DE BIENVILLE
Reading edition
SCÈNES DE LA
VIE CANADIENNE AU XVIIe SIÈCLE
PAR
JOSEPH MARMETTE
DEUXIÈME ÉDITION
MONTREAL Beauchemin & Valois, Libraires-Imprimeurs 256 et 258, rue St-Paul
1883
_________________________________________ Enregistré, conformément à l'acte du Parlement du Canada, en l'année 1883, par Joseph Marmette, au bureau du Ministre de l'agriculture, à Ottawa. _________________________________________
A
L'HONORABLE P.-J.-O. CHAUVEAU
Premier Ministre, Secrétaire et Ministre de l'Instruction publique pour la province de Québec
PAR SON TRÈS HUMBLE ET DÉVOUÉ SERVITEUR
JOSEPH MARMETTE
Québec, 1er septembre 1870.
INTRODUCTION
En publiant une édition définitive de mes romans historiques, avec les nombreuses corrections de style qu'une expérience plus grande me permet d'y faire aujourd'hui, je puis enfin réaliser un désir depuis longtemps caressé, celui de relier par des préfaces ou des précis historiques ces quatre volumes: le Chevalier de Mornac, François de Bienville, l'Intendant Bigot et la Fiancée du Rebelle, où j'ai cherché à peindre fidèlement les époques les plus remarquables de nos annales. A l'aide de ces additions, je me trouverai avoir atteint--avec plus ou moins de précision--le but auquel je visai le jour où je traçai les premières lignes de mon premier livre: rendre plus populaire en la dramatisant la partie héroïque de notre histoire et l'embrasser dans ces quatre volumes, où la fiction n'a que juste assez de place pour qu'on puisse les classer dans la catégorie des romans historiques.
Malheureusement, des exigences de librairie ne me permettent pas de commencer la publication de cette série d'ouvrages par le premier en date au point de vue de l'histoire. En effet la scène où se meut le Chevalier de Mornac se passe à l'époque de l'arrivée du régiment de Carignan, qui vint, en 1665, donner à la Nouvelle-France un essor tel, que certains historiens datent de cette époque l'existence sérieuse de la colonie.
Il se trouve que François de Bienville (1690) est celui de mes livres que l'on se procure maintenant avec le plus de difficulté, et c'est le désir de mes éditeurs qu'il soit réédité le premier. Je me rends à leur demande, sachant du reste combien il sera facile, par la suite, de placer chacun de ces volumes dans l'ordre qui lui convient.
Laissant donc, pour le moment, le Chevalier de Mornac attendre patiemment la réimpression, j'esquisserai ici, en quelques traits, les événements historiques principaux qui se rattachent à François de Bienville, ouvrage dont j'ai la satisfaction d'offrir à mes lecteurs une édition nouvelle et revue avec soin.
Grâce aux mesures énergiques prises par le marquis de Tracy, que Louis XIV avait envoyé au Canada en 1665 pour y châtier les Iroquois qui n'avaient cessé, pendant trente ans, de promener le massacre et la dévastation dans la colonie, grâce aussi aux encouragements donnés à l'agriculture et à l'industrie par l'intendant Talon, la Nouvelle-France était entrée dans une ère d'accroissement et de prospérité assurés. On put voir alors les forêts tomber sous la hache du bûcheron, des paroisses surgir sur les bords du Saint-Laurent, aux environs de Québec, des Trois-Rivières et de Montréal, et le pays se développer rapidement par une colonisation intelligente et active.
Non contents de donner un vigoureux élan à l'agriculture et à l'industrie locales, M. Talon et, après lui, le gouverneur Frontenac lançaient, quelques années plus tard, Jolliet, Marquette et La Salle vers les immenses solitudes de l'Ouest, et ces expéditions allaient, par la découverte du Mississipi, agrandir considérablement le domaine de la France en ajoutant au Canada les riches contrées de la Louisiane.
Ce développement rapide de la Nouvelle-France ne tarda pas à causer de l'ombrage aux colonies anglaises, ses voisines. Aussi les habitants de la Nouvelle-Angleterre commencèrent-ils à inciter, sourdement d'abord, les Iroquois à déclarer la guerre aux Français. En 1686, le colonel Dongan, gouverneur de la Nouvelle-York, convoquait à Albany les députés des cinq cantons iroquois, et leur persuadait que les Français avaient l'intention de faire une nouvelle incursion dans leur pays et qu'il fallait prévenir les Canadiens en les attaquant, eux et leurs alliés sauvages. Excités par ces assertions mensongères, les Iroquois reprirent le cours de leurs atrocités. Il fallait au plus tôt mater l'insolence de ces barbares, et M. de Denonville, alors gouverneur du Canada, envahit, en 1687, le territoire iroquois à la tête de huit cents soldats, de mille miliciens et de six cents sauvages. Après avoir culbuté huit cents Tsonnontouans, l'expédition battit le pays pendant dix jours, brûlant les moissons, les provisions de grain, ainsi que les bourgades principales, et s'en revint victorieuse à Québec, après avoir parcouru quatre cent soixante lieues, à travers forêts, fleuves et rivières, depuis le vingt-quatre mai jusqu'au dix août. Tel fut l'effet de cette vigoureuse mesure, que, par suite de la famine et de la terreur qui la forcèrent de se disperser, la nation des Tsonnontouans, qui comptait auparavant dix mille âmes et plus de huit cents guerriers, se trouva réduite de moitié.
Cette sévère correction inspira d'abord une crainte salutaire aux Iroquois, qui demandèrent de nouveau la paix. Mais ceci ne faisait pas le compte du colonel Dongan qui, à force d'insinuations et d'instances, engagea derechef ces sauvages à se ruer en masse sur la colonie française.
Pendant les années 1688 et 1689, les Iroquois firent les plus grands ravages dans le gouvernement de Montréal. Au mois d'août 1689, après une succession de massacres accomplis dans les environs de cette ville avec une cruauté inouïe, une de leurs bandes s'abattait sur Lachine, où elle égorgeait, avec des raffinements de cruauté, deux cents personnes et en emmenait cent vingt en captivité. La terreur que ces bandits inspiraient était si grande qu'ils restèrent maîtres de la campagne pendant deux mois.
C'est à la suite de ces événements que les colons anglais se décidèrent à envahir le Canada à la fois par terre et par mer, afin d'en chasser les Français et de s'emparer du pays.
Le récit de cette expédition fait le sujet principal de François de Bienville.
Québec, 8 avril 1882.
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Le récit qui va suivre n'est le fruit ni du caprice, ni du hasard, contrairement au grand nombre de ces œuvres légères dont notre temps est ahuri. Et, comme il n'est guère probable qu'on mette le motif qui me l'a fait écrire au compte de l'intérêt pécuniaire--il est bien établi que les lettres ne sauraient, au Canada, faire vivre, même médiocrement, le plus frugal comme le plus fécond des écrivains--je puis dire avec Montaigne, dès le début: "Cecy, lecteurs, est un livre de bonne foy."
En voici la raison.
Bercé, dans mon enfance, par les chants populaires et les légendes avec lesquelles on provoquait mon sommeil, déjà mon imagination s'éveillait au récit de ces histoires de loups-garous et de revenants qui font les délices des vieilles femmes et des enfants.
Plus tard, bien que très jeune encore, je pus lire quelques romans de sir Walter Scott. Alors, quand le soir je regagnais mon lit, il me semblait entendre, dans le vent de la nuit, le son prolongé des trompettes des hérauts sonnant la fanfare d'un tournoi. Et, lorsque le sommeil venait mettre un terme à ces insomnies, je croyais quelquefois, dans un songe, ouïr les pas sonores des chevaux de hardis hommes d'armes ébranlant le pont-levis d'un antique donjon.
Par la suite, on emprisonna mes douze ans et mes rêveries d'enfant dans les sombres murailles du collège. Passer, sans transition, d'une liberté presque absolue au sévère régime d'une captivité de dix mois, et de promenades forcées à travers les steppes arides de la syntaxe latine, en la maussade compagnie d'une caravane de pensums, c'était très dur. Mais, comme il n'est pas de désert sans oasis, je trouvai bientôt moyen d'avoir des heures charmantes en l'aimable compagnie des livres que j'aimais tant. Que de fois alors n'ai-je pas, à la barbe du maître d'étude, battu les prairies et les forêts avec Bas-de-Cuir, le héros favori de Cooper, tandis que mes compagnons de misère se piquaient aux chardons du "jardin des racines grecques!" Combien de fois, en classe, n'ai-je pas fait le coup de feu contre les sauvages du Mexique avec le Coureur des bois de Louis de Bellemare, alors que mon maître biffait un onzième solécisme dans mon dernier thème latin, et que mon voisin de droite s'endormait doucement à la cadence monotone d'une décade rétive aux freins de la mémoire!
Vint un jour enfin, où, lassé par la lecture exclusive de ces fictions, je me mis à lire l'histoire de mon pays. Aux émouvants récits des luttes, des aventures et des souffrances de nos aïeux, tout l'enthousiasme de mes jeunes ans, toutes les facultés de mon imagination se concentrèrent sur ces faits aussi brillants que vrais; et, à mesure que j'avançais en la lecture de ces pages attachantes, une idée qui m'était venue tout d'abord, surgissait, croissait, grandissait en moi: c'était de rendre populaires, en les dramatisant, des actions nobles et glorieuses que tout Canadien devrait connaître.
C'est dans le premier essor de cette pensée que j'écrivis, il y a cinq ans, ma Nouvelle Charles et Eva. J'avais alors vingt ans; à cet âge, on ne doute de rien, et l'on ne sait pas grand'chose. Aussi y a-t-il plus de bonne volonté que de mérite et de style dans cette malheureuse Nouvelle, qui n'en est pas une.
Mais le lecteur fut assez bon pour ne se point fâcher, et donna même un bienveillant sourire à cette tentative dans un genre encore peu exploité dans notre pays.
Enhardi par cette tacite approbation, j'ai continué de cultiver mon idée, et d'ajouter à mes ressources littéraires et historiques. Et voilà pourquoi je crois pouvoir dire, en livrant cet écrit à la publicité, que c'est un livre de bonne foi, puisqu'il est né d'une pensée sérieuse.
D'ailleurs, loin de fausser l'histoire, comme il arrive malheureusement dans le très grand nombre des romans historiques, je me suis au contraire efforcé de la suivre rigoureusement dans toutes les péripéties du drame. De sorte que le lecteur saisira facilement la ligne de démarcation qui, dans ce récit, sépare le roman de l'histoire.
Mais on me reprochera, peut-être, l'aridité de certains détails qui pourront, aux yeux de quelques lecteurs, sembler étranges dans une œuvre d'imagination. A cela je répondrai que, mon but étant de faire mieux connaître un des plus beaux épisodes de nos annales--le second siège de Québec--je n'ai, à dessein, employé d'intrigue que ce qu'il en faut pour animer mon récit.
Aussi bien heureux serai-je, si je puis dire comme le poète:
"Le conte fait passer le précepte avec lui."
Québec, 1er septembre 1870.
FRANÇOIS DE BIENVILLE
Pensez-vous quelquefois à ces temps glorieux Où seuls, abandonnés par la France leur mère, Nos aïeux défendaient son nom victorieux, Et voyaient devant eux fuir l'armée étrangère? Regrettez-vous encor ces jours de Carillon, Où, sur le drapeau blanc attachant la victoire, Nos pères se couvraient d'un immortel renom, Et traçaient de leur glaive une héroïque histoire?
O. Crémazie.
CHAPITRE PREMIER.
PORTRAITS EN PIED DU VIEUX TEMPS.
--Qui vive?
--France.
--Le mot d'ordre?
--Canada.
--Passez!
Ces mots furent prononcés dans la nuit du 14 octobre de l'an de grâce 1690; et la sentinelle qui veillait au pied de la côte de la Montagne, livra passage à trois hommes, des militaires, car leur épée relevait un pan de leur manteau, tandis que leur feutre à longue plume s'inclinait crânement sur l'oreille droite.
Le factionnaire leur ayant présenté les armes, ils escaladèrent, tant bien que mal, un retranchement qui barrait en cet endroit la rue dans sa largeur, et continuèrent l'ascension de la montée.
Comme ils arrivaient au milieu de la côte, le cri d'un second factionnaire arrêta de nouveau leur marche; ils y répondirent et passèrent outre.
--Qui vive? leur demanda une troisième sentinelle qui montait la garde à l'entrée de la haute ville.
--Vive Dieu! s'écria celui des trois arrivants qui venait de donner le mot de passe, il paraît que l'on fait bonne garde en notre ville de Québec! France et Canada, mon brave.
--Monseigneur le gouverneur, murmura le soldat en présentant les armes.
