QUATRIÈME PARTIE (continued 2)
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Alors, elle se mit à sourire, du sourire qu’on voit sur les lèvres des sphinx de pierre ; elle eut un imperceptible haussement d’épaules, et à ce flot de paroles emportées, — où elle sentait bien la rage amoureuse, l’éternel hommage, — elle opposa ces paroles, dites d’un ton tranquille et narquois de coquetterie mondaine :
— Mais pardonnez-moi donc, — puisque vous m’aimez encore !
— Oh ! c’est vrai ! gronda-t-il sourdement, et comme désolé de lui-même, comme découragé : C’est vrai, je l’aime encore… si cela s’appelle aimer !
Il s’assit, la tête dans ses mains, comme vaincu par l’abondance et la contradiction de ses émotions et de ses idées.
Toujours debout dans l’ombre, la comtesse d’Aiguebelle fit encore un pas, — et, immobile, accrocha sa main à la tenture de la porte. Si les yeux de Paul ou de Marie s’étaient tournés de ce côté, ils auraient pu voir cette main pâle et crispée, au bord de cette draperie de velours sombre.
Paul répéta sa phrase :
— Si cela s’appelle aimer !
— Pardi ! fit la jeune femme insolente et triomphante dans la malice éternelle du Sexe. Pardi ! vous suez l’amour, mon cher ! Votre amour pour moi ? mais il est en vous, hors de vous ! partout autour de vous… Et c’est tant pis pour vous, croyez-moi, car après cette petite conversation, vous pensez bien que c’est fini de ma part, les soumissions et les bêtises… Sachez donc, Monsieur, toute la vérité une fois pour toutes. Je n’ai plus aucune raison pour vous la cacher. Voici ce que vous désirez tant savoir : Un autre que vous, oui, m’aime vraiment. Il y a même trois ans de cela. Et je l’aime aussi. Et c’est de votre ami que je parle… Je me suis trompée en vous épousant.
Elle se mit à rire, de son rire à elle.
— Il m’aime, celui-là, poursuivit-elle, et elle insista avec une insolence sans nom :
— Il m’aime, celui-là, puisqu’on peut le tromper !
Le comte Paul se demandait maintenant comment il la tuerait…
— Il sait aimer, celui-là, poursuivait-elle sur le même ton de persiflage à le rendre fou… il sait aimer, puisqu’il sait pardonner aveuglément. Celui-là me juge, et il me veut. Eh bien ! je l’aurai.
Sa voix redevint ferme, rapide, saccadée.
— Il sait tout, et il soutient mon courage. Il sait tout, et il vous condamne. Il sait tout et, — je le sens, j’en suis sûre…
Elle haussa la voix avec autorité :
— … Si je fais un signe, il y aura un éclat… Le divorce est là pour me sauver de vous, et cet homme qui m’aime, — oui, votre ami, — ne sera pas mon amant, entendez-vous : il sera mon mari !
Le comte bondit sur elle avec un cri :
— Malheureuse !
Mais à ce moment, il vit et reconnut, au bord de la draperie sombre, une main pâle, une petite main crispée…
Il s’arrêta, fou.
Un bruit sourd fit retourner Marie.
— Maman ! criait Paul.
Elle gisait, la mère, abattue, devant la draperie encore frissonnante, à laquelle elle s’était retenue durant quelques minutes.
D’un mouvement machinal, pendant que le comte Paul relevait doucement la pauvre chère tête qui avait sonné contre le parquet, — elle, Rita, avait couru dans sa chambre pour y chercher un verre d’eau ; mais au moment où elle s’approchait de la mourante, la comtesse d’Aiguebelle ouvrit les yeux, l’aperçut, et, le regard fixé sur elle, ne remuant que ses lèvres, elle prononça distinctement :
— Vous, — sortez !… Sortez…, parce que je vais mourir !
Et elle referma ses grands yeux cernés.
La jeune femme sentit une douleur confuse l’envahir. Une sorte de nuit tomba sur son esprit. Elle comprenait que la destinée fermait derrière elle encore un des chemins par où elle aurait pu aller au bonheur.
« Ah ! oui, songeait-elle en se retirant dans sa chambre, — sa mère morte, tout est bien fini : je serai chassée. »
Paul épiait un regard de sa mère, un signe de vie…
On était allé chercher le médecin, et l’abbé, — et, chez Pauline, la petite Annette.
— Maman ! maman ! répétait le malheureux jeune homme, n’osant la soulever, de peur de lui faire mal, de briser encore quelque chose en elle ; et il restait là, à genoux tout contre elle, sur le tapis.
Elle rouvrit lentement les yeux. Elle voulut parler. Sa langue était embarrassée. Alors, elle se mit, visiblement, à s’appliquer, pour être entendue, bien comprise, et elle articula :
— Contre ça, tout est bon… Divorce… Pauline…
Et, un peu après :
— Annette… Albert.
Et, quand tout le monde fut là, excepté l’étrangère, la maudite, — tous, excepté Albert qui avait envoyé Pauline, — quand on l’eut transportée sur le lit le plus proche, quand elle eut été embrassée par les deux jeunes filles, elle regarda tout le monde d’un regard long et voilé, sourit à chacun, à tous, fit un signe d’intelligence à l’abbé, puis souleva et étendit un peu, au-dessus d’elle, ses deux mains fines, si fines, si petites, si transparentes, et dit :
— Mes enfants… bénis !
Et cette nuit-là, l’abbé disait à Marie :
— Allez prier devant la morte, ma pauvre enfant… Je connaissais son âme, moi. Elle vous pardonnera. C’était une âme d’amour, une âme de Dieu !