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Fleur d'Abîme

DEUXIÈME PARTIE

Reading edition

I

En un seul jour, Mademoiselle Déperrier eut deux grandes émotions. D’abord, le comte Paul fut entraîné à un aveu. Ensuite, il faillit saisir un des fils qui eussent pu le conduire à la découverte de tout ce qu’elle lui cachait sur elle-même.

Ce fut le jour des funérailles de Victor Hugo.

Mademoiselle Déperrier avait, à un point singulier, cette faculté d’assimilation qui est le génie propre et négatif des femmes en général : elle reflétait tout de suite toutes les pensées qui passaient devant elle et, quand il lui plaisait, les renvoyait toutes, dans un mot, dans un éclair. Elle n’en retenait rien d’ailleurs, pas plus qu’un miroir.

Au bout de dix minutes de conversation avec un général, elle paraissait une Jeanne d’Arc — avec un poète, une Sapho, — avec un ministre, — une Catherine.

Elle se plaisait d’ailleurs à citer la grande Catherine, comme beaucoup d’hommes médiocres citent aujourd’hui Napoléon, — en se comparant à lui, pour excuser leurs caprices ou leurs fautes.

Elle avait une préférence pour Catherine Ire, maîtresse, puis femme de Pierre le Grand, parce que cette Catherine-là qui fut, après la mort du Tsar, déclarée souveraine de toutes les Russies, — était née dans la pauvreté.

Elle n’aimait d’ailleurs ni la patrie, ni la poésie, ni la politique, ni l’histoire, ayant assez à faire de s’aimer elle-même.

Elle n’avait pas tardé à prendre, en apparence, la tournure d’esprit du comte Paul. Elle lui présentait ses propres pensées, dans les termes mêmes où il les avait exprimées la veille, sans qu’il s’aperçût qu’elle le répétait. Elle n’avait pour cela aucun effort à faire. C’était sa manière à elle, une action involontaire, qui avait son mobile dans la mystérieuse nécessité où est la Femme de séduire.

Se retrouver dans une si jolie créature, retrouver son âme, quelle séduction en effet !… Voici donc celle qui m’est semblable, l’autre moi-même !… Et quand on s’aperçoit que toutes ces idées de femme ne sont que reflet, on se félicite encore ; on ne songe pas que le miroir, vite infidèle à l’image, accepte tour à tour les différentes figures qui passent, toutes également vite oubliées.

Elle l’avait entendu exprimer l’admiration la plus passionnée et la plus raisonnée pour Tolstoï, le grand Russe. Elle s’était hâtée de lire Tolstoï, et, aidée par la critique du comte Paul, de le comprendre, — mon Dieu, oui ! — et même d’en retenir la philosophie générale.

… « La pensée est un artisan d’erreurs… Les grandes fortunes détournent de la vraie vie… Le travail manuel est une loi mystérieuse et une obligation sociale : on ne s’y dérobe pas impunément… Le misérable a besoin d’autre chose que de pain… L’amour, même dans le mariage, est une infamie, si les âmes ne s’entendent pas en vue de l’amour des hommes… Les simples ont la vérité sans la chercher… Le moujik qui soutient les jambes d’Ivan le malade, avec patience et pitié, fait plus, pour la vérité, que tous les livres et tous les savants du monde… »

Avec ce bagage de phrases, citées à propos, elle faisait la conquête morale de celui qu’elle avait captivé du premier coup par sa beauté.

Or, lorsqu’en juin 1885, les obsèques nationales de Victor Hugo furent décrétées, un ami de Madame de Barjols, le contre-amiral Drevet, invita la comtesse et ses enfants à venir voir le cortège, des fenêtres du ministère qui donnent sur la place de la Concorde. Mademoiselle de Barjols avait refusé, prétextant la santé de sa mère.

Madame d’Aiguebelle, à la demande de Paul, avait invité Marie à les accompagner. Elle s’était excusée vis à vis de Madame Déperrier, sur ce qu’ils ne pouvaient disposer que d’une place.

Tout en grinchant, Madame Déperrier s’habituait à suivre moins souvent sa fille ; elle se proposait de s’imposer plus tard.

Pour cette fois, d’ailleurs, le renoncement lui fut facile. Elle était souffrante.

… La rue Royale, les Champs-Elysées, les Tuileries, la place de la Concorde, cet immense carrefour qu’on admire comme un des plus beaux endroits du monde, n’étaient qu’un fourmillement de têtes.

Deux millions d’hommes debout dans les rues, dans les places, dans les promenades de la cité immense, n’eurent, ce jour-là, d’autre affaire que de prononcer le nom d’un poète ! Paris entier vivait d’une vie spéciale, parce qu’un homme, vieux, très vieux, un rêveur qui avait chanté les petits enfants et les misérables, — était tombé à son heure, parce qu’il était couché pour toujours dans une double boîte de chêne et de plomb, — parce qu’il était mort.

Paul, qui savait admirer avec indépendance toutes les belles choses, s’extasiait devant ce spectacle. Il proposa à sa mère de faire remonter le landau jusqu’à l’Arc de l’Étoile.

— Oh ! oui ! oh ! volontiers ! soupira Mademoiselle Déperrier.

Madame d’Aiguebelle voulut bien. Annette ne demandait pas mieux.

— Regardez, disait Paul, c’est magnifique, vraiment ! Il est visible qu’aujourd’hui ce Paris, qui ne croit plus à rien, veut se donner l’illusion, même éphémère, de croire à quelque chose ! Il s’efforce à l’enthousiasme ; il pousse un grand soupir vers un idéal… Ne trouvez-vous pas cela touchant ? malheureusement l’unité de conscience manque à cette foule !… et j’ai peur que demain tout ce peuple, au réveil, ne soit pris d’une ironie plus désespérée au souvenir de l’effort vain qu’il fait aujourd’hui pour fondre ses millions d’âmes dans la gloire et l’amour d’un seul homme… Tout ce peuple s’est dérangé dans l’espoir de rencontrer, au bout de sa course, au bord d’une tombe, la patrie et l’humanité… J’ai peur qu’il n’y trouve que la sensation de sa lassitude, un désenchantement subit… Il se raillera dès demain de s’être tant agité autour d’un cercueil…

Mademoiselle Déperrier, tandis que parlait le comte Paul, ne manquait pas de pousser, par instants, de petits soupirs, pour exprimer à quel point toutes ces graves et tristes pensées étaient les siennes. Paul ayant un coupe-file, ils purent approcher l’Arc de l’Étoile un instant.

L’Arc de triomphe, que le poète avait chanté, portait son deuil : un crêpe immense le voilait à demi et, palpitant au moindre souffle, faisait vivre, en l’honneur du mort, les pierres où sont inscrites les grandes victoires françaises.

Sur le côté gauche du monument, au-dessous du crêpe flottant, la Marseillaise de Rude semblait la vocératrice qui hurlait le regret d’un peuple et la gloire du mort.

Entre les pieds de l’« arche démesurée », un haut catafalque improvisé dressait ses étages noirs, lamés d’argent et d’or, — et le mort était au bas, dans le cercueil étoilé, tout petit, sous des monceaux de couronnes, hommages des deux mondes.

Le char funéraire s’avança, nu, sans ornements, surmonté de sa toiture noire que supportaient quatre minces colonnettes. On y déposa le cercueil, et, très lentement, le cortège inépuisable commença de se mouvoir, à la suite du « corbillard des pauvres » ; et ce fleuve, dont chaque flot était une tête, se mit à couler, de l’arc de triomphe vers les Tuileries, entre deux digues de têtes immobiles.

Le landau du comte Paul fut forcé de gagner la rue Royale par le chemin le plus long.

Maintenant, aux fenêtres du ministère, Paul, près de Marie, se tenait debout, absorbé par le spectacle inouï.

Annette se pressait contre sa mère, qui s’était assise un peu en arrière, et qui de temps en temps, se levait pour voir…

Tout à coup le petit corbillard, grêle, déboucha entre les chevaux de Marly, et, tout de suite, tourna vers le pont. Il s’avançait dans la voie largement vide devant lui, entre les deux murailles vivantes qui s’étaient dressées, immobiles, de l’Étoile au Panthéon.

Et, à la suite du petit corbillard, le fleuve humain suivait, pressé, innombrable, sans fin, toujours. Tous les dignitaires de la nation, les Chambres, les Académies, les administrations, des centaines et des centaines de corporations, venaient à la suite les unes des autres, portant leurs bannières, leurs inscriptions, traînant des bouquets, des couronnes gigantesques, sur des chariots. Et cela passait, passait, inépuisablement, tout à fait comme l’eau des fleuves.

Deux lignes de soldats contenaient le cortège, égayant la marche funèbre et triomphale — d’une note rouge… Un peuple passait devant lui-même, comme le Maëlstrom, qui, formé dans l’océan par l’océan, coule et roule en plein océan. Puis vint l’armée. Les caissons sautaient avec des bruits de tremblements de terre. Les cavaliers bondissaient, comme des vagues déferlées par-dessus les vagues. Les drapeaux militaires suivaient, en frissonnant, la dépouille d’un chanteur de la paix…

Rien n’est favorable à l’amour comme l’excitation des grands spectacles. Les trois femmes étaient diversement émues. Marie elle-même fut, un instant, dominée, et s’oubliant, prit part à l’émotion de tous. Paul l’ayant regardée dans ce moment même, fut heureux ; il lui sourit…

De si loin, il n’avait pas vu certaines bannières qui étalaient, en plein cortège funéraire, l’insolente bravoure de la Réclame moderne… Paul n’eut pas besoin de les voir pour sentir, vers la fin de la journée, que toutes les unités qui composaient ce peuple allaient bien vite retomber chacune sur elle-même, chacune ramassée dans son égoïsme…

A six heures du soir, ce cortège prodigieux défilait encore. Et comme la marée humaine qui battait les maisons de la place de la Concorde commençait à se retirer, Paul proposa d’aller voir de plus près que tout à l’heure le catafalque de l’arc de l’Étoile.

Arrivé là, il quitta sa voiture pendant quelques minutes, et tout à coup, dans la lassitude écrasante de cette fin de jour, après tant d’émotions vives et une attention soutenue durant plus de sept heures, — il éprouva un effroyable vertige de néant.

Cette sensation bizarre et douloureuse, il tenta de l’expliquer pendant que le landau les ramenait tous rue Saint-Dominique, où la comtesse d’Aiguebelle, bien lasse, s’excusait de vouloir rentrer tout de suite.

— C’est étrange, disait-il… il y a quelques heures, j’ai vu, sous cet arc de triomphe, un catafalque glorieux, tout éclatant d’argent et d’or. Et maintenant, — je sens que les mots ne rendent pas l’impression — je viens de voir, non pas avec mes yeux, mais avec mon esprit, du papier doré, argenté, et décollé, une friperie ! La réalité de la vie m’est apparue, avec le sens en moins. Le symbole, lui, avait disparu… La lassitude physique n’a plus permis à l’idée de se produire en moi sous l’action de la couleur et de la forme objectives…

— Mais, mon fils, murmurait en souriant la comtesse, vous n’allez pas vous convertir, je pense, au matérialisme, devant le cercueil d’un homme qui, au bout du compte, croyait en Dieu !

— Je conclus simplement en idéaliste, répondit Paul avec vivacité. Je viens de concevoir tout à coup, à la suite d’une impression dont je ne puis rendre l’étrangeté, que les races qui abandonnent l’idéal sont des races déséquilibrées, diminuées… La foi est une énergie ; il faut être bien portant pour en produire.

— A la bonne heure, fit la comtesse ! Autrement dit, si tu n’avais pas déjeuné deux heures trop tôt ce matin, tu serais un homme plein d’enthousiasme ?

Il se mit à rire et il en convint.