C'était en effet le comte de Frontenac, qui arrivait de Montréal avec le sieur François Le Moyne de Bienville. Leur compagnon était M. Prévost, major de Québec, qui avait eu le commandement de la ville en l'absence du gouverneur.
Vers le coucher du soleil, on avait averti le major que l'on voyait un canot descendre au loin le courant du fleuve et s'approcher de la ville. Pensant que ce pouvait être le comte de Frontenac qui venait dans cette embarcation, M. Prévost était descendu à sa rencontre afin de le recevoir.
A peine le comte eut-il passé la porte de palissades qui séparait la haute ville de la basse, qu'il fut accueilli par de joyeux vivats. Les habitants venaient acclamer au passage celui qu'ils regardaient comme leur sauveur dans la situation critique où ils se trouvaient depuis quelques jours.
Quand il entra dans le château Saint-Louis (ou château du Fort, comme on disait à cette époque), il y avait aussi là nombreuse réunion de notables tant civils que militaires. Grande était l'inquiétude des bons bourgeois de Québec, depuis qu'ils connaissaient l'arrivée d'une flotte anglaise dans le Saint-Laurent. Aussi s'étaient-ils portés en foule au château, quand ils avaient appris que M. le major s'était rendu à la basse ville pour y recevoir le gouverneur. On avait tellement confiance en son courage et en son expérience, que la seule présence du comte au milieu d'eux rassurait en quelque sorte les esprits les plus alarmés.
Louis de Buade, comte de Frontenac, chevalier de l'ordre de Saint-Louis et gouverneur de la Nouvelle-France, avait alors soixante-dix ans; on ne lui en aurait pas donné soixante, tant il était vert, actif et vigoureux encore. Figure martiale, maintien plein de distinction et de grâce, extérieur à la fois digne, imposant et sévère, il était le vrai type de ces gentilshommes français, moitié soldats moitié courtisans, qui brillaient alors au premier rang, tant à la cour qu'à l'armée du grand roi.
Son œil noir étincelait sous un grand front à peine sillonné de rides légères, tandis que son nez en bec d'aigle et ses lèvres minces qui commençaient à fuir le menton un peu trop proéminent, donnaient à l'ensemble de sa physionomie un air spirituel, mais impératif.
Aussi n'aurez-vous nulle raison d'être surpris, si j'ajoute que le comte exigeait l'obéissance la plus ponctuelle chez ses subordonnés. Quand il avait commandé, il fallait se soumettre; sinon, l'orage éclatait. Les démêlés qu'il eut, lors de son premier gouvernement, avec M. Perrot, l'abbé de Fénelon et l'intendant Duchesneau, sont là pour le prouver. Vous avouerez cependant avec nous que les deux premiers n'étaient pas sans reproches puisqu'ils furent rappelés en France, où le roi logea Perrot à la Bastille, tandis qu'il défendait à M. l'abbé de Fénelon de remettre les pieds sur nos rivages.
Mais ce fut bien pis lorsque l'intendant se fut mis en guerre ouverte avec lui. Le vieux gentilhomme, qui avait eu, dit-on, un roi (Louis XIII) pour parrain, et la discipline militaire pour tutrice--il n'avait que dix-sept ans quand il entra dans l'armée--voulut se raidir contre les récalcitrants, et punir à tout prix leurs refus répétés d'obéissance. Alors l'intendant porta jusqu'au pied du trône ses plaintes et celles du parti qui le soutenait--plaintes plus ou moins fondées--et les deux adversaires furent rappelés en France en 1682.
La colonie s'était bientôt ressentie de la perte qu'elle venait de faire en la personne de ce gouverneur. Les temps étaient des plus difficiles à cette époque, et il fallait un homme de talents et d'énergie pour faire face aux circonstances.
La molle et malheureuse administration de MM. de La Barre et de Denonville mit bientôt la Nouvelle-France à deux doigts de sa perte. Mais Louis XIV, qui se connaissait en hommes, renvoya le comte de Frontenac au Canada, vers la fin de l'année 1689, pour y rétablir le prestige du nom français.
Ce qui prouve beaucoup en faveur de l'habile administrateur, c'est qu'à son retour à Québec, il fut reçu avec de grandes démonstrations de joie par tous les habitants, y compris ceux-là mêmes qui avaient le plus contribué à son rappel en France, quelques années auparavant.
Peu de temps avant le retour de M. de Frontenac, le tomahawk iroquois avait frappé le plus terrible des coups à Lachine, où deux cents personnes avaient péri dans cette néfaste journée. Les auteurs de ce drame sanglant promenaient encore par le pays l'effroi de leurs armes, quand le comte de Frontenac arriva au secours des colons.
La situation prit dès lors un autre caractère. Dans l'espace de quelques mois, Schenectady, Salmon-Falls et Casco, bourgs fortifiés de la Nouvelle-Angleterre, disparaissaient sous des ruines; tandis que les Iroquois étaient repoussés, et que le brave d'Iberville laissait aux Anglais, dans la baie d'Hudson, les sanglants souvenirs de ses audacieuses victoires.
Tel était le comte de Frontenac, gouverneur de la Nouvelle-France, au début de ce récit.
Au moment où nous vous présentons à lui, sa tête, ornée d'une perruque légèrement poudrée et à torsades ou tire-bouchons, descendant à droite et à gauche de sa mâle figure, était coiffée d'un chapeau à trois cornes bordé d'or. Son manteau de voyage, de couleur sombre, aussi galonné d'or, laissait entrevoir un long justaucorps gris à parements et à retroussis de couleurs tranchantes, et en dessous une courte veste brodée. Il portait encore des nœuds de cravate de dentelle, des nœuds d'épaule et d'épée. Le bas de ses chausses s'engouffrait en bouffant dans des bottes de chasse évasées par le haut, dont il avait eu la précaution de se munir pour le voyage. Les poignets de ses mains blanches, mais amaigries par l'âge, se perdaient dans les gracieux replis de deux manchettes de dentelle. Enfin, un large baudrier, tout brodé d'or, lui descendait de l'épaule droite au côté gauche et retenait une brillante épée, dont le bout du fourreau relevait le manteau par derrière, tandis que la poignée, appuyée sur sa hanche gauche, laissait miroiter à la lumière des bougies les pierreries dont la garde était ornée.
MM. Prevost et de Bienville étaient moins richement vêtus. Un simple filet d'or bordait le chapeau du major, tandis que celui du jeune Le Moyne n'était garni que d'un galon d'argent. Toutefois, M. Prevost, au lieu d'être chaussé de lourdes bottes, comme le comte et Bienville, ne portait que des bottes de ville, ou bottines, et de longs bas de soie noire qui laissaient librement se dessiner son musculeux mollet.
François Le Moyne, sieur de Bienville, compagnon de voyage de M. de Frontenac, avait vingt-quatre ans. Bien qu'il doive être un des principaux acteurs dans ce récit des hauts faits d'un âge héroïque, veuillez bien, jolies lectrices, ne le point orner d'avance de ces qualités extérieures dont beaucoup de romanciers se plaisent à habiller leurs héros.
Bienville n'avait pas une de ces tailles élancées qui se dessinent si bien, selon le goût moderne, sous la coupe plus ou moins élégante des habits de nos tailleurs à la mode; bien au contraire, il était trapu, courtaud, robuste et carré.
Le nôtre arrivait de la baie d'Hudson, où il avait guerroyé contre l'Anglais, pendant plusieurs mois, avec ses frères d'Iberville, Sainte-Hélène et Maricourt. Accoutumées, lors des fréquentes expéditions qu'il faisait à travers les bois, à manier la hache autant que l'épée, ses mains étaient devenues épaisses, larges et musculeuses.
Enfin, lectrices, dernière déception pour vous, M. de Bienville n'était pas beau de figure. Cependant, pour rester dans le vrai, je dois me hâter d'ajouter qu'il n'était certainement pas laid.
Si vous aviez examiné ses grands yeux bruns, où se lisaient l'intelligence, le courage, ainsi qu'une aristocratique fierté, ses lèvres tant soit peu dédaigneuses et si fines de contour, vous n'auriez pas remarqué, sans doute, qu'il avait la figure osseuse et fort peu d'animation dans le teint. Si enfin, tenant vos doigts mignons dans sa main nerveuse et dure, cet homme, frère de héros et héros lui-même, vous eût dit: "Je vous aime," peut-être alors, mademoiselle, aurait-il pris un extérieur plus séduisant à vos yeux, et n'auriez-vous pas retiré votre main tremblante de celle du galant guerrier.
La famille de François Le Moyne de Bienville était originaire de Normandie. Le père de notre héros, Charles Le Moyne, qui avait brillé au premier rang dans les combats alors si fréquents avec les Iroquois, avait eu onze fils et deux filles. Cinq des premiers moururent au champ des braves, après avoir étonné leurs contemporains par leur courage indomptable et leurs merveilleux faits d'armes.
M. de Bienville, quatrième fils de Charles Le Moyne, avait déjà, tout jeune qu'il était encore, la réputation bien méritée d'un vaillant soldat et d'un bon officier. Il avait, l'année précédente, fait ses preuves à la baie d'Hudson, où il avait rivalisé d'audace avec ses frères.
Il était à peine revenu de ces contrées, et se trouvait à Montréal, quand M. de Frontenac, qui s'y était aussi rendu pour s'opposer à l'invasion par terre tentée par Winthrop, dont nous parlerons bientôt, ayant été rappelé à Québec par l'approche d'une flotte anglaise, lui avait demandé de descendre à la capitale en sa compagnie. Comme le sieur de Bienville flairait de loin la poudre, haïssait mortellement l'Anglais, et se trouvait bien partout où il y avait de glorieuses estocades à donner--quitte à en recevoir en échange--il avait accepté avec joie, et s'était aussitôt embarqué avec le comte, qui l'affectionnait particulièrement.
Mais ils avaient couru maint danger en descendant le fleuve: leur barque s'était échouée à la Pointe-aux-Trembles; et, pour ne point perdre de temps, ils avaient pris un mauvais canot d'écorce, qui faillit chavirer plus d'une fois avant de les amener à bon port.
C'est après toutes ces péripéties que nous les avons vus monter au château du Fort en compagnie du major Prevost.
La chambre où ils entrèrent était spacieuse. Dans la vaste cheminée, qui occupait à elle seule plus de la moitié de l'un des pans de la pièce, pétillait un feu des mieux nourris.
--Vive Dieu! mon cher Bienville, dit le comte en s'approchant du bon feu clair, voici qui vaut mieux, je pense, que cet air glacial de tantôt. Allons, mon gentilhomme, prenez place à ma gauche, et vous, major, asseyez-vous sur ce siège à ma droite.
Puis, se tournant vers un valet de chambre:
--Faites servir le souper.
--Eh bien! major, dit-il ensuite, quoique l'on fasse ici bonne garde, l'ennemi n'est pas encore en vue.
--Non, monsieur le comte, mais peut-être qu'il n'est pas bien loin.
--Ah!.....quelles nouvelles en avez-vous?
--J'ai envoyé ce matin un éclaireur à la découverte, et il a aperçu des bâtiments mouillés en grand nombre au pied de l'île.
--Par la mordieu! s'écria le gouverneur, qui jurait en bon gentilhomme, pourvu que mes soldats et miliciens de Montréal et des Trois-Rivières aient le temps d'arriver. Mais il serait peut-être bon d'envoyer sur l'heure un officier avec un détachement, pour observer l'ennemi et nous avertir de son approche.
Et se tournant vers un valet de chambre, qui attendait ses ordres à distance respectueuse:
--Allez dire au chevalier de Vaudreuil que je le voudrais voir immédiatement; il était ici quand je suis arrivé.
Le valet s'inclina, sortit et revint quelques moments après, annonçant au gouverneur que le chevalier était reparti, mais qu'on l'allait quérir.
--Monseigneur est servi, dit au même instant un second serviteur.
Se tournant alors avec quelque vivacité vers la table où fumaient force plats, tout propres à faire venir l'eau à la bouche:
--Allons! messieurs, s'écria gaîment le gouverneur, à table! à table!
Quoiqu'il sût se priver au besoin, M. de Frontenac aimait la bonne chère, et, la preuve, c'est qu'il avait littéralement mangé son patrimoine. Dame! on ne vivait pas piètrement, de son temps, à l'armée ou à la cour du roi magnifique; et d'ailleurs, la caisse d'épargne n'était pas encore inventée. Un jour vint où le comte, pour avoir vécu trop joyeusement, se trouva réduit à la cape et à l'épée. Louis XIV l'envoya en Canada, beaucoup pour ses talents, et un peu pour se refaire. M. de Frontenac s'y couvrit de gloire, mais demeura pauvre d'écus, grâce à la modicité de ses appointements.
