DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
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La voiture plaisait fort aux jeunes filles. Celle du château était un large et pesant landau traîné par deux bretons infatigables. Le temps de ces promenades était, pour Marie, le plus vite passé. Aux montées, on mettait pied à terre, et la marche, bienfaisante comme un travail, le spectacle des bois, de la mer çà et là entrevue dans l’échancrure d’une vallée, tout cela inspirait l’oubli, un oubli doux et tendre. Ici encore, il n’y avait plus de mauvaises pensées. Rivalités, jalousies, envie, les arbres et les rochers et le ciel ne savent rien de ces choses. Tout ce qui tient à l’état social s’oublie aisément en pleine nature. Un pauvre, dans la forêt, au bord de la mer, est entouré du même luxe divin, des mêmes chefs-d’œuvre qu’un riche. Il y a, dans les villes, des milliers de demeures, différentes par la fortune de l’habitant, mais le soleil et les étoiles sont, comme la mort, les mêmes pour tous.
Comme les beaux vers de Sully-Prudhomme ou de Lamartine, la nature appelait sur le visage de la jeune fille une singulière expression de tranquillité. Ici, Marie cessait de se comparer à de plus riches ou à de plus heureuses. Le bleu du ciel et de la mer lui appartenait, comme à tout le monde. Ici d’opulentes toilettes eussent été inutiles, même déplacées. Sa beauté, sa jeunesse au contraire s’harmonisaient avec les splendeurs du paysage ; c’étaient des valeurs de même ordre ; c’étaient des puissances de cette même Nature. Et tout cela fut à son avantage.
Dans l’intérieur du château, ses impressions étaient moins heureuses. Des incidents compromettaient sa belle gravité. Un jour, par exemple, comme elle maniait une tasse en vieux saxe, véritable objet de collection, que le comte Paul lui faisait admirer, la comtesse ne put réprimer un cri : « Prenez bien garde, mes enfants ! J’y tiens beaucoup ! » Et quoique la bonne dame eût dit gracieusement : « mes enfants », Marie éprouva une de ces rages d’envieuse qui brusquement décomposaient parfois son visage. Il lui avait suffi de cette observation, cependant affectueuse, pour lui rappeler qu’elle n’était pas encore la maîtresse dans cette maison. Elle sentit ses lèvres se serrer, s’amincir, et elle se détourna un peu du comte Paul afin de n’être pas vue. Elle songea à son miroir, aux impatiences qu’elle lui avait confiées. Avec plaisir elle eût lancé au diable l’objet précieux, l’eût brisé en miettes. Cela n’avait pas le sens commun. Elle se le dit et ajouta en elle-même :
« Qu’y puis-je ? Je suis ainsi faite… Ah ! on est bien heureux d’être riche !… Mais, patience ! je l’aurai, ta tasse de saxe, et ta vieille baraque avec !… »
Le soir, dans sa chambre, le contraste du mobilier de pacotille au milieu duquel elle avait toujours vécu, et de son modeste trousseau, avec les vieux meubles Louis XV, avec les vieilles boiseries sculptées, les tapis, les rideaux, les cadres où souriaient de jeunes châtelaines, — dont une était la comtesse à quinze ans, — la comparaison entre sa pauvreté et la fortune de ses hôtes, l’irritaient. Elle ne se sentait aucune reconnaissance pour cet homme qu’elle n’aimait pas. Tout le mauvais se réveillait en elle. Elle lui en voulait presque de la contraindre à l’épouser… « Car, enfin, j’y suis bien forcée, pour sortir de l’état misérable où j’ai trop longtemps vécu… » En vérité, c’était l’oppresseur. Il incarnait la destinée cruelle, inévitable.
Alors, quelquefois, des tiroirs secrets d’un petit secrétaire que lui avait offert le comte, — un meuble merveilleux, à mille compartiments, tout incrusté d’ivoire, amusant comme un labyrinthe et comme un théâtre machiné, — elle tirait les lettres, le portrait de Léon. Le sentiment de l’obstacle qui la séparait de l’homme qu’elle croyait aimer, qu’elle aimait à sa manière, exaspérait alors ses regrets, son désir, son genre d’amour. Alors plus que jamais elle se trouvait victime, et, tout de bon, se mettait à maudire et le comte Paul et cette puissance de l’or qu’elle subissait, vaincue et toute frémissante : « Il m’achète, comme une esclave !… Il croit que je vais devenir sa chose. Je suis une fantaisie qu’il se paie, parce qu’il le peut !… Oh ! ces riches ! »
Et elle avait, dans un éclair, la vision brève, diabolique, d’un coup génial du sort, d’une catastrophe qui le frapperait tout de suite après le mariage, quand il aurait eu le temps de faire en sa faveur un bon bout de testament, bien rédigé dans toutes les règles, car il faudrait l’amener à cela le plus tôt possible. On ne sait ni qui vit, ni qui meurt. Elle n’entendait pas, s’il venait à mourir, retomber à rien, être chassée par cette vieille comtesse, mûre après tout pour la tombe.
Quand ce rêve lui passait par la tête, elle ne l’accueillait pas, mais, repoussé, il insistait, prenait corps : « Après tout, se disait-elle, ça ne les tue pas ; et c’est sans le vouloir que je pense à ça. Ce serait amusant tout de même, de pouvoir épouser Léon, et d’avoir la fortune ! » Elle se livrait alors au rêve funeste, tranquillement, parce qu’elle avait pris la précaution de s’en déclarer irresponsable.
Mon Dieu, oui ! si elle avait pu, en levant le petit doigt, les envoyer tous ad patres, d’un coup, certes, elle l’eût fait ! Après tout, est-ce qu’elle les connaissait, ces gens-là ? Et sur le mot ad patres, elle riait. Ce mot lui montrait des ancêtres en perruque, gens de robe ou d’épée, et cela l’égayait de se les imaginer, ainsi vêtus à l’antique, dans l’autre monde, en train d’attendre l’arrivée de leurs petits-neveux, et solennellement assis à droite ou à gauche du Père Éternel…
« Et dire qu’ils croient encore à ça ! à une autre vie ! Cette bêtise !… Des empaillés, quoi ! » Et elle riait tout haut. C’était un bonheur pour elle, que personne n’entendît ce rire-là.
— Êtes-vous couchée, ma sœur Marie ? puis-je entrer ?
— Oui, ma mignonne.
— Pas couchée encore ! Que faisiez-vous donc ?
— Ma prière, petite Annette.
— Peste ! Mademoiselle, je ne suis pas si sage, et vous me faites honte. J’ai tout de suite fini, moi, — et encore, les trois quarts du temps, je la dis dans mon lit, ma prière. C’est très mal, n’est-ce pas ? Un pater, un ave et ioup ! je ne peux pas m’empêcher de penser à mille choses… Quant à ma prière du matin, par exemple, c’est abominable : je l’oublie toujours. Je m’en confesse. Monsieur le curé dit : « Comment pouvez-vous ne jamais oublier de l’oublier, et cela tous les matins sans faute ? » — Oh ! Monsieur le curé, lui ai-je dit une fois, je suis si pressée de revoir le soleil ! d’aller dehors, courir dans le parc ! — Alors, vous ne devineriez jamais, ma sœur Marie, ce qu’il m’a répondu ; il a dit : « De revoir le soleil… Ah ?… » Et puis, après une minute de réflexion : « Ma foi, chère petite, le Bon Dieu est si bon qu’il prend peut-être ça, de votre part, pour une manière de prier… »
X
Si le comte Paul était descendu délibérément au fond de lui-même, sans doute eût-il recherché pourquoi sa passion était accompagnée d’un sentiment bizarre de vide et de malaise. Mais il voulait lutter contre sa propre tendance à s’examiner de trop près ; il voulait agir et vivre ; il se laissait tout bonnement glisser « sur la pente d’aimer ».
Il se désarmait, en un mot, complètement, juste à l’heure où il aurait dû faire appel à toute sa pénétration de sceptique.
La volonté d’être simple est bonne avec les simples. N’être pas naïf avec eux, c’est être coupable envers eux. Mais ici, simplicité devenait sottise. Ce jeune homme arrivait un peu tard, vraiment, dans un monde bien vieux. Cet homme, doué des perspicacités les plus aiguës, des puissances de doute et de soupçon les plus clairvoyantes, se ramenait, par probité pure, à des naïvetés d’enfant !
