QUATRIÈME PARTIE
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I
Le lendemain matin, Albert de Barjols et la jeune comtesse d’Aiguebelle chevauchaient côte à côte, dans les allées du Bois. Elle affecta d’être triste et silencieuse. Il fut embarrassé et muet. Au retour, en la quittant chez elle, dans la cour de son hôtel, il surmonta enfin tout embarras et lui dit :
— J’ai cru surprendre hier soir, — vous vous en doutez, n’est-ce pas ? — qu’il y a entre vous et lui quelque chose. Paul est un frère d’élection pour moi. Je dois pouvoir vous être utile, servir son bonheur et le vôtre. Si vous le croyez, disposez de moi.
Elle avait mis pied à terre. Un valet emmenait son cheval. Elle tenait à poignée la longue traîne de son amazone. Sous le noir de son chapeau coquet, ses cheveux blonds éclataient comme du soleil. Elle le regarda de son œil bleu doux, profondément triste :
— Venez me voir aujourd’hui, vers six heures. Je vous dirai tout.
Elle avait médité beaucoup sur la scène de la veille. Elle s’était dit que l’amitié d’Albert pour Paul avait dû s’alarmer, qu’il interrogerait son ami, que Paul lui raconterait tout. Il fallait qu’elle prît les devants…
Elle se proposait de ne cacher aucun des faits principaux, mais, en leur prêtant d’autres causes, d’en changer la signification.
Elle se poserait en victime, non pas absolument innocente, mais si légèrement, si légèrement coupable !… Aux regards amoureux d’Albert, Paul semblerait un bourreau, un brutal exalté… Et l’on verrait plus tard.
Elle attendait déjà, vers cinq heures, lorsque l’abbé Tardieu se fit annoncer.
Il avait reçu la visite de la mère de Paul. Elle l’avait supplié d’aller voir sa belle-fille et son fils, de les confesser affectueusement, de faire intervenir sa douce autorité de vieil ami.
— Qu’y a-t-il donc, chère enfant ? Dites-moi. Je pourrai, j’espère, arranger les choses. Ouvrez-moi votre cœur. Que se passe-t-il ?
Elle regarda l’abbé un instant en silence. Elle se disait que c’était peut-être lui le moyen rêvé de rentrer en grâce auprès de son mari. Elle s’étonnait de n’y avoir point songé encore. Mais elle ne se dit point qu’il fallait être complètement sincère, ici plus que jamais, avouer tout, tout, sans rien omettre, à ce prêtre, sous le sceau de la confession, s’en faire un allié par le repentir. Elle n’entrevit même pas cette pensée sublime de sa religion : le pardon offert aux pires fautes, pourvu que la ferme intention soit prise de n’y pas retomber. Sans aucun scrupule, elle fit à l’abbé le récit qu’elle avait préparé pour Albert.
— Je vais tout vous dire, monsieur l’abbé… Je vous remercie d’être venu. C’est Dieu qui vous envoie. Madame d’Aiguebelle a eu certainement, en allant demander vos bons offices, une pensée qui lui venait de Dieu.
Tout en parlant, elle admirait sa facilité à prendre le ton qui devait plaire à son visiteur.
— Avant d’aimer Paul, monsieur l’abbé, de l’épouser, sur le conseil de ma mère, qui désirait, comme tant d’autres, me voir mariée à un homme riche et titré, j’aimais un jeune homme pauvre. Fidèle à ce premier souvenir, j’avais gardé ses lettres… Par un enfantillage dont la sottise même est l’excuse, oui, je les avais gardées. Hélas ! elles établissaient, en même temps que mon honnêteté parfaite, les misères, les pauvretés, les trivialités et les ambitions de ma vie de jeune fille. Le comte ignorait notre grande pauvreté, et les expédients honorables, mais pénibles, auxquels nous étions réduites, ma mère et moi, pour essayer d’en sortir. Ah ! monsieur l’abbé, je ne nierai même pas que notre situation précaire m’inspira bien des fois de mauvaises ou de funestes pensées. Si j’avais appris toutes ces choses moi-même à mon mari, il les eût déplorées avec moi, mais sans irritation, j’en suis bien sûre… Il est si bon, si généreux !… La révélation qu’il en eut fut trop brusque, et fut cause d’une scène terrible, le soir même de mon mariage. Il avait eu le caprice de voir ces lettres. J’essayai de les lui cacher. Pour y arriver, dans mon affolement, dans ma terreur d’être mal jugée, j’employai même la ruse…
Ici elle raconta la scène entière, comment elle avait fait semblant de lancer par la fenêtre la clef…
— Oh ! continua-t-elle… ce mensonge, que m’inspira un démon sans doute, le démon de la peur, ce mensonge imbécile, je l’ai expié, je l’expie tous les jours assez cher !… De là vient tout le mal. Paul, depuis ce moment, m’a refusé, pour toujours, toute confiance. Il m’a traitée comme la dernière des dernières, monsieur l’abbé ! Et ce serait bien pis sans doute s’il n’était pas nécessaire de cacher à sa pauvre mère l’horrible malheur de notre vie.
Elle prit un ton lamentable :
— Il me croit sinon coupable, du moins, ce qui est plus terrible encore, perfide par nature… Il me hait. Et j’ai la douleur de me dire que je lui en ai donné le droit !… Ah ! monsieur l’abbé, il y a donc, ici-bas même, des peines éternelles ! Ne serai-je jamais pardonnée ?
Elle porta sur ses beaux yeux son mouchoir de fine batiste.
L’abbé avait l’habitude de voir bien des misères. Mais celle-ci était si touchante, au milieu de tout ce luxe qui faisait contraste, la jeunesse et la beauté suppliantes ont un tel charme, qu’il fut profondément ému.
Elle le regardait à travers ses larmes, et, distraite de sa douleur par le désir de voir quel effet sa confidence allait produire sur un prêtre, voué aux chastetés, elle prononça d’une voix faible comme un soupir :
— Et je ne suis sa femme… que par le nom !…
Le prêtre baissa les yeux et leva ses deux mains jointes :
— Oh ! mon Dieu ! comme vos enfants excellent dans l’art de se tourmenter les uns les autres !… Et, pardonnez-moi, madame, — mais je vous parle ici comme en confession, ma chère enfant, — il n’y a pas autre chose ?
— Pas autre chose… mon père !
— C’est bien, je le verrai. Je le verrai. Je lui parlerai. Ayez confiance. Je l’ai élevé moi-même, — aidé par la plus pieuse des mères, — dans les principes de notre sainte religion. Comment peut-il demeurer incapable de pardon, lui, élevé si chrétiennement ?…
L’abbé n’acheva pas sa pensée. Il songeait à la Madeleine. Elle était la vraie pécheresse, celle-là ! Elle avait cependant trouvé miséricorde…
Il s’était dirigé vers la porte. Elle l’avait suivi. Il se retourna vers elle :
— Appelez Dieu, mon enfant… Dieu répond toujours.
Il sortit.
Ce dernier mot du prêtre fut prononcé avec une telle grandeur simple, avec une telle sympathie, qu’elle en fut remuée. Et, dans les lointains obscurs de sa mémoire, quelque chose s’éveilla, de doucement confiant envers la puissance inconnue et protectrice qu’elle appelait jadis le bon Dieu… Elle revint lentement s’asseoir près de la cheminée et demeura pensive, étonnée d’elle-même. Elle fixa involontairement sa pensée sur ce mouvement étrange, comme lointain, qui se faisait en elle… Elle se revit toute petite, à cinq ans, déjà malheureuse, mais pressant, dans son petit poing serré, le soir, au fond de son lit, quand elle avait trop de chagrin, ou quand elle avait peur au bruit du tonnerre, la croix bénite, suspendue à son cou. Aussitôt, — en ce temps-là, — elle était consolée, résignée courageuse et calme… Ces joies de sécurité, jamais plus elle ne les avait connues.
… Être heureuse ! oh ! être heureuse ! que demandait-elle autre chose, aux hommes, aux circonstances, à la vie !… Et comme elle se sentait loin du bonheur ! Comme toutes les complications de la pensée en elle, des faits autour d’elle, l’embarrassaient, la gênaient cruellement ! En qui avait-elle confiance ? Qui aimait-elle ?… Qui l’aimait ?… Elle eut, à ce moment, la conception fuyante mais profonde, d’un bonheur ignoré : celui de sentir la confiance d’un autre être, sur elle, autour d’elle ! Oh ! être heureuse ! être aimée !… Alors, fortune, ambitions, luxe, que serait tout cela ?… Dans son berceau, au temps où il lui suffisait de serrer sa petite croix sur sa poitrine, — qu’était-ce que ce bonheur si doux, si intime, si vrai, le seul dont elle se souvînt, qu’était-ce, sinon sa confiance en quelqu’un, la certitude d’être aimée et protégée par quelqu’un…, par le Dieu des pardons, des intelligences, des bontés… Oh ! être aimée !…
Sa poitrine se souleva pour d’autres sanglots, cette fois, que ceux qu’elle avait montrés souvent à son mari, afin de l’attendrir et de le séduire. Elle se leva brusquement, entra dans sa chambre dont elle ne songea même pas à refermer la porte, et se jeta sur son prie-Dieu, — saisie d’un besoin presque enfantin de mettre en acte, comme lorsqu’elle était petite, la prière de son cœur.
Agenouillée, elle sanglotait, elle pleurait, elle criait vers le bonheur, vers la paix, vers l’amour, qu’elle appelait autrefois Dieu… « Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! » et ne parvenait pas à dire autre chose, — et ne sentait rien devant elle, que le vide, — l’abîme.
A ce moment, Albert entrait au salon. Par la porte ouverte, il la vit agenouillée et tout éplorée, et son cœur trembla dans sa poitrine. Doucement, il s’approcha du seuil, en l’appelant, malgré lui : « Marie ! Marie ! » Il s’étonna de l’appeler ainsi, par son petit nom, mais ne put faire autrement. Il eût porté la main sur elle, pour la sauver d’un péril physique… De même, d’un élan irréfléchi, devant ce désespoir moral, il l’appelait avec de la tendresse.
Elle était si prête, si résolue, tout à l’heure, à le séduire, et la duplicité était si bien dans ses habitudes de pensée et d’action, que, malgré elle, en entendant cet appel, elle songea : « Il est là. Il m’a vue prier, tant mieux !… » Et par-dessous les sincérités fragiles de sa douleur, de son effort vers la vérité et le repentir, elle entendit sa vraie nature qui murmurait distinctement : « Soit ! Que tout, — même mes sincérités, — me serve à le tromper mieux ! »
Alors, elle se fit horreur à elle-même, et vint à lui, d’un air si effaré, si hagard, qu’il eut presque peur.
— Qu’avez-vous ! Qu’avez-vous ! cria-t-il, — par pitié !
Elle s’assit près de lui, sans lâcher la main qu’il lui avait tendue, et, d’un mouvement involontaire, — qu’elle eut le temps, toutefois, de juger utile, et qu’elle sentit voluptueux pour lui et doux pour elle, — elle appuya la tête sur son épaule, en sanglotant :
— Pardon ! pardon ! Vous m’avez surprise… L’abbé sort d’ici… Pardonnez une enfant malade… Je ne suis qu’une enfant malade… Je ne suis plus maîtresse de moi ! J’ai tant besoin de consolation, de bonté… Personne ne m’a jamais aimée, même toute petite… Vous ne pouvez pas savoir… Mais je vais tout vous dire…
Elle le sentait attendri, et, déjà triomphante, avec un rire intérieur, elle larmoyait, elle le roulait dans le torrent de ses plaintes :
— Ils se sont tous acharnés après moi. Si vous saviez ! Eh bien, oui ! Qu’y pouvais-je ? Ils sont tous venus me chuchoter à l’oreille les mêmes paroles… parce que j’étais belle et parce que j’étais pauvre, tous, oui tous ! Ceux qui prenaient leur temps, parce qu’ils étaient reçus chez ma mère et certains de me revoir, — et ceux qui se dépêchaient parce qu’ils n’avaient à eux que l’occasion, la minute… tous ont essayé ainsi de me voler à moi-même… Eh bien ! j’ai lutté, et j’ai triomphé… Pourquoi dit-il que je suis mauvaise ?…
— Qui dit cela ? interrogea Albert qui n’osait retirer son épaule, où elle appuyait toujours sa tête parfumée, ses cheveux enflammés des clartés vives de la lampe.