Cela ne l'empêchait pourtant pas d'avoir bonne table en son château Saint-Louis, et d'y bien traiter ses hôtes. Que le lecteur en juge par lui-même.
Composé de quatre services, le repas consistait en maints plats succulents qui attestaient l'habileté du cuisinier.
A l'avant-garde des entrées, on apercevait d'abord de grands et petits potages au bouillon et au poulet; puis venaient un rosbif de mouton garni de côtelettes, et deux pâtés chauds, l'un de chevreuil et l'autre de venaison de choix, dont la croûte, soulevée en paillettes dorées, devait faire trouver bien doux le mignon péché de gourmandise.
Entre les pièces de rôt, vous auriez certainement remarqué trois bassins de bécassines, de perdreaux et de pluviers rôtis à la broche; je ne parle de certains chapelets d'alouettes servies enfilées par six ou douze sur les petites broches de bois qui les avaient vues rôtir, que pour vous faire entendre combien le joyeux Rabelais aurait aimé d'y réciter un rosaire.
Les succulents petits plats qui suivaient, ressortaient de la foule des entremets, ou troisième service: d'abord, c'étaient des salades sucrées et salées, puis une omelette parfumée, suivie de beignets, de tourtes à la moelle, de blancs-mangers et de crèmes brûlées, pour hors-d'œuvres.
Nos dignes gentilshommes, dont l'appétit était en harmonie avec la bonne ordonnance du repas, mangèrent quelque temps en silence pour étourdir la grosse faim. Alors le major, qui venait de battre en brèche et avec grand succès un second bastion de pâté, s'adressant au gouverneur:
--Je dois vous apprendre, monsieur le comte, lui dit-il, que j'ai donné ordre aux milices des deux rives, en bas de la ville, de se rendre à Québec avec la plus grande diligence.
--Fort bien, major. Et qu'avez-vous fait pour la défense de la place? demanda M. de Frontenac, tout en suçotant avec délices un aileron de pluvier.
--Voici, monsieur le comte. J'ai fait planter des palissades depuis le palais de M. l'intendant, en remontant jusqu'à la cime du cap. Ces ouvrages sont défendus aux extrémités et au centre par trois petites batteries. Nous n'avons, comme vous savez, que douze gros canons; j'en ai mis neuf en batterie à la haute ville, réservant les trois autres pour défendre les quais de la basse ville, qui sont aussi protégés par plusieurs pièces de petit calibre. En outre, vous avez vu, en arrivant, que la montée du port à la rue Buade est traversée par trois lignes de barriques remplies de terre et de pierres, et garnies de chevaux de frise.
--Bravo! major; Vauban ne ferait pas mieux! Mais savez-vous, messieurs, que c'eût été mille fois tant pis pour nous, si les Anglais étaient arrivés ici trois jours plus tôt?
--Oui, d'autant plus que nous avons commencé nos travaux de fortification seulement avant-hier.
M. de Frontenac venait de se verser du bon vieux vin, comme l'attestait une respectable couche de poussière qui régnait sur la bouteille par droit de très haute prescription.
--Messieurs, je bois à votre santé, faites-moi raison, dit-il en portant à ses lèvres un gobelet d'or, gravé à ses armes, selon la coutume du temps.
On annonça le chevalier de Vaudreuil.
--Salut à vous! monsieur le chevalier, lui dit le gouverneur.
Le nouveau venu s'inclina, et parut attendre les ordres du comte.
--Approchez un peu par ici, lui dit M. de Frontenac, et versez-vous de ce chablis, afin que nous en prenions tous ensemble à la gloire de la France, pour le service de laquelle je vous ai fait mander. A la gloire de nos armes!
--A la gloire de nos armes! répétèrent les convives.
--Cette nuit même, monsieur le comte?
--Sur-le-champ; et aussitôt que la flotte se mettra en mouvement, venez nous l'annoncer. Inutile d'ajouter, je crois, que vous ferez le coup de feu si vous rencontrez l'Anglais dans l'île, ou s'il tente d'y faire une descente.
Le chevalier salua profondément et sortit.
Leur repas terminé, le gouverneur et ses deux hôtes reprirent place auprès du feu.
Le major, désirant apprendre l'état des affaires à Montréal, et voyant le comte en colloque avec ses réflexions, s'adressa au jeune Bienville, qui ne demandait pas mieux que de se délier un peu la langue après un bon repas.
--Monsieur de Bienville, lui dit le major, parlez-moi donc du général Winthrop et de son expédition contre Montréal.
--Oh! Winthrop n'est pas beaucoup à craindre par le temps qui court.
--Comment cela?
--Eh bien! major, vous savez qu'à la première nouvelle du projet d'incursion des Anglais, monseigneur le gouverneur était monté à Montréal pour ordonner la levée générale des troupes et des milices. Nous étions donc douze cents hommes réunis à la Prairie-de-la-Magdeleine, tous brûlants du désir de nous escrimer un peu avec l'Anglais et de lui ôter, une fois pour toutes, l'envie de revenir à la charge, quand de singulières nouvelles nous arrivèrent du lac Saint-Sacrement. Il s'agissait d'abord de jalousie entre les chefs de l'expédition, Winthrop réclamant le commandement de toute l'armée, tandis que plusieurs autres officiers nourrissaient les mêmes prétentions; sans compter que les sauvages alliés des Anglais, les Iroquois, les Loups et les Sokoquis, désiraient conserver leur indépendance et n'obéir qu'à leurs chefs ordinaires.
Puis la jalousie commençait à tourner à la discorde, et la discorde au désordre, quand la petite vérole fit son entrée dans leur camp.
Ce fléau fit bientôt de tels ravages, que les sauvages, dont il mourait un plus grand nombre, accusèrent leurs alliés de les avoir empoisonnés. Aussi s'en allèrent-ils bientôt tous à la débandade; tandis que les troupes anglaises, se voyant ainsi délaissées, tirèrent pays de leur côté et se rabattirent sur Albany. Dans cette ville, la discorde continuant parmi les chefs, pendant que l'épidémie sévissait sur les soldats, les expéditionnaires plantèrent là le drapeau, et lui tournèrent le dos pour regagner leurs foyers.
--Fameux! s'écria le major, en riant à gorge déployée; fameux!... Mais ces nouvelles sont-elles certaines?
--Assurément qu'elles le sont, interrompit ici M. de Frontenac, puisque j'ai moi-même envoyé un Abénaquis dans le camp ennemi. Mon homme y est arrivé juste au moment où la dissension était à son comble. Il a vu les Anglais lever le camp et rebrousser chemin; et en revenant, il a rencontré une bande de Sokoquis qui lui ont appris ce qui venait de se passer à Albany. Ces pauvres sauvages sont en grande rage contre les Anglais, tant ils sont convaincus que ces derniers les ont empoisonnés pour s'en défaire en masse.
--Les troupes de Montréal et des Trois-Rivières, monseigneur, doivent-elles vous suivre de près?
--J'espère qu'elles seront ici demain, pourvu, toutefois, qu'il ne leur arrive aucun accident qui les retarde. Car alors tout serait fini; c'est-à-dire qu'il nous faudra mourir, puisque nous sommes à peine, dans la ville, deux cents hommes en état de porter les armes. Mais, n'importe, s'écria le noble vieillard en se levant dans un moment d'enthousiasme, nous périrons à notre poste, et le bruit de notre agonie, traversant les mers, s'en ira dire à notre France que les frimas du Canada ne glacent point le sang de ses enfants.
Je puis compter sur tous; et avec des officiers comme vous, messieurs, les soldats ne peuvent qu'être braves.
--Mille fois merci de vos bontés pour mes frères et pour moi, monseigneur! répliqua le jeune homme; soyez certain que ma nouvelle épée ne se rouillera pas au fourreau.
--Oh! je vous crois sans peine, reprit M. de Frontenac en souriant; mais l'heure est avancée, et je voudrais faire une ronde de nuit afin de voir si toutes les gardes sont à leur poste. Venez-vous, monsieur le major? Or çà, mon cher Bienville, n'oubliez pas que vous êtes mon hôte pendant toute la durée de votre séjour à Québec.
--J'accepte avec plaisir et reconnaissance, monseigneur. Comme la soirée n'est pas encore terminée, j'ai envie d'aller serrer la main de mon bon ami le lieutenant d'Orsy.
--Ah! ah! je comprends! C'est-à-dire que vous voulez en même temps vous informer de la santé de mademoiselle sa sœur. Elle est très bien, cette enfant-là. Je vous en félicite d'autant plus sincèrement, qu'il paraît que vous lui faites un peu la cour. Mais, allons! ne rougissez pas ainsi; il n'y a rien que de très louable en ce sentiment-là. Allez, monsieur, ajouta le gouverneur d'un ton plus sérieux en sortant du château, et mettez à profit les quelques heures de répit que l'ennemi nous laisse; car Dieu seul sait ce que l'Anglais et demain nous réservent. Au revoir!
--Au revoir et grand merci, monseigneur, dit Bienville, qui descendit à pas pressés l'éminence sur laquelle était assis le château, et se dirigea vers la rue Buade, tandis que le comte de Frontenac et le major Prevost s'engageaient dans la rue Saint-Louis.
Ainsi que la nature à la veille des grandes crises, la ville reposait silencieuse, et les volets de chaque habitation étaient clos de façon à ne laisser passer aucun jet de lumière, si lumière il y avait au dedans. Car on n'aurait pu dire si les habitants de la ville sommeillaient, ou si le danger prochain qui s'annonçait menaçant les tenait éveillés.
Bienville, dont l'impatience paraissait croître à mesure qu'il avançait, doubla le pas, s'engagea bientôt et disparut dans l'ombre de la rue Buade, dont les échos, subitement réveillés, semblaient reprocher à ce passant tardif d'oser troubler ainsi leur repos.
CHAPITRE II.
LE VIEUX QUÉBEC.--LES AMIS.
Perché, comme un nid d'aigle, sur son roc escarpé, Québec a vu passer bien des tourmentes depuis sa fondation jusqu'à nos jours; et, comme l'aire du roi des montagnes, d'autant plus secoué par la tempête qu'il est suspendu plus haut, de même aussi notre vieille cité a dû lutter plus fort contre l'ouragan que Montréal et Trois-Rivières, assises modestement toutes deux dans la plaine.
Comme Hercule dans son berceau, Québec naissant sortit vainqueur de la lutte qu'il dut soutenir contre l'iroquois reptile. Mais à peine ses quelques maisons remplaçaient-elles les ouigouams disparus de la mystérieuse bourgade de Stadacona, qu'un nouvel ennemi fondit sur la petite ville de Champlain. Affaibli par de tristes rivalités, épuisé par la disette, Québec tomba sous cette première attaque des Anglais; c'était en 1629. Mais, là-haut, Dieu veillait sur la France-Nouvelle: il la voulait catholique, cette colonie destinée à contre-balancer un jour la puissance de ses voisines, et l'Angleterre ne l'était plus.
Rendu à la France en 1632, Québec se remit rapidement de cet échec, et sembla dès cet instant prendre un plus puissant essor, comme ce géant de la fable qui recouvrait de nouvelles forces quand son ennemi lui faisait mesurer la terre.
Depuis lors donc, malgré les conspirations des tribus indiennes, dont les cris de guerre retentirent souvent jusqu'à ses portes, la capitale de la Nouvelle-France s'accrut si bien, qu'elle était devenue ville avant 1690. Comme cette époque seule doit m'occuper dans ce récit, je ne fais que mentionner les rudes secousses que firent ensuite éprouver à notre ville les sièges de 1759 et de 1760 et celui de 1775.
Maintenant encore, Québec est le seul vrai rempart qui défende efficacement le pays. Viennent de nouvelles luttes, et l'on verra ses nombreux canons allonger de nouveau leur cou de bronze par-dessus les murs, et tenir en échec un ennemi vainqueur, peut-être, sur tous les autres points de la contrée. Sera-ce alors que, selon les prédictions, un immense ouragan de feu dévorera notre ville? Est-ce criblée par les boulets, calcinée par les obus incendiaires, qu'elle doit s'envelopper et se coucher dans un glorieux suaire de cendres fumantes? Si c'est la suprême destinée qui t'attend, ô Québec, ta fin sera digne de ton passé; et tes pierres noircies diront un jour à l'étranger qui viendra, pensif, s'asseoir sur un débris de tes murailles, que tes habitants ne pouvaient être que des héros.
Mais toi, fastueuse et superbe Montréal, est-il donc vrai que tu doives, au dire de certaine prédiction, périr dans un immense débordement des eaux? Oh! alors, comme tu auras froid dans le linceul de limon dont les flots du grand fleuve couvriront tes restes, en s'enfuyant rapides vers l'Océan et l'oubli!
L'espace de terre qu'occupent aujourd'hui les faubourgs, ne consistait alors qu'en de vastes champs, qui s'étendaient à partir des portes jusqu'à perte de vue.
