DE BIENVILLE (continued 3)
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Mais la précipitation et l'inconséquence de l'amiral, ainsi que la vigoureuse résistance que rencontra Whalley, mirent ces projets à néant.
M. de Frontenac n'avait pas le dessein d'empêcher l'ennemi de prendre position sur terre. Il n'était décidé qu'à inquiéter, par quelque escarmouche, le débarquement des troupes anglaises pour les engager à se transporter de ce côté-ci de la rivière Saint-Charles, où il aurait donné contre elles avec ses forces, alors que la marée haute eût enlevé toute chance de fuite aux ennemis. De la sorte, ceux qui auraient échappé aux balles françaises n'auraient guère pu se préserver d'un bain forcé non moins dangereux.
Aussi le gouverneur n'envoya-t-il à leur rencontre, lorsqu'ils prirent pied à la Canardière, le 18 octobre, que trois cents hommes choisis parmi les troupes de Montréal et commandés par M. de Longueuil.
Du côté de Beauport, M. Juchereau de Saint-Denis, le seigneur du lieu, devait inquiéter les Anglais avec les soixante miliciens, ses censitaires, que, malgré son grand âge, il dirigeait en personne.
Nous verrons bientôt comment le major Whalley fut reçu avec ces quinze cents hommes par les trois cent soixante Canadiens. Suivons pour le moment cinq gros vaisseaux anglais, qui, l'amiral en tête, s'avancent formidables vers la ville.
Il pouvait être deux heures de l'après-midi lorsqu'ils jetèrent l'ancre pour s'embosser devant Québec.
Suivirent quelques minutes, employées à carguer les voiles. Et, soudain, d'innombrables éclairs jaillirent des sabords, comme autant de longs serpents de feu.
Au même instant, nos remparts et nos quais se couvrirent à leur tour de flamme et de fumée, tandis que de formidables détonations s'entre-choquaient dans l'air qu'elles faisaient vibrer d'un fracas terrible.
Alors une scène splendide anima la ville et la vallée de la rivière Saint-Charles.
C'était par une de ces belles journées d'automne où la saison du vent et de la pluie semble suspendre ses rigueurs comme pour nous faire souvenir de l'été qui n'est plus, et nous permettre d'oublier un moment les jours froids et sombres trop prompts à paraître.
Le ciel était pur et bleu, à l'exception d'une teinte purpurine et vineuse qui frangeait l'horizon sur la cime des monts lointains.
Les arbres qui ombrageaient encore à cette époque la vallée de la rivière Saint-Charles, exhibaient mille nuances variées jusqu'aux montagnes, que l'éloignement teignait d'un bleu pâle.
Partout, dans la vallée comme sur les monts, les feuilles des arbres, dont la sève était figée, se desséchaient sous les étreintes du froid et sous l'action des pluies d'automne.
Sur certains arbres du vallon, elles se paraient d'un rouge feu tranchant sur les tons plus pâles qui en doraient d'autres. Sur le plus grand nombre, elles n'avaient qu'une teinte jaune clair. Enfin, on voyait encore, çà et là, quelques rameaux conserver un reste de verdure.
Mais pour contraster avec ce riche deuil de la nature, ce n'était partout que bruit et mouvement.
Dans les intervalles de chaque décharge d'artillerie, on entendait au loin crépiter la fusillade; car tandis que les vaisseaux de Phipps jetaient l'ancre devant la ville, les troupes commandées par Whalley et portées sur une multitude de bateaux et de chaloupes, forçaient de rames vers la terre, où elles paraissaient être chaudement reçues. Ce bruit distant de mousqueterie se confondait avec les détonations plus bruyantes du canon, roulant de roche en roche, de vallon en vallon, pour aller se perdre enfin dans les lointaines Laurentides comme le grondement d'un tonnerre décroissant.
Enfin, on entendait de temps à autre, au-dessus de la ville, le sifflement des boulets anglais, qui se frayaient dans l'air un bruyant passage.
Mais si l'on voit notre artillerie faire du dégât sur la flotte ennemie, il n'en faut pas conclure que les effets de la sienne soient aussi dommageables à la place assiégée. Bien au contraire, jamais ville bombardée ne souffrit moins du boulet. A peine y eut-il quelques hommes blessés, dont un seul mourut. Ce dernier était un écolier; il fut atteint par un boulet qui le frappa après avoir ricoché sur le clocher de la cathédrale.
La Hontan rapporte que pendant tout le bombardement, qui dura la plus grande partie de l'après-midi du 18 octobre pour recommencer le matin et finir le soir du 19, c'est à peine si les projectiles ennemis firent pour cinq à six pistoles de dommage aux maisons.
Et pourtant, il devait pleuvoir des boulets par toute la ville, puisque la sœur Juchereau de Saint-Ignace raconte, dans l'Histoire de l'Hôtel-Dieu, qu'il en tomba tellement sur le terrain des révérendes mères, que celles-ci "en firent tenir jusqu'à vingt-six en un jour à ceux qui avaient soin des batteries, pour les renvoyer aux Anglais."
Aux Ursulines, un boulet rompit la fenêtre et le volet d'un dortoir et vint, sans respect pour cet inviolable asile, tomber au pied du lit d'une jeune pensionnaire. Un autre projectile, non moins impudent, souleva puis emporta gaillardement le coin du tablier de l'une des sœurs. "Quantité d'autres boulets," dit la narratrice des annales de la communauté, "sont tombés dans nos cours, jardins et parcs; mais, par la grâce et protection de Dieu, personne n'en a été blessé; nous en avons été quittes pour la peur."
Le fait suivant, rapporté dans l'Histoire de l'Hôtel-Dieu, explique, jusqu'à un certain point, l'inhabileté singulière des artilleurs anglais. Il paraît que ces derniers, ayant aperçu le tableau de la Sainte-Famille suspendu au clocher de la cathédrale, interrogèrent encore leurs prisonnières à cet égard. Celles-ci leur répondirent que ce n'était sans doute qu'un pieux talisman que les fervents catholiques de la ville avaient placé là pour la protection de leurs personnes et de leurs demeures.
Les susceptibilités religieuses des marins et des soldats protestants qui montaient la flotte anglaise, s'irritèrent de ce que nos frères dissidents ont toujours appelé une grossière superstition. Et le tableau servit de but à leurs projectiles. Mais en vain ces nouveaux iconoclastes pointèrent leurs pièces avec le plus grand soin et tirèrent un grand nombre de coups sur le cadre, aucun projectile n'atteignit son but. Cela fit que tous leurs boulets qui prirent cette direction élevée passèrent par-dessus la ville, et allèrent s'enfouir inoffensifs dans le terrain alors inoccupé de nos faubourgs.
Tandis que les ennemis perdent leur temps et leurs munitions de la sorte, nos artilleurs canadiens, loin de tirer comme eux leur poudre aux moineaux, pointent en plein bois sur les flancs rebondis des vaisseaux anglais.
Les deux batteries servies par MM. de Maricourt et de Sainte-Hélène font surtout des merveilles.
--Allons! courage, enfants, dit le capitaine de Maricourt à ses hommes pour les animer. Chargez vite, mais sans précipitation.
--Ayez pas peur, mon capitaine, lui répond un vieux marin, nous allons lui pratiquer une si grande gueule à ce gredin de vaisseau amiral, qu'il ira bientôt boire à la grande tasse.
Maricourt de rire, et se tournant vers son frère:
--Bien tiré, Bienville! dit-il à ce dernier, qui était chargé, avec Louis d'Orsy, du commandement des deux autres canons de la batterie.
Puis revenant à ses propres pièces:
--Chargez!... Pointez!... Feu! crie-t-il.
Sans relâche l'airain hurle, bondit et tonne en vomissant soufre et mitraille.
Cet ouragan de fer et de flamme dura sans discontinuer jusqu'au soir; mais quand l'obscurité ne permit plus de bien pointer les pièces, on cessa le feu des deux côtés.
Il n'y a pas à douter que, s'il eût été donné à Maricourt d'arrêter la marche du soleil à l'instar de Josué, il se fût trouvé le plus heureux des hommes. Mais l'amiral Phipps en eût été bien marri; car ses vaisseaux faisaient eau de partout, troués qu'ils étaient en maints endroits dans leurs œuvres vives.
Il pouvait être huit heures, lorsque le dernier écho de la dernière détonation s'éteignit au loin dans l'ombre crépusculaire qui déjà couvrait la plaine et les montagnes.
Bientôt vint la nuit silencieuse et sereine. Groupés alors autour de leurs pièces, les artilleurs français voulurent compter leurs pertes; mais pas un soldat ne manquait à l'appel.
En attendant qu'on les vînt relever du service, les officiers et les soldats causaient entre eux.
Assis à terre, auprès des canons, les artilleurs de Maricourt, le brûle-gueule aux lèvres, fument en échangeant des quolibets sur la maladresse montrée par les Anglais.
Mais ils ne parlent qu'à voix basse, vu que les vaisseaux ennemis ne sont pas loin de terre et que le canon rapproche singulièrement les distances. Bien que la nuit soit froide, on ne leur a point permis d'allumer de feu, de peur que l'ennemi ne s'en serve comme d'un point de mire. Aussi sont-ils tous plongés dans une obscurité tempérée seulement par la lumière des étoiles, et ne présentent-ils tous au regard que des groupes indécis et se mouvant dans l'ombre. Parfois cependant, le feu de quelque fourneau de pipe, venant à percer la cendre du tabac embrasé, jette une lueur fugitive sur la mâle figure de l'un des fumeurs.
MM. de Maricourt, de Bienville et d'Orsy, appuyés tous trois sur un affût de canon, devisent à voix basse.
--Il y a maintenant une couple d'heures que la mousqueterie a cessé là-bas, dit Maricourt.
--Oui, répond d'Orsy; mais le silence régnant partout depuis, il est difficile de conjecturer si l'ennemi a pris position sur terre ou s'il a été forcé de se rembarquer.
--Regardez donc, interrompt Bienville dont les yeux sont fixés depuis quelques moments dans la direction de la rivière Saint-Charles. Ne sont-ce pas des feux de bivouac qu'on allume là-bas, sur les hauteurs de la Canardière, et à mi-chemin entre Beauport et la ville?
--Eh! vive Dieu! tu as raison, Bienville, répond d'Orsy.
En effet, plusieurs feux rapprochés les uns des autres, semblaient jaillir successivement des hauteurs de la Canardière; et de dix qu'ils étaient tout d'abord, il y en eut bientôt vingt, cinquante, puis enfin cent et plus.
En ce moment, un roulement de tambours, d'abord éloigné, mais se rapprochant de plus en plus, frappe l'oreille des officiers.
Le roulement des tambours se rapprochant de plus en plus, on put distinguer bientôt un air sémillant joué par quelques fifres qui les accompagnaient en jetant leurs rires aigus au vent du soir.
Dix minutes plus tard, un canonnier que M. de Maricourt avait placé en sentinelle à quelques pas des pièces, entendant quelqu'un s'engager sur le quai, arma le mousquet qu'il portait et dont la mèche brûlait lentement entre les dents du serpentin.
Il épaula son arme et cria:
--Qui vive!
--France et Bras-de-Fer.
La réponse de l'arrivant excita l'hilarité générale; mais, comme son nom n'avait aucun rapport avec le mot d'ordre, le capitaine dut aller au-devant du nouveau venu pour le reconnaître d'une manière plus officielle.
--Qui va là? demanda-t-il à l'arrivant, que le mousquet de la sentinelle tenait toujours à distance respectueuse.
--C'est moi, Pierre Bras-de-Fer, mon capitaine, répondit l'autre.
--Avance à l'ordre, Pierre Bras-de-Fer, reprit Maricourt.
Le factionnaire releva son mousquet, et une espèce de géant se rapprocha du capitaine en deux enjambées.
--D'où viens-tu donc, à pareille heure? lui demanda l'officier.
--Du feu, mon capitaine. J'ai à peine eu le temps d'arrêter une minute chez Boisdon, pour me glisser une petite larme dans le gosier, que j'avais aussi sec que de l'amadou d'un an. C'est que, voyez-vous, mon capitaine, on en a mangé de la poussière aujourd'hui, sans compter le reste. Je vous assure qu'on s'est joliment escrimé là-bas; joint à cela que...
--C'est bon! c'est bon! bavard, interrompit M. de Maricourt. Mais il n'est rien arrivé de fâcheux à mon frère M. de Longueuil?
--Non, Dieu merci. Mais ce pauvre M. de Clermont!...
--Comment! qu'entends-tu dire? s'écrièrent à la fois tous ceux qui étaient présents.
--Atteint d'une balle et mort à mon côté!
--Mort! répétèrent les assistants sur tous les tons d'une émotion douloureuse.
Tandis que cette nouvelle attriste tous les auditeurs, donnons quelques détails sur Bras-de-Fer, et les motifs qui lui ont fait quitter sa compagnie durant la journée.
