TROISIÈME PARTIE
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I
Ce fut le soir seulement que Mlle Marie Déperrier se sentit vraiment en possession de tout ce qu’elle avait rêvé.
Quand le parc fut illuminé, quand le vieux château tout entier, étincelant de lumières et comme incendié, s’emplit des sonorités de l’orchestre et les envoya, par toutes ses fenêtres, s’éparpiller dans les arbres du parc, sous lesquels se tenait une foule de paysans curieux et respectueux, — ce fut alors seulement qu’elle se sentit reine, c’est-à-dire riche, et même comtesse.
Les compliments des hommes, surtout des officiers de marine chamarrés de croix, l’enivrèrent. La présence de Berthe, du petit Lérin de la Berne, de Léon, témoins discrets de son passé médiocre, l’excitaient à l’orgueil, à l’arrogance, à tous les défis envers la destinée. Quand elle passait près d’eux, elle avait, en les regardant, une flamme mauvaise dans les yeux. Ce regard leur disait clairement : « Hein ! Ça y est ? A présent, bonsoir ! Je peux, à mon gré, me passer de vous, — ou daigner vous reconnaître… Auriez-vous jamais cru ça, dites, les petits amis ? »
Léon, mis d’ailleurs à la raison par Berthe, fit d’abord assez bonne contenance.
— Quand on n’a rien à offrir à une honnête fille, rien que son cœur, — avait prononcé Berthe, — on ne lui fait pas manquer une affaire inespérée comme le mariage de notre amie, — que vous avez tort, par parenthèse, d’appeler Rita. Il est même temps de l’appeler « la jeune comtesse », mon cher !
Le pauvre diable s’était rendu. Ce n’était pas un méchant garçon. C’était un faible — qui se croyait un soldat. Il avait pris l’habitude d’aimer Marie pour ses défauts, pour sa manière de l’appeler et de le repousser, pour ses glissements de couleuvre qui irritaient son désir de la fixer, de la tenir, de l’avoir à lui. C’était un héros de faits-divers. La lecture des journaux, à la rubrique « Drames de l’amour et de la jalousie », était sa seule littérature. Sans s’en douter, il s’était formé peu à peu un idéal de conduite d’après ces héros vulgaires qui vivent et meurent tous les jours, à la troisième page des gazettes. Cela n’empêchait point, au contraire, la sincérité et la violence de ses passions.
Quand il vit Marie si belle, triomphante au milieu de tous ces hommes et des femmes qu’elle éclipsait, il eut un mouvement de rage à la tuer. Quand il la vit valser entre les bras de son mari, il se déclara, avec un mouvement de fureur aveugle, qu’il allait sortir et se noyer dans la mer… C’était si près. Le temps était admirable… Le clair de lune scintillait sur les vagues tranquilles… Il fut tenté. Il se dit encore qu’il était bien sot d’assister à cette fête, d’exaspérer en lui des regrets poignants et inutiles… et il conclut que puisqu’il était là, il fallait « faire quelque chose »… Oui, il fallait agir, en homme de résolution, en soldat, en héros, ce soir même !
Pourquoi ne l’enlèverait-il pas ? Enlever une nouvelle mariée, c’était original, ça ! On en parlerait ! Cette folie le séduisit étrangement… Quand Marie repassa près de lui, dans le moment où il faisait ce rêve, il ressentit, à la voir, ce coup de vertige qui vient d’un afflux de sang au cerveau, qui aveugle la raison, emporte les sens, fait commettre les grandes, les irréparables sottises.
Un moment plus tard, il put s’approcher d’elle : — Il faut absolument que je vous parle, murmura-t-il, bas et vite.
Elle était animée par la danse, échauffée et rouge. Elle était dans le feu de l’action, dans la lumière de sa gloire.
— Bon ! je le pensais bien, fit-elle de même.
Excitée comme elle l’était à ce moment, ce lui fut un âcre plaisir d’avoir ce bout de dialogue coupable, là, en pleine fête de mariage… « Ça commençait donc, la vraie vie ! »
Elle respira, s’éventa et dit avec calme :
— Tous les appartements sont ouverts, livrés aux invités. Les cadeaux sont exposés dans la bibliothèque, au premier étage.
— Je sais, dit le jeune homme.
— Montez-y, reprit-elle. Je vous y rejoindrai avant un quart d’heure.
Elle le laissa pour s’élancer au bras du docteur qui passait.
— Eh bien ! docteur, vous rappelez-vous notre première conversation à cette soirée des Russes ? Vous m’avez dit, ce soir-là, bien des choses intéressantes…
— Elles ne sont pas tombées dans l’oreille d’un sourd.
— Dame !
Elle quitta le docteur pour Berthe, qui lui dit : — On ne peut donc pas t’avoir un moment ?… Tu es diablement en beauté, ce soir. Ta beauté embellie, ça semblait impossible, et pourtant cela est !… Tiens, tu n’es plus la même… Tu as un rayonnement… insolent !
— Parbleu ! fit-elle avec un regard qui tomba de haut et qui faisait la charge de son propre orgueil.
— Allons, adieu, glorieuse ! répliqua Berthe… Comme ton mari nous regarde ! Est-ce qu’il serait jaloux la veille, Monsieur d’Aiguebelle ?
Paul observait en effet.
Le petit Lérin s’approcha de Marie, avec son carreau dans l’œil.
— Vous m’ennuyez, vous, lui dit-elle. Vous avez mis le pied sur ma robe tout à l’heure, et me voilà bien, avec tout ça déchiré !… Enfin, quoi ! Qu’est-ce que vous voulez ? Oh ! je m’en doute… On vous a déjà donné, mon bonhomme.
— Petite monnaie ! mâchonna-t-il.
— On a eu bien tort, dit-elle ; ça vous fait revenir.
Il passa une lueur vicieuse sous la vitre de son monocle.
— Inscrivez-moi, ma petite Rita !
Elle se demanda s’il fallait se fâcher avec cet imbécile qui en restait aux plaisanteries des jours de réception, des jours de Théramène. Il ne comprenait donc rien, ce ramolli, cette bête brute ! Elle le regarda et se mit à rire, prenant le parti d’entrer dans son badinage.
— Vous êtes inscrit, dit-elle… Je les inscris sur mon carnet de bal.
— Premier ? interrogea-t-il.
— Comme vous y allez ! Je vais vous dire. Il n’y a pas encore de numéros d’ordre… Vous êtes dans le tas.
Il bégaya :
— Un tour de faveur ! un tour de faveur !
Et, ravi de son insolence, il s’en fut la conter à Berthe de Ruynet, dont le mari errait comme une âme en peine à travers le parc, où il achevait de fumer une boîte de cigares.
Tout en causant avec Albert, qui, maître enfin de lui, faisait bonne contenance et portait sa peine avec le courage simple et invisible que mettait sa sœur Pauline à subir la sienne, — le comte Paul, pendant ce temps, se sentait envahi par un étrange malaise moral, du caractère des pressentiments.
Il ne raisonnait rien. Il subissait une vague et invincible angoisse, et il songeait obstinément : « C’est singulier, quand je la regarde, je ne la reconnais plus… On dirait une autre !… »
— Tu as l’air préoccupé. Est-ce que tu souffres ? lui dit Albert. Je te défends bien, par exemple, de n’être pas heureux ce soir !
— Je suis fatigué. Voilà tout, dit Paul. Allons dehors respirer un moment.
Ils sortirent et Paul ne tarda pas à se remettre de son trouble. Le bon air frais le rendit à lui-même. Tu vois bien ! lui dit Albert, — c’était subjectif !
La nuit était somptueuse. Sur les velours du ciel, qui étaient les profondeurs de l’éther, — les diamants qui étaient des mondes, scintillaient bleus, verts, blancs et or. Le reflet de la lune sur les vastes eaux de la mer, s’ouvrait comme une avenue de mystère, comme le chemin de l’amour et de la mort.
Les deux hommes causaient, renouvelaient en eux, par l’échange des pensées les plus intimes, leurs raisons de s’aimer. Et Paul était loin de se douter des souffrances de son ami. Ni l’amitié, ni l’amour ne peuvent faire que deux êtres aient tout à fait les mêmes joies, les mêmes peines.
Hélas ! les cœurs les plus liés ne sont pas, pour cela, mêlés.
II
Elle vit très bien le comte sortir, engager une conversation avec Albert, dans le parc. Alors, prestement, elle s’esquiva.
Dans la bibliothèque, Léon Terral était seul. Il attendait, bouillonnant d’impatience, s’efforçant de se distraire, examinant un à un les cadeaux étalés sur la longue table.
Au bruit léger de la robe, il se retourna, et pâlit.
— Quelle imprudence ! dit-il.
— Vous trouvez ! répondit-elle, avec un sourire d’ironie. Vous trouvez ?… Les hommes ont peur de tout ! Il n’y a pas plus d’imprudence aujourd’hui qu’il n’y en aurait dans un an. Il y en a même moins. Comment voulez-vous qu’on suppose que, le jour même de mon mariage, je viens causer avec vous… d’autre chose ?… Tous ces gens-là sont bien trop honnêtes pour ça.
Elle avait une certaine volubilité rageuse. L’excitation de la journée, la fièvre de la danse, le tendu de la situation, tout cela faisait passer dans ses paroles une fébrilité particulière.
Tous deux étaient en action d’attaque et de défense ; comme deux duellistes sur le terrain.
De plus, ce jour rappelait à l’ambitieuse toutes les humiliations du passé, parce qu’il les vengeait. Jamais elle ne s’était sentie plus armée, plus mauvaise. Elle était, entre le comte et Léon Terral, comme entre deux destinées redoutables toutes les deux. Qu’elle se tournât vers l’une ou vers l’autre, elle se voyait en guerre avec la vie. Ses narines palpitaient. Un souffle court faisait battre sa poitrine, mais ses yeux avaient des regards ternes, où l’on sentait une âme murée, qui a fermé toutes les issues par où on pourrait l’atteindre. Elle n’était plus que résolution hostile.
En bas, la musique du bal résonnait, cadencée et diffuse. Elle montait en sonorités vibrantes dans le vide du grand escalier. Elle montait aussi, par la fenêtre ouverte, à travers les branches des eucalyptus et des palmiers, violemment éclairés d’en dessous, et détachés, en dentelle claire, sur le noir du ciel.
— Allons, vite, dit-elle, que me voulez-vous ? Finissons-en. Je n’ai pas deux heures devant moi, comme vous pensez bien !
Elle ajouta :
— Tenez, regardez, j’ai un prétexte : le bas de ma robe est déchiré. J’ai dit à ce niais de Lérin que c’est lui. Ce n’est pas lui. C’est moi qui ai fait ça exprès.
Léon la regardait maintenant, oublieux de ce qu’il était venu lui dire, ahuri de sa volubilité, de sa présence d’esprit, de son audace. Depuis un moment, il se sentait de plus en plus inquiet. Quelle figure ferait-il si on venait à les surprendre ?
Elle vit sa pensée :
— Que vous êtes donc simple !… Voyons, c’est tout naturel. Vous êtes monté voir les cadeaux — qui sont là pour ça. Moi, je suis montée pour arranger ma robe. Je vous rencontre. Nous causons. Rien n’est plus naturel. Ou bien encore : Vous êtes un ami d’enfance. Eh bien ! j’avais à vous parler. Parlons, mais vite ! J’attends.
La parole était brève ; chaque consonne frappait sa voyelle comme un petit marteau, d’un coup sec. La voix crépitait.
Il tourmentait ses gants, les déchirait.
— Oh ! Marie ! fit-il enfin, Marie ! c’est un affreux supplice. Je meurs de regret, de désir, d’amour. Je deviens fou. Je ne savais pas vous aimer à ce point ! L’épreuve est faite. Je vois que je ne peux pas supporter la vue du bonheur d’un autre… Eh bien ! il en est temps encore… Soyez à moi… mais à moi seul.
La passion l’enflamma. La présence, l’émotion de celle qu’il désirait, cette toilette de mariage qui la promettait à « l’autre », la poussée des sons rythmés de l’orchestre qui activait le battement de son sang dans ses artères, le rêve qui sortait des parfums du bal, — fleurs et femmes, — et jusqu’à cette fenêtre ouverte qui montrait les feuillages enflammés dans le noir, qui laissait entrevoir sur la mer voisine un chemin de liberté ou de mort, tout agissait, à l’insu du jeune homme, sur son être entier, l’emportait, le soulevait…
— Là ! je m’y attendais ! fit-elle avec amertume. Tiens ! tu m’amuses !… Mais il y a dix ans que j’entends de ces beaux discours, mon cher ! et que j’y ai résisté. Ça n’est pas pour me noyer tout juste en arrivant au port.