Quant à la haute ville, elle était presque toute occupée par les communautés religieuses; à l'exception toutefois du Château et de quelques rares maisons disséminées le long des rues Saint-Louis, Buade, de la Fabrique, du Palais et Saint-Jean.
On venait de rebâtir le monastère des Ursulines, détruit par un incendie en 1686. En 1689, M. de Frontenac avait fait élever, dans le jardin de cette communauté, une palissade fortifiée, avec un corps de garde, pour défendre la ville du côté des plaines ou des champs, comme on les appelait alors.
Après la cathédrale et la rue Buade, en remontant, se trouvait la place d'armes, qui devait voir s'élever, trois ans plus tard (en 1693), le couvent et l'église des Récollets.
En face de la place d'armes, assis sur le bord du cap, et arrêté par les fondations qui servent encore à soutenir l'ancienne partie de la terrasse, était le château du Fort ou château Saint-Louis. Pour ne point allonger la partie purement descriptive de ce chapitre, nous donnerons plus loin une esquisse assez détaillée de cette résidence de nos anciens gouverneurs.
Maintenant descendons vers l'évêché, pour nous rapprocher du lieu qui verra se développer la partie la plus émouvante de ce roman.
Le palais épiscopal était alors bâti à l'endroit où s'élève, modestement, l'édifice de notre parlement provincial. C'était un grand bâtiment de pierre de taille, dont le principal corps de logis avec la chapelle, placée au milieu, regardait la côte de la Montagne. Une aile de soixante-douze pieds de long, avec un pavillon formant au bout un avant-corps du côté de l'est, allait rejoindre à angle droit la côte. La pointe de terre qui faisait face à cette aile et descend vers la côte de la Montagne qu'elle domine, avait servi de cimetière dès les premiers temps de la colonie.
Cette topographie, peut-être minutieuse et sans intérêt pour beaucoup de lecteurs, est nécessaire à l'intelligence des événements qui vont suivre.
Il y avait au commencement de la rue Buade, en 1690, une modeste maison de pierre à un étage, qui faisait presque face à la jonction des murs d'enceinte de la cour de l'évêché. Elle était sise à l'endroit où est maintenant située la librairie de MM. Brousseau, et appartenait à M. Louis d'Orsy, jeune officier d'une compagnie de la marine. Celui-ci l'avait fait bâtir dès son arrivée au Canada, durant l'année 1687, et l'habitait avec sa sœur.
Le père des deux jeunes gens, le baron Raoul d'Orsy, ayant hérité d'un patrimoine considérablement amoindri par les fastueuses dépenses de ses pères, n'avait pu éviter la ruine imminente qu'ils lui avaient ainsi préparée de longue main. Aussi, se voyant hors d'état de subvenir aux exigences de fortune que demandaient son rang et son nom, s'était-il vu contraint de se défaire d'un petit manoir, en Normandie, qui lui restait pour tout bien, afin de réaliser quelque argent pour passer au Canada.
En quittant ainsi la France, il s'épargnait la honte de se voir dédaigné par le moindre gentilhomme, et pensait pouvoir refaire assez facilement sa fortune en Amérique, dès lors le pays des illusions par excellence.
Sa femme était morte plusieurs années auparavant, lui laissant les deux enfants que nous allons bientôt connaître; et comme il n'avait d'autres parents qu'une vieille tante, presque aussi pauvre que lui, il lui était donc moins pénible de laisser la France qu'on ne le pourrait croire de prime abord.
Ce fut en 168... qu'il s'embarqua, avec son fils et sa fille, sur un vaisseau marchand, la Fortune, qui faisait voile de Saint-Malo pour Québec.
A peine étaient-ils en vue des côtes d'Amérique qu'un corsaire de Boston leur donna la chasse. Comme ce dernier était plus fin voilier que le vaisseau français, celui-ci se vit contraint d'accepter le combat.
La Fortune n'avait pour tout canon qu'une méchante couleuvrine, plutôt propre à tuer les artilleurs qui la servaient qu'à faire tort à l'ennemi; tandis que le corsaire, avec ses douze bouches à feu, criblait la Fortune d'une grêle de boulets. Aussi, quand le capitaine du vaisseau marchand voulut tenter l'abordage, comme moyen extrême d'un salut presque inespéré, son équipage était-il à moitié décimé par les projectiles ennemis. Néanmoins, aimant mieux mourir glorieusement que de se rendre, il aborda le corsaire étonné d'une pareille audace et lui jeta ses grappins.
Mais la lutte était trop inégale; après vingt minutes de combat, le capitaine français était tué, et les quelques hommes de son équipage qui survivaient, étaient blessés ou faits prisonniers. M. d'Orsy et son fils, qui s'étaient vaillamment battus, furent aussi blessés et tombèrent entre les mains des vainqueurs.
Ceux-ci, exaspérés par cette vigoureuse résistance qui leur avait fait perdre plusieurs des leurs, firent main basse sur tout ce qu'ils trouvèrent à bord de la Fortune.
C'est à peine si le pauvre baron put sauver quelques louis d'or qu'il avait sur lui au moment où l'action s'était engagée.
Amenés à Boston, les trois captifs reçurent l'ordre d'y rester internés; c'est-à-dire qu'ils étaient libres de leurs mouvements, mais seulement dans les limites de la place, dont ils ne pouvaient sortir sans s'exposer aux peines les plus sévères.
Ce genre de captivité se trouvait aussi en usage au Canada, à la même époque.
Pour comble de malheur, les blessures de M. d'Orsy étaient des plus graves; et le peu d'argent qu'il avait dérobé à l'avidité des corsaires fut employé à louer un pauvre réduit, et à payer les soins d'un médecin. Celui-ci put guérir aisément le jeune d'Orsy, qui n'était pas grièvement blessé; mais il donna peu de soulagement au baron, chez qui l'excès de ses infortunes avait produit un grand affaissement corporel et moral.
Alors le fils donna des leçons de français et d'escrime, grâce auxquelles il put prolonger un peu la vie défaillante de son père et empêcher sa jeune sœur Marie-Louise de mourir de faim. Quant à lui, peu de chose lui suffisait.
Ils avaient bien écrit à leur tante de France en quel dénûment ils se trouvaient; mais la réponse tardait à venir. Les communications étaient alors des plus difficiles et des plus lentes entre les rives des deux continents.
Enfin, après avoir langui jusqu'à l'année 1687, par un soir d'été, comme le soleil se couchait et empourprait au loin la mer, que le mourant apercevait par la fenêtre, le baron s'éteignit doucement en donnant une dernière pensée à la France, le pauvre captif, avec la dernière larme de son cœur à ses enfants, le pauvre père!
Louis n'était pas encore de retour, et Marie-Louise restée seule préparait le très modeste repas du soir.
Entendant son père pousser un long soupir, elle s'approche de son lit et lui demande s'il n'a besoin de rien; sa question reste sans réponse. Inquiète, elle se penche sur lui, et s'aperçoit qu'il n'est plus....
Eperdue de douleur, elle jette des cris perçants et s'évanouit.
A ce moment, un officier anglais passait devant la maison. Lorsqu'il entend cette voix de femme, qui lui semble appeler au secours, il s'arrête et se précipite, par une porte entr'ouverte, dans l'escalier qui conduit à l'endroit d'où proviennent les cris. Au second étage, il aperçoit Mlle d'Orsy évanouie près de la porte qu'elle a pu seulement entre-bâiller. A la vue de la jeune fille évanouie, Harthing comprend tout, et, soulevant Marie-Louise, il la dépose sur un méchant grabat qui gît dans un coin de la chambrette.
Jeune encore, quand l'officier sentit entre ses bras cette belle jeune fille, une bouffée de chaleur lui monta au visage, et les battements de son cœur se firent un instant plus rapides.
Mais il a jeté un coup d'œil autour de la chambre pour trouver quelque cordial propre à ranimer Marie-Louise, et ses yeux ont rencontré, suspendues aux murailles nues et lézardées, une épée avec une croix de chevalier de l'ordre de Saint-Louis. Alors, malgré la pauvreté du lieu, il reconnaît à ces signes, ainsi qu'à la délicatesse des traits et des mains de la jeune femme, que les habitants de cette misérable demeure ont dû, sans même remonter bien loin, connaître de meilleurs jours.
Puis il reporte ses regards sur Marie-Louise, qu'il trouve plus belle encore.
Ne sachant enfin que faire pour la rappeler à elle, il sort et crie sur le palier pour demander du secours, quand il se trouve en face de Louis d'Orsy.
--Vous ici, monsieur Harthing? lui dit Louis en reconnaissant l'officier pour lui avoir donné des leçons d'escrime.
L'Anglais lui montre de la main la scène de désolation que présente l'intérieur de la chambre.
La réalité s'offre poignante aux regards de Louis, qui se jette sur le corps de son père avec des sanglots navrants.
En ce moment accourent des voisines, qui s'empressent autour de Marie-Louise toujours évanouie. Harthing alors d'offrir ses consolations et ses services au jeune d'Orsy. Mais ce dernier le remercie d'un œil chargé de larmes, et qui dit à l'officier anglais combien sa présence est pénible en ce moment.
Il ne restait plus à Harthing qu'à s'éloigner au plus tôt; ainsi fit-il, mais non sans avoir auparavant jeté un long regard vers Marie-Louise qui commençait à s'agiter sur son lit...
Deux mois après cette perte douloureuse, les orphelins reçurent une lettre de France, leur annonçant la mort de leur tante, qui leur léguait le peu qu'elle avait. Cette lettre, écrite par l'ancien notaire de la famille, accompagnait le prix de vente du petit manoir, unique fortune de leur parente. Car, après avoir pris connaissance de la missive du feu baron, qui faisait connaître sa captivité et les nouveaux malheurs qui l'avaient assailli, le notaire avait pris sur lui d'aliéner le modeste domaine, pour en faire tenir la valeur aux infortunés prisonniers.
Grâce à ce secours, Louis et sa sœur purent payer leur rançon et obtenir de passer au Canada.
Cependant, le jour de leur départ pour la Nouvelle-France, l'officier anglais, Harthing, vint les voir. Ce n'était d'ailleurs pas la première fois depuis le funeste soir où le malheur l'avait inopinément appelé sous le toit des jeunes gens.
Que se passa-t-il durant cette dernière visite? C'est ce que nous dirons un jour au lecteur.
Nous ne cacherons pourtant point que les commères du voisinage s'aperçurent que l'officier avait l'air à la fois honteux et furieux au sortir de la demeure des orphelins. On avait même entendu comme une altercation et vu, disaient toujours les voisines, le jeune d'Orsy ouvrir brusquement la porte au visiteur et la refermer de même.
Pauvres enfants! ils ignoraient quelle passion dangereuse et quel souvenir haineux à la fois ils laissaient derrière eux en la personne du lieutenant Harthing. Ils étaient aussi bien loin de prévoir de quel poids l'amour et le ressentiment de cet homme devaient peser dans la balance de leur destinée.
Ce fut dans les conflits qui avaient si souvent lieu dans ces temps difficiles, que d'Orsy fit la connaissance de François de Bienville; et, comme ils combattirent souvent l'un à côté de l'autre, une sincère amitié les unit bientôt; sans compter que les yeux bleus de Mlle d'Orsy avaient fasciné François, qui, chose assez naturelle en pareille occurrence, avait fait à Louis l'aveu de ses sentiments. On peut penser que celui-ci avait fort approuvé d'abord la naissance et bientôt le développement rapide des amours de sa sœur et de son meilleur ami, déjà fiancés à l'époque où nous allons entrer dans leur intimité.
Maintenant, nos lecteurs ne seront pas surpris de voir le jeune Le Moyne se diriger si lestement vers la demeure qui abritait sa chère amie.
A la vue d'un tout petit rayon de lumière qui filtrait fugitif par la fissure de l'un des volets, le jeune homme constata que l'on veillait encore à l'intérieur. Aussi frappa-t-il aussitôt à la porte, après avoir respiré bruyamment pour se remettre en haleine; car sa marche rapide l'avait essoufflé quelque peu. Des bruits de pas se firent entendre au dedans, puis une voix mâle demanda:
--Qui va là?
--Bienville.
Quand ce dernier eut ainsi répondu, un bruit de verrous succéda à deux joyeuses exclamations, poussées dans la maison sur deux tons différents, et la porte s'ouvrit toute grande pour se refermer ensuite sur le visiteur.