— C’est bien ma théorie, sous une autre forme !

— Vous êtes éloquent ! monsieur d’Aiguebelle, dit Marie à tout hasard.

— Ce que je comprends le plus clairement en tout ceci, mon Paul, reprit la comtesse, c’est que tu sens de la fatigue et que tu t’épuises à parler… Qu’est-ce que toutes ces belles théories, dis-moi, peuvent bien faire au bon Dieu ?

Paul se tut, respectueux de toutes les grâces de cœur de la chère maman, — mais, un moment après, l’enragé raisonneur murmurait entre ses dents :

— Dieu tenait une grande place. Dieu supprimé, il s’est fait un grand vide. Quand ce vide n’est pas masqué par un idéal, — c’est l’abîme !

Mais la comtesse n’écoutait plus. Même, elle avait fermé les yeux.

Quant à Mademoiselle Déperrier, elle entendait toujours tout.

— Et qu’est-ce, pour vous, que l’idéal ?

Il aimait si noblement, qu’il ne craignait pas de laisser paraître son amour en présence de sa sœur Annette. Et regardant Marie :

— L’idéal tient dans un mot, dit-il.

Il s’arrêta, puis il prononça avec douceur :

— Tendresse.

Elle eut un involontaire petit sursaut de joie triomphante. Il la crut émue.

— Ce mot est une lumière, dit-il. Qui aime comprend. Tout comprendre. Souffrir avec tous. Soulager des douleurs. Y être aidé par un autre soi-même. N’être pas seul, jamais. Sentir, dans l’amour individuel, — la loi même de la solidarité universelle.

— C’est beau ! dit-elle, d’un ton pénétré.

« Au fond, pensait-elle, c’est un pasteur protestant, cet homme ! »

On arrivait. Comme Paul donnait la main à sa mère pour l’aider à descendre de voiture, il dit :

— Mademoiselle Déperrier ne va pas rentrer seule dans cette voiture, à travers cette foule d’aujourd’hui, n’est-ce pas, ma mère ? Ne pourrions-nous pas l’accompagner, Annette et moi ?

La comtesse eut un ineffable sourire. Depuis quelque temps, elle se trouvait bien égoïste de résister au vœu de son fils. L’abbé lui avait dit : « Prenez garde. Examinez bien si votre jugement téméraire contre cette jeune fille ne sert pas un peu votre jalousie maternelle ! » Cette idée lui faisait horreur. Elle voulut couper court d’une manière formelle à ses hésitations ; et, avec ce sourire où se lisaient la joie de l’effort pour le sacrifice, en même temps que la divine confiance :

— Certes, mon cher enfant, il faut l’accompagner, la ramener à sa mère… Et elle ajouta, toujours souriante :

— Mais moi, j’ai besoin d’Annette !

… En permettant cette chose inusitée, elle consacrait tacitement leur amour.

Elle les fiançait.

II

Dans la voiture, ils se taisaient.

Tout à coup, elle lui dit :

— J’ai toujours pensé que l’amour qui lie deux êtres n’est si admirable que parce qu’il les rattache à la loi commune, à la loi de Dieu !

Elle n’était pas bien sûre que ce fût là une pensée. Mais ça pouvait passer pour en être une.

Il avait perdu tout sens critique… Il lui prit la main vivement :

— Je vous adore ! murmura-t-il.

Elle se tut longtemps.

— A quoi pensez-vous ? dit-il.

— Je regarde en moi attentivement.

— Et qu’y voyez-vous ?

Elle leva vers lui le bleu limpide de son regard d’enfant. Une humidité de larme y brillait…

— Oh !… oh !… fit-elle… Oh ! mon Dieu !

Du reste, elle était troublée. Elle ne le trompait pas en lui montrant ce trouble, mais, comme toujours, en laissant imputer son émotion à une cause tout autre que la vraie. Elle était émue réellement, de se voir tout à coup, par la volonté de cette mère dévouée à son fils, en face d’une destinée nouvelle ; de sentir que cette seconde décidait d’une longue suite de choses graves, inconnues.

Si ce mariage ne lui apportait pas l’amour, du moins il lui apportait la fortune, et peut-être la liberté !

Allait-elle connaître enfin la passion et la vie ?…

… Une rapide vision lui montra la figure de Léon Terral.

Elle répéta alors : « Oh ! mon Dieu ! »

Cette larme, ces soupirs hésitants, ces mots sanglotés, tout cela parut à Paul autant de preuves d’un amour qui se trahit, qui parlera délicieusement si l’amour l’encourage… Il attira vers lui la tête de la jeune fille et, doucement, lentement, l’appuya sur son épaule. Il pensa qu’elle parlerait mieux si elle ne se sentait plus sous son regard… Et il souffla près de son oreille :

— M’aimez-vous ?

Elle ne répondit pas, et fit le mouvement de cacher mieux son visage tout contre lui.

… Brusquement, il la pressa sur son cœur et la baisa au front, près des cheveux… Elle avait dit, d’une voix à peine expirée : « Oui, je vous aime », si bas, si bas, qu’il avait à peine entendu, — mais comme il lui avait su gré de cette suave réserve !

III

Il lui demanda la permission de l’accompagner jusque dans son appartement, pour avoir des nouvelles de sa mère. Elle fut un peu ennuyée de cette visite inattendue. Dans quel état serait le petit salon ? Mais comment refuser à son insistance, après ce grand événement, après l’aveu d’amour ?

— « Enfin, songeait-elle, en montant devant lui l’escalier sans tapis, — enfin, le grand pas est fait… Les hommes d’honneur, ça les engage, d’avoir dit : « Je vous aime ! »

Arrivé sur le palier, elle trembla :… on entendait à l’intérieur un bruit de frottement lourd et cadencé ! C’était le père Théramène, en fonctions. Il cirait le parquet ! A six heures et demie du soir !

Madame Déperrier l’avait envoyé chercher par sa concierge. Elle pouvait avoir besoin de lui, pour quelque commission :… il irait chercher le dîner ce soir : quinze sous de jambon chez le charcutier, puisqu’elle était malade !

Elle était encore sans bonne, en ce moment… On ne trouve plus de domestiques aujourd’hui… Il faut les renvoyer tous les huit jours !… Elle aurait pu se lever, mais le dépit de n’avoir pas été invitée, la tenait au lit. Ne rien préparer pour sa fille, c’était une espèce de vengeance féroce, un moyen de lui faire comprendre combien elle était utile… « Je veux, lui disait-elle en pareil cas, que tu sentes combien je te manquerais, si je venais à mourir ! » Et elle restait couchée, rageusement, quelquefois plus de deux jours ! Pendant cette mort simulée, Mlle Marie, enchantée, respirait un peu…

Il n’y avait pas à en douter, Pinchard était en train de jouer les frotteurs.

Très inquiète, Mademoiselle Déperrier glissa la clef dans la serrure. Mais le vieux avait installé la chaîne de sûreté. La porte ne put que s’entre-bâiller. Il fallut sonner, Pinchard accourut, regarda, et ne vit qu’elle :

— Ah ! c’est toi ! fit-il.

Elle suffoquait, mais n’en laissa rien voir ; et pour que le comte Paul ne pût imaginer, ni maintenant ni plus tard, qu’elle avait été ennuyée de cette familiarité trahie en sa présence, elle tourna vers lui son visage, et se montrant de face, en pleine lumière, elle lui dit :

— Si vous saviez ! quelle touchante histoire, celle de cet humble serviteur !… Je vous la conterai.

Le comte Paul n’avait été que surpris, pas trop. Il avait cru d’abord à quelque parenté avec ce vieux, malpropre, dont le visage glabre, aux rides compliquées, apparaissait dans l’entre-bâillement de la porte.

Dès qu’il fut assis, au salon :

— Pardonnez-moi. Je vais voir comment va ma mère.

Elle y alla. Et la mère et la fille échangèrent à voix basse quelques paroles maussades :

— Tu viens bien tard !

— Dame ! quand je peux. Comment vas-tu ?

— Mal.

Et aussitôt, pensant la vexer :

— Tu n’as rien pour dîner… Il faudra envoyer Théramène chez le charcutier.

— Parle plus bas…

D’un signe de tête elle indiquait la présence de quelqu’un au salon, derrière la cloison mince…

— Ah ! il t’a accompagnée, ton bonhomme ?

— Chut ! Parle bas, je te dis ! C’est grave.

— Ah ! dans la voiture ?… Qu’est-ce qu’il a fait ?

— Il s’est déclaré… enfin !

— Bon, ça. Fiancés alors ? Ça n’est pas trop tôt. Ça me fait quelque chose. Je vais me lever !… Dis-lui de présenter mes compliments à sa comtesse de mère… Ce qu’ils m’embêtent, au fond, tous ces gens-là, avec leurs titres et leurs embarras !…

— Tais-toi, donc !… Je me sauve.

Elle revint auprès du comte, et de son air de princesse :

— Ma mère va mieux. Elle vous remercie de m’avoir accompagnée, et vous prie de présenter à madame votre mère tous ses compliments… Mais je vous ai promis une histoire, celle de ce bon vieux qui est par là…

Théramène ne frottait plus. Il avait pris la brochure de Ruy Blas, et il se jouait la reine, en silence, avec la voix de Sarah Bernhardt.

Quand elle mentait, il est entendu qu’elle tâchait toujours, au moins quand c’était possible, de n’altérer aucun des faits principaux, vérifiables ; elle altérait seulement les menus faits, ceux qu’on a pu oublier, et qui changent la signification des choses.

« Comme ça, on ne se coupe pas. Les faits, ça peut se vérifier, mais l’interprétation des faits, ça varie avec les esprits. »

Donc, voici comment elle colora, de teintes attendrissantes, ses relations d’élève cabotine avec Théramène : Elle avait pris des leçons de toute sorte et même des leçons de diction. Son père, — le dévouement en personne, un héros du devoir, mort à la tâche, — l’avait exigé ainsi… Il l’avait adorée… gâtée au possible… Il s’était imposé pour elle — comme pour sa sœur, — tous les sacrifices… et elle avait tous les diplômes, tous ses brevets.

Pour la diction, un jeune acteur lui avait donné les premiers principes. Mais sa mère, qui assistait aux leçons, naturellement, — avait souhaité pouvoir s’en dispenser. Et puis, le jeune professeur coûtait un peu cher ! Et alors on avait trouvé un vieux comédien — avec du talent — mais qui n’avait jamais connu la chance et qui, ayant besoin d’argent, s’était contenté à peu de frais… Il s’était attaché à son élève, et avait un jour demandé la permission de la tutoyer… en souvenir d’une enfant qu’il avait perdue, qui aurait aujourd’hui le même âge qu’elle, et dont il ne souffrait point qu’on lui parlât.

— Il s’appelle Pinchard, mais par dérision on l’a baptisé le père Théramène, et il ne lui déplaît pas d’être appelé ainsi, quand on n’y met point de méchanceté. Peu à peu sa misère est devenue telle que, lorsque nous avons voulu le congédier comme professeur, il a humblement demandé à faire office de frotteur… Pauvres êtres humiliés ! conclut-elle… C’est un peu le moujik de Tolstoï, n’est-ce pas ? Comment lui ôter sa pauvre joie ? Comment l’humilier encore, en lui interdisant une familiarité inoffensive, si touchante, si triste, puisqu’elle lui rappelle sa fille ? Je n’en ai pas eu le courage. Victor Hugo, qui, par certains côtés de son œuvre, est, philosophiquement, dans la tradition évangélique de votre ami Tolstoi, n’a-t-il pas dit : « Le misérable a soif de considération » ? Voulez-vous que je l’appelle, ce pauvre Théramène ? Seulement, je dois vous dire qu’il préfère garder l’incognito, et passer pour un vrai domestique. Comme comédien, il a des fiertés qu’il n’a plus comme valet de chambre.