Il arrivait à Marie de trahir — oh ! pas longtemps, pas gravement, — la tournure de son esprit, de révéler par un rien, vite corrigé, l’habitude générale de son âme.
Un jour, par exemple, elle laissa échapper deux mots en grand contraste avec la réserve voulue de son langage. Ce fut une faute, car pour d’honnêtes provinciaux, pour la comtesse d’Aiguebelle et son fils, les expressions veules, gouailleuses, qu’employait Rita lorsqu’elle se parlait à elle-même, correspondent à un relâchement de la fermeté morale et de la dignité.
Or drôle, rasant, j’te crois, ce bonhomme ! ces termes-là faisaient le fond de sa vraie langue comme Goddam, pour Figaro, le fond de la langue anglaise.
Au comte Paul, qui lui demandait si elle irait ce jour-là à la pêche avec sa sœur, elle répondit par un : « J’te crois ! » du plus saisissant effet, — juste avec le ton qu’elle eût pris pour parler à Théramène. Elle connaissait assez maintenant les opinions du comte et sa manière subtile de sentir, pour regretter sur-le-champ cette distraction. Ce n’était rien, ce mot, et Paul ne songeait qu’à en rire, comme d’une espièglerie. Mais il la regarda et leurs yeux se rencontrèrent. Elle eut une inquiétude qui flotta dans son regard et qu’il aperçut distinctement. Il y eut un silence d’une seconde, après lequel elle ajouta avec hésitation : « C’est ce pauvre Pinchard, — vous savez, Pinchard, — qui m’a appris ce mot-là… C’est drôle, n’est-ce pas ? » Pourquoi s’excusait-elle ? De quoi l’accusait-on ? Que venait faire là ce Pinchard ? La gaucherie de la phrase affecta le jeune homme, le gêna. Il avait l’impression indéfinissable et pénible qu’on éprouve en présence d’un mensonge mal fait, qui laisse voir ce qu’il veut cacher, et, du même coup, la nudité d’une âme prise en faute.
Mais tout cela était véritablement peu de chose. Le comte Paul était bien trop raisonnable pour s’y arrêter longtemps.
Sans doute, c’était là de ces souffrances folles, attachées au charme d’aimer. Il voulut le penser ainsi. « Non ! est-ce bête, l’amour ! »
Une autre fois, un voisin, en visite à Aiguebelle, conta brusquement, en termes voilés d’ailleurs, une scandaleuse histoire, qu’il eût été décent de ne pas comprendre, au moins en présence du conteur. Marie laissa échapper un : « Ah ! bon ! » intelligent, du plus déplorable effet.
Une fine angoisse traversa le cœur du jeune homme. A vrai dire, il était inadmissible que Mademoiselle Déperrier eût compris ; et c’était même la seule excuse du bavard. Il y a, croyait le comte Paul, — naïf jeune homme d’une autre époque, — des vilenies dont une jeune fille et même une femme ne doivent jamais concevoir seulement l’idée. Naturellement, il n’osa interroger Marie, mais il fit une allusion, peu de temps après, à l’inconvenance du narrateur. Tout en parlant, il regarda la jeune fille d’un œil attentif. Elle sentit ce regard et l’intention, et ne broncha pas.
— Inconvenant ? dit-elle, en levant sur le comte Paul son doux regard plein de questions. Inconvenant ? Pourquoi ?
— Je suis un sot qui se croit malin, pensa le comte ; et, mentalement, il lui demanda pardon.
Douter, s’interroger, hésiter, mais ce serait un crime ! Parfois le souvenir des méfiances de sa mère lui revenait, traversait comme un éclair noir sa lumière intérieure ; — et toute sa journée en demeurait vaguement assombrie… Alors, il s’en voulait ; il se reprochait d’être atteint par le mal du siècle, et incapable de jouir simplement et noblement des meilleures choses de la vie.
« Ne suis-je pas heureux ? se demandait-il souvent. — Si, bien heureux !… Et pourtant… Quoi ? que me manque-t-il ? » Ce qui lui manquait, il n’en savait rien. Il songeait parfois que c’était sans doute la réalisation du rêve. Mais, puisqu’elle était certaine ! Il se répondait aussi : « L’homme n’est jamais content. Il en faut prendre son parti ! Je devrais être heureux. N’a-t-on pas dit que l’attente du bonheur est plus douce que le bonheur même ? — Je ne suis pas assez positif », songeait-il encore. Et il se récitait les vers du poète :
Je traîne l’incurable envie De quelque paradis lointain.
« Oui, c’est cela. J’ai beau avoir une conviction philosophique très nette, je regrette doublement les paradis rêvés aux jours de mon enfance. Tout petit, je les pleurais avec l’espoir de les retrouver. J’en regrette aujourd’hui jusqu’à l’espérance ! Le positiviste et l’athée ne seront heureux que lorsque des siècles d’atavisme leur auront transmis graduellement l’oubli des idées métaphysiques qui sont dans nos moëlles à nous autres. Toute notre nature morale, toutes nos intuitions, originairement entachées de foi, — sont en lutte avec les conclusions de notre raison. Voilà bien où est la cause profonde de toutes nos mélancolies noires, de nos troubles, de notre misère d’âme… Allons vivre ! Et secouons ces habitudes de pressentiment, ces angoisses de mysticisme… Je suis un champ de bataille d’antinomies. Comment m’affranchir de tout ça ? »
Il aspirait une large goulée d’air, sur la terrasse d’où s’apercevait la mer bleue et, juste en face du château, les îles d’Hyères. Il prenait un fusil, sifflait son griffon, allait, le long des marais salins, à la recherche d’une bécassine…
Ce qui l’apaisait le mieux, c’était ses visites à de pauvres malades qui, pour n’avoir pas à payer, le faisaient appeler comme médecin. Le médecin de la Londe, village voisin, le fit prévenir un jour, comme cela lui était arrivé déjà plus d’une fois, que forcé de s’absenter pour une affaire grave, il priait son honoré confrère, Monsieur le comte Paul d’Aiguebelle, de le remplacer auprès de ses clients. Ce fut une semaine de grand repos moral. Le comte revenait de ses visites avec des rayonnements de joie dans les yeux.
Le sentiment du service rendu au pauvre officier de santé et à tout le pays, était en lui comme une sensation de force retrouvée. Il éprouvait alors une allégresse physique, et une confiance étrange dans le monde entier.
La foi est le bénéfice assuré du bien que l’on fait.
Se prouver qu’on est un brave homme, c’est se prouver du coup qu’il existe de braves gens, et, d’une manière générale, que le Bon existe. C’est créer en soi la sécurité, sans laquelle l’homme ne peut jouir d’aucun bien-être.
Au retour de ces visites à de pauvres gens auxquels il apportait, dans sa voiture, des remèdes, et souvent des provisions, de la viande et du bon vin, le jeune homme considérait volontiers comme une récompense mieux méritée les joies qui l’attendaient au château. Alors, avec un abandon tout nouveau, il contemplait sa fiancée, et il n’avait en la regardant que des pensées sereines.
Pourquoi faut-il que la bonté, la pureté et l’élévation des sentiments, deviennent des causes d’erreur ? En ces moments-là, sûr de lui, il était sûr d’elle, il avait confiance ; confiance absolument, en tous deux, en toute chose au monde, en tout le monde. Les moindres sensations, les désirs les plus physiques, l’émoi qu’il éprouvait en se sentant frôlé par sa robe, en regardant, sous l’ombre légère de son oreille, la naissance de ses cheveux cendrés, qu’irisait tout à coup un trait de soleil, sous les grands arbres, tout cela en lui devenait une aspiration à la vie haute, générale, un appel à l’avenir, à la création consciente d’un fils qui serait un homme sain et pur, un de ceux qui renouvelleront la terre !… Et il se mettait à aimer, à adorer plus passionnément que jamais celle en qui dormaient ces puissances de renouvellement, ces espérances infinies.
