipps.
--Mais que font donc les plus petits bâtiments? on dirait qu'ils veulent dépasser l'amiral.
--Ils rangent la côte de Beauport, monseigneur, afin, je suppose, de trouver moins d'eau pour leur ancrage.
Bienville ne se trompait pas; car, les derniers vaisseaux, imitant la manœuvre des premiers, avaient mouillé l'ancre près de la côte et commençaient à carguer leurs voiles.
--Combien sont-ils? demanda froidement M. de Frontenac.
--Trente-quatre, dont, je crois, trois frégates et cinq corvettes, qui tiennent le milieu du fleuve. Les autres, rangés près de la côte de Beauport, ne sont que des brigantins, des caiches, des barques et des flibots.
Suivirent quelques minutes de silence, durant lesquelles les yeux de ceux qui étaient sur la terrasse examinèrent avec anxiété les diverses manœuvres de la flotte anglaise.
Il était à peu près neuf heures et demie du matin lorsque la dernière voile disparut repliée sous ses cargues.
Alors Bienville s'écria tout à coup:
--Voyez-vous ce canot qui se détache de l'amiral? Eh! parbleu! il doit y avoir un parlementaire à bord, car j'aperçois un pavillon blanc qui flotte à l'avant.
--Dans ce cas, repartit aussitôt le gouverneur, il faut aller au-devant de lui. Parlez-vous l'anglais, monsieur de Bienville?
--Je ne parle anglais qu'à coups d'épée, monseigneur. Mais voici mon ami M. d'Orsy à qui cette langue est familière, vu son séjour dans la Nouvelle-York.
--En effet, j'oubliais, reprit le gouverneur. Eh bien, monsieur d'Orsy, vous allez accompagner M. de Bienville en qualité d'interprète. Quant à vous, monsieur de Bienville, descendez en grande hâte à la basse ville et allez au-devant de cet envoyé, avec une escorte de trois canots montés par quatre hommes chacun. Si le parlementaire demande à descendre à terre, bandez-lui les yeux, afin qu'il ne remarque pas l'état précaire de la place. D'ailleurs, ayez pour lui tous les égards possibles. Allez!
Bienville et d'Orsy saluèrent le gouverneur pour le remercier de l'honneur qui leur était fait, sortirent du château et descendirent à grands pas la côte de la Montagne.
Bientôt quatre canots laissaient la terre et se portaient vivement à la rencontre de la chaloupe anglaise, poussés qu'ils étaient par de vigoureux rameurs.
Les cinq embarcations se joignirent au milieu du fleuve, à mi-chemin entre la terre et la flotte.
--Ohé! du canot! cria Bienville, quand il fut à portée de voix du parlementaire; puis il fit arrêter ses embarcations.
--Stop! commanda l'officier anglais à ses hommes. Et l'on s'arrêta des deux côtés en s'observant d'un air menaçant.
--Qui êtes-vous et que voulez-vous? demanda alors en anglais Louis d'Orsy à celui qui commandait la chaloupe ennemie.
--Je suis envoyé par l'amiral sir William Phipps, pour traiter de la reddition de la place avec votre gouverneur, répondit l'Anglais avec suffisance.
--Harthing! grommela d'Orsy; et il serra les mâchoires pour arrêter au passage un énergique juron qui lui montait à la bouche.
--D'Orsy! murmura de son côté l'officier qui commandait la chaloupe anglaise.
--Que dit votre Anglais? demanda François de Bienville à son ami.
--Il vient prier le gouverneur de capituler!
Les Canadiens accueillirent ces paroles par un immense éclat de rire.
D'Orsy les fit taire d'un regard, et s'adressant au parlementaire:
--Si vous voulez voir M. le comte de Frontenac, il faut vous soumettre à ses conditions, qui sont, de vous bander les yeux pour vous conduire au château Saint-Louis, et de nous suivre à terre sans votre escorte.
A ces paroles, le rouge monta à la figure du lieutenant Harthing, qui répondit avec un emportement mal contenu:
--Remarquez bien, monsieur d'Orsy, que je ne viens pas en espion!
--Les ordres de M. le comte de Frontenac sont formels, répliqua froidement d'Orsy, et monsieur Harthing est parfaitement libre de retourner à son bord si ces conditions lui déplaisent.
Harthing se mordit les lèvres, et, après avoir réfléchi quelques instants:
--Sachez au moins que je représente une nation, et qu'à ce titre ma personne est inviolable.
--Vous ne m'apprenez rien, monsieur, répondit d'Orsy, et je sais très bien quels égards vous sont dus.
--C'est bon! je vous suis, reprit flegmatiquement l'envoyé.
Bienville fit alors approcher son embarcation bord à bord avec la chaloupe anglaise, et Harthing prit place sur le canot canadien, en ordonnant à ses gens d'attendre son retour.
Pendant les quelques instants qu'ils se trouvèrent côte à côte, les Canadiens et les Anglais se toisèrent d'un air fort peu bienveillant; mais, grâce à la présence de leurs officiers respectifs, pas un mot ne fut échangé, pas un geste ne trahit ce bouillonnement intérieur de vieilles haines nationales qui n'auraient pas mieux demandé que de se manifester activement.
--Nage à terre! commanda Bienville à ses gens, dont les rames mordirent la vague.
--J'en suis bien fâché, monsieur, dit d'Orsy au lieutenant anglais, mais ma consigne est de vous bander les yeux.
--Faites.
Au bout de dix minutes les quatre canots accostaient la levée aujourd'hui nommée quai de la Reine.
M. de Frontenac n'avait cependant pas perdu son temps dans l'inaction. Chez cet homme énergique les idées décisives ne se faisaient point attendre; à peine convoquées, elles arrivaient vigoureuses, sages et hardies, et l'action suivait chez lui la pensée de près.
Bienville et d'Orsy avaient à peine mis le pied dans le canot qui les devait conduire au-devant du parlementaire, que déjà le gouverneur avait donné les ordres suivants aux officiers qui l'entouraient.
Il enjoignit d'abord à M. LeMoyne de Maricourt, frère de François de Bienville, d'aller prendre position à la basse ville, avec la compagnie qu'il commandait, sur la plateforme, qui était défendue par trois pièces de canon. M. de Maricourt était arrivé de Montréal avec son frère, M. LeMoyne de Sainte-Hélène, durant la nuit précédente, apportant la nouvelle que les troupes de cette ville ne tarderaient pas d'arriver. M. de Sainte-Hélène devait occuper un autre quai fortifié à la ville basse, avec le détachement dont il venait d'être fait capitaine. Puis, afin de tromper le parlementaire sur l'état de la place, vu que les troupes de Montréal et des Trois-Rivières n'étaient pas encore arrivées, ordre fut donné aux seuls trois cents hommes en état de combattre qui se trouvaient alors dans la ville, de faire un grand bruit d'armes sur le passage de l'envoyé de Phipps. Pour ajouter à l'illusion du parlementaire, qui n'y verrait rien au travers de son bandeau, le major Provost devait disséminer les troupes en différents endroits et les faire manœuvrer bruyamment par toutes les rues de la ville.
Les ordres du comte furent si bien exécutés que les premiers sons qui frappèrent l'oreille du lieutenant Harthing quand il mit le pied sur la levée, ne laissèrent pas que de l'étonner; car les Anglais croyaient, et non sans raison, la ville hors d'état de se défendre. Quelques artilleurs traînaient lourdement les pièces; d'autres roulaient des projectiles à quelques pouces de ses pieds ou faisaient cliqueter leurs épées à ses oreilles.
--Fanfaronnades que tout cela, se dit Harthing.
Mais il n'était pas à bout de mystifications.
D'après l'ordre du gouverneur, on lui fit faire les plus longs détours, le ramenant souvent au même point de départ, et toujours avec un grand bruit d'armes.
Harthing atteignit ainsi le pied de la côte de la Montagne; mais ici ce fut bien pis encore. J'ai déjà dit que la montée du port à la haute ville était barricadée par trois retranchements formés de chaînes et de tonneaux remplis de terre et de pierres. Aussi l'Anglais trébuchait-il à chaque instant. Ici un tonneau lui barrait le passage, là il serait infailliblement tombé sur un amas de pierres, sans la précaution que ses guides avaient de le soutenir; plus loin une chaîne tendue bien raide heurtait ses tibias.
--Diables de Français! grommelait-il.
Il parvint enfin à la haute ville. Mais bien loin de le conduire directement au château, ses guides s'engagèrent avec lui dans la rue Buade, en se dirigeant vers la grande place. En ce moment une compagnie d'infanterie les dépassa au pas de course; les trente hommes qui la composaient frappaient si bien du talon, que notre Anglais crut qu'il y en avait deux cents.
Il n'y eut pas jusqu'aux femmes qui ne s'avisèrent de mystifier le pauvre envoyé. La sœur Juchereau de Saint-Ignace rapporte, dans l'Histoire de l'Hôtel-Dieu, que les dames de Québec assaillirent de quolibets le parlementaire ahuri, et qu'elles l'appelèrent colin-*maillard, à cause du bandeau qui l'empêchait de voir.
Cependant Marie-Louise d'Orsy s'était mise à sa fenêtre dès le commencement du vacarme qui régnait dans la ville. Voyant approcher plusieurs militaires qui entouraient un officier anglais dont les yeux étaient bandés, la curieuse jeune fille mit la tête hors de la croisée.
Harthing n'était en ce moment qu'à quelques pas de la maison, et toujours escorté par MM. de Bienville et d'Orsy.
L'attention de Marie-Louise se trouvait tellement concentrée sur l'homme au bandeau, qu'elle ne remarqua pas d'abord son fiancé, qui lui envoyait le plus gracieux des saluts. Son regard s'attachait à la figure de l'étranger à mesure qu'il approchait. Lorsqu'il passa devant sa fenêtre, les yeux de la jeune fille devinrent d'une fixité étrange; puis elle pâlit, et se rejeta brusquement en arrière en poussant un cri qu'on entendit de la rue.