Le comte se disait bien qu’il y avait quelque chose à réformer dans la vie de Mademoiselle Déperrier ; que, s’il eût été son frère et pauvre avec elle, il n’eût pas admis certaines fréquentations. Mais il ne pouvait être trop sévère à une pauvre enfant dont la mère n’était pas (c’était évident) une éducatrice de tout premier ordre.

Combien, au contraire, il avait fallu à cette jeune fille de native générosité, de courageuse intelligence, de persévérance dans le travail, pour se faire elle-même ce qu’elle était, et arriver à cette religion de la pitié, du respect des humbles, qui leur était commune !

Quelle touchante rencontre, dans les hautes régions morales, celle de ce cœur de jeune fille et de son cœur à lui, éclairés tous deux d’une même lumière !

— N’appelons pas Théramène, dit-il. Je feindrai, en sortant, de le prendre pour le valet de chambre… J’entends lui être agréable. Adieu…

Et, avec une certaine solennité affectueuse, il ajouta :

— Vous êtes un noble esprit.

Il lui tendit la main ; elle lui donna la sienne. Il la serra avec la douceur ferme qu’il mettait à presser celle de son ami Albert.

— C’est une poignée de main virile que je donne à l’honnête homme, à l’ami qui est en vous, dit-il.

Et, sans changer de ton, avec une simplicité profonde, calme, assurée :

— Je vous aime.

Elle pressa la main de Paul, d’une pression mesurée soigneusement, parfaitement égale à celle qu’elle avait sentie, et dit, en prenant le même ton :

— Moi aussi !… Et de tout mon cœur.

Il s’inclina, et lui baisa la main.

Elle pensait : « Non ! est-il drôle ! quand je disais qu’on n’en fait plus comme ça !… Sommes-nous assez Comédie française !… Je crois que Pinchard serait content ! »

Elle l’accompagna jusqu’au seuil du petit salon, et quand elle le vit dans l’antichambre demander son pardessus à Pinchard attentif, elle lui fit un signe des yeux, imperceptible, puis tira doucement la porte à elle ; et, dès qu’elle fut cachée, elle colla son oreille à la fente. Le comte disait à Théramène, sur un ton enjoué :

— Merci, monsieur Pinchard. Vous êtes un valet de chambre modèle. Et voici pour vos cigares, monsieur Pinchard !

Théramène, ébloui à la vue d’une pièce d’or, ne put répondre qu’en saluant ce grand seigneur beaucoup trop longtemps, sur le palier.

Il rentra, tenant son louis dans l’œil, comme un monocle, ce qui lui faisait faire une affreuse grimace et rendait toutes ses rides plus contournées et plus creuses sur son visage glabre.

— Qu’est-ce que c’est que ce prince, ma petite Rita ?

Puis, saisi d’inquiétude :

— Ah, ça ! dis donc, j’espère que… hein ?… Ah ! mais non !… Mauvaise affaire, crois-moi !… Et ça me ferait une peine !… Car, vois-tu, n’oublie jamais ça : On se plaît mieux avec les mauvaises femmes, mais, au fond, on préfère les bonnes… Qu’est-ce que c’est que ce monsieur-là ?

— Ça, lui dit-elle, ça, Théramène, c’est le comte Paul d’Aiguebelle, — mon futur !

Le vieux cabot, arrondissant largement le bras, porta sa main droite sur le bord gauche de son feutre crasseux, et l’ayant soulevé à la Frédérick-Lemaître, il prit la voix de Jean Hiroux pour dire, en la saluant : « Peste, ma fille ! tu te mets bien ! » Puis, de sa voix naturelle, la mieux cherchée, à la moderne, cette fois : « Mes félicitations, comtesse ! » Style Bressant. Enfin, à la Mounet, il se redressa, drapé dans une cape imaginaire, campa son feutre sur sa tête, l’assura d’un coup de poing, et s’écria :

… Couvrons-nous, grands d’Espagne ! Oui, nos têtes, ô Roi, Ont le droit de tomber couvertes devant toi ! Je suis Jean d’Aragon, rois, princes et valets ! … Et si vos échafauds sont petits, — changez-les !

— Et maintenant, acheva-t-il…, à la Tour de Nesle !… Je veux dire : chez le charcutier…

Il sortit. Elle riait comme une folle :

— Rapporte-moi quelques saphirs ! lui cria-t-elle bêtement, poussée par ce désir, qui ne la quittait jamais, d’opposer à sa misère présente la fortune qu’elle appelait… Et elle riait, de son rire sans joie.

IV

Dans la soirée, quand le comte Paul et sa mère furent seuls tous deux :

— Eh bien, mon fils, es-tu content de moi ?

— Toujours, je suis toujours content de vous, quand vous me faites la grâce d’être en bonne santé.

— Oh ! ma santé ! ne parlons pas de ça. Que rien ne s’aggrave, c’est le mieux qui puisse m’arriver… Vous savez, Monsieur, poursuivit-elle avec enjoûment, que vous compromettez les jeunes filles ?… On vous a vu seul, ce soir, dans votre coupé, avec une charmante personne…

— Que vous êtes bonne, ma mère !…

Il lui prit les mains et les baisa doucement :

— Tout est donc changé, maman ? Expliquez-moi maintenant les raisons de votre longue hésitation ? Je vous avoue que je ne jouis pas encore du bonheur qui m’arrive… Qu’y avait-il donc ?

— Il n’y avait pas grand’chose. J’hésitais, c’est vrai… Je doutais !… Je me donnais d’excellentes raisons pour retarder ton mariage. Au fond, — eh bien oui, j’en conviens, — peut-être un peu de jalousie ! C’est bien naturel. Nous en sommes toutes là : nous aimons trop nos enfants… Figure-toi ! on vous fait grands, on vous a, vous êtes à nous — et puis tout à coup on vous donne à des inconnus, hommes ou femmes. Vraiment, c’est un peu dur… Tu ne comprends pas ? Mon Dieu ! tu vas rire, mais rappelle-toi Perdreau, ton braque allemand… (c’est pour te faire comprendre)… une bête, ce n’était qu’une bête… Eh bien ! tu y tenais tant, tu l’aimais tant, que tu n’aurais pu supporter l’idée de le voir à un autre. Est-ce vrai ?… C’est comme ça !… Te rappelles-tu le jour où le commandant Fournier l’emmena à la chasse sans ta permission ?… Tu étais furieux ! On ne veut pas se l’avouer, mais on a de ces mauvais sentiments sourds, tout au fond de soi… C’est l’abbé qui m’a fait voir ça. Nous avons reparlé de Mlle Déperrier. Il l’a revue. Il n’en peut dire que du bien. Certainement il y a autour d’elle quelques relations qu’il faudra lui faire oublier — mais tu seras le maître… et un maître si agréable à servir ! Tu auras la main ferme, et si légère ! Tu feras ce que tu voudras, sans effort, sans à-coups… Alors, l’abbé m’a dit : « Méfiez-vous. Les raisons que vous me donnez n’en sont pas… méfiez-vous de vous-même, de la jalousie maternelle. » — Et puis, d’un autre côté, il s’en rapporte à ton sens, à ton jugement… Il a raison. Il connaît si bien son élève !

— Et… serait-il indiscret de vous demander, ma mère, quels motifs vous aviez d’abord invoqués contre mes projets ?

— Ça n’est pas indiscret, mais… j’aimerais mieux ne pas dire… Tu te moqueras de moi, et quand tu t’y mets, tu es mordant, avec ton esprit du diable !… Non, j’ai trop peur de mon fils !

Elle lui souriait, — et elle reprit :

— Parlons de Marie, toujours d’elle, tant qu’il te plaira, — maintenant.

— Maintenant, c’est donc, pour vous aussi, très différent d’hier ? Dites-moi ce que je vous ai demandé… Pourquoi vous déplaisait-elle ?

— Tu y tiens beaucoup, entêté ?

— Beaucoup plus que je ne peux dire ! on s’exagère la valeur d’une objection qu’on ignore… Répondez-moi, j’ai besoin de savoir. Je serais trop tourmenté !

— Alors, je te le dis, soupira-t-elle… quoique cela me contrarie !

Il se mit à ses pieds, bien gentiment, prit de nouveau les deux mains fluettes de sa mère dans les deux siennes, et lui dit, en la couvrant d’un regard d’admiration :

— Ne le dites donc pas !… J’ai si peur de la moindre contrariété pour vous ! Vous êtes une chose si adorée… et si fragile… maman !

Elle dégagea une de ses mains et, lui frappant doucement la joue :

— Câlin !… Mais si tu leur parles ainsi, tu les rendras toutes folles, — les femmes ! Heureusement vous voilà fixé, mon chevalier errant !… On vous a promis le bonheur… Qu’exigez-vous encore ?

— Rien, décidément, dit-il.

A travers son sourire, il laissa voir quelque peine.

— Mon Dieu ! que sais-je ! Tu es tourmentant ! Si je me tais, c’est vrai, je te connais bien ! tu vas te faire des idées… Tu as une imagination !… A quoi bon, pourtant, parler de cela, puisque c’est passé, fini, enterré ?

— Justement !… Vous ne risquez plus de me désoler !

— Il faudra faire comme il veut ! Eh bien, je me croyais… (sottement !) avertie par un instinct… J’étais même très fière de ma faculté de pénétration !… L’abbé m’a reproché d’être superstitieuse, et d’attacher trop d’importance à de certains détails…

— Vous me faites mourir d’impatience, dit Paul.

Elle voulait le contenter et ne savait plus de quelles précautions entourer l’aveu demandé… Elle se débattait dans les incidentes, dans les parenthèses, et n’en sortait plus.

« C’est donc bien effrayant ! » songeait-il.

— Jamais, bien entendu, poursuivit la comtesse, elle n’a dit ni fait en ma présence une chose que j’aie pu lui reprocher… Et cependant, j’étais contre elle, invinciblement… Enfin, puisque tu le veux… Mais tu vas te moquer, et, encore une fois, j’ai très peur de tes moqueries… Je t’assure !

— J’écoute, fit-il d’un air grave.

— Je peux bien te le dire, à présent que l’impression est entièrement dissipée…

Elle soupira…

Tous ces retards, toutes ces réticences, exaspéraient l’attention de Paul, lui en faisaient une douleur… Qu’allait-elle donc prononcer d’effrayant, sa mère ? En croyant atténuer l’effet de ce qu’elle avait à dire, elle le lui rendait redoutable, au contraire, et inoubliable !… C’est que, sincèrement, elle se repentait de son erreur. Elle eut préféré la cacher.

Elle reprit, tout d’une haleine, cette fois, et très vite :

— Après tout, cela est si absurde que cela tombe de soi-même… Comment ai-je pu trouver important un détail si puéril ?…

Lui, il se sentait le cœur bondissant d’impatience…

— Quel détail ? dit-il.

— Eh bien ! mon ami, — quelquefois… pas toujours…

Elle s’arrêta, et, haussant les épaules, laissa tomber négligemment cette phrase courte :

— Son rire me déplaisait !

Il y eut entre eux une gêne, et un silence bizarres.

Il croyait avoir mal compris. Ces mots n’éveillaient rien dans son souvenir, rien ! Il se rappelait l’avoir vue rire… avec quelle grâce jeune ! Il ne se rappelait pas l’avoir entendue…

Hélas ! un peu de pitié tendre lui vint pour la femme vieillissante, si nerveuse, qui pouvait retarder le bonheur d’un fils parce qu’elle n’aimait pas entendre rire la femme choisie par lui ! Il demeurait interloqué, — comme un homme qui, s’attendant à rencontrer un obstacle sérieux, et s’étant préparé, lancé même pour la résistance, ne trouve rien devant lui.