Elle souriait méchamment.
— Ils sont vraiment trop drôles, tous les mêmes, plumage et ramage pareils : « Je vous aime ! je vous aime ! » L’un le chante avec une voix de fausset, l’autre avec une voix de basse, mais ça signifie toujours la même chose, c’est-à-dire : « Mademoiselle, je désire briser votre vie, vous perdre, plus sûrement que la pire des haines. » Le voilà, votre amour ! C’est du joli !… Dites donc, mon petit Léon, c’est tout ce que vous aviez à m’apprendre ?
— Si c’est tout ce que vous aviez à me répondre, vous auriez pu vous dispenser de me rejoindre ici, murmura-t-il, les dents serrées. Voyons, pourquoi sommes-nous là, vous et moi, en ce moment ?
Elle tenait le bas de sa robe blanche et le déchirait un peu plus, avec beaucoup de soin, en tirait des fils, qu’elle soufflait de sa bouche ronde. Deux doigts en l’air, un fil entre les doigts, elle répondit :
— En voilà une question ! Pourquoi je suis ici avec vous ? Eh bien ! mais, parce que j’ai voulu — je suis franche, hein ? — vous retourner un peu le regret dans le cœur ; parce que, sans doute, vous ne remettrez plus le pied dans ma maison, où c’est déjà trop d’être venu ce soir…
Elle le regarda d’un œil qui se fit moins dur, où, sous un trouble montant, il vit une sorte de tendre appel, et elle poursuivit, en détachant bien chaque mot, en articulant, selon les principes de Théramène et des autres :
— … parce qu’il m’a plu de vous dire un éternel adieu… parce que, en un mot…
Elle s’arrêta une seconde et acheva :
— Je vous ai aimé !…
Il tressaillit, et fit un mouvement vers elle. Elle se recula un peu et, sur le même ton, reprit :
— Parce que je n’aime pas encore mon mari, et qu’il m’a paru piquant de parler d’amour… aujourd’hui, — avec le seul homme qui m’en ait inspiré… jadis.
Elle lui échappait en le frôlant de tout son être. Elle glissait entre ses doigts de manière à l’obliger de forcer l’étreinte.
— Vous êtes terrible, dit-il.
— Non, je me défends, dit-elle… Voyons, mon cher, vous que j’ai toujours préféré à tous, dans mon cœur, — si vous aviez pu, hein ? si j’avais voulu, hein ? si j’avais été assez sotte pour entendre les choses que vous vouliez absolument me conter, un certain soir de promenade au Bois, pendant que nos mères marchaient en avant ? non ! ce que vous m’auriez lâché, comme toutes vos autres ! Soyez sincère. Est-ce que vous seriez là, maintenant ? Vous m’aimez encore, puisque ça s’appelle comme ça, parce que je vous ai aimé, moi, tout autrement ; parce que j’ai voulu autre chose, parce que je vous ai tenu, comme ils disent dans la marine, à longueur de gaffe !…
Et comme il avait la mine déconfite :
— Plaignez-vous donc !
Elle se mit à rire.
— Tu sais bien que tu ne donnerais pas ta place, en ce moment, pour rien au monde ! Tu es bien trop fier de ce rendez-vous d’amour, avant la lettre, avec une personne comme ta vieille amie !
Tout le drame disparut si vite, quand elle prit ce ton de badinage, qu’il ne put s’empêcher de sourire.
Elle jouait de lui en virtuose.
— Écoutez, mon petit Léon, nous avons encore dix minutes… Venez par là. C’est ma chambre. Laissez la porte ouverte. Bien. Prenez cette boîte d’épingles. Je vais épingler la déchirure. Et causons pendant ce temps… Voyons, qu’avez-vous à dire pour votre défense ?
Elle mit dans cette question une caresse d’amie véritable. Elle avait parlé sur un ton sérieux.
Le jeune officier, sa boîte d’épingles à la main, répondit d’une voix sourde :
— Vous m’aimez encore, je le sens bien… Quand vous m’avez annoncé ce mariage que vous faites par calcul, je l’ai, moi, accepté par calcul aussi. Eh bien ! tous les deux nous avons eu tort. J’ai trop présumé de mes forces. Croyez-moi, partons ! Ce sera plus honnête…
Elle l’interrompit avec âpreté :
— Mais regardez donc la robe, que je porte, et ne me parlez pas, vous, d’honnêteté !
Il poursuivit, comme s’il n’eût pas entendu :
— Je donnerai ma démission. Je tenterai la fortune… Comment, je ne sais pas ; je ferai le possible — et l’impossible. On trouve des idées…
— Partir ? dit-elle, en piquant attentivement des épingles dans le bas de sa jupe… Vous trouvez ça pratique, vous ?… Vous êtes superbe ! Voyons, soyez raisonnable…
Elle le regarda, sans lâcher sa robe, une main en l’air tenant une épingle :
— Vous parlez de faire fortune, — eh bien…
Et elle souligna :
— Commencez par là !
Elle laissa retomber sa robe, la fouetta du pied, la regarda derrière elle avec une torsion charmante de son buste :
— Oui, commencez par là !… Et pour vous encourager, je vais vous dire… Vous voyez ce meuble : il est joli, n’est-ce pas ? C’est un meuble de famille. Ils me l’ont donné. C’est un bijou. C’est plein de tiroirs, de petits secrets. Eh bien ! qu’est-ce que vous croyez qu’il y a là dedans ? Rien que vos lettres, bêta, et votre portrait, rien que vous. — C’est compris, n’est-ce pas ?… Et, tenez, je vais vous les rendre ; comme ça, j’en serai débarrassée, et vous aurez, vous, la preuve de mon amour… Car c’en est, de l’amour, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle avec une naïveté vraie qui parut à Léon le dernier mot de sa rouerie.
Elle chercha, dans sa poche, sa bourse ; et, dans sa bourse, la clef minuscule.
Il attendait, pressé, décidément inquiet. Il murmura :
— On périt toujours par les lettres. Vous faites bien d’avoir peur !
— Peur ! moi ! dit-elle tout sec. Eh bien ! ma foi, tout réfléchi, je les garde !… On ne sait pas…
Elle remit la clef dans sa bourse.
Elle pensait qu’elle aurait peut-être un jour un emploi quelconque à faire de ces lettres, elle ne savait lequel. Elle pensait qu’en réalité il n’y avait aucun danger à les garder. « Tout cela est enfermé. Le comte est un galant homme. Un galant homme, songeait-elle, ne lit pas une lettre, même ouverte, qui ne lui appartient pas. Une femme, ce serait différent. Nous n’avons pas le même honneur. » Elle porta ses regards tout autour d’elle… Serait-ce cette chambre-ci, la sienne, — ou bien celle du comte, toute voisine, qui allait devenir la chambre nuptiale ? Si c’était celle-ci, ce serait drôle de se rappeler tout à l’heure cette conversation avec Léon, de sentir que là, dans ce meuble d’aspect vieillot, elle gardait, enfermées, tant de jeunesse, tant de passion, — ces lettres si dangereuses. Elle en vint à se dire : « c’est comme de la dynamite ! Je n’aurais qu’à leur montrer ça, et leur vieille maison sauterait ! » Cette idée baroque, cette idée de folie, lui plut comme une cruauté possible, un moyen inattendu, féminin, de guerre sociale, une revanche de l’envie, une représaille de la soumission où elle s’abaissait en épousant l’homme dont elle n’aurait pas voulu, — tandis que l’autre était là, ardent, vibrant, désiré, aimé ! C’était donc ça, l’amour ? Et si c’était cela, il lui échappait !
— Allons, adieu ! C’est assez, dit-elle… Tout dépend de vous… Mais c’est assez pour ce soir… Va-t’en !
Il l’enveloppa de ses deux bras. Elle renversa la tête sur son épaule. Il colla ses lèvres aux siennes. Elle eut envie de savoir aimer. Elle songeait : « Pourquoi pas ? si celui-ci m’aime ! Alors, que le monde croule ! Il peut entrer, l’autre, et en finir avec moi. Tant mieux !… Ce serait étrange, et ce serait beau ! »
Léon, à ce moment, n’avait qu’à vouloir. Mais son accès de volonté était passé. Elle avait trop raisonné.
Elle l’avait lassé et convaincu… Il voyait maintenant toute l’absurdité de ses propositions. C’est vrai qu’elle était raisonnable. Quelle femme elle pouvait faire, au fond, si judicieuse, si incapable d’entraînement ! Il l’admirait d’une façon si réfléchie, à ce moment, qu’il trouva glacial le baiser qu’elle lui laissait prendre sur ses lèvres ouvertes, sur ses dents serrées.
Elle se ressaisit et se releva brusquement.
— Adieu, dit-elle, on vient. — Rangez les épingles.
Ce dernier mot indiquait à Léon ce qu’il devait faire par contenance, si vraiment quelqu’un arrivait.
Elle se sauva. Léon ne tarda pas à la suivre. Comme il était un professionnel de l’adultère, tout ceci ne le changeait guère, et ne l’étonna pas longtemps.
III
Les voitures, une à une, se détachaient du parc sombre ; et, des fenêtres du château, on pouvait voir leurs lanternes espacées se suivre, disparues, reparues, au loin sur la route, à travers les branchages noirs.
Albert et Pauline étaient repartis pour Paris, cette nuit même.
Les girandoles suspendues aux arbres du parc achevaient de s’éteindre.
Paul et Marie étaient restés seuls.
Le comte Paul n’était pas homme à considérer le mariage comme un acte de vente qui donne un droit immédiat à la possession.
Délicat et tendre, il n’était pas homme à faire de la nuit de noces, pour la jeune fille, un souvenir d’exigence et de brutalité. Il considérait la femme comme engagée moralement, dans l’avenir et pour toujours, par le mariage, mais non pas condamnée à une dépendance physique soudaine, presque outrageante.
Il pensait en son cœur que la gloire de la jeune fille, l’honneur de l’épousée, c’est d’être vaincue par le charme éternel, au point d’appeler naturellement, comme en un rêve, ce que, éveillée, en pleine réalité, elle repousserait de toutes ses forces, au nom des pudeurs apprises. Ces pudeurs, auxquelles elle doit d’être restée ce qu’elle est, auxquelles elle devra de rester la digne épouse et la chaste mère, aucune loi ne les livre à l’homme. S’il n’attend pas qu’elles soient résolues, comme noyées dans la langueur, dans l’espérance et l’oubli, s’il s’impose par la force et par le droit, il pourra être pardonné, mais il faudra qu’il le soit. Il ne peut se vanter que d’une pauvre conquête, car il a conquis sans vaincre. Il n’a pas fait, en la seconde sacrée, la part de l’âme et de la liberté. Il n’aura pas su créer la tendresse, qui seule fait le don complet et l’union indissoluble.
Pour beaucoup plus de femmes qu’on ne croit, la nuit de noce est restée un souvenir odieux, de défaite rude, humiliante. Beaucoup ont failli plus tard, par pur désir de revanche, presque par fierté, pour s’affranchir par l’union volontaire, c’est-à-dire fière, du mariage infamant. Ce n’est pas pour rien que l’antique poète fait descendre sur les couples amoureux une vapeur qui les cache à tous les yeux, mais qui, transparente pour eux seuls, ne leur laisse plus voir le réel qu’à travers la réelle beauté de leur propre trouble. C’est le mystère qui intervient et divinise, pour créer.
C’étaient là les idées de Paul. Il ne hâtait donc rien. Après les banalités de la fête, il attendait, pour elle et pour lui, pour l’honneur de leur vie à venir, l’émotion naturelle de l’épouse. Il causait avec elle, épiant ses attitudes, ses regards, ses gestes ; espérant un signe de lassitude pour l’inviter au repos, un signe de langueur pour la courber dans ses bras. Et rien de cela n’apparaissait encore.
Son pressentiment de tout à l’heure, il l’avait chassé, il ne l’éprouvait plus, il s’en moquait même à présent, mais il ne l’avait pas oublié.