--Qu'avez-vous donc, mademoiselle? lui dit aussitôt la vieille Marthe, sa servante, qui se trouvait auprès d'elle.
--Mon Dieu! c'est lui! je l'ai reconnu! répondit Marie-Louise, dont la pâleur devint encore plus prononcée.
--Qui donc, mademoiselle?
--Harthing! Marthe, Harthing!
--L'Anglais!............
--Oui! O mon Dieu! s'écria-t-elle en fondant en larmes, faites, je vous prie, que ce pressentiment soit menteur! Mais quand j'ai vu cet homme près de mon fiancé, mon cœur s'est serré, Marthe, et il m'a semblé voir un nuage de sang qui passait entre eux! Mon Dieu! mon Dieu!
Et ses sanglots redoublèrent.
Le premier mouvement de l'officier anglais, lorsqu'il entendit le cri poussé par la jeune fille, fut de porter la main au bandeau qui l'empêchait de voir; mais d'Orsy, prompt comme l'éclair, arrêta son bras à moitié chemin, et lui dit d'une voix qu'il s'efforça de rendre calme:
--Monsieur Harthing, n'oubliez pas les conditions auxquelles vous vous êtes soumis.
L'Anglais laissa retomber son bras.
Oh! s'il eût pu s'imaginer qu'il venait de passer à trois pas de cette demeure qu'il brûlait de connaître!
Ce n'était pourtant que dans le but d'apercevoir l'habitation de Mlle d'Orsy qu'il avait sollicité, puis obtenu d'être envoyé comme parlementaire. Et dire qu'il lui fallait parcourir la ville sans rien y voir!
Au cri jeté par sa fiancée, Bienville avait fait un pas rétrograde; mais d'Orsy rappela son ami près de lui d'un regard si impératif, que le pauvre amoureux ne put s'empêcher d'obéir, tout en se demandant s'il ne rêvait pas, et quelle pouvait être la cause de ce drame muet dont il venait d'être le témoin.
Harthing et son escorte continuaient cependant leur marche.
Quand ils arrivèrent sur "la grande place," aujourd'hui le marché, trois compagnies y paradaient, tambours et fifres en tête.
--Ces démons-là sortent donc de terre! se dit Harthing; on nous assurait pourtant que la ville était complètement dépourvue de garnison.
Après maints détours, après mille circuits pour dépister notre homme, après l'avoir laissé se heurter plusieurs fois sur les quelques chaînes dont on avait barré les rues principales, l'escorte du parlementaire prit enfin le chemin du château.
M. de Frontenac y attendait l'envoyé de Phipps dans la grande salle, avec les officiers qui se trouvaient à Québec, et les gentilshommes des environs, que la première nouvelle du danger avait amenés auprès de lui.
Aussi, rien ne saurait peindre la surprise du parlementaire lorsque le bandeau tomba de ses yeux, et qu'il se trouva en si nombreuse et surtout en si bonne compagnie.
Ils étaient en effet dignes de figurer à côté de leur chef, ces braves gentilshommes qui n'attendaient qu'un mot de sa part pour sauver leur patrie d'adoption, ou mourir comme on mourait alors, le mousquet ou l'épée à la main.
Vous auriez pu voir encore M. de La Touche, fils du seigneur de Champlain, et le chevalier de Clermont, qui tombèrent glorieusement tous deux sur le champ d'honneur, trois jours plus tard.
Il y avait enfin les de Saint-Ours, les Linctôt, les Couillard, les Boucher, les d'Ailleboust, les Chambly, les Dugué, les d'Arpentigny, les Tilly, les Baby, les de Lotbinière, et maints autres nobles gens d'épée qui se signalèrent tous dans les fréquents combats de ces temps chevaleresques dont les annales font aujourd'hui notre orgueil.
Harthing, qui s'était cependant remis de sa surprise première, s'avança le front haut vers le gouverneur, qu'il n'avait pas eu de peine à reconnaître au milieu de son état-major. Et, tendant un parchemin au comte, il lui dit en anglais, avec aplomb:
--Voici la sommation par écrit que mon commandant l'amiral sir William Phipps vous envoie.
--Monsieur d'Orsy, dit le gouverneur qui, sans toucher au parchemin, garda son poing gauche sur la hanche, à la royale, et demeura le front ombragé de son large chapeau, d'où jaillissait une gerbe de plumes blanches, veuillez prendre cet écrit et nous en traduire à haute voix la teneur.
D'Orsy prit le papier des mains du parlementaire et en traduisit le contenu à voix haute.
Un religieux silence règne dans la grande salle pendant cette lecture, silence à peine interrompu par le cliquetis des fourreaux d'épées qui heurtent le parquet, par suite de quelques mouvements nerveux de ceux qui les portent. Car elle est des plus propres à agacer les nerfs, cette sommation de l'amiral anglais.
Phipps accusait d'abord les Français de souffler la discorde en Amérique, témoin les hostilités qu'ils avaient commencées l'hiver précédent dans la Nouvelle-Angleterre et sur plusieurs points des frontières. Les colons anglais, craignant justement tout de gens qui les attaquaient en traîtres comme ils avaient fait à Schenectady, voulaient mettre fin à cette guerre de guet-apens, d'embûches et de massacres qui désolait depuis trop longtemps le continent américain.
En conséquence, l'amiral Phipps, venu au nom du roi Guillaume et de la reine Marie, sommait les Français d'avoir à rendre tous leurs châteaux forts et leurs forteresses, avec armes et munitions, enfin à se remettre eux-mêmes et leurs biens en la bonne disposition de l'amiral anglais vainqueur des Acadiens.
"Ce que faisant," ajoutait la sommation de Phipps, "je vous pardonnerai en bon chrétien, ainsi qu'il sera jugé à propos pour le service de Leurs Majestés et la sûreté de leurs sujets."
A mesure que M. d'Orsy traduisait cette impertinente sommation, le rouge montait à la figure des Canadiens. Lorsqu'il en vint à l'accusation de traîtres que Phipps lançait aux colons de la Nouvelle-France, un sourd murmure d'imprécations circula dans l'assemblée. Mais quand il s'agit de reddition et du pardon de l'amiral, la voix de l'interprète fut couverte un moment par les menaces bruyantes qui grondaient de toutes parts.
Harthing comprenait bien le français; mais il n'en avait voulu jusque-là rien laisser paraître; aussi pâlit-il un peu quand il entendit cette voix qui demandait sa pendaison.
Mais il eut honte de laisser percer quelque crainte, et, tirant sa montre d'une main qu'il eût pourtant voulu être plus ferme, il dit que dans une heure, au plus, l'amiral désirait avoir une réponse positive.
Comme les murmures de ses officiers irrités devenaient de plus en plus prononcés, M. de Frontenac promena son regard fier et calme sur l'assemblée, et ces grondements s'éteignirent aussitôt.
Se tournant ensuite vers le parlementaire, qui s'était entièrement remis:
"Monsieur, lui dit-il avec dignité, vous nous avez laissé voir, il n'y a qu'un instant, que vous entendez parfaitement le français, veuillez donc transmettre à votre amiral ce que je vais vous dire.
"D'abord, sachez que je ne reconnais nullement Guillaume, prince d'Orange, pour roi de la Grande-Bretagne; il n'est à mes yeux qu'un lâche usurpateur qui a foulé aux pieds les droits les plus saints en jetant à bas du trône son beau-frère, Jacques II, dont il a pris la place. Je n'ai donc rien à démêler avec lui.
"La destruction de Corlar n'a été qu'une légitime représaille de cette œuvre ténébreuse et sanglante de Lachine, à tout jamais marquée du sceau de l'Angleterre. La postérité, j'en suis sûr, comprendra la dure nécessité du sang versé par nous dans la Nouvelle-Angleterre, mais elle flétrira de toute son indignation la lâcheté des fauteurs du massacre de Lachine.
"Quant à accepter les conditions par trop humiliantes que nous offre si peu courtoisement sir William Phipps, quant à nous rendre, en un mot, croyez-vous que si j'inclinais à le faire, tant de braves gens ne s'y opposeraient pas?
"Vous avez ouï les murmures d'indignation que votre arrogante sommation a soulevés autour de moi; eh bien! sachez que ces sentiments sont communs à tous nos gentilshommes ainsi qu'au dernier de nos paysans.
"Enfin, quand même les conditions que vous nous offrez seraient plus douces et courtoises, croiriez-vous par hasard que nous voudrions nous y fier? Pensez-vous, monsieur, que la parole d'un homme qui n'a pas rougi de violer la capitulation de Port-Royal, soit de bon aloi sur le sol canadien?
"Détrompez-vous alors, et allez dire à votre maître qu'il n'est à mes yeux qu'un rebelle, puisqu'il a manqué à la foi qu'il devait à Jacques II, son roi légitime, et qu'au nom de Louis le Grand, roi de France, je méprise l'insolent défi que votre amiral n'a pas craint de m'envoyer."
Harthing restait confus et humilié par la rude réponse du gouverneur, à laquelle il ne s'attendait guère. Mais comme il n'aurait pas été prudent pour lui de transmettre mot pour mot, à sir William, les paroles du gouverneur, il demanda une réponse écrite.
--Messieurs de Bienville et d'Orsy, dit-il ensuite à ceux-ci, reconduisez monsieur avec les mêmes égards et les mêmes précautions qui ont accompagné sa descente à terre.
Quand il entendit prononcer le nom de Bienville, Harthing lança un regard haineux à ce dernier. Dent-de-Loup, qui lui-même tenait ce renseignement de Boisdon, lui avait appris que François était le fiancé de Marie-Louise d'Orsy.