XI
Toutes les pensées, toutes les joies, toutes les tristesses, tous les désirs, tous les rêves, — tout cela proprement plié, sous l’enveloppe mince des lettres, sous une effigie de roi ou de reine, et bien et dûment timbré, tout cela glisse dans des trous béants aux devantures des boutiques, puis court dans des wagons, s’en va, — isolé des cœurs d’où cela est sorti, — sur les routes, par les chemins, dans la boîte des facteurs toujours fatigués et toujours en route… Tous ces petits carrés de papier, sans fin vont et viennent, entre-croisant, sans les embrouiller, les milliers de fils de leur va-et-vient, — la réponse appelant la réponse à travers l’espace… Tous ces menus papiers, ce sont des cris qui s’échangent en silence… Oh ! l’éloquente, la magique enseigne, qui, — dans les bourgades perdues sous la neige des montagnes, au fond des vallées ignorées, au bord des déserts d’Afrique, — donne au voyageur découragé une soudaine émotion de fidélité et de retour, et comme un sentiment joyeux d’ubiquité : Postes et Télégraphes.
Sur la tablette de son petit secrétaire, dont elle porte toujours la mignonne clef sur elle, Marie écrivait à Berthe :
« Chérie,
« Mon mariage est fixé aux premiers jours de septembre. Il aura lieu ici, dans la chapelle du château d’Aiguebelle. Peut-être viendras-tu : Nice et Monaco sont si près !… Que de choses à te conter, j’en étouffe… Ah ! que ce sera bon de bavarder !
« Mille gros baisers.
Marie.
« P.-S. — Dois-je inviter Léon ? Je ne sais que faire. »
Berthe répondit :
« Si j’y serai, ma mignonne ! Je te crois que j’y serai ! Tu vois bien que tout s’est passé selon la formule : couvent, rappel…, et le reste, le reste c’est-à-dire ce que j’imagine, car tu ne m’as pas gâtée : quatre pauvres petits billets en un an ! Moi qui te croyais écrivassière ! Si tu meurs d’envie de tout dire, je meurs d’envie de tout entendre. Bonjour, chérie, je tourne court. Mon aimable époux s’impatiente. Nous dînons en ville et c’est attelé. Ce qu’il est toujours plus embêtant, mon homme, tu n’en as pas d’idée ! Et pourtant je le laisse libre : qu’est-ce qu’il faut donc faire pour être heureuse ? Je t’engage à mettre le tien au pas dès les premiers jours. Les premiers jours décident de toute la vie. — Beaucoup de baisers.
Berthe.
« P.-S. — C’est égal, je regrette pour toi et pour tout Paris, la Madeleine et tout le grand tra-la-la des mariages célèbres. Mais tu me rappelles Bonaparte : il commença par Toulon. All right ! Et laisse Léon où il est, à Valence. »
Pendant que Marie lisait, dans sa chambre, cette lettre de Berthe, Paul recevait celle-ci, datée de Saïgon :
« Mon vieux frère,
« Je vais rentrer en France plus tôt que je ne pensais. Il serait trop long de t’expliquer pourquoi il m’est impossible de faire autrement. Je serai d’ailleurs bien heureux de vous revoir tous, et d’embrasser encore une fois ma vieille maman infirme. J’avais des projets d’études spéciales que j’abandonne avec chagrin. »
Suivait une longue dissertation sur l’avenir de la Cochinchine ; et la lettre s’achevait ainsi :
« Puisque je reviens en France, j’espère y arriver de façon à pouvoir assister à ton mariage. C’est Pauline qui m’en a dit la date probable. Sans elle, je ne saurais rien de toi. C’est pourtant facile d’écrire au courant de la plume tout ce qui passe par la tête. Ingrat, va !… N’importe, cher silencieux, je sais où dort en silence le trésor de ton amitié. Gardons-la, notre amitié, gardons-la bien, éternellement, même sans nous la dire. Tous les amours peuvent tromper, mais non pas celui-ci : la vieille affection de deux hommes au cœur droit. Je t’aime, vieux frère, et je suis à toi.
Albert. »
La petite Annette lisait une lettre de Pauline :
« Ma chère petite Annette,
« Ce grand évènement, le mariage de ton bien-aimé frère, va donc se réaliser. Je n’aurais pas cru que cela se fît si tôt. Enfin, j’espère encore un retard qui permettra à mon frère d’arriver à temps. Il sera avec nous dans les premiers jours de septembre. En ce cas, moi aussi j’irai là-bas. Tu me trouveras un peu triste ; ne t’étonne pas ; maman m’inquiète toujours davantage. Elle m’effraie, tant elle est maigrie, mais son âme, sa parole vraiment suaves me consolent de tout, même de ce grand mal qu’elle me fait en étant toujours plus malade. Comme c’est beau, la force morale, l’amour du devoir, le dévouement aux autres, la bonté qui permet qu’on souffre en souriant, afin de consoler ceux qui vous aiment. Toute son âme est maintenant dans ses yeux et c’est beau comme la lumière. Cela ne se peut expliquer, il faut le voir et alors cela s’impose, se transmet même. Puissé-je lui ressembler pendant toute la grande épreuve de la vie, par la force et par la douceur… Mes respects à ton adorée mère. Elle ressemble à la mienne. Dieu te la conserve ! Travaille bien et amuse-toi bien.
« Un gros baiser sur tes deux joues, de ta triste vieille amie.
Pauline. »
Annette répondit :
« Chère, chère Pauline !
« Quel bonheur ! quel bonheur ! Il nous revient, ton grand frère ! Figure-toi que je n’osais pas l’espérer. Paul va être si heureux ! Et maman aussi, de te revoir ! Et ta maman à toi et toi-même ! Nous serons tous, tous si contents. J’ai éprouvé un tel bonheur de cette nouvelle que j’en ai sauté, en jouant avec ma sœur Marie, comme une enfant, des petites… Mais je m’aperçois que l’idée de notre bonheur m’empêche de m’attrister avec toi sur la santé de ta mère. Va, le bon Dieu nous les conservera longtemps encore. Et puis leur force d’âme les soutient, car la mienne aussi est bien malade, sans en avoir l’air. Du moins, elle marche, elle. Mais le cœur lui fait mal souvent. Toujours ces palpitations. Le médecin recommande mille précautions. Ne pas monter d’escaliers ; pas d’émotions brusques… Aussi, je lui ai annoncé très doucement le retour d’Albert. Elle me charge de dire à ta maman toutes les tendresses les plus douces. Oui, ta mère est admirable, sur ce lit de douleur, d’avoir si longtemps de si belles patiences. Elle est héroïque, disait hier maman, mais aussi quelle consolation pour elle d’avoir sa fille Pauline, — bonne comme elle, — et quelle fierté d’avoir un fils comme Monsieur Albert, — qui sera amiral tout jeune, j’en suis sûre. Je l’ai entendu dire à l’amiral Drevet. Je te dirai encore que ma sœur Marie est toujours très belle et d’une amabilité qui ne se dément jamais. Pauvre Marie ! Elle n’a plus de mère à aimer, elle. Pourtant, elle mérite tous les bonheurs. Mon frère le dit souvent, et je le crois. Je me rappelle qu’elle plaisait aussi beaucoup à Albert. Si tu lui écris encore, à ton cher frère, dis-lui comme nous l’attendons tous avec impatience, moi comprise. Il me trouvera grandie, en dix-huit mois ! Songe donc ! j’avais quinze ans et demi ! A présent je suis une femme. Il me semble que je n’oserai plus jouer avec lui, comme autrefois, au chat perché ! Te souviens-tu comme il m’attrapait à tout coup ? Mais je bavarde comme une petite pie. Je te rends, sur les deux joues, tes deux gros baisers, ma bonne Pauline. Ta petite amie pour toujours.
Annette.
« P.-S. — Tu ne sais pas ? je pense souvent que nous pourrons être pendant toute la vie, toi et moi, deux amies comme sont, en hommes, Albert et Paul. On dit que c’est rare entre femmes. Et, en effet, j’y songe : il y a Damon et Pythias, Oreste et Pylade ; il n’y a pas de légende sur l’amitié des femmes. Eh bien, nous serons une rareté. C’est dit ! Bonjour, ma Pauline. »
De la comtesse d’Aiguebelle à l’abbé Tardieu :
« Vous aviez raison, mon cher abbé. Elle est charmante, irréprochable, un peu sèche par moments, d’une réserve un peu voulue. Mais cela vient sans doute d’une excessive et très noble fierté. Le mariage aura lieu le 15 septembre. Que Dieu protège mon cher enfant ! Merci de votre bonne lettre. Pardonnez-moi si je n’y réponds pas plus longuement : je suis si souffrante aujourd’hui. »
Le comte Paul répondit à Albert :
« J’ai fixé le 15 septembre, afin que tu puisses être là. Je veux t’avoir. Mon bonheur, autrement, serait incomplet. Je te serre dans mes bras.
