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Fleur d'Abîme

CINQUIÈME PARTIE

Reading edition

I

Ce qui se passa, durant cette nuit de veillée funèbre, dans l’esprit de Rita, elle seule en connut l’horreur.

Ce fut après qu’on eut arrangé la morte, bien soigneusement, sur son lit blanc, couvert de fleurs, après que ses enfants, Paul et Annette, assistés de Pauline, l’eurent embrassée encore, — que l’abbé, sur la prière de Paul, alla chercher la jeune femme. Paul avait pris à part son vieux maître, une minute, dans l’embrasure d’une croisée, et l’avait, d’un mot, mis au courant, achevant ainsi son explication :

— Il faut à présent qu’elle paraisse, qu’elle s’agenouille devant ce lit, que les serviteurs la voient parmi nous… Il faut aussi, — n’est-ce pas, l’abbé ? — qu’elle se débatte avec sa conscience, devant cette morte… Qui sait ?… La mort mystérieuse sera peut-être sur elle plus puissante que la vie.

Alors, le prêtre était allé appeler cette femme qui marchait, — il le croyait maintenant, — précédée et suivie d’une force étrange de destruction.

Déjà, dans la solitude de sa chambre, la malheureuse souffrait. Elle sentait, dans le secret de son cœur endurci, comme un effort singulier pour s’attendrir, qui lui était affreusement douloureux, car la transformation ne s’opérait pas. Elle ne pouvait pas aimer. Elle ne pouvait pas avoir pitié de ces enfants dont elle entendait parfois, à quelques pas d’elle, la plainte étouffée. Elle ne savait pas comment on est bon. Mais elle revoyait la face de la mourante, ses yeux tout grands ouverts ; elle entendait encore ce mot méprisant venir à elle du fond de l’agonie : « Sortez, vous, — parce que je vais mourir… » Ce mot voulait-il dire qu’elle était indigne d’assister à cette chose de mystère, plus sacrée que la vie : la mort ? Assurément. Et elle frémissait, dans une épouvante, se sentait maudite, retrouvait des terreurs d’enfance au souvenir des peines éternelles…

Aussi, lorsque apparut l’abbé dans sa chambre, avec son visage de bonté, elle tendit en silence les bras vers lui, comme s’il lui apportait une espérance. Elle tendit les bras, muette, le visage contracté, comme s’il allait pouvoir jeter dans ses bras ouverts l’invisible chose attendue, désirable, devenue matérielle… C’était un geste d’appel vers le secours d’en-haut, un geste d’enfant tombée qui dit : « Relève-moi. Seule, je ne peux pas. Je suis trop faible… Il faut m’aider ! »

Il comprit et ne répondit qu’en élevant un doigt vers le haut, et cela voulait dire : « Moi, je ne peux rien. Adressez-vous à un plus puissant, à Celui qui est le seul maître des consciences, le seul juge des intentions, et qui a dans sa main le trouble et la paix de toutes les âmes. »

C’est alors qu’il l’avait entraînée vers la chambre mortuaire, avec ces paroles : — « Elle vous pardonnera. C’était une âme d’amour, une âme de Dieu. »

Paul avait ordonné aux jeunes filles de se retirer pour quelques heures. Et quand sa femme entra dans la chambre de sa mère, il se leva ; et de même que l’abbé avait désigné le ciel, de même il désigna du doigt, à celle qui venait, — la place au pied du lit, où elle devait s’agenouiller, s’écraser contre terre dans le repentir. Elle y tomba, appuya son front sur le bord du lit, et, sans savoir à ce moment ce qu’elle pensait, se perdit dans la nuit d’elle-même. Elle resta ainsi longtemps. Et, tout au fond de son obscurité intérieure, lentement se leva une forme pâle qui peu à peu prit la figure de la vieille mère… Elle avait l’air triste, cette figure, l’air sévère, mais non pas irrité. Alors, Marie se mit à murmurer dans son cœur, malgré elle : « Oh ! pardon ! pardon ! » — Et ce mot, elle se mit à le dire aussi avec les lèvres, et, à mesure qu’elle le répétait, le visage de l’apparition se faisait toujours moins triste, moins sévère ; puis, peu à peu, il se mit à sourire, d’un sourire ineffable.

Alors, Rita se tourna involontairement, péniblement, — comme si elle eût obéi à une force inexorable, — vers le fils de la morte qu’elle sentait toujours debout derrière elle, comme un témoin et comme un juge. Le prêtre était toujours à côté de Paul. Elle, toujours agenouillée, les regarda, sans que ses mains jointes quittassent le bord du lit funèbre… Leurs visages, à eux aussi, étaient sévères, tristes, mais elle ne vit dans leurs yeux qu’une bonté infinie, — une infinie pitié… De nouveau, ses lèvres s’ouvrirent, et elle dit, ainsi tournée à demi vers eux : « Pardon ! » — Alors les visages des deux hommes devinrent moins graves, moins tristes ; et elle regarda la morte, et, très distinctement, elle la vit sourire. Et le prêtre s’approcha : il lui toucha légèrement le bras : « — Venez. C’est assez. »

Elle eut une envie obscure de résister, de crier : « Non ! non ! Laissez-moi là ! Je veux être là ; il me faut le pardon de cette morte !… Paul, pardonnez-moi ! » Mais elle sentit très bien que c’était son démon familier qui lui soufflait ce désir de faire tourner en comédie profitable, en scène théâtrale, son secret mouvement de repentir, le premier qui fût profond, qui lui parût supérieur à son intelligence.

Elle se leva, docile, les yeux baissés, passa devant son maître sans rien dire, sans l’implorer du regard, et rentra dans sa chambre, où l’accompagna l’abbé.

L’abbé la quitta, puis revint au bout d’un moment.

— Votre mari, lui dit-il, désire maintenant que vous preniez quelque repos.

Il ajouta :

— Obéissez-lui en toute chose. C’est lui qui sait ce qu’il faut.

Et enfin, comme pour répondre à cette question qu’il devinait : « Croyez-vous qu’on puisse être pardonné, après tant de choses terribles ? » — il dit :

— Tout passe ; Dieu seul demeure.

II

Huit jours plus tard, de toutes ces visions, rien n’était resté dans la tête de la jeune femme.

Le lendemain matin même, la clarté du jour avait dissipé comme un rêve le souvenir de ces réalités.

Elle disait à l’abbé :

— Est-ce moi, Monsieur l’abbé, qui suis cause de ce grand malheur ? Voyons, la comtesse écoutait. Comment prévoir cela ? Que dirait-on si l’on me surprenait faisant une chose pareille ? Et puis, suis-je allée chercher Paul pour cette discussion ? C’est lui qui a commencé… Si vous aviez vu et entendu ! Il m’a exaspérée : j’ai répliqué. Et si ce n’est pas lui qui a frappé au cœur sa malheureuse mère, mettons-nous que ce soit nous ; mais ce n’est pas moi seule. Voilà, Monsieur l’abbé, ce qu’il faut bien lui dire.

Ces beaux raisonnements positifs, elle les fit accepter sans peine à Albert, qu’elle put voir, chez lui, à qui elle put parler un instant en particulier, dans un coin du salon, tandis que Paul, causant avec Madame de Barjols, n’osait pas les interrompre, — pour ne pas inquiéter la vieille dame.

L’abbé, lui, répondait à cette dialectique :

— C’est fort bien raisonné, cela, ma pauvre enfant, mais beaucoup trop bien ! Ne comprenez-vous pas que Paul s’est fait tous ces reproches ? Toutes ces choses, il se les est dites à lui-même. Ce n’est pas à vous de les dire, ni de les penser. La générosité, la tendresse, le pardon, l’amour, sont plus grands que la justice, ma pauvre enfant, plus grands par conséquent que la justesse des meilleurs raisonnements les mieux arrangés par la parole. Il faut aimer. L’amour éclaire tout d’une autre lumière… Mais il faut découvrir l’amour soi-même. Cherchez en vous. Résistez au passé. Cherchez l’éternel.

Alors, l’ancienne Rita renaissait. Elle commençait à le trouver ennuyeux, l’abbé… « Il me manquait celui-là. Ça n’était déjà pas si drôle… Et, à présent, me revoilà en deuil… Ah ! non ! ça n’est pas gai, l’existence… Pas même moyen d’aller au spectacle ! »

Berthe était revenue la voir. C’est à elle qu’elle parlait ainsi.

Elle sentait bien que même son repentir ne lui rendrait pas son mari. Il y avait entre eux maintenant la mort de la comtesse. Cet obstacle-là était certainement infranchissable. Alors ? — Alors, n’est-ce pas, elle ne pouvait pourtant pas renoncer à la vie ?… Elle avait eu joliment raison de se ménager une issue pour sortir de cet abîme : Albert, lui seul, devait l’en tirer… Ah ! si Léon donnait de ses nouvelles !…

— Reviens me voir, ma chère, tu es de si bon conseil !

Elle avait fini par conter à Berthe tout, y compris sa nuit de noces.

— Non, pas possible !… Quel drôle d’homme !

Et c’était des papotages à perte vue, sur l’un, sur l’autre.

— Et Lérin de La Berne ?

— L’Ecrin de La Perle ? — Flambé, ma chère !… La moelle épinière.

— Pauvre mignon !

— En voilà un qu’il faudra rayer de ta liste… Mais non, quand j’y songe ! C’est à pouffer, ta liste !

— Eh bien ! quoi ?

— Eh bien ! ça faisait prévoir un album très gribouillé — et — pas du tout… la première page est encore blanche !

Elles riaient comme des folles.

— Et ton mari à toi, ma petite Berthe ?

— Je ne le vois plus. Mais il devient urgent que je le revoie.

— Pourquoi ça ?

— Dame, tu ne comprends pas ?

— Non, ma foi.

— Petite sotte !

— Explique-toi.

— Relis Quitte pour la peur, après avoir relu La Chute d’un ange.

— Ah ! bah ?

— Que veux-tu ! On n’est pas parfaite.

Pendant ce temps, Paul disait à l’abbé :

— Croyez-vous qu’elle s’amende, l’abbé ? Je la plains si profondément.

L’abbé secouait la tête.

— Je crois que tu avais raison. C’est irrémédiable. Ça me coûte à dire… Il faudra t’en séparer.

— Eh ! l’abbé, ce serait fait si je ne la redoutais pas pour Albert. Il l’aime toujours, l’abbé, c’est certain. Je l’ai bien vu à la manière silencieuse dont il a accueilli l’affreux récit que je lui ai fait de la mort de ma mère !… Il n’a pas osé me contredire, à cause de la gravité des circonstances, mais je le connais : il est buté. Et puis, elle le tient. Je sais ce que c’est. Il est ce que j’ai été pendant deux ans pour elle, — jusqu’à l’épouser… On est aveugle et sourd.

— Alors ?

— Alors, je la garde, et je la garderai jusqu’à ce que j’aie contre elle une de ces preuves palpables, matérielles, auxquelles doit se rendre le jury le plus récalcitrant, — l’esprit le plus positif et l’amoureux le plus ensorcelé… Cette femme, l’abbé, c’est un malheur. Un malheur, ça se garde pour soi. Ça n’est vraiment pas un cadeau à faire à un ami ! J’aime bien trop Albert pour ne pas essayer jusqu’au bout de le sauver malgré lui.

III

Le comte Paul se demanda s’il ne retournerait pas en Provence, maintenant qu’il n’avait plus à éviter la présence de sa pauvre mère. Cette décision lui parut devoir être ajournée.

Avant tout, il fallait songer à se séparer d’Annette, à éloigner cette enfant sans mère du voisinage de sa femme. La vie à deux, là-bas, lui serait un peu dure, en tête à tête avec cette femme abhorrée aujourd’hui, en deuil de la mère qu’elle avait tuée ! Mais surtout il ne croyait pas possible — et pour cause, — la guérison d’Albert par l’absence. Il fallait rester à Paris, c’est-à-dire sur le terrain de Rita, sur le lieu de ses anciennes relations. Là seulement un incident pouvait, d’un moment à l’autre, fournir il ne savait quelles preuves décisives qui la rendraient méprisable à son pauvre ami, à celui qui, depuis la recommandation suprême de sa mère, lui semblait être le fiancé d’Annette.

Il attendait, il épiait ; — il surveillait étroitement sa femme, sans trop en avoir l’air, et, tout en courant à ses occupations, il ne la perdait pas de vue.