Une demi-heure plus tard, Harthing rejoignait de nouveau sa chaloupe, après avoir toutefois circulé à satiété parmi les chausse-trapes et les chevaux de frise qui semblaient naître sous ses pas.
--Au revoir, d'Orsy, grommela l'Anglais hors de lui, en mettant le pied sur son embarcation. Et son regard acéré alla tâter celui de Bienville, qu'il rencontra prêt à la riposte.
--A bientôt, monsieur Harthing, répondit courtoisement le jeune d'Orsy, qui salua le parlementaire et lui tourna le dos pour revenir à la ville.
--Cet Anglais ne me plaît pas du tout, dit alors Bienville à son ami.
--Peut-être te plaira-t-il encore moins, quand tu sauras qu'il est la cause du cri que ma sœur a jeté tantôt en le voyant.
--Oh! enfin! enfin! dis-moi par quelle fatalité cet homme............
--Mystère! pour le moment, mystère! interrompit d'Orsy. Et d'un bond, il s'élança sur la levée, que son canot venait d'accoster.
CHAPITRE VI
LE TROPHÉE.
Lorsque MM. de Bienville et d'Orsy abordèrent le quai de la Reine, l'animation bruyante qui régnait dans la ville quand les deux amis l'avaient laissée pour la seconde fois, avait presque complètement cessé.
D'après les ordres du gouverneur, toutes les troupes et les milices disponibles en ce moment étaient échelonnées sur les remparts, où les soldats, le mousquet au poing, devaient se tenir prêts à toute éventualité.
On se souvient que le major Provost avait, en l'absence du comte de Frontenac, disposé trois batteries de canons à la haute ville; la première, composée de huit pièces, était placée à l'endroit où l'on voit aujourd'hui le jardin du vieux château; trois autres canons étaient montés auprès d'un moulin à vent sur le Mont-Carmel; on avait enfin pointé quelques petites pièces au-dessus de la rue Sault-au-Matelot, à l'endroit même où l'on voit aujourd'hui la grande batterie.
Cette artillerie était servie par des canonniers de l'armée régulière.
Les deux autres batteries, chacune de trois canons, que l'on avait établies à la basse ville, étaient confiées à deux compagnies de la marine commandées par Paul LeMoyne de Maricourt et par Jacques LeMoyne de Sainte-Hélène. Et certes, elles étaient entre bonnes mains, puisque MM. de Maricourt et de Sainte-Hélène passaient pour les meilleurs canonniers pointeurs de la colonie.
François LeMoyne de Bienville et Louis d'Orsy, servant tous deux dans la compagnie commandée par M. de Maricourt, se trouvaient donc rendus à leur poste lorsqu'ils mirent le pied sur la levée où nous avons vu accoster leur canot.
Les pièces étaient déjà chargées, et l'on n'attendait plus pour faire feu que le premier coup de canon qui devait partir de la haute ville.
--Vous arrivez à temps, messieurs, dit alors le sieur de Maricourt à son frère et à Louis d'Orsy; car je viens de parier avec le chevalier de Clermont que j'abats le pavillon de l'amiral des trois premiers coups que je tire sur l'ennemi. Le chevalier prétend que le vaisseau de Phipps se trouve hors de la portée d'une pièce de vingt-quatre. Qu'en dis-tu, Bienville?
Celui-ci mesura du regard l'espace libre qu'il y avait entre la flotte et le quai, puis se tournant vers son frère:
--Je soutiens ton pari contre le chevalier de Clermont.
--Vraiment? Bienville, fit celui-là.
--Oui, chevalier.
--Bien que l'habileté de notre commandant comme artilleur me soit connue, je ne crois pas qu'un boulet de vingt-quatre puisse atteindre sûrement le but que vous lui donnez.
--Vous pourriez bien vous tromper.
--Parbleu! je le souhaite, mais je tiens à mon opinion.
--Fort bien! chevalier. Mais moi je parie toujours pour mon frère. Bien plus, la marée monte; or je m'engage à aller chercher à la nage ce pavillon anglais qui flottera sur les eaux avant un quart d'heure.
--Ah! Bienville, si je ne savais pas que la forfanterie est aussi loin de votre cœur que le courage en est proche, je croirais cette offre-là fort hasardée. Qu'en dois-je donc conclure?
--Ce que vous en devez conclure, mille bombes! s'écria Bienville piqué au vif, c'est que nous voulons montrer aux Anglais, mon frère et moi, quels sont les gens qu'ils viennent attaquer. Tiens-tu pour moi, d'Orsy?
--Certes! répondit celui-ci, le beau moment pour reculer!
--Pardonnez-moi, Bienville, reprit alors le chevalier de Clermont en tendant la main à son compagnon d'armes. Mordiable! votre projet de bain glacé me sourit assez, et je vous demande sérieusement la faveur d'être de la partie.
--Oh! bien volontiers! d'ailleurs la baignoire est assez grande pour nous trois.
M. de Maricourt venait cependant de pointer lui-même sa dernière pièce, lorsqu'une forte détonation qui partait de la cime du cap, fit lever la tête aux artilleurs.
--Le signal! s'écria Bienville.
--Haut la mèche! haut le bras! commanda Maricourt.
Trois artilleurs rapprochèrent de leur pièce respective les étoupilles allumées.
--Première pièce! feu! cria le commandant.
Un long jet de flamme jaillit de la gueule du premier canon qui, en reculant, parut se cabrer d'aise de montrer enfin sa grosse voix.
Les officiers, qui avaient eu soin de se tenir en dehors du nuage de fumée que devait produire l'embrasement de la poudre, avaient les yeux rivés sur le vaisseau amiral.
--Bien visé, Maricourt! s'écria Bienville; le projectile a coupé les haubans de bâbord du dernier hunier, quelques pieds plus bas que le pavillon.
--Voyons ce que fera le second, dit le commandant, qui ordonna le feu d'une autre pièce.
--Très bien! exclama de nouveau Bienville, le bois est entamé, cette fois! Bas les habits, d'Orsy.
--Eh! corbleu! Bienville, oublies-tu que j'en suis, repartit le chevalier de Clermont en ôtant son justaucorps.
Le troisième coup de feu couvrit sa voix.
--Bravo! bravo! s'écria Bienville en applaudissant de la voix et des mains. Voyez un peu maintenant, chevalier.
Le projectile avait porté en plein bois, fracassant le mât et hachant les haubans de tribord.
Et les détonations se succédèrent sans interruption sur les remparts et les quais.
Cependant d'Orsy, Bienville et Clermont, en simple costume natatoire, se tenaient sur le bord de la levée, prêts à sauter dans le fleuve aussitôt que le pavillon serait en vue.
Bienville fut le premier à l'apercevoir.
--En avant, messieurs, dit-il en piquant une tête dans le Saint-Laurent.
Les trois plongeons n'en firent qu'un, puis la tête des nageurs reparut ruisselante hors de l'eau.
--Brrrrrr! fit d'Orsy en secouant la tête, froide en diable cette eau-là!
--J'ai vu mieux que ça...... à la baie d'Hudson...... le printemps dernier, dit Bienville qui, nageur émérite, avait déjà quelques pieds d'avance sur ses compagnons. Il nous fallait... emporter un petit fort... dont nous étions séparés... par une rivière... de deux arpents...de large... Mais nous avions compté ... sans la fonte des neiges... et l'inondation... La rivière coulait... à pleins bords... quand nous y arrivâmes... Vingt-deux hommes seulement... savaient nager dans ma compagnie... Cinquante Anglais... nous attendaient de l'autre côté... N'importe, je donnai... le signal et l'exemple... et houp! en avant!... nous y étions... Diable d'eau!... qu'elle était froide!... Elle aurait gelé celle-ci.
--Et vos Anglais? demanda Louis d'Orsy, qui suivait son ami de près.
--Bah! repartit Bienville en se tournant sur le dos pour faire la planche, afin de permettre à Clermont, qui tirait de l'arrière, de le rejoindre, bah! nous en eûmes... bientôt raison. Allons! chevalier, arrivez donc... Êtes-vous engourdi?
--Depuis que j'ai reçu... certain coup... de tomahawk... sur la jambe gauche... je nage ... avec peine.
--Dans ce cas... retournez à terre.
--Bienville... vous voulez me rendre... la monnaie de ma pièce... de tantôt... Vous êtes... dans votre droit... En avant!... messieurs... en avant!
Les trois nageurs, qui se trouvaient alors vis-à-vis de l'ancienne douane, mais à dix arpents de terre, piquèrent au large vers le pavillon. Ce dernier était encore à huit cents pieds plus bas; mais la marée montante l'entraînait vers les trois gentilshommes.
Ils virent jaillir l'eau en plusieurs endroits dans les environs du pavillon, que le flux leur apportait, et plusieurs fortes détonations parties de la flotte leur firent lever la tête.
D'autres décharges succédèrent aux premières et quelques projectiles vinrent en sifflant tomber auprès des trois amis.
--Parbleu! dit alors Bienville avec un admirable sang-froid, il paraît que... nous allons au feu dans l'eau... Mais ces messieurs...
Un boulet qui vint s'engloutir à dix pieds de lui et le couvrit d'eau en tombant, lui coupa la parole.
--Ces messieurs... nous prennent décidément... pour des cibles... puisqu'ils tirent à côté, continua-t-il, comme si de rien n'était.
Le pavillon flottait alors à quelques cinquante pieds en avant.
Bienville redouble de vigueur, tandis que balles et boulets pleuvent autour de lui. Quelques brasses énergiques l'amènent enfin près du pavillon, qui tient encore au tronçon du mât coupé par le boulet de Maricourt.