Pierre Martel, surnommé Bras-de-Fer, avait trente-cinq ans, six pieds de haut, un physique assez agréable, avec une langue des mieux pendues. Sa figure sympathique et placide annonçait plutôt la bonté que toute autre chose. Aussi les malins disaient-ils, mais bien bas, que Pierre était plus fort des bras que de la tête; ce qui n'empêchait pourtant pas qu'il eût, lors d'une rencontre avec les Iroquois, reçu en plein crâne un coup violent de tomahawk, lequel avait rebondi et glissé sur l'os, ne laissant d'autre marque de son passage qu'une grande balafre qui descendait, en séparant les chairs, jusqu'à l'œil gauche. Voilà probablement ce qu'aurait répondu Pierre à celui qui aurait osé lui laisser entrevoir la différence qui pouvait exister entre la force de sa tête et celle de son bras.
Car notre homme ne se fâchait pas aisément. La colère était si profondément enfouie dans ce robuste corps, qu'il fallait du temps, voire même de la patience, pour l'en faire sortir. Mais une fois irrité, il était terrible. On ne se souvenait de l'avoir vu fâché qu'en deux occasions seulement, et voici ce qui s'en était suivi.
Il labourait un jour certain champ pierreux et accidenté, avec deux bœufs dont l'un traînait la charrue pour la première fois. Ce dernier, dont la jeunesse et l'ardeur s'alliaient mal avec la marche lente et grave de son vieux compagnon, était toujours hors de la voie, marchant lorsqu'il fallait arrêter ou s'arrêtant quand il aurait dû avancer. Pendant tout le jour, Pierre l'avait plus ou moins contenu au moyen de l'aiguillon, sans qu'aucun mouvement de colère démentît sa patience. Mais l'animal récalcitrant ayant, sur le soir, cassé tout à coup le joug qui le retenait à la charrue, Pierre finit par s'impatienter, et, de sa main gauche, le saisissant par une corne, il lui asséna de la droite le plus formidable coup de poing qui ait jamais broyé le front d'un taureau. L'animal tomba mourant aux pieds du jeune homme, étonné seulement d'avoir mis un tel emportement dans sa correction. C'est alors qu'on lui donna le surnom de Bras-de-Fer.
Six ans après, lors d'une course à travers les forêts, Pierre, devenu coureur des bois, fut fait prisonnier avec son jeune frère, par dix Iroquois qui rôdaient dans les environs du lac Saint-Pierre, près duquel ils chassaient tous deux. Sur le soir, les sauvages lièrent leurs captifs à des poteaux de chêne solidement plantés en terre; et, jugeant que Pierre, le plus robuste des deux, souffrirait plus longtemps la torture, ils le gardèrent comme pour le dessert. Commençant par son frère, l'un des sauvages s'avança vers ce dernier avec une hache rougie au feu et la lui appliqua tranquillement sur la poitrine mise à nue.
--Quarante mille tripes de démons! s'écrie Pierre qui ploie son corps en deux, et, le relevant d'un puissant effort, arrache de terre le poteau qui le retient et rompt les liens dont il est garrotté. Saisissant le pieu, il en assomme quatre sauvages sur place en autant de tours de main. Tandis que les autres Iroquois épouvantés croient sans doute avoir affaire à quelque manitou redoutable, Pierre rend son frère à la liberté et reprend le chemin du pays.
Il y demeura jusqu'à l'âge de vingt-six ans, partageant quelquefois les jeux et souvent les escapades des fils aînés de M. LeMoyne, ou berçant sur ses genoux les plus jeunes, à mesure qu'ils arrivaient. Dame! était-il fier aussi, de dire à quiconque voulait l'entendre, qu'il avait couru les bois avec MM. d'Iberville, de Sainte-Hélène et de Maricourt, à l'insu de leurs parents, alors qu'ils étaient trop jeunes encore pour le faire sans un danger inutile. Les larmes lui venaient aux yeux quand il ajoutait qu'il avait maintes fois endormi dans ses bras François de Bienville enfant, en lui chantant une ballade des temps passés.
Au sortir de chez M. LeMoyne, Pierre se fit coureur des bois, par goût d'abord, ensuite par nécessité. Pendant huit ans, il battit les immenses forêts du Canada, des colonies anglaises et de la Lousiane, tantôt chassant, guerroyant, bivouaquant ou dormant sous un ouigouam ami, tantôt poursuivi, traqué, serré de près par les Iroquois, qui le connaissaient tous à la justesse de son coup de feu et à la force musculaire de ses bras puissants.
Un des premiers à s'enrôler l'année suivante, il obtint de servir dans la compagnie de la marine dont M. de Maricourt était capitaine et Bienville enseigne.
Vrai type de ces bons serviteurs d'un temps qui n'est plus, Pierre avait voué un attachement sans bornes à ses maîtres, et ne se sentait heureux qu'autant qu'il les pouvait partout suivre et servir.
Voici maintenant par quelle circonstance il était absent de son poste dans l'après-midi du 18 et qu'il avait assisté à l'engagement qui eut lieu à la Canardière entre les Canadiens et les Anglais.
M. de Frontenac, voulant garder près de lui les Québecquois pour la défense de la place, envoya, comme nous l'avons déjà vu, M. de Longueuil et trois cents hommes de Montréal à la rencontre du major Whalley. Mais comme aucun des premiers ne connaissait la Canardière, ni les abords de la ville, le gouverneur fit demander à M. de Maricourt de vouloir bien lui envoyer Bras-de-Fer, natif de l'endroit, pour guider M. de Longueuil et ses gens; ordre auquel Pierre Martel s'était aussitôt rendu.
--Allons! Pierre, dit M. de Maricourt en essuyant du revers de la main une larme brûlante que la fatale nouvelle de la mort du chevalier de Clermont avait fait rouler sur sa joue, dis-nous comment il est tombé, et ce qui s'est passé là-bas cette après-midi.
--Bien volontiers, mon capitaine; mais j'éprouve le besoin de fumer une touche, et si ça vous est égal...
--C'est bon! fais vite et commence.
Vingt bras se tendirent vers Pierre Martel, qui, après avoir allumé son brûle-gueule, s'assit sur l'affût d'un canon et fit à ses auditeurs attentifs le récit qui va suivre.
--C'est bon! répond M. de Longueuil à Jacquot. Mais dis à ton capitaine qu'il laisse les ennemis gagner de mon côté, vu que j'ai cinq fois plus d'hommes que lui.
--Monsieur! mon capitaine n'a pas peur, répond effrontément ce satané Jacquot, et si l'Anglais vient de notre bord, laissez-nous faire; le temps des prunes est passé, mais on lui fera manger des noyaux tout de même.
--Allons, décampe, lui dit en riant M. de Longueuil après lui avoir tiré l'oreille. Jacquot fait la grimace du côté de l'Anglais et disparaît comme un renard à travers le fourré.
Il n'y a pas une demi-heure que nous sommes à l'affût, quand cinquante chaloupes remplies d'Anglais nagent vers la terre. Mais la mer a baissé, et il leur faut débarquer à quelques arpents du rivage, hors de la portée de nos mousquets.
--Oh! quel dommage que la lisière du bois soit si loin d'eux! murmure notre commandant, qui m'a fait placer à côté de lui pour profiter de ma connaissance des lieux.
--Attention! enfants, nous dit à demi-voix notre commandant. Visez bien chacun votre homme. En joue! Feu! Brrrrr, près de quatre cents balles, car les hommes de M. Juchereau ont fait feu avec nous, sortent en sifflant du milieu des broussailles et tapent au beau milieu des hérétiques, dont cinquante au moins mordent la poussière.
Mais les Anglais semblent se remettre un peu et font feu sur nous, c'est-à-dire au-dessus; car ils tirent à hauteur d'homme, et nous sommes tous couchés à plat ventre. Bien visé! fameux! mes mignons! que je leur dis. Puis, apercevant un petit officier dont les cheveux sont rouges comme l'habit qu'il porte, je lui envoie une dragée dans sa vilaine boule. Vlan! le voilà les jambes en l'air. Eh! c'est comme ça qu'on tire, mes amours! que je leur redis, en donnant à gober une autre balle à la gueule de mon mousquet qui a faim de tuer.
Les Anglais, qui voient que le feu est moins nourri du côté de M. Juchereau, s'élancent au pas de course dans cette direction.
--Debout, enfants! s'écrie notre capitaine; suivons-les et feu sur eux!
Alors, on se disperse en tirailleurs, et, cachés, qui derrière un arbre, qui à l'abri d'un rocher, on fait descendre sa garde à plus d'un habit rouge.
J'avertis plusieurs fois M. de Clermont, qui nous avait suivis comme volontaire, de ne pas trop s'exposer, et de se cacher derrière un arbre ou une butte pour tirer plus sûrement et sans danger. Mais l'imprudent jeune homme ne m'écoute point; aussi reçoit-il une balle qu'un damné Iroquois--ah! si jamais je le rencontre, ce particulier-là!...--lui envoie en pleine poitrine; puis il vient tomber dans mes bras en me disant d'une voix à faire pleurer: "Mes adieux à mon père... à Bienville... à d'Orsy..." Et il meurt. Je le charge sur mon dos et l'emporte au travers du bois avec moi.
Quand je rejoignis les autres, une balle venait de casser le bras au seigneur Juchereau. Mais le vieux capitaine, qui est aussi brave que l'épée du roi, n'a pas voulu quitter son poste; et il a continué de commander ses hommes, tandis que son bras droit pendait sans vie à son côté.
On s'est ainsi battu jusqu'à six heures, fusillant l'Anglais qui n'osait s'engager dans les bois à notre poursuite. Alors un corps de troupe, envoyé par le gouverneur, est venu appuyer notre retraite, qui s'est faite en combattant toujours; car les ennemis, qui cherchaient sans doute un lieu de campement, ne se sont arrêtés qu'à la ferme où vous voyez leurs feux.
Après avoir retraversé la rivière Saint-Charles, je fis un brancard et j'emportai, avec mes camarades, le corps de M. de Clermont jusqu'à l'Hôtel-Dieu, où nous l'avons laissé pour y être enterré.
--Combien d'hommes avez-vous perdus? demanda M. de Maricourt, après un assez long silence.
--Connaît-on les pertes de l'ennemi?
On entendit en ce moment le bruit des pas d'une patrouille qui s'avançait vers le quai. On échangea le mot d'ordre, et il se trouva que les arrivants étaient chargés d'apporter des vivres à la compagnie. M. de Frontenac envoyait aussi un officier pour commander le poste durant l'absence des chefs laissés libres d'aller prendre quelques heures de repos.
Bienville qui, tout le jour, avait conçu mille inquiétudes au sujet de Marie-Louise, reprit avec empressement, mais seul, le chemin de la haute ville. Car MM. de Maricourt et d'Orsy restaient quelques instants de plus sur le quai pour présider au partage des rations et donner leurs instructions à l'officier chargé de les remplacer.
De noirs pressentiments serraient le cœur de François; il lui semblait qu'un malheur menaçait sa fiancée. La lettre de John Harthing n'était pas de nature à rassurer Bienville. Aussi se dirigea-t-il en grande hâte vers la demeure de Louis d'Orsy.
CHAPITRE X
NUIT TERRIBLE.
Un peu avant l'heure où Bras-de-Fer faisait son apparition sur la plate-forme défendue par la batterie de Sainte-Hélène, Harthing, qui était attaché à l'expédition de terre, se présentait devant le major Whalley, son commandant.
Ce dernier avait établi son camp à peu près à un mille en deçà de l'endroit où ses troupes étaient débarquées, et à un demi-mille au nord de la rivière Saint-Charles. Afin de pouvoir surveiller les mouvements de la flotte et d'assurer au besoin sa retraite, le major avait fait placer, durant la nuit, un tiers de ses troupes au lieu même du débarquement. Son quartier général occupait une ferme, où les soldats purent se mettre à l'abri dans les quelques bâtiments qui s'y trouvaient.
Lorsque John Harthing parut devant son chef, celui-ci, installé dans la meilleure pièce de la ferme, causait avec quelques officiers. Voyant que son lieutenant désirait lui parler et qu'il restait à l'écart, Whalley le rejoignit et, l'entraînant à quelques pas du groupe d'officiers qui composaient son état-major:
--Eh bien! monsieur Harthing, avez-vous des renseignements à me donner, lui demanda-t-il?
--Non, monsieur, répondit l'autre. Mais si vous voulez me donner congé ce soir, peut-être réussirai-je mieux aujourd'hui que Dent-de-Loup hier.
On se souvient que le lieutenant avait fait tolérer la présence du sauvage sur la flotte, sous prétexte que ce fidèle allié offrait à s'introduire dans la ville pour y découvrir un endroit faible par où l'on pourrait y pénétrer par surprise.