— Ah ! dit-il, décontenancé… Son rire ? C’est tout à fait curieux !… Et vous avez pu attacher à la tonalité d’un éclat de rire, c’est-à-dire à la qualité d’un son qui est mécaniquement produit, et où l’on ne met ni volonté, ni sens, — une importance décisive ?… Je comprendrais à la rigueur qu’on eût de l’antipathie pour le timbre d’une voix… quoique à la vérité on puisse avoir une vilaine voix comme un vilain nez, sans que cela corresponde à une tare morale !

Il était bien trop amoureux pour entendre de sang-froid une critique, même abolie, sur l’ensorceleuse. Il sentait même un peu de colère. Sa voix tremblait légèrement.

La comtesse fronça le sourcil :

— Ne vas-tu pas me gronder ?… Voyez-vous cela ! C’est toi qui as exigé que je m’explique : j’ai obéi !… Et tu vois bien que c’étaient là des folies, des visions de vieille femme !… Mais je me suis jugée — et condamnée… C’est égal, tu dois quelque chose à l’abbé, je t’assure !… Une tabatière, par exemple, le jour de ton mariage… Allons, tu me l’amèneras demain, ta fiancée !… que je vous bénisse de ces vieilles mains, qui auraient bonne envie de te battre !

Il se leva, dans un éblouissement de joie…

— Ah ! ma mère ! ah ! maman ! Voilà ce que j’attendais pour être heureux tout à fait ! Voilà ce qui me manquait ! Votre bénédiction sur elle, votre confiance en elle !… Ah ! que je suis content !

Elle s’était levée aussi, gaîment, toute vivante de la joie de son fils, délivrée de toute arrière-pensée, changée, heureuse en lui !

— Ah ! maman ! C’est le bonheur ! c’est la joie ! Bonne nuit, ma mère… chère maman ! Bonne nuit.

Il la quitta, et s’en fut tout courant réveiller Annette comme il faisait quand elle était enfant… « Elle doit dormir comme un plomb ! Ça ne fait rien… Elle sera si contente de mon bonheur. » Mais il n’était que dix heures du soir, et la petite masque veillait dans sa chambre. Quand son frère entra, elle serra vivement un joli cahier à fermoir où elle était en train d’écrire… à Albert — des choses destinées à rester inconnues de tout le monde, même de lui, à moins que… un jour…

— Petite sœur ! petite sœur ! Tu ne sais pas ! Je me marie !

On eût dit vraiment qu’il allait partir de ce pas pour la mairie voisine.

— Maman veut bien ! Ah ! que je suis heureux !… Tu auras une bonne et jolie sœur. Tu l’aimeras aussi, toi ? Tu me reprochais hier d’être devenu silencieux ; pardonne-moi ; j’étais absorbé, inquiet. Mais c’est fini. Je te conterai tout ça… Tu peux tout dire à Pauline…

Tout dire à Pauline !… Elle savait déjà son malheur, Pauline. Elle l’avait deviné. Elle l’avait toujours pressenti. Sous prétexte de tenir compagnie à sa mère infirme, elle vivait depuis quelque temps presque confinée chez elle, repliée dans l’attente du mariage fatal. Elle avait jugé Mademoiselle Déperrier une de ces charmeuses contre lesquelles les simples bonnes filles ne peuvent pas lutter et elle n’avait pas même essayé.

Annette, sa fine tête dans sa main, le coude appuyé sur le joli cahier à fermoir, regardait son frère aller et venir par la chambre comme un vrai fou. Au hasard de la rencontre, il déplaçait çà et là un bibelot sur une étagère. Il dérangeait les chaises pour passer là où il n’avait que faire. Il détruisait la belle ordonnance des petits cadres dressés sur le guéridon. Il s’écriait : « C’est fragile, ça ? » et jonglait avec ça, qui était fragile. C’était un flacon de jade ou quelque mignonne boîte d’écaille… Et elle, toujours accoudée sur son livre de confidences, heureuse du bonheur d’enfant que montrait son frère, songeait : « Ah ! si Albert, un jour, pouvait m’aimer comme ça ! »

V

Mademoiselle Déperrier prit, dès le lendemain, avec Madame d’Aiguebelle, l’attitude d’une personne qui n’aura jamais la sottise de se targuer de ses avantages. Elle attendit toutes les avances. Elles lui furent faites par cette mère qui se croyait menacée d’une mort prochaine, et qui voulait assurer, avant de mourir, le bonheur de ses enfants.

La petite Annette fut gentille, encourageante. Dans son cœur tendre, délicat, formé par une telle mère, il y avait place pour cette pensée que Mademoiselle Déperrier, devant se juger dans une situation inférieure, était en droit d’attendre qu’on vînt à elle.

Çà et là Marie plaçait une phrase, apprise dans les livres ou au théâtre, sur les vertus des conditions humbles, sur les énergies que suscite la pauvreté ; et, sans affectation, rarement, mais d’un air convaincu, parlait de Dieu, consolation suprême, — suprême espérance.

Madame d’Aiguebelle, toujours, malgré elle, en observation, se rassura bientôt, s’endormit dans sa confiance en Dieu, et dans l’espérance d’un bonheur bien mérité par son fils. Elle le loua chaque jour davantage, à la grande satisfaction de l’abbé, d’avoir choisi une fille pauvre.

Le comte Paul confia un jour à Marie toutes les émotions, qu’il avait éprouvées depuis leur première rencontre.

— Sans la crainte de n’être pas en parfait accord avec ma mère, je vous aurais, dit-il, avoué beaucoup plus vite mes sentiments.

Il ajouta gentiment :

— Vous aurez toujours une rivale dans mon cœur ; c’est ma mère. Ce ne sera jamais qu’elle. Vous n’en serez pas jalouse, j’espère ?

Il souriait, plein de confiance. Elle lui rendit son sourire, le même, très bien copié, avec une fidélité de miroir. Il lui dit alors et sa tendresse pour la mère adorée, et les inquiétudes que leur donnait à tous cette chère santé…

— Heureusement, avec ces maladies de cœur, on peut vivre très vieux.

— Oui, dit-elle, distraite, on en meurt à cent ans…

Et trahissant aussitôt sa légitime préoccupation :

— Je n’ai donc pas eu le bonheur de plaire tout de suite à votre chère maman ?

Elle savait fort bien à quoi s’en tenir. Mais elle voulait se montrer d’abord incapable de ces divinations, étonnée ensuite d’une si injuste méfiance. Elle aurait voulu, de plus, se faire renseigner sur ce qui, en elle même, avait paru inquiétant aux yeux de la mère. Mais il se contenta de lui dire :

— Je l’avoue, ma chère Marie, vous ne lui plaisiez pas tout d’abord autant qu’aujourd’hui… Pourquoi, je l’ignore. — Ce sont là de ces sentiments sans raison, inexplicables… des impressions de malade, peut-être ! Mais vous l’avez conquise aujourd’hui, entièrement conquise, — comme vous savez !

L’idée qu’avait eue sa mère, au sujet du rire de Marie, le fit rire lui-même à ce moment.

Elle, ne riait pas. Elle réfléchissait, avec le sourcil un peu froncé. Elle riait rarement devant lui, d’ailleurs, voulant se montrer très noble, très digne.

Elle se rendait très bien compte de tout ce qui, en sa personne, devait déplaire à la comtesse, qu’elle appelait, un peu tôt : « la vieille ! » Elle trouvait que la « vieille » n’avait pas tort, au fond ! Cependant elle lui en voulait… Il y a dans la cervelle des êtres mauvais ce jugement double : ils admirent et dénigrent l’esprit de justice qui les blâme ou les condamne. S’ils le haïssent, ce n’est pas seulement parce qu’il entrave leur course vers les buts rêvés, c’est aussi parce que, en secret, ils le sentent et le confessent supérieur. Tous les démons des légendes sont envieux des anges.

Il y a, en outre, dans l’acharnement que mettent les coquins à accuser les honnêtes gens des pires vilenies, une affirmation de l’idée de mal qui est une condamnation du mal trop peu remarquée.

Le pervers méprise hautement dans tous les autres hommes ses propres défauts, ses propres vices, qu’il leur prête largement…

Donc, ce sont là choses méprisables.

Donc, le monde a raison de le mépriser, lui.

Ce retour de son propre mépris contre lui-même, c’est bien ce qui l’irrite le plus, ce qui, par-dessus tout, l’exaspère, le rend implacable.

Marie pensait deux choses de la mère de Paul. Premièrement : « Qui sait ce qu’elle a bien pu faire, en sa jeunesse, cette vieille collet monté ? » Deuxièmement : « Je la déteste, parce qu’elle a eu raison de se méfier de moi !… Mais le temps viendra, je pense, où je serai, chez elle, plus maîtresse qu’elle ! »

Elle répondit au comte Paul qu’elle sentait bien qu’aujourd’hui Madame d’Aiguebelle n’avait plus aucune prévention contre elle.

— Vous pouvez en être sûre, ma chère Marie. S’il en était autrement, je ne pourrais pas vous montrer mon amour avec cette joie, avec cet abandon. Ma mère est et restera la grande préoccupation de ma vie. Vous avez l’âme assez haute pour vouloir qu’il en soit ainsi. Et c’est pourquoi je vous aime tant !

Hélas ! il excitait ce cœur aigri à détester ce que, lui, il aimait le plus au monde !

— Que vous êtes heureux d’avoir une telle mère !

— Mais la vôtre ?

Elle soupira.

— N’en parlons pas ! J’ai eu tant à souffrir par elle ! — Elle n’est pas méchante, certes ! Mais elle n’est pas caressante ; elle ne m’a jamais été douce… Elle n’a pas touché à mon cœur d’enfant avec les délicatesses qui font les cœurs de femme vraiment tendres, vraiment bons, vraiment purs de toute mauvaise pensée. Elle m’a inspiré quelquefois de ces rages, de ces colères qui diminuent un caractère… Je ne suis pas aussi bonne que vous le pensez !

C’était vrai, qu’elle avait souffert par sa mère ; mais en le disant, elle pensait à la pitié que cet aveu devait attirer sur elle ; elle apportait une excuse touchante à tel défaut d’éducation qu’avait pu lui reprocher la comtesse ; elle atténuait l’effet que la découverte du caractère de Madame Déperrier devait faire un jour, fatalement, sur son fiancé. Enfin, en révélant à quel point elle avait souffert par elle, elle repoussait toute solidarité avec sa propre mère que, malgré tout, elle couvrait généreusement de sa piété filiale ! Ainsi, sans cesse, des calculs compliqués précédaient et guidaient ses paroles en apparence les plus simples. Aucune spontanéité ne lui était possible.

Peu de temps après, — le mariage du comte Paul d’Aiguebelle avec Mademoiselle Marie Déperrier était décidé. Madame d’Aiguebelle avait parlé d’abord à Madame Déperrier. Il n’y eut pas de demande solennelle. Les choses semblèrent, tout de suite, arrangées depuis très longtemps.

Restait à fixer la date. On parla de la fin de janvier. Il fut convenu que, en octobre, Mademoiselle Déperrier irait passer quelques semaines au château d’Aiguebelle. Paul, pendant ce temps, habiterait un cottage qu’il avait, à un quart de lieue d’Aiguebelle, sur le bord de la mer. Comme il allait être heureux de pouvoir lui faire visiter ce domaine d’Aiguebelle, avec ses grands bois de pins qui dévalent en bataillons serrés, jusqu’à la mer, du flanc des collines aux pentes légères. Ils se promèneraient ensemble, les heureux fiancés, sur les plages de sable, à l’ombre des pins-parasols, sous les mimosas, dans les lauriers-roses. Comme elle l’aimerait, maintenant, ce Midi glorieux, fait pour servir de cadre à tous les bonheurs rêvés ! Comme elle l’aimait déjà !