Si l'on me fait remarquer que notre gentilhomme commet une grave inconvenance en se permettant une visite à pareille heure, je répondrai qu'alors nos cérémonies froides et compassées d'aujourd'hui n'avaient pas encore été importées dans le pays. C'est qu'en ce bon vieux temps l'ami avait toujours une chaise qui l'attendait au coin du foyer de son hôte, tandis que la huche recélait toujours un morceau de pain que l'on offrait de bon cœur au voyageur, et cela, à toute heure qu'il arrivât. Je ne crains pas même d'avancer que le plus heureux de deux amis était invariablement celui qui recevait l'autre.
Avant de tracer le portrait de mon héroïne, laissez-moi vous dire qu'elle s'était d'abord levée avec empressement à l'arrivée de Bienville, et portée à sa rencontre. Mais ce premier élan de son cœur, qui s'était traduit par ce premier mouvement, fut aussitôt comprimé par sa timidité instinctive de jeune fille: elle s'arrêta rougissante et presque confuse.
--Mademoiselle, lui dit le nouveau venu en s'inclinant avec grâce, je viens un peu tard, n'est-ce pas?
--Nullement, monsieur de Bienville, lui répondit-elle avec un charmant sourire où son âme semblait s'être portée, tandis que l'incarnat progressif de ses joues en était arrivé au ton le plus chaud. Les amis sont toujours attendus et ne viennent jamais trop tard, ajouta-t-elle en lui tendant la main.
--Tu comprends, François, repartit Louis d'Orsy, qui serra la main de son hôte avec effusion; c'est bien dit, n'est-ce pas? et, ce qui est mieux, très sincère. Je m'en porte caution, acheva-t-il en regardant sa sœur qui, ne pouvant plus rougir, était devenue subitement pâle à force d'émotion.
--Mais allons, allons, trève de cérémonies! Assieds-toi, et tu nous conteras ensuite les nouvelles que tu as pu recueillir sur ta route, de Montréal à Québec. Il est impossible de n'avoir rien à se dire entre bon ami et fiancée, surtout s'il survient à propos un petit gobelet de ce vin que tu sais être bon, et dont il me reste encore quelques flacons en cave. Mais tu n'as pas soupé?
--Oh! oui, mon cher, et au château, avec M. de Frontenac encore. Mais tu ne sais pas ce qui m'attendait au dessert? Voyons, cherche un peu.
--Dame! fit Louis qui se dirigeait déjà vers la cave, quand les paroles de son hôte le firent se retourner; dame! quelque rasade d'un vieux Xérès oublié depuis plusieurs années dans un recoin des celliers; car on m'a dit qu'il y a grand nombre de bouteilles de vins des meilleurs crus qui y dorment dans la poussière, en attendant que le maître d'hôtel fasse luire pour chacune d'elles le grand jour de la résurrection.
--Ah! ah! épicurien bavard, que tu en es loin! Il est bien vrai que je me suis un peu senti enivré tout d'abord, mais je t'assure que le jus divin de la vigne n'était pour rien dans cette ivresse. Enfin, mon cher, ce n'est autre chose qu'un brevet d'enseigne dans la compagnie de marine dont tu es lieutenant et que commande mon frère Maricourt.
--Bravo! bravo! s'écria Louis, qui revint aussitôt sur ses pas broyer amicalement la main droite de son ami en guise de félicitations. Nous avons alors un double motif pour faire sauter un bouchon, dit-il ensuite en reprenant le chemin de la cave.
Tandis que Bienville et Mlle d'Orsy, restés seul, se livrent à ces premiers élans du cœur que les lèvres savent si bien traduire entre deux amoureux, le moment me semble des mieux choisis pour crayonner le portrait de mon héroïne. En effet, dans ces courts épanchements de deux amants seul à seul, nulle oreille profane n'est excusable d'intervenir. Leur ange seulement doit être du secret, lui qui voltige entre eux pour recueillir ces aveux pudiques et les reporter au ciel, d'où Dieu même en dispose en faveur de ceux dont l'âme est jeune et pure encore.
Bien qu'elle n'eût pas encore vingt ans, Marie-Louise se trouvait dans toute la force de la beauté féminine. Grande, fraîche et rose, on voyait de suite que la jeune plante n'avait manqué ni d'air ni de soleil; c'est-à-dire, en un mot, qu'elle ne ressemblait pas à la plupart de nos jeunes beautés d'aujourd'hui, celles des villes, du moins, que l'air malsain des cités et l'atmosphère homicide des salles de bal rendent si pâles et diaphanes à l'âge qu'avait notre héroïne.
Mille pardons aux dames, mes lectrices, qui croiraient me voir faire le portrait d'une paysanne.
La richesse des contours et des formes n'excluait pas chez Mlle d'Orsy la délicatesse aristocratique. D'abord, l'animation de son teint qui annonçait un sang riche et vivace, ne faisait que mieux ressortir la blancheur de sa peau. Ensuite, une blonde et abondante chevelure encadrait son visage et ruisselait en boucles soyeuses sur ses épaules; tandis que ses yeux, d'un bleu de ciel profond, pétillaient d'enjouement et d'intelligente candeur, et qu'un sourire, à la fois bienveillant et fier, agaçait ses lèvres parfaites de couleur et de dessin. Je ne jurerais pas que ce sourire n'eût parfois l'intention de laisser voir les deux plus belles rangées de dents qui soient jamais sorties des mains du Créateur.
Enfin quand j'aurai dit, pour terminer, que les marquises de la cour du grand roi auraient envié ses mains, que sa taille était souple comme la tige d'un épi de blé; que ses pieds étaient mignons au point de faire se jeter tête baissée dans le fleuve Bleu la plus aristocratique Chinoise du Céleste-Empire, on finira par avouer, sans doute, que Mlle d'Orsy aurait sans peine trouvé des admirateurs dans nos salons les plus fashionables.
Nos jeunes gens venaient d'échanger un de ces magnétiques regards qui en disent plus que cent volumes, lorsque d'Orsy fit son entrée dans la chambre, portant sous chaque bras des bouteilles que les araignées s'étaient complu à habiller d'un tissu de leur façon.
--Cher ami, dit-il en les déposant sur une table, à portée de la main, si j'avais à ma disposition les caves du château Saint-Louis, je pourrais fêter dignement ton retour et la bonne nouvelle de ton avancement. Mais que veux-tu? il doit naturellement y avoir la même différence entre le cellier du comte de Frontenac et le mien, qu'entre nos personnages respectifs. Cependant je crois que ce vieux vin de Graves n'est pas dénué de toute saveur. Il provient de la cave du château de ma pauvre tante, et s'il n'a pas encore atteint l'âge de majorité, ce dont je doute fort, nous tâcherons néanmoins de l'émanciper ce soir.
Le rez-de-chaussée où se tenaient les jeunes gens était divisé en quatre pièces: d'abord, à droite et sur l'entrée, se trouvait la cuisine--mal placée, n'est-ce pas? je n'en peux mais, c'était le goût du temps.--Tout à côté, venait une grande salle avec une vaste cheminée, près de laquelle se serrent nos nouvelles connaissances, pour se chauffer au feu joyeux qui y prend grandement ses ébats. Cette chambre n'a pour tous meubles qu'une table, quelques chaises, un tapis fait dans le pays, deux armoires enfouies dans le mur, et que Mlle d'Orsy en les entr'ouvrant, il n'y a qu'un instant, nous a montrées bien remplies de la proprette vaisselle de la maison. Vous voyez ensuite, à gauche, la chambrette de la jeune fille, nid de tourterelle, aux frais et coquets rideaux, au lit mystérieux et blanc comme l'oiseau qui s'y blottit chaque soir. Enfin, la chambre de Louis, avec fusils, épées, pistolets et baudriers accrochés aux murailles.
On avait ménagé au grenier une chambre pour la servante de la maison, bonne vieille femme qui avait bercé les deux enfants sur ses genoux, et voulait finir ses jours avec eux.
Mais pardon, lecteurs, je m'aperçois que dans le premier moment de l'excitation produite par l'arrivée de Bienville, j'ai oublié de vous présenter Louis d'Orsy, maître de céans. Ce dernier, qui peut avoir vingt-cinq ans, est brun, grand, robuste, joyeux d'humeur, vaillant soldat et bon officier.
--Il n'y a donc aucuns coups à donner ou à recevoir auprès de Montréal, puisque tu es ici? commença Louis en emplissant de vin le gobelet de son hôte.
--Eh! mon cher, tu ne sais donc pas que la discorde et la petite vérole ont fait fuir de nos frontières messieurs les Anglais et leurs alliés sauvages, tout comme s'ils avaient eu nos épées dans les reins.
--Non.
Bienville fit part des événements que le lecteur connaît au sujet de l'avortement du projet de Winthrop.
--Mais il paraît, dit-il en finissant, que nous n'en serons pas quittes à si bon marché, puisque la flotte anglaise peut paraître devant nos murs d'un jour à l'autre.
--Tu vas être alors au comble de tes désirs, car ça va bientôt chauffer. Allons, tant mieux! mon épée commençait à se rouiller, bien qu'elle ait vu le jour, il n'y a pas longtemps encore, à la baie d'Hudson.
--Oh! mais, à propos, tu me fais penser que je dois terminer un rapport écrit auquel je travaillais quand tu es arrivé, et que le major Prevost m'a chargé de faire, touchant l'effectif et l'équipement de notre compagnie. Comme je le lui dois livrer demain matin, tu voudras bien m'excuser, n'est-ce pas?
--Fais, fais, mon cher, la discipline avant tout.
--D'ailleurs, reprit Louis, j'aurai fini bientôt, et je crois que ma sœur te tiendra bonne compagnie durant mon absence.
Il sortit en riant, et s'en alla dans sa chambre, d'où l'on entendit aussitôt le bruit d'une plume qui courait rapidement sur le papier.
Durant la conversation précédente, Marie-Louise, assise à l'écart, n'avait rien dit; et, hormis quelques furtifs coups d'œil jetés de temps à autre sur son fiancé, on aurait pensé que son esprit et son cœur étaient bien loin de lui, tant elle paraissait mélancolique et préoccupée.
--Mon Dieu, Louise, dit Bienville en s'approchant d'elle, vous me semblez bien triste!
La blonde enfant, fixant sur lui un de ces longs regards qui font battre deux jeunes cœurs avec force:
--Comment voulez-vous que je ne le sois pas, lorsque je vous sais toujours exposé? répondit-elle, tandis qu'une larme perlait au bord de ses longs cils. A peine arrivez-vous de la baie d'Hudson, d'où je tremblais qu'on m'apportât chaque jour la nouvelle horrible de quelque malheur, et voici qu'il me va falloir passer encore par toutes les angoisses qui ont déchiré mon cœur depuis que je vous aime.
--Vous êtes une enfant, Louise, avec vos terreurs puériles. Vous voyez bien que la Providence me protège, puisque, depuis huit ans que je guerroye de côté et d'autre, je n'ai reçu aucune blessure sérieuse.
Marie-Louise secoua sa belle tête d'un air de doute, ce qui fit s'échapper de son œil cette larme que nous y avons aperçue.
François, l'ayant vue glisser sur la joue subitement pâlie de la jeune fille, puis retomber sur sa main mignonne, saisit les doigts de sa fiancée, et les portant à ses lèvres, il but dans un long baiser cette première larme que l'amour jetait entre eux.
--Que voulez-vous, mon amie, reprit-il en caressant la jeune fille du regard, le soldat se doit à son pays et à son roi. Est-ce que vous me voudriez voir quitter le service?
--Oh! non, cher ami--et Marie-Louise mit ses deux mains dans celles du militaire--oh! non, François. Car je vous aime tel que vous êtes aujourd'hui, avec votre bravoure, vos beaux faits d'armes, et cette grande épée que vous portez si bien. Mais pourtant......
--Voyons, ne pleurez plus, Marie-Louise, ou sinon, je ne vous ferai pas certaine confidence que j'avais réservée pour la fin de la soirée.
--Oh! dans ce cas, c'est fini, dit-elle en imprimant à sa tête un de ces mouvements coquets dont les femmes ont seules le secret. Eh! dites donc!
--C'est que je veux vous voir porter mon nom aussitôt que nous aurons repoussé l'Anglais; ce qui, à mon avis, ne prendra pas plus d'une quinzaine.
--Dieu! quel bonheur!...
Et elle détourna un peu la tête pour dissimuler la rougeur que cet aveu inattendu faisait monter à ses joues.
Mais, soudain, ses yeux s'arrêtent avec effroi sur une fenêtre de la cuisine qu'elle peut apercevoir de la place où elle est assise. Puis elle jette un cri perçant en se rapprochant du jeune homme.
--Qu'est-ce donc, Louise?
--Regardez!
Bienville arrête ses regards dans la direction indiquée par la main tremblante de la jeune fille; mais il ne voit autre chose que le mouvement d'un volet qui se referme bruyamment à l'extérieur.
--Mais, mon amie, c'est le vent, sans doute?
--Non! non! je le vois encore............qu'il est affreux!