« Contre ça, tout est bon ! » avait dit sa mère mourante.

Ce mot l’encourageait à avoir des surveillances qui lui eussent répugné jadis. S’il rencontrait, par exemple, Baptiste ou Catherine, ses vieux domestiques, ou son valet de chambre portant des lettres, — il regardait les noms des destinataires, ou les écritures de ceux qui écrivaient à Marie. Il réprimait à grand’peine une envie violente de décacheter une ou deux de ces lettres, qu’on eût dit ensuite avoir égarées. Il put ainsi apprendre qu’elle avait écrit plusieurs fois à Albert et que celui-ci répondait.

Albert ne venait plus. On allait chez lui, car les deux jeunes filles et Madame de Barjols ne devaient pas croire à un refroidissement d’amitié dont elles auraient cherché les motifs. Persuadé d’ailleurs qu’Albert était en proie à une de ces passions qui ne pardonnent pas, qui ne cèdent qu’à l’éclat d’une trahison dûment constatée, — Paul préférait ne plus rien tenter, ne rien contrarier avant l’heure où « il y aurait du nouveau ». Il était bien sûr d’une chose : Albert ne faillirait pas tant qu’elle habiterait avec son mari. « Et, songeait-il, par respect pour sa mère et pour sa sœur, Albert hésitera quelque temps avant de l’enlever dans l’intention de me forcer au divorce et de l’épouser ! »

Il était sûr en revanche qu’après un an, après deux ans, il retrouverait le même amour au cœur d’Albert. Le jour où Marie serait libre, Albert oublierait tout et l’épouserait.

C’était bien cela, en effet. Albert se nourrissait en silence de rêves passionnés. Il vivait du souvenir des longues journées passées avec Marie. Le pauvre théoricien ne raisonnait plus ! Le positiviste était dompté par la force impondérable. L’objectif et le subjectif s’embrouillaient pour lui. Il attendait, fiévreux, les soirs, devenus rares, où enfin, par politique vis-à-vis des sœurs et de la mère, Paul arrivait, amenant Marie et Annette.

Annette, presque tous les jours, se faisait accompagner chez Pauline. Pauline venait souvent chez Annette. Paul maintenant n’admettait guère que sa femme vît sa petite sœur ailleurs qu’à table. Il le lui avait dit. Injure nouvelle, sanglante, qui ajouta à tous les ressentiments de Rita.

La petite avait ses leçons. Les professeurs lui prenaient une partie de ses journées. Paul l’emmenait de temps à autre dans les musées — et ce fut, une fois ou deux, avec Pauline, dont la vue lui inspirait maintenant de profonds regrets, de tendres vénérations. Ah ! le brave cœur, pensait-il. Et sa pensée évoquait malgré lui les dernières recommandations de sa mère.

Il s’entretenait souvent avec l’abbé, lui demandait des conseils. — « Je suis heureux d’être encore bon à quelque chose… quoique prêtre », lui disait l’abbé avec un sourire de malice.

Il n’y avait pas deux mois d’écoulés depuis la mort de la comtesse, lorsque, après une de ses conversations avec l’abbé, Paul alla voir dans sa chambre sa chère Annette.

— Je viens te parler sérieusement, ma mignonne. C’est très grave.

Depuis la mort de sa mère, Annette, si finement espiègle autrefois, avait toujours comme un voile de tristesse qui l’embellissait en lui donnant un air de petite femme, mais qui effrayait Paul.

— Elles se mettent à se ressembler, ces deux petites, disait Madame de Barjols.

Eh bien ! il ne voulait pas cela. Il ne voulait pas surtout que leurs destinées à toutes deux devinssent pareilles.

Annette écoutait.

— Il faut avant tout, chère mignonne, que tu saches une chose. C’est que, depuis que notre mère n’est plus là, ma chère sœur Annette est devenue ce que j’aime le plus en ce monde.

Vite, elle dit :

— Même plus que tu n’aimes Albert ?

Il sourit.

— Même plus que je n’aime Albert.

— Ah !

Et elle devint pensive.

C’est bien à cause de ces airs pensifs, sur des mots semblables, qu’il songeait à l’éloigner de sa maison. Il y avait, dans cette maison, une atmosphère d’inconnu, d’attente, d’orage, de soupçons flottants. Il y avait trop de prétextes à questions embarrassantes, de motifs à songeries d’enfant.

— Quoi que je te demande, poursuivit-il, tu es donc bien sûre, n’est-ce pas, que ce sera pour ton bonheur ?

— J’en suis sûre, Paul.

Elle mit dans les mains de son frère sa douce main confiante. Il prit cette main, il prit aussi l’autre. Il les regarda toutes les deux, et songea aux mains de sa mère, pareilles, petites, nerveuses, mais déjà flétries, et toutes tremblantes au moment de sa mort. Dans une indicible émotion, il couvrit de baisers les deux mains de la jeune fille.

Elle le regardait, un peu étonnée, les lui abandonnant dans une pose de divine enfance.

— Je viens de penser, dit-il, que tes deux petites mains ressemblent à celles de maman. Je les reconnaîtrais, tes mains, sans te voir… Oui, ce sont les siennes.

— Ah ! dit-elle, avec deux brillants de larmes au coin des yeux.

— Et, à présent que tu sais combien je t’aime, Nanette, — voici. Il faut me quitter… Oh ! ne t’effraie pas… il faut aller au couvent.

— Si tu le veux, dit-elle, mais j’ai tant besoin de toi… et…

— Et ?

— Et de Pauline !

Il sourit encore.

— C’est pour mieux te la rendre, dit-il. Je ne peux pas t’expliquer… ou plutôt… pourquoi pas ? Vois-tu, je ne sais pas si je réussirai, mais je veux qu’un jour mon cher Albert — puisque tu l’aimes — soit ton mari… Et pour cela, tu dois me quitter quelque temps. Tu n’as plus la protection de ta mère, et tant qu’il n’est pas ton fiancé, il ne doit pas te revoir, précisément parce que tu l’aimes.

— Cependant… Paul…

— Enfin, c’est comme ça… Crois-tu en moi ?

— De tout mon cœur. Comme je croyais à maman.

— Bien. C’est elle, vois-tu, qui te parle en moi. Alors ?…

— Alors…

Elle n’acheva pas et, se suspendant à son cou et pleurant en silence, elle l’embrassa de toutes ses forces.

Le lendemain, elle était au couvent.

IV

Rita, elle, décidément, avait pris son parti. — Elle se ferait enlever par Albert… C’était une affaire de temps, mais elle voulait tenir sa promesse, exécuter la menace qui avait tué cette mère dont elle portait le deuil…

« Le deuil, c’est fait pour toi », lui disait Berthe, qui n’attachait à ce mot rien de symbolique ni de cruel.

Paul et Albert se voyaient rarement.

Paul avait rencontré Berthe chez lui deux ou trois fois : « Ses anciens amis reviennent, songeait-il. Cela, de sa part, signifie sans doute le franc retour au vrai soi-même… » Il se surprenait à écouter à la porte, furtivement, une seconde, avant d’entrer, lorsqu’elle était avec quelqu’un. Cela devenait une habitude. Quand la honte l’en prenait, il se répétait le mot de sa mère : « Contre ça, tout est bon », ajoutant : « État de guerre, soit, y compris l’espionnage ! Voilà cependant comment, peu à peu, elles démoralisent un homme, altèrent sa probité et pourraient parvenir à le transformer entièrement. »

Et il concluait : « Pauvre Albert ! »

Elle, elle attendait une occasion de dire à Albert : « Je suis trop malheureuse. Enlevez-moi, puisque je vous aime. Sinon… je mourrai ! » Mais l’occasion, comment se présenterait-elle ? Fallait-il écrire ? Non. C’était brutal et trop dangereux. Il fallait attendre un mot de passion qu’il lui soufflerait tout bas, un soir, chez sa mère, dans un coin du grand salon, — un mot qu’elle provoquerait.

Sa sœur vint la voir et lui demanda de l’argent.

De l’argent ? Elle réfléchit tout de suite que si elle partait un de ces matins, il lui en faudrait beaucoup.

D’autre part, elle n’osa refuser, puisqu’elle avait pris, autrefois, toutes les valeurs au porteur qui étaient chez leur mère… Si sa sœur allait s’en plaindre, crier au voleur ! Voilà qui pourrait servir les projets de son mari ; il la dénoncerait à Albert !… Elle paya donc et se fit donner des reçus, qu’elle mit dans un petit sac de voyage toujours tout préparé, pour un cas de départ subit, dans un coin sûr.

La pauvre sœur aux grandes lunettes n’eut pas le loisir de se plaindre beaucoup de son sort…

— Tu es heureuse, toi ! interrompit Rita. Si tu savais ce que c’est ! Tiens, je t’envie. La pauvreté, avec la liberté… Ah ! si j’avais ça !… Mais je suis tombée chez des gens vraiment trop honnêtes ! Tout est devoir ici ; on n’est libre de rien !

Et de son accent gouailleur et veule :

— Ah ! malheur !

Elles parlèrent de leur mère, un moment, — mais, depuis la mort de Madame Déperrier, il avait soufflé de tels vents d’orage dans le cœur de Rita, que ce passé lointain n’existait plus pour elle. Du reste, elle ne tenait plus compte jamais que de la sensation présente. Elle n’était attachée à rien. Elle flottait comme une méduse de mer, espèce de fleur vivante sans racine et venimeuse, à la surface des abîmes de la vie.

— Ta mère ? dit-elle à sa sœur. Ah ! oui, elle nous a bien élevées pour notre bonheur, ta mère !

Elle disait « ta mère ». Elle n’en voulait plus pour elle-même, de cette mère-là.

— Toi, encore, tu as un métier… Moi, je suis mariée ! Ça ou cocotte, quand on se marie comme moi, ça n’est pas plus honorable, au fond, et c’est moins gai, je t’assure ! Tu vois, je ne suis pas fière ; je te dis ça pour te consoler. Je suis malheureuse… La voilà, ta comtesse !

La sœur partit, ahurie, navrée, n’y comprenant rien, trouvant la vie bête, les hommes méchants, le monde fou, et répondant par un mépris vague à l’indifférence qui l’assistait aujourd’hui de mauvaise grâce, après l’avoir dépouillée autrefois.

Théramène fut plus heureux dans une visite qu’il fit à son ancienne élève.

Il porta lui-même une lettre. Il avait eu soin d’écrire en grosses lettres sur l’enveloppe : « Il y a une réponse. » On le prit pour un commissionnaire.

La lettre disait :

« Madame la Comtesse,

« Un vieux comédien, qui a eu l’honneur de vous donner autrefois quelques leçons de déclamation, sollicite la faveur de vous exposer lui-même sa triste situation actuelle. Il attend à la porte de votre hôtel la réponse dont votre bonté daignera sans doute l’honorer.

« Je suis, Madame la Comtesse, avec le plus profond respect, votre très humble et très dévoué serviteur.

« Pinchard, de la Comédie-Française. »

— Faites monter le porteur de cette lettre.

Quand il entra, elle eut un cri :

— Ah ! Théramène !

Il s’avançait, un peu gêné, bien qu’il eût joué des rôles de marquis dans des décors très chics ; et il oubliait d’avoir grand air.

Elle alla à lui… Il saluait plusieurs fois de suite.

— Embrasse-moi donc, va ! Je ne vaux pas mieux qu’avant…

Étonné, il ouvrit les bras. Elle y tomba avec un sanglot…

C’était donc quelque chose de regrettable, son passé de liberté bohème, les mardis-Pinchard, avec la théorie de Samson : — « Quand vous rentrez chez vous, qu’est-ce que vous faites ? — Je prends mon bougeoir chez ma concierge ! »

— Te souviens-tu, hein ?

— Si je me souviens ! Je déjeunais, en ce temps-là !

— Assieds-toi là. Te rappelles-tu le charcutier du coin ?

— Oui, celui qui ne vendait pas de saphirs… Tu n’es pas devenue fière.

La seule vue de Pinchard la ramenait au temps de leur bohème libre, et elle se mit, avec volubilité, à lui parler sa langue.