Les d’Aiguebelle quittèrent Paris vers le milieu du mois de juillet. Deux mois plus tard, Marie leur annonçait la mort subite de sa mère. La marquise de Jousseran, toujours bonne pour elle, lui proposait de l’emmener à Hyères. Elles habiteraient la villa que venait d’acheter cette aimable dame. Toutes deux partiraient bientôt, dans huit ou dix jours.

On comprend qu’il ne pouvait plus être question, pour le moment, d’aller, au château d’Aiguebelle, jouer les fiancées heureuses.

Marie écrivit toutes ces grosses nouvelles à la comtesse.

Elle ne pouvait s’empêcher de voir que la mort de sa mère ne nuisait nullement à ses intérêts ; au contraire. Il n’y a pas de malheur, si grand soit-il, qui ne contienne une part de bien, ou en lui-même ou dans ses conséquences. Madame Déperrier était vraiment gênante, parce qu’elle trahissait, plus que sa fille, la vulgarité de leur race, les trivialités cachées de leur genre de vie. Dieu l’avait rappelée à lui. Qu’y faire ? Il faut vouloir ce qu’on ne peut empêcher ! Mademoiselle Déperrier ne se désola pas longtemps. Cependant la mort de sa mère lui interdisait la gaieté : Madame d’Aiguebelle, qui ne la revit pourtant que huit mois plus tard, ne devait plus l’entendre rire aux éclats. Ce fut un avantage dont Marie ne se douta point, et ce fut le plus grand service que lui rendit jamais sa pauvre mère.

VI

Avant de quitter Paris, pour aller passer le temps de son deuil non pas à Hyères, comme celle l’avait voulu d’abord, mais dans un couvent, à Lyon, Mlle Déperrier ne prit congé que de trois personnes : sa sœur Madeleine le professeur, — son amie de pension, Berthe de Ruynet, mariée à un marquis de boulevard et de trottoir, — et Pinchard, le pauvre Pinchard, le père Théramène.

Avec sa sœur, elle avait eu une conversation froide, dans laquelle elle lui avait fait comprendre, d’un ton sans réplique, que, n’ayant pas, comme elle, un de ces bons métiers qui assurent l’existence, elle garderait, jusqu’à nouvel ordre, les revenus de leur mère… Elle était encore bien honnête, affirma-t-elle, car tous les titres étant au porteur, il n’aurait tenu qu’à elle de les faire disparaître sans même lui en parler… Enfin, elle espérait faire bientôt un beau mariage ; elle récompenserait alors sa sœur de son dévouement.

Madeleine Déperrier se laissa imposer l’obligation de montrer ce dévouement-là. Habituée dès l’enfance à se voir préférer sa petite sœur, à se voir dépouiller pour elle de ses poupées et de ses chiffons, elle la considérait tout de bon comme une de ces créatures supérieures devant lesquelles on est contraint, par la destinée, de s’effacer en toute occasion, à qui on ne peut, sans injustice, appliquer la commune mesure.

Elle, Madeleine, n’était pas de celles qui se révoltent, mais bien de celles qui se résignent. Le moyen, d’ailleurs, de résister, elle ne l’avait pas eu toute petite. Maintenant le pli était pris. C’était une écrasée. Elle essuya le verre de ses lunettes, terni par ses larmes, et retourna à ses élèves.

Quant à Berthe, c’était le type banal de la mondaine évaporée. Expérimentée toutefois, elle était de bon conseil dans les choses de galanterie. Personne ne savait mieux qu’elle ce qu’une fille ou une femme doit livrer pour assurer son triomphe sur les hommes, et doit réserver pour n’être pas perdue. Avec toutes ses légèretés de conduite, celle se maintenait dans un monde honorable par un prodige de légèreté d’esprit, par une incomparable souplesse de mouvements. — Était-elle ceci ou cela ? Ou, seulement, en avait-elle l’air ?… Si c’était ça, elle aurait assez d’esprit pour se cacher… « Non, ce n’est qu’une étourdie ! Et puis, elle est si amusante ! »

Sur ce dernier mot, on lui pardonnait tout. Berthe consultée à fond une première fois, avait déclaré :

— Tes d’Aiguebelle ? Attends un peu… J’ai entendu parler de ça… Ça fait partie de droit, même sans en être, de ces ligues qu’on appelle : le Relèvement des âmes ou : la Morale reconstituée. Il y a un fond de pasteur protestant, dans ces catholiques-là ! C’est embêtant comme tout, mais ça se sauve par la campagne. Si tu aimes les champs, ma chère, tu seras heureuse, je ne te dis que ça ! Si tu aimes le Midi, alors c’est un miracle : tu seras supra-heureuse. Ils doivent y aller dans l’été, — quand les autres vont en Suisse, — sous prétexte que les pays chauds paraissent mieux à leur avantage pendant la canicule. Eh bien ! crois-moi, ne les contrarie pas, parce que vois-tu, l’hiver ailleurs qu’à Paris, il n’en faut pas. En as-tu tâté ? Non. Eh bien ! crois m’en sur parole, et fais tes conditions avant le mariage !

Quand Marie, après la mort de sa mère, alla prendre congé de Berthe et lui demander de nouveaux conseils, la sémillante petite dame vit d’un coup d’œil instantané toute la gravité de la situation nouvelle :

— Sac à papier ! la principale difficulté, — pas mince ! — c’est que la noble mère de ton grave fiancé voudra te voir pleurer la tienne. Prends garde à ça. C’est un retard d’un an. Ton écueil, c’est le deuil… (Tiens ! des vers !) Si tu as l’air de désirer le mariage malgré ton deuil… non, hein, là, vrai, tu sens que ça n’est pas possible, avec leurs idées d’empotés !… Alors, que vas-tu faire ? Tes gestes, tes paroles vont être épiés, pesés, ma chère, dans des balances de bijouterie ! A ta place, je prendrais un parti crâne : au couvent ! comme dans toutes les histoires écrites. Au bout de deux mois, ton fiancé se sentira devenir fou, parce que l’absence, le silence, ça nous embellit et ça les irrite… Il s’exalte. Il maigrit… Cette fringale, non ! tu vois ça d’ici, et il t’enlève ! La mère, touchée, vous bénit… car elle vous bénira, souviens-toi de ce que je dis. C’est dans leur note. C’est inévitable… Et voilà mon ordonnance : au couvent ! Fais-en ce que tu voudras. Quant à accepter l’offre de la marquise de Jousseran, c’est fini, ça. Plus possible. N’y pense même pas. Trouve un prétexte, — diable !

— Alors le couvent, tu crois ? dit Marie.

— Dame ! c’est au moins une idée à creuser. Creuse, ma chère. Creusons ensemble. Mais à vue de nez, c’est ça… Voyons, ne comprends-tu pas que tu te mets à l’abri de tout, dans un couvent ? Tu as un rôle difficile à jouer, n’est-ce pas ? et devant des connaisseurs sévères ?… Eh bien, disparais !… Et puisqu’en restant muette dans la coulisse tu es sûre du grand succès, — n’hésite pas !

Le banquier Larrieu, qui rôdait sans cesse autour de Marie Déperrier et venait à son jour, l’avocat Goiran, le baron Lagrène et quelques autres, — elle ne les avertit pas plus de son départ, que les bohèmes oubliés.

Elle demanda seulement à Berthe des nouvelles du petit Machin.

— Qui ça ?

— Eh bien donc, Lérin de La Berne, que nous appelions l’Écrin de La Perle.

— Ah ! lui ? il t’aime toujours, pardi ! Seulement, si tu voulais, toi, — pourrait-il, lui ? Voilà la question : Être ou n’être pas !… Mais il est à garder, dans la collection. Un polichinelle de plus dans un guignol complet, c’est toujours drôle. Il y a des moments où il me fait pitié, à moi, et où j’aurais envie de l’essayer, pour lui complaire… et aussi pour savoir… Non, il est tortillant ! Allons, adieu, ma chérie. Tu vas m’oublier ? Non, hein ? Pense à moi, dans tous les moments graves… Ne cède rien jamais avant de tenir tout… Comment dit Méphisto, ce bon Méphisto, qui est un diable pour rire ? Il n’a pas tort tout de même, quand il nous chante :

N’ouvre ta porte, ma belle, Que la bague au doigt, Que la bague au doigt !

Elles s’embrassèrent, — se quittèrent, se reprirent, échangèrent un dernier compliment :

— Tu es toujours plus jolie !

— Toi aussi. — Et Berthe sortit sur un dernier papotage :

— Le noir te va bien, tu sais ? C’est une veine pour toi, d’être en noir ! Et puis, c’est romantique ; il y a des hommes que ça monte ! J’en ai connu un, moi, qui ne pouvait aimer que des veuves, — en costume. Prends note encore de ça. S’il n’est qu’amoureux, ton bonhomme, il va devenir fou, et s’il est fou, il va falloir l’attacher… Allons, au couvent ! comme dit Hamlet ! Au couvent, ma chérie !… Tu verras l’effet !… Et joue serré. L’enjeu en vaut la peine, — comtesse !

Berthe, sur ce mot qu’elle prononça pompeusement, exécuta avec ostentation une révérence selon la formule.

Marie voulut voir Pinchard et le fit demander. Il n’avait plus paru depuis quinze jours ou trois semaines. Elle s’en étonnait. Il fit répondre qu’il était malade. Elle alla le voir chez lui.

Elle ne s’expliqua pas quel sentiment la poussait. C’est que, dans ce cœur desséché, tous les bons germes n’étaient pas encore tout à fait morts. Elle avait une inconsciente reconnaissance pour ce pauvre diable. C’était celui qui demandait le moins, autour d’elle. Dans la façon dont elle traitait tous les hommes, il y avait un mépris, certain, du mobile qui les attirait autour d’elle. C’était l’excuse à sa sécheresse de cœur. Tous étaient les intéressés de la galanterie. Elle ne connaissait de l’amour que cet âpre élément : le désir des hommes, tantôt brutal, tantôt insinuant, toujours égoïste. Elle se vengeait. Qui sait ce qu’eût fait d’elle une tendresse vraie, une sollicitude attentive qui aurait veillé sur son enfance ? Son père avait été trop occupé, sa mère lui avait appris à dédaigner le père et à le maltraiter souvent en paroles. A cause de cela même, elle avait méprisé sa mère, tout en lui obéissant. Elle ne s’était attachée à personne. Même son inclination pour Léon Terral était mêlée de révolte. Elle eût voulu le confondre avec les autres et elle y tâchait ; mais quelque chose de plus fort que la vie et que la mort, que la vengeance et la haine, parlait en elle dès qu’elle le nommait. De mystérieuses affinités correspondaient d’elle à lui. Nul n’a jamais su dire les secrets de philtre qui font de l’amour physique lui-même un mystère d’âme.

Quant à ce pauvre Théramène qui, si ingénument, disait : « Déjeunerai-je encore, ma fille ? » il était pareil à ces vieux chiens fidèles qui viennent au maître pour la pâtée d’abord, — c’est entendu, — mais qui, à force d’être reconnaissants parce qu’ils ont été bien nourris, sont capables de quitter le meilleur os de poulet pour suivre leur maître aussi affamé qu’eux. Le vieux Pinchard fut touché aux larmes de la voir arriver chez lui :

— Te voilà, princesse ? Et ton mariage ?

Brièvement, elle lui conta tout. Il frappa dans ses mains, joyeux :

— Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans !

Il aurait voulu avoir à la défendre contre quelqu’un. Il avait pris un mauvais rhume. Il toussaillait et déclamait d’une voix rauque. Il était vêtu d’un costume étonnant, noir et pourpre, velours et soie. Il avait une chemise sale avec des manchettes très longues.