Appuyant alors ses deux mains sur ce dernier débris, et sortant hors de l'eau son buste qui ruisselle:
--Vive la Nouvelle-France! crie Bienville aux Anglais, de toute la force de ses poumons.
Et trois fois ce cri de victoire s'en va déchirer l'oreille de l'amiral, qui rugit sur son banc de quart.
--Feu partout sur ces démons! s'écrie Phipps d'une voix étranglée par la rage.
Un réseau de flamme et de fumée enveloppe un instant le gaillard d'arrière du vaisseau amiral, qui ne peut faire feu des deux côtés de ses sabords, vu la position que lui donne le flot.
Quelques projectiles passent en miaulant près de Bienville, qui a pris soin de rentrer dans l'eau jusqu'au cou, après avoir jeté ses trois défis. Une balle vient même couper la drisse qui rattache le mât au pavillon.
--Ça me va, dit-il, car j'avais oublié mon couteau. Merci, messieurs, ajouta-t-il, en tournant le dos aux Anglais. Puis, il saisit le pavillon avec ses dents et l'entraîne à la remorque.
Bienville avait cependant perdu ses amis de vue depuis quelques minutes, et, lorsqu'il les rejoignit, à son retour, il s'aperçut que d'Orsy soutenait le chevalier.
--Diable! êtes-vous blessé, Clermont? lui dit-il en voyant une teinte rougeâtre colorer l'eau.
--Ne m'en parlez pas, Bienville... ces mécréants m'ont... entamé la jambe droite... justement la meilleure... les chiens!
--Es-tu fatigué, d'Orsy? demanda Bienville.
--Pas le moins du monde...
--Dans ce cas... continue de nager... à droite de notre ami; je vais en faire autant... à sa gauche... pour le soutenir aussi.
--Messieurs, repartit alors le chevalier de Clermont, j'ai bien peur... que vous ne puissiez pas... gagner terre... en me soutenant ainsi... Laissez-moi donc... m'en tirer seul... Bah! en supposant... que je périsse... un jour plus tôt... un jour plus tard.... cela ne fait rien.
--Or çà, chevalier, répliqua Bienville, pour qui nous prenez-vous donc? Allons! laissez-nous faire... et tout ira bien.
Ils continuèrent d'avancer vers la terre, tout en entendant passer des projectiles autour d'eux.
Les artilleurs de la ville ne restaient pas inactifs, et pour protéger la retraite des trois braves, ils nourrissaient un feu d'enfer entre eux et la flotte ennemie; ce qui eut pour effet d'empêcher les Anglais de mettre leurs chaloupes à l'eau, et de poursuivre les trois Canadiens.
Ceux-ci avançaient lentement; car M. de Clermont, dont la blessure n'était pas grave, mais qui pourtant perdait beaucoup de sang, ne pouvait presque pas s'aider à nager.
--Soyez raisonnables... mes chers amis, dit-il bientôt. Laissez-moi... je vais faire la planche... Peut-être la marée... me portera-t-elle.... à terre.... et...
--Dieu me pardonne! chevalier... mais vous divaguez... Allons! courage, ami...voici qu'on vient à nous.
Des chaloupes que M. de Maricourt envoyait pour les recueillir, accouraient à force de rames.
Quelques minutes plus tard, les trois nageurs étaient hissés sur la première embarcation venue, par dix bras empressés.
--Ouf! les dents me font mal, le pavillon était lourd à traîner, dit Bienville en reprenant haleine.
--C'est qu'il est chargé de gloire, repartit d'Orsy.
Une véritable ovation attendait les trois braves. A peine eurent-ils mis pied à terre, que vingt robustes gaillards les enlevèrent du sol pour les porter à la haute ville. Clermont eut beau se défendre sur sa blessure, rien n'y fit; et après avoir bandé sa jambe, tant bien que mal, il lui fallut suivre ses amis à la hauteur de leur triomphe. Et les enthousiastes porteurs se dirigèrent en acclamant vers la côte de la Montagne.
Le véritable triomphateur était François de Bienville. Fièrement drapé dans le pavillon anglais, les bras croisés sur sa forte poitrine, il semblait se dire que ces honneurs ne lui étaient que justement dus. Aussi jetait-il un regard assez calme sur la foule de militaires, de bourgeois, de femmes et d'enfants qui se pressaient sur son passage en le saluant de mille joyeux vivats. Car le Français, brave et glorieux par excellence, n'est jamais étonné des honneurs de la victoire.
A l'entrée de la rue Buade, M. de Frontenac, qu'on avait mis au courant des hauts faits des trois amis, s'en vint au-devant d'eux.
--Bien! messieurs! très bien! s'écria le gouverneur en les apercevant. Ces Anglais fussent-ils cinq mille, avec cinq cents hommes comme vous à mes côtés, je ne les crains pas.
--Vive monseigneur! Vive Bienville! Vive la France! vociféra la foule qui encombrait la place.
Bienville détourna la tête pour cacher l'émotion qui le gagnait. Il aperçut alors Marie-Louise qui le regardait de sa fenêtre; elle applaudissait de tout cœur, tandis que des larmes de bonheur glissaient sur ses joues.
Ces doux pleurs de sa fiancée lui allèrent au cœur, et, saisi d'une indicible émotion, il déroula vivement le drapeau qu'il avait jeté autour de son buste; et, se levant debout sur les épaules de ses porteurs, il agita son glorieux trophée sur la foule qui endoyait à ses pieds, en criant d'une voix tonnante:
--Vive la France! et mort à l'Anglais!
Le peuple répondit par un écho terrible qui s'en alla s'éteindre sur la flotte ennemie.
Et les prières ardentes de tous ces hommes de foi montèrent des dalles et des parvis vers l'Éternel, qui entendit la voix suppliante d'un peuple héroïque.
A peine François de Bienville et ses deux compagnons avaient-ils enfin repris pied sur le sol, sortaient-ils de la cathédrale, que le bruit mat de plusieurs tambours battant aux champs se fit entendre.
D'abord éloignés, ces sons qui viennent des plaines semblent se rapprocher.
On court vers la rue Saint-Louis, et les vivats d'ébranler de nouveau les airs en joyeuses acclamations.
M. de Callières entrait dans la ville, à la tête de huit cents hommes du "gouvernement de Montréal." Craignant d'être surpris sur le fleuve par quelque vaisseau anglais, M. de Callières avait, la nuit précédente, fait débarquer ses troupes à la Pointe-aux-Trembles; et le reste du trajet s'était fait à pied.
Bienville et d'Orsy, avant de retourner à leur poste auprès de M. de Maricourt--Clermont était allé faire panser sa blessure--purent voir les nouveaux venus, qui semblaient des plus joyeux d'arriver.
--Quel dommage, s'il n'était rien resté pour nous, disaient entre eux les gens de Montréal en défilant par la rue Saint-Louis. Mais, Dieu merci, les violons seuls ont commencé à jouer; nous serons donc à temps pour la danse! bravo!
CHAPITRE VII
ANGLAIS ET FRANÇAIS.
Sur les huit heures du soir de la même journée, François de Bienville se reposait de ses nobles fatigues auprès de son ami d'Orsy et de son heureuse fiancée.
Comme rien ne laissait présager une attaque nocturne, les deux officiers avaient obtenu congé pour la nuit; seulement ils étaient avertis qu'un coup de canon tiré du fort Saint-Louis devait rappeler, en cas d'alerte, officiers et soldats à leur poste.
La conversation roulait naturellement sur les événements de la journée. Aussi, point n'était besoin de lieux communs, cette peste de nos soirées bourgeoises inventée pour la grande mortification des gens d'esprit.
--Mon Dieu! si vous saviez ce que j'ai souffert aujourd'hui! disait, avec un tendre accent de reproche, Marie-Louise à son fiancé.
--Qu'est-ce donc qui vous a causé cette souffrance?
--La crainte.
--Mais vous n'avez couru nul danger, que je sache?
--Oh! je n'ai pas tremblé pour moi, mais pour vous seulement.
--Pour moi!
--Cela vous étonne? Mais vous ne savez donc pas que je vous ai vu lutter contre les flots, et que chacun de vos mouvements resserrait cet étau d'angoisse qui broyait mon cœur. Oh! dites-moi, auriez-vous agi de la sorte, si vous aviez pensé que j'étais peut-être témoin de votre téméraire action?
--Ne vous fâchez pas de cet aveu, Marie-Louise, mais je crois, au contraire, que le pressentiment que j'avais d'agir sous vos yeux est bien entré pour quelque chose dans la hardiesse de mon entreprise.
--Méchant! fit la jeune fille, qui le caressa d'un regard moitié grondeur et moitié satisfait.
Car il n'est pas de femme dont l'amour-propre reste insensible aux beaux faits qu'elle sait inspirer.
--Mais, je vous en prie, dites-moi, reprit Bienville, quelle est la cause de la frayeur que vous avez manifestée ce matin.
--Ce matin! mais à quelle occasion?
--Ne vous rappelez-vous pas ce cri qui vous est échappé lorsque nous avons passé devant la maison, avec le parlementaire anglais?
--Ah! mon Dieu! ne me parlez point de cela, monsieur de Bienville.
--Mais pourquoi donc?
--C'est qu'il en est de certains souvenirs comme des morts, il ne faut point les évoquer.
--Mille pardons de mon indiscrétion, repartit Bienville, mais je n'insisterais pas si votre frère ne m'avait déjà promis des révélations.
--Qu'as-tu donc dit à M. de Bienville? demanda Marie-Louise à son frère.
Celui-ci faisait en ce moment une guerre acharnée aux tisons ardents qui s'ébaudissaient dans l'âtre. Il se donnait cette occupation afin de ne point prendre part à la conversation des deux amoureux, et partant de les laisser causer tout à leur aise.