Aussi lui avait-il d'abord été facile de rendre plausibles aux yeux de ses chefs, la première reconnaissance de Dent-de-Loup et l'expédition de la veille, où celui-ci avait donné à Boisdon la lettre remise par ce dernier à Louis d'Orsy.
Mais, comme on le peut bien croire, ces démarches n'ayant pas beaucoup profité à l'utilité générale des assiégeants, vu que Harting ne donnait sur ces deux tentatives que d'évasives réponses, les chefs de l'expédition retirèrent aussitôt leur confiance à ces vaines sorties nocturnes. Aussi Whalley répondit-il froidement à son lieutenant:
--D'après le résultat de vos premières tentatives, il est difficile, monsieur, d'augurer mieux d'une nouvelle. Cependant je veux bien vous laisser libre de faire un dernier effort; mais si la réussite ne vient pas cette fois à votre aide, il me faudra vous empêcher d'exposer inutilement votre vie.
--Aussi est-ce bien mon intention, monsieur, de vous demander congé seulement pour ce soir. Mais, vous plairait-il de me donner le mot de passe, afin de ne pas être retardé par nos sentinelles?
--Le mot d'ordre est: "Prenez garde," dit Whalley qui regarda froidement Harthing.
Celui-ci ne put supporter ce coup d'œil inquisiteur, et après avoir salué profondément, il sortit.
A peine eut-il franchi le seuil et refermé la porte de l'habitation, qu'un homme surgit devant lui: c'était Dent-de-Loup.
Le lieutenant s'attendait à cette apparition, car il dit au sauvage:
--C'est bien! suis-moi.
L'autre, qui portait un petit baril sous son bras gauche, emboîta le pas derrière Harthing.
Ils marchèrent ainsi pendant un quart d'heure, sans rien dire autre chose qu'une courte réponse au qui-vive des sentinelles. Lorsqu'ils eurent laissé derrière eux le dernier factionnaire, placé en enfant perdu à quelque distance du camp, Dent-de-Loup prit le premier la parole.
--Et pourquoi ne m'en souviendrais-je pas?
--Parce qu'il semble au chef qu'il est plutôt l'esclave que l'allié de son frère au visage pâle.
Harthing se mordit les lèvres. Bien que ce fût la première fois que Dent-de-Loup se plaignît du rôle passif que son allié lui avait fait jouer jusqu'alors, il importait beaucoup aux projets du lieutenant que le chef ne se révoltât point au moment où l'Anglais croyait prévoir le succès de ses intrigues. Aussi, maîtrisant l'inquiétude que la brusque sortie de l'Agnier suscitait en lui, répliqua-t-il d'une voix calme:
--Mon frère croit-il, par hasard, que je veuille le tromper?
Le Chat-Rusé ne répondit pas.
--Alors, fit Harthing en s'arrêtant, le chef est libre d'abandonner un ami, s'il est le jouet d'un tel soupçon.
--Les hommes blancs sont prompts comme la balle de leurs mousquets, dit le sauvage. Non, le désir du chef n'est pas de trahir un frère avec lequel il a fumé le calumet du conseil. Mais il voudrait bien savoir s'il pourra travailler bientôt à l'accomplissement de ses propres projets; ce dont son frère blanc a su le détourner jusqu'à ce jour.
Harthing, craignant de se fermer tout accès dans la ville, avait en effet défendu jusqu'alors à Dent-de-Loup de donner cours à ses idées de vengeance.
--Si j'ai jusqu'à présent agi de la sorte, répondit Harthing refoulant en lui toute la mauvaise humeur que lui causaient les trop justes plaintes de l'Iroquois, c'est que j'ai voulu rendre plus sûre la vengeance que nous désirons exercer tous deux sur nos ennemis.
--Le pauvre homme des bois ne saurait comprendre ces belles paroles.
--Eh bien! que mon frère écoute et il se convaincra de ma sincérité à son égard. N'est-ce pas bien commencer à se venger des Français que d'enlever la jeune fille pâle? N'y a-t-il pas deux hommes qui pleureront des larmes de sang lorsque la jeune fille aura disparu? Sans compter qu'elle-même......
Dent-de-Loup sembla convenir tacitement de cette assertion; car il se rapprocha du lieutenant et parut attendre avec le plus vif intérêt ce que celui-ci allait ajouter.
--Mais pour faire réussir ce premier plan, continua l'Anglais satisfait d'un tel avantage, il faut retarder un peu l'exécution des autres. Car si tu avais tué d'abord quelques Français, nous ne pourrions maintenant nous introduire dans la place; et pour un ou deux ennemis que tu aurais occis, au grand risque de ta propre vie, il nous devenait impossible d'empoisonner les jours de ceux qui vont bientôt ressentir les effets de notre colère. Or ces derniers souffriront plus et pendant plus longtemps de la catastrophe qui les va frapper par notre main, que les quelques malheureux que tu aurais massacrés et dont la peine se serait terminée avec la mort.
--Le manitou de la vengeance parle par ta bouche, repartit l'Agnier convaincu.
--Mais une fois la jeune fille enlevée, dit Harthing en terminant, je jure à mon frère, sur les mânes sacrés de mes aïeux, que, loin d'arrêter le couteau du chef sur le cœur d'un ennemi, je l'aiderai moi-même à l'y enfoncer plus profondément encore!
Le serment fait par Harthing et que les sauvages ont toujours regardé comme inviolable, rendit toute confiance à Dent-de-Loup. Il tendit à l'Anglais sa main et dit:
--Le cœur du visage pâle est franc comme ses paroles et ces dernières sont une douce musique aux oreilles du chef. Mais allons, et réparons le temps perdu.
Harthing ne demandait pas mieux et il s'efforça de suivre de près le sauvage, qui se dirigeait déjà d'un pas rapide vers la grève de la rivière Saint-Charles. Les épais mocassins qui chaussaient leurs pieds étouffaient le bruit de leurs pas et diminuaient de beaucoup le danger où ils étaient d'être entendus de quelque rôdeur ennemi.
Ils atteignirent la rivière en dix minutes de marche.
Là, Dent-de-Loup s'orienta et se mit à ramper comme un reptile vers un rocher situé à cinquante pas de distance. Il fut satisfait de cette exploration, car il revint bientôt vers Harthing et lui fit signe de le suivre.
Quand ils arrivèrent au rocher, l'Anglais vit un canot d'écorce que le sauvage avait caché dans une anfractuosité du roc. Ils prirent alors sur leur dos la légère pirogue et marchèrent vers l'eau du Saint-Charles, que la marée montante refoulait depuis deux heures dans l'embouchure de la rivière. Mais ils avançaient lentement, car leurs pieds s'enfonçaient à chaque pas dans le terrain mouvant et vaseux que la marée détrempe deux fois le jour.
Enfin la pirogue est mise à flot, et armés chacun d'un aviron, Harthing et Dent-de-Loup rament vigoureusement vers Québec. Bientôt ils abordent sur une plage de sable que les hautes marées recouvraient alors jusqu'à l'endroit que les nombreux piétons de la rue Saint-Pierre foulent maintenant de leurs pas affairés.
Ils se glissent ensuite en tapinois au pied du cap, après avoir mis leur canot hors des atteintes de la marée. Mais ils n'ont pas fait trente pas, que Dent-de-Loup saisit son compagnon par le poignet et le force à s'arrêter.
C'est qu'on avait opéré des changements depuis le dernier passage de l'Iroquois en cet endroit; car M. de Frontenac avait fait établir une barricade à l'entrée de la rue Sault-au-Matelot, afin de prévenir une descente des ennemis sur ce point. Les trente hommes qui gardaient ce poste avaient converti en corps de garde une maison avoisinante; et, tandis que les autres reposaient, un factionnaire veillait sur la barricade.
--Par les cinq cent mille diables! se dit Harthing, tous les obstacles vont donc surgir devant moi au moment même où le succès paraissait me sourire! Est-ce un dernier avertissement que m'envoie le ciel? Oh! qu'importe alors! car si je risque tout, l'enjeu en vaut la peine.
--La tanière des loups est difficile à approcher, murmura le Chat-Rusé à son oreille.
--N'y a-t-il pas quelque moyen de passer?
--Un seul; mais j'ai bien peur qu'il ne nous soit funeste, si les bons manitous nous sont contraires.
--Peste soit de tous les manitous passés, présents et futurs! pensa le lieutenant. Et s'adressant au sauvage:
--Je suis prêt, dit-il; tentons le destin!
--Que mon frère me suive, alors, lui répondit l'Iroquois.
Et il rétrograda d'une vingtaine de pas, puis grimpant sur le flanc du cap, il fit un détour afin de passer au-dessus de la barricade.
La pente du roc en cet endroit est très rapide; aussi se figurera-t-on le danger que couraient les deux aventuriers. Harthing suivait intrépidement Dent-de-Loup, s'accrochant comme lui à toute saillie de rocher qui se rencontrait sous sa main, se cramponnant aux arbustes et aux racines, qui semblaient quelquefois céder sous la pesanteur du poids de ceux qu'ils retenaient suspendus à vingt-cinq pieds au-dessus de la rue.
Deux fois l'Iroquois, qui ne perdait pas de vue la sentinelle, crut remarquer que le bruissement des feuilles sèches foulées par ses genoux et par ceux du lieutenant, et le craquement des racines sous leurs nerveuses étreintes, attiraient l'attention du factionnaire. Mais, soit que ce dernier fût inattentif ou que ces bruits vagues se perdissent dans la forte brise qui se jouait sur les feuilles et les branches mortes, soit même que Dent-de-Loup se fût trompé, Harthing et lui tournèrent ce dangereux obstacle, sans que leur passage eût été remarqué.
Lorsqu'ils redescendirent dans la rue, à cent pas en deçà de la barricade, Harthing s'arrêta un moment pour respirer, et, s'adressant à son compagnon:
--Eh bien! que pense le chef de son frère au visage pâle? Croit-il que je puisse marcher avec un peau-rouge dans le sentier de la guerre?
--Le visage pâle est en effet brave et agile; mais qu'il me dise donc comment il s'y serait pris pour apporter jusqu'ici ce baril et ces liens.
Harthing ne put retenir une légère exclamation de surprise. Car, outre un paquet de cordes que Dent-de-Loup avait apporté de son canot, il ne s'était pas un moment départi du barillet que nous lui avons vu sous le bras à son départ du camp des Anglais. Et pourtant il n'avait fallu rien moins que l'audace et l'indomptable force de caractère et de muscles du lieutenant pour escalader, avec ses mains libres, les flancs escarpés du cap.
--Mais comment ferons-nous pour amener l'autre avec nous? demanda-t-il à Dent-de-Loup.
--Ce fardeau sera doux et léger aux épaules du chef.
--Avançons donc.
Vingt pas les rapprochèrent de l'endroit par où nous avons déjà vu le sauvage escalader le cap et entrer dans la ville; c'est-à-dire au-dessous des édifices de l'évêché. L'ascension du roc se fit sans obstacle; après quoi, les deux hommes se glissèrent comme des couleuvres dans la cour de l'évêché, qu'ils traversèrent sans faire de fâcheuses rencontres, et vinrent s'arrêter à l'endroit où les murs de clôture du séminaire et du palais épiscopal se réunissaient. Ici le Chat-Rusé imita doucement le parler sentimental d'un chat en bonne fortune.
Le même signal répondit au sien de l'autre côté du mur, que Dent-de-Loup se hâta d'escalader; et Harthing rejoignit aussitôt son compagnon, qu'il trouva conversant à voix basse avec un tiers. Instinctivement, l'officier porta la main à son poignard.
--Ce visage pâle est notre ami le vendeur d'eau de feu, dit le sauvage, qui remarqua ce mouvement.
--Ah! charmé de vous rencontrer ici, monsieur Boisdon, dit Harthing à voix basse.
--Vraiment! repartit l'hôtelier; moi je vous assure que cela ne me va pas autant, bien que je ressente un honneur infini de toucher la main de milord. Car, outre que je grelotte ici depuis une heure, il m'a fallu rester caché en cet endroit, frôlé à chaque instant par les patrouilles qui parcourent la ville en tous sens.
--Eh bien! voici pour vous récompenser de vos peines, et des dangers que vous avez courus à notre service, fit Harthing en lui présentant une bourse pesante dont l'avare Boisdon se saisit avec plus d'empressement qu'il n'avait fait de la main de milord, comme il appelait l'Anglais. Mais attendez ici notre retour, et faites bonne garde, ajouta Harthing.
Le sauvage et son compagnon marchèrent à pas de loup vers la demeure de Louis d'Orsy, tandis que l'aubergiste se recouchait sur le sol pour attendre leur retour.