— Fière ? non, vieux, je ne l’ai jamais été. Orgueilleuse, ça, oui ! Et puis, mon vieux Pinchard, si tu savais ! Il y a un tas de pièges, « dans le sein des grandeurs », comme tu disais. J’étais bien plus sincère autrefois, dans mon milieu. J’étais une déclassée, je vois, mais à mon rang de déclassement… On nous fait donner des diplômes, des brevets, des éducations au-dessus de nos moyens. On nous dit ensuite de nous ficher de la morale, et qu’il n’y a ni bon, ni mauvais, ni Dieu, ni diable, ni rien, et de mépriser ceux d’en bas, de mépriser nos pareils, de mépriser ceux de la haute, et cependant de nous conjoindre à eux, à cause de l’argent et des honneurs. On nous habille en princesses, et un jour nous le devenons. Mais, va te promener ! Il y a un tas de choses qu’il faudrait savoir, justement ce qu’on n’a pas appris : des sentiments, quoi ! — Alors, querelle. On est chien et chat. Le nègre et le blanc… Si tu savais comme j’en ai assez, ô Ruy Blas, des grands d’Espagne ! Voilà pourquoi je te retrouve avec plaisir, vieux maître… T’es du temps, je te dis, où j’étais sincère… relativement.

Il la considérait, ébloui ; puis, contristé tout à coup :

— Comment ! tu n’es pas heureuse ? fit-il.

— Ah ! ouiche ! Je ne sais pas faire ce qu’il faudrait pour ça, à ce qu’il paraît ; mais console-toi : je ne saurai jamais… Il faut apprendre quand on est petit. Il faut qu’on nous mette ça dans les sangs, comme disait ma concierge… Aussi, à présent que j’ai reconnu mon incapacité pour « le d’voir ! » ils n’ont qu’à se bien garder, les autres ! J’vas me lâcher, gare la bombe !

Le vieux bouffon secoua lentement la tête.

— Je vois bien qu’on t’a fait du gros chagrin, petite, je ne sais pas lequel et je n’ai pas besoin de savoir. Mais… faudrait pas devenir mauvaise.

— Devenir mauvaise ? C’t’idée ! Je l’ai toujours été, au fond !

Elle cessa de parler, sur ce ton demi-plaisant, l’argot familier à Théramène. Une rage plus profonde la saisit et la rendit grave. Elle poursuivit avec la noblesse des douleurs vraies :

— Est-ce qu’on n’a pas été mauvais avec moi, toujours, depuis l’amant de ma mère, jusqu’à Lérin, en passant par tous les vieux, après avoir passé par tous les jeunes ? On me reproche l’égoïsme ? Mais je n’ai jamais vu autre chose, en bas, en haut, toute petite et plus grande, et toujours… Tiens, il n’y a guère que toi qui ne m’aies pas fait de mal.

Sur cette idée, elle s’apaisa un peu, et ajouta, avec son accent de gouaillerie :

— T’étais peut-être trop vieux, hein ! Pinchard ? C’est égal, ça prouverait tout de même qu’on peut avoir quelque chose comme du cœur sans chair !

Elle s’était levée, et, debout dans la franchise de son âme malade et révoltée, elle était belle. Ses yeux lançaient la haine et la perfidie. Les coins de sa bouche s’affaissaient avec une sorte de sourire morne qui éveillait des idées de mal infini, triste de se reconnaître.

— Parlons de toi. Que deviens-tu ? Toujours traînant la misère, hein ? Et je te vois venir, avec tes gros sabots : tu viens demander cinq cents francs ! Je les ai refusés à ma sœur… Oh ! n’aie pas crainte : elle en voulait quinze cents : je ne lui en ai donné que mille ; — seulement, je ne sais pas, tu me touches, tu es inoffensif, toi. Tu es un bon être, au fond.

— Tu vois, s’écria-t-il, tu sais ce que c’est que d’être bon ! Je voyais bien que tu te calomniais tout à l’heure. Mais cinq cents francs ! — poursuivit-il, en levant les bras au ciel, — misère de moi ! où est-ce que je mettrais tout ça ? Je ne dormirais plus, pour sûr, comme le financier ; — et puis, je vais t’expliquer : cinq cents francs, je sais trop bien que je ne pourrai jamais te les rendre, et, d’une femme, on ne peut pas accepter ça.

Il était très sérieux, digne ; il poursuivit :

— Donne-m’en cinquante. Je ne te les rendrai pas davantage, c’est sûr, mais, — tu vas rire, — je pourrai du moins m’imaginer que je pourrai peut-être te les rendre un jour. Alors, ça devient honnête.

— Tiens, en voilà cent. Tu es un ange… Et le métier ?

— Euh ! fit Théramène, l’Art s’en va. Je suis allé à la Comédie-Française, avant-hier. Faible. Le niveau est faible.

— Mais toi, toi, que fais-tu ?

— Je crève toujours, dit-il simplement, sur un ton comique à faire pleurer.

— Pauvre Théramène !

— C’est même si fort que j’ai pensé à me remettre à dire mes monologues dans les cours. Mais ça ne peut plus se faire. On me prend pour un anarchiste. On ne me laisse plus entrer.

— Toi, Théramène ?

— Moi. Au reste, il y en a un, d’anarchiste, — à la crèmerie où je vais voir ceux qui mangent, — il y en a un qui a voulu m’enrôler…

Elle eut dans les yeux un éclair étrange :

— Tu as accepté, au moins ?

— Ne plaisante pas là-dessus, ma petite Rita !

— Je ne plaisante pas, dit-elle… Ah ! je voudrais être un homme !

Elle serra les dents.

— Tiens ! ça me fait plaisir de le dire enfin à quelqu’un : Ils ont raison, ceux-là ! Et ils trouveront de l’appui auprès de gens sur lesquels ils ne comptent guère.

— Auprès de qui ? questionna machinalement Théramène abasourdi.

— Auprès de moi, par exemple !

— Tu veux rire. Ça n’est pas drôle. Je ne comprends pas !

— Tu ne comprends pas, Théramène ?

Elle eut comme une volonté rageuse de faire contre elle-même de la justice mauvaise :

— Vois-tu, dit-elle, il y a, dans tous les mondes, des gens qui détestent les autres et qui se font horreur à eux-mêmes ; des gens que le suicide attire, parce qu’ils ont assez de tout… Eh bien ! ceux-là, en crevant, ça ne leur serait pas désagréable de faire une dernière fois le plus de mal possible à ceux qui les ont rendus mauvais et qui les ont faits malheureux… Voilà. Je te dis que la vie est pleine de gens qui voudraient bien sauter, à condition de faire sauter le monde… Ils n’ont pas le courage d’allumer la mèche… Mais peut-être bien qu’ils donneraient le sac.

Pinchard regardait Rita, et ne la reconnaissait plus. Il pensait qu’elle aurait été superbe dans la tragédie, et il laissa échapper ces quatre mots :

— Tu me rappelles Rachel.

Elle n’y prit pas garde, tant elle était sincère à ce moment. Une fureur sourde la secouait, une envie terrible d’action, de batailles, de représailles et de mort… Oh ! disparaître avec tout, avec tous, dans un cataclysme final !… Elle regardait droit devant elle, dans le vide, avec des yeux clairs et froids comme l’acier.

Pinchard haussa les épaules.

— Toi ! toi ! tu serais, toi, de ceux qui veulent détruire le monde, et fumer des cigarettes sur les décombres ? fit-il d’un ton goguenard. Tu peux causer, ma fille ! Je n’y crois pas.

Elle s’assit, un peu calmée par cette raillerie, déjà prête à sourire de sa violence, à se rattacher aux joies terrestres que n’avait pas cessé de lui promettre l’avenir inconnu.

— Ça n’est pas précisément ce que tu dis, mon bon Théramène… Je voudrais la fin du monde pour moi, — pour finir avec !

— Ah ! je comprends. Tu veux de la compagnie ? Rien que tout le monde ! Excusez du peu, ma fille !

Il ne la croyait pas. Elle disait vrai, pourtant.

S’il y a des êtres de pitié et de tendresse qui se résignent avec horreur à l’idée d’employer la violence et la mort, pour assurer, espèrent-ils, le triomphe final de la tendresse et de la pitié, — il y a aussi des âmes damnées qui appellent l’enfer pour tout le monde.

Après un silence d’un moment, Pinchard reprit :

— Alors, vrai, tu es malheureuse à ce point, dans tout ce luxe ?

— Tu crois encore au luxe, toi ! dit-elle. Moi, je ne crois même plus à ça. J’ai des robes de reine ; et après ?… Je souhaitais une femme de chambre. Je crois bien que j’en ai trois, mais ça ne m’amuse pas !

— Alors, fit Pinchard, je te comprends de moins en moins. Ceux qui veulent tout chambarder, c’est qu’ils veulent de ça, pas vrai ?

Il secouait son billet de cent.

— Eh bien ! dit-elle, quand ils en auront, envoie-les-moi. Je voudrais voir s’ils seront heureux alors. Avec la fortune, mon vieux, on peut tout au plus éclabousser les gens, et le bonheur, vois-tu, c’est d’écraser les autres ; voilà la vérité nouvelle ; et je te réponds que je la sens bien !… La fortune empêche.

— Tiens, tu m’affliges ! soupira-t-il.

— Comme le gueurnadier, fit-elle.

— Ne ris donc pas, répliqua alors Pinchard gravement. Je ne t’ai jamais dit des choses que je pense, parce que tu ne m’as jamais dit des choses comme aujourd’hui. Eh bien ! ma pauvre petite, puisque l’occasion se présente, je vas t’en donner pour cinquante francs, de la vérité. Restera à cinquante, et nous serons quittes !… Le bonheur, ma fille, c’est là et là.

Il toucha sa tête et son cœur.

— Quand je cause avec toi, je suis heureux ; j’oublie que je suis seul au monde… car je t’aime, moi ! Je ne sais pas bien comment ça se fait, mais c’est comme ça… C’est le cœur ! Quand je récite, même en pleurant, dans les cours, tu en penseras ce que tu voudras, mais je suis heureux… autant qu’on peut l’être en ce monde, corrigea-t-il bien vite… Ça, c’est l’esprit ! Le bonheur, ça se porte en dedans, partout, sous tous les costumes, ou bien alors, c’est qu’on est décidément parmi les incurables qui ont toujours quelque chose à se reprocher. Rigole tant que tu voudras ! Un brave homme a une manière de souffrir qui n’est pas sans agrément. Et un brave homme, qu’est-ce que c’est ? C’est un bon cœur… Moi, par exemple, sans me flatter, je suis un brave homme ! — Tiens, sur ton billet de cent, je prendrai quelque chose pour une pauvre bougresse, ma voisine de taudis, qui est en train d’accoucher… Elle a gueulé toute la nuit. Eh bien, elle en aura un peu, un tout petit peu… Et ça me fera plaisir… Encore le cœur… Pan !

Il se frappa le cœur.

— Veux-tu encore un exemple ? Quand je suis dans ma chambre, au milieu de mes tableaux, — je crois que tableaux est pompeux, — quand j’ai revêtu mon velours râpé, ma soie usée, ma chemise sale à longues manchettes, — trop longues, oui, je sais, mes manchettes, — alors je suis un prince, je suis Ruy Blas, je me sens le collaborateur nécessaire des plus grands génies.

Il frappa rudement sa tête qui rendit un son mat.

— Encore l’esprit, pan ! Pas creuse, hein, la caboche ?

Il s’anima :

— Et ils viendraient tous avec des millions me dire : « Pinchard, voici la fortune, mais rendez le talent ! » je leur répondrais : « Zut ! j’aime mieux ma part ! » Et, acheva-t-il, ce qu’il y a de plus raide, c’est que je n’en ai pas des masses, de talent ! Amour, art, illusion, ma chère, on n’a pas fait mieux…

Il déclama :

— Illusions des nuits, vous jouez-vous de moi ?

— J’ai dit. Mais « tant qu’à » faire du mal à une mouche, pour assurer mon succès sur n’importe quel théâtre, tu me croiras ou non, ça me gâterait tout mon bonheur. Tiens, j’ai essayé une fois de détester un directeur de théâtre : Oh ! ça, c’était bien naturel ? j’ai pas pu. Quant aux camarades, ils m’ont écrasé plus souvent qu’à mon tour. Que faire à ça ?… je me dis aujourd’hui que peut-être ils avaient un peu plus de génie que moi, — ou seulement plus de chance. Eh bien ! après ? Il n’y a pas d’égalité dans la nature… Je me contente donc d’être, dans l’ombre, supérieur à mon siècle.