Paul. »
Albert, en lisant ces lignes, se sentit pâlir. Il éprouva un mouvement d’angoisse au fond de son cœur, mais son parti était si bien pris, sa volonté si accoutumée à être la maîtresse ! Il envoya un mot par câble sous-marin. Et ce mot, qui sortait des profondeurs les plus douloureuses d’une âme d’homme, et dont il fut le seul à connaître tout le sens, courut au fond des grandes eaux :
— « J’y serai. Merci. »
XII
Paul avait exprimé à sa mère le désir de célébrer son mariage sans éclat. Il répugnait aux publicités qu’on donne à cette cérémonie. La comtesse, au contraire, pensa que, dans le cas présent, la jeune fille, presque sans famille, se mariant loin de chez elle contre l’habitude, il fallait l’imposer, ne pas avoir l’air de se cacher ; et, précisément parce qu’on était dans l’isolement de la campagne, elle désira convier le plus de monde possible. « Il n’y en aura jamais assez. »
Les choses furent ainsi faites.
Trois jours avant le mariage, Monsieur et Madame de Ruynet, que Mademoiselle Déperrier avait invités pour bien montrer qu’elle avait des amis titrés, étaient accourus de Paris. La marquise de Jousseran rendit à Marie un dernier service en venant à Hyères, exprès pour elle cette fois. Lérin de la Berne accourut aussi, pour se payer, disait-il, la tête des deux conjoints.
Quant à Léon Terral, qui apprit la nouvelle par les journaux, il demanda quatre jours de permission, et débarqua à Hyères avant de s’être interrogé sur ce qu’il venait faire, étonné de voir si près de se réaliser un projet pourtant bien connu de lui. Marie ne lui avait rien dissimulé. Alors, de quoi avait-il à se plaindre ? Avait-il protesté ? Non. Mais à présent que l’évènement était là, devant lui, inévitable, il n’en prenait plus son parti.
La veille du grand jour, Berthe, très surexcitée, vint voir Marie, à Aiguebelle.
— Tu ne sais pas ?
— Quoi ?
— Léon est ici !
— En vérité ?
— Tu prends cela avec ce calme ?
— Qu’y faire ? Je m’y attendais.
— Il va faire un esclandre.
— Non… Et puis, pourquoi pas ?… Mais non.
— Comment, pourquoi pas ?
— Je suis un peu fataliste. D’un côté, ça m’amuserait ! Ça mettrait fin à bien des tourments que j’éprouve. Et ça m’en épargnerait d’autres, que je prévois. Crois-tu que ça m’amuse, d’être, de par ma propre volonté, dans la situation des jeunes personnes que leurs familles marient contre leur gré ?
— Tu es une singulière fille !
— Oh oui, alors ! C’est comme ça.
— Enfin, que veux-tu ?
— Je suis lasse. Je veux ce que la destinée voudra.
Elle était songeuse. Elle ajouta :
— Léon, c’est la destinée…
— … Et la misère, acheva Berthe.
— Oui, je sais… Sans ça…
— Eh bien, qu’est-ce qu’il faut lui dire ?
— Comment a-t-il su la date ?
— Par les journaux.
— Je vais le faire inviter… Un ami d’enfance… Il a connu, il a aimé ma mère. C’est tout simple. Qu’il vienne demain… Ah ! ma foi, je le reverrai avec plaisir.
— Tant que ça ?
— Je crois bien ! Je ne suis pas forcée de poser de profil tout le temps, avec lui. Il ne m’aime pas en camée. Il m’aime en femme vivante, avec mes défauts ; il m’aime enfin, comme je suis… Il m’aime donc bien, n’est-ce pas ?
— C’est toi qui me l’expliques, et tu m’interroges ?
— C’est que je voudrais me l’entendre dire.
— Il est fou, ma chère… — « Je savais bien, m’a-t-il dit, qu’elle allait se marier ; mais l’annonce du fait définitif, lue par hasard dans un journal, ces mots écrits, imprimés, publiés, m’ont donné un coup. Il est clair qu’avant je n’y croyais pas. — Eh bien ! si elle veut, je l’enlève… je l’arrache à elle-même… car elle se trompe. Elle fait un calcul et elle s’en repentira. Il est temps encore… dites-le-lui. » Voilà, ma chère, les absurdités qu’il débite, et bien d’autres encore.
— Et tu as répondu ?
— J’ai répondu, pardi ! que tout ça n’est pas raisonnable. Que tu dois te marier d’abord, qu’on verra après.
— Ah ! tu lui as dit ça ?
— Cette bêtise ! Quand ça ne serait que pour le calmer jusqu’aux calendes grecques. Il manque de principes, le gaillard. Je lui ai fait comprendre qu’un honnête homme laisse une femme assurer d’abord son avenir.
— Parbleu ! tout ça est juste, mais si tu savais ce que ça me dégoûte, — ce que j’aimerais mieux autre chose, par moments.
— Allons donc ! Que veux-tu ? C’est la vie, ça. C’est comme ça pour tout le monde.
— Pauvre Léon !
— Tu le plains ?
— Oui. Parce qu’il n’a pas fini de souffrir, avec moi. Si encore je savais moi-même exactement ce que je compte faire de lui ! Mais je n’en sais rien !… Que sait-on ? Tiens, à de certains moments, il me semble que, par ce mariage j’entre dans une forteresse et que lui, Léon, sera ma seule chance d’évasion.
— Mais tu ne veux pas t’évader…
— … Avant d’avoir vu comment la prison est faite ; oui. Si j’allais m’y plaire ?
— Au fond, ma petite Marie, je voudrais être à ta place. Tu es en plein roman. Ça doit être bon. Tu me fais l’effet de ces originaux qui se marient en ballon. Ils échangent le premier baiser à 1,500 mètres par-dessus les moulins, — et la peur de tomber… Enfin, je m’entends… Ils mettent les frissons doubles… C’est si bon, d’avoir peur !… Qu’est-ce qu’il faut dire à Léon ?… De venir demain ? Entendu !
C’était bien cela. Les complications enchantaient Marie. L’inquiétude que lui donnait l’arrivée de Léon, le mépris pour elle-même que lui inspirait la conquête — trop facile, jugeait-elle maintenant — de cette provinciale famille, la joie et le dégoût d’y avoir si vite réussi, une chance de voir, au dernier moment, échouer son projet, tout cela, à des degrés très divers, était brûlant en elle, et lui faisait sentir la vie avec l’intensité désirée. Elle avait bu, en son enfance, de si amers, de si forts breuvages ! Pour goûter la vie, il fallait qu’elle y trouvât quelque chose d’âpre et de mordant. Son imagination avait toutes les expériences. Aisément les réalités lui semblaient misérablement simples.
Par moments, malgré ses curiosités d’intrigue, elle sentait un découragement final, une accablante lassitude, l’envie de n’être plus.
Elle avait tant rêvé, tant désiré… Oh ! se reposer du désir !
« Tout ça, c’est toujours la même chose… A quoi bon tout ça ? » Et la songeuse perdait quelquefois de vue, brusquement, le triomphe au milieu de tous les luxes, sous les plafonds d’or d’un palais, pour rêver le bonheur farouche de mourir à deux, dans une mansarde, étouffée par la fumée d’un réchaud. Puis un besoin furieux de vivre emportait son imagination, mais elle serait morte très bien, ne fût-ce que par bravade. Qu’avait-elle à regretter ? Elle ne connaissait pas la joie, ne connaissant pas la tendresse.
L’audace devant la mort, c’est la grande puissance des aventuriers. Elle en était. Elle était de la race qui ne redoute rien ; elle était de ceux qui aiment mieux le risque que le gain. C’est le cas de tous les joueurs : tous aiment mieux perdre que de ne pas jouer !
Le vieux docteur, qui était venu de son côté rendre visite aux d’Aiguebelle, repartit pour Hyères en même temps que Mme de Ruynet. Son tilbury s’avança jusque sur la terrasse où Berthe et Marie avaient rejoint le comte et sa mère.