L'hôtelier entendit bientôt, en frissonnant de tous ses membres, le bruit d'une fenêtre que l'on ouvrait précipitamment et qu'on refermait de même de l'autre côté de la rue; au même instant des pas qui venaient de la côte de la basse ville, se rapprochèrent graduellement de la place où il était blotti. Puis ses yeux, habitués aux ténèbres, distinguèrent un homme qui, en le dépassant, remonta la rue Port-Dauphin, s'engagea dans la rue Buade et alla s'arrêter sous la fenêtre par laquelle Harthing et Dent-de-Loup venaient de s'introduire dans la demeure du lieutenant d'Orsy.
Mais laissons Boisdon exhaler par tous les pores de sa peau les sueurs froides de la terreur, et transportons-nous chez Mlle d'Orsy, que nous avons par trop négligée depuis quelque temps.
D'après les ordres de son frère, notre héroïne avait dû se réfugier, durant l'après-midi, au couvent des Ursulines; car la petite maison de la rue Buade était trop exposée aux atteintes du boulet, pour que Louis permît à sa sœur d'y demeurer pendant le bombardement.
Mais le feu de la flotte ayant cessé vers le soir, Marie-Louise était revenue chez elle avec la vieille Marthe, que les détonations successives du canon avaient beaucoup effrayée et qui tremblait encore de tous ses membres.
Quand Marie-Louise eut pris le repas du soir et préparé, avec Marthe, celui de son frère qu'elle attendait d'un moment à l'autre, il était neuf heures passées.
Alors la jeune fille se mit à regarder avec inquiétude vers cette fenêtre de la cuisine, où l'apparition de la figure hideuse de Dent-de-Loup l'avait effrayée quelques jours auparavant.
Sans être tout à fait noire, la nuit n'était cependant éclairée que par la seule lumière des étoiles. Aussi Mlle d'Orsy ne pouvait-elle voir bien loin au dehors; mais elle espérait entendre au moins les pas de son frère... et de son fiancé.
Enfin, elle revint s'asseoir dans cette chambre où nous l'avons vue pour la première fois avec Bienville, et au même endroit qu'elle occupait alors.
Une humble chandelle de suif éclairait faiblement la chambre. La lumière rougeâtre et triste qu'elle jetait et le champignon qui semblait dormir au milieu de la flamme fumeuse de la bougie, attestaient qu'on négligeait de s'occuper de ces détails. C'est que Marie-Louise était en proie à une préoccupation trop grande pour y prêter attention. Quant à Marthe, elle s'était affaissée dans une chaise à bascule et à dos élevé, où, toute recoquillée, la pauvre vieille avait fini par succomber au sommeil, si facile à cet âge. Mais elle paraissait encore agitée des émotions de la journée; car un frisson nerveux passait de temps à autre sur ses membres débiles, et de ses lèvres s'échappaient d'incohérentes paroles.
Laissée seule à son inquiétude, énervée déjà par les graves événements des jours précédents, et partant prédisposée à se laisser aller à ces craintes si naturelles à son sexe, Marie-Louise sent un malaise étrange la gagner peu à peu.
Elle tressaille au moindre bruit; une vitre que le vent fait battre sur les châssis, un grillon qui chante en remuant les cendres du foyer, une poutre de la charpente craquant sous le poids des murs de la maison, un vieux meuble qui semble s'étirer et se plaindre d'un trop long service, font passer par tout son corps de fiévreux frissons.
Cet effroi semble augmenter encore lorsqu'une rafale de vent s'en vient ranimer les cendres chaudes de la cheminée, et jeter, en faisant vaciller les meubles, une lueur passagère sur la pénombre qui règne dans la grande salle.
La jeune fille n'ose faire un mouvement et retient son haleine dont le seul bruit l'effraie.
Soudain ses yeux, qui se sont arrêtés machinalement sur la fenêtre de la cuisine, s'y fixent avec terreur. Il lui semble que cette fenêtre est agitée par secousses, comme si on la forçait du dehors.
--Je suis folle! dit-elle pour se rassurer.
Tout à coup deux hommes bondissent à l'intérieur et referment derrière eux la croisée qu'ils ont ouverte avec fracas.
C'est Harthing, c'est Dent-de-Loup dont la figure bizarrement tatouée lui est une fois apparue hideuse comme celle d'un génie malfaisant et avant-coureur de l'infortune.
L'Anglais s'avance vers le siège où la jeune fille est clouée par la stupeur, tandis que Dent-de-Loup reste dans l'ombre.
--Ne vous avais-je pas dit "au revoir," mademoiselle, lors de notre entrevue à Boston? fait Harthing en s'inclinant d'un air railleur.
Comme Marie-Louise terrifiée ne peut rien répondre, Harthing continue, mais d'un ton plus sérieux:
--C'est que, voyez-vous, mes sentiments sont de ceux que l'absence ne saurait tuer. Ainsi, tel j'étais quand nous nous séparâmes là-bas, tel vous me revoyez encore.
--Eh bien! monsieur Harthing, sachez aussi que mes dispositions à votre égard n'ont pas plus changé que les vôtres, repart la jeune fille, à qui la gravité de la situation rend en partie l'énergie que la seule surprise lui avait enlevée.
--O Marie-Louise! ne vous hâtez pas de vous perdre en me perdant aussi! s'écrie Harthing, qui s'avance avec un geste moitié suppliant et moitié menaçant.
--Vous oubliez, je crois, monsieur, qu'outre l'inconvenance de vous introduire chez moi à pareille heure, il y a lâcheté de votre part à menacer une femme seule et sans défense!
--Mademoiselle, le temps presse et ne doit pas être perdu en vaines déclamations! Je vous aime, vous le savez; et pour vous posséder, l'enfer serait-il béant devant moi, j'y sauterais à pieds joints, pourvu que je pusse rouler avec toi dans l'abîme en te serrant sur mon cœur! Tu vois donc que cet amour est un sûr garant de ton bonheur, si tu consens à partager mon sort... Marie-Louise d'Orsy, voulez-vous être ma femme?
--Plutôt mourir! répond la jeune fille indignée.
--Alors, mademoiselle, je suis forcé, bien qu'à regret, de vous annoncer qu'il va falloir me suivre de gré ou de force!
--Monstre! je te méprise autant que je te hais!
Et, belle comme Junon courroucée, la fille du baron d'Orsy foudroie l'Anglais du regard.
Harthing fait un pas... Mais au même instant la fenêtre s'ouvre avec une violence extrême, et un homme tombe comme un boulet au milieu de la chambre, en criant:
--Damnation!
C'est Bienville, lui que Boisdon vient de voir s'arrêter près de la demeure du lieutenant d'Orsy.
On se souvient que Bienville avait quitté seul le quai de la Reine pour revenir à la haute ville. Assiégé de mille inquiétudes au sujet de sa fiancée, il avait pris à la hâte le chemin de la demeure de Marie-Louise. Il n'était plus qu'à vingt pas de la maison, lorsqu'il vit deux ombres sortir du sol et bondir à l'intérieur de l'habitation de son amie, en forçant une des croisées qui donnaient sur la rue.
Il accourt, approche ses yeux ardents de la fenêtre que l'on a vitement refermée, et voit John Harthing auprès de sa fiancée, dont la pâleur atteste l'effroi. Il va s'élancer, cédant au premier mouvement de son cœur; et pourtant la réflexion lui venant en aide, il se contient et attend.
Mais lorsqu'il a vu son rival abhorré prêt à porter sur Marie-Louise des mains violentes, il rugit, bondit et tombe dans la maison l'épée au poing.
--Ah! attends un peu, infâme! s'écrie Bienville d'une voix étranglée par l'exaspération; nous allons voir si tu peux aussi bien manier l'épée que violenter une femme. Oh! oh! je te tiens enfin, misérable!
--Pas encore, mon cher monsieur! répond Harthing avec un ricanement satanique. Et, sans prendre la peine de dégainer, il fait un signe à Dent-de-Loup.
Celui-ci, que François n'a pu voir en entrant, saisit ce dernier par derrière, le terrasse, et, avec l'aide de l'Anglais, il garrotte et bâillonne Bienville avant même que celui-ci ait eu le temps de porter un seul coup de pointe à ses ennemis.
La vieille Marthe veut appeler au secours; elle se lève, jette un cri sourd et tombe évanouie de frayeur.
Dent-de-Loup sort de sa gaîne un long couteau à scalper, en appuie la pointe acérée sur la poitrine de Bienville et interroge Harthing du regard.
--Non! répond celui-ci, pas devant cette jeune femme. D'ailleurs, la poudre que tu as apportée nous en débarrassera plus vite. Entendez-vous, galant chevalier, dit-il à Bienville, ce baril contient vingt livres de poudre, et, dans cinq minutes, vous sauterez bravement dans les nuages comme un soldat sur un bastion miné! J'en suis bien fâché, mais pourquoi diable aussi vouloir intervenir entre cette femme et moi?
Et, sans s'occuper de Bienville qui se tord, impuissant, dans ses liens, il se retourne vers Dent-de-Loup. Celui-ci va scalper la servante.
C'était une horrible scène.
Ici Bienville se roulant à terre dans une rage folle, les artères du cou gonflées, les muscles tendus et les yeux rouges de sang; là, Harthing les traits contractés par toutes ses passions mauvaises et dévorant de son regard de feu Marie-Louise qui vient de perdre connaissance. Plus loin Dent-de-Loup qui, après avoir fait décrire à la pointe de son couteau un cercle rapide sur la tête de Marthe, retient entre ses dents la lame ensanglantée dont il vient de se servir; et, posant son pied droit sur le dos de la pauvre femme, la saisit par la chevelure qu'il arrache violemment par une brusque secousse, en laissant nu l'os du crâne.
Pour éclairer cet affreux tableau, une chandelle fumeuse jette sa sinistre lumière dont la lueur blafarde rougit la muraille comme d'une teinte de sang.
Harthing n'a pu vaincre le dégoût que lui inspire la brutalité sauvage de son complice; il a détourné la tête et relève Marie-Louise évanouie. Puis il saisit ce fardeau si léger à ses bras et se dirige vers la porte, quand il remarque Dent-de-Loup qui se prépare à scalper aussi Bienville.
--Laisse-le donc mourir en paix, dit-il au sauvage.
L'homme des bois ne répond que par un grognement sourd et appuie la pointe de son couteau sur la tête de François, tandis qu'un hideux sourire crispe ses lèvres.
En ce moment le ciel semble s'illuminer au dehors, et plusieurs fortes détonations font trembler la maison, pendant que de rauques rugissements déchirent le voile de silence qui plane sur la ville.
--Voilà que l'amiral fait feu sur la place! s'écrie Harthing. Il n'y a pas une seconde à perdre! Allons! vite! ouvre la porte, Dent-de-Loup, et, lorsque je serai sorti avec la jeune fille, allume la mèche du baril et suis-moi!
Le sauvage lui lance un regard haineux; et pourtant, laissant là Bienville qu'il allait scalper, il obéit à l'ordre du lieutenant.
Mais à peine la porte est-elle entrouverte qu'un bruissement de pas et de voix se fait entendre dans la côte de la basse ville.
Tandis que l'Anglais se précipite au dehors avec Marie-Louise, le sauvage, qui entend les pas se rapprocher rapidement, pousse le baril de poudre jusqu'à la porte, mais au dedans du seuil, afin de pouvoir s'esquiver plus vite. Puis, saisissant la chandelle allumée, il en met la flamme en contact avec une mèche fixée à l'un des bouts du barillet, rejette dans la cuisine la bougie qui s'éteint en tombant; et, sans prendre le temps de refermer la porte, vu que les pas du dehors deviennent de plus en plus distincts, il court rejoindre Harthing, qui déjà rampe avec sa proie dans l'ombre.
Afin de rendre plus mystérieux l'enlèvement de Marie-Louise, Harthing avait imaginé de faire sauter et d'incendier la maison, pour laisser ainsi croire qu'une bombe avait pénétré, puis éclaté dans la demeure de Louis d'Orsy. Car il savait que l'amiral devait recommencer le bombardement durant la soirée.
Spectateur enchaîné, Bienville a tout vu, tout entendu. On enlève celle qu'il aime... il ne peut la secourir... et le feu, consumant la mèche, va se communiquer au volcan...
Il concentre ses forces, et raidit ses membres, qu'il fait se détendre violemment contre les liens qui le retiennent; mais ces derniers résistent, car Dent-de-Loup les a choisis neufs.
O rage! ô désespoir!
Vingt fois Bienville se tord contre la corde qui l'enchaîne, et vingt fois ses muscles épuisés craquent à se rompre dans leurs impuissants efforts....
Une sueur froide enveloppe son corps comme du linceul de l'agonie....
C'en est fait, il lui faut mourir! Car il voit dans l'ombre la lueur tremblotante de la fusée dont chaque étincelle ronge, en pétillant, le faible lien qui le tient suspendu sur son éternité......