Il prononça ces derniers mots avec une ironie gaie et déclamatoire…

— J’ai été long… si long !… J’achève donc. Voici ma noble péroraison : Pense, par-ci par-là, au vieux bouffon, ma fillette. Si tu te dis qu’il t’aime bien et qu’il saurait te le prouver à l’occasion, ça te fera chaud dans le cœur. Ah ! le cœur, tout est là, je te dis ! J’en ai, moi, vois-tu ; et s’il y a un bon Dieu partout, comme on disait de mon temps, je lui demanderai une place dans le théâtre du paradis… Ça me reposera des paradis de théâtre… Je pense qu’il n’y en aura pas seulement pour l’opéra, là-haut. Ça serait trop raide… Là-dessus, je vous baise les mains, comtesse.

Il s’inclina, et dit, avec le ton qu’il eût pris pour lire une lettre :

— Votre très humble, très respectueux et très fidèle serviteur. Signé : Pinchard.

Elle songeait, les yeux vagues.

— Adieu, vieux… Allons, va, embrassons-nous encore. Qui sait si nous nous reverrons ?

— Pourquoi pas, petite ? D’abord, je m’engage à revenir dans six mois chercher encore un petit bleu pareil. Cette image me plaît.

— Dans six mois, dit-elle, je crois bien que je ne serai plus là. Adieu, Pinchard.

Elle-même l’embrassa sur les deux joues, avec une petite larme qui ne parvint pas à tomber.

Il paraît que Monsieur d’Aiguebelle avait entendu quelque chose de cette conversation.

Comme Pinchard allait sortir du vestibule dans la cour, le comte parut :

— Monsieur Pinchard, dit-il, quand vous aurez besoin de moi, n’oubliez pas de venir frapper à ma porte.

Et comme Théramène écarquillait les yeux :

— J’aurai toujours quelque chose à la disposition de vos pauvres, Monsieur Pinchard.

Le comte souriait. Il ajouta :

— Entre hommes, on peut s’entr’aider, n’est-ce pas ?

Pinchard, profondément surpris, étrangement ému, se précipita sur la main qu’on lui tendait. Il ne put articuler un seul mot, et s’en alla, plus fier, plus heureux que jamais, — sans rien réciter.

Il s’en allait, le vieux bouffon au cœur simple et pur, l’artiste rêveur aux dehors sordides. Pour éclairer sa route de misère, il avait pris quelque chose aux lumières des plus sages. Dans sa misérable lanterne, il portait, ce pauvre, une lueur tremblotante et douce, jolie comme une étoile du ciel.

V

Un jour, au moment où le comte Paul sortait, il rencontra dans le vestibule un jeune homme en train de parlementer avec son valet de chambre.

La comtesse était absente.

— Ah ! dit le jeune homme, d’un air embarrassé. Je suis heureux de vous voir, Monsieur.

Mais il ne semblait pas heureux du tout.

— Je ne vous reconnais pas, Monsieur, riposta le comte.

— C’est que, Monsieur, lorsque vous m’avez vu, je portais l’uniforme de lieutenant aux chasseurs.

Il se nomma :

— Léon Terral.

Le comte Paul eut un sursaut ; il reconnaissait enfin cette figure.

Il revoyait tout à coup, comme présente, une scène entièrement perdue depuis longtemps dans l’ombre de sa mémoire. Il revoyait Léon Terral en costume d’officier, causant avec sa femme, aux Bormettes, le soir même de son mariage. N’était-ce pas surtout à ce moment, que, regardant Marie, il avait songé : « C’est étrange. On la dirait toute changée. On dirait une autre ? »

Un rapprochement se fit, seulement alors, dans son esprit, entre trois choses, qui étaient : d’abord, son pressentiment triste de ce soir-là ; puis, les lettres qui, quelques heures après, lui avaient tout révélé ; — et enfin le retour actuel de cette figure d’homme, bien changée maintenant.

Terral était amaigri ; le teint plombé. Ses yeux se détournaient trop vite quand le regard les cherchait. Son costume flambant neuf disait sa misère. C’était un complet gris, tout raide, coupé avec l’élégance des gravures accrochées aux vitres des raccommodeurs d’habits. Les poches de sa jaquette étaient gonflées, comme s’il portait sur lui tout un attirail de voyage. Il avait des manchettes trop luisantes, en celluloïde sans doute, un col pareil, une cravate bleue éclatante, — mise sans soin. Il portait un chapeau melon couleur bois, qui, sous un apprêt luisant, renouvelé de la veille, laissait entrevoir des taches anciennes.

— Vous désirez voir ma femme ?… Elle est sortie, dit froidement le comte.

— On me le disait, Monsieur, répondit Léon Terral, mais pardonnez-moi, je ne le croyais pas… Madame la comtesse d’Aiguebelle, ajouta-t-il gauchement, d’un air humble de domestique, a-t-elle un jour ?

— Elle n’en a pas, Monsieur, dit Paul sèchement.

Il s’acheminait vers la rue, suivi du jeune homme.

— Je me présenterai donc, au petit bonheur, un de ces jours, Monsieur, dit Léon.

Ils se saluèrent.

Et dès qu’il se fut éloigné, le comte revint dire au valet de chambre :

— N’oubliez pas cette figure. Ni madame, ni moi nous n’y serons jamais pour ce Monsieur Terral, entendez-vous… Sous aucun prétexte ne le laissez entrer… Et même soyez attentif à ses moindres paroles, pour me les rapporter exactement.

Habitué à des visites de pauvres diables, dont quelques-uns, reconnus pour des professionnels de la mendicité, étaient impitoyablement évincés, le valet de chambre s’inclina, bien décidé à obéir scrupuleusement aux ordres qui lui étaient donnés.

Dans l’après-midi, tout en courant à ses affaires, qui étaient celles des autres, celles des pauvres, le comte Paul songeait obstinément à cette figure louche de Léon. Et un autre souvenir s’éveilla en lui… Il avait lu, peu de jours auparavant, dans un journal, une de ces histoires comme les gazettes en rapportent fréquemment… Un malheureux jeune homme, qui était allé tenter la fortune en Amérique, après avoir donné depuis six mois à peine sa démission d’officier, venait de rentrer en France. On ne le nommait pas, par respect pour une famille honorable, disait le journal, car la police le recherchait activement. Il était mêlé à une affaire bizarre, le lancement d’un produit nouveau, « la vitréine », destiné à détrôner le celluloïde. La vitréine servait à tout, on en pouvait faire des cols de chemises, des fleurs, des bijoux, des assiettes et même des vitraux d’église. Pour monter cette affaire immense, deux ou trois maîtres-chanteurs, associés, s’étaient procuré des fonds par des moyens douteux. On soupçonnait l’ex-officier d’avoir connu leurs agissements, et même, etc., etc… Bref, il paraissait évident que M. Léon Terral était entré dans la grande confrérie des flibustiers. « Ce n’est pas la première fois, disait le journal, que l’espoir d’enlever une Manon entraîne un galant homme aux pires compromissions. »

— Cela devait finir ainsi, murmurait le comte. C’est cela. C’est mon homme. C’est lui l’auteur des lettres à Rita !… Peut-être est-ce pour elle que ce misérable enfant est allé tenter fortune. C’est un de ces imbéciles que la première venue peut enlever à tous leurs devoirs et qui finissent par le bagne, ou par le revolver… Misère de moi !… Nous surveillerons cela… Léon Terral ?… Au surplus, j’irai aux informations…

Il y alla.

Il se rendit au siège d’une société bien connue de lui, une de celles qui ont pour but le relèvement du mendiant par le travail.

Afin de garder les membres de l’association contre les tentatives des faux nécessiteux, la société forme des dossiers où sont inscrits les noms d’un grand nombre de mendiants à domicile. La préfecture de police même vient prendre là quelquefois des renseignements. En échange, elle en fournit à la société.

Paul traversa une salle encombrée d’étoffes, de vêtements destinés à des pauvres et confectionnés par des pauvres. Il demanda à l’un des nombreux secrétaires s’il connaissait le nom de Léon Terral.

— Si vous l’avez ici, c’est depuis peu de jours…

— Oui. Voici son dossier, Monsieur Terral (Léon), Affaire de la vitréine, ex-lieutenant aux chasseurs. A démissionné le 20 septembre 1886.

« Cinq jours après mon mariage », pensa le comte Paul.

Quelques découpures de journaux donnaient toute l’odyssée lamentable du jeune homme. Elle se terminait ainsi : « Se cache à Paris depuis peu de temps. A fait la traversée de New-York au Havre sous un un nom d’emprunt : Delsigny. A écrit sous ce nom à M. le baron de Rothschild qui lui a envoyé cinquante francs. Quand cette somme est arrivée à l’hôtel, sous pli recommandé, Léon Terral, se sachant surveillé par la police, avait disparu, etc., etc.

— Est-il venu vous demander de l’argent ? interrogea l’employé.

— Non, Monsieur, dit le comte Paul, mais c’est un malheureux auquel je m’intéresse.

Trois jours plus tard, Léon Terral se présentait vainement chez la comtesse. Les domestiques lui interdisaient formellement la porte. Il laissa échapper un mouvement de colère :

— C’est bon ! J’écrirai à Madame d’Aiguebelle. On vous fera repentir de ces façons-là.

Et il sortit fièrement ; mais, dépouillé de l’uniforme, le pauvre garçon n’avait plus d’allure. Il portait mal son affreux complet gris, qui, mouillé plusieurs fois depuis l’autre jour, n’avait même plus son vilain luisant, ni sa fâcheuse raideur. L’étoffe en était fripée et terne comme du papier décollé.

Informé de tous ces détails, le comte Paul dit à son valet de chambre :

— A partir d’aujourd’hui, vous ne laisserez entrer ni un journal, ni une lettre, ni un paquet quelconque sans me les avoir présentés d’abord.

Et il ouvrait les journaux, cherchant s’il n’y rencontrerait pas des mots soulignés, examinait les suscriptions des enveloppes, regardait le fond d’une boîte, d’un envoi de magasin.

— Si je rencontrais l’écriture des fameuses lettres, je crois bien que je la reconnaîtrais.

Un matin, on lui présenta, parmi d’autres, un pli jaune, qui avait l’air d’envelopper un banal prospectus des Grands Magasins. Sous la transparence exagérée de l’enveloppe, on apercevait en effet toute une imagerie de prospectus. L’adresse était écrite à la mécanique, en lettres bleu pâle : Madame la comtesse d’Aiguebelle, etc.

Il ouvrit ce pli, en se répétant : « Contre ça, tout est bon ! » Il déploya soigneusement l’imprimé, s’apprêtant à y chercher des mots épars, soulignés çà et là, et qui, rapprochés, feraient une phrase… Un papier blanc en tomba. C’était une lettre… écrite, comme l’adresse, à la machine. L’auteur de la lettre ne signait pas, n’écrivait pas de sa main, ne se désignait que par ces mots : « … Vous qui aviez gardé mes lettres de jeunesse… »

Évidemment, au moyen de ces précautions, l’auteur entendait que, dans le cas où cette lettre serait trouvée, elle perdrait toute valeur d’interprétation non seulement contre lui-même, mais contre la destinataire. Il y parlait d’une dette, d’une échéance, élevait de pressantes réclamations sous lesquelles on sentait comme une menace passionnée. Et enfin, il disait :

« J’attends votre réponse aux initiales P. J. no 131, bureau 14, — mardi dans la matinée. Vous n’aurez qu’à répondre que je puis me rendre chez vous, dans l’après-midi du même jour, à trois heures précises, ce jour et cette heure m’étant particulièrement commodes. »

C’était tout. C’était assez. Paul remit cette missive, sous une nouvelle enveloppe, dans les plis du prospectus, et fit en sorte qu’elle parvînt à la comtesse à table, vers la fin du déjeuner, au moment où on lui remettait son propre courrier.

Tout en parcourant son journal, il surveillait sa femme, de ce regard de côté, de cette vue subtile qui peut se rendre compte avec certitude de certains furtifs mouvements, et il la vit ouvrir l’enveloppe, lire le message imprimé. Durant une seconde, elle parut étonnée ; puis, ne se croyant pas observée, elle fit disparaître ce papier dans sa poche.

Il leva aussitôt les yeux d’un air naturel, et alors il reconnut sur ses lèvres le sourire plein d’arrière-pensées, le même, qu’elle avait eu entre ses bras, le soir de leur mariage, avant de rire impudemment.

Elle sortit dans l’après-midi, avec sa voiture. Elle ne sortait pas autrement. C’était l’ordre du comte.

Le lendemain il fit venir le valet de pied.