— Mais lui !… Qui serait-ce ? Lui, Paul, que j’aimais ! que j’adorais ! Il dit que je suis mauvaise !
Elle se releva, renversa sa belle tête sur le dossier de son fauteuil, et, sûre d’être admirée, les yeux à demi fermés et ruisselants, avec des larmes qui luisaient jusque sur ses lèvres tremblantes :
— Oh ! en ce moment, dit-elle plus calme, je ne suis ni bonne ni mauvaise ! Je suis écrasée, anéantie, à bout de forces ! Voilà tout. Toutes mes pensées se sont choquées dans une confusion où je ne vois plus rien. Tout est noir. Au fond de l’abîme où je glisse, j’aperçois à peine un peu de bleu, tout là-haut, sur ma tête. C’est le bonheur des autres, et je m’en éloigne. Je descends. En rêve, on a de ces chutes sans fin. Quand on veut se retenir aux parois du cauchemar, tous les appuis cèdent sous les mains ; on n’arrive jamais au fond, mais, du moins, le cri qu’on pousse vous réveille ! Moi, je ne me réveille jamais !
Pour cette dernière petite phrase, elle avait pris sa voix dans le creux, selon les principes de Théramène, et elle fit un grand effet sur son public.
— Vous avez en moi un ami, fit Albert pénétré, mais ne sachant la cause de ce flot de paroles où il y avait tout : vérité, mensonge, passion, calcul, regrets, repentir, ruse, — tout, hélas ! tout mêlé, dans un inextricable chaos qui était elle-même, l’abîme intérieur où son âme confuse se cherchait en vain.
Elle se calma tout à fait.
— Un ami, oui… un ami ! dit-elle. Je voudrais tant avoir un ami !
Cela fut dit naturellement.
C’était, en effet, le cri simple et vrai… qui la servait encore pourtant, dans son œuvre de perdition.
Et elle le savait bien.
Elle reprit :
— Enfin, je vais tout vous dire.
Et la confession qu’elle avait faite à l’abbé, la même exactement, — moins les termes sacrés, que les protestants appellent : le patois de Chanaan, — elle la refit à Albert stupéfait.
Quand elle eut fini :
— Ah ! le malheureux ! le malheureux ! répéta Albert plusieurs fois.
Voilà qu’il regrettait, au fond de son cœur, de la lui avoir donnée, cette femme, par un sacrifice trop prompt sans doute, muet, inconsidéré !
Il voulait cacher son émotion personnelle, et se préoccuper de son ami, de Paul, plus encore que d’elle. Il parlait d’un ton dégagé :
— Le malheureux ! Les gens de Paris sont fous, ma parole d’honneur !… Il suffit, je le vois, d’arriver dans la ville des névroses, pour prendre le mal ambiant. Casuistes, analystes, pessimistes ! que le diable les emporte tous ! J’aurais cru mon Paul à l’abri…
Il se tut, et reprit avec rondeur :
— Eh bien ! mais, c’est facile à arranger, au fond, cet affreux malentendu… Lui avez-vous bien tout expliqué… comme à moi ?
— Il ne me laisse jamais parler longtemps, soupira-t-elle.
— Mais c’est donc un forcené ! Comment ! Lui ! Ce cœur exquis ! Mon Paul ! Je vous dis qu’il est fou ! fou à lier ! Monsieur voulait apparemment qu’on eût attendu sa rencontre pour avoir un cœur et des yeux !… Comme si vous pouviez prévoir Monsieur Paul, — avant de le connaître ! Mais soyez tranquille, je lui parlerai… je lui parlerai, — et ferme !
Elle était redevenue maîtresse d’elle-même, — un peu rosée par l’émotion de tout à l’heure, mais tout à fait tranquille et parfaitement jolie.
— Toute réflexion faite, dit-elle, attendez un peu de temps. Attendez qu’il vous parle ; il vous parlera certainement.
— Pourquoi attendre ?
— Je ne sais pas. Je crains de l’irriter. Voyons, promettez-moi ; je vous le demande.
— Assurément, je me tairai, — tant qu’il vous plaira.
— Bon, c’est convenu… Et merci.
Elle lui donna sa main à baiser. Il sortit, plein de pensées.
Elle voulait qu’avant d’avoir avec le comte Paul une explication qui pouvait lui ramener son mari, — le comte Albert de Barjols eût le temps de s’attacher plus fortement à elle. Elle voulait se garder un amant, — qui sait ? un second mari peut-être.
II
Le lendemain, le bon abbé était venu parler au comte Paul.
— C’est vous, mon cher abbé ! Je suis heureux de vous voir. Qu’est-ce qui vous amène ? Encore une bonne œuvre ?
— Une bonne œuvre assurément et qui vous concerne, mon cher ami.
Et l’abbé conta les inquiétudes de la mère et la visite qu’il avait faite à la jeune comtesse.
— Voyons, mon cher enfant, mon cher Paul, pourquoi cette sévérité, cette dureté, envers une pauvre femme qui est devenue vôtre, dont vous répondez, dont vous pouvez faire le bonheur ou le malheur à tout jamais, dans ce monde et dans l’autre ? Je l’ai interrogée ; j’ai regardé dans cette âme. Elle a beaucoup de bon. Le bon l’emporte. Elle ne demande qu’à bien faire, à vous complaire, à vous aimer, à être aimée. Elle a parlé selon mes vœux, — mieux que je n’espérais même. Je n’ai vu aucune apparence, aucun signe de malignité, ni même de légèreté. Voyons, que lui reprochez-vous, pour vous montrer inexorable ? Ouvrez-moi tout votre cœur, cher enfant… C’est votre mère qui m’envoie.
— Et d’abord, lui dit Paul, en s’asseyant devant lui, et d’abord, quoi que nous disions ici, mon cher abbé, mon excellent maître, il est bien entendu que ma mère doit tout ignorer. Vous savez que les émotions lui sont interdites. Vous savez quelle a été sa vie de martyre. Une douleur de plus, et venant de moi, serait sa mort peut-être. C’est pourquoi je suis forcé de lui mentir… Vous m’entendez bien ?
L’abbé fit signe que oui.
Paul se leva.
— Je ne suis pas heureux, l’abbé, — soupira-t-il.
Il l’appelait ainsi quelquefois, avec une nuance de jolie tendresse familière, enfantine. Il y avait là un souvenir de ses espiègleries d’écolier.
— Je t’écoute, petit, je t’écoute bien ! — fit le vieux prêtre, qui sentit s’émouvoir, au plus profond de lui, cette paternité d’âme plus puissante peut-être que l’autre pour le bien général des hommes et tout aussi réelle.
— Eh bien ! d’un seul mot, l’abbé, je me suis trompé sur la qualité de cette âme-là. Cette femme n’est pas de ma race. C’est une autre espèce. Elle m’a trompé, là-dessus volontairement. J’ai découvert cela juste à temps. A quoi bon plus de détails ? Ce n’est pas nécessaire… C’est une mauvaise. Elle a une éducation basse. Elle a des relations misérables. La langue qu’elle parle n’est pas la mienne. — Nous ne pouvons pas nous entendre, et c’est irrémédiable.
Il fit trois pas en silence, revint vers le prêtre, et continua :
— J’ai eu le temps de réfléchir sur le sujet, et je résume : C’est une conscience troublée, — où rien, rien n’est fixe… Aucune discipline morale. Aucun effort pour s’en donner une. Un besoin fou de s’étourdir avec du tapage, de se distraire de soi, de ne penser à rien. La curiosité des complications. La soif des jouissances purement matérielles. Capable de tout pour les goûter. Envieuse avec rage. Ame bêtement démocrate, qui croit que l’égalité c’est le droit de chacun à la domination sur tous ! que la fortune fait les princes et qu’il faut en être. Ame de doute, créée par le spectacle des hontes autour d’elle, par l’assaut des convoitises lâches, vicieuses, qu’ont eu à subir sa jeunesse et sa beauté. Ame de négation, qui ne croit à rien de bon parce que, sous ces influences malignes, elle n’a rien vu germer de bon en elle, — et parce qu’on n’admet dans les autres que les vertus dont on est capable ou dont on serait capable soi-même, par occasion. Ame perdue, qu’on ne peut sauver. Véritable fleur d’abîme, née au bord d’un gouffre et qui entraînera tous ceux qui, tentés par sa grâce et sa fraîcheur, voudront la cueillir pour la respirer. Oh ! je la connais bien, allez ! — C’est l’âme corrompue, désolée, vide, douloureuse et funeste, d’une génération de décadence qui n’a pas su se créer un idéal, — après avoir tué son Dieu !
Il s’arrêta devant l’abbé qui, — ses deux mains croisées sur ses genoux, dans une pose d’habitude, — avait fermé les yeux pour mieux écouter.
Il y eut un silence.
— As-tu tout dit, mon pauvre enfant ?
— Oui, l’abbé, pour le moment.
— Qu’est-ce qui te prouve que tout cela est rigoureusement juste ? L’as-tu confessée, comme moi ?
Paul eut un mauvais sourire :
— Vous croyez à leur confession, vous ? Moi, pas ! Pas même quand elles s’accusent des pires monstruosités, car alors, c’est qu’elles posent… j’avais oublié un des traits principaux de leur caractère à toutes…
Et avec un geste furieux, qui coupait l’air en coup de cravache :
— Cabotines ! dit-il.
L’abbé voulut parler. Mais ce cœur, tout gonflé de douleurs silencieuses depuis si longtemps, se déchargeait, sans rien entendre, sur le pauvre cher homme :
— Mon pauvre abbé ! que vous êtes naïf ! Que le ciel vous bénisse, comme vous dites. Vous êtes encore, vous, un de ces êtres candides, — comme mon pauvre, mon cher Albert, — qui croient au bien parce qu’ils le font, qui n’accusent jamais personne de rien de mal, — qui trouvent toujours l’interprétation favorable de la conduite des malfaiteurs… Au fond, avec vos belles indulgences, vous êtes complice !
L’abbé eut un haut-le-corps.
— Oh ! saintement ! mais complice ! Grâce à vous, on ne les dévoile jamais…
Il serrait les dents.
— Eh bien ! moi, si je pouvais, je les mettrais toutes nues sur la place publique, ces âmes-là, vous m’entendez, — ces âmes ! comme on exposait autrefois le corps tout nu des femmes adultères. Et je dirais : Regardez-les, bonnes gens, afin de les reconnaître à telles et telles marques que je vous dénonce ! Cachez-leur vos fils, les mères ! Cache-leur tes enfants, société ! Car ce sont les âmes de perdition et de mort. Partout où elles passent, tout est détruit, la probité, la force d’âme, l’honneur ! Elles sont le taret qui troue lentement et sûrement la carcasse du vieux navire. Et le naufrage n’est pas loin…
Il leva les bras au ciel en criant :
— Ah ! l’abbé ! l’abbé ! l’abbé ! On se confesse à vous ; on vous dit des mots. On vous conte des faits, des petits faits, des anecdotes de péché, des amours d’anecdotes ! Et vous attachez de l’importance à ça, vous ! à des récits, à des faits !… Vous êtes donc un matérialiste, l’abbé ?
Le pauvre abbé se signa lentement, tandis que l’enragé continuait, avec emportement :
— … Car les faits, c’est la matière du péché. Mais le péché lui-même, la nature du désir, la volition du mal, le rêve délibéré et funeste, voilà ce que vous ne voyez pas, — et c’est cela qui est le Mal lui-même, le Mal triomphant aujourd’hui, car, aujourd’hui, il se complaît en lui-même, il se flatte et s’avoue ; il est pire que tous les faits, qui sont déterminés par mille causes fatales, il est pire parce qu’il est consenti déjà, quoique irréalisé… Voyons, l’abbé, vous devez me comprendre, vous qui avez fait mon instruction religieuse : autrefois, l’intention satanique n’était qu’une tentation vite réprimée, une voix d’en bas vite étouffée, ce murmure du diable qu’entendaient les saints eux-mêmes… Aujourd’hui, l’abbé, cette voix parle tout haut, plus haut que tout ! et tout le monde sourit de l’entendre… Et ma femme, — vous m’entendez, — la femme que j’ai choisie, — que je me suis donnée, c’est une conscience de ça ! une conscience de mal, de désespoir, de nuit, de destruction ! Elle peut vous conter tous les faits qu’elle voudra. Ce qu’elle ne vous contera jamais…, c’est ce qu’elle est !