Cependant la question de sa sœur lui fit lever la tête, et il répondit tranquillement:
--Je lui ai dit que la vue de Harthing est la cause du cri que tu as jeté lors de son passage.
--Tu aurais bien dû...
En ce moment on frappa deux coups secs à la porte.
--Qui diable peut venir à cette heure? dit Louis.
Et il alla ouvrir.
--Est-ce bien ici la demeure de M. Louis d'Orsy? demanda quelqu'un du dehors.
Telle était l'obscurité que Louis distingua seulement l'ombre d'un homme, le nez dans son manteau et le feutre tiré sur les sourcils.
--Oui, monsieur, répondit Louis.
--Alors, veuillez remettre cette lettre à Mlle d'Orsy, reprit l'inconnu, qui mâchonna ces mots, fit un pas en avant et tendit à Louis la missive. Mais la lumière qui éclairait l'intérieur de la maison, vint, par le mouvement qu'il fit, frapper le messager à la figure; et, malgré la précaution que ce dernier avait prise de se voiler le visage d'un pan de son manteau, Louis entrevit assez son homme pour le reconnaître plus tard, quand la marche des événements lui indiqua que cet individu était Jean Boisdon.
Aussitôt qu'il se fut acquitté de son message, le porteur ne se fit point prier pour tourner les talons et disparaître dans la nuit.
--Une lettre pour toi, dit Louis en tendant à sa sœur une missive cachetée d'un grand sceau de cire rouge.
--Pour moi!.... Mon Dieu! qui peut m'écrire ainsi?
--Déachète-la donc! lui dit son frère, moitié souriant et moitié sérieux.
--Harthing!......s'écria Marie-Louise qui, après avoir lu la signature, recula d'un pas et resta quelques instants immobile et comme pétrifiée par la terreur.
Instinctivement, le même cri déchira la gorge des deux amis.
--Harthing! grommela Louis, qui se rapprocha de sa sœur.
--Harthing! toujours cet homme! gronda Bienville.
Frissonnante, Marie-Louise tendit la lettre à son frère en lui disant:
--Tiens, lis, toi.
Celui-ci lut alors à voix haute ce qui suit, sans pouvoir empêcher pourtant le dédain et la colère d'assourdir sa voix.
"Mademoiselle,
"L'éloignement ni le temps n'ont pu affaiblir en moi l'ardeur de mes sentiments à votre égard. Et malgré le refus cruel et la malheureuse scène qui précédèrent votre départ de Boston, je vous aime encore avec, au moins, toute la passion d'autrefois.
"Pourquoi donc faut-il qu'une simple question de nationalité mette entre nous deux une muraille plus dure que le fer? Hélas! mon seul nom d'Anglais amena sur vos lèvres un méprisant sourire, alors que je vous fis, là-bas, le premier aveu de mon affection pour vous!
"Et pourtant, depuis quand l'amour s'est-il pu choisir une patrie?
"De toutes les femmes que j'ai rencontrées, vous seule, mademoiselle, avez pu faire vibrer les fibres d'un cœur toujours insensible à tout autre regard que le vôtre. En vain ai-je voulu étouffer en moi votre souvenir par les moyens les plus énergiques, et souvent, hélas! les plus opposés à ce culte idéal que je vous avais voué; non seulement je n'ai jamais pu l'éteindre, mais encore a-t-il vaincu ma force et ma fierté blessée. Sans cesse ni relâche, ce souvenir me poursuit le jour, et, quand vient la nuit, il se suspend à mon chevet pour se glisser dans chacun des rêves qui passent sur mon front brûlant. Il me tuera, sans doute!
"Le seul fait de vous avoir écrit vous prouvera que j'ai cessé, de guerre lasse, cette lutte impossible contre moi-même. Aussi dois-je avouer que je ressens plus que jamais l'affreux malheur de vous être non seulement indifférent, mais presque odieux.
"Car, tant que je résistai à cet entraînement, les raisons que je trouvais pour me persuader de la démence de ma passion, me forçaient de rompre avec toute espérance; je voyais un refuge seulement dans la mort, que je cherchais partout sans qu'elle vînt jamais.
"Mais maintenant qu'un hasard--l'appellerai-je heureux?--me rapproche de vous, maintenant que je ne combats plus parce que, peut-être, j'incline à espérer encore, je souffre horriblement à la seule pensée qu'un autre que moi vous pourra posséder.
"Car je sais que vous aimez un jeune Canadien nommé Bienville. Oh! qu'il est heureux, celui-là! et que je l'exècre!"
--Je te le rends bien, va! interrompit François.
"Mais, cet homme vous aime-t-il autant que je sais vous aimer, moi?... Sa constance a-t-elle fait ses preuves ainsi que la mienne? Aurait-elle pu tenir contre un refus sanglant et près de trois ans de séparation? A-t-il, comme moi, fait partie d'une expédition lointaine et grosse de périls, rien que pour apercevoir le toit qui vous abrite, ou seulement voir un coin du ciel sous lequel vous vivez?
"Et encore, quelles sollicitations, que d'adresse ne m'a-t-il pas fallu employer pour obtenir d'être envoyé comme parlementaire, afin d'avoir le bonheur de vous entrevoir au moins une fois. Mais, ô fatalité! le sort ne l'a pas voulu...
"Voilà comment j'ai su prouver à quel point vous méritez d'être aimée.
"Vous remarquerez peut-être qu'il aurait été bien plus court de m'adresser ce matin à votre frère, que la fortune semblait envoyer à ma rencontre. Hélas! je ne le pouvais pas. Ma qualité de parlementaire s'opposait d'abord à ce que je traitasse d'un sujet aussi étranger à ma mission. Et d'ailleurs, vous l'avouerai-je? j'avais peur que d'un seul mot, tant votre frère était froid à mon égard, il ne détruisît les chères illusions qui seules m'ont fait vivre depuis quelque temps.
"Maintenant, dites-moi, est-ce ainsi que ce Bienville a su vous prouver son amour? Et pourtant, vous l'aimez! tandis que moi...
"Oh! non, vous ne serez pas à lui! sous peu de jours, peut-être dans quelques heures, on donnera le signal de l'assaut. Sans doute que la ville sera emportée... et alors...
"Mais que la place soit prise ou non, n'importe! Je te veux revoir, Marie-Louise, et je te reverrai! Je le jure par les puissances de l'enfer! Dussé-je, pour cela, traverser le fleuve à la nage, passer sur le corps sanglant de vos sentinelles, et, seul, escalader, l'épée aux dents et l'espoir au cœur, l'abrupte rocher qui te protège! Oui, j'irai te chercher bientôt, fût-ce le jour ou la nuit et au péril de mille morts. Il te faudra bien me suivre alors, ou sinon, malheur à toi!....et sur moi malédiction! John Harthing."
Un éclair brûla l'œil de Bienville. Et ce lion rugit:
--Oh! veuille le sort, infâme, que nous nous rencontrions face à face dans la mêlée!
--Ah! tais-toi! tais-toi! s'écria Marie-Louise éperdue.
Et joignant les mains, elle leva sur son fiancé des yeux pleins de prière et de larmes, en lui disant, au milieu des sanglots qui l'étouffaient:
--Par grâce, tu le fuiras, n'est-ce pas?... Mais dis-moi donc que tu le fuiras... C'est qu'il te tuerait, vois-tu.... Fuir! qu'ai-je dit? je te demande de fuir, à toi?... O malheureuse que je suis! mon Dieu! mon Dieu!
Et, vaincue par la souffrance et la terreur où la jetaient ces pensées, la pauvre enfant s'affaissa sur elle-même.
--Revenez à vous, Marie-Louise, s'écria Bienville en se jetant à genoux aux pieds de sa fiancée. Pourquoi cette terreur et ces larmes? Ne voyez-vous donc point que cet homme est fou? Vouloir à lui seul pénétrer dans la ville!...
--Et prendre la place d'emblée! repartit Louis, qui se mit à rire afin de rassurer un peu sa sœur.
--Oh! si vous l'aviez vu comme moi, François, si vous saviez quelle énergie se peint sur sa figure, vous verriez bien alors qu'il est capable de tout!
--Oui, de tout ce qui est humainement possible, peut-être, mais point de ce dont il se vante.
Puis voyant l'excitation nerveuse de Marie-Louise se calmer un peu:
--Mais il est bien temps, ce me semble, que je connaisse la funeste cause qui jeta cet homme sur votre voie. Je vous supplie de ne m'en plus faire un mystère?
--Oh! moi, je ne pourrais point... Mais, mon bon Louis, parle, toi, dis-lui tout!
Celui-ci fit alors à son ami le récit qui va suivre.
--C'était un homme de caractère que John Harthing, comme l'indiquaient des sourcils épais et deux plis entamant son front de bas en haut à la naissance du nez, ainsi que des lèvres plates qui semblaient adhérer aux dents. Son front pâle, sillonné de rides, était comme un voile agité toujours par le souffle intérieur des passions. Et lorsque ses yeux, d'un gris verdâtre, s'animaient sous leurs paupières inquiètes, on y voyait passer les fauves reflets de ses appétits désordonnés. Une chevelure épaisse et rousse recouvrait négligemment ses tempes et son cou. Sa taille était un peu au-dessus de la moyenne, et sa figure accusait au moins trente ans.
Si cet homme, dont les désirs n'admettaient point d'obstacles, eût mis son énergique volonté au service d'une passion généreuse, il eût fait de grandes choses. Malheureusement ses instincts mauvais se faisant jour à chaque instant, la fièvre du mal dévorait aussitôt les bons sentiments qui dormaient en lui.
Pour peu qu'on veuille bien se reporter aux événements qui figurent dans le second chapitre, on se souviendra quelle passion subite la beauté de Mlle d'Orsy avait inspirée tout d'abord à Harthing, lorsque des circonstances deux fois fatales avaient amené l'officier anglais en la demeure des nouveaux orphelins. A peine fut-il sorti de leur habitation, alors que les pauvres enfants pleuraient le bon père qu'ils venaient de perdre, que John Harthing se mit à chercher un moyen pour revoir Marie-Louise.