— A quel bureau de poste mes lettres ont-elles été mises, hier ? Une de ces lettres n’est pas parvenue.

— Au Palais-Bourbon, répondit ingénument le domestique… Mais il n’y en avait qu’une.

— Bien… je le savais. Mais pourquoi, reprit le comte d’un air sévère, pourquoi laissez-vous votre maîtresse descendre de voiture pour jeter elle-même des lettres à la boîte ? Je passais par là ; vous ne m’avez pas vu. Qu’est-ce que cette étourderie inqualifiable ?

— Monsieur me pardonnera, répondit le valet pris au piège. Madame la comtesse ne m’a pas permis…

— En ce cas, c’est différent, dit le comte souriant… Pardonnez-moi, Monsieur Jean, ajouta-t-il avec une grâce à laquelle ses domestiques étaient habitués, et pour laquelle il était aimé d’eux.

Puis avec intention :

— Et n’oubliez pas qu’il faut, en effet, quand votre maîtresse donne un ordre, fût-il opposé aux miens, lui obéir aveuglément… Allez.

Toute cette campagne de ruses semblait devoir réussir.

Le mardi était justement le jour où le comte, depuis quelque temps, assistait à une clinique où l’on soignait gratuitement des malades pauvres… La comtesse le savait bien ; il avait même pris soin de le lui rappeler d’un mot.

Elle aurait donc, suivant toute apparence, choisi ce jour qu’on lui indiquait, précisément comme celui où, de son côté, elle était sûre d’être seule.

Quant à se servir de la lettre anonyme pour dessiller les yeux d’Albert, Paul y avait songé un moment, mais il y avait renoncé bien vite. « Cette lettre n’a pas la valeur d’une preuve. Au point où il en est, il lui faut bien autre chose ! Soit… Nous arriverons chez elle quand le jeune homme s’y trouvera. Et de deux choses l’une : ou elle le fera cacher, ou elle le laissera paraître. Dans le premier cas, l’affaire est simple. Dans le second, — je leur raconterai comment j’ai surpris le secret de leur rendez-vous ; je leur dirai tout ce que j’ai deviné, et ils seront bien malins tous deux, si l’un ou l’autre ne finit pas par trahir la vérité… »

Le mardi, après son déjeuner, Paul sortit comme à l’ordinaire :

— Je vais à ma clinique.

Dès le matin, il avait, par lettre, prié Albert de rester chez lui : « J’irai te voir à trois heures. »

Un peu avant trois heures, à vingt pas de la porte de son hôtel, il épiait, du fond d’un fiacre, — cachette commode, — l’arrivée de Léon Terral.

Le malheureux arriva en effet. Repoussé de nouveau par le valet de chambre, il montra un mot de la comtesse, en disant :

— Je suis attendu.

— C’est différent. Monsieur m’excusera.

Le comte quitta son fiacre, retrouva sa voiture devant le Palais-Bourbon, et commanda :

— Chez Monsieur de Barjols.

Chez Albert, son valet de pied monta un billet ainsi conçu : « Je suis en péril. Viens. »

Ils ne s’étaient pas revus depuis l’enterrement de la comtesse d’Aiguebelle.

Albert, d’un élan, arriva dans la voiture. Il était pâle :

— Que se passe-t-il ? Tu te bats ?… Ah ! mon Dieu ! que j’ai eu peur ! Voyons, que faut-il faire ?

Il lui avait pris les deux bras dans ses deux mains et le regardait dans les yeux, pour voir si on ne lui cachait rien de trop redoutable.

— Je te dirai… tout à l’heure.

On roulait.

Chacun d’eux, heureux de revoir l’ami dont le séparait, depuis quelques semaines, un motif si redoutable, — éprouvait une émotion profonde. Albert eût été gêné, presque honteux, sans le trouble extrême où le mettait la crainte du péril annoncé. Paul était simplement attendri de voir le trouble de son frère d’élection. Et il le regardait avec un admirable sourire.

Albert, très agité, disait :

— En péril ? Je ne comprends pas. Quels ennemis peux-tu avoir, toi, toi, le meilleur des êtres ? Avec ton élévation d’esprit, ta bonté, — personne n’a le droit de te haïr, de t’attaquer… Enfin, je suis là. Nous allons bien voir… Où me mènes-tu ?

Paul lui prit la main en silence, puis tout à coup, sans pouvoir dire un mot, il l’attira sur son cœur.

— Tu me fais mourir, lui dit Albert en lui rendant cette étreinte. Pour l’amour de Dieu, qu’est-ce qui te menace ?

On arrivait devant l’hôtel des d’Aiguebelle. Paul ne répondait pas. Alors, Albert devint sombre.

— Annoncez à Madame, dit le comte Paul, que Monsieur de Barjols, — pas moi, vous entendez ? — que Monsieur Albert de Barjols désire lui parler.

Et se tournant vers Albert :

— Ce qui est en péril, Albert, ce n’est pas ma personne : c’est l’honneur de mon nom, — et c’est notre vieille amitié, qui m’est chère comme à toi. Je t’annonce que, moralement, nous allons nous battre, — mais je sais que tu m’embrasseras après, de meilleur cœur. Garde-toi seulement d’oublier ceci : c’est dans ton intérêt que je vais te faire souffrir !

— Madame est dans le petit salon, vint leur dire le domestique.

… Albert, stupéfait, triste, et préparé à tout, montait avec Paul, côte à côte.

Devant la porte fermée, Paul tendit une fois encore la main à son ami.

— Maintenant, dit-il, du ton d’un témoin qui dirige un duel, — allons !

Ils entrèrent. Rita était seule.

VI

Au reçu de la lettre de Léon Terral, elle avait senti d’abord un bondissement de joie intérieur. Cette lettre, c’était un appel de liberté qui lui arrivait au fond d’une geôle, d’une séquestration d’où, en suivant Albert, elle ne devait sortir que pour une destinée peu différente. Avec Albert, en effet, elle serait de nouveau contrainte aux hypocrisies, forcée « à la pose », obligée de garder un ton et des manières qui la gênaient comme une camisole de force.

Avec Léon, au contraire… « Oh ! s’il revenait riche ?… » Il n’avait pas parlé du résultat de ses efforts. Était-ce une épreuve ? Elle rêvait de coups de bourse inouïs, invraisemblables… et honnêtes. Elle supposait des brevets d’invention vendus à Edison pour un prix fantastique. A vrai dire, elle parlait de ces choses en l’air, sans bien savoir, comme de rêves. Les moyens de conquérir le million « dans les affaires », elle n’y entendait rien encore.

Peu à peu, à force de désirer, elle eut la certitude que Léon n’était revenu qu’après fortune faite. C’était sûr. Sans cela, pourquoi reviendrait-il ? Il savait que la fortune était la condition nécessaire, absolument nécessaire.

Donc, il revenait riche. Ce qu’elle ignorait, c’était le chiffre de la fortune, mais qu’importe ! Et elle se livra à des rêveries vraiment enfantines. Il n’y avait plus, dans son imagination, que festons et astragales, cavernes emplies de trésors comme celle d’Ali-Baba, palais enchantés, toilettes somptueuses, attelages resplendissants, — auprès desquels ceux du comte d’Aiguebelle pâlissaient, oubliés déjà !

Perrette, son pot au lait sur la tête, eut une vision moins vivante, quand elle achetait la vache et son veau.

Elle allait donc pouvoir dire à son mari : « Je me moque de vous et de votre ami. A présent, me voilà aussi riche, aussi puissante que vous, mais riche avec lui, avec mon cher Léon… Je l’ai aimé de tout temps. Il me comprend, celui-là ! »

Et à Albert, elle disait : « Il fallait vous décider plus tôt, mon bon Monsieur ! Mais non, vous avez hésité. Vous avez eu des scrupules. L’amitié a été, chez vous, plus forte que l’amour. De quoi vous mêliez-vous donc ? Est-ce que l’amour véritable admet tous ces délais, ces tergiversations ? Vous me faites rire ! L’amour vrai traverse tout ! L’honnêteté, ça ne le regarde pas… Vous n’aviez pas de sang dans les veines, mon cher ! Tant pis pour vous ! »

Ah ! ils feraient tous deux une tête, les deux amis, Oreste et Pylade ! Elle avait envie d’en être là, pour voir.

L’héroïne d’amour, c’était elle. Elle avait joliment mené sa barque, vrai !… Et elle songeait parfois à Cléopâtre, à Manon, aux meneuses d’hommes dont la gloire écrite la rendait jalouse.

Son désir de fortune et son orgueil une fois satisfaits en rêve, elle se laissa glisser au songe de connaître enfin, par Léon, la passion libre, déchaînée. Sa froide excitation appelait des ardeurs qu’elle n’aurait pas su définir, qu’elle imaginait grâce à des paroles entendues, à des livres lus, mais dont elle ne ressentait jamais rien par elle-même. Cet élan de désir vers l’amour était uniquement dans sa tête. Aussi, la découverte des choses de la passion était-elle inséparable, à ses yeux, d’un voyage à Naples ou à Venise. Il fallait un décor changeant, le mouvement perpétuel, l’aventure d’auberge ou de grand chemin, — mille traverses du hasard, — toujours des choses qu’on « pourrait raconter ».

Enfin, elle allait être à lui, à Léon, au bien-aimé de toujours ! Elle se forçait un peu de répéter ces mots ou d’autres semblables, mais rien ne s’émouvait en elle ; elle n’éprouvait nul entraînement, — et continuait à ne ressentir aucune joie.

Cependant, il fallait, en prévision de cette aventure finale, se préparer, n’avoir qu’à héler un fiacre, et à dire : « Cocher, à la gare ! »

La veille du jour où elle attendait Léon, toutes ses mesures étaient prises.

A la petite somme qu’elle avait mise de côté non sans peine, comme provision, — une dizaine de mille francs environ, car elle avait touché son second semestre, — elle ajouta les diamants que lui avaient donnés le comte et sa mère, et quelques menus objets de grand prix, notamment deux éventails, peints par Boucher, véritables chefs-d’œuvre. Le tout se dissimulait fort bien dans un élégant sac à main très portatif. Ce petit déménagement une fois combiné, elle se sentit plus tranquille.

Au jour dit, à trois heures, — l’heure dite, — elle se trouva prête. S’il fallait partir, elle n’aurait qu’un chapeau à mettre. Son grand deuil lui imposait une robe simple, qu’elle pourrait garder en voyage…

Elle guettait. Elle entendit parlementer dans le vestibule, au bas de l’escalier. Elle reconnut la voix de Léon.

Elle se sentit bondir le cœur… Elle allait savoir…

— Laissez monter Monsieur Léon Terral, dit-elle, penchée gracieusement sur la rampe de fer forgé, contournée en riches dessins. Elle se rendait compte de sa grâce, et demeurait là, pour lui apparaître ainsi, comme Juliette au balcon… Il montait.

Dès le premier coup d’œil, elle fut rassurée. Il était vêtu comme un parfait gentleman.

Il y avait pris peine. S’il avait retardé sa visite, c’est qu’on devait lui livrer, le matin de ce jour-là, cet irréprochable costume, qu’il portait avec son ancienne allure de jeune officier.

Il avait trouvé moyen de se faire prêter cinquante louis, par un camarade de Saint-Cyr touché du récit de ses malheurs. Il avait employé cinq cents francs à se nipper « pour la revoir » ; et aussi parce que ça inspire confiance. Un fripon bien mis peut entrer partout.

Tous deux, en se retrouvant, éprouvèrent une émotion différente mais également singulière. Le présent fut, durant une seconde, aboli. Ils étaient transportés au temps de leur adolescence ; ils revoyaient les choses, les êtres d’alors, et les regrettaient.

Puis, dès que leurs mains se furent quittées, ils revinrent au présent, après avoir repassé toutefois par le souvenir de cette soirée de mariage où elle lui avait dit assez crûment : « Commencez par être riche ! »

Il avait essayé, et manqué son coup. Il lui en voulait. Il regrettait l’uniforme, — et la probité parfaite, l’honneur, les choses qu’après tout tout le monde prétend respecter.

Aujourd’hui, son père et sa mère, pauvres, éperdus de chagrin, refusaient de le voir. Son père était un ancien officier.