— Mais, malheureux enfant ! sur quoi vous appuyez-vous, pour l’accuser si désespérément d’être ce que vous dites ?
— Qu’importe ! si je l’ai reconnue pour telle à des signes certains ? Et je la sens, vous dis-je, je la flaire ! je la tiens ! Puisque je me confesse, l’abbé, laissez-moi vous dire. Je n’ai pas toujours été sage, et vous le savez… Le moyen de l’être, quand on est célibataire, jeune et ardent ? Alors, on a les filles de mauvaise vie ou les femmes honnêtes, je veux dire les femmes du monde. Naturellement, comme on a du goût, on préfère celles-ci à celles-là, — c’est-à-dire la faute, le crime, à la vilenie. Le crime, c’est plus propre.
L’abbé leva les yeux au ciel, non pas scandalisé, mais si profondément attristé !
— Eh bien ! j’en ai connu plusieurs, une surtout, de ces modernes diaboliques. Elle essaya d’abord de me ranger parmi ses dupes. Ça ne prit pas, et je le lui dis. Alors, elle se mit à rire, et me montra de l’estime, assez d’estime pour se raconter à moi. Oui, elle me contait ses perfidies, toutes, vis-à-vis de son mari, vis-à-vis de ses amants. Celle-là m’a tout appris ; elle m’a appris toutes les autres. Elle avait un enfant. J’essayai de le lui faire aimer, — oui, moi, l’amant ! — car elle ne l’aimait pas, le pauvre petit… Les chattes pourtant aiment les leurs. Eh bien ! je ne pus réussir, et nous eûmes, à ce sujet, des conversations, l’abbé, qui me permirent de descendre au fond de cette âme vide, de cette apparence d’âme !… Et voilà ce qu’elles ne peuvent vous confesser. Il faut y aller, pour voir ! et vous ne pouvez pas y aller, vous, l’abbé ! Et cela ne se raconte pas… Mais, pour en rendre l’impression, je vous répète : C’est du vide, avec des dehors charmants. Vous croyez voir une femme ? Eh bien ! non ! C’est un spectre inhabité, quelque chose comme du néant — qui serait mauvais !
Le malheureux se soulageait dans ce flux rapide et abondant de paroles. Il se grisait de son éloquence de représailles. Il se dédommageait de cinq longs mois de silence et de martyre. Il allait et venait, nerveux, par la chambre, s’arrêtant aux vitres, regardant un instant, sans voir, le ciel gris, morne, les arbres dénudés du petit parc.
L’abbé prononça lentement :
— Vous manquez de calme, mon cher enfant. Nous aviserons tout à l’heure aux moyens, s’il en est, de reconquérir cette âme au bien, — mais éclaircissons un point d’abord… Elle vous inspire encore de la passion… Ne le niez pas. La violence même avec laquelle vous parlez semble l’indiquer, — et là peut-être est le salut.
— De la passion ! de la passion !… mâchonna Paul entre ses dents, — c’est du propre, la passion ! Parbleu ! Dites-moi un homme jeune, ardent, en pleine vie, qui n’éprouve rien devant une femme jeune et belle ! Et si cette femme est en son pouvoir, à sa discrétion, dites-moi quels mouvements de fureur la vue de cette beauté, de cette jeunesse peut produire en lui, s’il se croit forcé de se résister, par dignité, pour garder le meilleur de lui, sa liberté, son âme, — sa race peut-être !… De la passion ! C’est du propre, je vous dis, la passion !… La passion qu’elle m’inspire, à présent, je crois bien que c’est de la haine.
— Paul ! cria l’abbé, plein de reproches et de douleur.
— … Une noble haine, l’abbé. Et tenez, oui, je la hais ! Voulez-vous savoir pourquoi ? — Parce que je sens que, pour elle, pour le redoutable plaisir d’étreindre sa beauté dangereuse, de lutter avec son âme perfide… — vous êtes venu chercher une confession ? eh bien ! la voilà ! — pour avoir ce plaisir-là, entendez-vous… je me sens parfois capable de sacrifier ce que j’aime le plus au monde : ma mère !… Je la hais, car je suis tenté cent fois par jour de la prendre, de l’emporter, elle, ma femme, comme une maîtresse, loin de ma propre maison, loin des hommes, pour jouir seul, dans une sécurité jalouse, de son charme diabolique…
Il avait mis ses deux mains crispées sur sa tête et il criait :
— Je la hais, car, au-dedans de moi, elle me fait commettre toutes les lâchetés, toutes les infamies, auxquelles je résiste de fait, mais qui sont commises, pour elle, en pensée, par moi, tous les jours !… Oui, je la hais, car elle ne peut que m’abaisser ! Et je ne peux pas, moi, la relever !
L’abbé alla vers Paul, prit les deux mains du jeune homme, le ramena vers le canapé, le fit asseoir près de lui.
— Voyons, voyons, mon cher enfant, ne nous exaltons pas. Je conviens que tout cela est effrayant, que le mal est profond, mais Dieu, songez-y, est plus fort que tout. Elle m’a parlé de Dieu. Nous triompherons par Lui, avec Lui.
Paul dégagea ses mains et haussa les épaules.
— Pardonnez-moi, mon digne ami. Mais c’est justement là le point, — et tout l’obstacle. Dieu, voyez-vous, — je vous l’ai dit tout à l’heure, et je ne sais pourquoi vous n’y avez pas prêté attention, — Dieu, — naturellement, elle n’y croit pas… On a beaucoup ri de Dieu, l’abbé, depuis Voltaire. Peut-être, — pardonnez-moi, — vos pareils y ont-ils aidé quelque peu, avec des pratiques puériles. Quoi qu’il en soit, c’est un sujet de raillerie facile aujourd’hui et toujours à la mode. Et quand vous arrivez, vous autres, les bons prêtres, avec vos robes noires, — on repousse les vérités morales dont vous êtes les seuls dépositaires, à cause de l’absurdité de tel ou tel article de foi raillé par les beaux esprits… Vous ne pouvez avoir sur elle aucune influence, croyez-moi.
Et il ajouta sentencieusement :
— Le prêtre ne peut plus rien pour ce monde, à moins d’un miracle.
— Un miracle est toujours possible à Dieu ! cria l’abbé.
— Mais non pas aux prêtres, l’abbé ; et le miracle de l’Église serait de se transformer de telle sorte que, fidèle immuablement à ses origines, c’est-à-dire à la pensée de son Christ, elle renonçât à toutes les formes que l’esprit moderne répudie… Tenez, ma mère elle-même, l’abbé, si pieuse qu’elle vous semble, — elle n’accepte pas tous les dogmes, et elle se croit sauvée ! Au fond, c’est une hérétique, la sainte femme.
— Et à quoi, bon Dieu ! ne croit-elle pas ? dit le prêtre, effaré.
— Aux peines éternelles, par exemple.
— Oh ! dit l’abbé rassuré tout à coup, — c’est l’hérésie de la bonté, cela !
Il souriait.
— Vous aussi, mon pauvre abbé ! Vous voilà hors de l’Église !
Mais le bon prêtre ne voulait pas répondre plus longtemps sur ce sujet-là.
— Voyons, voyons, ta femme, dit-il, ta femme, si tu crois que je ne peux rien pour elle, — toi du moins essaye, domine-toi, sois-lui bon… On ramène toutes les âmes, par la tendresse et la pitié.
— C’est ma religion que vous formulez là, d’un seul mot, l’abbé… Mais je ne peux plus être bon ni tendre avec elle…
— Et pourquoi, mon fils ?
Paul devint sombre.
— Je vous l’ai dit : parce que je ne l’aime plus, et que je la désire encore… Je suis forcé de paraître dur, cruel même, avec elle ! Si, dans ma volonté de la sauver d’elle-même, je montrais à cette femme de la pitié et de la tendresse, elle n’y verrait que l’occasion de m’attirer en bas, et, — je le sens avec épouvante, — elle n’y aurait aucune peine !… La passion vicie tout ; elle empoisonne la pensée ; elle fait dévier l’action… Ah ! si j’avais encore votre Dieu !
— Que veux-tu dire ? s’écria l’abbé, — qui, cette fois, n’en crut pas ses oreilles.
— Ah ! c’est juste ! Vous ne savez pas… Parce que j’accompagne fidèlement ma mère à la messe, tous les dimanches… Eh bien ! oui, c’est vrai, l’abbé…
Il secoua la tête.
— Je ne crois plus en Dieu, voilà bien longtemps.
Il comprit qu’il fallait consoler son vieux maître. Il se rapprocha de lui, lui prit à son tour les deux mains, dans une des siennes, et de l’autre, il les caressait comme il eût fait à un enfant.
— Voilà, cher ami… Je n’avais dit cela ni à ma mère, ni à vous. Il faut continuer à le lui cacher. Non, non, je ne crois plus aux choses que vous m’avez apprises, l’abbé. Nous n’y croyons plus. Et savez-vous comment cela est arrivé ? Certainement, j’étais imprégné des idées ambiantes, des idées du siècle, comme on dit, mais j’acceptais encore les preuves intuitives… Ces preuves-là, je les ai toujours en moi, mais je ne crois plus avoir le droit d’en tenir compte. Il nous en faudrait d’autres, — qui n’existent pas. Vous en conviendrez, il n’y a pas de preuves positives, mathématiques, de l’existence de Dieu ?… S’il y en avait, tout le monde croirait, parce que tout le monde est devenu savant.
Il souriait, un peu ironique, et très triste.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! soupirait le prêtre.
— Mais, l’abbé, soyez rassuré, je ne suis pas un athée de la méchante espèce. Vous allez voir… Ce qui a achevé de détruire ma foi, c’est cette réflexion que fit un jour Albert devant moi : « Si nous croyons encore, c’est surtout parce que ça nous fait plaisir. » Croire m’était en effet très doux. C’est une joie dont je me suis privé, l’abbé, voilà tout ; — mais j’ai retenu, de votre Dieu, tout le reste, tous ses commandements. Dieu s’est transformé pour moi en idéal. Il n’a perdu que l’immortalité. Je n’attends rien de lui par delà la vie.
— Mais c’est Dieu même, cette immortalité, tu veux dire cette éternité ! cria l’abbé, frappé d’épouvante.
— C’est le dieu inconnaissable. J’ai retenu celui qu’on peut connaître : un idéal réalisable de bonté et de tendresse. Je suis un athée spiritualiste, l’abbé. C’est une nouvelle espèce. Malheureusement, si l’on peut encore, avec la notion d’idéal, diriger les âmes bonnes, on ne se rend pas maître des âmes mauvaises. A celles-ci, Dieu faisait peur. L’idéal, lui, ne peut pas s’imposer à la brute humaine ; il exige l’effort et le consentement des intelligences. Nous avons supprimé Dieu : l’Égoïsme est démuselé.
L’abbé se leva. De grosses larmes lui venaient aux yeux.
— Je suis brisé, cher enfant, consterné, brisé, bien triste, — effrayé de toutes ces choses. Je te quitte, mon cher enfant. Je réfléchirai, je verrai. Pour toi du moins il y a sûrement un remède. Nous le trouverons. Je te confie à toi-même, car tu es une belle âme, puisque tu es une âme bonne. Allons, embrasse-moi. A bientôt.
Dans l’escalier, il s’en allait, le dos rond, la tête basse, découverte, oubliant de mettre son grand chapeau, la main sur la rampe de fer ouvragé, roulant des pensées.
« Oh mon Dieu ! songeait-il, je ne savais pas, non, je ne savais pas que l’abîme fût si profond où s’agitent aujourd’hui toutes les âmes… Mais c’est la mort, la mort d’un monde… la fin morale d’un monde, ô Seigneur ! »
Et, remuant les lèvres comme lorsqu’il lisait son bréviaire :
— De profundis clamavi !… Je prie vers vous, Seigneur, du fond de ce grand abîme où je passe inutile, — au milieu de tous vos enfants.
III
Tous les matins, quand le temps était favorable, ils partaient, Albert et Marie, pour la promenade à cheval.
Sûr d’Albert comme de lui-même, le comte Paul ne voyait rien de dangereux à ces assiduités. Qu’Albert eût, le premier, aimé Marie, il l’ignorait ; qu’Albert pût se mettre à aimer Marie, il n’y songea même pas. Sceptique à l’égard des femmes, Paul avait en l’amitié une foi absolue qui l’aveuglait. Pas plus qu’il ne se fût senti capable de devenir le séducteur de Pauline, de la sœur d’Albert, pas plus il n’admettait qu’Albert pût aimer sa femme !… « S’il se croyait en péril — je le connais — il ne viendrait plus chez moi. » Il avait raison de ne pas douter des volontés, de la probité de son ami ; il aurait dû se méfier de l’inconnu, du hasard, et prévoir l’inadmissible, l’impossible.