Une fois encore il regarda sa femme, en cherchant s’il retrouverait l’impression singulière de tout à l’heure, quand elle lui avait paru être toute changée, être véritablement une autre. Mais non, c’était bien elle, la charmante créature, aux lignes souples, nobles, au profil pur, aux yeux bleus tranquilles. Il n’y avait rien de changé en elle, que l’arrangement de ses beaux cheveux. La douce confiance dans la bonté de la vie le reprit, l’inonda de joie.
Ils étaient maintenant dans la chambre de Marie.
Un moment accoudés ensemble à la fenêtre, ils regardèrent la nuit. Puis il laissa sa tête s’incliner sur l’épaule de sa jeune femme. Elle mit la main sur ses cheveux, les caressa lentement. Il se sentit frémir. Le courant mystérieux du sang se précipita dans ses veines. Il s’y mêla un effluve d’électricité lourde, comme un charme appesanti.
— Marie ! murmura-t-il.
Elle murmura : — Mon Paul !
Elle essayait loyalement, dans cette minute, de se rendre à lui, d’oublier l’autre, Léon, qui était bien plus joli, avec sa moustache fine, ses traits réguliers.
« Le bonheur est peut-être ici », se dit-elle.
Mais le bonheur n’est pas un objet dont on s’empare ; il est fait des habitudes profondes de l’âme. Elle ne pouvait se transformer en une seconde, se rendre bonne, vraiment loyale, — ni effacer sur ses lèvres le baiser de l’autre, qui l’avait brûlée. Tout son passé était présent en elle. Aucun aveu ne l’avait aboli, ni aucun repentir. Elle ne pouvait pas se donner, malgré son effort ; et l’effort vain, maladroit, lui fut pénible, l’irrita contre elle-même et contre lui.
Il crut entendre dans ce mot « mon Paul », qui fut un essai de tendresse, on ne sait quelle musique infinie. Toutes les étoiles du ciel lui descendaient dans le cœur. Le monde était en lui, et ce que ses yeux en apercevaient n’était que le reflet inutile de l’infini qu’il portait, qu’il éprouvait…
— Il faut se reposer, venez, dit-il.
Et la tenait par la main, très naïvement. Ils firent deux ou trois pas ainsi, et elle le trouvait un peu ridicule.
Il n’avait pas la distinction telle qu’elle la concevait d’après les ducs et les marquis de théâtre, dont la noblesse est représentée par une élégance de gravure de modes et un maintien de conservatoire. Le comte Paul avait trop de simplicité et de naturel dans la démarche et dans les gestes pour cette élève de Théramène, et trop peu de recherche dans la coupe de sa redingote. A la vérité, sa distinction physique, un peu subtile et d’autant plus réelle, ne pouvait être sensible qu’à des yeux capables de reconnaître l’expression dans les lignes et de deviner la qualité d’une âme d’après les moindres mouvements du corps. Son visage comme son habitude générale, ne révélait pas aux premiers regards venus toute sa noblesse. Rita trouvait donc le comte Paul beaucoup « moins bien » que Léon.
Encore moins pouvait-elle deviner les délicatesses d’âme qu’il mettait à l’attendre, à l’appeler, bien qu’elle fût à lui. Elle avait une âme si différente de la sienne ! Comment ! tant d’autres, sans avoir aucun droit, avaient été pressants, offensants, avaient eu des audaces, et celui-là, — qui était le maître, — qu’attendait-il donc ? Sa pauvre expérience était déroutée. Ses antécédents la trompaient. Elle le comparait aux débauchés spirituels de sa connaissance et : « il se comporte, songeait-elle, comme on dit que font les imbéciles ! Il n’est pourtant pas bête. Qu’y a-t-il là dessous ? » Elle interprétait déjà les causes de cette attitude, se rappelait des anecdotes de nuits de noces, riait d’avance de ces choses mystérieuses dont elle avait toujours entendu parler avec des réticences et des rires, et qui pour lui s’enveloppaient d’une sainteté de prodige.
Lui, cependant, se mettait à goûter le charme du retard. Il dit :
— Cette heure est unique dans notre vie à tous deux. C’est la minute sacrée du bonheur incomparable, la minute qui vaut à elle seule qu’on naisse, qu’on souffre et qu’on meure. Savourons-la lentement, pieusement. Rien n’est si doux, rien n’est si grand. Nous sommes au seuil de l’avenir nouveau. Et tenez, regardez, voici le passé. C’est le portrait de ma mère enfant. Voyez comme elle était jolie. Elle avait seize ans à peine.
C’est au-dessus du petit secrétaire où étaient enfermées les lettres, que souriait, dans un beau cadre ovale, le portrait au pastel de la mère de Paul.
Elle répondit : Oh ! oui, bien jolie.
Elle n’avait aucune émotion ; seulement de la curiosité.
Lui, très ému, prononça lentement :
— Les fils naîtront dans la maison où sont morts les pères…
Elle le trouvait solennel à périr d’ennui.
Elle songeait : « En voilà des histoires ! Il ne pense qu’à la famille ! »
En quittant le portrait, les regards de Paul s’abaissèrent sur le vieux meuble incrusté.
— Ah ! ce vieux meuble ! fit-il.
Elle pouffait intérieurement, se disant : « C’est un inventaire ! »
— Il m’amusait beaucoup quand j’étais petit. Ma mère l’avait eu de la sienne. Elle a écrit sur la tablette ses lettres de jeune fille. Elle y a enfermé ses secrets de pensionnaire.
Sur ce mot, elle eut un désir imprécis de frôler sans crainte un péril, d’être impertinente sous un voile, de tromper un peu le mari, là, tout de suite. Elle satisfit, sans plus de réflexion, cette envie perverse :
— Maintenant, dit-elle, il contient mes secrets de jeune fille, à moi.
De dire cela, elle éprouva une vraie gaîté. N’était-ce pas, en effet, très plaisant, tout à fait comme dans les comédies ? Elle était son propre public et s’amusait beaucoup. Non ! était-ce assez réussi !
— Que de choses, dit Paul, il nous conterait, ce meuble, s’il pouvait parler !
Elle sentit un coup léger la frapper au fond du cœur, comme un avertissement de prendre garde. Qu’il portât son attention de ce côté, ce soir-là, vraiment elle n’avait pu le prévoir. Ce fut pourtant ce qui arriva. On eût dit qu’une divination le guidait. Toute cette histoire, d’ailleurs, vous avait une couleur de roman délicieuse.
Elle voulut maintenant éloigner le péril possible au moyen d’une promesse, et elle ajouta :
— Je vous livrerai tout cela un jour.
Sur cette promesse, qui, malgré elle, répondait trop bien aux paroles de Paul, il lui sembla que le jeu devenait plus intéressant. Après tout, on y pouvait perdre… Mais non ; c’était seulement drôle, très tentant, et pas bien dangereux au fond.
— Vous avez eu cette pensée, de vous donner à moi tout entière, dans le passé aussi bien que dans l’avenir ?… Ah ! chère enfant !
Il n’attachait plus beaucoup d’importance à ses propres paroles, parce qu’un trouble l’avait repris. Il avait entouré de ses bras sa jeune femme. Il l’avait renversée sur sa poitrine. Elle songea que Léon tout à l’heure, juste à la même place, la tenait ainsi ; à présent, c’était Paul qui l’étreignait. Eh bien ! décidément, elle aimait mieux l’autre ; car celui-ci… c’était le maître.
Un sourire mystérieux écrivit au coin des lèvres de la jeune fille quelque chose de ses arrière-pensées. Il le vit, et songea que toutes les femmes, sans exception, sont des énigmes, redoutables à elles-mêmes.
Elle lui devait pourtant une réponse, et elle se taisait. Il insista, sans trop y songer :
— Tu m’ouvriras toute ton âme ? Tu es donc bien mienne, toute mienne ?
— Oui, oui ! dit-elle vivement, d’une voix sèche.
Au contraire de lui, elle savait très bien de quoi elle parlait. Maîtresse d’elle-même, elle ne lui répondait pas dans le ton de sa langueur. Même en ceci, elle sentait quelque péril.
Il ne voyait pas venir le trouble qu’il attendait pour l’emporter passionnément. Alors il voulut gagner du temps, attendre encore, pour l’amener à quelque réponse qui permettrait un élan. Et par pur badinage :
— Si je voulais, dit-il, que ce fût tout de suite, il faudrait bien me les montrer, vos trésors, vos souvenirs de petite fille ? Songez-vous que je suis le maître, le maître absolu maintenant ?
Cette insistance, décidément, ne lui parut pas naturelle. Vrai, elle eut peur, et un frisson la remua. Tous deux en furent charmés. Il la serra plus fort contre lui. Toutefois elle voulut changer le sujet de la conversation.
— Vous avez, dit-elle, une voix pénétrante, un timbre si doux, si enveloppant !… J’adore votre voix !
— Ah ! dit-il. Eh bien ! donc, que peut-on refuser à une voix qu’on adore ?
Et d’un ton de commandement enjoué, comme s’il eût voulu amuser une toute petite fille :
— Ouvrez ce secrétaire, Madame, je vous l’ordonne !
Sous cette broderie de marivaudage, comme derrière un écran, il y avait un drame qu’elle était seule à connaître. C’était charmant et terrible !…
Elle sentit si bien la double impression, que son sourire léger se dessina mieux au coin de ses lèvres, en même temps qu’une pâleur à peine sensible courut sur ses joues. Il vit tout cela, et une inquiétude aussi vague que ce sourire, aussi fuyante que cette pâleur, le traversa. Alors, voulant en finir, elle avança ses lèvres sans avancer la tête… Il y appuya les siennes brusquement, et, quand il les quitta, elle lui dit étourdiment, avec sa vraie nature : — « Tu es délicieux ! » Il fronça le sourcil. L’accent dont ce mot fut dit, dont ce tutoiement inattendu fut lancé, le mot lui-même, tout lui déplut. Mais elle, se croyant sûre désormais de tous les triomphes, persuadée qu’avec une moue attirante des lèvres on vient à bout de toute la puissance et de tout le génie des hommes, elle recommença son manège. Leurs lèvres se reprirent. Il les quitta encore, pour la regarder, dans l’ivresse de l’avoir à lui, pour jouir de son visage, pour prendre, avec le regard, sa beauté, — la grâce de sa bouche, du contour de ses joues, la splendeur de ses cheveux. Elle, alors, se voyant ainsi admirée, ferma les yeux, afin de lui montrer l’attrait de l’abandon, du sommeil surpris, de la nouveauté ; pour qu’il la vît comme il ne l’avait jamais vue encore.
— Oh ! disait-il. Oh ! mon Dieu !… Et tu es à moi !
L’ivresse en lui montait. Il allait cesser de s’appartenir…
Elle était toujours là, comme pâmée, comme morte, — parfaitement insensible au fond, — et songeant dans sa langue : « Demande-moi tes lettres, à présent ! Tu penses bien à ça, mon bonhomme ! »
Lui, se perdait dans cette réalité plus vaste que tous les rêves, dans l’éternelle minute de l’amour, qui allait suivre, qui commençait. Et fou, ivre, chancelant dans sa force atteinte, il l’entraîna…
Alors, triomphante et moqueuse, elle trouva « impayable » toute la comédie qu’elle venait d’imaginer, de conduire finement, qui allait se dénouer à la manière de toutes les comédies, et un petit rire lui échappa.
C’était un petit rire sec, faux, nerveux, méprisant, bien étrange, — celui que dut avoir Dalila, lorsqu’elle vit Samson ridicule avec sa tête rasée.
Paul s’était arrêté, glacé tout à coup, immobile, comme frappé de stupeur. Elle le regardait sans comprendre. Il parut revenir à lui des profondeurs d’un songe, avec cet air des somnambules qu’on réveille subitement.
Il croyait devenir fou. Il avait eu, comme dans un bateau qui chavire, une sensation de bascule, de retournement complet de toute chose en lui et hors de lui. Il était devenu pâle, tout blanc, pâle comme là mort même. Il passa la main sur son front.
Réellement, elle le crut frappé d’une attaque de folie :
— Paul, Paul, mon Dieu ! Paul ! qu’avez-vous ? Répondez-moi, Paul, qu’y a-t-il ?
Il chancelait, mais cette fois comme un homme blessé, touché à mort.
Il parla, et ses paroles, comme sa voix, sonnèrent la folie.