--Oh! qu'elle est belle! s'était-il dit en sortant. Voici que je l'aime, sans lui avoir jamais parlé, sans que son regard ait rencontré le mien pour me dire si je pourrai lui faire partager un jour l'émotion que sa vue m'a causée. Qu'elle est belle! combien je l'aime! et que je serai heureux.... si toutefois elle le veut bien! ajouta-t-il avec un soupir.
Au bout de huit jours, qui avaient paru bien longs à Harthing, celui-ci se présentait chez Louis d'Orsy, et cachait le but de sa visite sous deux prétextes assez plausibles. D'abord, il venait assurer les orphelins de la part qu'il prenait à leur juste douleur. Et ensuite, il demandait à Louis de vouloir bien lui donner, outre ses leçons d'escrime, quelques notions de français qu'il viendrait prendre chez M. d'Orsy lui-même, vu qu'il avait à sa caserne deux compagnons de chambrée qui les gêneraient dans leurs études. D'Orsy, sans défiance, se rendit aisément à ces raisons spécieuses, et consentit à recevoir ainsi l'officier chez lui quatre fois la semaine.
Les sévères vêtements de deuil que portait Marie-Louise, donnaient encore plus de relief à la pureté de son teint ainsi qu'à la distinction peu commune de sa personne.
Aussi, durant les quelques semaines qui suivirent, le malheureux Harthing sentit sa passion s'accroître de jour en jour; tandis que la blessure qu'elle lui causait devenait de plus en plus cuisante, à mesure qu'il voyait combien peu Marie-Louise paraissait lui porter d'attention.
C'était le soir que d'Orsy donnait ses leçons au lieutenant; et, pendant tout le temps qu'elles duraient, Marie-Louise, assise à l'écart, se livrait à des travaux d'aiguille, sur lesquels ses yeux restaient obstinément arrêtés, tandis que l'officier lui jetait de temps à autre un regard à la dérobée.
Mais n'importe; il la rencontrait assez souvent pour se dire qu'un jour viendrait peut-être où la jeune fille s'apercevrait enfin d'une admiration aussi constante que respectueuse. Ensuite, il la voyait presque chaque jour; que lui importait l'avenir? Et il était loin de penser qu'une brusque séparation pourrait bien mettre un terme à ces douces entrevues.
Il vint pourtant ce jour; ce fut lorsque Louis et sa sœur, après avoir reçu de France la nouvelle de la mort de leur tante et son héritage, purent payer leur rançon et se préparer à passer au Canada. Mais Harthing ignora tout presque jusqu'au dernier moment; car d'Orsy, ayant ses raisons pour ne point admettre un étranger dans la confidence de ses démarches intimes et de ses projets d'avenir, n'en avait rien dit à son élève. Quatre jours seulement avant de quitter Boston, il avertit ce dernier qu'il leur faudrait bientôt cesser leurs études. Et en même temps le jeune baron instruisit Harthing de son prochain départ pour Québec.
Cette nouvelle frappa le lieutenant comme un coup de foudre. Il eut pourtant assez d'empire sur lui-même pour n'en rien laisser paraître tant qu'il fut en présence des orphelins; mais une fois sorti de leur demeure, il exhala par les plaintes les plus amères la douleur que lui causait l'annonce de cette séparation inattendue.
--Pourquoi donc, s'écria-t-il en étouffant un sanglot qui lui montait à la gorge, pourquoi donc avoir entrevu le bonheur?... seulement pour le voir s'évanouir, alors que j'avais lieu d'espérer d'en pouvoir goûter un jour toutes les délices! Insensé! pourquoi ne lui avoir point fait plus tôt l'aveu de l'affection, de l'admiration sans bornes qu'elle a su m'inspirer? C'en est fait! elle m'a vaincu sans le savoir; eh bien! dès demain, j'irai la trouver pour lui offrir de partager mon sort et de porter mon nom. Elle est pauvre, et elle voudra bien accepter sans doute. Ah! oui, j'irai!
Quand la matinée du jour suivant fut assez avancée pour lui permettre cette démarche, Harthing, le cœur partagé entre l'espérance et la crainte, frappa discrètement à la porte de la chambrette que Marie-Louise allait bientôt quitter.
Celle-ci vint ouvrir et recula de surprise à la vue du lieutenant. En ce moment elle était seule; car son frère parcourait la ville pour hâter les préparatifs du départ.
--M'accorderiez-vous, mademoiselle, la faveur d'un moment d'entretien, dit le visiteur en saluant profondément Mlle d'Orsy.
--Certainement, monsieur, veuillez entrer, répondit celle-ci, qui rougit pourtant à la pensée de se trouver seule avec le jeune homme.
Et, montrant un siège à l'officier, elle alla s'asseoir, mais à une certaine distance de l'étranger.
--Où veut-il en venir? pensa Marie-Louise de plus en plus embarrassée.
--Permettez-moi d'abord, continua John Harthing, de m'excuser auprès de vous d'avoir caché sous de vains prétextes les fréquentes visites que je vous ai faites depuis quelques semaines. Vous me pardonnerez peut-être, quand je vous aurai dit que je vous aimai dès le premier jour où je vous vis.
A ces derniers mots la jeune fille se redressa soudain, tandis que l'expression de sa figure devenait sévère, et que le sang fuyait ses joues.
Harthing, troublé lui-même, prit en bonne part l'émotion que ses paroles semblaient produire sur la jeune personne. Et, s'enhardissant à mesure qu'il croyait causer une impression de plus en plus favorable:
--Oh! oui, mademoiselle, je vous aime comme vous n'avez jamais été aimée sans doute et comme peut-être vous ne le serez jamais. Vous êtes devenue, sans vous en douter, le but de toutes les aspirations de ma vie, mon seul espoir, mon seul bonheur. Dans le culte que je vous ai voué, le plus indifférent de vos gestes fait ma joie. Que serait-ce donc, ô mon Dieu! si votre regard venait répondre au mien, et si d'un mot vous alliez réaliser mes craintives espérances!
Surprise par cette brusque déclaration, Marie-Louise restait muette.
--Oh! dites-moi, s'écria-t-il avec plus d'ardeur encore, dites-moi que vous ne refusez point mon amour. Mettez un terme, aussi éloigné que vous le voudrez, à l'accomplissement de mes vœux les plus chers, mais promettez-moi, Marie-Louise, d'être ma femme un jour.
Aussi pâle que le fichu qui recouvrait sa gorge agitée, Mlle d'Orsy se leva, et jetant à l'Anglais un regard où la colère et le dédain semblaient rivaliser:
--Jamais! dit-elle.
--Oh! n'est-ce pas que je n'ai point compris, s'écria le malheureux en se jetant à genoux devant elle.
--La fille des barons d'Orsy ne peut pas être la femme d'un homme dont les compatriotes ont tué mon père! Allez! monsieur.
Et d'un geste impérieux la noble enfant lui fait signe de sortir.
Mais l'insensé, oubliant tout dans sa déception, saisit la main de Mlle d'Orsy.
En ce moment la porte s'ouvre avec violence et Louis d'Orsy, d'un bond, se jette sur Harthing.
--Comment! monsieur, dit-il d'une voix qui tremble à faire peur, voudriez-vous abuser de la faiblesse d'une jeune fille? Seriez-vous un lâche, monsieur l'officier?
Celui-ci veut répondre, mais la honte de sa déconvenue et la rage qui le domine l'en empêchent; et les mots s'arrêtent dans sa gorge desséchée.
--Sans vouloir vous espionner, continue d'Orsy, j'ai entendu vos propositions avec le juste refus qu'elles vous ont attiré; et je confirme ce que vous a dit ma sœur. Maintenant, monsieur, vous savez ce qu'il vous reste à faire.
Harthing s'était relevé; il était là, le front haut, pâle comme un mort, les mâchoires contractées et l'œil injecté de sang.
--Oh! enfers! cria-t-il enfin, éperdu, haletant. Je n'avais jamais daigné descendre jusqu'à l'amour... Il me semblait indigne d'un homme de guerre de perdre son temps aux genoux d'une femme... Et maintenant que j'en suis venu à mendier le regard d'une enfant, voilà qu'elle se rit de moi comme du dernier des bourgeois!
Il se dirigeait déjà vers la porte, quand il se retourna soudain, sombre comme le génie du mal, en s'écriant:
--Marie-Louise d'Orsy... je fais le serment de prendre une éclatante revanche... un jour... tôt ou tard... Au revoir, monsieur!
Et la fureur du malheureux était si grande qu'il ne pouvait plus se contenir. Il lui fallait de l'espace, et il quitta, pour n'y plus rentrer, cette demeure qui l'avait vu tant aimer et tant souffrir.
Quand d'Orsy eut finit ce récit que nous avons complété dans les détails qu'il devait nécessairement ignorer, Bienville, qui était devenu plus sombre encore, repartit:
--Je conçois maintenant le ton de sa lettre. C'est celui d'un homme qui, n'ayant plus rien à espérer par voie de persuasion, veut essayer les moyens violents pour voir s'ils ne lui réussiront pas mieux.
--Ce message, dit d'Orsy à son tour, est d'un insensé plus à plaindre qu'à craindre, je crois. Arrivé aux paroxysme d'une passion déçue et sentant bien qu'il n'a plus aucun ménagement à garder, il se laisse emporter par toute la fougue de son violent caractère.