Loin de là, dans son ardent philosophisme, presque mystique, dans son idéalisme d’allure religieuse, ce croyant athée imagina que les conversations d’Albert ne pouvaient qu’être bonnes à l’âme désemparée de Marie… « Si quelqu’un peut la ramener, la sauver, c’est celui-ci, aucun autre… Ce n’est pas l’abbé, ce n’est pas moi, oui, c’est Albert peut-être. »
Ceci l’amena au projet de confier à Albert tout son malheur, de lui dévoiler l’âme de Rita, — mais il ajourna de le faire, dans cette pensée : « Laissons-le voir un peu par lui-même. Dans quelque temps, il aura pu deviner, de son côté, l’âme de cette malheureuse ; il aura, sans s’en douter, contrôlé mon jugement, et j’apporterai son verdict à ce cher abbé, comme une preuve définitive. »
Ainsi, il se trompait grossièrement, faute de connaître un point ; mais toute sa perspicacité ne pouvait lui faire supposer qu’Albert eût, avant lui ou en même temps que lui, aimé Marie Déperrier.
… Qu’elle eût pu raconter à Albert leur odieuse nuit de noces, voilà qui ne lui vint pas à l’esprit ! En supposant qu’elle le fît, Albert, averti, s’alarmerait avant tout pour Paul, viendrait lui demander des explications, et il serait temps alors de tout dire à cet ami unique.
Tout dire à Albert ? Il délibérait chaque jour s’il le ferait le lendemain. Il s’était donné de bonnes raisons pour ne pas le faire tout de suite. Il ne se sentait pas entraîné encore à cette confidence. Sa conversation avec l’abbé lui avait révélé à lui-même la profondeur de son mal. S’il n’eût pas gardé pour Marie un sentiment passionné, sans doute il eût, depuis longtemps, parlé. Mais l’aveu de cet intime combat entre les désirs et les mépris qu’elle lui inspirait, lui eût semblé impudique. Le mal était trop présent. Le secret de l’alcôve, il le gardait même vis-à-vis de cet autre lui-même, avec une retenue où entraient une sorte de pudeur physique et une espèce de jalousie.
Du reste, lorsque Albert était en tiers entre elle et lui, rien n’éveillait l’inquiétude de Paul. Marie était impassible.
Albert, innocent d’intention, avait avec Paul la même aisance amicale, lui disait les mêmes choses qu’à l’ordinaire. Il attendait que Marie lui permît de parler à Paul. Il redemanda enfin cette permission…
— Ne hâtez rien, c’est si délicat, lui répondit-elle. Attendez une occasion.
Hélas ! tout au fond de lui, s’il eût regardé en homme expérimenté, Albert eût trouvé une joie involontaire du malentendu qui séparait si absolument cette femme de son mari. On l’eût étonné et indigné en lui apprenant qu’il ne désirait point la paix de ce ménage : la jeune femme était bien plus à lui qu’à son mari lui-même. Il avait, lui, Albert, ses confidences, sa douleur, son âme — ce qu’il croyait être son vrai « moi ». Il ne se le disait pas. Il ne s’analysait point. Il s’abandonnait au flot de la vie. Il n’aurait pas voulu convenir de ces sentiments de fond qui dorment ignorés de l’homme jusqu’au jour où une circonstance, un mot les éveille et les déchaîne en passion.
Cependant, à mesure que se firent plus fréquentes les visites d’Albert à Marie, Paul sentit le besoin de montrer à sa femme qu’il veillait sur elle.
Il entra chez elle un matin en disant avec un peu de brusquerie : — J’ai à vous parler.
Elle s’assit, d’un air docile.
— Savez-vous, dit-il, comment je comprends l’amitié, depuis surtout que je n’ai plus l’amour ? J’ai mes raisons pour vous l’expliquer… L’amitié c’est la partie divine de l’amour. La passion qu’on a pour une femme est peu de chose si elle n’est que le désir. Quand la tendresse vient s’y mêler, passion et tendresse, à elles deux, font le grand amour, le vrai, qui est rare. L’affection que l’on a pour un homme, jointe à l’estime, cela fait l’amitié, qui peut devenir aussi une passion, une passion noble, comme l’amour filial ou maternel… Comprenez-vous ce langage-là, — qui n’est certainement pas le vôtre ?
Elle voyait très bien où il voulait en venir et se réjouissait d’avoir pris ses précautions, d’avoir prévu et prévenu les confidences qu’il pourrait faire à son « cher ami ».
Rageusement orgueilleuse, elle songea :
« Tu verras ce que j’en ferai, de ton amitié, s’il me plaît d’inspirer l’amour ! »
Il reprit :
— L’ami qui a été pour moi comme un frère dès l’enfance, Albert de Barjols…
— Vous n’en avez pas d’autre ! fit-elle comme pour l’accuser de ne pas savoir se faire aimer.
— Parce qu’il n’existe pas deux hommes comme lui parmi ceux que je connais, répliqua Paul… Or donc cet homme-là, ce frère, vient ici presque tous les jours depuis quelque temps…
Elle devint attentive.
Il acheva avec une ironie poignante :
— C’est un héros… Un héros, cela séduit… les héroïnes ! Eh bien !… n’y touchez pas ! — Est-ce compris ?
Et d’une voix sourde :
— Je ne veux pas qu’il ait à souffrir jamais ce que j’ai, moi, souffert par vous… Croyez bien que je n’ai pas d’autre raison, pour vous interdire… celui-là !
Elle songeait : « Je finirai bien par avoir mon tour ! » Et elle dit tranquillement, avec une douceur hypocrite :
— Paul, vous avez tort, croyez-moi, de prendre ce ton injurieux, chaque fois que vous daignez m’adresser la parole… Si vous me croyez un être déchu, comptez-vous me relever ainsi ? Vous parlez souvent de bonté, de pitié… Ah ! les belles choses en théorie ! L’application, paraît-il, est difficile. Enfin, j’espère tout du temps, pour vous ramener à des sentiments plus calmes, à plus de justice envers moi.
Il pensa qu’elle avait raison en lui reprochant l’ironie. Il la lacérait à chaque mot, d’ordinaire. Comme il l’avait dit à l’abbé, c’est sa passion de désir qui le rendait méchant pour elle, lui, si bon naturellement. Et afin de la lui cacher, cette passion toujours grondante :
— Je crois qu’en effet j’ai tort, dit-il. Je tâcherai de mieux faire. Je vous plains sincèrement. C’est mal à moi de vous torturer. Cela n’est pas nécessaire et cela peut être nuisible. J’espère qu’à l’avenir vous me trouverez plus calme.
Déroutée, elle crut qu’il était près de lui revenir. Ce brusque retour de Paul à la douceur la trompa. Elle se leva, courut à lui, et d’un ton noble, assez fier, avec une nuance de féminine et douce soumission, — bien droite devant lui, son œil bleu sincère sur ses yeux sombres, elle dit :
— Je vous jure, Paul, qu’à présent je vous aime, comme je vous respecte.
Il maintint son regard sur le sien et, gardant un ton paisible, poli, qui contrastait avec le tranchant d’acier des paroles :
— Je vous jure, dit-il, — que je n’en sais rien.
Quand il fut sorti : « Je crois bien que je ne l’aurai jamais, celui-là ! songea-t-elle. Eh bien ! en ce cas, tant pis pour lui : il y perdra son ami… »
Et, tout haut, elle ajouta ces quatre mots, d’allure triviale, qui substituaient l’idée d’affaire à toute idée de passion : « Autant l’un que l’autre ! » Puis en elle-même : « Je crois que j’aime mieux l’autre… Mais quels types que tous ces gens-là ! »
Ainsi, Paul se croyait gardé d’un côté, par la probité de son ami ; d’un autre côté, par l’avertissement qu’il avait donné à Marie. Et cela, pensait-il, lui permettrait d’attendre une occasion, une minute d’entraînement pour tout dire à Albert, l’appeler même au secours, lui demander des consolations.
Grâce à ces dispositions d’esprit, Albert et Marie purent se voir sans contrainte. Elle observait en cet homme les progrès de la passion. Elle le savait à elle. Un jour qu’il ouvrit devant elle son portefeuille, une fleur séchée, une rose, s’en échappa.
— Un souvenir d’amour ? interrogea-t-elle…
— Non ! dit-il, avec une vivacité extrême.
Elle sourit, joyeuse.
— Un souvenir de votre notaire, alors ? fit-elle en riant… Oh ! oh ! vous êtes discret.
Il cacha vivement la fleur jaunie, dans un repli du portefeuille et ne dit plus rien.
Elle savait plus que jamais à quoi s’en tenir.
Lui, Albert, continuait à ne voir aucun danger possible à ces entrevues fréquentes. Il goûtait la joie mystérieuse d’être près d’elle sans y rien trouver de coupable, puisqu’elle ignorait, croyait-il, ses sentiments. Il faisait œuvre de pitié, en attendant le jour où Paul reviendrait à sa femme. Il l’empêchait d’être trop seule, trop livrée à elle-même, de désespérer. Il la gardait à son mari, pour le jour prochain où Paul reconnaîtrait ses torts, sa folie. C’était la continuation logique d’un vrai dévouement. Après la lui avoir donnée par un sacrifice, il la lui conservait par un autre sacrifice. Oh ! très doux, celui-ci.
Et lentement s’insinuait en lui, par l’habitude de la voir tous les jours, le besoin de la voir encore. Maintenant, à son insu, il croyait avoir droit à cette joie quotidienne… Rien ne lui ôterait plus ce triste bonheur accoutumé. Oh ! il n’était plus question de départ. Il la voyait, l’écoutait, la frôlait, — et il était heureux comme ça.
La mère de Paul ne cessait de se tourmenter, d’appeler l’abbé au secours, de l’interroger sans obtenir d’autre réponse du digne prêtre que le pieux mensonge auquel Paul l’avait contraint :
— Mais non ! mais non ! je vous assure. Il n’y a rien d’alarmant.
L’abbé cherchait ce qu’il y avait à faire dans l’intérêt de tous, et ne trouvait pas. Il revoyait la jeune comtesse de temps en temps, l’observait avec attention, ne démêlait pas en elle, — qui était sur ses gardes, — l’esprit de mal dont lui avait parlé Paul avec une exaltation si maladive, et il suppliait son jeune ami de mieux juger, de reviser le procès de la malheureuse femme… « A tout péché miséricorde. »
Tout demeura inutile. Ancré dans son soupçon, surtout dans sa méfiance de lui-même, dans sa terreur d’être la dupe de cette femme, de se laisser entraîner par elle et pour elle à une vie de passion physique où il oublierait toute la gloire de son passé moral, où il perdrait la force de vivre pour autre chose, le comte Paul maintenait fermement l’attitude qu’il avait prise vis-à-vis de Rita. Pourvu que sa mère ne pût connaître le fond des choses, il était encore assez heureux. Il laissa l’abbé mentir pieusement à sa place. Il ne parla pas à sa mère.
Un jour enfin, elle lui dit :
— Vous semblez soucieux, mon fils. Qu’y a-t-il ? Rien de grave, j’espère, dans votre vie ?
Il voulut couper court à toute inquisition, et baisant la main de sa mère :
— L’abbé m’avait dit vos inquiétudes, ma mère. Je ne vous en parlais pas, moi, espérant, comme il me l’a affirmé ensuite, que vous étiez rassurée, tout à fait rassurée… Non, ma mère, je n’ai rien, que le souci de mes pauvres, de mes malades ; mais c’est bien quelque chose. Savoir et voir qu’il y a par le monde tant de malheureux, tant de douloureux qu’on ne peut pas soulager, voilà ma douleur, mon malheur à moi. Ma conscience, trop subtile peut-être, se reproche les bonheurs de ma vie. Voilà ce qui me donne souvent l’air soucieux. Mais si vous ajoutez à mes troubles le tourment de vous savoir inquiète à mon sujet, alors, je serai vraiment un malheureux — car vous êtes la seule chose que j’aime en paix.
En parlant ainsi, il ne disait pas tout, mais il ne mentait pas.