— Vous n’allez pas repartir tout seul dans votre joujou de voiture, docteur ? Vous allez monter dans mon landau de louage. Il est très propre. Nous bavarderons. J’adore bavarder, moi. Et vous, j’en suis sûre, vous avez beau prétendre avoir renoncé à Paris, vous mourez d’envie de causer avec une Parisienne. — Eh bien, me v’là !
La comtesse, qui n’éprouvait pas une folle sympathie pour Berthe, se mit pourtant à rire de bon cœur.
— Ceci veut dire que nous sommes ennuyeux comme la province personnifiée ? dit-elle, toujours riant.
Berthe ne se démontait jamais.
— Ma foi, comtesse, j’ai dit ça sans malice, moi. Vous répétiez tout à l’heure que Paris vous effraie et vous fatigue. C’est donc que vous avez renoncé à ce joli titre gai de Parisienne. Une Parisienne, ça aime Paris… Une Parisienne… voyons, docteur, qu’entendez-vous par une Parisienne, vous ? Comment la définissez vous, la Parisienne ?
Le vieux docteur se retrouvait sur son terrain de jadis. Il prononça, avec une élégance de vieux jeune premier qui donne sa représentation à bénéfice :
— Comment je la définis, madame ?… Légèreté et grâce d’esprit, avec un désir inquiet et inquiétant de rôder sans cesse autour de tout ce qui brille et de tout ce qui brûle… Est-ce cela ?
Berthe se leva, fixa ses regards abaissés sur le bout de son ombrelle qui tourmenta le gravier, et, jolie à ravir, ainsi posée, le regard invisible, mais les paupières battantes sous les cils qui les ombraient :
— Ah ! soupira-t-elle, c’est vrai, nous sommes frivoles !
Il y avait bien des choses dans ce mot, ainsi soupiré. Il y avait de la coquetterie, une apparence de blâme et de regret condescendants, une secrète satisfaction de soi-même, et tant d’espièglerie, de naïveté feinte et de rouerie délicate — que la comtesse elle-même, voyant clairement tout cela à la fois, fut charmée comme par la vue d’une orchidée bien venue, d’un caprice féerique de la nature faiseuse de fleurs.
Berthe effleura quelques sujets encore, en cinq minutes, et l’on se quitta au milieu d’un badinage léger comme l’invisible pollen d’une touffe de lilas secouée.
Quand elle posait pour des gens graves, elle était exquise, cette Berthe.
Le docteur monta dans le landau de Berthe. Son tilbury suivait.
— Savez-vous, docteur, ce que nous disions, avec la jolie fiancée, tout à l’heure ?
— Non ; mais ça ne pouvait être que très spirituel.
— Spirituel, pas du tout. Nous disions simplement que ça doit être très agréable de se marier en ballon.
— Voyez-vous !
— Oui, à cause de la peur ! — Ça ne vous fait pas rire ?
— Pas du tout.
— Pourquoi donc ?
— Parce que c’est une idée de malade, ça. Ce goût du péril, dont vous parlez, c’est une monomanie, plus répandue qu’on ne croit.
— Vraiment ?
— Vraiment. Et c’est triste. Toutes ces idées bizarres, il ne faut pas trop en rire, je vous assure, parce qu’elles accusent la dégénérescence d’une race.
— C’est si grave que ça ?
— J’ai connu une jeune fille qui avait une passion : elle aimait un certain cheval, parce qu’il était dangereux ; j’ai connu un fort aimable jeune homme qui s’était fait mécanicien pour le plaisir de se dire, l’œil fixé sur les oscillations du manomètre, à bord de son yacht, où il invitait ses amis, qu’il pourrait à son gré sauter avec tout son monde, en forçant la pression, et il la forçait ; j’en connais un autre qui ne saurait dormir qu’avec de la dynamite dans les caves de son palais ; et je sais enfin une jeune femme, aussi jolie que vous…
— Qu’est-ce qu’elle fait de décadent, celle-là ? interrogea Berthe d’un air narquois.
— Je ne sais pas comment dire ça.
— Allez-y carrément !
— Eh bien, elle n’oublie volontiers ses devoirs que si elle a lieu de croire que son mari peut la surprendre, — autant dire la tuer.
— Bref, dit Berthe, le siècle, selon vous, chahute sur un volcan ?
— Ah ! soupira le docteur, nous sommes loin du temps où Berthe filait !
Sur ce mot, qui n’avait rien de bien comique, il regarda sa voisine d’un air si… suggestif, qu’elle se mit à rire, à rire !… Et ce fut, jusqu’à Hyères, un feu roulant d’anecdotes, de drôleries échangées. Le mot propre, qui est souvent le mot cru, répondait au mot propre, la facétie au calembour, l’éclat de rire à l’éclat de rire. Et, à l’entrée de la ville, les employés de l’octroi s’étonnèrent de voir, dans ce landau toujours suivi du tilbury, le vieux docteur, si grave à l’ordinaire, se tordre littéralement, — vocabulaire de Berthe, — aux côtés de la jolie damerette qui n’avait en elle et sur elle rien que de chiffonné : le chapeau, le chignon, le corsage, les rubans, les jupes, le nez, — et la morale.
Chiffonnée ? non, — fripée, la morale !
XIII
Les plus longues échéances arrivent, et, l’heure arrivée, on s’étonne qu’un délai d’un an ou une durée de vingt ans, une fois dans le passé, ne pèsent pas plus l’un que l’autre.
Albert de Barjols, au bout de dix-huit mois de commandement, se retrouva le même homme, avec le même rêve au cœur. Peut-être l’absence, — qui rend si désirables les réalités les plus banales, même celles qu’on a détestées à l’heure où on les possédait, — avait-elle accru en lui son amour sans espérance. Cet amour, son renoncement même le lui avait rendu précieux. Il n’était pas sans se complaire dans l’approbation de lui-même. Le bien n’est parfait, n’est accompli que dans le cœur de quelques saints, et encore ceux-là ont-ils à repousser, comme des suggestions étrangères, diaboliques, les mauvaises pensées de l’orgueil. Dans un homme dont la volonté morale est sa propre fin, la satisfaction de soi, récompense légitime, devient un péril. L’égoïsme toujours aux aguets entre par là, se satisfait, exige, fût-ce en silence, certains dons en retour, de ceux à qui on prétend s’être sacrifié, et qui l’ignorent ! Cela devait peut-être arriver pour Albert. En attendant, la satisfaction qu’il éprouvait de sa générosité lui faisait de Marie un être d’autant plus cher. N’est-ce pas à lui qu’elle devait, sans le savoir, son fiancé ? Elle lui devait au moins le repos, car il n’aurait tenu qu’à lui, Albert, en avouant son amour à Paul, d’établir entre eux une rivalité qui, au bout du compte, aurait peut-être tourné à son avantage.
Pourquoi non, si, à ce moment-là, ce qui était bien possible, le cœur de la jeune fille n’avait pas encore parlé.
Esprit noble et pur, mais très positif, Albert n’était pas de ces idéalistes qui demandent à la vie des beautés supra-humaines, aux êtres des vertus sans défaillances. Ici, il admettait fort bien qu’une honnête jeune fille se déterminât sans entraînement spontané, sans amour en un mot, pour un homme comme Paul. Il admettait qu’elle le trouvât digne de son choix pour des raisons froidement mais sagement méditées.
Ces idées lui étaient revenues souvent sur le pont de sa canonnière, là-bas, au Tonkin, — pendant les longues soirées… Et comme il avait renouvelé en lui ces souvenirs chaque jour, il n’avait, au bout de dix-huit mois, qu’à se rappeler ses pensées de la veille pour se retrouver le même qu’au moment de son départ de France.
Il était donc certain de souffrir en revoyant Paul et Marie, en assistant à leur mariage ; mais l’idée de cette souffrance ne lui déplaisait pas. Il revenait sur son champ de bataille moral, se rappeler une victoire. En même temps que de sa douleur égoïstement savourée, il venait jouir sincèrement du bonheur qu’il avait permis. — Puis, en des minutes de révolte, il se trouvait victime et regrettait son abnégation…
Le paquebot le débarqua à Marseille, le 12 septembre. Il demanda par dépêche, à Toulon, la permission d’aller à Paris, pour embrasser sa mère. Il l’obtint, et prit le rapide, le soir même de son arrivée en France.
Avant de partir, il avait écrit à Paul qu’il reviendrait pour le mariage, avec sa sœur Pauline.