— J’ai cru, dit-il, j’ai cru que vous veniez de rire. Non, n’est-ce pas ? Je me suis trompé ? Il faut que je me sois trompé.
Il espérait vraiment être fou, s’être imaginé entendre ce rire… C’était une hallucination ? un souvenir de ce que lui avait dit sa mère ? cela lui revenait dans la folie ?
Mais non, c’était bien elle qui avait ri, de ce rire qui longtemps avait fait horreur à sa mère. « C’est vrai, songeait-il effaré, c’est un rire faux, sans âme, un rire qui révèle toute une nature. J’avais eu ce soir un pressentiment. Je suis en face d’un être double. Il y a ici une erreur sur la personne… J’en aimais une autre, pas celle-ci ! »
Ce rire, en un tel moment, au moment où la pudeur des vraies vierges frissonne, muette, — ce rire d’audace, d’insolence, de science du mal, — lui demeurait inexplicable.
Il se sentait en présence de l’ennemi. Toutes ses volontés de croire furent anéanties en lui. Son esprit de doute, de soupçon, qu’il terrassait tous les jours, se déchaîna. Pourquoi avait-elle ri ?
Qu’elle fût perfide, il venait d’en avoir la révélation foudroyante, mais il cherchait où était la perfidie dont elle s’égayait en ce moment.
Elle continuait à le regarder et à ne pas comprendre.
Tout avait disparu pour elle, excepté l’égoïste pensée : « Quel moment terrible à passer seule, avec un homme en délire ! »
— Paul, Paul ! revenez à vous, je vous en prie. C’est moi, Paul, c’est moi qui ai ri… Vous plaisantiez… Alors j’ai ri… Non, non, pas ces yeux-là, je vous en conjure ! pas ce regard fixe… Regardez-moi comme tout à l’heure, bien doucement…
De nouveau, il passa la main sur son front. Pourquoi, pourquoi avait-elle ri ?
Quelque chose de mystérieux s’était accompli en lui. Il avait eu comme une révélation occulte. Il crut même, plus tard, que la vision qu’il eut à ce moment de la réalité affreuse, fut une sorte de miracle en sa faveur.
Et rentré en lui-même, maître de lui et d’elle, d’une voix mordante, impérative sans rémission :
— Ah ! c’est vous qui avez ri ? dit-il, comme il eût conclu dans une affaire importante, mais très ordinaire. — Eh bien ! alors, ouvrez-moi ceci.
Il frappa, du plat de sa main, sur le petit secrétaire, qui fut ébranlé tout entier dans ses vieilles boiseries, dans ses vieux tiroirs secrets.
Elle comprit qu’elle était perdue, à moins d’un miracle.
Elle fit appel à toutes ses énergies de défense : « Du sang-froid ! » songeait-elle, avec la fugitive satisfaction de jouer un rôle de bravoure dans une si terrible scène.
Que faire ? Il attendait, l’œil fixé sur elle.
« Ah, je suis sauvée ! » pensa-t-elle tout à coup. Elle venait d’imaginer un expédient.
Elle fit semblant de chercher, au fond de sa poche, la clef, et de ne pas la trouver. Elle la trouvait fort bien ; elle la tâtait, afin de la laisser au fond de cette poche d’où elle retira ostensiblement sa bourse en mailles d’argent. Cette bourse, elle l’ouvrit alors, comme pour y prendre la clef, puis, l’ayant refermée d’un mouvement brusque, comme si elle eût changé d’idée, elle la lança par la fenêtre ouverte.
Il y fut trompé. Machinalement, en haussant les épaules, il sortit.
Ce n’était vraiment pas difficile à retrouver, une bourse de métal, luisante au milieu du gravier, sous cette fenêtre au clair de la lune…
Dès qu’il fut sorti, elle prit la clef dans sa poche. Mais qu’allait-elle faire des lettres ? Comment les détruirait-elle ? Elle n’aurait pas le temps. Bah ! elle les ferait disparaître, n’importe comment. L’essentiel était de les ôter de là.
A peine avait-elle ouvert le meuble, que Paul rentra. Il n’avait pas descendu trois marches, qu’il s’était ravisé :
« Sot que je suis ! C’était une ruse de guerre, comme en ont toutes ces femmes-là ! »
Et en rentrant, il dit :
— Après ce trait-là, tout est bien fini : vous êtes jugée. Je vous vois clairement, tout entière. L’idée que vous avez eue là, vous classe. Je n’ai pas besoin d’autre document, comme on dit aujourd’hui ; je connais la catégorie de créatures à laquelle vous appartenez. J’en ai beaucoup vu. Je les plains beaucoup… Elles ne savent pas où est le bonheur.
Il parlait d’une voix tranchante, nette, avec une terrible possession de soi-même.
Elle avait espéré une scène de violence. Elle s’était vue déjà, avec une espèce de volupté, prise aux cheveux, renversée, traînée à terre, tuée peut-être ! Il fallait en rabattre. Elle le considéra avec surprise, comme un objet tout nouveau pour elle.
Il prit les lettres dans le tiroir, approcha un flambeau, se mit à les lire.
Elle, assise dans un fauteuil, s’accouda, la tête dans ses mains, réfléchissant.
« Comment se fait-il que j’aie perdu la tête à ce point ? se disait-elle. J’ai mal joué. J’aurais dû ouvrir moi-même, et tout avouer — puisqu’il n’y a rien d’écrit là, que d’avouable, au bout du compte. A mon âge, on doit bien supposer que j’ai dû avoir… un rêve de jeune fille !… Si j’avais avoué, il serait, en ce moment même, à mes pieds. »
Lui, à mesure qu’il lisait, il comprenait tout. Il voyait, au ton de ces lettres, à mille détails, la vie bohème de cette fille, sa misère morale, ses ambitions âpres et mesquines, ses relations, ses façons de dire et de faire, sa tenue habituelle, — tout enfin. Pas de Dieu, soit ! mais pas d’idéal ; rien. Des désirs futiles, auxquels on répondait par des paroles creuses ; des plaisanteries sur des choses sacrées ; un langage dépenaillé, toute une friperie d’argot et de blague, — le néant le plus affreux, caché sous les formes les moins nobles. On devinait là son goût de luxe sans propreté, même un désir de lucre, et, devant toutes les jouissances matérielles, la basse envie, l’envie toujours.
Il donnait même, çà et là, des conseils, le naïf, maladroit et trivial auteur de ces lettres ; il révélait ainsi complètement toute l’âme de sa digne bien-aimée ; et, par instants, sa passion de collégien exaspéré s’exprimait en termes hyperboliques, à la fois métaphysiques et réalistes, du plus singulier effet.
Au bout d’une demi-heure :
— C’est bon ; je vois ce que c’est, dit-il. Tous les faits de votre passé me sont obscurs, et je ne les saurai sans doute jamais ; mais la qualité de votre âme est définie : je la connais, et cela seul importe !… Allons, je suis sauvé de vous ; un peu tard, mais enfin !
Il la regarda, et reprit :
— Quel est-il ? cet homme qui vous appelle Rita ?
Il s’interrompit :
— Tenez, c’est à vous cela. Je vous engage à vous en défaire. Mettez-moi ça au fumier.
Il rejeta, sur ce mot, les lettres sur la tablette, et poursuivit :
— A-t-il été votre amant ? Les lettres semblent dire que non, et, si vous me les aviez confiées, je vous aurais peut-être crue. Mais vous ne pouviez pas me les confier !… Par malheur pour vous, votre terreur, votre ruse manquée ont été plus sincères. Et voici ce qu’elles m’apprennent…
Il s’arrêta, et prononça lentement :
— C’est l’âme, — en vous, — qui est déshonorée !
Elle sentit que ce mot, terrible, était vrai. Elle tressaillit, muette, farouche, repliée, impuissante.
— Le reste ! ajouta-t-il encore, avec un geste d’insouciance. Le reste…
Son geste voulait dire : « Je m’en moque, car ce n’est rien auprès du déshonneur de l’âme ! »
Elle se sentait dans les yeux, du feu, mais pas de larmes. D’ailleurs, elle ne voulait pas pleurer devant lui. Elle pensait : « Par où échapper ? »
Peut-être, à ce moment, eût-elle pu le reprendre, si son orgueil eût fondu, si elle eût éclaté en aveux, pris cet homme pour confesseur, fait appel à toute sa noblesse, à sa pitié pour la faiblesse et la souffrance humaines. L’orgueil, au contraire, s’endurcit en elle. Il la raidissait. Elle n’acceptait pas de vainqueur. Elle voulait triompher par ses moyens à elle. Si elle devait venir à bout de cet homme quelque jour, ce serait autrement.
Il fit quelques pas à travers la chambre :
— Tenez, j’aimerais mieux cent fois une fille trompée, dont le cœur serait resté pur, — oh ! cent fois ! — J’aimerais mille fois mieux un être passionné, trahi par son tempérament, qui donne et qui redonne tout, parce que la vie l’appelle… Vous, vous êtes de la race froide, de la race qui trompe, par calcul et par jeu, en escomptant l’entraînement des autres…
Il haussa encore une fois les épaules :
— Peut-être bien êtes-vous vierge !… C’est même probable.
Et campé devant elle, la regardant en face :
— Et après ? dit-il.
Il s’éloigna.
Ses yeux rencontrèrent un portrait du comte d’Aiguebelle, son père, qui faisait pendant à celui de la comtesse. Le souvenir lui vint de la femme mauvaise qui avait dévasté la vie de son père, celle de sa mère, — rompu les liens de sa famille, mis sa propre jeunesse sous la perpétuelle crainte d’être à son tour le vaincu d’une créature de mensonge. Il s’était gardé jusqu’ici. Et maintenant il était pris, à son tour, au piège redouté. Mais le piège s’était détendu à temps. Son bonheur, il est vrai, était perdu, mais sa dignité était sauve. Comme le fauve pris par le pied, il rongerait sa chair, pour reconquérir sa liberté un jour. Il ne s’avouait pas vaincu. Il se retourna contre la traqueuse, avec une rage froide, concentrée. Du bout de la chambre, il revint sur elle, tout contre elle, qui était assise, la face toujours cachée entre ses mains ; et, la dominant de toute sa hauteur, il laissa tomber sur sa tête son mépris avec ces paroles :
— Vous ne me tromperez plus, jamais. Je vois tout, je sais tout. Tenez, je devine même qu’il ne vous a pas déplu, pendant un moment, de jouer avec le péril, autour de ces lettres… Vous pensiez qu’au besoin vous détourneriez mon attention, c’est-à-dire le danger, avec vos caresses… Est-ce bien cela ?
Elle songeait : « Comment a-t-il pu voir ? »
Il poursuivit, avec une ironie calme, en reprenant sa promenade à travers la chambre :
— Charmante idée, ma foi ; imagination de vierge dépravée, qui veut se donner le rêve de l’infamie dans l’honneur, et du péril en pleine sécurité !
Elle admirait qu’il la devinât si bien. Elle en était effrayée, comme d’un sortilège.
Il répondit à sa pensée :
— Oh ! ça n’est pas difficile à deviner, tout ça, une fois qu’on sait qui vous êtes. Un bout de ce fil-là donne tout le peloton. J’ai connu de vos pareilles, je vous dis.
Il souriait, comme joyeux, vraiment, de sa découverte :
— Je vois tout, tout ! en détail !… Et quand vous avez cru m’avoir trompé, abaissé ; quand vous m’avez cru aveugle et sourd, désarmé, dans le trouble de ma passion stupide, — alors, vous avez ri ! — Rire de moquerie, car vous me trouviez bien sot ! rire de victoire, car vous triomphiez ! rire téméraire, imbécile, — qui m’a parlé, mieux qu’une parole !… Il faudra vous méfier de ce rire-là… il aurait dû me renseigner plus tôt… Mais il paraît qu’avant ce soir je ne prêtais pas à rire : — je ne l’avais jamais entendu !
Il vint s’asseoir près d’elle, comme pour causer, paisiblement, de choses quelconques. L’âpreté de l’accent contrastait maintenant avec la tranquillité d’allure de sa parole :
— Vraiment, vous aviez bien joué, jusque-là, votre rôle. Parole d’honneur, les théâtres vous envieraient ! Eh bien, ma chère demoiselle, je ne veux pas, moi, être raillé ; je ne veux pas, moi, que vous triomphiez… Écoutez bien ceci : Vous n’avez pas de mari. Je ne suis pas votre mari. Il n’y a entre nous qu’un chiffon de contrat. Moralement, je le déchire. Vous n’êtes pas la femme d’un homme de mon cœur et de mon nom… Les enfants de ma race n’auront pas cette mère !