Il avait touché juste. La crainte d’ajouter aux peines de son fils la rendit circonspecte, muette pour toujours, — mais, au-dedans d’elle-même, elle se torturait ; elle avait mille visions.
Fidèle à sa promesse, elle se faisait petite, demeurait, avec Annette, dans ses appartements, ou sortait en voiture, et passait la journée chez Madame de Barjols. Les deux dames et les deux jeunes filles vivaient positivement ensemble.
Pauline consolait toujours Annette des froideurs d’Albert. Elle avait fort à faire. Il était toujours pressé. Le matin, il sortait à cheval ; l’après-midi, il allait chez Marie, presque tous les jours, causer ou lire avec elle, en réalité goûter le bonheur d’être près d’elle. Il lui lisait des vers, de la prose, et il y avait toujours quelque phrase qui parlait d’amour, de silence éloquent, de trouble muet. Il ne s’avouait pas qu’elle pouvait y voir l’expression de ses sentiments à lui — mais déjà il se plaisait à l’aimer derrière l’obstacle, à avoir conscience du plaisir qu’il prenait à savourer son inutile amour.
Chez lui, où il ne restait plus beaucoup, on le voyait rêver, absent de lui-même. Il était toujours pressé, facilement de mauvaise humeur. Il finissait, insensiblement, par regarder sa propre maison comme le lieu où il devait demeurer le moins, un endroit de passage. Lui qui adorait sa mère, il éprouvait maintenant des impatiences physiques dès qu’il était assis près d’elle, un besoin de marcher, d’être debout. C’est que, debout, il se faisait l’effet d’être plus près du départ, en route pour la rue Saint-Dominique, — qui était, heureusement, toute voisine. Quand il s’agitait ainsi, sa mère disait en souriant : « C’est apparemment l’habitude de faire le tour du monde. Tu trouves la maison étroite : c’est bien naturel. La jeunesse et la santé ont besoin d’espace. Allons, va, mon enfant. Moi, pourvu que je te sente content, — je suis heureuse. Je n’ai pas besoin de te voir avec mes yeux. »
Elle mentait, celle-là aussi. Le voir de ses yeux, c’était le grand bonheur… Elle n’avait plus beaucoup de temps à le voir, songeait-elle. La mer le lui reprendrait bientôt. La retrouverait-il à son retour ?
Elle chassait ces idées noires, et tendrement, lui répétait : « Va ! va-t’en vite. »
Alors, il sortait ; et, si Annette était là, c’est Annette qui paraissait la plus triste. Elle se rapprochait toujours davantage de la paralytique, la petite Annette, lui faisait la lecture, quand Pauline était fatiguée, se faisait aimer de la mère de celui qu’elle aimait… « C’est toujours ça ! » pensait-elle.
Ainsi coulèrent plusieurs semaines. Et au bout de deux mois, comme Paul songeait à ouvrir son cœur à Albert, Pauline se décida à parler à Paul pour s’en faire un allié en faveur d’Annette. C’était chez les de Barjols, dans un instant où elle le trouva seul au salon. Elle raconta les sentiments de sa petite amie, supplia Paul de parler à Albert, et termina par ces mots :
— Ne faisons pas encore une malheureuse.
Paul leva les yeux sur elle, et il allait demander : « A quelle autre malheureuse faites-vous allusion ?… » quand elle se troubla, rougit, puis, furieuse d’avoir rougi, sentit des larmes lui monter aux yeux, et enfin, effrayée de se trahir ainsi, perdit contenance…
Ce fut assez. — Paul avait compris !
— Ma chère Pauline, dit-il, comptez sur moi pour essayer de faire le bonheur d’Annette et celui d’Albert. Il y a en effet assez de malheureux par le monde.
Ils se serrèrent la main, comme deux hommes.
IV
Paul résolut de parler à Albert dès le lendemain. Il profiterait de l’occasion pour vider son cœur de l’affreuse confidence. Il lui montrerait enfin son propre malheur pour lui faire mieux comprendre le bonheur d’épouser une Annette, une Pauline.
Mais Pauline devança Paul.
Ce qui la décida à parler, c’est qu’elle avait réfléchi aux perpétuelles absences de son frère, aux distractions, aux impatiences, parfois brutales, qu’il avait depuis quelque temps avec les domestiques… Elle le sentait en péril.
— Albert, lui dit-elle, dans l’après-midi de ce jour, et juste au moment où il allait sortir, — Albert, j’ai à te parler.
— Tout le monde a donc à me parler aujourd’hui ! C’est une conspiration !… Que veux-tu, ma bonne Pauline ?
Comme elle le regardait tristement, la triste jeune fille !
Tout en prononçant « ma bonne Pauline », il avait eu, lui, autrefois si doux, si affectueux avec sa sœur, — un ton d’impatience comme s’il eût avoué : « Tu m’ennuies ! Dépêche-toi ! »
Il regarda sa montre. Il était l’heure de se rendre chez Paul, — s’il voulait en avoir fini avec lui assez tôt pour trouver Marie à l’heure fixée… Oui, on l’eût étonné si on lui eût dit qu’il ne pourrait plus sans désespoir se passer de l’entrevue quotidienne. Mais c’était ainsi. Il était attiré inéluctablement, et, forcé d’obéir, il se croyait libre.
— Mon cher Albert, commença Pauline, tu m’as confié le grand chagrin de ta vie, comme je t’ai dit le mien…
De quoi lui parlait-elle ? Il l’écoutait avec une demi-attention. « Le grand chagrin de ta vie ? » Ces paroles éveillaient en lui à peine l’idée vague d’une confidence qu’il avait faite, il y avait longtemps… Longtemps, c’était quelques mois tout au plus… Mais il ne sentait plus de même. Il ne se trouvait plus, comme alors, séparé d’elle, de Marie. Il avait maintenant sa grande part du charme qu’elle répandait autour d’elle ; il en jouissait tous les jours. De quel grand chagrin lui parlait-on ? La veille encore il lui avait lu à haute voix les vers de Musset :
. . . . . . . Je vis sans espérance, Mais non pas sans bonheur : je vous vois, c’est assez.
Il avait même hésité une seconde, prêt à s’arrêter, comme si le texte imprudemment choisi et parlant pour lui, en disait trop, faisait un aveu coupable.
— Eh bien ! fit-il avec impatience. Dis vite, ma chère Pauline. Paul m’attend.
C’est justement parce que Paul l’attendait qu’elle voulait parler à son frère, le préparer…
Elle lui dit, d’un seul coup :
— Je t’apporte le bonheur, Albert, si tu en veux, si tu sais le reconnaître. Écoute. La sœur de Paul, Annette…
Il était si loin de s’attendre à ce qu’elle allait lui dire, qu’il questionna, curieux :
— Eh bien ?
— Elle t’aime si bien, si gentiment, si tendrement ! C’est une douce, une dévouée. Le bonheur, la tendresse attentive que je n’ai pu donner, moi, à celui que j’aimais, — elle te les donnerait, les mêmes ; quelque chose de sûr, d’immuable… Il ne faut pas repousser cette petite main-là, ce petit cœur qui bat si fort pour toi, entends-tu ?…
Elle songea à Marie. Elle eut peur, et se hâta d’ajouter :
— Avant de me répondre, — il faut réfléchir avec tout ton grand esprit de justice, d’indulgence, de bonté ; — ne te laisser égarer par rien ; peser tout ; et tu me répondras… plus tard, demain, un jour… Nous attendrons… je serai si heureuse, moi, de voir, autour de moi, ma petite amie et mon frère heureux du même bonheur que je n’ai pas pu faire pour moi !…
Il écoutait, debout, l’œil très ouvert, le doigt immobilisé sur la chaînette de sa montre, étonné de ce qu’il entendait et de l’impossibilité où il se sentait de débrouiller le sens de son étonnement.
Alors, le voyant dérouté, elle crut qu’il songeait à l’autre, et elle ajouta, pour l’attendrir :
— Et s’il vient des petits enfants, ils seront bien aimés, ceux-là ! Ils auront deux petites mères, jalouses de les servir, car votre bonheur, Albert, je te dis que votre bonheur sera le mien. Je ne peux plus en avoir d’autre.
Cet homme d’esprit, cet honnête homme au cœur bon, prodiguait à sa sœur d’ordinaire les expressions de sa tendresse ; il savait surtout, quand elle lui parlait d’un chagrin, la consoler. Celui auquel elle faisait allusion en ce moment, — le dernier, — était le plus grand ; c’était le chagrin terrible ; elle le lui avait avoué pour le consoler du sien propre, de son désespoir d’amoureux ; il l’en avait remerciée… Eh bien, tout cela était oublié ! Ou, encore une fois, s’il s’en souvenait, il n’en était plus ému. A peine le souvenir lui en arrivait-il comme d’une chose très lointaine, déjà perdue dans le passé, inutile, morte — et un peu gênante !
L’égoïste passion faisait sourdement son œuvre. A quel point d’esclavage elle l’avait conduit, il ne s’en doutait pas encore lui-même. Ce qu’il goûtait de bonheur auprès de Marie, le charme dont il s’imprégnait autour d’elle, à l’entendre, à la regarder, à serrer sa main en entrant, à s’asseoir près d’elle, à l’effleurer, à sentir son souffle quand, parfois, elle se penchait sur le livre, — tout cela c’était l’attrait physique de l’amour, déjà accepté comme une invisible chaîne, mais solide, aux maillons scellés ; tout cela, c’était la force impondérable mais matérielle du désir, — assez pareille à celle de cette montagne d’aimant, des Mille et une Nuits, qui attirait les navires de la haute mer, les contraignait de venir à elle. Ils luttaient, mais alors, de loin, l’invisible montagne aimantée leur arrachait leurs clous, par centaines, et, peu à peu, toutes leurs ferrures. Tant que l’influence mystérieuse n’est pas contrariée, tant qu’on lui obéit, on ne se doute pas de sa force, mais essayez de la résistance : vous vous sentirez mutilé.
Albert, — la bonté même, — contrarié dans sa volonté de sortir pour aller où l’appelait la magique attirance, attristé de s’apercevoir qu’il obéissait depuis quelque temps à une influence plus forte que sa volonté, fut irrité, comme par un reproche de sa conscience, de l’intervention de sa sœur. On l’humiliait, en lui montrant les sinuosités de la route qu’il suivait, en lui désignant la ligne inflexible du bonheur, — celle du devoir.
— Depuis quand, dit-il, les petites filles chargent-elles leurs petites amies de pareilles missions ? Et depuis quand les jeunes filles raisonnables les acceptent-elles ? Aussi bien, ma chère Pauline, je suis pressé. Nous causerons plus tard de tout cela.
— Je ne te reconnais plus, Albert… Comment peux-tu croire ?… C’est à moi seule, à moi seule, entends-tu ? qu’est venue cette idée, parce que j’ai vu dans le cœur de cette petite. Ce cœur est digne de toi.
Il la regarda, ne sut que répondre.
— Allons, nous reprendrons cette conversation, fit-il. Pour aujourd’hui, en voilà assez. Laisse-moi sortir. Ta petite amie est une colombe, mais c’est un oiseau. Voilà.
— Est-ce ainsi que tu parles de la sœur de ton ami, de notre ami à tous ?… Qu’y a-t-il donc de changé en toi ? et par quoi ? Albert ! Albert ! je t’en conjure ! surveille-toi ! prends garde !
Elle se trouvait par hasard près de la porte.
— Allons, dit-il, bonsoir.
Il avait pris son chapeau et voulut passer. Alors elle se plaça devant la porte en disant :
— Non, deux minutes, mon bon frère, deux minutes seulement. Je veux que tu te souviennes de mes paroles, — et je veux que tu ne puisses pas m’accuser un jour de ne pas t’avoir averti… Tu es distrait depuis quelque temps, distrait et toujours pressé. Crois-tu qu’on ne s’en aperçoive pas ?… Notre mère ne t’en dira rien, mais elle s’en attriste… Où tu vas, cela ne nous regarde point, Albert, mais veille bien sur ton cœur honnête, et prends garde qu’une illusion mauvaise ne te détourne du bonheur que je te montre…
Mécontent de lui, il se sentit colère lorsqu’elle toucha si juste. — Il ne voulait pas parler de cela, fût-ce avec lui-même. Il fronça le sourcil.
Et comme, vaillante à l’idée de combattre pour sa petite amie, elle ajoutait quelques paroles de sagesse :
— De quoi te mêles-tu !… gronda-t-il brutalement. Laisse-moi tranquille ! Tu es folle !