--Mes pressentiments n'étaient pas menteurs, dit enfin Marie-Louise en sortant un peu de l'état de torpeur où le récit de son frère l'avait de nouveau jetée. Car depuis l'autre soir où cette sinistre figure m'est apparue par la fenêtre, un trouble, une angoisse indicible me tourmente. Il me semble qu'un affreux malheur me menace et m'atteindra bientôt. Pourquoi, mon Dieu! pourquoi donc avoir jeté ce forcené sur mes pas?
Un assez long silence suivit cette exclamation de la jeune fille. La sinistre figure de Harthing venait de surgir entre eux; adieu, doux propos! charmants rêves d'avenir, adieu!
Lorsque dans les beaux jours du printemps, les oisillons, ivres de joie, gazouillent sous la feuillée, ou traduisent en capricieuses roulades leurs naïves amours, ils semblent oublier alors tout danger qui pourrait les menacer. Mais le chasseur est là, qui guette, et, le doigt sur la détente, prend son temps et attend l'occasion pour mieux tuer. Soudain, le coup part et le plomb meurtrier traverse leur retraite. Adieu la joie! La volée s'enfuit en poussant des cris plaintifs. Bienheureuse encore, si la bande n'a pas trop d'absents à pleurer, quand elle s'abattra plus loin dans un secret recoin du bois.
Cependant les deux amis, tant pour rassurer Marie-Louise qu'afin de pourvoir à sa sûreté, car ils ne pouvaient se défendre eux-mêmes d'une certaine inquiétude, convinrent ensemble de veiller avec un soin extrême sur la petite maison de la rue Buade.
Ils décidèrent que durant le jour la jeune fille demanderait l'hospitalité aux dames ursulines, et que les nuits où Louis serait appelé au dehors par le service, François viendrait au logis.
Et comme il était déjà tard, Bienville prit congé et retourna au château.
M. de Frontenac y veillait encore. Bienville, lui ayant fait demander un moment d'entretien, lui raconta qu'une lettre partie du vaisseau amiral avait été apportée mystérieusement à Mlle d'Orsy. Comment avait-elle pu parvenir à sa destination? Était-ce par l'entremise d'un traître ou d'un espion?
--Le fait est grave, dit M. de Frontenac, et, si ce n'est un traître, l'espion qui pénètre ainsi dans nos murs est bien hardi; et je ne vois nullement par où quelqu'un peut s'introduire dans la place. J'ai fait poster des sentinelles partout où leur présence peut être requise. Mais je pensais, précisément avant votre arrivée, qu'il serait bon d'établir une barricade à l'entrée de la rue Sault-au-Matelot; car, à la faveur d'une nuit noire et de la marée haute, l'ennemi pourrait opérer un débarquement sur les bords de la rivière Saint-Charles et arriver, inaperçu, par la rue Sault-au-Matelot, jusqu'au pied de la côte de la Montagne. Je crois donc qu'il serait expédient de faire élever sans délai une barricade à l'endroit que je viens d'indiquer. Aussi vais-je donner mes ordres pour qu'on la commence immédiatement. D'ailleurs, dit le comte en congédiant le jeune homme, je vais voir à ce qu'on exerce une surveillance secrète.
CHAPITRE VIII
MOUSQUETADE ET MOUSQUETS.
Le matin du 17 octobre s'annonça sombre, humide et froid. Une forte brise de nord-est soulevait des vagues dans le port et les affolait en les irritant, tandis qu'une pluie fine et pénétrante jetait son manteau gris sur la ville engourdie.
Sept heures sonnaient au château, lorsque la sentinelle qui grelottait sur la terrasse, crut voir, au travers du brouillard, plusieurs embarcations se détacher des vaisseaux ancrés au milieu du fleuve. Le factionnaire se persuada bientôt, à n'en point douter, que ces chaloupes étaient chargées d'hommes. Aussitôt il donna l'alarme.
Nous avons vu que le château était bâti à l'endroit où est maintenant notre plate-forme. Située à quatre-vingts pieds au-dessus du niveau du fleuve et sur le sommet de la falaise, la maison du gouverneur général avait alors deux étages et cent vingt pieds de long, avec deux pavillons à chaque bout. La terrasse qui régnait en avant du château et regardait le fleuve et la basse ville, était longue de quatre-vingts pieds. Le château était irrégulier dans sa fortification, n'ayant que deux bastions situés tous deux à l'endroit où est maintenant le jardin du Gouverneur. Aucun fossé n'en défendait l'approche.
Dès que M. de Frontenac eut entendu le signal donné par la sentinelle, il s'empressa d'accourir. Et pourtant à peine avait-il pu reposer une heure, occupé qu'il avait été durant la nuit à donner ses ordres aux officiers. Le vieux militaire avait trop longtemps dormi sous la tente et au bivouac pour n'être pas brisé à cette vie d'alertes et de surprises qui est celle du soldat.
--Qu'y a-t-il? demanda le comte au factionnaire qui se tenait devant son chef, raide et au port d'armes.
--Il y a, monseigneur, répondit le soldat, que l'Anglais se prépare à prendre terre pour nous tomber dessus; voyez plutôt!
--Qu'on m'apporte ma lunette de longue-vue, demanda le gouverneur.
--La voici, monseigneur, lui dit bientôt une voix humble sortant d'un individu plus humble encore, qui courbait modestement l'échine devant le comte. Ce n'était autre que maître Saucier. Un bonnet de laine bleue, dont la mèche retombait paisiblement sur son oreille gauche, couvrait la tête du cuisinier, tandis que le classique tablier de sa caste dessinait les contours arrondis de son abdomen.
Maître Olivier avait très mal dormi durant la nuit précédente, ayant été berné par un cauchemar incessant. Il n'avait rêvé qu'assaut, saccage et massacre, et s'était réveillé baigné de sueurs froides, lorsque le jour commençait à poindre. Alors notre homme s'était levé tout de suite en essayant de chasser les idées sombres que ces rêves de la nuit suscitaient en lui. A peine entendit-il quelque bruit qu'il se mit à rôder dans les corridors du château. Aussi accourut-il un des premiers lorsque la sentinelle donna l'alarme. Puis ayant entendu le gouverneur demander sa lunette, il s'était empressé de l'aller quérir.
--Tiens! dit le comte, c'est vous, père Saucier! C'est bien, mais regagnez vos fourneaux, maintenant; car n'oubliez pas que j'aurai beaucoup d'hôtes à ma table d'ici à quelque temps. D'ailleurs, cet endroit-ci est très malsain pour un homme de votre corpulence.
--Jésus Dieu! je n'y pensais pas! fit Saucier en portant vivement les deux mains sur sa bedaine, comme s'il eût senti quelque biscaïen y faire une trouée.
Puis il prit sa course vers la cuisine.
M. de Frontenac braqua sa lunette sur la flotte, et resta quelques minutes à examiner les mouvements de plusieurs chaloupes ennemies qui se dirigeaient vers la terre.
--Vous aviez raison, mon brave, dit-il ensuite à la sentinelle; l'ennemi se prépare à débarquer. Allons! fit-il en se tournant vers quelques officiers qui l'avaient suivi, qu'on batte la générale et que chacun soit à son poste!
Alors un caporal tambour, escorté de deux soldats armés, parcourut toute la ville en sonnant la batterie d'alarme, tandis que, selon l'usage, tous les tambours de la place la répétaient à l'instant. Ce tapage mit en un moment le civil et le militaire en émoi.
Sir William Phipps avait compté sans l'orage et la marée pour le débarquement de ses troupes de terre.
Car le vent, prenant les embarcations en flanc, les entraînait vers la ville ou les poussait sur des brisants que la marée baissante laissait à découvert. L'un de ces bateaux, commandé par le capitaine Savage--Harthing était à son bord--parvint cependant, en forçant de rames, à se diriger vers la terre en droite ligne; mais le reflux laissa cette embarcation à sec entre la rivière Saint-Charles et l'église de Beauport; en vain voulut-elle regagner le large, il n'était plus temps.
Pendant plusieurs heures la barque anglaise, et ceux qui la montaient, souffrirent beaucoup d'une mousquetade bien nourrie dirigée sur eux par les habitants de Beauport que commandait leur seigneur M. Juchereau de Saint-Denis. Mais on dut se contenter de part et d'autre de s'attaquer de loin; car le terrain mouvant et vaseux des battures s'opposait à ce qu'on y pût marcher à l'ennemi sans danger.
Il serait impossible de rendre les accès de rage folle qui agitèrent Harthing durant tout ce temps. Certain que sa lettre avait été remise à Mlle d'Orsy la veille au soir, il sentait bien que ce message n'était pas de nature à lui concilier l'affection de la jeune fille et qu'il ne lui restait plus de ressource, pour parvenir à ses fins, qu'en la réalisation de ses menaces. D'ailleurs, il avait besoin de mouvement pour s'étourdir; et il était là, cloué sur un écueil, dans une complète inaction. Il appelait l'assaut de tous les vœux de son âme; et, loin de pouvoir y monter, il était, pour ainsi dire, assiégé lui-même, et exposé à tomber sous la fusillade que l'on entretenait du rivage contre le bateau qui le portait.
--Par Satan! grommelait-il, les éléments vont-ils donc se joindre aussi à tous les obstacles contre lesquels il me faut déjà lutter? Quelle puissance occulte te protége donc, Marie-Louise d'Orsy? ou quels démons acharnés contre moi me lient ainsi de leurs chaînes de fer? Tout semble conspirer contre moi: destins, préjugés, patrie, nature, ciel, enfer, tous me meurtrissent et m'écrasent et semblent s'égayer de ma longue agonie avant de jouir de mon dernier râle! Oh! allez! allez toujours! car je suis fort encore et je serai lent à mourir!
--Oh! que je l'aime! ajoutait-il; mais que je souffre au cœur!... J'ai du feu dans les veines!... Malédiction!...
Et ce supplice, d'autant plus insupportable qu'il était concentré, dura trois heures.