CHAPITRE XI
BOISDON S'AGITE ET DIEU LE MÈNE.
Revenons à Jean Boisdon, que nous avons laissé se morfondant de peur près de la clôture de l'évêché.
Cinq minutes ne s'étaient point écoulées depuis que l'hôtelier avait vu Bienville s'approcher de la maison du lieutenant d'Orsy, puis y pénétrer après Harthing et Dent-de-Loup, qu'un nouveau bruit de pas vint désagréablement résonner à son oreille. Ceux qu'il entendait cette fois étant plus sonores et moins réguliers, il en conclut que plusieurs personnes devaient s'avancer de son côté; raisonnement qui se confirma quand il entendit des sons de voix entrecoupés et confus.
--L'Anglais et le sauvage auront une fière chance s'ils s'en retournent les mains nettes, pensa-t-il. Eh! mais, mon Dieu! s'ils allaient être poursuivis et qu'on vînt à me découvrir ici! Ah! par saint Jean, mon patron, je me suis mis en de beaux draps! Je donnerais bien--il mit la main dans la poche de son haut-de-chausses et tâta l'or que venait de lui donner Harthing--je donnerais bien.... l'une des pièces contenues dans cette bourse, pour être à cette heure couché auprès de Javotte. Car, bien qu'elle soit jalouse, partant revêche, ma pauvre femme, et qu'elle semble se complaire à faire de notre lit le théâtre de nos querelles domestiques, j'aimerais mieux, en ce moment, la paillasse commune que cette terre humide, sans compter..... Mais bon Dieu! qu'est-ce là?
Une clarté subite venait d'illuminer la nuit; Boisdon sentit le sol trembler sous son corps, tandis qu'un jet de terre et de sable le couvrait des pieds à la tête, et que plusieurs fortes détonations ébranlaient le tympan de ses oreilles.
C'était le feu de l'artillerie anglaise qui, au même instant, forçait Harthing à précipiter sa retraite avec Dent-de-Loup. Phipps, exaspéré des avaries que ses vaisseaux avaient essuyées, s'était avisé de troubler au moins le repos des assiégés et avait ordonné de faire quelques décharges d'artillerie sur la ville, à l'heure où les habitants devaient y sommeiller.
Quelques boulets qui viennent s'enfouir non loin de l'endroit où se tient Jean Boisdon, réchauffent au plus haut point chez ce dernier l'instinct de la conservation.
--Jésus Dieu! préservez-moi! s'écrie-t-il en se levant tout debout, sans penser qu'il peut être remarqué par le premier passant.
--A terre! ou tu es mort! lui dit une voix sourde et contenue, tandis que la pointe aiguë d'un poignard s'appuie sur sa poitrine.
C'est Dent-de-Loup, qui vient de retraverser la rue avec Harthing.
Cédant à la force d'un bras vigoureux, Boisdon se laisse glisser à terre en grelottant de frayeur.
--Impossible de franchir le mur à présent, avec la jeune fille, murmure Harthing; car ces hommes ne sont plus qu'à vingt pas de nous. Et le baril qui va sauter! Par Satan! cette mèche aura brûlé jusqu'au bout avant que ces maudits importuns nous aient dépassés!
Une effroyable contraction étreignit le cœur de ces trois hommes obligés de rester exposés au feu de la terrible mine qui allait éclater à cent pieds d'eux. La fusée adaptée au baril devait embraser la poudre en cinq minutes; et il y en avait au moins deux d'écoulées depuis que Dent-de-Loup l'avait allumée.
--Oh! puisqu'il faut périr avant que d'être heureux, se dit Harthing, je vais lui donner au moins le baiser des fiançailles de la mort!
Et ses lèvres en feu pressent avec force la bouche glacée de Marie-Louise évanouie.
En ce moment quinze hommes armés venant de la basse ville passaient devant eux.
Au même instant aussi, un boulet frappe la muraille contre laquelle Harthing, Dent-de-Loup et Boisdon se serrent avec frayeur; le projectile tombe à dix pas d'eux et les couvre de fragments de pierre dont plusieurs blessent Boisdon.
--Sainte Vierge Marie! je suis mort! hurle l'hôtelier, qui écarte violemment le sauvage pris au dépourvu, bondit sur ses jambes et s'élance en courant vers la rue Buade, avec la frénésie aveugle de la terreur. Il ne voit, il n'entend rien; mais il court avec l'emportement furieux d'un cheval qui a pris le mors aux dents.
Aussi va-t-il donner au beau milieu de la patrouille. Boisdon bouscule un soldat qui se trouve sur son chemin et continue sa course effrénée vers la cathédrale.
--Sacrebleu! qu'est-ce là? s'écrie le soldat renversé par l'aubergiste.
--Eh! l'ami! arrêtez! mordieu! crient ses camarades.
Mais l'hôtelier ne se rend point à cet ordre.
--Feu sur lui! commande Louis d'Orsy, le chef du détachement.
L'un des soldats tenait déjà son mousquet en joue. Le coup part.
Boisdon n'est plus qu'à trois pas de la maison de Louis d'Orsy, quand la balle du mousquet vient lui casser une jambe. Emporté par son élan, il tombe dans la porte entr'ouverte de la demeure du lieutenant. Sa tête frappe le baril de poudre, dont la fusée brûle toujours.
--Ah! mon Dieu!... ce baril de poudre!... la mort!.... s'écrie Boisdon qui, de ses mains désespérées, presse, étreint, arrache la mèche fumante qu'il rejette au dehors.
Cependant, Harthing et Dent-de-Loup qui n'ont pu arrêter Boisdon, sont restés couchés sur la terre, au pied de la muraille. Ils retiennent jusqu'à leur haleine, de peur d'être entendus.
--Très bien! pense Harthing en voyant tomber Boisdon sous le coup de feu du soldat; tant mieux, ils ne nous verront point! Leur attention va se porter sur ce bélître d'aubergiste. Ah! si ce damné d'Orsy, qui commande la patrouille, se doutait... Malédiction!
Marie-Louise, que les cris et le coup de feu avaient tirée de son évanouissement, à l'insu de son ravisseur, vient de s'échapper des bras de ce dernier. Elle aussi a reconnu la voix de son frère. Avec la force et la rapidité que donne le désespoir, elle bondit, s'élance et court vers Louis d'Orsy en jetant des cris perçants.
Harthing veut l'arrêter, et l'insensé se lance à sa poursuite.
--Au secours! à moi, Louis! crie la jeune fille d'une voix déchirante.
Et venant tomber dans les bras de son frère, elle se retourne effarée en montrant de la main son ennemi.
--Harthing! s'écrie-t-elle.
--Par Dieu! arrêtez cet homme! dit Louis d'Orsy en faisant de ses bras un rempart à sa sœur.
Les soldats entourent Harthing, qui tire alors un pistolet de sa ceinture, casse la tête du premier homme qui veut lui barrer le passage, en renverse un second d'un coup de poignard et redescend à la course vers la clôture de l'évêché, qu'il franchit en s'aidant des mains et des pieds.
--Sus à lui! disent les voix de plusieurs poursuivants qui le serrent de près.
Harthing traverse en dix bonds la cour de l'évêché; et troublé, haletant, oubliant l'endroit par où le sauvage l'a fait entrer dans la ville, il saute par-dessus une autre muraille et tombe dans le jardin du séminaire. Il voit alors qu'il a fait fausse route et court dans la direction de la grande croix de bois qui dominait alors en cet endroit la cime du cap.
Le premier de ceux qui le suivent n'est plus qu'à quelques pas de lui, lorsqu'il est arrêté par la palissade plantée sur le bord du roc. Un élan désespéré le porte sur le haut des pieux de la fortification.
Mais en retombant de l'autre côté, il se rencontre face à face avec un homme qui a franchi la palissade en même temps que lui.
C'est Bras-de-Fer.
--Place! lui dit Harthing, en armant son second pistolet.
Pierre a vu ce mouvement et se jette de côté au moment où le coup part. La balle effleure l'oreille du Canadien qui se précipite sur son ennemi. Celui-ci s'efforce de poignarder Bras-de-Fer.
Malheureusement pour ce dernier, l'étroit espace où a lieu la lutte étant inégal, il perd pied sur un accident du terrain et tombe à la renverse.
--Meurs donc, chien! crie l'Anglais qui porte un coup terrible à son adversaire.
Mais la rage aveugle de Harthing tourne au profit du Canadien; car le poignard mal dirigé ne fait que glisser sur ses côtes et labourer la chair qui les recouvre.
--Oh! satané gredin! s'écrie Bras-de-Fer, en renversant son ennemi sous lui; puis il le saisit d'une main par la nuque du cou, tandis que de l'autre il retient le bras droit de son ennemi, qui ne peut alors se servir de son arme. Et le Canadien se relève en tenant toujours Harthing au bout de ses bras puissants.
Celui-ci tente un dernier effort; il s'accroche les pieds à un tronc d'arbre et imprime une si violente secousse à son corps que le Canadien se sent glisser avec lui sur la pente rapide du cap.
Mais dans sa chute, Pierre rencontre le tronc d'arbre qui vient de servir à l'Anglais et s'y retient d'une main; ce qui le contraint pourtant de lâcher le bras armé du lieutenant, qui se tord à cent pieds au-dessus de l'abîme, écume et blasphème comme un démon.
Le feu d'un obus qui éclate au proche fait luire le poignard qui menace encore la poitrine de Bras-de-Fer, lorsque le géant, qui retient toujours Harthing par le cou, soulève son ennemi au-dessus de sa tête et le rejette en avant dans le gouffre béant à ses pieds.
L'Anglais tombe, rebondit et roule sur le flanc escarpé du roc.
Cette lutte avait été pourtant si courte, que les compagnons de Pierre qui franchirent les premiers le rempart de palissades, n'arrivèrent sur les lieux qu'au moment où Harthing tomba.
Un cri déchirant d'angoisse monta du fond des ténèbres qui baignaient la rue Sault-au-Matelot; on entendit le bruit produit par la chute d'un corps lourd sur des branches sèches, et ce fut tout.
Dent-de-Loup, plus prudent que Harthing, s'était tenu coi tout d'abord en sa cachette; mais quand il eut vu les soldats disparaître à la poursuite de son compagnon, il se glissa doucement le long de la clôture en descendant vers la basse ville. Arrivé près de la porte cochère du palais de l'évêque, il escalada la palissade, et, voyant que tous les Canadiens avaient sauté dans le jardin du séminaire, il se coula sans être aperçu vers l'endroit du cap qui lui était familier. Il se laissa glisser sur le flanc du roc et prit pied sans encombre dans la rue Sault-au-Matelot.
Ici l'attendait un sérieux obstacle; car les trente hommes chargés de défendre la barricade ayant été réveillés par le tintamarre des canons anglais et par les rumeurs et les détonations d'armes à feu qui leur venaient des remparts, au-dessus de leur tête, étaient sortis en toute hâte de leur corps de garde improvisé.
Ils viennent d'allumer des torches et examinent avec attention les bords escarpés du cap, éclairé sur ce seul point par la lumière rougeâtre des flambeaux.
Dent-de-Loup n'a qu'un seul parti à prendre, celui de sauter par-dessus la barricade, haute de six pieds, et de passer par surprise au beau milieu de ses ennemis. Il n'hésite pas, et prenant sa course, il arrive auprès du retranchement sans être entendu, grâce aux mocassins qui étouffent le bruit de ses pas. Lancé fortement par ses jarrets nerveux, il franchit l'obstacle, passe comme un éclair devant les yeux des soldats ébahis, et retombe sain et sauf de l'autre côté, en continuant de dévorer l'espace qui le sépare encore de son canot.
Celui-ci n'est plus à sa place.
Un cri rauque s'échappe du gosier de l'Iroquois, qui se jette alors tête baissée dans la rivière.
A peine a-t-il nagé quelques brasses, qu'il voit à dix pieds devant lui, une pirogue balancée par le flot dans l'ombre, tandis que la silhouette d'un homme qui la monte se dessine vaguement sur la surface de l'eau.
Craignant une surprise, le sauvage va plonger pour éviter un ennemi, lorsqu'une voix bien connue l'appelle par son nom.
Il est sauvé; John Harthing est l'homme du canot. Protégé par je ne sais quelle puissance occulte, l'Anglais avait roulé, roulé, puis rencontré un petit arbre qui, tout en cassant sous le poids de son corps, avait amorti la violence de sa chute.
Arrêté de nouveau par un second arbuste, il s'était enfin retenu à des racines qu'il avait empoignées d'une main désespérée. Bien que contusionné en plusieurs endroits, Harthing n'avait cependant aucune fracture, aucune blessure dangereuse. Se laissant donc descendre tranquillement jusqu'à la rue, il rejoignit sans peine le canot de Dent-de-Loup; car il était tombé en dehors de la barricade.