Et, lui meurtrissant le bras d’une étreinte brusque, il la repoussa, en sortant, — d’une façon si inattendue et si mal mesurée, qu’elle glissa et dut étendre les mains pour se retenir au chambranle de la porte.
Elle ne jeta pas un cri ; elle ne dit rien, mais il l’entendit qui éclatait en sanglots… et il ne se retourna même pas… La force par laquelle il était attiré rend aveugle et sourd, et ceux qui vont où elle veut, marchent inflexiblement, du pas mystérieux des somnambules visionnaires, dont la volonté est fatale et dont l’âme a été dérobée.
V
Il ne s’était pas retourné, mais le sanglot de sa chère sœur avait retenti dans son cœur. L’écho s’en prolongeait en lui, tandis qu’il courait au plaisir dangereux. Tout à coup, il s’arrêta. Le dernier écho de ce sanglot de douleur venait de lui révéler enfin sa passion telle qu’elle était, le vœu impérieux et secret de son être entier. Son amour pour Marie, dont il était jusque-là inconscient, il venait de le reconnaître tout à coup et de le mesurer, à la brutalité même qu’il avait montrée à sa sœur.
Il se dit : « Oui, j’aime la femme de Paul. J’avais renoncé à sa fiancée. Mais maintenant je lui prends sa femme. Maintenant, elle est à moi ! Je la lui prends tous les jours, je m’en empare. Je sais qu’elle n’est pas à lui, et sous prétexte de la consoler, de la lui garder, je la lui vole tous les jours un peu ! Ah ! malheureux !! malheureux que je suis ! Et pour aller à ce larcin d’amour, j’oublie ma mère adorée, ma mère infirme, — et quand ma sœur, la douce victime, veut m’avertir, tendrement, doucement, — je la repousse, avec des paroles rudes, telles qu’elle n’en a jamais entendu ! J’ai dit : « Deviens-tu folle ! » Je l’ai dit ! Et je l’ai vue chanceler, la pauvre chère enfant, sous ma poussée de goujat, et glisser, forcée de se retenir pour ne pas tomber. Peut-être s’est-elle blessée… J’ai entendu son sanglot ! Et je n’ai même pas tourné la tête !… »
Il eut envie de rebrousser chemin, de revenir d’un trait sur ses pas, de courir à sa sœur, de lui faire cette joie, de lui montrer son élan de repentir. Et il s’en retournait en effet, mais au bout de trois pas, il reprit sa direction première, celle de la pente irrésistible où roulait sa volonté, devenue inconsistante comme de l’eau ! Et, honteux de lui, il songeait : « Comment ai-je changé si vite !… Ah ! oui ! c’est que je l’aimais ardemment, depuis deux années. Je l’aimais, je l’appelais, là-bas, dans ma solitude, sur le pont de mon bateau ! Je la désirais ! Je songeais à elle sans cesse… Et alors, il m’a suffi de la revoir, d’apprendre qu’il la repousse… de la savoir malheureuse !… »
Ici, sa pensée se faisait bonne pour l’ami. En somme, il croyait Paul coupable d’exagération, de psychologie outrancière, et il se trouvait indulgent de le traiter, dans sa pensée, sur le ton de la gronderie bourrue, mais affectueuse :
« Ah ! le butor, songeait-il, le fou ! Avoir ce trésor à lui, et ne pas être heureux ! Chicaner sur des fautes d’enfant, sur du passé ! Couper des cheveux en quatre, en mille ! Se livrer au petit travail de tous ces analystes, de ces destructeurs d’âme qui désagrégeront le monde, à la fin ! »
Il marchait d’un pas précipité. « Où vais-je donc si vite ? » Il se répondit : « Je vais faire mon devoir. Je vais la sauver ! Je vais parler à Paul, — puisque justement il m’appelle, — je vais lui ouvrir les yeux, lui dire qu’il me doit d’être heureux, puisque j’ai perdu mon bonheur pour faire le sien ! Je vais lui avouer tout ce que j’éprouve aujourd’hui, ce que je sais d’elle, de sa pureté, de sa noblesse, de ses regrets… Je la sauverai… Ou bien… »
Sa pensée s’arrêta. Il s’arrêta lui-même comme si un trou s’ouvrait devant lui, infranchissable.
Après un temps où il ne vit plus rien en lui, sa pensée se remit en mouvement.
« Et pourquoi pas ?… De quel droit exigerait-il que deux êtres, — qui s’aiment parce qu’ils se comprennent, — se sacrifient à lui ? »
Et brutalement, il acheva : « S’il n’en veut plus, eh bien ! je la lui reprendrai ! » Ne la lui avait-il pas donnée en effet ? A cette heure, il n’en doutait plus !
Il s’arrêta encore de penser, puis s’avoua : « … car je l’aime ! je l’aime ! je l’aime !… »
A présent qu’il avait osé se le dire, il se le répétait follement, mille fois. Brusquement il se roulait dans la volupté de sa douleur, de son remords même ; il commençait à goûter les âpres joies diaboliques de l’égoïsme d’amour. Son sang criait vers elle. Le désir, ramassé tout au fond de son cœur, dans les ténèbres, tapi, noué, muet longtemps, se redressait, sifflant, la gueule ouverte, appelant la proie, et s’élançait.
VI
Albert arriva chez Paul :
— Tu as à me parler : moi aussi…
— Ah ! lui répondit Paul, te voilà bien pâle ? Qu’est-il arrivé ?
— Rien, tout. Voici, dit Albert très vite. Je ne suis pas, comme toi, un inquiet et un mystique. Nous pensons de même à peu près sur beaucoup de choses, mais nos pensées ont des allures différentes, des tempéraments presque opposés. Ce qui fait que ton jugement, sur tel cas particulier, peut différer absolument du mien… Mais avant tout nous sommes honnêtes, sincères, et nous nous aimons.
— Avant tout, nous nous aimons, souligna Paul, qui lui prit la main et la lui serra… Où diable veux-tu en venir ? Voilà un exorde bien solennel !
Paul retint un moment la main d’Albert. Il fut étonné de trouver cette main tremblante, et cependant presque inerte sous la pression de la sienne.
— Parle vite ! dit-il alors. Tu me fais peur.
— Paul, dit gravement Albert, tu ignores, et tu aurais dû ne jamais connaître, que mon amitié sûre, ferme, inébranlable, a fait un jour à la tienne le plus grand des sacrifices. Mais comme la pensée de ce sacrifice doit peser dans la balance, pour les décisions que tu as à prendre aujourd’hui, j’ai le devoir de te le dire.
Paul, les yeux fixes, écoutait ardemment.
Albert reprit :
— Quand tu m’as révélé ton amour pour Mademoiselle Déperrier…
Il s’arrêta. Il y eut une demi-seconde de silence pendant laquelle ils entendirent battre leurs cœurs…
Le marin acheva d’un seul coup :
— … je l’aimais !
— Albert ! cria Paul.
Et, frappé de douleur et d’effroi, comprenant, avec tout le passé, tout le présent, il chancela, cachant ses yeux avec ses mains, et tomba de tout son long sur un divan. Un sanglot lui gonfla la gorge et ne sortit pas.
Et se relevant aussitôt :
— Albert ! Albert ! mon ami, mon frère, mon ami d’enfance, Albert ! Albert !
Il ne pouvait dire autre chose : il semblait pleurer un mort !
Le marin, rendu pour l’instant presque insensible à l’amitié comme il l’était tout à l’heure à l’affection fraternelle, dit, presque durement :
— Eh bien, quoi ?
Le comte Paul fit un effort violent sur lui-même, s’assit, et il répliqua doucement :
— Viens près de moi. J’ai à te parler un peu de temps. Viens là… Écoute.
Albert s’assit, ayant dans toute son attitude virile, on ne sait quoi de la physionomie boudeuse des petits enfants qui ne veulent pas être consolés. Car c’était lui maintenant qui devait être consolé. Il le pensait ainsi. Et peut-être, avait-il raison, puisque son malheur, moins grand que celui de son ami, était plus présent à cette heure, plus nouveau pour lui. Et Paul, tendrement, pensa de même.
— Mon ami, mon frère, dit alors Paul, d’une voix caressante, écoute. Il y a trois ans, j’aimais d’une affection discrète, profonde, et qui s’ignorait elle-même, — ta sœur Pauline. La passion que m’inspira subitement Marie me fit oublier Pauline. Le bonheur était là, pourtant. Je l’ai laissé derrière moi. Voilà mon histoire… Elle va devenir la tienne…
Albert leva sur lui des yeux surpris, pleins de questions… et pleins de douleur.
Paul conclut d’une voix persuasive et nette à la fois :
— Épouse Annette.
Albert se leva, — et se rassit aussitôt d’un mouvement involontaire, car Paul, qui n’avait pas lâché sa main, le ramenait à lui.
— Tu aimes Annette de cette affection douce, calme, profonde, qui suffit… Qu’est-ce que je dis là ? C’est la meilleure, c’est la seule, c’est le sentiment sublime. Le reste, toute femme jeune et belle peut l’inspirer, fût-elle mauvaise… Les plus perfides même sont celles qui l’inspirent le mieux, le plus vite, et à un plus grand nombre d’hommes.
Il s’anima :
— Tu aimes Annette, sans y songer, d’un amour fait d’amitié, de respect, de tendresse, de tout ce qui est immortel comme l’âme, ou, si tu veux, plus durable au moins que la jeunesse et la beauté. Épouse Annette. Le bonheur est là.
Et comme, stupide, ne trouvant rien à répondre, Albert demeurait anéanti, osant à peine penser à ce qu’il était venu dire, — Paul se leva.
Il comprenait.
Puisque Albert aimait Marie depuis trois ans, — comme lui, — alors tout changeait. Ses assiduités révélaient une situation toute nouvelle. La coquette l’attirait, le séduisait…
Debout, Paul réfléchissait ; et le plan de la chasseresse de cœurs et de dots lui apparaissait, net, comme illuminé : « Elle veut me le prendre, se venger en m’arrachant cette amitié, en enlevant cet homme — parce qu’il est mon ami, et riche, — à sa mère, à sa sœur, à tous ces gens qu’elle hait puisqu’elle les envie… Oh ! mon pauvre Albert ! mon pauvre Albert ! »
Un grand flot de tendresse lui monta au cœur pour ce jeune homme au cœur pur, son meilleur ami, le frère de son choix, le petit camarade de ses jeux, le frère de la bonne Pauline, le bien-aimé de sa douce Annette.
— Ah ! répéta-t-il tout haut, mon pauvre Albert !
Pendant qu’il le plaignait avec sa tendresse d’enfance, l’autre, Albert, armé à ce moment contre l’obstacle, et se sentant un besoin de lutte immédiate, d’attaque et de défense, — fut presque blessé :
— Pourquoi me plains-tu ? demanda-t-il un peu fier.
— Pourquoi ? dit Paul. Et cette simple question fit éclater, dans sa mémoire, toutes les raisons à la fois qu’il avait de redouter, pour Albert, l’ambitieuse et perfide nature de sa femme.
— Pourquoi je te plains ? cria-t-il… Parce qu’il y a ici péril de mort pour ton cœur naïf et sincère. Pourquoi je te plains ?… Parce que cette femme t’abuse comme elle m’a abusé ! Elle t’aveugle. Elle te change en bête.
Il s’animait :
— Tu brûles de lui sacrifier Annette et ta sœur, et ta mère et la mienne, et moi ! notre vieille amitié de toujours ! Malheureux ! malheureux !… Pourquoi ? pourquoi je te plains ?… Parce que j’ai éprouvé ce que tu éprouves ! J’ai cru en elle comme tu y crois. Je l’ai aimée comme tu l’aimes. Ma mère a voulu me sauver en m’avertissant comme je t’avertis ! Et je ne l’ai pas écoutée, et tu ne m’écouteras pas !… Pourquoi je te plains ?
Il s’arrêta ; puis prononça avec douleur :
— Parce que tu me recommences !
Il vint s’asseoir près de son ami, en continuant, avec douceur :
— Oh ! je t’en supplie, je t’en supplie, Albert, — j’ai, moi, heureusement, pour te prévenir contre elle, des moyens que ma mère n’avait pas. Je puis t’affirmer, moi, en connaissance de cause, qu’elle est mauvaise, qu’elle est fausse, — et d’un seul mot, je te sauverai : Albert, mon ami, mon frère… ne va pas par là : j’en viens !