A la vérité, il aurait pu aller chercher en personne sa permission à Toulon, y donner rendez-vous à Paul, l’embrasser ainsi plus tôt, comme il eût fait autrefois ; mais il avait un peu peur de voir le bonheur de son ami… Il aimait mieux l’arrivée aux Bormettes, avec beaucoup d’autres personnes, au milieu des banalités solennelles d’une cérémonie. Alors, son regret, son chagrin passeraient plus facilement inaperçus…
De son côté, Paul était si occupé, si troublé en ces derniers jours, qu’il ne songea pas à s’étonner des nouvelles façons d’Albert. Et puis, Madame de Barjols avait si grand’peur de ne plus revoir son fils ! Il était naturel qu’il ne perdît pas une minute après une longue absence : ce fut la pensée de la comtesse d’Aiguebelle.
Quant à Annette, ce qu’elle pensa, personne n’en sut rien. Marie pourtant en devina quelque chose, car la fillette avait, selon Mlle Déperrier, l’ingénuité un peu bécasse.
Elle était un peu bécasse, mon Dieu ! c’était vrai, si bécasse veut dire inexpérimentée. Mais comment faire ? Tous les nouveaux venus dans la vie n’y entrent pas corrompus par avance. L’ancien vocabulaire, un peu niaisement idéaliste, disait d’une jeune fille pure : « C’est un ange. » L’ironie à la mode, assez lourdement réaliste, prononce : bécasse… Il est bien vrai que les enfants sont des sots. Ils n’apprennent qu’à leurs dépens que le monde est traître, que leurs parents ne sont pas toujours honnêtes, que les amitiés trahissent parfois, que le mensonge est en honneur parmi les hommes, que les paroles données ne comptent pour rien, si elles ne sont pas écrites ; que la justice est partout méconnue, — bref, que le monde des grandes personnes est exactement le contraire de ce qu’on leur demande d’être eux-mêmes, les pauvres petits, sous peine d’avoir le fouet ou d’être mis au pain sec et à l’eau.
Cette bécasse d’Annette n’était pas une Agnès, — mais ce n’était pas une Rita. On ne voilait pas à son intention l’Eros de marbre blanc, un antique rapporté de Mélos par un d’Aiguebelle et qui ornait la bibliothèque. Elle avait lu Paul et Virginie et Jocelyn ; et savoir les pudeurs, c’est entrevoir ce qu’elles cachent. Sa mère n’était pas collet-monté, quoi qu’en pût penser Rita. Elle ne croyait pas que l’absolue ignorance fût une chose nécessaire ou seulement bonne, mais elle croyait au danger moral et physique de la précocité. Elle aurait fiancé avec joie les dix-sept ans de sa fille ingénue à un jeune homme de pure et haute éducation, de noble nature. Elle eût laissé les deux enfants errer ensemble dans le parc, par les belles soirées, afin que la chère petite pût éprouver et savourer une à une, à l’âge divin, les émotions de la vie, telles qu’elle les avait connues elle-même. Elle respectait l’amour naturel, comme le plus profond miracle de la vie, mais c’est bien pourquoi tout ce qui le vulgarise, tout ce qui en fait le sujet plaisant, irrévérencieux, des conversations de boudoir ou de fumoir, lui avait toujours inspiré de l’horreur. L’acceptation loyale et fière de la vie complète lui semblait la loi même de Dieu.
Elle n’avait donc pas fait de sa fille une ignorante prête à s’épouvanter des plus nobles réalités ou à les désirer coupablement comme interdites, — mais elle n’avait pas jugé à propos de déflorer sa jeune imagination en lui laissant lire des histoires, même honnêtes, où tout le mal est trop bien raconté, dépeint de couleurs trop exactes. Il lui semblait que c’eût été devancer artificiellement le travail de la vie. C’eût été, croyait-elle, ravir d’avance à l’enfant, — sous prétexte de lui épargner des douleurs, — ce je ne sais quoi de nouveau qui, dans la douleur même, est un charme de mystère peut-être nécessaire au bonheur futur. Et surtout, disait-elle aux femmes, bien rares, avec qui elle avait pu causer de ces choses, c’eût été trahir le futur époux que d’achever trop tôt cette petite âme en formation, avide de connaître. Celui-là, si le vœu de la bonne dame était réalisé, devait trouver une vraie jeune fille, c’est-à-dire un être moral inachevé encore, noué à peine, comme un fruit dans la fleur, et dont il ferait une femme selon son propre cœur et selon son esprit, le moule mystérieux de sa race.
C’était donc une bécasse ravissante, quelque chose comme un oiseau bleu à long bec, — que cette pauvre petite Annette. La sotte avait très bien reconnu, dans l’ami de son frère, l’homme que sa mère eût rêvé pour elle. Tout en grandissant, elle avait senti grandir en elle pour Albert un amour bébête, et charmant, un amour destiné à croître encore et qu’elle s’imaginait cacher. Mais c’était un amour bécasse : il montrait souvent le bout de l’aile — ou le bout du bec. Elle se déclara furieuse de ne pas voir Albert avant tout le monde, même avant Madame de Barjols et Pauline. C’était si près, Toulon, de Marseille ! Puis, elle déclara qu’il avait bien fait et qu’il ne serait pas digne d’être aimé par ses amis, s’il n’eût pas pensé à sa mère avant tout.
Albert, qui ne se doutait pas de cet amour-là, et qui, s’il l’avait connu, n’y aurait vu sans doute qu’un petit rêve de pensionnaire, ne pensait guère à Annette. Il avait vingt-sept ans. Elle en avait dix-sept à présent. Ils étaient, par l’éducation, par la nature, faits l’un pour l’autre, — mais il pensait à Rita, qui épousait son ami ! Et le pis était que, sans doute, dans le charme qu’exerçait Marie Déperrier, avec son visage angélique et ses yeux purs, il y avait l’attrait du mal, parfaitement méconnaissable, mais sourdement actif. En un mot, l’attrait de Marie, c’était le secret appel luxurieux de sa volonté froide. Les innocentes n’appellent pas. Le mot de la Bible est profond : Elle le prit et lui en offrit. — Mais depuis l’antique histoire où l’on voit la femme offrir et l’homme accepter, Ève a décidé que l’honneur d’Adam consiste à témoigner du contraire.
Madame de Barjols, heureuse d’avoir revu son fils, l’engagea affectueusement à repartir tout de suite pour Hyères.
— A présent, tu m’as embrassée, je suis heureuse… Emmène Pauline ; je serai bien soignée en son absence par nos vieux serviteurs, tu le sais bien. Partez donc tranquilles. Tu me la ramèneras dans trois jours. Il faut que la chère enfant s’amuse un peu. J’y tiens beaucoup.
Qu’elle s’amuse ! La paralytique ne se doutait pas de l’ironie de ce mot. Pauline lui avait caché avec soin la douleur que lui avaient apportée les fiançailles de Paul.
Paul avait passé à côté du bonheur, sans s’en apercevoir. Au temps où Madame de Barjols habitait Toulon, et n’était pas encore une infirme, il voyait Pauline tous les jours. Quand elle avait dix ans, il en avait treize, et ils jouaient ensemble. Annette était alors un bébé à la mamelle. Pauline était pour Paul comme une autre sœur. Il ne lui était pas même venu en l’esprit qu’elle pût jamais être autre chose pour lui. Pauline n’était pas jolie. Ni laide non plus. Elle avait de belles dents, un sourire adorable, de grands yeux bruns, de grands cheveux bruns, mais elle avait toujours eu je ne sais quoi de triste dans l’expression générale de sa physionomie, jusque dans ses attitudes. On la taquinait à cause de cela, quand elle était petite. Son frère l’appelait Mignon. Et parfois il lui disait : « As-tu fini, ce soir, de regretter la patrie ?… » Puis gravement : « Voyons, sois un peu où nous sommes. Nous t’aimons bien, nous autres. Quelle raison as-tu d’être si triste ? »
— Je ne suis pas triste, Albert, et ce n’est pas ma faute si j’en ai l’air.
— Ne la taquine pas toujours là-dessus, disait la mère. Elle est comme ça. Et puis, entre nous, ça lui va si bien !
Elle l’attirait alors contre sa poitrine et caressait ses beaux cheveux.
Oh ! cette caresse de la mère ! La petite Pauline en rêvait passionnément. Elle était câline, tendre, — de cœur ferme, avec cela.