Elle s’était retournée à demi vers lui. Il avait relevé la tête. Elle ne le regardait pas. Elle l’écoutait, un coude sur la tablette du meuble ouvert, le menton dans sa main, le regard dur, rêvant aux revanches, — résignée, par force, au présent.
Il lui toucha le bras, du bout de son doigt :
— Regardez-moi bien !
Elle le regarda, d’un regard neutre, où tout semblait mort.
Il dit :
— Vous comprenez, nous devons prendre quelques petits arrangements. Voici donc ce que je vous impose : l’hypocrisie. Ça ne vous sera pas difficile… J’aime ma mère plus que tout au monde, et aujourd’hui plus que jamais. Il faut qu’elle soit heureuse… Si elle savait ce qui se passe en ce moment dans la maison de son fils, elle en mourrait !… Elle n’en saura rien. Je le veux… je vous impose de la rendre heureuse, à force de ruse habile, et de mensonge… J’entends que vous trompiez tout le monde, — excepté moi. C’est bien clair, n’est-ce pas ?
Elle se taisait.
— Mais répondez donc !
Elle se taisait toujours, l’air hautain et dur.
Une fureur inouïe le secoua. Il crispa ses poings et serra les dents ; et, terrible, il gronda :
— Ça sera comme ça, — ou j’étrangle !
Il lui montrait ses deux mains ouvertes, crispées en crochets, pareilles à des serres.
— Oh ! je n’ai jamais peur ! fit-elle.
Et après avoir cherché et pesé son mot :
— J’obéirai, dit-elle tout sec.
Elle était sans crainte, mais elle préparait les lendemains ; et, pour cela, cette promesse d’obéir, faite sur ce ton d’insolence et de révolte, fut la seule concession qu’elle trouva.
— Vous obéirez ? C’est heureux ! fit-il. Allons, bonsoir ; je vous souhaite le doux repos que donne une conscience pure. A demain !
Il la quitta.
« C’est bien cela, songeait-il : ruse, mensonge, orgueil, orgueil surtout !… Il me faudra un gant de fer. »
A peine hors de sa présence, il se sentit défaillir, sous l’écroulement de son bonheur, mais il marcha jusqu’à sa chambre et se jeta, tout vêtu, sur son lit. Au milieu du pêle-mêle de ses pensées affreuses, celle-ci reparaissait toujours dans un demi-rêve : « Si elle pouvait avoir l’idée d’aller se noyer, est-ce qu’il ne faudrait pas la laisser faire ?… Allons, allons, c’est une autre que j’aimais. Voilà ce que je dois me dire. Il y a erreur sur la personne, répétait-il… Mais comment peut-on se laisser aveugler à ce point ? — Oh ! la passion ! »
Quant à elle, elle se déshabilla lentement, et tout de suite, se mit au lit.
Elle renonçait à penser. Tout cela était fatal, et trop fort, décidément, trop compliqué… « Non ! quelle affaire, mes amis ! et que de bruit pour trois chiffons de papier !… Qu’est-ce que dira cette folle de Berthe ?… Elle n’en reviendra pas !… Je suis sûre qu’il n’y a, en France, qu’un seul homme comme ça. Et j’ai eu la veine de tomber dessus ! Vrai, c’était fait pour moi !… Était-il beau tout à l’heure ! C’est un homme, un vrai, ça, et crâne, encore !… Bah ! je le ramènerai. C’est ça qui sera amusant !… Le bonheur de la mère, c’est la planche de salut, — et solide ; il faut s’y tenir… Je ne peux pourtant pas songer… aux inscrits, avant d’avoir fait la conquête de mon époux… C’est bien drôle !… »
Et comme il arrive après les morts, après les désespoirs, les grandes épreuves, lasse de tant d’émotions et d’aventures, — elle dormit, cette nuit-là, d’un sommeil d’enfant. D’ailleurs, il fallait ça, pour être jolie dès le lendemain, et engager la bataille.
IV
Le comte Paul, à son réveil, après un somme pesant et court, eut toutes les peines du monde à reprendre conscience de la vie… Que tout cela fût vrai, c’était impossible. Et de même que certains rêves impressionnent l’âme plus fortement que la réalité, de même, aussi fortement, cette réalité l’impressionnait comme un rêve.
Il alla s’accouder à sa fenêtre ouverte. Septembre rayonnait. L’éternelle verdure des pins, des eucalyptus, des palmiers donne aux automnes de Provence des gaîtés de printemps. Aucune mélancolie ne venait des choses. Le soleil, levé depuis une heure, resplendissait sur la mer et sur les salins. Le paysage familier parla tendrement au cœur du jeune homme. De quoi ? de son enfance, écoulée parmi ces arbres et ces rochers, dans cette nature paisible et câline. Il se revit courant avec Pauline, parmi les bruyères ; cherchant, dans les touffes du thym et du romarin, le prie-dieu et la sauterelle, ou, sur le tronc rugueux des pins, la cigale, toute dorée comme les perles de la résine.
Pauvre petite Pauline ! il revit ce doux visage mélancolique. La veille encore, il l’avait vue, triste comme toujours… plus triste peut-être… Et il secoua la tête, en songeant : « C’était une affection sûre, celle-là ! Qu’est-ce donc que nos cœurs et nos destinées ? Pourquoi ne l’ai-je pas aimée, cette noble créature, cette chère sœur de mon ami ? N’avais-je pas pour elle de la tendresse ? Oui, certes… Et, — chose affreuse ! — cette tendresse même m’a empêché d’avoir pour elle de l’amour ! Quelle idée singulière avais-je donc de l’amour ? Elle m’aimait peut-être… et c’eût été le bonheur, le mien, celui de ma mère… Tandis que maintenant… maintenant…, l’autre est là ! quelle autre ?… une étrangère, vraiment, puisqu’elle n’a rien de nos cœurs, de nos éducations, de nos âmes ! »
Il revit en pensée celle qu’il ne pouvait s’empêcher d’appeler Rita, — et, aussitôt tout le charme du jour commençant, du paysage aimé, s’attrista, s’enveloppa d’une mélancolie que la saison ne lui donnait point.
A ce moment, le landau sortit des remises. Paul se rappela que sa mère et sa sœur s’étaient promis de partir de très bonne heure pour Hyères, malgré les fatigues de la veille. Il les vit en effet, monter en voiture… s’éloigner… « Pauvre chère maman ! si elle savait !… » A cette idée, il sentit son cœur défaillir, mais il se roidit, et reprit le cours de ses réflexions, en les dirigeant, cette fois : if refit le procès de Marie Déperrier et, de nouveau, il la condamna. Il conclut en dernier ressort qu’il devait avant tout, maintenir l’attitude qu’il avait prise. Certainement, elle essaierait de le reconquérir. « Mais, se dit-il, si j’avais le malheur de céder, je serais perdu ! Je me mépriserais, et elle me mépriserait elle-même. La lutte deviendrait entre nous une lutte d’égaux ; je perdrais sur elle l’autorité morale ; ce serait l’âpre querelle quotidienne installée chez moi. Je dois garder ma supériorité, c’est-à-dire ma liberté ; il le faut. Il faut, à tout prix, qu’elle me demeure étrangère ! »
Et comprenant que, malgré tout, cette lutte serait, par moments, difficile, il se donna à lui-même sa parole d’honneur de rester libre de cette femme ; de résister à tout désir de pardon, à toute suggestion d’indulgence, même devant les apparences du repentir ; il alla jusqu’à admettre d’avance qu’il serait injuste, au cours de la vie quotidienne, plutôt que de se laisser vaincre. Il arma pour toujours de parti-pris sa dure volonté.
Il se déshabilla, passa sous la douche, mit un costume d’intérieur, et, une cigarette d’Orient entre les doigts, il se dirigea vers la chambre de sa femme. D’un mouvement instinctif, il s’apprêtait à jeter sa cigarette. Il la garda. Il fumait, à l’ordinaire, devant elle. Eh bien ! il fumerait dans sa chambre, comme il le faisait en sa présence au salon. C’était une contenance, et dédaigneuse.
— Entrez ! dit-elle au coup léger qu’il avait frappé.
Elle était au lit, parmi les dentelles.
— Vous avez bien dormi, j’espère ?
Elle ne répondit point.
— Moi, pas, reprit-il. J’étais nerveux. J’ai dû réfléchir, régler en esprit beaucoup de choses.
Et, voulant trancher dans le vif :
— Pour commencer, — la question d’argent… Voici le premier semestre…
Il déposa sur la cheminée un petit portefeuille.
— Vous trouverez là quelques billets… vos appointements.
Sur ce mot elle tressaillit, intérieurement, et n’en laissa rien paraître.
Elle était déroutée par l’attitude de cet homme. Que devait-elle faire ? Elle aussi croyait avoir rêvé. Mais non, tout était bien vrai. L’impossible lui était arrivé. Le hasard, le destin, du premier coup l’avait livrée, et désarmée. Maintenant, elle appartenait en esclave à cet homme qui entrait chez elle, méprisant, la cigarette aux doigts, dans sa chambre à coucher… De ses droits de mari, il n’acceptait que ce droit outrageant d’être là ; et, seul entre tous les hommes qu’elle connaissait, il n’implorait plus rien d’elle, ni regard, ni sourire, — mais il exigeait, il imposait l’obéissance.
Avoir été ainsi vaincue du premier coup, — c’était bien surprenant et c’était bien dur. Incertaine du parti à prendre, elle s’abandonnait à l’étonnement, attendait qu’une circonstance lui indiquât la voie à choisir.
Il fumait, réfléchissant, assis près de la fenêtre ; il ne la regardait pas ; il suivait de l’œil la fumée légère ou regardait, à travers les vitres claires, les oiseaux qui voletaient, piailleurs, dans les platanes, les hirondelles qui passaient, de temps à autre, en flèches… et la mer bleue, là-bas, tachetée d’écumes blanches.
Un abîme séparait ces deux êtres jeunes qui avaient cru se rapprocher, jusqu’à mêler, pour toujours, leurs vies.
L’idée vint à Rita que peut-être ?… Car enfin…
Elle s’accouda, laissant à dessein glisser un bout d’épaule hors des dentelles, et prononça lentement :
— Je n’ai rien dit encore depuis cet affreux moment où vous avez voulu voir ces lettres… qui n’appartenaient qu’à moi.
Il releva la tête. Une réplique violente et amère lui vint aux lèvres. Il s’ordonna à lui-même de se taire, d’écouter.
— Vous avez voulu voir ces lettres. Vous les avez vues. Où est mon crime ? J’ai vingt-quatre ans : je ne vous ai pas attendu, c’est vrai, — avant de savoir même que vous existiez — pour rêver, pour désirer l’amour. Il y a huit ou neuf ans que j’ai ce droit-là. Vous auriez pu vous le dire. Mais non… Il vous plaît mieux de me reprocher d’avoir eu un cœur, comme toutes les jeunes filles, à l’âge même où le cœur s’éveille, où les rêves commencent. Est-ce là mon crime ?… Non. Est-ce alors d’avoir gardé ces lettres ? C’est une faiblesse, j’en conviens, mais c’est une faiblesse d’enfant, — oui, un enfantillage. Ne vous avais-je pas promis de vous les montrer un jour ou l’autre ? Je l’aurais fait à coup sûr, mais seulement après des confidences qui vous auraient préparé à tout connaître, sans colère et sans mépris, tout mon passé. M’accusez-vous de ne pas vous l’avoir dit, ce passé où il y a des douleurs, pénibles à avouer, mais non pas une seule faute ? Je vous réponds : Me l’avez-vous seulement demandé ? Et comme je savais que bien des choses, dont je ne suis point responsable, vous déplairaient pourtant, ne trouvez-vous pas naturel et même légitime mon silence ? C’est de l’héroïsme qu’il eût fallu avoir, pour courir, spontanément, le risque de vous éloigner de moi ? Eh bien ! je l’avoue, je me suis consultée un moment. Je n’ai pas su pousser la sincérité jusqu’à dire, au risque de vous perdre, ce que vous ne demandiez pas…
Elle s’arrêta ; puis, la main sur ses yeux où montaient des larmes, elle acheva, d’une voix pénétrée et basse : — Je vous aimais trop pour cela !…
Il se taisait, immobile, l’œil sur le vide ouvert devant eux.