Albert l’écoutait, sombre, obstiné à son rêve, aveugle et sourd à tout le reste.
— Ah ! je t’attendais là ! cria-t-il enfin. L’histoire de la nuit de noces, n’est-ce pas ? Les lettres ? les fameuses lettres ? Un éclat de rire inopportun ?… Voilà bien des raisons suffisantes pour faire le malheur d’une femme ! Tu es un de ceux qui analysent, toi, un de ceux qui devinent, qui scrutent les consciences, qui pèsent les intentions ! Tu es celui qui sonde les reins, comme dit la Bible quand elle parle de Dieu ! Et alors, sur de pauvres indices, tu as tout pénétré, tout jugé, et tu as condamné une malheureuse femme. Tu la brutalises, à toute heure, en paroles. Tu l’insultes, tu l’écrases… Tu vois, je sais tout, elle m’a tout expliqué. Et je venais, moi, te dire : Frère, comme tu m’appelles, — je l’aimais. J’ai renoncé à mes espérances pour toi. Tu me dois compte de son bonheur… Parlons-en ; veux-tu ?
Paul ne releva pas l’ironie de ces reproches ; son esprit suivait le chemin par où Rita avait fait passer Albert pour le conduire là.
— Ainsi, répliqua-t-il froidement, elle t’a tout dit ? C’est fort, c’est même très fort. Et c’est très simple. J’aurais dû le prévoir, mais je ne suis qu’un enfant, auprès d’elle. Ah ! vraiment, la puissance des femmes est invincible ! Les choses qu’elles racontent prennent aux yeux d’un homme, la couleur qu’elles veulent !… Ainsi, elle t’a tout dit, tout ?
— Tout ! fit Albert.
— Tout, l’éclat de rire, les lettres, ce qu’elles disaient, son passé bohème, la ruse par laquelle elle a essayé de me les soustraire ?…
— Tout, oui tout, répéta Albert.
— Ah ! dit Paul le plus tranquillement du monde ; et il commença de se promener par la chambre, à son habitude…
A mesure qu’il comprenait mieux, il s’attristait davantage. Hélas ! il fallait renoncer, pour l’instant, à détromper sur elle son malheureux ami. Cette certitude le navra.
— Et, poursuivit-il, cette manœuvre de femme adultère, le soir même de ses noces, — cela est, à tes yeux, un pauvre indice ? cela ne révèle pas une perversité redoutable ?
— Ce n’est pas ce que tu dis, fit Albert prenant malgré lui le ton calme de Paul. Ce n’est pas un crime irréparable. Elle a eu peur, sottement, follement, — ce qui était bien naturel. Elle avait lu de méchants livres, soit ; elle a eu la pensée brusque, involontaire, de cet expédient romanesque… Elles font de ces choses-là à leurs maîtresses de pension, les petites filles. Elles ont tort, mais ça ne se punit pas avec le malheur de toute une vie !
Le comte Paul eut, de nouveau, un éclat :
— Je ne trouverai donc pas de paroles pour te convaincre ! pour te sauver d’elle, entends-tu ? — Car cela seul m’importe, te sauver d’elle !… Non ! et mon impuissance m’épouvante pour toi !… Elle a su me devancer, te raconter, la première, notre horrible nuit de noces… Mais l’attitude, le regard, la voix qu’elle avait, voilà ce qu’elle ne t’a pas raconté, ce qu’elle ne t’a pas révélé, ce que je ne peux pas te rendre, et ce sont mes preuves à moi !
— Des mots ! des mots, tout cela ! fit Albert tristement en secouant la tête…
Puis, avec une certaine violence :
— La réalité simple, les faits positifs, c’est que ta métaphysique la tue ! Elle gémit, elle se tord dans un enfer…
A mesure qu’il parlait d’elle, quelque chose en lui s’exaspérait, qui était son impuissant désir, tourné en rage…
— Tu perds cette âme, Paul, poursuivit-il, d’un ton où il entrait déjà de la menace : et il faut lui pardonner, comme je lui pardonne !… Ou si tu dois être son bourreau…
Le comte Paul leva la tête et regarda Albert fixement. Dans cette attitude de défi, l’exaltation d’Albert trouva l’excitation suprême…
— Si tu dois être son bourreau, entends-tu ! eh bien !…
Il lança l’irréparable menace :
— Je la reprendrai ! oui ! fût-ce en te l’arrachant !
Paul à son tour secoua tristement la tête…
— En attendant, dit-il d’un ton calme, il faudra cesser de nous voir. C’est tout indiqué. Ce n’est pas ma volonté, c’est la nécessité qui parle. Tu ne la verras plus. Il le faut… ou plutôt nous nous verrons seulement aux jours où nos familles se réunissent. Nous devons cacher cette horrible querelle à nos mères, à nos sœurs, aux chères femmes que nous aimons de la seule affection véritable. Il ne faut pas que deux familles d’honnêtes gens soient malheureuses — pour une (… il sourit)… pour si peu de chose, corrigea-t-il.
Heureusement Albert n’avait pas compris.
Paul saisit son chapeau.
— Sortons ensemble, allons, viens, dit-il. Le grand air est bon…
Et mettant son bras sous celui d’Albert, et le poussant tout doucement vers la porte, il lui parlait bas, disant :
— Tu comprends, une seule pensée me guide : il ne faut pas qu’elle vienne à bout de notre amitié. Et, tu vois, elle a déjà commencé à la détruire. C’est commencé. Nous nous sommes querellés… Allons, donne-moi ta main… Adieu… A bientôt, chez toi ; nous irons tous ; à bientôt…
Et, dans la rue, serrant la main d’Albert étonné, presque décontenancé, il lui dit d’un ton ferme, comme s’il lui faisait la plus heureuse et la plus sûre des promesses, ratifiée par cette poignée de main :
— Je te sauverai !
— Sauve-la, elle, de toi ! répliqua Albert sombre, devenu furieux.
Paul, qui avait fait un pas pour le quitter, revint sur lui :
— Quant à tes fonctions de sauveur de femme, dit-il durement, elles n’ont plus à s’exercer auprès de moi, — jamais, tu entends ? Je te défends, à l’avenir, de me parler d’elle. Garde ta douleur. J’ai assez de la mienne… Bonsoir !
Ils se quittèrent avec la tristesse, pleine de remords, de deux frères qui, tout en s’adorant, combattent dans des camps ennemis.
Paul avait une course à faire. Il la fit à pied, parce qu’il voulait réfléchir sagement, avant de parler à sa femme. Et comme il devait aller dîner en ville ce soir-là, avec elle, il rentra s’habiller, comptant bien avoir, avant le dîner même, une explication décisive au sujet d’Albert. Il songeait : « Où en sont-ils ? »
VII
De son côté, la mère de Paul avait résolu de venir causer à fond, avec son fils, de ses inquiétudes et des rêves d’Annette, dont Pauline avait cru devoir lui dire un mot.
La comtesse, ayant traversé le salon, trouva la porte du cabinet de son fils entr’ouverte. Elle frappa, n’entendit aucune réponse, souleva la portière, regarda, ne vit personne, entra.
Elle sonna.
— Monsieur est-il sorti ? demanda-t-elle au domestique qui accourut.
— Je n’ai pas vu sortir Monsieur. Il est certainement dans la maison.
Paul, n’ayant pas prévu sa sortie lorsqu’il avait reconduit Albert, n’avait averti personne.
— C’est bien.
La bonne dame prit un livre, s’installa dans une chaise longue, le dos au jour…, et s’endormit doucement, son livre ouvert sur ses genoux, et ses lunettes sur son livre.
Elle crut rêver de querelles, de disputes.
Ses sommeils n’étaient jamais bons. Son pauvre cœur souffrait. Les angoisses que donnent les maladies de cœur aggravaient ses soucis, les lui rendaient plus noirs, empiraient de visions morbides les tristes réalités.
Elle rêva que son fils et sa belle-fille se querellaient âprement. Ce n’est pas la première fois qu’elle avait ce cauchemar. Et ce qui l’effrayait le plus, c’était de voir le visage de Marie, en ces rêves, prendre une expression affreuse, que rien ne peut dire. Cette image ressemblait à la vraie figure de la jeune femme, — mais en mauvais. On eût dit le masque d’une puissance surnaturellement malfaisante… Sous cette apparence de visage humain, quelque chose de démoniaque s’agitait, voulait, flambait, visible surtout par les trous brillants et sombres des deux yeux.
Elle s’éveilla avec un cri étouffé… La nuit était donc venue ?… Elle se réveillait dans l’obscurité. Seulement, la draperie qui masquait l’ouverture de la porte était encadrée d’une ligne lumineuse…
Eh ! non, grand Dieu ! elle ne rêvait plus… C’est bien réellement qu’elle entendait deux voix en querelle, la chère voix de son fils, grave, haute et ferme, — la voix de la jeune femme, contenue, insinuante, souple, puis sèche et sifflante parfois… « Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! »
Elle voulut se lever. Elle ne put. Un engourdissement l’avait prise. Elle dormait et rêvait sans doute ? Elle entendait pourtant ! Elle ne parvenait pas à ouvrir les yeux… Rêvait-elle encore ? Oh ! non… Et pourquoi ne pas écouter ? Rêve ou réalité, si elle allait apprendre le secret du malheur pressenti, — si, avant de mourir, elle pouvait aider son fils, — au moins d’une parole, — et le sauver !
C’était bien un réel dialogue qu’elle entendait, là, derrière cette portière…
Paul disait :
— Je vous ai nommé l’autre jour, madame, l’ami dont l’affection m’est plus chère que tout, après l’amour de ma mère. Eh bien ! cet homme vous avait aimée avant même mon mariage ; il vous aime encore — et, vous le savez !… et, malgré mes ordres, — vous l’encouragez !
— Vous m’insultez tous les jours, répondait plaintivement la jeune comtesse… A qui ferons-nous croire, comme vous le voulez, que nous sommes heureux ? Comment voulez-vous que je soutienne cette comédie, si le souvenir de vos duretés quotidiennes me met même hors d’état de la jouer, cette comédie du bonheur… Votre mère, Paul, devinera tout, à la fin !… A quoi bon, alors, ce supplice de tous les jours ?
La pauvre mère avait enfin ouvert tout grands ses yeux. Non, non ! elle ne rêvait pas ! Soulevée sur sa chaise longue, appuyée sur un coude, la tête inclinée, elle buvait avidement les paroles fatales…
La voix de Marie poursuivait :
— Vous accusez toujours des intentions, ce qu’il y a de plus insaisissable… Mais vous ne m’écoutez, vous ne m’interrogez jamais…
Il y eut un silence. La voix de Paul ne répondait pas…
Il réfléchissait, il voulait entendre, il voulait juger définitivement, apprendre à fond les projets de cette âme de ruse, pour les déjouer… Il se rassemblait.
La pauvre mère écoutait, haletante. Son cœur battait à rompre. Les silences lui étaient plus pénibles que les plus affreuses paroles, parce qu’elle les interprétait. Elle croyait voir les visages des deux malheureux. Et elle donnait à Rita la figure qu’elle lui voyait en songe, — sa vraie figure peut-être !
La voix de Marie reprit :
— Même si je suis coupable, ma faute n’est pas telle que vous ne puissiez, que vous ne deviez la pardonner, l’oublier, me rendre à moi-même, me sauver enfin !… Pourquoi me fermer la voie du rachat ? Dieu lui-même est plus indulgent… Oh ! si votre mère savait tout !…
La vieille comtesse, à ce mot, sentit redoubler les battements de son cœur.
— Croyez-vous, poursuivait Marie, que sa grande et belle âme vous conseillerait la vengeance ? Car c’est de la vengeance, ne le savez-vous pas ?
A ce moment, un valet entrait au salon. La mère de Paul entendit un bruit de porte… puis, après un mot du valet, la voix de Paul :
— Nous dînerons ici, entendez-vous. Envoyez Baptiste porter cette lettre à l’instant… Et fermez bien la porte en sortant… Qu’on nous laisse. Ne revenez sous aucun prétexte.
Un long silence se fit. La comtesse d’Aiguebelle, anéantie, pleine d’angoisses, attendait. Elle eut envie de profiter de ce moment pour appeler, pour crier : « Assez ! Je suis là, et, quoi qu’il y ait, réconciliez-vous, pardonnez-vous, par pitié pour ma vieillesse !… » Mais à quoi bon ? Et puis, comme si elle eût continué à rêver, elle se sentait impuissante et comme toute enveloppée d’entraves. D’ailleurs, son bon fils avait pensé à elle. Elle était sûre de lui, il ferait tout le possible, pour le mieux… Elle laissa retomber sa tête sur le dossier de sa chaise longue.