Le bruit de sa chute avait cependant attiré l'attention des gardes du retranchement de la rue Sault-au-Matelot; ce fut alors qu'ils allumèrent des torches pour examiner les abords du cap.
Craignant d'être découvert, Harthing avait traîné jusqu'à l'eau la pirogue, et donnant quelques coups d'aviron, il s'était arrêté à vingt pieds du rivage afin d'attendre Dent-de-Loup.
Lorsque ce dernier eut pris position dans son canot, il était temps de songer à la fuite; car les soldats du guet, bientôt revenus de l'étonnement où le brusque passage du Chat-Rusé les avait d'abord jetés, s'étaient lancés à sa poursuite.
--Vite! au large! dit Harthing à son compagnon, en les entendant accourir vers la grève.
Les deux avirons plongent dans la rivière et lancent en avant la légère pirogue.
Plusieurs coups de feu partent du rivage à leur adresse, et quelques balles passent non loin des deux fugitifs; ceux-ci répondent à cette décharge par un cri de défi qui roule sinistre sur les eaux noires, et ils disparaissent aux yeux des Canadiens dans l'épaisse nuit.
Mais il n'ont pas encore atteint le milieu de la rivière que Harthing sent ses pieds tremper dans l'eau.
--Que diable est ceci? dit-il à Dent-de-Loup.
--Oah! fit le sauvage en éprouvant la même sensation d'humidité.
L'eau envahit l'embarcation et les deux hommes en ont bientôt par-dessus la cheville du pied.
--Ces chiens de faces pâles auront envoyé quelque balle dans l'écorce de la pirogue et sous l'eau, dit l'Iroquois en se baissant pour trouver la fissure.
Mais il y a déjà trop d'eau dans le canot pour qu'il soit facile, à tâtons, de découvrir l'avarie. Aussi Dent-de-Loup se relève en disant:
--Pagayons vers la gauche, là où mon frère peut voir un îlot à cent pieds de nous. Si nous pouvons l'atteindre avant que la pirogue s'enfonce, nous réparerons peut-être le dommage causé par les visages pâles.
Mais, par suite des efforts qu'ils font pour ramer avec plus d'énergie, le canot, enfoncé déjà jusqu'au bordage, vacille fortement. Aussi dans une de ces oscillations, le flot y entre-t-il tout d'un coup par-dessus le bord, et la pirogue de disparaître en s'enfonçant sous la vague.
Harthing et Dent-de-Loup se mettent à nager aussitôt et gagnent cette petite île de sable et de vase que le reflux laissait à découvert près de l'embouchure de la rivière Saint-Charles, avant la construction du bassin de radoub.
Une fois là, pourtant, leur position n'est guère plus enviable, car la marée qui monte va bientôt recouvrir l'îlot sur lequel ils ont pris pied; sans compter qu'il leur reste encore plusieurs arpents à franchir à la nage, avant d'atteindre la rive nord.
A peine se sont-ils reposés quelques minutes que le flux envahisseur vient les forcer de quitter leur lieu de refuge momentané.
Alors ils entrent de nouveau dans la rivière et se dirigent en nageant vers la rive opposée à celle de la ville.
Harthing n'est cependant pas aussi bon nageur que Dent-de-Loup; et, brisé déjà par la chute extraordinaire qu'il a faite du haut en bas du cap, il sent bientôt venir la fatigue. Mais il n'en dit rien et continue d'avancer.
Peu à peu ses membres s'engourdissent, ses muscles sont rebelles à sa volonté, et il enfonce graduellement.
L'eau se met à lui battre les tempes, il fait un dernier effort, et fouettant vivement la lame de ses bras, il rejette la tête en arrière en poussant un cri.
Puis il se sent submergé, et perd connaissance au moment où le flot victorieux va triompher à jamais de lui.
CHAPITRE XII
FAITS ET CANCANS.
Il fut de si courte durée le temps qui s'écoula entre la tentative désespérée de Harthing pour ressaisir Marie-Louise, et la chute de l'Anglais en bas du cap, que lorsque Mlle d'Orsy voulut entraîner son frère vers leur demeure pour prêter assistance à Bienville--cette pensée fut pourtant prompte à lui venir--Bras-de-Fer et les soldats étaient déjà de retour dans la rue Buade.
--Eh bien? demanda Louis.
Bras-de-Fer s'avança.
--Mon lieutenant, dit-il, il faut que le gaillard soit solidement bâti s'il en revient; car, voyant qu'il me voulait fouiller la poitrine avec son poignard, et ne pouvant pas l'en empêcher autrement, je lui ai fait descendre sa garde vers la rue Sault-au-Matelot.
--Tu l'as jeté en bas du cap!
--Oui, mon lieutenant.
--Il est mort!
--Ou il n'en vaut guère mieux.
--Cours au poste de la rue Sault-au-Matelot, et dis aux gardes d'examiner les abords du cap, afin de retrouver notre homme. S'il n'a pas été tué du coup, qu'on en ait le plus grand soin. Dis-leur en outre de bien veiller à ce que personne ne puisse tromper leur vigilance et prendre la fuite par la barricade; car Mlle d'Orsy vient de m'assurer que l'Anglais avait un sauvage pour compagnon.
Pierre s'éloignait déjà.
--Quand tu sauras à quoi t'en tenir sur le sort de ton homme, reviens m'en faire part.
--Comme de raison, mon lieutenant, répondit Pierre Martel qui, après avoir fait volte-face à la militaire, reprit le chemin de la basse ville au pas accéléré.
--Toi, dit d'Orsy à un autre soldat, cours au château, et dis ou fais dire à M. de Frontenac que je viens de constater la présence de deux ennemis dans la ville; de la sorte, il donnera ses ordres pour prévenir une surprise.
--Rentrons, je t'en supplie! dit à voix basse Marie-Louise à son frère. Peut-être se meurt-il en ce moment! Et c'est pour moi, c'est pour me sauver qu'il est ainsi venu tomber sous leurs coups! Mon Dieu! mon Dieu!
--Voyons, Louise, ne te désespère pas inutilement ainsi. As-tu vu Harthing ou le sauvage frapper ton fiancé?
--Non. Je me suis évanouie comme l'Iroquois garrottait M. de Bienville. Après cela, je n'ai rien vu, rien entendu. Je n'ai repris connaissance que dans la rue et juste assez tôt pour m'échapper d'entre les bras de ce monstre.
--Oh! s'ils ont pris la peine de lier François, tu peux être sûre qu'ils ne l'ont pas tué. Viens, mais tiens-toi près de moi.
Et, suivis des quelques hommes de la patrouille qui se trouvaient encore auprès d'eux,--quatre soldats transportaient en ce moment au prochain corps de garde les deux hommes tués par Harthing,--Louis et sa sœur firent les quelques pas qui les séparaient de leur maison. D'Orsy marchait en avant et l'épée au poing.
Quand il atteignit le seuil de son habitation, il ne fut pas peu surpris de mettre le pied sur le corps d'un homme étendu insensible au bas de la porte.
--Par ma foi! qu'est-ce que c'est que ça? s'écrie-t-il.
--Mon Dieu! c'est lui! ils l'ont tué! dit Marie-Louise.
--Eh non! repart Louis; c'est probablement l'homme qui courait si fort et sur lequel un des soldats a tiré.
--En effet, remarque quelqu'un de la patrouille, nous avions oublié ce particulier que l'absence de lumière nous a empêchés de reconnaître. Il est vrai qu'il était moins à craindre que l'autre qui nous a tué deux hommes.
--Je vais chercher une lumière à l'intérieur, reprend d'Orsy; nous verrons ensuite quel est cet individu. Ce doit être un complice de Harthing, car tous deux étaient blottis au même endroit, de l'autre côté de la rue. N'entre pas maintenant, Louise.
D'Orsy enjambe par-dessus l'homme qui obstrue le seuil, se heurte contre le baril de poudre, et, après avoir fait trois pas à tâtons dans la cuisine, met le pied sur un petit corps rond et mou. Il se baisse et rencontre sous sa main la chandelle éteinte et rejetée dans la maison par Dent-de-Loup. L'heureux âge des allumettes phosphoriques n'ayant pas encore lui sur la terre, Louis s'empresse de battre le briquet, allume la bougie, et revient vers la porte.
Il abaisse alors sa lumière et la déposant sur l'un des bouts du baril dont sa préoccupation l'empêche de remarquer d'abord la présence inusitée, il examine la figure de l'homme étendu en travers du seuil; tandis que Louise se penche avec anxiété, sans crainte du cadavre, pour constater si ce n'est point là Bienville.
--Eh! s'écrie d'Orsy, c'est bien l'hôtelier Boisdon! Mais quel est donc ce barillet qui sert d'oreiller à l'aubergiste! Par la corbleu! qu'est ceci? s'écrie-t-il en écartant vivement du baril la chandelle, de la poudre!
Après avoir éteint et arraché la mèche, Boisdon en se débattant avait secoué le baril, de sorte que plusieurs grains de poudre étaient sortis par le trou vide de sa fusée.
--Or çà! monsieur Harthing, vous en vouliez donc aussi à ma maison, continue d'Orsy qui soupçonne aussitôt la vérité. Prends cette lumière et éloigne-toi quelque peu, dit-il à un soldat.
Il saisit le baril, court vers l'endroit désert qui s'étendait alors depuis la rue Buade jusqu'à nos bâtisses actuelles du parlement, et là, dépose tranquillement le redoutable engin; puis il revient sur ses pas.
Louis, précédant ensuite les soldats et quelques curieux attirés par un bruit inusité dans la rue, entre dans la cuisine qu'il traverse, et se dirige vers la seconde chambre.
Quand ils ont pénétré dans la grande salle, la projection de la lumière que tient d'Orsy s'étendant jusqu'au fond de l'appartement, ils aperçoivent une femme et un homme qui, couchés par terre à quelque distance l'un de l'autre, ne donnent aucun signe de vie.
D'Orsy s'avance avec circonspection d'abord, puis se précipite vers l'homme étendu sur le plancher. Celui-ci remue vivement les yeux, mais sans pouvoir articuler un seul mot, vu qu'une poire d'angoisse lui distend violemment les mâchoires et lui obstrue la bouche. D'Orsy le débarrasse aussitôt de ce bâillon.
L'autre pousse alors un grand soupir et reprend haleine avec la même volupté qu'un plongeur revenant à la surface de l'eau.
--Ah! dis-moi, Louis, s'écrie Bienville, dois-je en croire mes oreilles? Il m'a semblé entendre la voix de Marie-Louise. Serait-il donc vrai qu'elle aussi fût sauvée?
--Tiens, regarde et que tes yeux persuadent tes oreilles.
--François! s'écrie Mlle d'Orsy, qui n'écoute que son amour et s'élance vers son fiancé.
--Marie-Louise! Oh! merci, mon Dieu! dit Bienville, et il fait un effort inutile pour se relever, garrotté qu'il est encore.
Ses liens tombent en un moment sous des mains empressées.
Cependant l'une des personnes présentes laisse échapper un cri d'horreur après s'être approchée de la vieille Marthe. On se retourne, on accourt, et la pauvre femme apparaît affreusement mutilée: l'os de son crâne est nu et sanglant.
Chacun ressent un frisson d'horreur.
--Mais elle est morte! dit Marie-Louise, qui s'est penchée sur la vieille femme qu'elle regarde avec une douloureuse sympathie.
En effet la pauvre vieille n'avait pu résister au supplice atroce qui l'avait tuée.
--Oh! les monstres! s'écrie la jeune fille en fondant en larmes.
A cette époque, si les serviteurs aimaient leurs maîtres avec dévouement, ces derniers s'attachaient en proportion à leurs vieux domestiques, qu'ils considéraient toujours comme faisant partie de la maison (domus) et non comme des valets.
Les curieux qui remplissaient la chambre s'écartèrent en ce moment avec respect devant un nouveau venu.
--Monseigneur le gouverneur, se disait-on à voix basse.
C'était le comte.
Il s'approcha d'abord de Mlle d'Orsy, devant laquelle il s'inclina en disant:
Le comte, qui se vit entouré d'une foule de curieux indiscrets, se tourna vers eux avec hauteur et dit:
--Nous désirons être seuls.
Ce qui fit disparaître les importuns comme par enchantement.
--Mais vous, monsieur de Bienville, où étiez-vous donc pendant qu'on enlevait mademoiselle? demanda le gouverneur au jeune homme.
--Dans une position bien gênante, monsieur le comte.
Et François lui raconta l'inutilité de son intervention et comment elle avait failli lui devenir funeste. Il ajouta qu'au moment où la mèche de la mine allait, mangée par la flamme, l'exterminer en embrasant la poudre, il avait entendu des cris et un coup de feu près de la maison; et qu'un homme était venu, en s'abattant sur le cratère, éteindre la fusée.
--Si je vis encore, dit-il en terminant, après Dieu, c'est à cet homme que je le dois. Aussi....