Elle le regarda entre ses doigts légèrement écartés :
— Vous ne savez pas ce qu’il m’en coûte, de vous parler ainsi, en ce moment, si tôt après vos insultes ! Car, j’en conviens, — j’ai une nature rebelle, un peu sauvage. Je n’ai jamais plié devant personne… Tout mon orgueil, depuis hier au soir, est en révolte. C’est pour cela que je me suis tue. Mais maintenant, voyez, je parle, vaincue, soumise, parce que je comprends votre douleur… et je ne veux pas que vous souffriez plus longtemps !
Il regardait toujours dans le vide, avec cet œil vitreux de ceux qui ont tout perdu — et dont le songe voit par delà la vie. Les paroles qu’elle murmurait arrivaient tardivement à son intelligence. Il les comprit un moment après qu’elle eut fait silence. Et déjà il se demandait si, en effet, elle n’avait pas raison, s’il n’avait pas des exigences trop hautes, s’il avait le droit de condamner si vite, si absolument. Ah ! qu’il est difficile d’être juste ! Et il voulait l’être. N’avait-il pas obéi à un coup de passion rageuse, jalouse ? Oh ! s’il pouvait retrouver, en elle, une excuse ; et, en lui, le pardon ! S’il pouvait retrouver le bonheur entrevu la veille, le même, ou seulement quelque chose de ce bonheur, rêvé durant deux années.
Il jeta dans la cheminée la cigarette qu’il avait apportée avec un parti pris de désinvolture et même d’impertinence.
Le souvenir de sa mère lui traversa le cœur. Si les choses restaient ainsi, pourrait-il lui cacher longtemps le malheur de sa vie ? Certes, pour la malheureuse mère, c’est la réconciliation qu’il fallait. Dans son cerveau, lassé par l’insomnie, les détails de la scène affreuse de cette nuit s’estompaient, affaiblis. Il n’avait plus l’énergie physique nécessaire pour interpréter les faits, les rapprocher, les presser, en faire jaillir tout le sens.
Elle devina que son silence disait une hésitation.
Que devait-elle faire, pour influencer son juge ?
Elle cachait toujours son visage avec ses mains. Elle comprit que Paul la regardait. Alors, pour jouer mieux son rôle, elle plongea tout à coup son visage dans les coussins, entre ses deux bras nus, avec un sanglot volontaire. Elle sentit avec joie que de vraies larmes coulaient sur ses joues et que ses épaules s’étaient découvertes. « Car enfin, songeait-elle, il n’est pas en bois, le bonhomme ! » Ses grands cheveux cendrés serpentaient de tous côtés autour de sa tête. Un rayon vint toucher sa nuque, les changea çà et là en or flamboyant. Sa chair prit les transparences exquises de la vie jeune, mystérieuse, attirante. Il la regardait toujours et elle le sentait bien. Les tentations qui étaient en lui, elle les savait. On n’attend pas, durant deux années, une jeune fille, on ne l’aime pas jusqu’au mariage, pour renoncer à elle subitement, à tout jamais, dès le contrat signé, sans quelque révolte de l’égoïsme physique. La passion grondait, dans ce mari pris au piège. Et quand bien même il voudrait la chasser demain, ne devait-il pas désirer encore, — comme tous les autres hommes, — avoir fait d’elle sa maîtresse d’une heure ? Mais comme il était naïf et bon, — cela l’engagerait, celui-là ! Et si ?… Oui !… Pourquoi pas ? — Elle était bien sûre d’une chose, c’est qu’il ne chasserait jamais plus la mère d’un d’Aiguebelle… Dans l’émouvante idée de maternité, elle ne voyait qu’un moyen de défense et d’ambition.
Elle cria, la voix étouffée dans les coussins : — Paul ! Paul, ayez pitié ! pitié de moi… et pitié de vous-même !… Ayez pitié !… Ne me rejetez pas, du haut d’un ciel, dans l’abîme !
Et, comme poussée par un irrésistible élan, elle se leva alors, se jeta hors de son lit, demi-nue, les cheveux enflammés de soleil, et se précipita à ses genoux… Il s’était levé, le cœur bondissant… Il allait tout oublier. Il oubliait tout, puisqu’il ne songeait pas à s’étonner de voir une jeune fille aussi prompte à se montrer ainsi…
La beauté l’attirait à lui, triomphante, d’une invincible puissance. Dans la débâcle de sa volonté, de ses idées, il voulut, pour se rejeter loin d’elle, invoquer en lui son mépris de la veille. Mais les raisons de ce mépris se faisaient toujours en lui plus éparpillées, plus diffuses, plus impossibles à ressaisir… Il ne les voyait plus. Mais il savait encore qu’elles existaient. Alors il se dit :
« Eh bien ! qu’importe ? Pourquoi pas ? Pourquoi ne pas la traiter en courtisane ? Pourquoi ?… N’est-ce pas la pire vengeance ? N’est-ce pas lui infliger la dernière des hontes, que de profiter de mes droits, tout en restant dégagé d’elle ? »
Ainsi la bête commandait l’esprit qui, n’avouant pas sa défaite, se répétait les suprêmes sophismes de la dignité et de la liberté expirantes.
Rita leva vers son mari ses yeux bleus, noyés de larmes, lui montra ses joues ruisselantes. Il regardait cette femme courbée à ses pieds, — si belle, si touchante à la fin ! Les larmes lui allaient bien. « Je me suis trompé, songea-t-il. — Tant de beauté, de charme, la clarté d’expression de ce visage, ne peuvent pas cacher les noirceurs que j’ai cru deviner. C’est impossible. » Il s’inclina pour la relever. Elle tendit les bras vers lui. Ces beaux bras nus, il les prit dans ses mains, et se sentit frémir de la tête aux pieds.
Alors, pour l’achever, elle cria :
— Au nom de ta mère, Paul ! au nom de ta mère !
C’était la note fausse, puisque, sur ce mot, il s’aperçut qu’elle était à moitié nue. Il conçut qu’elle voulait s’aider d’un nom sacré, cacher sous ce nom un essai de séduction impudique. Une jeune fille pure, injustement accusée, se serait-elle défendue ainsi, comme une Phryné ?
Il était redevenu froid.
Elle sentit se desserrer sur ses bras, les doigts qui l’étreignaient.
— Ah ! fit-il d’un ton glacial.
Le nom de sa mère, invoqué dans un tel moment, avait produit un effet tout contraire à celui qu’elle attendait. Il se rappela les pressentiments de la comtesse. Il regarda instinctivement le petit meuble recéleur des lettres maudites. Il revit cette femme qui était là, sa femme, lançant par la fenêtre, pour le tromper, cette bourse vide… Ah ! oui, il se souvenait, à présent. Il croyait assister encore à cet acte de mensonge qui la lui avait révélée à fond. Et il tressaillit, comme si cette révélation lui était faite dans l’instant même.
— Ces lettres, dit-il alors, donnez-les-moi.
— Je les ai brûlées.
— Allons, dit-il, c’est complet. Et je conclus : Comme ma mère, — c’est entendu, — doit ignorer mon malheur, et qu’il serait difficile de simuler l’accord entre nous assez parfaitement pour la tromper chaque jour à toute minute, nous partirons ce soir pour Nice. C’est un caprice de ma femme, — votre premier caprice, — auquel j’obéis. J’ai même, à Nice, quelque affaire. Vous comprenez. De Nice, nous partirons pour Paris. Cela nous donnera un peu de temps pour préparer la suite de notre misérable existence à deux. Encore un mot : j’avais congédié, pour cette nuit, notre vieille femme de chambre. Vous allez l’appeler. Je veux qu’elle nous voie ici, en ce moment, réunis, et, tout à l’heure, déjeunant ensemble. Ma mère et ma sœur viennent de partir ce matin pour Toulon où elles ont quelques emplettes à faire. Elles rentreront vers quatre heures. Nous partirons à six. Habillez-vous. Et, après le déjeuner, nous irons, avec la charrette anglaise, seuls tous deux, à Hyères. Il faut se donner du mouvement, chercher la distraction, ne pas rester face à face avec notre misère, — et nous montrer le moins possible, aujourd’hui, aux braves serviteurs de ma maison.
Ce programme fut exécuté.
V
Maintenant, ils étaient à Paris. Paul n’avait eu aucune peine à faire accepter par sa mère son brusque départ. La bonne dame, en mariant son fils, avait consommé un grand sacrifice. Elle n’était pas femme à se démentir en détail, à reprendre à l’étrangère des bribes de son bonheur.
Désormais « ces enfants » s’appartenaient à eux-mêmes. Bien plus, elle trouvait juste et bon qu’ils fussent là-bas, libres, hors des atteintes de son égoïsme, disait-elle, éloignés du spectacle de son déclin… C’était un peu triste pour Annette, par exemple ! mais la chère enfant adorait sa mère ; ils avaient de bons voisins, au château des Bormettes, et puis cet isolement ne devait pas durer. Elles iraient, dans quelques mois, voir les nouveaux mariés à Paris. Après cela, ils viendraient passer le printemps aux Bormettes.
Rassuré pour le moment du côté de sa mère, le comte Paul arrangea sa vie à Paris, de façon à ne rien laisser deviner de son malheur.
D’ailleurs, ce n’était guère qu’en présence d’Albert, de sa sœur Pauline et de Madame de Barjols qu’il lui était difficile de dissimuler. Il présenta sa femme à peu de personnes, préférant les interprétations mauvaises de cette attitude, à ce qu’on dirait, si l’on venait à entrevoir la vérité. Aux yeux du monde, c’étaient deux époux corrects, qui s’isolaient dans leur bonheur, et semblaient désirer beaucoup qu’on ne les dérangeât point.
De la part du comte Paul, le contraire eût paru surprenant.
— Ah ! disait Berthe, — la pauvre jeune femme ne s’amusera pas tous les jours avec ce gentilhomme de trumeau ; mais enfin, pour les débuts, ça paraît lui convenir, et puisqu’elle ne se plaint pas…
Marie, en effet, n’avait rien dit à Berthe, sans trop s’expliquer pourquoi. C’est que, pour l’instant, l’aveu l’eût humiliée.
Vis-à-vis des de Barjols, Paul avait pris une double précaution. La première, c’était de répéter à tout propos qu’il avait horreur de ces gens qui affichent leur bonheur conjugal. Pour lui il préférait tomber dans l’excès contraire, et paraître un mari désagréable. La seconde précaution, la meilleure, avait été de voir moins souvent ses amis.
Albert, cédant aux supplications de sa mère, avait obtenu la résidence libre. Il habitait Paris pour un temps inconnu. Mais comme de son côté il avait résolu de voir Paul et Marie le moins souvent possible, il croyait être lui-même la seule cause de la rareté des entrevues. Les sentiments de Pauline la poussaient également à éviter les rencontres jadis si désirées. Madame de Barjols disait : « On ne le voit plus, ce Paul… C’est bien naturel ! » Tout allait donc pour le mieux dans la pire des situations.
Marie et Paul adressaient, presque tous les jours, à la comtesse des lettres pleines de gaîté. Paul racontait toutes les pièces de théâtre nouvelles, et, en effet, il conduisait sa femme au théâtre à peu près tous les soirs. C’était le moyen d’éviter le tête-à-tête sous la lampe, et aussi de fuir les réunions, les bals, où le comte Paul redoutait de rencontrer celui qu’il désignait ainsi dans sa pensée de philosophe : « Un homme assez sot pour s’imaginer qu’elle en vaut la peine ! »
La jeune comtesse d’Aiguebelle ne voyait guère que des connaissances de son mari. Léon Terral, à sa grande joie, lui avait écrit, quinze jours après leur entrevue à Aiguebelle, qu’il partait pour l’Amérique. Il avait donné sa démission. On l’avait intéressé dans une affaire grosse d’espérances. Marie avait pensé : « Bon voyage ! Et si c’est possible, bon retour ! Mais, pour l’instant, m’en voilà débarrassée, ça n’est pas malheureux ! J’ai assez de complications comme ça. »
Lérin de La Berne s’était vainement présenté chez elle. Elle lui avait fait refuser sa porte. « Encore un gêneur. Dans la situation où je suis, des imbéciles pareils, c’est trop dangereux ! »
Elle revit Berthe une ou deux fois, continua à ne rien lui dire du fond des choses, mais elle lui donna à entendre que certaines difficultés exigeaient la plus grande prudence, la plus grande discrétion.