D’où lui venait son air de tristesse ? Elle ne savait pas. Il y a des êtres qui, de bonne heure, avant toute expérience, montrent une disposition d’âme définitive. Leur physionomie en est marquée dès l’enfance et pour toujours. Il y a des êtres dont les yeux rient perpétuellement. Il y en a qui n’ont jamais, même aux minutes de la joie, qu’un triste infini dans le regard. Ces marques-là, joie ou tristesse, attirent quelquefois la destinée qu’elles semblaient raconter d’avance. Une précoce mélancolie avait peut-être voué Pauline à un destin mélancolique. Dans l’expression de son jeune visage, en effet, Paul eût en vain cherché ce qui inspire les amours de la vingtième année. On n’y voyait que la gravité tendre, mais prématurée, d’une jeune sœur, d’une jeune mère. Il semblait qu’il y eût déjà, dans son enfance, quelque chose de passé, de regretté. Peut-être, encore enfant, — elle-même n’aurait su le dire, — avait-elle eu quelque signe, décisif pour elle, de la relative froideur de Paul ; peut-être avait-elle sollicité, à l’âge où les jeux sont d’importantes affaires, une partie de volant que le petit garçon refusa brutalement ; peut-être répondit-il un jour sur un ton rêche et dur, à une demande affectueuse, à une supplication enfantine, et elle en demeura repliée sur elle-même, refermée, et pour toujours contristée. Si quelque chose de cela l’avait autrefois blessée, elle n’en savait plus rien. Elle avait cru de tout temps qu’elle ne serait jamais heureuse, et s’y était, de tout temps, résignée. Maintenant c’était arrivé. Elle n’était pas surprise. Elle regrettait seulement, avec des élans de colère vite réprimés, que Paul n’épousât pas une fille « plus digne de son cœur. » Elle ne savait pourtant rien du passé de Mlle Déperrier, mais elle le pressentait.
« Non, ce n’est pas, songeait-elle, la femme qu’il lui faut… à moins que la vilaine jalousie ne m’égare. »
Le sérieux de son visage, de son esprit, de son cœur, avait de tout temps inspiré une telle confiance autour d’elle, qu’on l’avait de bonne heure traitée en petite femme. On ne l’avait peut-être pas protégée assez, elle, contre les conversations révélatrices des grandes peines de la vie. Plus d’une jeune femme s’était, en ces dernières années, confiée à elle, comme à une autre femme, plus mûre même, plus sage, de vues plus profondes et plus tranquilles, en sorte que Pauline avait une certaine expérience des choses, des êtres, de la douleur. Quand Albert vint lui annoncer qu’il l’emmenait à Hyères avec lui, elle résista.
« A quoi bon, songeait-elle, me donner ce chagrin affreux d’être là ? A qui serai-je utile ? »
— Mais maman, dit Albert, tient beaucoup à ce que tu aies le plaisir de ce voyage.
Et comme elle résistait encore :
— Eh bien ! ma Pauline, s’écria-t-il, viens pour moi, pour que je ne sois pas seul, pour que j’aie auprès de moi quelqu’un à qui parler, à qui me confier.
Elle s’étonna : — Qu’y a-t-il donc ?
— Ah ! j’ai peur, Pauline, j’ai peur de ne pas savoir supporter assez vaillamment ma grande peine… Je peux bien confier cela à ton cœur maternel de petite femme. Écoute…
Et il lui fit le récit de son amour.
Quand il lui expliqua son dévouement : « Grand cœur ! » dit-elle simplement, en lui tendant la main. Puis, il lui conta ses espérances obstinées, ses rêves de tous les jours là-bas…
— Au fond, j’attendais toujours la nouvelle d’un obstacle survenu, je ne savais quoi ni comment. Et aujourd’hui… Ah ! c’est un peu dur, va !… Si tu savais, en route, — quarante-cinq jours de route ! — ça m’a gâté toute la joie du retour… C’est affreux, de se dire : J’aimerais mieux ne pas retourner, ne pas voir ma mère, ne pas voir ma sœur chérie, afin de ne pas assister au bonheur d’un autre… et de quel autre… de mon meilleur ami, de mon frère, de notre cher Paul !…
Il jetait au hasard, en marchant à travers sa chambre, des gants, des cravates dans sa valise. Il les lançait avec fureur ; il s’irritait ; il se soulageait un peu, après une si longue patience muette.
Pauline avait baissé la tête. Elle jugea que l’aveu de sa propre douleur donnerait du courage à son frère :
— Albert, dit-elle lentement, en secouant la tête, Albert… nous sommes malheureux !
« Nous ! » Il laissa tomber à terre des épaulettes neuves qu’il était en train d’examiner distraitement, — et, se tournant vers elle avec une brusque divination de tout le petit passé désespérément monotone de sa pauvre sœur :
— Toi aussi ! cria-t-il…
Il éprouvait une admiration attendrie pour la douce créature.
— Et depuis quand ? poursuivit-il ; depuis toujours, je parie !
— Oui, dit-elle, avec son joli sourire triste, oui, depuis toujours.
Il lui prit la main :
— Pardon ! dit-il. Tu me rappelles à moi-même.
— Nous sommes deux à souffrir. Il faut nous aider, dit-elle.
Il l’entoura de ses bras, l’enleva de terre, l’embrassa à plein cœur.
— Je ne veux plus de toi pour aller à Toulon, dit-il enfin ; tu resteras avec notre mère.
— Non, dit-elle, à présent je pars. Nous souffrirons cela ensemble.
— Ah ! ma chère petite, le grand cœur, le brave homme, c’est toi !
XIV
Ce fut pour tout le pays des Bormettes une mémorable journée que celle du mariage du comte Paul d’Aiguebelle. D’Hyères aux Bormettes ce fut, tout le jour, une véritable procession de voitures, sur la grande route poudreuse. Tous les landaus d’Hyères et même de Toulon avaient été réquisitionnés, et les cantonniers s’émerveillèrent de voir tant d’uniformes d’officiers de marine dans la campagne.
La cérémonie religieuse eut lieu dans la chapelle du château.
Le matin, quand elle fut habillée, avec l’aide d’Annette et de Pauline, — Marie vit arriver la comtesse, mince et toute droite, comme rajeunie, dans son éternelle robe noire. Madame d’Aiguebelle prit son lorgnon d’or avec son geste de distinction suprême, qui facilement semblait dédaigneux, et inspecta la belle toilette de la mariée.
— C’est parfait, dit-elle, en s’asseyant, je ne vous ai jamais vue plus jolie… Vos bandeaux tombants vous allaient à ravir… je crois pourtant que je préfère cet arrangement moderne.
Marie, pour ce jour-là, avait, en effet, abandonné sa coiffure à la vierge… Ce fut peut-être une imprudence…
Annette tournait autour de la robe, la frappant de petits coups habiles, pour arranger les plis, les cassures, et elle riait, — sans doute parce qu’il faisait du soleil et aussi parce qu’Albert était arrivé à Hyères, — qu’elle l’avait vu la veille, qu’elle allait le voir aujourd’hui.
La comtesse, prise tout à coup d’une profonde émotion, se leva. Elle venait de penser, avec plus de force que jamais, aux risques toujours cachés dans l’aventure du mariage. Paul serait-il heureux ? Car, du bonheur de Marie, si la jeune femme était celle qu’il fallait, la comtesse ne doutait pas… Que serait l’avenir ?
Elle marcha vers Marie, la regarda longuement… La jeune fille, sous ce regard d’interrogation, sentit la haine qu’éprouvent contre tout témoin, ceux qui ne veulent pas être devinés. Mais elle le soutint avec une fermeté douce… Toutefois, elle plia légèrement les paupières, amincissant le passage de son regard, afin de le voiler s’il devait la trahir…
La comtesse lui prit une main, la garda un moment entre les siennes et lui dit à voix basse :
— Je vous le confie !
Alors, brusquement, quelque chose s’émut dans les profondeurs obscures du cœur de la jeune fille. Le meilleur d’elle fut atteint. La générosité, la confiance, opérèrent durant une seconde. Troublée, elle pensa à ses mauvais desseins qui étaient vagues, à ses mauvaises intentions qui étaient certaines. Elle pensa distinctement aux lettres, tout au moins dangereuses, qui étaient là, enfermées, dans cette merveille de petit secrétaire que venait d’effleurer la longue traîne de sa robe de mariée. Si elle eût été seule, elle les eût prises, ces lettres, elle les eût, sur-le-champ, détruites, — mais, voilà, elle n’était pas seule. Elle pensa aussi à Léon, qu’elle allait voir aujourd’hui, — et elle trouva tout cela mal arrangé, inutile, bête, odieux et fatigant !