--Ne t'empresse pas, dit d'Orsy, de vouer une reconnaissance inutile à un individu qui est, je crois, un peu cause de ta mésaventure et de celle de ma sœur.
--Que veux-tu dire?
--Je le soupçonne fort d'avoir aidé à l'accomplissement des projets sataniques de John Harthing. Un boulet dirigé par Dieu est venu déloger Boisdon du pied de la muraille près de laquelle il s'était blotti, et du même endroit d'où j'ai vu s'élancer Marie-Louise et son ravisseur.
--Et c'est sur Boisdon qu'a tiré l'un des soldats de la patrouille avec laquelle vous reveniez de la basse ville? demanda le gouverneur.
--Oui, monsieur le comte.
--Cet homme est-il mort?
--Je ne sais pas; mais il est facile de s'en assurer, vu qu'il est encore dans la pièce voisine où j'ai eu soin de le faire transporter.
Un gémissement prolongé se fit entendre de la cuisine.
--Le voilà qui donne signe de vie, dit le comte à voix basse. Il faut essayer de le faire un peu parler. Tandis que je resterai dans l'ombre, interrogez-le, de manière à ce qu'il fasse des aveux.
Jean Boisdon gisait près de la porte d'entrée; une mare de sang fraîchement répandu et qui tachait le plancher auprès de son corps, témoignait de la gravité de sa blessure.
A peine Bienville et d'Orsy se furent-ils approchés du blessé, que ce dernier ouvrit des yeux grands de terreur, se souleva sur le coude et les regarda fixement. Se laissant ensuite retomber en arrière, tandis que ce mouvement lui arrachait un cri de douleur, il joignit les mains et s'écria:
--Pardon! messieurs, pardon! ne me tuez pas! ne me dénoncez pas et je vous avouerai tout!
Louis et François échangèrent un regard.
Boisdon, qui suivait leurs mouvements, saisit ce geste et redoubla ses supplications.
--Grâce! monsieur d'Orsy! pitié, monsieur de Bienville! J'ai de grands torts envers la jeune demoiselle et vous deux; je le sais, je le confesse. Mais pardonnez-moi, car j'en suis bien puni!
--Hein! fit Louis à François, que penses-tu maintenant de ton sauveur?
--Misérable! dit Bienville à Boisdon, la Providence, qui s'est chargée de déjouer les complots tramés par nos ennemis et toi, n'a pas voulu que tu échappasses au châtiment que tu mérites. Ecoute, nous te tenons en notre pouvoir; tu as comploté notre perte; en retour, nous avons le droit de te sacrifier à une vengeance légitime. Mais comme nous dédaignons de descendre au rôle de bourreau, nous n'avons qu'un mot à dire aux autorités. Déjà nous avons des preuves assez convaincantes de ta culpabilité pour que ta mort soit certaine.
--Mes bons messieurs!....
--Ecoute-moi donc! Il ne te reste plus qu'à tâcher de mériter notre clémence par des aveux sincères. Dis-nous tout ce qui concerne l'enlèvement de Mlle d'Orsy; et ne va pas mentir! Tu sais que je suis le fiancé et M. d'Orsy le frère de cette demoiselle, et que nous serons inexorables. Dis donc la vérité; car, pour ma part, je suis homme à te faire rentrer dans la gorge, avec la pointe de cette épée, le premier mensonge que tu voudras nous faire.
--Ah! je vous dirai tout, s'écrie l'hôtelier.
Sans attendre aucune interrogation, il se mit à raconter la part active qu'il avait prise à l'évasion de Dent-de-Loup, et fit le récit de ses machinations avec l'Iroquois, puis de sa participation au complot tramé contre la famille d'Orsy. De temps à autre, un gémissement, un cri de douleur causé par sa blessure, entrecoupait sa narration.
Quand il eut fini, d'Orsy lui dit d'une voix brève:
--Et qui nous assure qu'il n'y avait entre Harthing et toi aucune entente pour introduire les Anglais dans la place?
--Sur ce qu'il y a de plus sacré! sur mon âme! sur ma part du paradis! par mon saint patron! par le Dieu qui m'entend! je vous jure que jamais il ne s'est agi d'une telle chose entre nous!
--Reste à savoir, dit Bienville, si l'on peut se fier à la parole et même au serment d'un homme qui n'a pas hésité à nous sacrifier pour quelques onces d'or.
--Oh! je ne mens pas! croyez-moi! repartit l'hôtelier avec véhémence et de ce ton sincère qui émane de la vérité. Franchement, je ne croyais servir l'Anglais que pour une simple amourette, laquelle se serait terminée par un bon mariage que vous auriez fini par reconnaître. Quant à vendre mon pays, je ne suis encore, Dieu merci, ni assez lâche, ni assez avare.... pour y avoir jamais songé.
--C'est bien! fit M. de Frontenac en s'avançant; nous saurons constater la vérité quand tu seras traduit devant le conseil de guerre.
--Ah! je suis perdu! s'écria Boisdon qui s'évanouit de nouveau, épuisé qu'il était par la violence des sentiments, ainsi que par ses efforts pour faire parler sa bouche plus haut que sa douleur.
La porte s'ouvrit alors, et Bras-de-Fer entra.
--Eh! demanda d'Orsy à Pierre qui regardait Boisdon avec étonnement, as-tu retrouvé ton homme? est-il mort?
--Que je sois brûlé vif si ce n'est pas le diable en personne que ce goddam-là.
--Comment?
--C'est qu'on n'a pas pu le retrouver. Il a dû s'enfuir ou s'envoler sur les ailes de Satan!
--Palsambleu! il nous faut en finir avec cet homme! s'écria François.
--Ecoutez, Bienville, dit le comte. Si l'amiral continue à nous faire aussi peu de dommage avec son artillerie que la nôtre lui a déjà causé d'avaries, il cessera dès demain le bombardement pour se retirer avec ses vaisseaux. Le service de votre batterie devenant inutile, vous pourrez aisément vous joindre à ceux que j'enverrai tenir en échec l'ennemi campé à la Canardière. Alors, si vous rencontrez votre Anglais dans la mêlée....
--Ah! pour le coup, nous verrons jusqu'où peut aller la chance diabolique qui semble le protéger!
--Pierre, dit le comte.
--Monseigneur?
Bras-de-Fer se redressa.
--Va dire au lieutenant de ma compagnie des gardes, qui m'attend à la porte avec ses carabins, de venir avec eux pour emmener Boisdon. L'hôtelier logera dans la prison du château, jusqu'à ce que sa blessure lui permette de subir son procès.
Pierre obéit, et M. de Frontenac se tournant vers les deux jeunes gens:
--Maintenant, messieurs, vous allez venir tous deux coucher au château, ainsi que Mlle d'Orsy, qui voudra bien y rester jusqu'à la levée du siège. Des voisines se chargeront d'ensevelir la vieille Marthe en votre absence. Allons.
Une foule curieuse encombrait la rue quand ils sortirent. La nouvelle des événements de la soirée s'était rapidement répandue; et partant, comme dans la fable de la femme et du secret, dame rumeur avait amplifié les faits d'une incroyable manière.
Les commentaires allaient bon train parmi les bourgeois et mesdames leurs épouses, qui ne craignaient pas de rester dans la rue, la canonnade ayant de nouveau cessé.
--Est-il donc vrai, demandait M. Pelletier, marchand de fourrures, que la place a manqué d'être emportée d'emblée?
--Mais certainement, répondait M. Poisson, brave épicier qui n'avait pas eu le temps de remplacer son bonnet de nuit par le chapeau pointu alors en usage. Dans sa précipitation à s'habiller, il avait mis ses chausses sens devant derrière et sans remarquer la peine qu'il avait eue à les boutonner.--Mais certainement, et sans mon cousin Pierre Martel, dit Bras-de-Fer, qui, lui seul, a jeté du haut en bas du cap les trois premiers Anglais qui montaient à l'assaut, et a ensuite donné l'alarme, c'en était fait de nous.
--Ah! ma bonne Sainte-Anne! s'écriait une commère dont la courte jupe de droguet laissait voir une forte paire de mollets charnus.--Sait-on s'ils étaient nombreux?
--Nombreux! la mère, lui dit pour s'amuser un soldat qui passait; il y en avait déjà deux cents dans la rue Sault-au-Matelot.
--Pétronille! Pétronille! courut dire la femme à une amie. Sais-tu combien il y avait d'ennemis dans la rue Buade, lorsqu'on les a mis en fuite?
--Non.
--Cinq cents, ma bonne! Nous l'avons paré belle, hein!
Plus loin, monsieur le premier bedeau de la paroisse racontait, au grand ébahissement des badauds qui l'écoutaient en grelottant, les pieds nus dans leurs souliers, comment la place avait failli sauter; l'ennemi ayant, disait-il avec effroi, creusé une mine épouvantable sous la haute ville. Et il était en train de leur expliquer comment un boulet, parti de la flotte anglaise, était venu miraculeusement couper et éteindre la mèche allumée sur la mine, quand les gardes du gouverneur, portant Boisdon sur un brancard, sortirent de la maison de Louis d'Orsy.
En ce moment, monsieur le bedeau reçut un violent coup de coude au creux de l'estomac, ce qui lui fit perdre la respiration et coupa le fil de son discours.
--Rangez-vous! criait la jalouse Boisdon, qui bousculait ainsi ceux qui arrêtaient sa marche. Je veux voir mon homme, moi! Est-il vrai qu'on l'a surpris avec une femme dont le mari l'a blessé à mort? Ah! gredin! sans cœur! s'écria-t-elle en apercevant Boisdon. C'est ainsi que le ciel punit les hommes qui veulent abandonner femme et enfants!
--Allons! laissez-nous passer, dirent à dame Javotte les soldats qui emmenaient l'hôtelier et prenaient le chemin du château.
--Comment! mais où le portez-vous, comme ça?
--A la prison militaire, où votre mari restera jusqu'à ce qu'il ait subi son procès pour trahison; car il a voulu livrer la ville aux Anglais.
--Bon! il ne lui manquait plus que ça: traître à son pays comme à sa femme!
Et fondant en pleurs:
--Ah! Jean, ne t'avais-je pas dit que tes fréquentes sorties nocturnes ne te conduiraient à rien de bon!
CHAPITRE XIII
LE DIEU DU MAL.
La hauteur des rives, près des Marches-Naturelles, est à peu près de trente pieds au-dessus des eaux de la rivière, qui se resserre en cet endroit où elle n'a guère plus de cinquante pieds de largeur, et, devenant torrent, passe en mugissant entre ses deux digues de pierre qu'elle essaie d'ébranler dans sa course furibonde.
Si l'on s'était aventuré dans cet endroit sauvage et désert, le soir qui suivit celui où nous avons vu John Harthing et Dent-de-Loup échouer dans leurs entreprises, on aurait pu voir un homme de haute taille se livrer à d'étranges occupations, à l'endroit même que nous venons de décrire.
Il était onze heures, et sombre était la nuit. De gros nuages noirs qui roulaient au ciel avaient caché peu à peu quelques rares étoiles dont la dernière venait de s'éteindre derrière un écran de vapeurs sombres.
Le vent soufflait avec force. Tantôt il rasait la cime des grands arbres qu'il semblait alors effleurer comme d'une caresse de titan; tantôt il descendait sur eux avec furie, et, les étreignant comme à bras-le-corps, il secouait avec frénésie les vastes troncs, qui gémissaient sur leurs racines et dont les branches semblaient haleter dans cette lutte formidable.
L'effet que le vent produit, en automne, sur les arbres dépouillés de leurs feuilles, a quelque chose de lugubre, quand surtout la nuit y ajoute son horreur. Les branches dégarnies sont comme autant de bras gigantesques dont les os dénudés se croisent et s'entre-choquent dans une ronde échevelée. On dirait une danse macabre composée de ces gigantesques enfants du Ciel et de la Terre, revenant dans les nuits d'orage lancer de vains défis à la divinité qui les a vaincus.
Cet homme dont la présence à pareille heure et dans un endroit si écarté devait cacher quelque mystère, avait, durant la dernière moitié du jour, parcouru et examiné avec soin la rive sud de la rivière, depuis les chutes jusqu'aux Marches. Bien qu'il eût herborisé pendant toute l'après-midi, il n'avait apparemment trouvé que le soir la principale plante qu'il cherchait; car, au moment où le soleil disparaissait derrière les grands arbres qui bordent la rivière Montmorency, un cri de joie et d'attente satisfaite lui était échappé.
Ayant arraché une touffe de plantes ombellifères vers laquelle il s'était penché vivement en la reconnaissant pour ce qu'il désirait, il était venu aux Marches-Naturelles, emportant sa trouvaille avec lui.