— As-tu vu mon palais ? Examine, petite Rita… Quatre murs. Un lit. Tout ce qu’il faut pour crever. Mais, sur les murs, l’art et la gloire ! Contemple-moi ça !

Il y avait sur les murs des journaux illustrés, fixés par quatre épingles, représentant des scènes de théâtre.

— Ça, c’est moi dans Hernani, à la Comédie française, 1869, la grrande reprrise ! Je jouais un des muets, au quatrième acte. J’étais en nègre, comme Kean dans Othello !

— Et ça ?

— Ça, c’est Mounet-Sully dans Hamlet… Il y a une dédicace ; lis donc.

Le grand tragédien avait gentiment écrit une dédicace, au dos de son portrait ; l’aumône d’une miette de considération au pauvre affamé de gloire : A notre vieux camarade Pinchard, Mounet-Sully.

Et, autour des photographies d’acteurs illustres, flottaient quelques rubans flétris, hommages d’un soir que Pinchard avait gardés en souvenir de ses triomphes dans toutes les sous-préfectures.

— Nous ne nous verrons pas de longtemps, mon vieux Théramène. Je quitte Paris… Je suis venue te voir. Tu as toujours été bon pour moi. Tu n’as pas voulu nous quitter, quand je t’ai donné ton congé… Et puis — je ne sais pas — tu me rappelles maman !

Elle ne savait pas, en effet, ce qu’elle éprouvait. Malgré tout, une émotion sourde lui venait au nom de sa mère. Quelque chose d’inutilement bon était au fond de son cœur, comme un germe impuissant mais animé encore. Même quand l’arbre est tout à fait mort, il garde quelquefois, dans ses racines les plus profondes, un désir souterrain, un peu de vie obscure, persistante, qui regrette la belle lumière, et qui l’aime sans effet.

Théramène se répandit en expressions de reconnaissance.

— Ça me fera un gros vide, de ne plus t’avoir à Paris. Enfin, c’est ton bonheur… Tant mieux. Et puis, tu sais, rappelle-toi que tu as un ami, et qu’au besoin, si tu l’appelais, le père Théramène arriverait toujours, comme un bon toutou de berger… C’est dit, hein ?

Il déclama :

— On a souvent besoin d’un plus petit que soi.

Tiens ! c’était vrai, cela. Depuis un instant, elle n’y pensait plus ; mais, au fond, elle était venue lui demander ça. Qui peut prévoir l’avenir ? La vie est si bizarre !

Il voulut l’embrasser. Elle lui tendit ses deux joues, — et quand elle le quitta sur l’étroit palier, elle vit dans ses yeux tout tremblotants, un luisant de larmes qui la troubla. Il lui semblait qu’elle prenait congé, pour toujours, d’un passé où, en somme tout n’avait pas été malheureux. Elle mourait à quelque chose qui avait été sa vie libre, quasiment sincère. Elle entrait dans son avenir, dès aujourd’hui, dans l’inconnu effrayant ; elle entrait, comme masquée, dans un mensonge sans fin. Elle dépouillait sa personne la plus naturelle. La vraie comédie allait commencer et il faudrait jouer tous les jours !… Ah ! tous les cabotins ne sont pas au théâtre !

— Est-ce bête ! voilà que je pleure !… Adieu, père Théramène.

— Bonne chance ! lui dit naïvement le pauvre professeur de diction et de maintien.

Quatre jours plus tard, une lettre d’elle apprenait à la comtesse Louis d’Aiguebelle son intention arrêtée d’aller passer dans un couvent, à Lyon, le temps de son deuil.

« Est-ce que c’est vrai ce que m’annonce madame de Ruynet, lui écrivit Léon Terral, — que vous allez vous marier ? »

Elle lui répondit du couvent : « C’est vrai. »

VII

Elle y était, au couvent. Et même, bien vite, dès le soir de son arrivée, elle fut prise d’une folle envie d’en sortir, d’une haine pleine d’horreur pour les murailles hautes et paisibles du grand parc, pour la blancheur froide des corridors et de sa chambre, pour l’austérité de la chapelle. Mais, qui veut la fin veut les moyens.

Elle se roidit de toutes ses forces contre la terreur et la répugnance que lui inspira ce lieu de paix, — contre l’agitation nerveuse dont elle se sentit saisie tout d’abord dans ce grand calme effrayant.

Ce milieu de prière, de silence, de tranquillité, de piété, la repoussait d’une force étrange, qu’elle éprouva cruellement. Mais elle avait un but à atteindre, au dehors, dans le monde. Cela exigeait qu’elle sût souffrir quelque temps ici, dans cette prison. Elle donna l’ordre à tout son être révolté d’obéir.

Elle avait, pour le mal, les mêmes patiences héroïques que les martyrs ont pour le bien.

Elle pensa que ce serait l’affaire des premiers jours, cette souffrance de prisonnière ; que l’accoutumance viendrait vite. Elle se mit à lire des livres de piété, machinalement, pour faire quelque chose, mais la pensée de ses intérêts, de l’avenir convoité, dominait en elle toutes les autres, comme un son strident de clairon domine un grand tumulte. Et elle ne pensait qu’à cela, à cet heureux moment où, mariée enfin, elle tiendrait son espérance réalisée. Elle se voyait au jour du mariage, triomphante comme une reine, — puis installée dans la résidence d’été du comte Paul, puis dans leur hôtel de la rue Saint-Dominique. Ces chimères lui semblaient des réalités présentes. Son livre, ouvert sur ses genoux, glissait parfois, lentement, jusqu’à terre, sans qu’elle s’en aperçût ; et elle avait, dans ses yeux, grands ouverts et fixes, toute la vie, riche et oisive, que sa beauté servie par la ruse devait lui conquérir.

Il fallait pourtant aller aux offices, à confesse. Comme elle n’avouait que des péchés véniels, son directeur lui dit un jour étourdiment : « Mais c’est la confession d’une morte que vous me faites là ! » Elle en conclut que la plupart des pénitentes mondaines étaient toujours en état de péché mortel, et que c’est une duperie d’être plus sage que les autres. Ainsi les appels obstinés, mais naïfs, du prêtre à sa conscience ne firent qu’affermir en elle la préméditation du mensonge. Elle n’y gagna que de s’établir dans la malice de ses projets en pleine connaissance de cause. Elle consentit à tout ce que lui avaient dicté son instinct de perversité, son goût de vengeance contre le monde égoïste et féroce. Elle ratifia toutes ses résolutions de mal faire. Cela, en elle, se formula ainsi : « Je vois bien comment va le monde, et que, décidément, le mensonge seul et la ruse me mèneront où je veux, où je dois aller. »

Elle ne s’approuvait pourtant pas. Elle s’excusait, mais se qualifiait très bien de mauvaise. Voici quel fut, en résumé, son examen de conscience :

— Comment faudrait-il agir, dans ma situation, pour agir bien ?

Elle le savait nettement et se répondit : « La première vertu, c’est la loyauté. Bien faire, ce serait, avant tout, ne pas épouser un homme que je n’aime pas. »

Cette seule idée lui fit hausser les épaules.

— N’y aurait-il aucun moyen de l’épouser, sans le trahir ? — Il y en a un ; ce serait d’aller dire à cet homme qui m’aime et que je sais capable de toutes les compréhensions, de tous les pardons : « Voici le fond de mon âme, voilà mes origines, voilà mes défauts, voilà mon éducation. Je suis à la veille de vous tromper en vous laissant me croire tout autre que je ne suis. Je viens tout vous dire, pour me sauver de moi-même, de mes démons. Aidez-moi. Élevez-moi jusqu’à vous. Sauvez-moi !… ou fuyez-moi ! Et si vous me fuyez, même alors j’aurai gagné quelque chose : de m’être estimée pendant la minute où je vous parle. »

Était-ce bien difficile à faire ? Pas tant que cela. Il y aurait eu dans un tel acte plus de fierté vraie que d’humilité. Aussi, elle fut tentée. De plus, elle se croyait sûre de réussir. Il était si bon ! Il pardonnerait tout de suite…, comme un niais ! Ce fut justement ce qui l’arrêta. La partie n’était pas assez compliquée. C’était une joueuse, une chercheuse de périls effleurés, une aventureuse de race.

Et puis, la partie une fois gagnée par ce moyen-là, qu’adviendrait-il ? Ah ! probablement la méfiance, éveillée dans cet homme, gênerait éternellement sa vie à elle. Car, pour sa vie à lui, elle n’y songeait guère. Si elle se résolvait à prendre la voie honnête, elle savait bien qu’elle y aurait quelques méchants faux pas… C’est inévitable, cela ; la chair est faible ; pourquoi se faire des illusions ? Elle se connaissait bien ! — Alors, ce serait l’éternel soupçon, les jalousies, toutes les misères des petites vies. Vraiment, il valait bien mieux lui apparaître toujours comme une vierge archangélique.

Elle voyait encore un autre moyen de se réconcilier avec elle-même : tout en n’avouant rien du passé, prendre la résolution de devenir telle que le comte Paul la croyait. Elle trouvait cela beaucoup moins bien, car elle n’ignorait pas que l’amour est un don entier de soi, et en agissant ainsi elle ne se fût pas donnée entièrement puisqu’elle n’eût pas livré son passé.

Ce moyen lui plaisait d’ailleurs moins que l’autre : il n’amusait pas son goût de lutte et de scènes théâtrales. Elle le repoussa comme indigne d’elle. C’eût été un acte d’humilité intérieure, cachée, et elle était une hautaine.

Les résolutions bonnes sont payées d’un bénéfice double : le cœur en est réjoui aussitôt, d’abord parce qu’elles sont prises (l’incertitude est une peine), et ensuite parce qu’elles sont bonnes.

La résolution mauvaise n’apporte qu’une seule de ces satisfactions, mais elle en donne au moins une : l’exercice de la volonté, même pour le mal, est payé de l’affirmation, heureuse en nous, de la liberté. C’est dans le sentiment de la liberté que commence l’idée de justice. Aussi voit-on souvent, après le crime accompli, les criminels résolus se complaire à l’idée que la justice qui les châtiera, existe. Beaucoup se livrent et avouent dans les larmes. Le plus grand des maux est la trouble inconscience, l’affolante incertitude. Le mal conscient a déjà fait un pas vers l’affirmation du bien, sans laquelle il ne pourrait s’avouer qu’il est le mal.

Marie Déperrier se trouva donc tranquillisée par sa résolution de conquérir, à tout prix, les biens de la terre.

Et Dieu ? Dieu, comme dit le poète des Contes d’Espagne, tel est le siècle : elle n’y pensa même pas !

Dans cette maison où le nom de Dieu était écrit sur tous les murs, au dortoir, au réfectoire, et se répétait dans les devises qui surmontaient toutes les portes, elle n’y songea pas plus qu’elle n’y pensait à l’église où elle allait tous les dimanches. Peut-être était-ce y avoir songé en quelque manière, que d’avoir débattu le choix entre la Sincérité et le Mensonge ! Dieu, toutes les formes de la prière, toutes les cérémonies du culte le lui voilaient plutôt : elle ne voyait pas la signification des symboles ; elle ne voyait que des détails de mise en scène. En somme, elle échappait toujours à tout.

Les jours s’écoulaient, et pour se distraire elle se mit à écrire des pages romanesques où elle se racontait à elle-même son enfance. Elle fut bientôt arrêtée. Elle recula devant certains souvenirs, indignée de sa mère, effarée d’elle-même, se demandant comment s’était formée en elle, si jeune, sa conception maligne de la vie.