Alors François et Louis--le cri de sa sœur vient d'amener ce dernier auprès de la jeune fille--sortent pour explorer les environs.
Il était onze heures, et quelques étoiles jetaient seulement une clarté douteuse sur la ville endormie.
Les deux amis purent cependant voir comme deux ombres: l'une fuyait en courant vers l'évêché, tandis que l'autre remontait la rue Buade et se dirigeait vers la cathédrale d'un pas tranquille.
--Sus au drôle qui se sauve! fit Bienville en dégaînant son épée.
Et tous deux se lancèrent à la poursuite du fuyard.
Mais ce dernier, qui avait un peu d'avance, n'en joua que mieux des jambes en se voyant poursuivi; si bien qu'il disparut soudain près d'une porte cochère qui donnait accès dans la cour de l'évêché.
--Je veux être scalpé, s'écria d'Orsy, si j'y comprends quelque chose! Cette porte est pourtant bien fermée, et je crois le mur un peu haut pour qu'on puisse l'escalader si vite.
Ils tendirent l'oreille, sondèrent des yeux la nuit, explorèrent les alentours, mais vainement; l'ombre qu'ils avaient poursuivie s'était évanouie comme un fantôme.
Jugeant toute autre recherche inutile, Bienville et d'Orsy revinrent sur leurs pas.
De retour à la maison, ils virent Mlle d'Orsy occupée à charger les pistolets de son frère. Les deux jeunes gens ne purent s'empêcher de sourire, mais ne trouvèrent cependant rien d'étrange en cela.
En ces temps de guerre où la surprise et l'attaque marchaient de front et se répétaient si souvent, le maniement des armes à feu n'était pas étranger aux dames canadiennes. Quelques-unes même surent s'illustrer à jamais par le sang-froid et la bravoure qu'elles déployèrent en certaines occasions critiques: Mme de Verchères et sa fille, par exemple, qui ont leur nom écrit dans l'histoire, aussi bien que Jeanne Hachette et autres femmes de cette forte trempe.
--Allons, allons, charmante amazone, dit en souriant Bienville à sa fiancée, laissez là ces armes qui vont si mal à vos jolis doigts, et dites-nous ce qui a causé votre frayeur.
--Mon Dieu! fit-elle en frissonnant, il me semble voir encore cette figure hideuse qui était collée à la fenêtre, et me regardait avec des yeux ardents!
--C'est une illusion, repartit François qui, voulant ôter toute inquiétude à son amante, ajouta:
--D'ailleurs, nous n'avons rien vu.
--Absolument rien?
--Rien.
--C'est étrange; pourtant......
--Voyons, remettez-vous. Je vais retourner au château, et si je rencontre quelque figure suspecte sur mon chemin, je vous assure que je lui ôterai l'envie de venir grimacer à votre fenêtre. Et d'ailleurs, qu'avez-vous à craindre avec votre frère?
Bienville salua galamment Marie-Louise, serra la main de d'Orsy et sortit.
Mais ce fut en vain que ses yeux questionnèrent les ténèbres. La nuit ne répondit pas, et les échos de la paisible ville lui renvoyèrent à peine, par intervalles, le cri des factionnaires:
--Sentinelles!......garde à vous!
CHAPITRE III.
DENT-DE-LOUP.
Le soir même où se passaient les événements qui précèdent, plusieurs vaisseaux de haut bord, ainsi qu'un grand nombre de transports, étaient mouillés au pied de l'île d'Orléans, vis-à-vis l'église Saint-Laurent de l'Arbre-Sec. C'étaient les trente-quatre voiles de sir William Phipps, dont nous expliquerons plus loin l'arrivée subite à la pointe est de l'île.
La nuit vient vite en octobre; aussi l'obscurité régnait-elle autour de la flotte vers sept heures du soir, lorsque la lumière d'un falot brilla soudain sur le pont du vaisseau amiral. Après l'avoir traversé dans sa largeur, elle s'arrêta pour se pencher à bâbord. On put alors voir deux hommes se cramponner d'une main à l'échelle qui descendait sur le flanc du navire, et tenir de l'autre, par chacune des extrémités, un léger canot d'écorce.
La pirogue fut descendue avec mille précautions et mise à l'eau. Enfin, l'un des hommes, passant à bord de la frêle embarcation, s'y agenouilla, tout en s'armant d'une pagaie qu'il saisit d'une main nerveuse. D'un coup d'aviron, il fit retourner le canot, que la marée montante éloignait déjà du navire, et vint se placer de manière à pouvoir parler à voix basse avec son compagnon. Celui-ci descendit sur le dernier échelon, quitte à se faire mouiller les pieds par les vagues qu'une légère brise de sud-est faisait quelque peu moutonner, et s'inclina vers l'homme du canot en lui disant à l'oreille:
--Te rappelles-tu bien toutes mes instructions?
--Dent-de-Loup a toujours les oreilles ouvertes pour entendre la voix d'un ami, répondit l'autre.
--Bien, mais sois prudent.
--Les frères de Dent-de-Loup l'ont aussi appelé le Chat-Rusé, repartit l'homme du canot.
--C'est bon! pars et reviens vite, fit l'homme de l'échelle en congédiant l'autre du geste.
Ce dernier plongea son aviron dans l'eau et disparut.
Dent-de-Loup appartenait à la grande nation iroquoise et faisait partie de la tribu des Agniers, qui habitait les bords de la rivière Mohawk, laquelle se jette dans l'Hudson. C'était l'un des plus puissants chefs de sa tribu, comme l'un des plus intrépides guerriers qui aient jamais réveillé de leurs cris de combat l'écho des forêts de la Nouvelle-France.
Dent-de-Loup mesurait six pieds de haut, et ses membres avaient atteint un développement en harmonie avec sa grande taille. Doué d'une force musculaire peu commune, il était la terreur des tribus rivales.
Aussi, lorsque, au retour d'une expédition de guerre, Dent-de-Loup rentrait au village en regardant d'un œil fier les femmes mohawkes se presser sur son passage pour compter les scalps sanglants qui pendaient à sa ceinture en guise de trophée, plus d'une jeune indienne disait-elle en soupirant: "Heureuse sera celle qui habitera le ouigouam du plus vaillant des braves!"
Ce qui n'empêchait pas que Dent-de-Loup comptât vingt-huit printemps au moment où nous l'amenons en scène, sans qu'aucune femme eût jamais trouvé la voie de son cœur. L'amour n'avait pu mordre sur cet homme d'acier, qui ne semblait s'enivrer que de sang, et ne ressentir de bonheur que dans l'exaltation de la mêlée.
Nonobstant son bras terrible et ses jarrets nerveux, Dent-de-Loup fut fait prisonnier par les Canadiens qui composaient l'expédition de Schenectady. Le chef s'était posté en embuscade sur le passage de ces derniers et tomba sur eux à l'improviste, comme ils revenaient au pays. Mais, cette fois, la victoire lui lâcha la main, et il s'affaissa blessé sur un monceau de cadavres que son terrible tomahawk avait abattus autour de lui.
En le voyant tomber, les siens prirent la fuite, et Dent-de-Loup, solidement garrotté, fut amené à Québec au printemps de l'année 1690.
Ses blessures s'étaient cependant cicatrisées en chemin, et les forces lui étaient presque complètement revenues, lorsqu'on l'enferma dans une des salles basses du château Saint-Louis. On savait qu'il était chef et c'était un précieux otage, qui aurait son prix dans un échange de prisonniers.
Comme les fenêtres de l'appartement où il était logé se trouvaient défendues par des barreaux de fer de vigoureuse apparence, on n'avait aucune inquiétude à son égard, et il pouvait arpenter son logis en tous sens et en toute liberté de mouvement. Ce que voyant, le Chat-Rusé se livra à la pratique de la gymnastique; c'est-à-dire qu'il passait ses journées à sauter, à s'étirer bras et jambes, probablement pour se remettre des grandes fatigues de la route qu'il venait de faire. Mais du reste, il se montrait si bon homme, qu'on ne voyait aucun mal à ce qu'il pût charmer ainsi les ennuis de sa captivité; on ne restreignit donc en rien le jeu de ses muscles.
Ses gardiens auraient pourtant conçu les soupçons les plus graves, s'ils avaient pu voir quelles furieuses accolades il donnait, la nuit, au grillage qui le séparait de la liberté. Car, lorsque venaient les ténèbres, l'enfant de la forêt, quittant son grabat en silence, allait se suspendre aux barreaux de sa prison; et là, arc-boutant son corps, roidissant ses muscles, il donnait d'effroyables secousses à ces solides tiges de fer. Ses doigts saignaient, ses bras se tordaient, ses muscles craquaient en vain dans ses efforts effrénés; rien ne cédait, rien ne ployait.
Alors, brisé par la fatigue, vaincu par l'inutilité d'une pareille lutte, éperdu, haletant, Dent-de-Loup retombait tout rompu, en jetant un regard de désespoir vers les étoiles qui scintillaient là-haut dans le libre espace du firmament.
Quinze jours se passèrent ainsi; ainsi s'écoulèrent quinze nuits terribles, où l'homme des bois se tordit enragé contre les barreaux inébranlables de sa prison.
Maître Jean Boisdon, qui, vers l'an 1680, avait succédé à son père que nous avons déjà vu figurer dans le Chevalier de Mornac, était un homme de trente-cinq ans, à l'époque où Dent-de-Loup était prisonnier au château du Fort. Gros et court, notre hôtelier avait de prime abord l'apparence d'un baril de vin. Mais il gagnait encore en originalité lorsqu'on l'examinait en détail. Ce qui frappait quand on envisageait notre homme, c'était, d'abord, une grande tache de vin d'un violet enflammé qui s'étendait en zigzag, comme les ailes d'une chauve-souris, du bout de son nez crochu jusqu'à son oreille gauche; ensuite, le combat dont son nez et son menton semblaient se menacer, tant ils avançaient l'un vers l'autre avec jactance; tandis que sa bouche, paraissant craindre de les voir en venir aux prises, se retirait prudemment en arrière, dans l'enfoncement produit par la proéminence de ses deux voisins. Puis, sur ses joues bouffies et enluminées, témoignant qu'il daignait souvent boire à... la soif éternelle de ses clients, apparaissaient çà et là quelques poils rares et roussâtres, qui semblaient regarder avec dédain le curieux terrain sur lequel ils ne pouvaient se décider à croître. Sous son front bas se cachaient de petits yeux gris toujours en mouvement et à l'air maraudeur.
Ce qu'il y avait enfin de remarquable chez Jean Boisdon, c'était la tendance de ses doigts à se crisper sur tout ce qu'ils saisissaient; et, comme notre aubergiste passait pour aimer plus ses écus que sa digne femme, dame Javotte, née Boivin, les médisants ne manquaient pas de dire que l'habitude de retenir et de compter dans son gousset les écus qui y entraient, était la seule cause de la difformité de ses doigts. Entre nous, les mauvaises langues avaient bien un peu raison, et nous serons à même de le constater bientôt.
L'hôtelier avait la monomanie de thésauriser; or ce genre de folie suppose l'existence d'un agent qui active et alimente à la fois cette gourmandise du métal, laquelle est la faim des avares. Cet agent est l'or, et Boisdon n'en manquait pas.
En effet, comme Boisdon, le père, avait longtemps abreuvé ses contemporains sans concurrence, il s'était amassé un certain magot, que son digne fils ne songeait qu'à augmenter encore en continuant le négoce paternel.
Pour preuve de ce que les aubergistes d'alors avaient déjà une certaine vogue et qu'il se devait faire une assez bonne consommation de liquides, on peut lire une ordonnance de l'intendant Jacques Raudot, "faite à Québec, en son hôtel, le dix-septième d'août mil sept cent six." Cette ordonnance commence ainsi:
"Ayant été informé des désordres qui arrivent tous les jours dans cette ville, à cause de la liberté que les cabaretiers et hôteliers se donnent de donner à boire toute la nuit; pour remédier à cet abus: Nous ordonnons que tous les cabaretiers et hôteliers seront fermés à neuf heures du soir," etc., etc.
L'hôtelier, qui fournissait de certains vins l'office du château, était suivi d'un petit Boisdon, premier fruit de ses amours légitimes avec dame Javotte, son épouse.
Tandis que le jeune garçon portait à force de bras un panier de vin, le père s'essuyait le visage en respirant bruyamment, fatigué qu'il était par l'ascension du monticule sur lequel était bâti le château.
Suant et soufflant, notre homme opéra son entrée dans la résidence du gouverneur par une porte qui ouvrait sur une des dépendances.
Jean Boisdon, toujours suivi de son fils, fit quelques pas dans un corridor assez sombre, et se dirigea vers une porte enfoncée qui donnait sur les cuisines. Ici, en homme bien appris, notre aubergiste frappa pour s'annoncer.