Dans la mauvaise chambre d’hôtel garni, de maison louche, qu’il habitait depuis quelques semaines, il s’était, tantôt, interrogé avec désespoir sur son avenir. Il ne voyait plus d’issue à son affreuse détresse. La pensée du suicide l’avait plusieurs fois visité pendant ses insomnies. Mais quelque chose le rattachait encore à la vie, et quoi donc ? Elle, Marie ! Après sa chute rapide, tout meurtri, arrivé au bas de la pente, il se relevait dans ce désir unique : la revoir, la retrouver, étreindre encore sa jeunesse et sa beauté. Depuis six mois il n’avait pas eu le temps de courir les théâtres, ni les fêtes. Il n’avait revu aucun des mondes où se rencontrent les élégances, les fantaisies, les grâces féminines. Il avait lutté, bataillé, marché, couru, abattu des lieues, combiné des plans, supputé des chances, harcelé des capitalistes, organisé des conseils d’administration, remonté tous les matins une affaire qui s’écroulait tous les soirs. Maintenant, vaincu, brusquement oisif, réduit à néant, il sentait son imagination jeune se réveiller, reprendre en lui des droits. Cette séduisante femme pour laquelle il avait dépensé tant de vains efforts et finalement gâché sa vie, son rêve ardent la lui présentait comme le seul bien encore accessible. Certainement, elle le récompenserait… Sinon… Oh ! si elle avait oublié, si elle le repoussait, ingrate et mauvaise, — alors… eh bien ! oui, il s’imposerait !… On ne se serait pas joué de lui en vain. Toute sa rage de désespéré, il l’emploierait à obtenir d’elle, malgré elle, le salaire qu’il croyait avoir mérité ! L’aimait-il ? Oui, certes, en sauvage… Et dans l’état d’exaspération où il se sentait à la seule idée d’une résistance, l’ancien officier de chasseurs eût voulu, comme un aventurier d’Amérique, la jeter sur un cheval, cette femme, en travers de la selle, et l’emporter à l’abîme où il courait, où il allait tomber ce soir, demain peut-être, inévitablement.

Dès qu’il fut dans le salon, et la porte refermée, il eut, en regardant la jeune femme, un éblouissement physique. Toute sa jeunesse lui revenait, lui bondissait au cœur, en afflux de sang. Puis, tout de suite, il crut que son cœur se vidait, lui manquait brusquement. Il chancela. Il était pâle, le visage amaigri, creusé par les soucis, altéré par ses passions de joueur, et, en ce moment, par ses fureurs d’amoureux.

Elle le trouva beau, d’une beauté mâle et tourmentée. C’était vrai. Il n’était plus le jeune homme joli et correct. Les audaces, les désirs, le courage, les déceptions, les angoisses, les terreurs, l’avaient fait autre. Une flamme voilée veillait au fond de ses yeux noirs.

Il mit ses deux mains sur les épaules de la jeune femme, l’éloignant de toute la longueur de ses bras pour la bien regarder en plein visage, et pour la tenir déjà :

— M’aimes-tu encore ? dit-il, d’une voix grave.

Elle tressaillit. Il lui sembla que le temps des calculs était à tout jamais passé. Ils l’avaient d’ailleurs trompée, tous ses beaux calculs. Elle eut l’impression qu’elle était dans une minute fatidique, espérée de toute éternité, stupidement ajournée parce qu’il lui avait plu d’attendre autre chose… Mais l’expérience était accomplie maintenant et manquée. Soit. Le retour de Léon, c’était la fin d’une destinée, le commencement d’une autre. Elle rentrait dans la vie naturelle, avec celui-ci, — qui était son pareil.

— C’est toi, toi seul, que j’ai toujours aimé, lui répondit-elle.

Sa voix, à elle aussi, avait un son grave. Ils se rencontraient dans des profondeurs, et leurs voix retentissaient autrement, à leur oreille comme dans leur cœur ; elles prenaient quelque chose du mystère d’en-dessous.

Il sentit qu’elle était à lui. Il l’embrassa dans une longue étreinte. Pour la première fois de sa vie, elle sentit qu’elle s’abandonnait. Elle trouva cela délicieux, — au moins de nouveauté.

Lui, en pleine jeunesse, sentit jaillir, gronder et rouler en lui un grand torrent de désirs longtemps contenus… Vivre est bon, — mais revivre ! Et il revivait. Il oubliait tout le reste. Il prenait de sa force une conscience nouvelle. Pour elle, pour leur amour, pour s’assurer à jamais le recommencement de cette ivresse, de ce bonheur d’oubli, il était de taille à conquérir le monde perdu.

— Alors, fit-il, partons !

Il comprenait que s’il la laissait ici, on ne lui permettrait plus jamais de la revoir ; tout s’y opposerait. Il avait bien vu que la porte de cette maison était défendue contre lui. Cette heure unique ne pouvait suffire. Il fallait partir !

— Quand tu voudras, dit-elle. Où me mènes-tu ?

Il la croyait plus grande qu’elle n’était, et il répondit :

— Je ne sais pas. Partons d’abord. Nous verrons après, demain, plus tard.

— Comment ? Explique-toi !… N’es-tu pas… heureux ?

Elle avait eu une pudeur. Elle avait trouvé ce mot pour demander décemment s’il était pauvre !

Elle le fit asseoir près d’elle, sur un divan.

Alors, il conta tout, brièvement et vite, mais tout, sans rien omettre.

Le secret de sa misère l’oppressait depuis quelque temps, dans sa solitude inquiète. Il le déposait enfin, il s’en débarrassait. Il subissait ce besoin de confidence qui force un jour ou l’autre aux aveux les coupables les plus décidés à se taire.

Du reste, il ne voulait pas la tromper. Entraîné, il fit tout d’une haleine une confession terrible, qu’elle suivait haletante.

En deux minutes, il eut tout dit ; à quel point il était désespéré, et que la police le traquait. Son père et sa mère achevaient de mourir dans la honte et la douleur. Comment tout cela finirait-il ? Il avait été tenté, cette nuit même, par le suicide, et son revolver ne le quittait plus. Mais à présent, cet amour retrouvé le vivifiait, le rendait à lui-même. Il ne s’agissait plus d’être découragé ! Soutenu, inspiré par elle, il était sûr de réussir cette fois, dans certaines entreprises qu’on lui proposait, qu’il avait refusées la veille… Et si, dans les batailles nouvelles, il tombait, encore vaincu, eh bien !… pourquoi ne pas mourir ? Elle était femme, — il le savait, — à accepter cette destinée de finir avec lui, enlacés l’un à l’autre, comme deux héros qui ont mis, au-dessus de tout, leur désir d’être unis enfin, liés à jamais. On se couche, on oublie… On s’en va, dans la seule joie, qui est le baiser, — l’amour !

Il leva sur elle un œil devenu vague, un œil où pointait, dans un éclair sombre, — la folie.

Et elle, après son rêve de fuite heureuse, elle retombait à cela ! Que répondre ? Et que faire ?

Cet être, soumis à ses caprices, et qui s’était montré capable pour elle de renoncer même à l’honneur, l’attirait décidément comme un semblable. Ils l’avaient assez ennuyée, les autres, les hésitants, les austères, comme Albert, les gens qui, ayant peur du remords sans doute, opposent lâchement un mot creux : le devoir, — à cette puissance qui ne souffre pas d’être méconnue : l’amour d’une femme ! Il fallait pourtant qu’elle s’y jetât, à la fin, dans ce torrent des passions qui, autour d’elle, depuis si longtemps, bondissait, écumait, sans qu’elle consentît à quitter le bord… Elle s’était assez défendue contre ce vertige, assez cramponnée à la terre ferme, assez entêtée dans ses raisonnements habiles qui ne la menaient jamais à rien, qui, au contraire, l’éloignaient chaque jour davantage du but entrevu… chimérique peut-être.

En même temps, elle avait peur de retourner à la vie pauvre de jadis, ou même à une vie pire, et cela aux côtés d’un déclassé, d’un déshonoré !… Il avait parlé de mort. C’était le meilleur sans doute de ce qu’il pourrait lui offrir ! Mais la mort, en de telles circonstances, c’était la défaite acceptée, avouée ! Vraiment, on pouvait trouver mieux. Albert n’était-il pas toujours par-là ? Mais qu’attendait-il encore ? Sans doute la fin de son deuil. Étrange amoureux, que peuvent arrêter ces prétendues délicatesses !

Ainsi, toute troublée qu’elle fût, — elle réfléchissait, à demi ressaisie par ses habitudes de calcul, de prudence, retenue par son goût du luxe, par son appétit de bien-être, par son égoïsme redoutable.

Quelque chose en elle la poussait vers le malheureux qui attendait. Quelque chose en elle l’éloignait de lui. Elle l’aimait plus que jamais et le reconnaissait pour sien, pour un amant de sa race. Mais était-il raisonnable, était-il possible d’abandonner les moyens qu’elle avait encore de le tirer lui-même de sa détresse ?

— Tu hésites ? dit-il enfin, d’un air sombre où elle sentit la menace.

Elle avait vu dans ses yeux ce regard étrange d’où quelque chose d’humain a été retiré.

— Non ! dit-elle. Je cherche, je combine. Attends. Ce n’est pas tout simple !

— C’est assez, fit-il. Partons. Tu ne peux plus hésiter. Tu es vraiment mienne. C’est notre destin. Il faut le suivre.

— Non ! dit-elle, pas aujourd’hui. Mais écoute : J’ai quelque argent, moi. En veux-tu… pour m’attendre ?

— Je veux toi ! dit-il, farouche. — Tu m’as tout pris ! Eh bien ! tu seras à moi !

— Pas aujourd’hui, répéta-t-elle… Il y a mieux à faire.

Il la regarda d’un air égaré.

— Veux-tu donc, prononça-t-il d’une voix ferme mais changée, que je me tue ici, devant toi ?

Elle comprit qu’il était d’humeur à le faire. Il fallait donc payer. Et pourquoi non ? Ah ! C’était un homme comme elle l’entendait, ce fou armé, capable d’un crime !… Cependant elle ne partirait pas avec lui. Que faire alors ? Son parti était pris. Elle s’approuvait à la fois dans son élan de passion et dans la sagesse de ses calculs. Eh bien ! elle obéirait aux deux appels.

Elle allait, pour sa propre joie, le griser d’elle-même ce malheureux ; et, ensuite, elle le renverrait à la rue, consolé de promesses, étourdi, rendu docile, calmé pour une heure.

Et de deux choses l’une, — ou elle trouverait, sans perdre les avantages de la situation, un moyen de le sauver et de le revoir, ou bien il suivrait seul sa destinée de malheur. Qu’y pouvait-elle ? L’essentiel était d’éviter le bruit, les cris, un horrible scandale. C’est cela ; il fallait avant tout l’apaiser, pour pouvoir l’éloigner. Et elle acceptait très bien l’idée que peut-être le lendemain, réveillé d’un tel songe, il tomberait plus désespéré au déshonneur final, à la folie et à la mort, mais sans elle, — seul !

Ainsi elle arrivait à la plus effroyable conception qui puisse naître dans le cerveau de la Femme : se servir des moyens mystérieux de la vie et de l’immortalité des êtres, — pour faire de la destruction !

Alors, elle se leva, toute frissonnante.

Oui, oui, c’était son heure de connaître la vie, de lui prendre et d’en recevoir une émotion nouvelle, celle qui seule agite et commande le monde. C’était vrai que cet homme-ci, entre tous, l’avait toujours attirée. La destinée le lui livrait enfin en des circonstances qui, à ses yeux de tourmentée, de dégénérée et de chercheuse, prenaient un effrayant caractère de grandeur bizarre, cruelle, redoutée et voulue !

Oui, voilà que, grâce à toutes ces complications des événements, des circonstances enchevêtrées autour d’elle, et des menaces suspendues au-dessus d’elle, — cette minute suprême prenait pour elle l’intensité désirée, rêvée… Elle avait bien fait d’attendre toute cette horreur nuptiale. Cela palpitait donc, la vie ! Cela brûlait donc ! N’était-ce pas tout cela, l’amour, l’amour vrai, l’infernal et divin tourment ?

Elle était debout et elle le regardait ardemment, d’un œil fixe.

L’étrangeté de ses mobiles secrets se révélait, sans se trahir, par un éclat sombre qui rayonnait d’elle. Elle portait le deuil de la mère de Paul, qu’elle avait tuée par la force propre de son âme funeste. Elle était donc comme toute vêtue de ce souvenir tragique, et elle le sentait sur elle. Il lui était arrivé, aux heures de rage contre le maître qui la dominait et la terrassait tous les jours, de murmurer, quand son regard rencontrait le noir de ses vêtements : « Sa mère en est morte ! » Ce mot « en » signifiait sa colère de femme humiliée, ou plutôt cette force mauvaise qui était son âme.