— Un jour je te conterai tout, ma chérie. Il y a quelque chose, quelque chose de grave. Que veux-tu ? C’est un jaloux, il est jaloux de tout… de toi comme des autres.
— De moi, bon Dieu !
— De toi et de tous ; il le serait de mon petit chien et de mon perroquet, si j’avais un perroquet et un petit chien.
— Et cela s’est déclaré à quel propos ?
— Le soir même de mon mariage. Pour une conversation… Tiens, justement, avec Lérin… Tu ne te rappelles pas ? Tu vins me dire, par deux fois : Comme ton mari te regarde !
— Oui, en effet.
— Eh bien, ça le travaillait. C’est un homme comme ça. Il a du sombre dans le caractère ; il faut que je prenne garde…
— Oui, en effet, dans les commencements il faut les ménager… Ça me fait de la peine pour Lérin… Il y comptait, tu sais ?
— Sur quoi donc ?
— Sur son numéro d’ordre.
— Cette bêtise ! Non ! Pas possible !
— Comme j’ai l’honneur… Et vrai, j’aurais voulu le voir à l’échéance. C’est à crever… Car tu sais, son lorgnon…
— Son lorgnon ?
— C’était, dans toute sa personne, la seule chose qui tenait encore…
— Eh bien ?
— Eh bien ! figure-toi ! il ne tient plus !
Cette plaisanterie les fit mourir de rire toutes les deux, même elles en revinrent et de nouveau moururent deux ou trois fois, dans les spasmes d’une gaîté inquiétante.
— Bref, conclut Berthe, je comprends : tu veux décidément qu’on te fiche la paix pendant quelques semaines ? Tu dois avoir tes raisons. Tu manigances quelque chose, et tu ne veux pas qu’on sache, de peur qu’on fasse rater tes petits projets. Soit, c’est sacré, ça. C’est ton affaire, on obéira. Mais, au premier signe, j’accours. Tu me diras tout, hein, plus tard ? C’est convenu ? A propos, tu ne sais pas ce qu’on dit partout ? Que Monsieur de Barjols, le grand ami de ton mari, le Pylade de cet Oreste, — était tombé amoureux de toi, à cette soirée des Russes, en même temps que son cher ami. Ce serait pour ça qu’il aurait demandé son commandement au Tonkin… Mais j’y pense, ton prince russe, plus de nouvelles ?
Marie, très intéressée, avait dressé l’oreille.
— Il s’agit bien des Russes !… Qu’est-ce que tu me dis là, de Monsieur de Barjols ?
— Tu ne t’en étais pas doutée ? Vrai de vrai ?
— Ça m’avait passé par l’esprit, comme une idée de roman. Mais non, je ne savais pas… Voyons, tu veux rire. Comment aurait-on pu savoir ?
— Comment ? C’est bien simple : figure-toi ; il veut partir encore, malgré sa mère. Il paraît que ça lui a repris ! Pour obtenir cette faveur de repartir, il a cru pouvoir se confesser, à mots couverts, sans te nommer, au commandant Ripert, du ministère, un homme sûr, — mais qui a en sa femme — ma meilleure amie, après toi, — une confiance… bien mal placée. Le commandant s’est laissé tirer par elle les vers du nez ; — et je tiens l’histoire… d’elle-même, — parce qu’elle a en moi une confiance… également mal placée ! Ça peut servir, ce que je t’annonce ! Je ne sais pas à quoi… Mais ça sert toujours, tôt ou tard, de savoir ces machines-là.
Berthe était partie, laissant Rita très songeuse.
La jeune comtesse d’Aiguebelle avait donc déblayé son terrain d’opération. Elle avait éloigné de chez elle toutes les personnes qui pouvaient rappeler au comte son passé bohème, révélé par les lettres de Léon Terral.
Cela lui avait semblé la plus nécessaire de toutes les prudences. Elle s’était arrêtée à l’idée de reconquérir son mari ; mais avant tout, il fallait l’apaiser. On verrait ensuite.
Cette tâche ne s’annonçait pas comme des plus faciles.
Le comte Paul était de ces cœurs droits, fanatiques de droiture, qui, trompés une fois par l’être en qui ils avaient confiance, demeurent incapables à tout jamais de croire en cet être, même redevenu sincère.
La moindre défaillance de la sincérité leur paraît si monstrueuse qu’elle développe en eux une faculté, également monstrueuse, de soupçon, de supposition ou de divination du mal. Ces croyants-là se retournent tout d’une pièce : ils passent de la foi aveugle au doute non moins aveugle.
En expiation d’un mensonge unique et véniel, un innocent peut paraître à leurs yeux le pire coupable, et devenir la pitoyable victime de leurs soupçons forcenés.
Mais si leur scepticisme déchaîné se mêle de traquer une âme de mensonge, s’obstine à la poursuivre dans tous ses détours, à la précéder pour l’arrêter dans ses ruses, ils deviennent des justiciers effroyables. Supposez Desdémone coupable, tous les soupçons d’Othello, jaloux sans preuve suffisante, sont divinateurs, et chacune de ses paroles inflige à la malheureuse le supplice mérité !
Le comte Paul, dans un seul mensonge de Rita, avait vu une âme habituée au mensonge, une âme de malignité. En lui prêtant toujours toutes les pensées mauvaises, il se croyait sûr de deviner juste, et il était rare qu’il se trompât.
Naturellement, elle se piquait d’être du troupeau des sphinx, et elle s’affolait de se voir devinée. C’était s’étonner de peu. Comme il avait contre elle tous les soupçons, il tombait toujours juste, parce qu’elle avait, elle, tous les mauvais instincts. Il était certes plus passionné que judicieux. Mais ses aveuglements même paraissaient être de la clairvoyance.
Tout en ne perdant aucune occasion de lui prouver qu’elle était pénétrée à fond, Paul s’efforçait de montrer la plus grande froideur.
Avoir des scènes avec sa femme, cela semblait au comte Paul misérable et indigne de lui.
Il lui arrivait pourtant, malgré sa volonté, de formuler un blâme à propos de telle attitude qu’elle avait prise, de telle phrase qu’elle avait prononcée. De son côté elle répondait le plus patiemment qu’elle pouvait, rusant, se dérobant, pour s’insinuer de nouveau, peu à peu, si c’était possible, dans ce cœur armé contre elle. Mais ses moindres feintes, il les suivait, il les dénonçait d’une parole. Ainsi elle pouvait juger de la perspicacité de son adversaire, et elle commençait à craindre de ne plus jamais la trouver en défaut.
Elle ne pouvait plus, d’ailleurs, cacher si bien son âme vraie qu’elle n’en trahît çà et là quelque chose. Souvent, après des prodiges d’adresse, elle finissait par laisser échapper un mot de trop, un mot malheureux, une phrase qui sonnait faux comme son rire, et qui rendait au comte Paul toute la fermeté de ses résolutions.
Un jour, par exemple, qu’elle lui parlait de sa douleur, de son désespoir profond :
— Cela ne vous a point empêchée, lui dit-il, de danser hier soir, à ce bal, où vingt hommes vous entouraient, vous accablaient de compliments indécents, dont vous avez ri !
Elle répondit ingénument :
— Faut-il donc ne plus aller au bal sous prétexte qu’on est désespérée ?
En des mots semblables, qui partaient tout à coup, — inexplicablement, car elle avait une intelligence aiguë, — il entrevoyait des abîmes d’inconscience.
Une autre fois, sous un trait d’ironie poignante qu’il lui lança, elle ne put retenir des larmes de rage. Elle voulut profiter de ces larmes pour l’attendrir, pour faire appel une fois encore à sa pitié. Il l’interrompit sèchement :
— Vous ne me séduirez plus, pas plus avec vos pleurs d’aujourd’hui, qu’avec vos sourires d’autrefois. Les uns valent les autres. Tout cela, c’est la même chose. Tout cela — ment toujours !
Alors, elle s’écria parmi les sanglots, en secouant entre ses deux mains sa tête échevelée :
— Mais comment faut-il donc pleurer ?
C’étaient ses façons à elle d’être naïve.
VI
Quatre mois s’étaient écoulés. Le comte Paul avait pu cacher à tous ceux qui l’aimaient, le malheur de sa vie, quand sa mère annonça l’intention de venir le rejoindre à Paris.
On était en janvier. Le plus dur de l’hiver était passé. Annette, là-bas aux Bormettes, ne tenait plus en place. Elle voulait revoir son frère, sa jolie belle-sœur, ses amies. La comtesse d’Aiguebelle cédait aux instances de sa fille, « car pour moi, écrivait-elle, pour moi, mes chers enfants, j’ai peur avant tout de déranger votre bonheur. Mais l’hôtel est vaste. Nous resterons dans notre coin, Annette et moi. Nous nous ferons très petites et très silencieuses, vous verrez ! »
La chère femme ajoutait que, toujours plus vieille, elle sentait s’aggraver sa maladie de cœur, et qu’elle obéissait aussi à un désir impérieux de ne pas mourir sans avoir revu son Paul…, « et même Paris », répétait-elle gaiement. — C’était rendre impossible à Paul toute idée nouvelle de voyage.
Il prévint sa femme de l’arrivée prochaine de sa mère. — « Le plus difficile commence, lui dit-il. Je ne peux vraiment pas m’opposer à son projet. Je prévois que ma mère fera un séjour de trois mois au plus. Vers le premier mai, elle repartira pour notre pays de Provence. Si je le jugeais absolument nécessaire d’ailleurs, nous quitterions brusquement Paris, vous et moi. Plutôt que laisser croire à ma mère que je la néglige, mieux vaudrait lui avouer la vérité !… Si nous étions dans la nécessité de partir, nous irions voir l’Algérie, car vous êtes une personne pleine de caprices et moi un mari très obéissant. Mais tâchons de ne pas en arriver à cette extrémité. Ces départs, s’ils se renouvelaient, donneraient l’éveil. Apprêtez-vous donc à jouer pour le mieux votre rôle de femme heureuse et, en même temps, soucieuse du bonheur de toute sa famille… Il faudra, le soir, nous faire beaucoup de musique. Vous chantez à ravir ; et, quand vous chantez, vous ressemblez à sainte Cécile. Il faudra nous charmer… comme avant. Vous nous lirez aussi de beaux vers, de belle prose…
L’amertume lui venait, en faisant le tableau de ces soirées de famille, en ordonnant ce simulacre de vie heureuse.
Il ajouta donc :
— Ce sera délicieux, n’est-ce pas ?
Elle éleva vers lui un regard suppliant. Elle eut dans les yeux une prière vraie. Il venait de lui dépeindre un paradis perdu. Elle venait de concevoir, à l’entendre, tout ce qu’elle ne connaîtrait jamais, — et de le désirer.
Ils se regardaient. Il la trouva belle. Une chaude émotion lui gonfla la poitrine, — et il pensa que peut-être elle avait assez expié… Expié, quoi ? Ah ! oui, — ce mensonge !… Il s’aperçut que s’il n’avait plus pour elle la tendresse qu’on a pour l’épouse, pour les mères, pour les femmes faibles, pures, désarmées, il avait encore pour cette violente, pour cette rusée, — ce qu’on appelle de l’amour, afin sans doute de rester poli.
Il désira le plaisir âpre, mauvais, mortel peut-être, qu’il éprouverait à l’avoir à lui comme une conquête, en maître absolu, tout en la maintenant dans l’impuissance de nuire.
Tout ce trouble, elle l’aperçut très bien dans ses yeux, mais, une fois encore, elle se perdit avec une parole, avec un geste.
Elle tendit les bras et cria :
— Je ne suis pas celle que vous croyez ! Sur les cendres de ma mère, Paul, je vous le jure !
Le geste était théâtral. Et quant « aux cendres de la mère », oh cela ! c’était le comble du banal à la fois et de l’inouï !
Elles jurent toutes, les femmes menteuses, avec une facilité surprenante, sur la tête de leur nourrisson ou sur les cendres d’un pauvre mort qui ne proteste jamais.
Les sincères n’ont pas besoin de s’appuyer si fortement et si vite sur des témoins muets, ni même sur d’autres. Ils imaginent fièrement que leur parole suffit.