--Ouvrez! cria de l'intérieur une voix nasillarde.
--Bonjour, père Saucier, dit Boisdon, qui, en ouvrant la porte, salua fort amicalement un petit homme gras, à figure réjouie, à ventre rebondi. Celui-ci écumait gravement un pot-au-feu dont le fumet alla chatouiller le nez recourbé du nouveau venu.
--Tiens! c'est vous, monsieur Boisdon; entrez, entrez. Asseyez-vous, monsieur Boisdon. Voyons, toi! fit-il, en rudoyant un aide qui tournait la broche à la sueur de son visage, allons! donne ta chaise à monsieur Boisdon.
Le lecteur trouvera peut-être drôle l'obséquieuse politesse de maître Olivier Saucier, cuisinier en chef du gouverneur, à l'égard de l'hôtelier. Mais si j'ajoute qu'il devait dix écus à l'aubergiste pour maintes mesures de vin dégusté au comptoir du dernier, on n'y verra rien qui ne soit naturel.
Boisdon, qui, malgré sa grande dévotion pour l'argent comptant, avait le sens commun des avares, l'esprit de calcul, prenait bien garde de se brouiller avec Saucier au sujet de l'argent dont celui-ci lui était redevable. Car les bonnes grâces du cuisinier lui valaient de fort jolis profits au château. Aussi ne lui parlait-il qu'indirectement de sa dette, et lui montrait-il un visage toujours riant. Bien entendu que, de son côté, Olivier Saucier n'avait garde de se fâcher de certaines allusions que Boisdon se permettait quelquefois à l'adresse de son débiteur.
--Et comment va la santé, père Saucier? fit notre homme en s'asseyant lourdement.
--Assez bonne, comme vous voyez, monsieur Boisdon; et la vôtre?
--Pas mauvaise.
--Le vin se vend bien, je suppose?
--Euh! oui....... mais...... pas toujours au comptant.
--Ah! dame, c'est un des inconvénients du métier, repartit sans sourciller maître Olivier Saucier, qui ne parut pas avoir compris la méchanceté décochée par son créancier.
--Mais, puisque nous en sommes sur la question du vin, reprit Boisdon, en voici quelques bouteilles que je vous apporte pour l'office, comme vous me l'avez fait demander.
--C'est bon! c'est bon! Je vais vous les payer tout de suite, répondit le cuisinier, à qui l'argent de son maître pesait moins aux doigts que le sien. Rien de nouveau, en ville, monsieur Boisdon?
--Non; et par ici?
--Pas grand'chose.........à part le sauvage.
--Quel sauvage?
--Le chef de ceux que nos gens ont amenés d'en haut, l'autre jour.
--Oh! oui; on m'a dit, en effet, que beaucoup de monde venait le voir de ce temps-ci. Eh bien, s'est-il sauvé, votre sauvage?
--Se sauver! vous croyez que c'est aussi aisé que ça, vous? Il a eu beau s'affiler les dents sur les os de ses semblables, je vous assure qu'elles ne sont pas encore assez pointues pour ronger les murs et les barreaux de son cachot. Mais il est drôle à voir, tout de même.
--Comment donc? fit l'aubergiste dont la curiosité entr'ouvrit tant soit peu les yeux microscopiques.
--Imaginez-vous, monsieur Boisdon, répondit avec empressement le cuisinier, tout charmé d'avoir amené la conversation sur un terrain moins glissant que le premier, imaginez-vous que c'est une espèce de singe que ce sauvage-là. Pendant les deux premiers jours qu'il a passés ici, il s'est tenu tranquille. Mais, depuis la semaine dernière, ne voilà-t-il pas qu'il s'est mis à sauter, à pirouetter, à s'agiter enfin qu'on peut mourir de rire à le voir. Joignez à cela qu'il vous entonne par temps des chansons qu'il chante d'une force à faire tomber les oreilles des chiens de monseigneur, tant ils paraissent souffrir de l'entendre brailler ainsi. Du reste, c'est doux comme un agneau, monsieur Boisdon.
--On peut le voir?
--Certainement, certainement, répondit Saucier, qui n'était pas fâché d'éloigner son créancier à si bon marché. Vous verrez un peu les jolis morceaux d'or dont ce gredin-là s'est orné les oreilles.
Ici, les yeux de l'avare acquirent presque la grandeur naturelle à ces organes chez les autres hommes. Mais il ne voulait rien laisser percer de sa convoitise.
--Bah! fit-il d'un air de doute, quelque morceau de cuivre!
--Oui, du cuivre! allez voir un peu, monsieur Boisdon, et vous me direz après si vous n'en voudriez pas quelques jointées de ce cuivre-là. D'autant plus que le gaillard a bien su, paraît-il, le cacher aux soldats sur la route; et ce n'est que depuis son arrivée au château que l'Iroquois a remis ses pendants d'oreilles. Il sait, voyez-vous, qu'il est sous la protection du gouverneur.
--Je voudrais bien voir ça, dit l'hôtelier d'un air à moitié convaincu.
--Quoi, ça? l'or ou le prisonnier?
--Oui, l'or... c'est-à-dire le sauvage.
--On va vous les faire voir. Holà! Moutonnet, arrive ici, cria-t-il à un aide qui s'occupait dans un coin à chercher des limaces entre les feuilles d'un chou. Allons, vite! et va montrer à monsieur Boisdon la chambre du sauvage. Et n'oublie pas de dire à la sentinelle que monsieur est de nos amis, fit-il en donnant une tape amicale sur la bedaine de Jean Boisdon.
Boisdon fils voulait bien suivre son père, afin de voir aussi ce sauvage dont il venait d'entendre parler d'une manière propre à chatouiller son imagination. Mais son digne papa lui ayant signifié de l'attendre à la cuisine, force fut au gamin d'endurer, sans se plaindre, la démangeaison de la curiosité.
Après avoir parcouru plusieurs corridors, Boisdon et son guide arrivèrent à la porte d'une chambre dont la fenêtre regardait sur la rue. Mais un soldat armé qui montait la garde à l'entrée de cet appartement leur en défendit l'accès en croisant son arme.
--Ah! vous êtes M. Boisdon? dit le militaire en relevant son mousquet.
--Oui, monsieur.
--Monsieur Jean Boisdon l'hôtelier?
--Oui, monsieur... pour vous servir.
Le soldat, ne voyant rien de menaçant dans la contenance et la mine de l'aubergiste, fit faire un tour à la clef qui était demeurée dans la serrure, et ouvrit la porte à notre curieux, tandis qu'il se retirait un peu en arrière.
Le marmiton, qui avait probablement vu plus d'une fois l'homme des bois, ne jeta qu'un regard distrait dans la chambre du captif, et s'en retourna éplucher ses choux.
Alors Boisdon fit un pas, puis deux en avant, mais sans se presser. La cause de cette lenteur calculée, c'est que notre homme avait presque un aussi grand faible pour la vie que pour son argent. Et, comme les sauvages du temps jouissaient, en Canada, d'une fort mauvaise réputation, l'hôtelier frissonnait à la seule pensée de recevoir sur le crâne un coup furtif de tomahawk. Car la porte n'était qu'entr'ouverte et ne lui permettait pas encore de voir l'Iroquois.
Cependant, comme aucun bruit ne se faisait entendre à l'intérieur, et qu'il avait honte de montrer autant d'hésitation devant la sentinelle, Boisdon fit encore un pas qui le mit en vue du sauvage.
Ce dernier était accroupi sur un matelas au fond de sa prison. Les deux coudes appuyés sur ses genoux, il songeait. Telle était sa préoccupation ou son apathie, que ce fut à peine s'il daigna d'abord donner un coup d'œil à ce nouveau visiteur. A la nouvelle de la capture du sauvage, un grand nombre de personnes étaient venues le voir par curiosité; ce qui explique l'indifférence de Dent-de-Loup et la condescendance de la sentinelle à laisser Boisdon regarder l'Iroquois.
La première pensée de l'avare fut de regarder aux oreilles du prisonnier; et ce qu'il vit alors lui arracha, malgré lui, un petit cri de surprise.
Le soldat qui veillait dans le corridor, ayant pris cette exclamation pour la conséquence d'une simple et naïve curiosité, haussa les épaules de dédain, et, croyant n'avoir affaire qu'à un niais en admiration devant une brute, il se remit à marcher de long en large en sifflant un air guerrier.
Le sauvage avait cependant levé la tête, et, voyant les yeux de Boisdon, qui, démesurément ouverts cette fois, semblaient vouloir fondre au feu de leurs regards les deux pépites d'or brut accrochées aux oreilles de Dent-de-Loup, celui-ci avait à son tour arrêté sa vue sur Jean Boisdon.
--Ah! Jésus Seigneur! marmotta ce dernier, ils pèsent au moins quatre onces chacun!
L'homme des bois ne comprit rien à ces paroles, et pourtant un éclair d'espérance et de joie brilla dans son ardente prunelle. L'homme de la civilisation déguisait si peu son étonnement et sa convoitise, que l'homme de la nature, le Chat-Rusé, avait deviné l'avare.
--Et c'en est... du vrai! continua de murmurer Boisdon en joignant les mains.
Ici, Dent-de-Loup fit un signe pour attirer l'attention de l'aubergiste; et, se voyant observé par lui, il fit le geste d'un homme qui lime une matière dure; puis son doigt indicateur toucha l'une des pépites d'or. Ensuite, il imita les mouvements de celui qui coupe quelque objet à l'aide d'un instrument tranchant; et son index montra l'autre morceau d'or. Enfin il fit mine d'ôter les deux pendants d'oreilles et de les remettre à l'aubergiste. Pantomime qui voulait dire, et Boisdon l'avait parfaitement comprise: "Procure-moi une lime et un couteau, et cet or est à toi."
L'avare jeta un rapide coup d'œil en arrière afin de voir si le soldat ne l'examinait pas. Complètement rassuré, il pencha son corps au dedans de la chambre, hocha la tête d'une manière affirmative, mit un doigt sur ses lèvres et murmura le mot "demain." Après quoi, donnant à sa physionomie l'air le plus bénin qu'il put trouver, maître Boisdon referma doucement la porte, dit quelques mots insignifiants au soldat, qui avait peine à s'empêcher de rire à la vue de la figure grotesque de notre homme, et il s'en alla rejoindre Saucier à la cuisine.
Le sauvage n'avait pas compris le mot "demain"; mais il avait saisi le geste.
--Eh bien, dit le cuisinier en voyant rentrer Boisdon, eh bien, est-ce de l'or, oui ou non?
--Il faudrait voir ça de plus près, répondit ce dernier d'un air de doute.
--Oui, tonnerre! et du bon!
--De quelle année?
--De mil six cent soixante.
--Bon, bon, apportez-en demain une bouteille; M. le comte y goûtera, et, s'il a seulement dix ans de moins que vous ne lui donnez, nous prendrons tout ce que vous en pouvez avoir. Car notre provision est épuisée.
--Ça me va, père Saucier, ça me va. A demain donc.
--A demain, répondit le cuisinier, qui tendit la main à l'hôtelier d'un air de protection tant soit peu railleur.
Ce dernier sortit le cœur à la joie, et suivi de son fils, qui l'ennuyait déjà par ses questions au sujet du sauvage. Mais Boisdon père était trop préoccupé pour répondre à Boisdon fils.
--Deux fois quatre font huit, grommelait l'avare. Et c'en est... bien sûr... Huit onces! hum!
Et il hâta le pas pour regagner son logis.
Le même soir, Boisdon, qui ne savait comment s'y prendre pour trouver le temps moins long, tant il avait hâte de voir arriver le jour suivant, était occupé à faire le coup de dés avec quelques habitués du cabaret, lorsqu'il vit entrer le même soldat qui avait bien voulu lui laisser voir Dent-de-Loup.
--Bon! pensa l'aubergiste, en voilà un que je n'attendais pas, mais qui n'en est pas moins le bienvenu.
Puis, allant au devant de lui, il l'accabla de prévenances, l'abreuva largement d'un gros vin du goût de la soldatesque, et feignit d'abord de ne point s'apercevoir que le militaire lui payait seulement la moitié du prix ordinaire d'un écot. L'histoire n'en parle pas, mais je me sens porté à croire que Boisdon avait auparavant mis de l'eau dans ce vin.
Afin, cependant, de ne point faire naître de soupçon chez l'homme de guerre, il prit soin de lui laisser entendre qu'il agissait ainsi pour le remercier de la complaisance que le soldat avait eue à son égard.
Et, tout en faisant causer son homme, Boisdon parvint à savoir qu'il serait de garde le lendemain, à la même heure que la veille.