Sur son costume noir, la pâleur de sa tête, la lumière grise, comme morte, des cheveux, éclataient avec une puissance extraordinaire. Ses lourds bandeaux blonds (elle n’avait abandonné ce genre de coiffure qu’un seul jour, le jour de son mariage), étaient un peu en désordre. Lâches par endroits et trop pendants, trop élargis, ils ne laissaient plus voir assez du visage : et ils mettaient sur sa joue, d’un blanc mat, un peu de crinière animale, une inquiétante bestialité, — on ne sait quoi de l’être primitif. L’œil bleu avait perdu toute douceur. Les ténèbres de la pupille dilatée le dévoraient, et le noir qui encerclait l’iris étant aussi devenu plus intense, le regard était tout obscur. Dans cette obscurité sinistre une étincelle brûlait.

Il ne l’avait jamais vu si belle. Cette femme et la destinée de cet homme se ressemblaient. C’est pourquoi d’elle à lui courait une sympathie qui décuplait l’ancien amour, et qu’il subissait sans la définir. Cette figure de femme s’harmonisait avec ses pensées de malheureux, avec toute sa vie de désespéré, qu’elle lui avait faite d’ailleurs, avec ses désirs de suicide, qu’elle avait inspirés.

Tout à coup, elle marcha vers lui d’un pas ferme qui était terrible.

L’éternel sphinx venait contre l’homme, lui apportant des caresses où se cachait une pensée mortelle pour lui — car elle avait accepté cette horrible idée de l’attirer afin de mieux le repousser d’elle, afin de mieux le rejeter dans la nuit, dans une double agonie d’âme et de corps, — dans on ne sait quel infernal abîme d’où elle était sortie pour vivre parmi les hommes.

Elle souriait, car elle allait se griser, elle aussi.

D’un mouvement sec, presque automatique, elle prit entre ses mains la tête du jeune homme. Elle aurait mis la même avidité à saisir un objet inanimé, un flacon plein d’ivresse.

Elle prit sa tête, l’attira à elle, s’inclina, lui baisa les yeux, puis se mit à ses genoux, l’enlaça de ses bras souples, l’enveloppa pour ainsi dire de ses regards, de tout son charme noir.

— Tu ne sais pas, murmura-t-elle, je suis malheureuse. Et — tu me croiras ou non — je ne suis pas la femme de mon mari… Oui, c’est ainsi… Tout un drame… Il a vu tes lettres, le soir même du mariage ; — avant, — tu comprends. Ç’a été terrible. Nous vivons ensemble, mais séparés : Oui, oui, et tu me retrouves telle que tu m’as laissée, mon amour !

Il se leva d’un bond.

— Si cela est vrai, c’est mieux que je n’espérais. Il faut partir, partir tout de suite.

Mais ce n’était pas ce qu’elle voulait… Elle avait suivi son mouvement.

Elle reprit sa tête, lui caressa les cheveux d’un geste un peu brusque et, elle-même, s’avança vers ses lèvres.

Il retomba sur le divan. Elle l’y cloua, le tenant par les deux poignets, forte de toute sa volonté à elle et de sa faiblesse à lui.

Elle lui soufflait sa parole au visage avec son haleine pure et chaude :

— Je t’ai trop attendu !… Tu ne comprends pas ? Tu es beau. Je t’aime. Viens. Je veux.

Elle le quitta. Sa voix se fit sèche, saccadée. La résolution impérieuse s’y exprimait, comme déchiquetée, par petits mots brefs.

Il la regardait, stupéfait, épouvanté à l’idée d’être surpris là, dans ce salon, lui, avec son nom devenu suspect !

Elle précipitait ses paroles et ses gestes. Elle le bousculait.

Elle dit :

— Viens, mais viens donc ! Va fermer cette porte, ou plutôt non, laisse-la et viens par ici. Cette heure est à nous, à moi. C’est la mienne. L’heure de ma destinée, tu l’as dit. Viens.

Il demeurait immobile, stupéfait, effaré, hagard.

Elle le regarda insolemment, avec ce mot de défi :

— As-tu peur ?

— Tu es folle.

— De toi, oui, folle. Folle d’amour.

— Mais s’il entrait ? balbutia-t-il.

— Quelle joie ! murmura-t-elle d’une voix creuse, en lui tendant les bras. Quelle joie ! Il nous tuerait. N’est-ce pas ce que tu rêvais tout à l’heure, dis, dis, mon aimé, mon seul aimé ? Oh ! mourir avec toi, dans la folie des premiers baisers !…

Leurs lèvres se brûlèrent… Ils allaient oublier qu’il y avait autour d’eux autre chose qu’eux-mêmes…

A ce moment on frappa.

Ils se quittèrent, chacun cherchant à prendre vite une attitude, tandis que leur cœur battait à rompre.

— Entrez ! dit-elle enfin d’une voix nette.

— Monsieur Albert de Barjols demande si Madame la comtesse peut le recevoir.

— Je n’y suis pas ! fit-elle vivement.

Le valet de chambre vit quelque désordre, comprit l’embarras, et, machinalement secourable :

— … C’est que… Monsieur le comte est avec lui !

— Alors, dit-elle avec hésitation, c’est différent… Et comme si elle eût pris pour confident le valet dont elle acceptait le secours :

— Seulement, — une minute… Où sont ces messieurs ?

— En bas.

— Bien.

Elle ajouta encore :

— Une minute !… Avez-vous dit à Monsieur le comte que Monsieur est ici ?

— Il ne me l’a pas demandé, Madame la comtesse.

— Eh bien ! ne le dites pas.

Elle eut un clignement d’yeux.

— C’est compris ?

— Oui, Madame la comtesse.

Le valet sortit.

Quand, une seconde après, les deux hommes entrèrent, elle était seule, — mais dans sa volonté de ne rien laisser paraître d’abandonné, aucune mollesse, elle avait, par réaction, une roideur singulière, comme défensive…

« Elle est seule ! songea Paul, avec un secret mouvement de joie. Elle l’a caché. Je tiens ma preuve. Albert est sauvé ! »

VII

— Qu’est-ce que cela signifie ? avait demandé Albert, en montant.

— Tu vas le voir, mon ami, avait dit Paul.

A quoi bon annoncer à Albert un événement qui pouvait encore prendre diverses figures et, par là, diverses significations.

— Attends. Tu vas voir.

Il allait voir en effet.

Elle les regarda attentivement d’un air froid qui, pour Albert, devait sembler voulu.

Il était clair qu’il ne s’agissait pas d’une visite banale. Aucun des trois ne prononça l’une des formules quelconques de la politesse. A Albert et à elle, il semblait qu’ils n’avaient plus le droit, pour l’instant, de se parler en présence de Paul.

Les deux hommes s’assirent.

Habile, elle attaqua :

— C’est une explication, n’est-ce pas ?

Mais elle était à mille lieues de croire que cette explication eût quelque rapport avec la visite de Léon Terral.

— C’est une explication, en effet, et qui sera brève, dit le comte Paul. J’ai fait prier Monsieur de Barjols de se rendre ici, sans lui annoncer pourquoi. Pourquoi, le voici. Je connais vos sentiments à tous deux, l’un pour l’autre, puisque vous me les avez confiés. Eh bien ! il me semblerait injuste et absurde d’y résister plus longtemps. J’aime Monsieur de Barjols comme un frère. C’est ce qu’il ne faut pas oublier pour s’expliquer ma conduite et comment j’ai pu me résoudre au parti que je prends aujourd’hui. Quant à vous, Madame, je n’ai pas su vous aimer, vous rendre heureuse. Je vous ai mal jugée, tandis qu’il vous juge bien. Je suis, j’en conviendrai avec humilité, un esprit d’exaltation, un peu maladif et visionnaire. Il est, lui, un esprit calme, des plus judicieux. Il est fait pour le mariage.

Ni Albert ni Marie ne surprenaient dans le ton dont il parlait, la moindre nuance d’ironie. Après tout, il était homme, ce philosophe, à conclure ainsi, froidement, ayant mûrement réfléchi cette terrible affaire de passion.

« Ça n’est pas si bête, songea-t-elle, de vouloir ce qu’on ne peut empêcher… Il est malin, le monsieur ! »

Paul continuait, et il était toujours impossible à Albert, comme à Marie, de saisir dans son accent l’ironie désespérée qui était dans son cœur.

— Eh bien ! toute réflexion faite, pourquoi, moi qui ai été sévère contre vous, sans preuves, Madame, ne reconnaîtrais-je pas que je me suis rendu indigne de votre pardon, — et que vos âmes à tous deux sont faites pour s’entendre ? Pourquoi empêcherais-je votre bonheur qu’un moyen légal, — le divorce, — rend si facile ? Pourquoi, Albert, — tenant par-dessus tout à ton amitié et aux affections qui rapprochent nos deux familles, — ferais-je de ton ancien sacrifice et de ton amour, si constant et si touchant, une cause de haine future, une occasion d’irréparables dissentiments ? J’ai réfléchi mûrement à tout cela. Tout à l’heure encore, je t’ai faussement annoncé que j’étais en péril, sûr de te faire ainsi accourir plus vite. J’avais voulu, — tu l’as compris, n’est-ce pas ? — juger à ton émotion si tu étais toujours digne de l’affection profonde, si tendre et si forte, que j’ai pour toi. Eh bien, oui ! tu es digne de tous les sacrifices, toi, qui as su te sacrifier le premier, mon cher Albert !

Albert, décontenancé, croyait faire un rêve absurde.

Il s’étonnait de tout ceci, comme d’une chose invraisemblable à laquelle il ne pouvait trouver aucun sens. Ce qui dominait, dans sa sensation confuse, c’est qu’il ne se trouvait nullement heureux.

Elle, s’impatientait.

Elle commençait à prévoir un brusque retour à l’ironie et à la colère. Elle s’inquiétait enfin pour elle, — et pour le désespéré, pour Léon, enfermé là, derrière cette porte et cette draperie, dans ce cabinet où, peu de temps auparavant, avait agonisé la comtesse d’Aiguebelle.

— J’ai pensé, poursuivait le comte, qu’il était plus digne de tous trois de cesser toute lutte, de mettre fin à des rapports par trop tendus, — en un mot, d’accepter la vie telle qu’elle est, comme une chose absurde que nos volontés ne peuvent modifier. Il est sage de ne pas résister à ce qui est fatal… Nous divorcerons donc. Rien n’est plus facile à trouver qu’un prétexte. Je pourrai, par exemple, Madame, vous écrire une lettre injurieuse. Car, naturellement, le divorce sera demandé par vous, contre moi. Il est essentiel que l’honneur de la femme soit sauf. Ce ne sera que justice, — puisque le vôtre est intact. C’est entendu, n’est-ce pas ? Donc, vous voilà pour ainsi dire fiancés, — autant dire mariés…

Elle l’interrompit :

— Pourquoi nous dire ces choses si solennellement ?… et en assemblée générale ? ajouta-t-elle avec amertume… La vengeance, toujours, n’est-ce pas ?

Albert pensait de même.

— J’ai mes raisons, fit le comte Paul… J’ai tenu à vous bien expliquer ici, à tous deux, qu’à partir de cette seconde, je suis moins encore que jamais, le mari que je n’ai jamais été. Par conséquent, les erreurs de Madame Albert de Barjols ne peuvent plus compromettre que Monsieur de Barjols…

Il s’arrêta un instant avant de conclure.

— Eh bien ! mon cher ami, fit-il enfin d’un ton de malice enjouée, gentiment menaçante : Ta femme te trompe !

Albert bondit.

— Deviens-tu fou, Paul ! Au nom de Dieu, tais-toi !… Si tu m’as fait venir ici pour infliger à la femme que voici, — et que j’aime, en effet, — la dernière des insultes, — celle du dépit d’amour, de la folie, de l’erreur, de la colère impuissante, je ne pourrai pas le souffrir, — car, tu viens de le dire, elle est, — à partir d’aujourd’hui, — ma femme ! et je saurai la défendre, — même chez toi !

Paul reprit froidement :

— On vous a épousé pour votre fortune, Monsieur de Barjols, — comme moi jadis, — et pour votre titre. Je suis fâché que vous ne m’ayez pas obéi lorsqu’il en était temps encore, et que vous vous laissiez convaincre si tard, lorsque, — je suis forcé de le répéter, — votre femme vous trompe !