Le comte se rappela que, sur cette remarque générale faite un jour par lui, Albert lui avait conté un authentique et bien curieux souvenir de voyage.
A Smyrne, où il était allé avec l’escadre, il se trouva admis dans la familiarité d’une veuve mûre et de sa jeune fille, qui gardaient chez elles, selon l’usage du pays, les ossements du mari, du père, — non pas tous, mais quelques restes, — précieusement recueillis dans une urne.
Une querelle, très orientale, c’est-à-dire tout de suite exaspérée et criarde, s’étant élevée entre la fille et la mère, celle-ci jura ses grands dieux, la main étendue au-dessus de l’urne sacrée, que, dans cette discussion dont le sujet importe peu, elle disait la vérité, rien que la vérité, toute la vérité.
La fille résistant à cette preuve suprême, la mère était entrée dans une violente colère, et s’excitant toujours davantage, affolée par les insolences de sa délicieuse enfant, elle lui lança à la tête, tout d’un coup, l’urne elle-même, qui dans sa chute s’ouvrit, répandant tout ce qu’elle contenait !
— Oh ! ma mère ! les os sacrés de mon père ! — cria, — en grec bien entendu, — la jeune smyrniote indignée.
Et la mère de répliquer, sans reprendre haleine :
— Si encore c’était ton père, petite sotte !
A peine Rita eut-elle prononcé : « sur les cendres de ma mère », que ce souvenir revint positivement à la mémoire du comte Paul, et un sourire plissa ses lèvres tristes.
« Paul ! Paul ! » répéta Marie, prête à se jeter à ses genoux, car elle aimait ces manifestations suprêmes. Sans s’en douter, elle les copiait du théâtre. Il vit ce mouvement à peine indiqué ; il l’arrêta court, en répondant à sa prière muette par ce mot qui tomba en coup de hache : « Jamais ! »
Et il était sorti…
C’est dans cette rage d’humiliation qu’elle avait vu arriver la mère.
VII
Nécessairement, la présence à Paris de la comtesse mère et d’Annette rapprocha de la famille Barjols, le comte et sa femme.
Albert revit plus souvent son ami Paul, qui le mit au courant de ses tentatives de réforme morale parmi les ouvriers libres-penseurs. Il lui montra également les résultats moraux de son action secourable, comme médecin, dans le monde des miséreux.
Éloigné par son métier de ces pratiques, Albert s’y intéressait théoriquement avec passion. Il suivit son ami dans les réunions où Paul prenait la parole, instruisant son humble auditoire des devoirs de l’homme envers la vie, envers soi-même, envers les autres, s’attachant surtout à faire entendre que le bonheur n’existe pour personne et ne peut résulter d’un arrangement social quelconque.
Les plus riches, expliquait-il, sont parfois les plus malheureux. Ce qui donne le plus de joie à l’homme, c’est l’idée pure, une pure conception de la vie, une acceptation énergique de tous les maux ; c’est, dans l’action, un effort de lutteur appliqué à les diminuer, à les supporter ou seulement à les combattre.
Il tâchait de donner à ces théories une forme simple, accessible à tous.
Il admettait que, avant de discuter la question du bonheur, c’est-à-dire du bien-être moral, il fallait discuter la question des nécessités matérielles, du bien-être physique. Il affirmait que, dans un État civilisé, personne ne doit pouvoir mourir de faim ni de froid, que même personne ne doit avoir à souffrir réellement du froid ou de la faim.
Il aidait de sa bourse, largement, des œuvres de relèvement du pauvre, des caisses de retraite et de secours pour les malheureux incapables de travailler ; — et comme, parmi ce monde de damnés qui vivent dans une ombre affreuse, on savait que, tous les jours, il visitait les plus misérables bouges pour y soigner des malades besogneux, les plus dégoûtants à voir, il avait autour de lui tout un peuple sordide, dont il se sentait aimé, et dont la pensée échauffait et soutenait son cœur.
Que de fois, avec Albert, ils se demandèrent si une action pareille, multipliée et vraiment servie par tous les heureux du monde, — ne transformerait pas le monde. Mais ils n’en pouvaient douter : une idée n’a pas la force d’un sentiment. L’idée d’altruisme n’a pas su remplacer le sentiment de la charité qui, déjà, était insuffisamment répandu avant la mort de sa mère la religion. Le dévouement aux autres n’a plus ce puissant ressort caché d’un égoïsme noble, qui se promettait à lui-même les récompenses de la justice éternelle et la vue de Dieu, en échange des sacrifices terrestres. La grâce des légendes qui amusaient l’enfance adorable des âmes, ne communique plus aux esprits sa vertu mystérieuse. Ainsi disait Paul. Albert, à la fois plus positif et plus optimiste, croyait que la conception purement humaine de la bonté et de la justice peut suffire à créer les héros ou les saints philosophiques ; il croyait que le monde peut être sauvé par la pitié, aimée pour elle-même.
— Mais comment feras-tu aimer la pitié à l’égal d’une personne, à légal d’un Dieu qui jugeait et récompensait ? S’il nous rendait capables de pitié, c’est qu’il était lui-même le pardon infini.
— Il n’a jamais été qu’un symbole, ton Dieu. Et voici ce qu’il signifie : La pitié récompense, comme le faisait Dieu, ceux qui la répandent sur les maux d’autrui.
— Comment ?
— En leur donnant le même bénéfice que donnait la foi : on croit au bien dès qu’on réalise le bien ; il est, puisqu’on le fait. La souffrance humaine n’est autre chose qu’un vague, mais terrible sentiment d’insécurité. Eh bien ! l’amour que je donne, me donne la certitude de pouvoir être aimé moi-même.
— Ainsi ta pitié, ton amitié, ton amour, ne sont, au fond, qu’un égoïsme ?
— Certes, mais sublime !… Voyons, tu peux bien m’accorder cela. L’égoïsme qui crée, berce, console ; l’égoïsme qui rassure la vie contre toutes les menaces de l’inconnu ; l’égoïsme qui fait le bonheur de deux ou de plusieurs êtres est préférable à l’égoïsme solitaire. C’est de l’arithmétique, ça. Saint François d’Assise est un égoïste qui mit son bonheur à faire celui des autres. Donc, tâchons de former tous les cœurs à l’image de celui-là, et le monde sera sauvé, à la grande joie de l’égoïste divin !
Ces conversations, cent fois reprises, quelques visites rendues ensemble à des souffrances dont Albert n’avait pas une idée juste, tout cela fit, de nouveau, sentir aux deux hommes le charme généreux de leur amitié. Ils en comprirent mieux encore l’essence fortifiante. Ils goûtèrent avec délices ce bonheur, simple et infini, de n’être pas seul, comme perdu, dans l’idée, dans l’action, dans le rêve surtout, dans le rêve, si vaste, si effrayant ! Bref, ils se reconnurent une fois de plus comme frères, et s’aimèrent mieux.
Un matin, Albert se trouva chez Paul, dans des circonstances assez singulières, où apparurent clairement, avec leurs différences, les tempéraments et les idées des deux amis. A de certains jours, la maison de Paul était ouverte à bien des gens de mauvaise mine, malades ou sans travail.
— C’est une véritable administration, disait-il parfois en riant.
— Tu n’y tiendras pas, mon vieux frère ! lui répondait Albert… Tu te bats avec le problème social : malheur à toi ! Les chrétiens eux-mêmes finiront par le renier, et ceux que tu veux secourir essayeront de te supprimer, à la première occasion.
Un matin donc, comme Albert et Paul causaient ensemble dans le cabinet du comte, on lui annonça qu’un inconnu voulait absolument le voir. Cet homme avait, disait-il, pour Monsieur d’Aiguebelle une lettre qu’il ne remettrait qu’en mains propres.
— Faites entrer, dit le comte Paul.
L’homme entra, saluant à peine, et regardant autour de lui d’un air effronté.
Cette pièce, où Paul recevait sa clientèle de malheureux, était d’une simplicité extrême. Du reste, il n’aimait nulle part les arrangements compliqués du faux luxe moderne.
L’homme voulait de l’argent. Sa lettre était une ruse. Il l’avoua. Il savait le comte très riche et il venait lui exposer ses besoins.
— Il faut que les riches finissent par comprendre que les pauvres ont des droits… Qu’est-ce que vous allez me donner, hein ? conclut-il.
Albert se leva, indigné, furieux :
— Ce qu’on va vous donner ! dit-il.
Et, visiblement décidé à user de sa force, il s’avançait, menaçant. L’autre souriait comme sûr de lui.
Paul courut à Albert, le prit par le bras.
— Je suis chez moi, mon brave Albert, lui dit-il avec calme, quoiqu’il fût très ému ; je suis chez moi, où je me conduis à ma guise. Fais-moi le plaisir de passer à côté, pour un instant.
Albert hésita, mais, connaissant Paul, ne crut pas devoir insister.
En sortant, il jeta encore un regard de colère sur le bizarre visiteur, qui conservait une attitude d’arrogance provocante.
L’homme regardait d’un air narquois la porte refermée. Paul vit très bien que sa main, dans la poche de son pardessus râpé, — palpait quelque chose. C’était un de ces êtres qui hésitent encore au bord du crime — et qu’un geste, un mot, peuvent déchaîner.
Dès qu’Albert eut disparu, Paul, montrant une chaise à l’homme, s’assit lui-même dans son fauteuil de travail et dit :
— Nous voilà seuls. Vous pouvez maintenant parler sans crainte. Que voulez-vous ?
L’homme, évidemment, croyait que les deux amis avaient eu peur. Il se montra plus hardi, plus insolent :
— Il me faut de l’argent ! dit-il, d’un air brutal.
— Comme je ne vous en dois pas, ne pourriez-vous être poli ? répliqua le comte avec beaucoup de douceur.
Le ton de cette réponse parut surprendre l’individu. Il se mit à considérer son chapeau, qui était très sale, un peu troué.
— Tenez, dit-il, je vais m’expliquer, Monsieur le comte.
Paul sourit : il ne tenait pas autrement à son titre. Ses domestiques avaient ordre de dire Monsieur, tout court… Lorsqu’en parlant de lui on disait : « Le comte Paul », cela ne lui déplaisait point, parce qu’on le désignait ainsi familièrement dans son pays.
Alors le mendiant se mit à conter une histoire de crève-la-faim, lamentable. Sa femme et son enfant se mouraient. La misère avait appelé la maladie. Il avait passé la nuit entre deux agonies. Pendant qu’il disait sa douleur, il oublia un instant d’en être irrité ; il en souffrait, simplement. Paul le vit et fut ému.
— Je vous crois, dit-il. Voici un peu d’argent. Je regrette de ne pouvoir faire davantage.
Et il lui donna un louis.
Comme l’histoire qu’il avait contée était toute vraie, l’homme à son tour fut, durant une seconde, touché et satisfait autant que surpris.
Et d’un ton de regret, il ajouta :
— Tiens, vous êtes donc un bon zig, vous ?… Car je ne suis pas entré poliment !
Mais, sur ce dernier mot, l’idée de la frayeur qu’il croyait avoir inspirée aux deux hommes, dès son entrée, lui revint ; il pensa qu’il imposait au comte, et il voulut en profiter. Alors, sans transition, avec la brusquerie d’un désespéré qui risque tout, parce qu’il n’a rien à perdre :
— … Mais c’est cent francs qu’il me faut ! dit-il.
Son œil avait le regard froid et dur des haineux.
Le comte se leva, marcha vers lui, et, tendant sa main ouverte :
— Alors, rendez-moi ceci.
L’homme crut qu’il allait avoir davantage. Machinalement, il rendit la pièce.
— Vous n’aurez rien ! dit Paul aussitôt.
Ils se regardaient tous deux, face à face.
— Je vais vous expliquer pourquoi vous n’aurez rien, dit Paul. Tout simplement parce que vous pourriez croire que j’ai eu peur… et c’est ce qu’il ne faut pas. Maintenant, comme votre femme et votre enfant ne doivent pas porter la peine de votre méchanceté, j’irai les voir ; et, — si vous n’avez pas menti, — je m’occuperai d’eux. Quant à vous, je vous engage à me laisser l’arme quelconque que vous avez là, — dans cette poche. On n’arrive à rien de bon, avec ça, croyez-moi.
Il y eut un court silence. Paul lui demanda :
— Qu’est-ce que vous faisiez… avant ?
— Commis aux écritures, chez un marchand de bois.