Aussi renonçons-nous à décrire l'état d'excitation du malheureux Harthing, quand la marée, venant déchouer leur bateau, permit aux Anglais de rejoindre la flotte.
Ce n'était que cris, confusion, vacarme et désordre depuis la "grande place" jusqu'au monastère des bonnes sœurs. Les rues des Jardins et du Parloir étaient encombrées de femmes et d'enfants, de meubles et d'effets, le tout criant, remuant et grouillant.
--Place donc! s'écriait dame Javotte Boisdon, robuste commère dont les reins solides et les jarrets musculeux pliaient à peine sous le poids d'un gros coffre où elle avait jeté pêle-mêle linge, habits, chaudrons et casseroles; mais rangez-vous donc, vous autres!
--Rangez-vous donc vous-même! riposte d'une voix aigre et chevrotante une petite vieille ridée et cassée qui chancelle sous la pesanteur d'un lit de plumes qu'elle traîne à la remorque.
--Allons! mère Picard, soyez tranquille, reprend l'autre. On ne déménage plus à votre âge; et vous auriez mieux fait de rester couchée sur votre paillasse que de la traîner avec vous.
--Et votre batterie de cuisine y gagnerait de passer par le feu, réplique la vieille; car il y a trop longtemps qu'elle n'a pas vu l'eau!
Dame Javotte irritée bouscule sa voisine, qui va donner de la tête dans la vitre d'une horloge; cette glace vole en éclats sur le dos d'un enfant qui la porte, tandis qu'un méchant clou, dont la pointe sournoise dépasse l'un des angles du coffre aux chaudrons, pénètre dans la couverture du matelas, qu'elle laboure dans sa longueur en y faisant une ample déchirure par où la plume s'échappe, roule sur la terre ou s'envole au vent. Et l'enfant de pleurer, la vieille de se lamenter, tandis que la gaillarde moitié du digne Boisdon continue son chemin sans remarquer le dommage qu'elle a fait.
Ici, un vieillard voulant mettre en sûreté les quelques jours qui lui restent à vivre, se traîne avec l'aide du faible bras de sa fille. Là, une jeune mère haletante, échevelée, emporte en courant un enfant à la mamelle et dont les yeux regardent avec étonnement la scène étrange qui les frappe.
Plus loin, c'est quelque pauvre invalide ou un moribond que l'on transporte sur une litière improvisée.
Partout le grotesque et le sublime, la faiblesse, l'empressement et l'effroi se heurtent et se poussent en tout sens dans la direction du monastère.
Tout à coup, la tête de cette cohorte alarmée s'arrête, ce qui occasionne un mouvement rétrograde parmi le reste de la cohue. Et les cris: Place! place! dominent le tumulte.
On s'incline au passage de la croix d'argent portée en tête du pieux cortège, et la confiance semble renaître dans les cœurs alarmés de ces êtres faibles et tremblants qui continuent d'avancer vers le monastère.
Mais si l'on voit la frayeur troubler cette partie naturellement timide des habitants de Québec, il n'en faut pas conclure que l'autre se laisse gagner par le mal souvent contagieux de la peur. Tous les citoyens auxquels leur âge le permet, se sont rangés sous les ordres de leurs officiers. Plus d'un vieillard en qui le souvenir des exploits d'autrefois ranime un reste de vigueur qui va s'éteignant, et bon nombre d'adolescents qu'un courage prématuré transporte, renforcent les rangs des miliciens rassemblés. Soldats du roi et volontaires attendent à leur poste que l'ordre de l'action soit donné: les troupes brûlant d'envie de donner l'exemple aux milices, et ces dernières frémissant d'ardeur de prouver aux autres que les enfants du sol sont encore Français.
Était-ce distraction ou gaucherie? pensait-il au risque à courir dans la ténébreuse affaire qu'il machinait avec Dent-de-Loup? La chronique ne le dit pas; elle constate seulement que notre homme était d'une maladresse désespérante.
Boisdon troublé cherchait sa main droite, qu'il confondait avec la gauche.
--"Haut le mousquet," continuait le capitaine.
Et l'aubergiste-soldat menaçait le ciel de son arme, qui dépassait celles de ses voisins de deux pieds.
"Joignez la main gauche au mousquet." Mais, numéro treize de serre-file, vous ne savez donc pas encore, à votre âge, distinguer votre gauche de votre droite? s'écriait l'officier impatienté.
Quelques instants après, comme le capitaine allait commander le feu à ses hommes, qu'il venait de disperser en tirailleurs, le cri: "Tirez!" arrêta sur ses lèvres; car il s'aperçut que Boisdon avait laissé la baguette dans le canon de son arme, qui menaçait le capitaine, placé à vingt pas en avant de sa compagnie.
--Mille bombardes! s'écria-t-il, ne voyez-vous pas, numéro treize de serre-file, que vous n'avez pas retiré la baguette du canon de votre mousquet, et que vous alliez m'en percer? Mais n'avez-vous pas entendu le commandement: "Tirez la baguette et remettez-la en son lieu?......" Animal de bourgeois, ajouta-t-il en aparté.
En voyant le danger à courir, s'ils continuaient à se tenir au bout des mousquets, les badauds qui se tenaient en avant de la compagnie, s'en éloignèrent respectueusement.
Les miliciens firent feu de leurs cartouches blanches, et l'on procéda au rechargement des armes.
La voix vibrante du capitaine cria de nouveau:
--"Prenez le fourniment"...... "Mettez-le dans le canon"...... "Remettez le fourniment en son lieu"...... "Tirez la baguette"...... "Bourrez"...... "Remettez la baguette en son lieu."...... Entendez-vous, numéro treize de serre-file?
Jusque-là, Boisdon, stimulé par les rires de ses camarades et les reproches de son commandant, ne s'exécutait pas trop mal.
--"Mettez la mèche sur le serpentin," continua le capitaine. "Mettez les deux doigts sur le bassinet"...... "Soufflez la mèche "......
Mais Boisdon négligea de couvrir le bassinet de ses doigts, précaution qui avait pour effet d'empêcher la poudre d'amorce d'y prendre feu. Aussi, quand notre homme souffla sur la mèche pour en raviver la flamme, une malencontreuse étincelle alla tomber sur la poudre d'amorce, qui s'enflamma en faisant partir le coup.
Or Boisdon se trouvait couvrir, comme disent messieurs les militaires, le numéro treize du rang de front, qui n'était autre que le cuisinier du château, Olivier Saucier. La gueule du mousquet de l'aubergiste (ce dernier se tenait trop en arrière de son rang) touchait presque la partie charnue terminant l'échine du pauvre Saucier. Aussi ce dernier reçut-il dans cette partie proéminente de son humanité, toute la charge, bourre et poudre, du mousquet de Boisdon.
--Ah! Jésus! mon Seigneur! je suis mort! crie le cuisinier, qui s'affaisse à terre comme une masse inerte, le poids de son gros ventre le faisant tomber la face en avant.
On accourt, on s'empresse autour du blessé, qui croit rendre l'âme par la plaie saignante.
--Vite! de l'eau! de l'eau! voilà que Saucier prend feu! s'écrie un milicien.
En effet le coup avait atteint le chef de si près, que la partie de ses chausses qui recouvrait l'endroit atteint avait pris feu et brûlait en grillant les chairs grasses qu'elles avaient pour mission de voiler pudiquement.
--Au secours! au secours! miséricorde! hurle Saucier.
Un soldat de ligne qui s'était approché, fend les rangs des miliciens et frappe de toutes ses forces du plat de la main sur la partie enflammée.
--Ah! ah! ah! fait Saucier en poussant de pitoyables gémissements à chacun des coups vigoureux que le malin soldat lui donne à dessein.
--Allons! mon vieux, laissez-vous faire, dit le militaire; sans quoi vous allez être incendié.
--Oh! je vais mourir!.....Je me.....meurs, crie le cuisinier d'une voix plaintive.
--Non, non, père, vous n'en mourrez point, repart le soldat, qui vient enfin d'arrêter l'action dévorante du feu. Vous en serez quitte pour ne point vous asseoir sur la dure pendant trois semaines. Ne craignez rien, mon brave, le cœur est loin!
Pendant ce temps, Boisdon ahuri regarde tantôt son mousquet, qu'il a laissé tomber à terre dans le premier moment de la surprise, et tantôt son ami qu'il vient de blesser si gauchement.
On fait un brancard sur lequel Saucier gémissant est transporté au château.
--Est-ce parce que je te dois dix écus, scélérat, que tu as voulu m'assassiner! dit à Boisdon Saucier qu'on emmène.
--Chacun à son poste, commande le capitaine instructeur... Serrez vos rangs!... Et vous, numéro treize de serre-file, vous n'êtes qu'une bête! Vous feriez mieux d'aller retrouver vos cruches, broc à vin!
Et voilà comment Boisdon fit ses premières armes.
CHAPITRE IX
CANONNADE ET BATAILLE.
Le plan de l'amiral anglais était de faire débarquer sur le rivage de Beauport quinze cents hommes qui devaient ensuite traverser la rivière Saint-Charles sur des chaloupes, et puis marcher contre la ville. Pendant ce temps, quelques vaisseaux s'avanceraient vers la place et feraient mine de la tourner pour simuler un débarquement à Sillery. Alors, les quinze cents hommes du major Whalley, commandant des troupes anglaises, s'élanceraient sur la ville, du côté de la rivière; une fois sur la hauteur, ils mettraient le feu à une maison, signal qu'on reconnaîtrait de la flotte en débarquant à la basse ville deux cents hommes qui s'ouvriraient un passage du port à la ville haute. Les assiégés, ainsi pris entre deux feux, ne sauraient où porter leurs coups, tandis que les deux détachements anglais se rejoindraient dans la place et cerneraient les habitants.