Elle se revoyait, à huit ans, inquiète des visites fréquentes d’un homme dans leur maison. Cet homme, elle le détestait, d’instinct. Quand il la soulevait dans ses bras, elle criait, le frappant avec colère de ses petits pieds qui se débattaient. Et, peu à peu, elle ne savait comment, à cause des attitudes de sa mère vis-à-vis du père, à cause de certains mouvements de gêne mal dissimulés et qu’elle ne s’expliquait pas, cette idée confuse mais forte était venue en elle : on faisait, dans la maison, quelque chose de mal ; son père ne devait pas le savoir : ce n’était donc pas lui le coupable !… Et peu à peu, une certitude se fit dans son intelligence d’enfant : puisqu’on se cachait de lui, il ne fallait pas qu’il apprît la chose inconnue ; il aurait trop de chagrin, s’il venait à savoir ! Et, elle en voulait à sa mère et surtout « au monsieur » ! Et cependant un jour, voici ce qu’elle fit. Cet homme était chez sa mère, dans le salon. Elle, seule, à jouer dans sa chambre, avec ordre de rester là, bien sage, — lorsque arriva, introduite par la bonne, une vieille tante. Et Marie se souvenait très bien d’avoir eu aussitôt la pensée que sa tante ne devait pas entrer, dans ce moment-là, chez sa mère, qu’il y avait à cela un grand intérêt ; que la présence du monsieur devait rester secrète pour tout le monde. Et, par mille petits moyens, elle avait détourné l’attention de la tante, lui répétant : « Maman n’est pas là ; maman est sortie ! » Elle lui avait montré ses joujoux en détail, bien longtemps, pour la tromper ! Elle avait tiré des armoires les moindres colifichets de sa poupée, avec le sentiment agréable d’être d’un grand complot, très dangereux, — qui la faisait trembler comme au récit du conte de Barbe-Bleue ; et sa finesse la rendait fière et contente, comme si elle eût été le Petit Poucet.

Elle pensait quotidiennement à ces choses et à beaucoup d’autres semblables, dans la chapelle de ce couvent, et dans sa simple chambre ornée d’un crucifix de bois noir traversé d’un brin de buis bénit… Elle retrouvait lentement les raisons qui l’avaient faite mauvaise — mais le tour de son esprit la conduisit à y voir plus que l’excuse : la légitimation de ses volontés de nuisance…

En un mot, tous les êtres lui paraissaient ennemis. Elle se plaçait, non devant l’idéal à aimer assez fortement pour le réaliser un peu, — mais devant la réalité à haïr et à combattre par des moyens semblables à cela même qui la fait détester ! Elle se fût défendue d’inventer le mal. Elle croyait rendre le mal. Accepter cette conception, c’est vouloir faire du mal un cercle sans fin. C’est l’idée chère au démon des légendes noires ; mais l’apparence de justice que comporte cette idée rattache à l’humanité les monstres eux-mêmes.

Encore toute jeune fille, à quinze ans, — l’âge de Juliette, — elle avait eu à subir une tentative de séduction que rendait particulièrement odieuse la qualité du séducteur. Ce souvenir l’indignait, l’exaspérait comme aux premiers jours. Le « monsieur » qu’elle détestait, la trouvant seule un soir, lui avait chuchoté à l’oreille les premières paroles étranges qu’elle eût entendues… d’un homme âgé. Et sa mère étant survenue brusquement, la scène que la malheureuse fit à son amant, là, en présence de sa fille, n’avait été qu’une scène de jalousie !

De ce moment, le peu de sécurité, le peu d’espérance qui pouvait rester au fond du cœur de la petite Marie, avait été gâté, perdu pour toujours : « Ah ! c’est ça, les hommes ! » Et concluant du particulier au général, elle les avait tous confondus dans une même réprobation infamante, se promettant de les soumettre un jour à ses fantaisies et à son orgueil par les moyens qu’ils paraissaient tant aimer !

Elle avait ce souvenir, cette brûlure au cœur, une plaie jamais guérie, maintenant empoisonnée.

Du reste, comment la traitaient les autres, tous ces jeunes gens ? Que de fois elle entendit des paroles semblables à celles que lui avait dites un jour cet homme… l’amant de sa mère ! Cela, en même temps la gardait. Elle en voulait aux paroles de l’amour, ou plutôt du désir, de lui avoir été dites, pour la première fois, si bassement !

Mais, ici encore, son indignation contre le mal la poussait au mal.

De sens presque endormis, elle avait passé son temps, depuis des années, à rêver à ces choses, à faire échouer près du port les galanteries trop pressantes, — à attendre la grande occasion. Elle avait tardé à paraître, cette occasion. « Enfin, la voici ! Je ne la lâcherai pas ! » C’était, entre le monde et elle, une véritable guerre déclarée. Elle ne croyait pas possible de vaincre par le bien comme par le mal.

Elle avait choisi ses armes.

Les jours passaient dans ce couvent. Elle y était depuis deux mois déjà. Elle avait échangé quelques lettres, rares, avec la comtesse d’Aiguebelle, avec le comte. La composition de ces lettres lui avait pris beaucoup de temps. Elle en avait pesé tous les termes, parfaitement diplomatiques. Pour se reposer d’un si grand effort, elle répondit un jour à une lettre de Léon Terral. — Elle s’y détendait dans un brusque abandon de toute hypocrisie.

Voici ce qu’elle lui écrivit, avec une certaine fierté d’être sincère, de se pouvoir confier à quelqu’un, même pour le mal :

« Je m’ennuie ici, mon cher petit Léon, mais tout passe et j’en sortirai : vous savez pourquoi ; et vous viendrez à mon mariage : j’y tiens beaucoup, parce que vous êtes mon ami d’enfance, mon seul ami, le seul avec qui je puisse causer et tout dire sans avoir rien à expliquer ni à faire excuser. Ah ! si vous aviez pu m’épouser, je crois que j’aurais pu, moi, vivre heureuse avec vous ! Il me paraît certain en tous cas que je ne m’entendrai jamais avec les autres. Mais, hélas ! on ne vit pas seulement d’amour ; on vit de galette, comme dit la chanson, et la solde d’un lieutenant, en France, comme en Autriche, franchement, ça n’est pas assez. Quel drôle de métier tu as choisi, mon petit Léon, et cela sans avoir, que je sache, une vocation bien déterminée pour jouer les Bonaparte. D’ailleurs, vois-tu, à notre époque, le civil tient les premières places de l’État. Je te l’ai dit quelquefois : La Politique, — sœur de la Finance, — est une fille facile qui t’aurait souri, si tu avais voulu — car tu parles bien, — et qui aurait fait ta fortune. Pourquoi maintenant ne penserais-tu pas à la Finance, — sœur de la Politique ? Il n’est pas trop tard, à ton âge, pour commencer la conquête du monde. Par le temps qui court, il suffit d’une réclame ingénieuse, d’un livre à scandale ou d’un coup de Bourse, et crac ! on est arrivé. On est général du coup…, dans le civil ! Toi, si tu deviens capitaine, en restant soldat, ça sera le bout du bi du bout du banc du bout du monde ! Réfléchis. Ne trouveras-tu rien ? N’auras-tu pas un éclair de génie ? En ce cas, c’en est fait ; bonsoir ! Je devrai mentir toute ma vie, et ça peut être long, et il y a des jours où je trouve ça assommant. Comprends-tu ?

« Voulez-vous, mon cher Léon, une preuve curieuse de mes sentiments ? Apprêtez-vous : on va rire !… Madame la supérieure m’a dit, il y a trois jours, que si je formulais un désir, dans le secret de ma pensée, tout le couvent prierait, le lendemain, à l’office, pour la réalisation de ce vœu. Eh bien, mon cher, je n’ai pas hésité. C’est à vous que j’ai pensé. Le vœu que j’ai formé, il n’est pas honnête, mais il devient drôle, quand on songe que toutes ces vierges embéguinées, jolies pour la plupart d’ailleurs sous leur cornette blanche, se sont agenouillées à votre intention ! C’était vraiment très gai, très comique, le bourdonnement monotone et mélancolique de leurs réponses… Ora pro nobis… Ora pro nobis… Turris eburnea ! Fœderis arca… Ora pro nobis ! — Sainte Vierge immaculée ! j’ai eu, à un moment, une forte envie de rire, que j’ai réprimée par un effort plus énergique, en songeant que, si je les interrompais, vous et moi nous perdrions peut-être le bénéfice de leur prière. Mais non, là, vrai, est-ce bon, ce régiment de chastes filles priant pour que Dieu m’accorde, et à vous, des bonheurs qu’à moins de parjure elles ne connaîtront jamais !…

« Puisse ce récit vous égayer, mon ami. Il en est digne. Je vous abandonne ma main.

Marie.

« Post-scriptum. If it can interest you, I may as well tell you what cannot be said in Queen’s English, that these good ladies wear no inexpressibles. C’est la règle. »

C’était vrai, ce qu’elle contait à Léon Terral. Elle avait sollicité de la supérieure cette prière des saintes filles pour la réalisation de son vœu secret de vierge folle. A de pareilles imaginations, elle trouvait plus de saveur qu’à tout ce qu’elle connaissait, à tout ce qu’elle pressentait de la vie réelle. Dans l’ombre de la chapelle mystérieuse, au chant plaintif des orgues, elle avait goûté une joie d’ange déchu à voir toutes ces vierges, sous leur bure et leur blanche coiffe, agenouillées, prosternées toutes ensemble pour elle, pour elle seule, qui les trompait et qui en riait. Impudique et voilée, toute voilée de mensonges, elle avait triomphé d’un monde de prière et de chasteté, d’un monde d’amour, soumis à sa haineuse fantaisie. Elle n’eut aucun intérêt positif, à imaginer cette scène. Elle y chercha seulement l’idéal et l’art de la malignité. Le pur génie du mal conçut en elle cette comédie triste, inutilement perfide. Et la joie de ce sacrilège l’éloignait aussi bien de Léon Terral que de Paul d’Aiguebelle, — car, au fond de la calme chapelle, au pied des autels reniés, insolente lâchement, audacieuse avec sécurité devant les images d’un Dieu auquel elle ne croyait pas, elle s’était fiancée elle-même, de gaîté de cœur, la pauvre créature, au spectre toujours redoutable du légendaire Satan.

C’est ainsi que, préparée par une retraite en apparence religieuse, à toutes les activités funestes, mieux armée de résolutions froides, pesées longtemps, exaltée dans son orgueil par la solitude, cachée et comme embusquée dans un lieu saint, elle méditait de s’élancer à la conquête des biens du monde par tous les moyens diaboliques.

VIII

Quand elle relut la lettre qu’elle adressait à Léon, elle la trouva si folle qu’elle voulut d’abord la détruire. Léon, exaspéré, n’avait qu’à l’envoyer au comte d’Aiguebelle, cette lettre, et tout l’avenir préparé s’écroulerait dans la honte !

Elle songea longtemps à cette fin possible d’un rêve pourtant si cher ! Et tout à coup, une réaction violente se fit en elle. Pourquoi donc pas ? Était-elle si sûre de son bonheur, avec ce provincial ? Elle le sentait si bien d’une autre race ! Ils ne s’entendraient jamais. A quels drames compliqués marchait-elle ? Les drames compliqués, ça serait tolérable encore, mais si tout son grand effort d’ambition allait aboutir à une vie d’ennui, dans le château des d’Aiguebelle, sous la tyrannie d’un maître plus fort qu’elle ? Car on ne sait jamais : un homme qui a l’air d’un doux peut, au fond, n’être qu’un brutal.

Alors, une pensée baroque lui vint. Elle allait expédier cette lettre. Un amoureux est capable de tout. Léon l’enverrait peut-être au comte. Elle remettait ainsi tout en cause une dernière fois. Elle jouait son avenir à pile ou face, — presque convaincue, d’ailleurs, que Léon garderait la lettre pour lui, car il avait « même de l’honneur », à cause de l’uniforme. Cependant, « fallait voir ! » Et avec un sourire, elle cacheta la lettre.