--Allons! se dit Boisdon, en frottant ses doigts crochus d'un air satisfait, tandis que le soldat s'en allait plein de jus de la treille et de gaieté bruyante, je n'ai perdu ni mon vin ni mon temps.
La nuit parut doublement longue au cabaretier; car en calmant son excitation, elle lui fit songer qu'il s'embarquait dans une affaire qui pouvait très bien aboutir au pilori, à la prison, à l'amende... à l'amende surtout, ce qu'il craignait le plus au monde, après sa femme.
Il resta longtemps éveillé entre la peur et l'avarice qui se livraient sous son crâne un combat singulier. Enfin, vers le matin, la soif de l'or l'emporta. "Quel danger puis-je courir? s'était-il dit pour porter le coup de grâce à son indécision. Depuis l'arrivée du sauvage, on assiège la porte de sa prison pour le voir. Il ne se passe point de jour sans que les curieux aillent l'examiner du dehors par sa fenêtre. Pourquoi donc me soupçonnerait-on plus qu'un autre? Je saurai d'ailleurs si bien prendre mes précautions avec la sentinelle, qu'elle ne se doutera de rien. Pût-il même, par la suite, avoir quelque soupçon sur mon compte, le soldat se gardera bien d'en faire part à personne, tant il craindra le châtiment qu'on lui infligerait pour avoir manqué à la consigne. Car si on tolère qu'il laisse ainsi les badauds regarder le prisonnier, il est certainement tenu de veiller de près à ce que personne ne puisse faciliter l'évasion du sauvage."
--Allons! allons! Boisdon mon ami, vous n'êtes point si sot que votre femme le prétend, pensa-t-il en fermant les yeux pour inviter le sommeil.
Et notre homme s'endormit en faisant des rêves d'or.
Le matin, après avoir tout rangé dans sa boutique,--madame Boisdon ne s'occupait que du pot-au-feu et de son intéressante famille, demeurant au second étage, où elle régnait en souveraine absolue,--le cabaretier prit, sur les dix heures, le chemin du château.
Il avait ostensiblement sous le bras une bouteille de vin blanc de Grave, et dans la poche droite de ses braies deux petits objets qu'il y avait enfouis secrètement.
Ainsi qu'au jour précédent, Boisdon s'en alla droit à la cuisine; mais cette fois Saucier était absent de son office.
Alors, sous prétexte de voir le maître d'hôtel au sujet de son vin, Boisdon sortit de la cuisine et s'engagea dans le même corridor qu'il avait parcouru la veille.
Habitués à de fréquentes visites de sa part, les gâte-sauce ne prêtèrent aucune attention à ses mouvements et le laissèrent aller où bon lui semblait.
Notre homme savait plus d'un tour. Il passa devant la sentinelle, qu'il reconnut avec une grande satisfaction intérieure, et salua d'un air affairé. Le soldat, le voyant passer outre, lui demanda s'il ne voulait pas voir le sauvage.
--Apparemment mon vin a été bien apprécié et l'on désire y goûter encore, se dit Boisdon.
--Non, répondit-il au soldat; pas à présent, du moins, car j'ai affaire au maître d'hôtel.
Et il tourna le corridor d'un pas pressé.
Un quart d'heure après, Boisdon revint, causa de choses indifférentes avec le militaire, et ne parut céder qu'à ses instances pour jeter un coup d'œil dans la chambre du captif.
Enfin la porte s'ouvrit et l'heureux avare, répétant à peu près ses manœuvres de la veille, introduisit la moitié de son corps par la porte entrebâillée, tandis que la sentinelle continuait nonchalamment sa marche.
Le Chat-Rusé était étendu sur son grabat. A peine eut-il aperçu celui de qui dépendait sa délivrance, que son œil s'illumina d'un rayon de farouche espoir.
Il se lève en silence, et marche doucement vers Boisdon, qui lui a fait un signe.
Dans un clin d'œil le couteau et la lime apportés par l'aubergiste passent dans la main du sauvage, tandis que ce dernier met furtivement les deux précieuses pépites d'or dans la main difforme de l'hôtelier, qui tremble de désir.
Puis la porte se referme, et l'aubergiste revient tranquillement à son logis.
Quelques jours après, Dent-de-Loup avait disparu, sans qu'on pût expliquer comment il était parvenu à scier un des barreaux qui montaient si bonne garde à la fenêtre de son cachot.
Un mois plus tard, vers le milieu de juin, Dent-de-Loup amaigri, harassé, épuisé, rentrait au village agnier, où l'on n'attendait rien moins que son retour.
Comment l'Iroquois était-il parvenu, seul et sans armes, à rejoindre ses frères au milieu des périls sans nombre que lui suscitait sans cesse le dangereux voisinage des blancs?
Le premier soin de Dent-de-Loup, lorsqu'il se trouva dans les bois et à l'abri de toute poursuite immédiate, fut de se confectionner un arc et des flèches, à l'aide du couteau que lui avait procuré Jean Boisdon. La corde était toute trouvée, car le prévoyant sauvage l'avait tirée de son grabat dont il avait mis, durant le dernier jour de sa captivité, les meilleurs fils à profit.
Ces armes primitives l'avaient empêché de mourir de faim dans sa longue marche à travers les forêts. Un orignal qu'il surprenait se désaltérant au bord d'un lac, une perdrix que son trait allait chercher sous la feuillée, un lièvre que sa flèche arrêtait sur le bord d'un terrier, tels étaient les aliments dont il soutenait son aventureuse existence.
C'est ainsi qu'après maintes fatigues, après maintes angoisses causées par la possibilité de retomber entre les mains de ses ennemis, le Chat-Rusé revit les bords aimés de la rivière Mohawk.
Mais de cruelles déceptions l'attendaient dans sa bourgade. D'abord le prestige d'invincibilité attaché à son passé venait de subir un rude échec, par suite de sa défaite et de sa captivité récentes; ensuite, comme on l'avait cru mort, un autre chef avait été élu durant son absence. Dent-de-Loup trouva donc fort peu de sympathie à son retour, et vit aussitôt dans son remplaçant un homme fort jaloux du titre qu'on lui avait conféré. Ce que voyant, le Chat-Rusé se tint à l'écart et rendit dédain pour froideur.
Cependant les colons anglais, qui s'occupaient alors activement de leur expédition contre le Canada, avaient gagné l'alliance des cantons iroquois. Déjà le Connecticut et la Nouvelle-York avaient obtenu des Agniers, des Sokoquis et des Loups la promesse de se joindre aux deux mille hommes de troupes que ces deux États dirigeaient par le lac Champlain contre la Nouvelle-France.
Nous avons vu, dans le premier chapitre, le résultat de ce projet avorté; il n'est donc nullement besoin de s'y arrêter ici. Disons seulement que Dent-de-Loup, dont le ressentiment contre les Français augmentait en raison du mauvais accueil qu'il recevait des siens, rêvait dans l'ombre à de cruels projets de vengeance. Mais bien que sa haine fût vouée à tous les habitants du Canada, elle s'attaquait de préférence à ceux qui l'avaient vaincu et fait captif, c'est-à-dire aux Québecquois, qui composaient en partie l'expédition de Schenectady.
Aussi, dès qu'il apprit que l'on armait une flotte à Boston pour s'emparer de Québec, rumina-t-il un projet qu'il s'empressa de mettre à exécution.
Quelques heures lui suffirent pour préparer ses armes, et, trois jours après son arrivée, Dent-de-Loup ressortait de son village d'un pas leste et fier comme au temps d'autrefois.
--Où va donc mon frère Dent-de-Loup? lui demanda le chef qui l'avait supplanté.
Dent-de-Loup lui lança un regard chargé de mépris, et, lui montrant son costume et ses armes:
--Mon frère a-t-il des yeux pour ne point voir? dit-il en passant outre.
Quelques jours après, un Iroquois de haute taille secouait la poussière de ses mocassins aux portes de Boston.
--Je veux voir un des chefs blancs qui vont porter la guerre au Canada sur leurs grands canots, dit-il en mauvais anglais au premier passant qu'il rencontra.
Celui auquel il s'adressait était un soldat nouvellement enrôlé pour l'expédition de Québec. Il conduisit le sauvage chez le lieutenant qui l'avait engagé dans sa compagnie; car il était plus facile au lieutenant qu'au soldat de présenter l'Iroquois aux officiers supérieurs.
--Qu'attends-tu de nous? demanda l'officier au sauvage.
--Je veux me venger des faces pâles de là-bas.
L'homme blanc envisagea l'homme rouge qui, de son côté, riva ses yeux sur ceux de son interlocuteur. Une lueur de satisfaction passa sur la figure du blanc, qui se dit: "J'ai mon homme."
--Je suis moi-même un des chefs que tu veux voir, dit-il au sauvage. Consens-tu à venir combattre avec moi?
L'Iroquois parut content aussi de la première impression que lui avait causée l'autre. Aussi s'empressa-t-il d'accepter sa proposition.
Ces deux hommes avaient deviné leur valeur respective au premier coup d'œil.
L'un se nommait Dent-de-Loup; l'autre était le lieutenant John Harthing.
CHAPITRE IV
L'ESPION
Que l'on veuille bien nous permettre de placer ici, avant de suivre Dent-de-Loup dans son expédition nocturne à Québec, le court exposé des causes qui amenèrent contre le Canada l'attaque de 1690. Car il est bien temps d'expliquer comment une flotte anglaise se trouvait mouillée au pied de l'île d'Orléans le quatorzième jour d'octobre de cette même année.
Par suite de l'accession de l'Angleterre à la ligue d'Augsbourg contre Louis XIV, la Nouvelle-France allait avoir à lutter contre les colonies anglaises. On se battait là-bas, dans la mère patrie, il fallait conséquemment s'entr'égorger de ce côté-ci de l'Atlantique; rien de plus logique alors. Tel fut pourtant le premier mobile de ces luttes si fréquentes qui désolèrent, dès leur naissance, les colonies anglaises et françaises de notre continent.
Mais comme le parti victorieux finissait naturellement par y trouver son profit, ces querelles entre les parents de la vieille Europe dégénéraient en personnalités chez leurs remuants enfants d'Amérique. Ils ne se battaient plus, en fin de compte, pour le bon plaisir de leurs auteurs, mais bien plutôt pour faire tort à leurs voisins et empiéter sur les possessions ennemies.
Voilà le second et plus proche motif de ces guerres incessantes, motif qui n'était pourtant qu'une conséquence de l'autre.
En 1689, la guerre étant donc résolue entre la France et son antique rivale de l'autre côté de la Manche, les colons anglais et français du nouveau monde se mirent aussitôt à dérouiller leurs vieux mousquets et à fourbir leurs épées de combat.
Cette fois-ci, les Canadiens voulurent être agresseurs et prévenir leurs ombrageux voisins, en portant la guerre au sein même du territoire ennemi. "Leur premier plan, dit M. Garneau, était de l'assaillir à la fois à la baie d'Hudson, dans la Nouvelle-York et sur différents points des frontières septentrionales."
Le premier coup fut en effet porté dans la baie d'Hudson, que d'Iberville rendit à la France par de glorieux combats qui n'étaient cependant que les préludes de ses futures victoires.
Mais le projet de M. de Callières, qui consistait à attaquer la Nouvelle-York et par terre et par mer, bien qu'agréé d'abord, ne reçut ensuite aucune exécution. Car on intima aux colons français l'ordre de se borner à la défensive, vu qu'on avait assez à faire en France et qu'il était impossible, disait-on, de leur venir en aide d'une manière efficace. Il fallut donc abandonner ce projet qui souriait tant à M. de Callières et à M. de Frontenac.
Ce dernier gouverneur, voyant la colonie livrée à ses propres ressources, ne voulut cependant pas renoncer complètement à ses desseins; et, dans l'hiver de 1689-90, il organisa, coup sur coup, les trois expéditions de Schenectady, de Salmon-Falls et de Casco. On sait qu'elles furent toutes trois couronnées de succès, la première surtout, qui produisit une terrible sensation dans la Nouvelle-York.
Ces divers avantages commençaient à alarmer sérieusement les ennemis; aussi nommèrent-ils, dans le mois de mai de l'année 1690, des députés qui se réunirent pour la première fois à New-York sous le nom de "congrès."
L'envahissement du Canada par terre et par mer y fut décidé. Winthrop, à la tête de trois mille cinq cents colons et Iroquois, devait pénétrer chez nous par le lac Champlain, tandis que le chevalier Phipps était chargé, à l'aide d'une flotte dont on lui donnait le commandement, de conquérir l'Acadie et Québec.
C'était presque un plagiat du plan de M. de Callières.
Nous avons dit comment le corps d'armée commandé par Winthrop se dispersa tout à coup, avant même d'avoir touché notre sol. Quant à l'expédition de Phipps, ce récit fera voir combien peu ses auteurs en retirèrent de gloire et de profit.