Quand le sauvage, car son teint, le tatouage qui ornait singulièrement sa figure, et son costume primitif, laissaient voir de suite à quelle race il appartenait, quand le sauvage atteignit l'endroit des Marches où la rivière n'a pas plus de cinquante pieds de large, il s'arrêta près d'une petite chaudière en cuivre qu'il avait cachée là dès le matin, et y jeta les herbes qu'il avait apportées.
Ensuite il décrocha de sa ceinture un petit sac d'où sa main superstitieuse tira doucement trois crapauds et une couleuvre, tous vivants, qu'il mit dans la chaudière et à côté des plantes. Après quoi il recouvrit le vase de cuivre, près duquel il se coucha nonchalamment.
En attendant la nuit, Dent-de-Loup, qu'on a dû reconnaître, employa le temps à mâcher des balles de plomb dont était rempli un sac en peau de daim qui pendait à sa ceinture à côté d'une corne de buffle pleine de poudre. La nuit était arrivée quand il eut ainsi rendu rugueuse la dernière de ses balles, longue opération qu'il eut soin d'entrecouper en fumant de temps à autre dans un calumet qu'il avait creusé et ciselé de ses propres mains.
Le sauvage se mit alors à amasser des branches sèches, dont il alluma bientôt un feu sur le bord du torrent, dans l'anfractuosité d'un rocher. Les larges assises du roc devaient, en surplombant, garantir la flamme contre les atteintes de la pluie qui, à l'estimation de l'homme des bois, ne tarderait pas beaucoup à tomber.
Mais Dent-de-Loup attendit encore, et se recoucha dans l'ombre pour ne point donner de point de mire au projectile du rôdeur nocturne que le hasard ou la lueur du feu pourrait amener en cet endroit désert. Il eut soin aussi de placer son mousquet à portée de main.
Enfin, sur les onze heures, Dent-de-Loup se leva. Après avoir jeté quelques brassées de bois sec sur le feu, dont la flamme ainsi activée jetait des clartés fauves sur la rive d'en face, il prit une coupe d'étain qu'il avait apportée du camp anglais et se rapprocha de la rivière.
Celle-ci mugissait à plus de vingt pieds au-dessous de lui, et ses abruptes bords semblaient rendre impossible l'approche de tout profane. Mais l'Iroquois, qui ne faisait rien sans réfléchir, avait remarqué qu'un grand pin nouvellement tombé en travers du torrent, pouvait servir de pont d'une rive à l'autre, tandis que ses longues branches, encore vertes et très solides, descendaient jusqu'au fond du gouffre.
--A cette heure des ténèbres, murmura le sauvage, l'eau vive du torrent doit avoir plus de force pour distiller les poisons.
Et il s'élança sur le tronc d'arbre. Avisant une très forte branche qui descendait jusqu'à l'eau, dont le brusque passage la faisait osciller, le Chat-Rusé s'y cramponna d'une main et se laissa glisser vers l'abîme. C'était comme un de ces rêves fantastiques que le conteur allemand Hoffmann écrivait entre les vapeurs d'un broc de bière et d'une grosse pipe culottée.
Un torrent qui mugit, bouillonne, s'enfuit et se perd dans la nuit, entre les déchirures de lourds quartiers de roc; un homme assez hardi pour affronter la mort certaine, si l'appui que tiennent ses doigts crispés vient à se rompre sous le poids de son corps; et, pour éclairer ce bizarre tableau, la lueur vacillante d'un feu qui vient tomber en plein sur le sauvage et fait étinceler comme autant de diamants les gouttelettes d'eau qui jaillissent sur les parois humides du rocher de la rive nord.
Lentement l'Iroquois descendit, et lorsqu'enfin sa main gauche fut au niveau de la rivière, il cueillit dans sa coupe d'étain la crête d'une vague écumeuse qui, en grondant, s'éleva jusqu'à lui. Et retenant entre ses dents la coupe ainsi remplie, il s'aida des deux mains pour remonter.
Lorsqu'il eut repris pied sur le sol, il revint vers le feu, sur lequel il plaça la chaudière de cuivre, après y avoir glissé toutefois, pour y tenir compagnie aux trois crapauds, à la couleuvre et aux herbes vénéneuses, l'eau de sa coupe et les balles mâchées. Enfin le superstitieux sauvage fit trois fois le tour du feu, et revint trois fois sur ses pas en murmurant ces paroles:
--O toi! dieu du mal, mauvais génie, sois propice à cette opération. Fais que le poison dont mes projectiles vont s'imprégner porte à mes ennemis une mort atroce, quand même la balle de mon mousquet les frapperait ailleurs qu'au siège de la vie. Et vous, plantes, mêlez votre suc mortel avec le venin du crapaud et la bave visqueuse de la couleuvre!
Un miaulement sinistre partit alors de la cime d'un arbre, au-dessus de la tête du sauvage qui se redressa vivement.
Comme il saisissait son mousquet, un corps opaque effleura sa joue gauche avec un rapide bruissement d'ailes, traversa le petit nuage de fumée qui planait au-dessus du feu, et remonta vers la cime de l'arbre d'où il était descendu. Trois fois ce hibou plongea ainsi vers Dent-de-Loup et trois fois il jeta son lugubre cri dont les ondulations se mêlèrent au hurlement du vent.
Le vent faisait rage et redoublait à chaque instant de fureur, quand un livide éclair rompit soudain la nue, tandis qu'un éclat de foudre atteignait, de l'autre côté du torrent, un arbre qu'il tordit, broya comme un brin d'herbe et dont quelques fragments vinrent tomber aux pieds du sauvage.
Et un immense ouragan sembla vouloir écraser la forêt. Les coups de tonnerre se suivaient avec tant de rapidité, qu'on aurait dit cent pièces de canon tirant à l'envi l'une de l'autre. Quant aux éclairs, ils illuminaient constamment le ciel, qui paraissait rouge comme de la fonte ardente dans une vaste fournaise.
Cette furie des forces de la nature déchaînée dura quelque temps, puis le fracas de la foudre diminua, s'éloigna et finit par se perdre dans l'espace, après avoir encore jeté de sourds grondements. Enfin, ainsi que les lueurs mourantes d'un feu qui va s'éteindre, peu à peu se fondirent les éclairs dans les ténèbres, non sans avoir auparavant zébré l'horizon de quelques bandes lumineuses mais furtives.
La cuisson de son poison terminée, Dent-de-Loup remit dans sa ceinture les balles pénétrées du venin dont la blessure devait causer la mort, et revint au camp de Whalley.
Il ne faut pas s'étonner de ce que l'Iroquois connût si bien les environs de Beauport; il avait déjà séjourné sur les bords de la rivière Montmorency quelques années auparavant, lors d'une expédition que les guerriers de sa tribu avaient poussée jusqu'à Québec, qu'ils n'avaient pas osé attaquer en voyant les habitants sur leurs gardes.
Le soir qui avait vu sa tentative infructueuse pour enlever Mlle d'Orsy, Harthing n'avait cependant pas trouvé le châtiment que lui méritaient ses forfaits; car Dent-de-Loup avait retenu le lieutenant par les cheveux au moment où celui-ci allait être submergé, et l'avait amené à terre où Harthing avait repris ses sens.
De retour au camp, l'officier répondit à Whalley qui l'interrogea, que la surveillance des assiégés serait d'autant plus difficile à tromper par la suite, qu'on s'était aperçu de sa présence dans la ville. Et il ajouta que ce n'était qu'au très grand péril de ses jours qu'il avait pu s'échapper. Mais il se garda bien de faire aucune allusion à sa tentative d'enlèvement.
Le major hocha la tête d'un air mécontent lorsqu'il apprit ainsi le peu de résultat des démarches de Harthing et de Dent-de-Loup, et dit au lieutenant:
--Dorénavant, monsieur, vous voudrez bien, ainsi que l'Iroquois, ne plus vous exposer. Nous avons trop besoin de toutes nos forces pour risquer de les affaiblir en les disséminant ainsi.
Harthing, qui maintenant comptait sur le succès d'un prochain assaut pour réaliser ses désirs, ne s'inquiéta pas beaucoup de cet ordre impératif qui le condamnait à l'inaction.
--Je l'ai trop échappé belle, se dit-il en quittant Whalley, pour regretter qu'on me ferme tout secret accès dans la ville; et je dois m'estimer aussi très heureux de ce que le major ne pourra jamais soupçonner le motif personnel qui m'a fait risquer ainsi ma vie.
Sur ce dernier point il comptait mal; car un prisonnier que les gens de Whalley firent le lendemain, dit au major que les Québecquois veilleraient désormais à leur sûreté avec une prudence excessive. Et il raconta à Whalley l'attentat contre Mlle d'Orsy par un Anglais dont il ignorait le nom, et qui avait la veille au soir pénétré dans la ville.
--Tiens! se dit le major, Harthing ne m'a point parlé de cette circonstance!
Or Whalley, qui était de Boston, avait eu vent de la passion de John Harthing pour Mlle d'Orsy quand elle avait quitté cette dernière ville.
Il manda son lieutenant.
Celui-ci qui n'était pas préparé à cet interrogatoire, nia tout formellement lorsque Whalley lui demanda s'il n'avait pas essayé d'enlever une femme lors de son expédition de la veille.
Le major, surpris de ces dénégations que semblait démentir le trouble involontaire de Harthing, le renvoya sans rien dire; ce qui n'empêcha pas que le lieutenant fut sommé de comparaître devant le conseil de guerre lorsque vint le soir. Au moment où Harthing paraissait devant Whalley et son état-major, Dent-de-Loup quittait la rivière Montmorency pour revenir au camp.
Le chef de l'accusation portée contre Harthing était que, sous le fallacieux prétexte d'aider à la prise de la place, il ne s'y était introduit qu'avec l'intention de revoir et d'enlever une jeune Française qu'il avait autrefois connue à Boston, ce qui indiquait des rapports secrets avec l'ennemi, et que de ce premier pas à la trahison il n'y avait pas loin.
--Maudite affaire! pensa Harthing. Je m'en serais peut-être mieux tiré en confessant le fait de prime abord; mais puisque nous avons commencé, continuons à tout nier.
Il prétendit ne pas comprendre ce que l'on voulait dire en l'accusant de sacrifier son devoir, son honneur et son pays à une pareille intrigue; qu'il trouvait singulier qu'on aimât mieux croire un prisonnier qu'un loyal sujet anglais qui avait toujours bien servi sa patrie et son roi; que si quelqu'un avait réellement tenté d'enlever cette demoiselle d'Orsy, laquelle il avait en effet connue à Boston, ce pouvait bien être quelque autre officier qui se serait introduit en même temps que lui dans la ville; car d'Orsy en donnant des leçons d'escrime à Boston s'était trouvé rencontrer un assez grand nombre de jeunes gens qui avaient pu facilement connaître la sœur du jeune baron. Il termina en disant qu'il serait impossible de prouver l'accusation gratuite qui pesait sur lui, par tout autre que ce prisonnier français; et que, d'ailleurs, celui-ci ignorait le nom de cet Anglais qui avait ainsi tenté d'enlever une Québecquoise.
--Nous n'avons pas, il est vrai, répliqua Whalley, de preuves directes de votre culpabilité; mais avouez pourtant que beaucoup de faits témoignent contre vous. D'abord, vous avez, je le sais, connu et aimé Mlle d'Orsy à Boston. Ensuite, quand nous avons quitté cette dernière ville, vous avez, sous prétexte de lui faire servir les intérêts communs, amené un sauvage dont la conduite me paraît quelque peu suspecte; car il est toujours absent du camp. Il n'y a qu'un moment encore, je l'ai fait chercher partout sans qu'on l'ait pu trouver. Pourriez-vous me dire où il est?
--Non, monsieur, mais je crois qu'il serait injuste de me rendre responsable des absences d'un sauvage qui ne saurait s'astreindre à une discipline aussi sévère que la nôtre.
--Bien, bien, reprit Whalley; mais dans quel but avez-vous sollicité si vivement d'être envoyé comme parlementaire au comte de Frontenac? Pourquoi tant d'ardeur à briguer une mission qui aurait pu vous devenir plus périlleuse que profitable, si l'ennemi avait voulu vous faire un mauvais parti?
--Il m'est facile, monsieur, de vous répondre d'une manière satisfaisante. Mon but étant de me distinguer dans la carrière que j'ai embrassée de préférence à toute autre, je désire prendre une très grande part à la conquête de Québec. A cet effet, je me suis d'abord allié le sauvage Dent-de-Loup, pour me servir d'espion et trouver par son entremise un lieu d'escalade facile. Voilà donc qui vous explique mon intimité avec l'Iroquois. Quant à mon empressement à être envoyé comme parlementaire, il n'était causé que par le désir que j'avais d'examiner moi-même, et en plein jour, la place que je voudrais prendre à moi seul pour me signaler davantage. Pouvez-vous donc blâmer une aussi noble ambition?