Albert se sentait devenir fou. Il fit sur lui-même un effort surhumain pour parler avec calme. Mais sa fureur au paroxysme se révélait suffisamment par le sens de ses paroles.

— Je surmonterai ma colère, Monsieur Paul d’Aiguebelle, dit-il avec dignité, parce que l’acte que vous commettez en ce moment — est d’un fou. Je me dominerai, parce que si je vous croyais de sang-froid, il faudrait en venir, — vous entendez ? — à nous entre-tuer !

— Parfaitement, dit Paul, sévère. Cela aussi était prévu… Mais quant à nous battre, mon pauvre ami, termina-t-il d’un ton de pitié tendre, ce serait un duel de frères ! C’est impossible.

Elle était toute droite, devant la porte derrière laquelle il y avait l’autre, le misérable.

Albert fit un pas :

— Je comprends, — dit-il, le visage contracté, — je comprends trop la folie qui te pousse. Mais par pitié ! mon ami, mon frère ! par pitié pour toi et même pour moi, par respect pour notre amitié passée, — en voilà assez, tais-toi !

— Allons, allons ! fit le comte Paul d’une voix changée, se laissant gagner brusquement par une colère houleuse qui le souleva tout entier, corps et âme, comme une lame de fond : Allons, allons ! je vois ce que c’est. Tu acceptes la mort de notre amitié. C’est pour toi chose faite. Tu passerais sur mon corps, n’est-ce pas ? pour aller où veut cette femme ? Tous les retards t’impatientent. Tu brûles de l’emmener, de la prendre malgré moi, comme je l’ai prise malgré ma mère ?

Le souvenir de sa mère morte acheva de le mettre hors de lui. Il cria :

— Eh bien, non ! je t’ai promis de te sauver, — je te sauve !… Par notre passé de vingt ans d’affection, Albert, par notre amitié toujours vivante, tu n’emmèneras pas cette femme ! J’écraserai cette puissance malfaisante, avant qu’elle ait pu te perdre !… Mais vois donc, regarde-la donc ! Regarde comme elle est pâle, sous ses habits de deuil… Tu sais de qui elle est en deuil ?… Elle tuerait ta mère, comme elle a tué la mienne, si je n’étais pas là, moi, pour vous garder contre elle ! — Regarde-la bien, je te dis, pendant que je la dévoile, — regarde moi ça bien en face !… Ça ne s’est jamais donné, afin de se vendre un jour plus cher. Peut-être bien qu’elle est encore vierge ; on ne sait pas ! Soit ! Regarde-la donc, la vierge adultère ! Regarde-moi ce visage démonté, d’où toute beauté a disparu. On n’y voit plus que la rage de la défaite, la honte d’être vue à fond, la terreur sans repentir, d’être châtiée ! Mais regarde-la donc en ce moment… Elle est horrible : elle est sincère ! Ce n’est plus Marie : c’est Rita !

Et comme Albert, les yeux égarés, hurlait à son tour : « Tais-toi ! ou je ne réponds plus de moi-même ! » le comte Paul, comme pour la piétiner d’un mot, répétait avec rage : « Rita ! Rita ! Rita ! »

Elle ne savait toujours pas s’il était sûr de la présence de l’autre. Elle était là, muette, droite sur ses pieds crispés, attentive, le cou tendu, comme la bête au ferme.

C’était ici le dénouement d’une de ces tragédies sourdement compliquées, qui, aux yeux du monde, resteraient inexplicables, car, pour les comprendre, il faudrait, comme le Dieu de la Bible, sonder les cœurs et les reins des acteurs en lutte ; mais le monde ne les voit pas ; ce sont des drames ignorés comme il s’en passe pourtant tous les jours entre les murs de ces maisons riantes, dont les hautes fenêtres, encadrées de riches tentures, laissent entrevoir aux passants des tableaux et des plantes rares, et qui, ainsi vues du trottoir, muettes, nobles, paisibles, semblent les asiles même du bonheur.

Paul fit un pas vers la porte de son cabinet ; et, d’un ton tout à fait tranquille :

— Me crois-tu donc capable de parler au hasard, quand je t’affirme qu’on te trompe ?… Et puisque le mari c’est toi, cherche donc l’amant, — malheureux ! Tiens, il est ici, je parie !

Il essaya d’ouvrir la porte qui résista, fermée en dedans.

Elle comprit que tout était perdu. Il n’y avait plus qu’à faire bonne contenance.

— Allons, — dit-elle, d’une voix sèche, vulgaire, avec un haussement d’épaules, — il est clair que vous savez tout. Soit. D’ailleurs, j’en ai assez ! mais je tiens à vous dire que je ne suis pas le monstre que Monsieur d’Aiguebelle imagine. J’ai épousé, — c’est vrai, — pour son titre et pour sa fortune, un homme que je n’aimais pas. Mais quand vous mariez ainsi vos filles ou vos sœurs, vous appelez ça tous les jours un mariage de convenance… Celui que j’ai épousé m’a rendue malheureuse et je l’aurais quitté, — c’est encore vrai, — pour chercher le bonheur avec un autre… moins exalté et plus riche. Mais, si vos lois le permettent, qu’aurait-on à y reprendre ? Enfin, j’étais bien près d’avoir pour amant un homme que j’aimais depuis longtemps… l’auteur de ces funestes lettres que vous avez lues, malgré moi, une certaine nuit, vous souvenez-vous, Monsieur d’Aiguebelle ? Eh bien ! mais qu’est-ce que cela prouve, sinon que je suis capable de fidélité, et que j’aurais eu, de guerre lasse, un amant, — comme toutes les femmes ? Voilà bien du fracas pour une histoire assez commune, mon cher !… Je croyais que, dans votre monde, on était resté plus Louis XV !

Elle se tenait, la tête haute, dans une attitude de défi.

Albert, la tête haute également, blême, supportait le coup en soldat, — et, l’œil fixe, il mesurait l’abîme qu’on venait d’ouvrir devant lui.

— Enfin, dit-elle, que me veut-on ? Vous ne me changerez pas, n’est-ce pas ?… Vous ne me tuerez pas non plus, je pense ?… Ça n’est pas votre genre… Je ne vois pas beaucoup ça dans les journaux de demain : « Le crime de la rue Saint-Dominique. Mort tragique et inexplicable de la comtesse d’Aiguebelle. »… Vous voudrez éviter ça, je m’en doute !

Elle pensait à tout, et elle riait méchamment.

— … Alors, quoi ? Il faut prendre un parti pourtant ! Notez que je n’ai commis réellement aucune faute — et que je suis toujours punie !… C’est même agaçant, à la fin !

Elle avait l’air très ennuyé et nonchalant.

Le comte Paul s’approcha d’Albert et lui mit affectueusement une main sur l’épaule. C’était un geste de consolation.

Ensuite, il alla à la porte de son cabinet, dont il écarta la lourde draperie ; et, le visage tourné vers cette porte, derrière laquelle s’agitait une douleur inconnue :

— Allons, ouvrez !… On sait qui vous êtes, Monsieur Terral !

Le silence qui suivit fut court, mais il fut profond comme la mort.

Ce qui répondit enfin, ce fut un bruit bizarre, qu’on ne comprit pas tout de suite, un coup sec ; mat, comme étouffé… Son revolver lui avait servi… Ne venait-il pas d’apprendre qu’elle s’apprêtait à fuir avec un autre ? Lui aussi, il venait de mesurer l’abîme, mais, déjà pris de vertige, il y avait roulé.

Les deux hommes s’élancèrent contre la porte… Des domestiques accoururent… Léon Terral, vivant encore, mais blessé mortellement, demanda à être porté chez son père.

VIII

Dès qu’elle s’était vue seule un moment, Marie Déperrier, avec un grand sang-froid, était allée mettre son chapeau, et prendre, dans sa chambre, son sac de voyage toujours tout prêt.

Comme elle partait, elle croisa dans l’escalier un homme inconnu à qui elle fit un petit salut et un sourire. C’était le commissaire de police, qui s’expliqua fort bien le suicide de Léon Terral : — il était chargé de l’arrêter.

La jeune comtesse d’Aiguebelle, son petit sac à la main, s’en alla demander asile à Théramène surpris. Là, au moins, on la laisserait tranquille. Elle évitait les curiosités d’hôtel.

Pinchard ne l’interrogea même pas :

— Ça te regarde, ma fille ! Je n’ai pas besoin de savoir. Des gros chagrins, des histoires, des drames, quoi !… L’amour, vois-tu, c’est, comme la langue, ce qu’il y a de meilleur, et ce qu’il y a de pire. Ah ! ce bossu d’Ésope avait bien de l’esprit !…

Il posa une serviette blanche sur un coin de table débarrassé, pour la circonstance, des brochures et des copies de rôles qui l’encombraient d’ordinaire, et, en mettant le couvert, il disait, le philosophe :

— Le drame, c’est la vie… Tout passe.

En ajoutant, « hormis Dieu ! » il eût parlé précisément comme l’abbé.

Elle le regardait faire, assise sur le lit, songeuse.

Il courut chez le charcutier.

— Pas de jambon, — un pâté !… Je régale une duchesse, — et une vraie encore ! Un pâté de lièvre, voisin, — avec du veau dedans, et une tête de faisan dessus !

Ils dînèrent en tête-à-tête.

— Sans toi, mon bon Théramène, j’aurais passé une fichue nuit, car je couche ici, entends-tu ?… Oh ! tu ne peux pas te douter du service que tu me rends. C’est bon tout de même, mon vieux, d’avoir des gens de cœur près de soi, en de certains moments… Non ; vrai, sans toi, Théramène, ce que je serais embêtée, ce soir !… Au fond, vois-tu, j’ai du vrai chagrin.

Elle songeait : « Il était fou, ce malheureux Léon, c’est clair. Sans ça, c’était devenu si simple, — puisque c’était forcé, — de partir ensemble ! »

Elle regrettait le Léon d’autrefois, mais ce fou d’aujourd’hui, ce désespéré, c’était, après tout, une chance, de n’avoir pas été obligée de le suivre.

Théramène mit avec soin des draps blancs à son lit ; et il passa la nuit sur son fauteuil, sommeillant de temps à autre, se réveillant pour la regarder dormir, — heureux de jouer les pères nobles au naturel.

Elle aussi se réveilla plusieurs fois, cette nuit-là. Quel parti devait-elle prendre ? Où irait-elle ? Qu’allait-elle devenir ?

Quand le jour parut, et qu’elle ouvrit les yeux, elle trouva Théramène debout près du lit, et qui, vêtu de son velours râpé et de sa soie éclatante, lui présentait un chocolat fumant sur un plateau, apporté du cabaret voisin.

— Heureux de vous servir, princesse !

— Donne-moi mon petit sac, dit-elle aussitôt.

Il posa le plateau et courut au sac.

— J’ai diablement peur d’avoir oublié quelque chose de très important, fit-elle.

Elle cherchait, — sous les yeux de Théramène ébloui. Un rayon de soleil, par l’humble fenêtre à tabatière, entrait, jouait gaiement sur son cou délicat. Ses cheveux dénoués, irisés de lumière, inondaient ses épaules nues. D’une Vierge de Raphaël, elle avait vraiment toutes les grâces candides, l’ovale pur du visage, la fraîcheur dorée, un peu rose sous l’ambre lumineux, et surtout, dans ses yeux bleu pâle, la pureté de l’innocence même.

— Ah ! ça y est ! cria-t-elle… Sapristi ! que j’ai eu peur !

— Sauvé ! merci, mon Dieu ! déclama Théramène.

Elle tira avec soin, du sac bondé de bibelots, — un étui d’ivoire sculpté, qu’elle ouvrit. Et elle lut à haute voix :

— Tcherniloff !

Après tout, qu’était-ce pour elle que cette aventure de son mariage ? Une simple affaire manquée ; tout au plus un retard de six mois à la vie aventureuse qu’elle avait toujours rêvée.

A présent, elle était libre, et seule maîtresse de sa destinée.

IX

Deux ans après, aux Bormettes, le comte Paul d’Aiguebelle, mari de Pauline, Albert de Barjols, mari d’Annette, veillaient, sous la lampe paisible.

Les hommes lisaient. Les deux jeunes femmes, attentives et souriantes, se montraient de mignonnes dentelles et des rubans à orner de petits bonnets d’enfant.

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