Les deux interlocuteurs se taisaient toujours. Paul attendait. Il espérait, en attendant ainsi, après avoir posé son terrible reproche, qu’elle se découvrirait dans sa défense.
Il croyait la gêner plus par le silence qu’en lui fournissant l’occasion de rebondir sur des répliques, qu’en lui présentant des idées nouvelles où elle pourrait se rattraper. Maître de lui, ayant fait son plan d’attaque et de bataille, il attendait donc.
On ne parlait plus. Pour la comtesse d’Aiguebelle, ce silence devint effrayant. Dans un délire, elle crut être devenue sourde tout à coup… Elle remua sa main sur l’appui de sa chaise longue et fut contente d’avoir perçu le léger crissement de la soie. Mais alors, sûre d’entendre, elle s’imagina être morte ! Et, de nouveau, péniblement, se souleva un peu. Elle vivait… elle vivait affreusement, pour entendre le malheur de ses enfants !
Si elle avait pu voir ce qui se passait dans le salon, oh ! si elle avait pu voir, puisqu’ils ne parlaient plus !… Ce qu’elle aurait vu, — c’était la jeune femme à genoux, devant Paul assis immobile… Elle était venue en silence, bien doucement, s’agenouiller devant lui, pour une suprême tentative de séduction… et, les mains jointes, assise sur ses talons, dans les flots tournoyants de sa robe souple, belle comme une sainte, — elle parlait bas…
Prête pour la soirée, la jeune comtesse était admirable dans sa robe unie, qui flottait taillée tout d’une pièce comme une tunique, à peine resserrée sur les hanches par la pression d’une large et lourde ceinture d’argent. La souple soie de cette robe et les bouquets de chrysanthèmes dont elle était brodée, étaient couleur améthyste. Les bras étaient perdus dans le flot des manches bouffantes, en velours de même nuance ; les hauts poignets de brocart retombaient en pointe jusque sur ses doigts. Au bas de sa jupe courait une mince bande de fourrure sombre, et, en haut, le décolletage carré encadrait sa chair éclatante, d’une bordure d’améthystes pâles, incrustées… Sur ses bandeaux qui voilaient ses joues, une chaînette d’argent formant couronne suspendait, au milieu du front, un large fermoir d’améthystes…
Et lui, pâle dans l’habit noir, en regardant cette femme inutilement jeune et belle, il songeait confusément qu’elle était vêtue comme une reine triste… Et il continuait à la regarder en silence, d’un œil profond où il y avait la mort de tous les bonheurs.
La jeune femme parla longtemps à voix basse.
Que murmurait-elle ainsi ? La comtesse prêta l’oreille… La voix, insensiblement, s’élevait :
— … Il faut me pardonner, Paul. Je ne suis pas encore une femme, malgré mon âge. Je suis encore une enfant. Il faut me prendre par la main, me conseiller, me montrer les beaux et droits chemins, puisque vous croyez que je les ignore ; me rendre à la vérité, si vous croyez que je l’ai perdue…
Et lui, en ce moment, pensait : « Elle ne répond pas à mon accusation au sujet d’Albert… Elle ruse, — comme toujours, — mais je la guette, et j’attends… »
Il n’attendit plus longtemps. Serrée contre ses genoux, se relevant vers lui d’un mouvement serpentin, enlaçant, elle lui souriait de tout son visage, de toute sa beauté désirable ; et elle trouva, pour le tenter, ces paroles-ci :
— Sois mon confesseur… et sois mon amant !
Il se releva, en la poussant d’un mouvement si brusque qu’elle faillit tomber à la renverse ; et tandis qu’elle restait à genoux devant le fauteuil vide que venait de quitter Paul, lui, derrière elle, lui parlait :
— Ah ! grondait-il, je savais bien ! Il y a toujours en elle, toujours, dans toutes ses paroles comme dans son rire, quelque chose qui sonne faux. — et qui me rappelle à moi-même… Il n’y a jamais qu’à attendre… Mais je suis sur mes gardes et je vous reconnais toujours à temps. Je revois toujours votre vrai visage !
Dans l’ombre où elle souffrait, allongée comme une morte, la pauvre mère revit, grimaçante, entourée d’une lueur pâle, dans la nuit, la tête de Marie, telle qu’elle la voyait si souvent en songe !
— Qu’ai-je dit ? répliqua la jeune femme, qu’ai-je fait, qui mérite cela ?
— Rien, en vérité ! répondit Paul d’une voix ironique. Et voilà le plus terrible ! C’est que vous ne démêlez pas ce qui est pervers en vous. Pourtant vos réelles émotions vous servent elles-mêmes dans votre œuvre de perfidie… Ne cherchez pas davantage à éviter ma question. C’est inutile avec moi, ces fuites-là, vous le savez… Revenons à notre sujet. Pourquoi avez-vous dit à Albert le secret de notre mariage ?
Marie Déperrier se releva :
— Pour qu’il me pardonne, et, m’ayant pardonnée, pour qu’il vous éclaire et qu’il me rende votre cœur. Et il s’y est employé en broyant le sien !… O Paul, Paul, faites comme lui ! et surtout ne m’accusez pas de l’avoir encouragé ! Il m’a aimée avant vous, je le sais, je l’ai deviné ; il ne me l’aurait jamais dit ; mais vous savez, vous, qu’il est incapable de vous trahir… et moi, moi, je ne l’ai jamais encouragé.
— C’est l’encourager, dit Paul sèchement, que de vous montrer à lui tout autre que vous n’êtes. C’est l’encourager que d’imiter devant lui la résignation des victimes innocentes et même sublimes !
Elle fit dévier le coup :
— N’ai-je pas le droit d’avoir un ami ?
— Non, — si cet ami est le mien !
Elle affirma énergiquement :
— Paul ! vous me demandez l’impossible ! l’impossible, entendez-vous ! Vous me voulez honnête, droite et pure ! et sans secours, sans appui ! C’est impossible !
Alors, il s’oublia :
— L’homme qui vous appelle Rita, dans ses lettres, où est-il ? Ne vous écrit-il plus ?… Pourquoi pas celui-là ? Ah ! c’est juste, je me souviens, il se plaignait de sa pauvreté. Mais un amant, ça n’a pas besoin d’être riche ! Le mari est là !
Dans sa chaise longue, la comtesse d’Aiguebelle, immobile, glacée, — cessa d’entendre parce qu’elle s’évanouit.
— Non, je n’ai pas d’amant ! répliquait Marie, — et c’est ce qui rend criminelle votre conduite envers moi. Car, enfin, peut-on me dire où est ma faute ?
Sans répondre, à cette question, il scanda :
— Vous n’avez pas d’amant, soit, mais il vous en faut un ! Votre choix s’est fixé, et vous avez choisi justement celui que je ne veux pas vous laisser prendre !… Que les autres se défendent !
Marie eut une finale révolte de tout son orgueil. Ses efforts de soumission inutile l’avaient courbée jusqu’à terre. Comme une flexible tige un instant ramenée au sol, elle se redressa moralement, toute droite, à peine lâchée, dans la vérité de sa nature :
— Ah ! non, vous savez ! J’en ai assez, à la fin ! Votre pardon viendrait, maintenant, que je n’en voudrais plus… Mais si je n’ai pas de mari, alors, qui êtes-vous, — vous ? De quel droit me parlez-vous de ce ton ?… Je ne vous connais pas…
Elle faillit dire : « mon bonhomme ! » mais ravala le mot.
— Ah ! j’ai un amant, dites-vous, ou je vais en avoir un ? Ce n’est pas vrai, là ! Mais, comme je suis fille et libre, il serait, ma foi, temps d’y penser… Ce qu’on s’embête dans cette maison, non, c’est à mourir !… Ah ! j’ai un amant ?… Ne serait-ce pas vous plutôt qui avez ou qui allez avoir une maîtresse…
Elle accentua d’un ton veule :
— La sœur de l’ami… votre Pauline !
D’une voix sourde, Paul, indigné, comme au soir de son mariage, et tout pâle, gronda :
— Enfin ! elle se montre ! La voilà, la vraie !… Fille ! Ah ! oui, fille ! Tu t’es nommée toi-même ! Tu te crois peut-être sincère. Mais qu’en sais-je ? Et que sais-tu de toi-même ? Sais-tu où prendre ton vrai désir dans le chaos de tes visions désordonnées ? Ce que tu veux certainement, c’est la fortune, le moyen de tous les plaisirs… Quant aux amants, — si tu n’avances pas, c’est que je te tiens enfermée dans ma volonté. J’ai cloué toutes les portes. Tu ne m’échapperas pas !
Il se rapprocha d’elle, les yeux ardents. Elle eut un peu peur. Un délicieux frisson la secoua. Elle songeait machinalement : « Va donc ! »
Et il allait :
— … Mais tu n’es pas coupable ! Tu m’as trompé sur ta personne morale, sur la qualité de ton cœur… une marchandise ! Mais les faits seuls, les preuves seules, rendent coupable. Et il n’y en a pas ! Aux yeux des hommes, je serais désarmé. Mais le fond de toi-même, tu sais si je le connais bien ! Tous les mauvais désirs s’y livrent bataille, et c’est à qui sortira le premier. — Mais je suis là, je te dis ! On ne passe pas !… Va, je te connais mieux que tu ne te connaîtras jamais toi-même !
Froide, hautaine, elle répliqua :
— Avez-vous tout dit, à la fin ?
Mais il ne la lâchait que pour la reprendre avec une joie de fauve qui a goûté le sang et qui s’en veut gorger… Hélas ! n’était-ce pas encore, à son insu, une façon de la posséder, que de la tenir ainsi, frémissante, dévoilée, et toute enveloppée de sa colère ? Il y éprouvait une affreuse volupté. Il s’arrêta devant elle :
— Si j’avais pardonné, dans cette horrible nuit où ton mauvais rire m’a révélé ta perversité, ah ! parlons-en ! je n’aurais été bientôt qu’un mari comme tant d’autres, et plus tard… oh ! oh ! plus tard, j’aurais cherché tous les matins, avec épouvante, si ma ressemblance ne s’effaçait pas sur le visage de mes enfants !
Elle grinça :
— Je vous dis que j’en ai assez… Pardonnez-moi… ou chassez-moi !
Alors, il se mit à rire d’un rire effrayant, d’ironie implacable, — et, dans la chambre voisine, la vieille mère qu’ils frappaient, sans le savoir, de coups multipliés, s’éveilla, couverte d’une sueur froide…
Elle entendait ce rire, et suait une agonie.
Son fils criait :
— Te chasser ! C’est là ton triomphe ! Tu le sais bien, que je ne peux pas te chasser, parce que ma mère — une sainte — doit ignorer à jamais quel monstre est dans ma vie et la ronge !
La comtesse, dans l’ombre, s’était levée. Appuyée d’une main au dossier de sa chaise, cherchant de l’autre un appui qu’elle ne trouvait pas, elle voulait marcher, aller vers eux, se jeter entre eux, faire cesser cette horrible lutte d’infâmes paroles sacrilèges. Ses jambes défaillaient. Elle s’arrêta, frissonnante, avec des battements terribles dans son cœur malade ; et, agonisante debout, elle fut forcée d’écouter, et, malgré elle attentive, elle buvait sa mort.
— Sans elle, sans ma mère, entends-tu bien, disait Paul, sans ma terreur de lui tout apprendre et d’ébranler sa vie, ah ! depuis longtemps, de ces mains que voilà, je t’aurais étranglée, tuée ! Car je te connais trop ! Tu es le serpent, la séduction perfide et sûre d’elle-même… et désirée malgré tout !… Du sexe ? A peine ! ce qui te rend facile tous les calculs avec ceux que tu troubles, dans l’instant même où ils sont troublés. De cœur ? point. Douleur ou plaisir des autres, c’est tout un pour toi ! Tu es de celles qui se complaisent au désespoir et à la mort aussi bien qu’à la joie ou à la vie ! Que leur importe ce qu’elles sentent ? Elles ne cherchent qu’à sentir… Tu es la femme horrible, celle qui poursuit les triomphes de sa beauté et de son orgueil, au mépris de l’honneur, de la famille et de l’amour, et dont l’homme fort se détourne, — ou qu’il écrase !