— Je vous le confie !
Pour la première fois cette « vieille », comme elle l’appelait, lui disait un mot dont elle fut touchée. Elle ne put que murmurer :
— Madame… Oh ! madame !
Aucune promesse ne lui vint aux lèvres mais il y en eut dans son cœur. Il y avait aussi la confusion de se sentir indigne, un élan vers le repentir, un vœu de devenir autre, — d’essayer du moins…
— Ma chère enfant, reprit avec une douce simplicité la comtesse d’Aiguebelle en retenant toujours dans les siennes la main de Marie, soyez heureuse…, soyez heureux. De toute mon âme, je vous bénis !
— Là, ça y est ! pensa l’exquise fiancée. Berthe avait deviné : on bénit encore, dans cette maison !
Son habitude de « blague » avait été la plus forte. Un mot auquel s’accrochait d’elle-même son ironie, suffisait à la détourner brusquement et pour toujours des pensées les plus hautes un moment entrevues.
XV
Pendant toute la cérémonie, à l’église, elle pensa aux lettres de Léon. La mémoire de ses ferveurs de communiante lui revint étrangement. Le lieu, les sonorités de l’orgue, et jusqu’à sa robe blanche, avec ce long voile qui l’enveloppait d’un nuage, tout contribua à lui rendre quelque chose des sensations éprouvées en ce jour de première communion où elle avait rêvé la pureté parfaite.
Et, au moment où elle reçut l’anneau, elle se dit avec netteté qu’il était non seulement honnête, mais prudent de s’affranchir du passé ; peut-être bien serait-ce intelligent, d’entrer dans le mariage franchement et sans esprit de révolte… Elle avait tout à y gagner, en somme. Oui, décidément, elle serait une honnête femme. C’était plus sûr. Elle en prenait l’engagement devant Dieu et devant les hommes… Où était-il, Léon, en ce moment ? Là, dans le public sans doute. Après tout, il était gênant, ce garçon-là. Il faudrait songer à s’en débarrasser… Serait-ce facile ? Bah ! un jeu, pour elle !
… Par une ironie des choses, l’organiste de Toulon, qui devait venir à Aiguebelle, n’étant pas arrivé, c’est Pauline qui était assise devant le petit orgue apporté le matin dans la chapelle. Et la chapelle, bien délaissée à l’ordinaire, pleine ce jour-là d’un monde élégant, de frous-frous de soie et d’étincellements d’uniformes, vibrait tout entière aux sons prolongés de l’instrument sur lequel couraient les doigts nerveux de Mlle de Barjols.
A plusieurs reprises, les assistants émerveillés sentirent passer en eux un élan de douleur, de prière perdue, de vaine espérance. Ils ne savaient pas de quelles profondeurs cela venait.
Albert, dans son coin, retenait à grand peine ses larmes. Ce n’était plus sur lui, mais sur sa sœur qu’il avait envie de pleurer. Et elle continuait de jeter son cœur tout entier dans les longues plaintes de l’orgue… Oh ! les déchirants cris d’adieu à la vie même, à l’amour, à tous les biens de la terre, tels que Dieu les a faits pour la créature !… Les assistants ne manquèrent pas de féliciter la musicienne. Elle leur répondit avec ces longs sourires résignés qui étaient toujours sur ses lèvres et comme répandus dans les moindres lignes de son doux visage triste…
Et, une heure après, dans le parc, Annette l’ayant félicitée à son tour :
— Oui, oui, c’est bon, dit-elle ; mais, vois-tu, j’ai pris le mauvais moyen. Il ne faudra pas faire comme moi. Je n’ai pas su être coquette. Toi, il faut l’être, je t’apprendrai.
Il y avait une certaine amertume dans l’accent qu’elle mit à ces paroles.
— Tu m’apprendras ? dit Annette en riant… Mais, puisque tu ne sais pas ?… Et puis, fit-elle tout à coup, à propos de quoi, tout cela ?
Pauline se tut. Annette réfléchissait. Elle eut un soupçon de la vérité, mais non pas du caractère tragique de cette vérité ; et, tranquillement, d’un air capable, elle dit :
— Si tu m’avais confié cela, je te l’aurais fait épouser, moi !
— Gamine ! dit Pauline gravement.
Elle se remit à sourire d’un air navrant. Son sourire, ce n’était pas de la douleur, c’était comme de la joie morte.
— Ne parlons plus de moi, reprit-elle. C’est fini, ça.
— Qu’est-ce, au juste, que la coquetterie ? fit Annette.
— La coquetterie, c’est une promesse qui se donne et se retire perpétuellement. Nous autres, nous ne savons que dire oui, et donner notre cœur d’un seul coup. Nous ne l’offrons jamais, notre cœur, mais nous ne le retirons plus, quand une fois il est donné… Nos mères nous ont appris, à nous autres, toutes les timidités ; et nos frères nous ont demandé toutes les modesties, — qui les ennuient dans leur fiancée… Ah ! j’ai été bien malheureuse et je sais maintenant que je le serai toujours.
Annette, gentiment, l’embrassa.
Pauline reprit avec une exaltation qui était bizarre de sa part.
— Toi du moins, je te sauverai ?
Elle lui serrait les bras fortement.
— Alors, dit Annette d’un air d’espiègle prise en faute, si tu es décidée à ça, alors…
— Alors, quoi ?
— Alors… commence !
— Que veux-tu dire, chérie ?… Comment ! déjà ?…
Pauline ne put s’empêcher de sourire, et ce fut moins tristement. Tout de suite, elle se mettait à espérer pour l’autre, elle qui n’espérait plus. Il y a des femmes qui sont nées sœurs de charité.
— Comment ! déjà !… Qui donc alors, petite masque ?
— Voir le Loup et l’Agneau, répondit Annette un peu confuse et elle récita :
Si ce n’est toi… c’est donc ton frère !
La citation s’appliquait à moitié, mais elle disait bien ce qu’elle voulait dire.
— Dieu soit loué ! dit Pauline, j’entrevois du vrai bonheur pour les deux êtres que j’aime le mieux maintenant, après ma mère : pour mon frère et pour toi.
— Comme ça, fit Annette, Paul n’en fait plus partie, des êtres que tu aimes le mieux ?
— Chut ! dit Pauline. Paul, maintenant, ne nous appartient plus. Puisse-t-il être heureux ! Je ne veux plus penser qu’à toi et à mon frère…
Deux grosses larmes lui vinrent aux yeux.
— Oh ! fit Annette. C’était donc profond !
Et prenant Pauline entre ses bras, elle la couvrit de baisers…
A ce moment Albert, à travers le parc, cherchait et appelait sa sœur, que demandait la comtesse.
Les jeunes filles allèrent à lui.
— Dis-lui n’importe quoi ! fit Pauline à voix basse. Il faut lui parler, attirer son attention.
— Je ne sais pas quoi dire ; et surtout, quand on me dit : « Parle ! » ça me paralyse.
— N’importe quoi ! ce que tu voudras, mais parle ! qu’il te remarque !
Annette prit son élan comme pour sauter à la corde.
— Est-ce que vous me trouvez embellie ? interrogea-t-elle brusquement, avec un grand sérieux comique, dès qu’elle fut près d’Albert.
La question, ainsi posée d’un ton audacieux, isolée des motifs qui la provoquaient, des conseils et des insistances de Pauline, étonna Albert. Ce n’étaient point là les façons fines, discrètes, douces, d’Annette. Et, en riant, sans volonté de malice, il répondit :
— Oui…, mais enhardie, mademoiselle !… Allons, viens vite, Pauline, je suis chargé de t’emmener.
Et il s’éloigna.
— Je te suis ! lui cria Pauline.
Annette s’arrêta et, à son tour, elle se prit à pleurer silencieusement.
— Oh ! je lui ai déplu ! dit-elle consternée.
— Mais non ! Il t’a remarquée ! C’est excellent ! disait Pauline. C’est comme ça qu’il faut faire. Tu verras. Nous en viendrons à bout… Il t’a remarquée. Je te dis que c’est l’essentiel.