Cela fait, elle éprouva un plaisir âpre à l’idée d’être dénoncée par celui qu’elle préférait entre tous les hommes. Elle souhaitait presque maintenant cette indélicate preuve d’amour. Elle pensait qu’en amour, toutes les lâchetés sont excusables, et peuvent même être des crâneries…

Elle fit partir la lettre. C’était, sous forme de défi à la destinée, le dernier effort, étrange, de la sincérité expirante.

Bah ! ça n’aboutirait pas ! La lettre était trop raide. Elle était immontrable. Léon n’oserait jamais !

S’il osait pourtant ?

Et son imagination allumée lui présentait la scène d’explication. Elle l’attaquait d’autorité, comme disait Théramène, et, dans une attitude d’héroïne, elle répondait à des insultes passionnées par une tirade : « Eh bien ! oui, comte ! oui, c’est lui que j’aime ! Le destin m’a trahie : peut-être l’ai-je souhaité ! On vous a livré une lettre que j’avais écrite sachant bien que je m’exposais à la retrouver entre vos mains. Eh bien ! oui, je vous déteste ! J’enviais, sans oser la réaliser, cette sincérité des faits, qui remet tout en place. Gardez votre nom et votre fortune ; je n’en veux pas ! Je ne peux être des vôtres… Laissez-moi ma liberté bohème… J’aime mieux ça ! »

Et machinalement, elle fredonnait : — Tarara boom de ay !

Pauvre cervelle détraquée ! Pauvre être, qui s’était fait une éducation et une philosophie avec les déclamations du roman, du théâtre, et les comptes rendus de cours d’assises ! Ah ! elle était loin de cette simplicité de cœur que la malheureuse comtesse d’Aiguebelle rêvait pour la femme de son cher Paul !

Rita attendit trois semaines la réponse de Léon, l’événement, la rupture éclatante, odieuse, — avec l’angoisse d’un soldat qui, décidé à se faire sauter, a allumé la mèche… La mèche était éteinte. Léon Terral se taisait parce que, gonflé de rage, il ne voulait pourtant rien écrire qui pût détourner Rita de la voie qu’elle avait prise. Il ne se reconnaissait pas le droit de lui faire perdre fortune, situation, avenir. Il avait brûlé tout de suite la dangereuse lettre.

… Et s’il en eût abusé, sans doute elle ne lui eût jamais pardonné cette infamie !… Elle en convenait avec elle-même !

Le plus court chemin d’un point à un autre c’est la ligne droite. Le mal est toujours très compliqué. Ce qui est embrouillé est déjà mauvais.

Quand elle apprit que Léon avait brûlé son aimable lettre, ce fut avec une sorte de tristesse qu’elle reprit la suite ferme de ses projets de mariage et pour ainsi dire de captation contre les d’Aiguebelle. Elle en éprouva tout au moins une sorte d’ennui, comme d’une chose déjà usée et vraiment trop facile. C’est pourtant bien cela qu’il fallait faire. Elle allait trouver dans ce mariage tous les moyens de jouir de la vie, laquelle, comme chacun sait aujourd’hui, ne comporte ni effort moral, ni liberté, ni responsabilité. Les jouissances matérielles ont seules du prix, et elle allait les savourer toutes comme elle l’entendrait.

D’où vient donc qu’elle était mécontente d’elle-même ?

Ne se sentait-elle pas assurée, désormais, contre la mauvaise chance, et cela comme malgré elle ? Oui, et il lui sembla bientôt, à la manière des joueurs, qu’elle venait de recevoir une indication précise de la Fortune, sur la ligne à suivre. Elle avait tenté la destinée. La destinée avait répondu. Elle obéirait, soit !

Elle ne tarda pas à redevenir contente, dès qu’elle fut ressaisie par cet entraînement du joueur qui veut gagner, du lutteur qui veut vaincre.

Quelque temps après, la comtesse lui annonçait que tout le monde désirait sa présence à Aiguebelle. Elle avait assez prié, assez pleuré dans ce couvent. Il était du devoir de ceux qui l’aimaient de l’arracher à cette douleur, à cette solitude. On la recevrait au château comme une amie de longtemps, comme une parente. Elle aurait pour compagne la joyeuse et bonne petite Annette ; et le mariage se ferait, si elle voulait bien y consentir, avant l’expiration de son deuil. La comtesse se disait vieille, plus vieille que son âge. Elle était de santé fragile, et c’est elle qui désirait le plus que les choses fussent précipitées… Elle la priait instamment de ne s’y point opposer.

Marie ne pouvait que se rendre à toutes ces sollicitations. Elle ne pouvait contrarier le désir de la chère dame. Toutefois elle écrivit qu’il lui fallait un peu de temps encore. Son chagrin était si vif, si profond, toujours si présent ! Elle voulait apporter, dans la grave maison de la comtesse, un sourire au moins, sinon la gaîté…

La comtesse d’Aiguebelle fut charmée du ton de cette réponse. Elle répondit à son tour, insistant de nouveau pour que Mlle Déperrier leur arrivât bien vite. Marie parut se résigner difficilement. Elle n’arriva aux Bormettes que deux mois plus tard. C’est tout ce qu’elle put faire pour irriter l’espérance de son futur, qui, depuis une semaine, habitait son cottage du bord de la mer… Là, de la fenêtre de sa chambre, il pouvait voir les fenêtres du château d’Aiguebelle, et déjà il avait passé des heures à contempler, au clair de la lune ou au soleil levant, le balcon où bientôt il verrait s’accouder, blanche apparition, la bien-aimée choisie entre toutes les femmes…

Ave Maria ! Fœderis arca… Ora pro nobis !

IX

Ce qui la sauva, ce fut, décidément, la mort de sa mère, son deuil, et, malgré des mois écoulés, l’obligation où elle fut de paraître triste ou du moins attristée.

Elle adopta une attitude et ne s’en départit jamais. Très digne, très grave, très haute, elle copiait un peu, de son mieux, la comtesse d’Aiguebelle — vivante image elle-même des portraits mélancoliques et fiers qui ornaient les salons du château. Elle se taisait la plupart du temps, ne parlant guère que lorsqu’on l’interrogeait, répondant alors dans le ton des questions et avec le même timbre de voix. Elle s’ennuyait d’ailleurs et il y paraissait, mais l’ennui même lui donnait la figure qu’il fallait, celle d’une châtelaine un peu nonne, revenue des erreurs du monde où elle n’est pas allée, et absorbée en des espérances plus hautes, plus nobles que tout. Elle s’intéressait aux pauvres de passage, car il n’y en avait pas d’autres dans le pays ; — du moins on n’y voyait aucune de ces misères désespérées qu’il faut visiter souvent et auxquelles ne suffit aucune charité.

Elle aidait la comtesse à parfaire d’interminables travaux de broderie, commencés depuis des années, destinés à renouveler les hautes portières de toutes les chambres. C’étaient des bandes brodées de soie, — fleurs, oiseaux et chimères, — qui devaient s’encadrer un jour en des velours sombres et somptueux. On interrompait ces travaux pour demander à Marie de chanter quelqu’une de ces chansons populaires où elle mettait un charme si doux, si pénétrant, si étrange.

En ces moments, il fallait voir la comtesse et la petite Annette, et le comte Paul, tous trois, — laissant là, les femmes leur broderie, lui son livre, — tourner les yeux vers la chanteuse.

Elle avait d’admirables notes graves, des notes de contralto qui éveillaient une idée de force, très inattendue de sa part, très émouvante.

Les corrompus, là-bas, à Paris, lui avaient expliqué souvent l’effet que produisaient sur eux ces notes. Ils disaient que cette voix, mâle et féminine, évoquait l’idée d’un être double, amoureux de lui-même, et, à cause de cela, certain, comme les dieux, de demeurer inaccessible à l’amour des mortels. On lui avait dit ces choses en belle prose, en beaux vers, et aussi en termes moins nobles.

Elle se souvenait de ces propos mystérieux, et elle s’efforçait de se dépasser elle-même, de tirer de sa poitrine soulevée les sons les plus purs et les plus profonds, — pour le charmer définitivement, lui, cet homme-là, son futur.

Et, en effet, il se sentait remué dans les profondeurs les plus obscures de son être. Trop dégagé de soi-même pour analyser, comme les raffinés, ses moindres sensations, tout occupé qu’il était d’idées générales et d’émotions hautes, il éprouvait pourtant tous les troubles de la vie. Au contraire de ceux qui ramènent toutes leurs idées à la sensation qui en a été le point de départ, il transformait sur-le-champ ses sensations les plus animales en idées d’amour généreux.

Il se levait afin d’admirer le visage de la chanteuse, l’expression de sa bouche, celle de ses yeux.

Il s’accoudait au piano. Et c’était une chose merveilleuse que de voir la physionomie de la jeune fille transfigurée par la musique comme elle l’eût été par l’amour. Car, ce qu’il y a, dans toute créature, de plus grand qu’elle-même, de virtualités bonnes, de divin si l’on veut, n’est pas aboli par ses qualités mauvaises, naturelles ou acquises, quand même tout ce mal dominerait mille fois ses puissances bienfaisantes. Et lorsque ce je ne sais quoi de mystérieusement beau, d’involontairement bon, de plus grand que l’être, d’attaché à l’inconnu de son origine et de sa fin, apparaît, — cette lueur, toute faible qu’elle soit, fait oublier toutes les ténèbres.

Et il n’y a point d’être, fût-ce le dernier des misérables, fût-ce la plus abjecte des brutes, qui n’ait en lui la frêle flamme ou l’étincelle menue qui contient tout le principe du feu.

Jésus parlait de cette lueur, quand il répondit, aux pharisiens qui l’engageaient à repousser Magdeleine : « Je n’éteindrai pas le lumignon qui fume encore ! »

Ce feu de mystère, elle n’y songeait guère ; elle n’y croyait pas, mais il s’excitait en elle, lorsqu’elle murmurait quelque berceuse. C’est alors que le comte Paul la regardait en extase. La bouche de la jeune fille s’entr’ouvrait avec une expression qui n’était qu’à elle, qui ne se montrait qu’alors, et dont elle-même n’avait pas conscience.

Comme elle n’avait pas à la rechercher, cette expression fugitive, et qu’elle ne pouvait songer à l’analyser, le naturel y ajoutait sa grâce toute-puissante. C’était comme une sincérité physiquement produite à son insu. Ce qu’il y avait en elle de bon virtuel, endormi, s’éveillait, sollicité par les paroles d’un poète, par l’allure d’une phrase musicale. L’art agissait à la manière d’un dieu, sans la participation de la créature. La petite flamme intérieure, sous le souffle d’une pensée d’artiste, se ranimait, courait dans l’être dominé, grandissait, passait dans les yeux, dans la transparence des chairs, des joues pures, des lèvres entr’ouvertes, humides, étincelantes. Elle-même, Marie, s’oubliait. Délivrée par la magie de l’art, elle ne savait plus rien, dans ces moments-là, de ses méchants calculs, ni des réalités détestées qu’elle voulait fuir, ni de celles qu’elle désirait conquérir. De misérables femmes malades, souillées par toutes les bassesses d’une vie honteuse, et devenues sujets d’expériences pour les médecins hypnotiseurs, passent ainsi subitement à l’extase sacrée quand on leur présente le laurier-cerise, le laurier des sibylles antiques. Et rien n’est faux en elles quand elles élèvent le regard et se mettent à prier des dieux qui leur sont inconnus. L’ordre de l’opérateur, ou la puissance du poison qu’on leur a présenté, a produit une vision qui est un mensonge, mais qui éveille en elles des facultés bien véritables et véritablement affectées.

La poésie et surtout la musique la faisaient vraiment autre pour un moment, ou plutôt montraient le meilleur d’elle avec tant d’évidence et tant de charme, qu’on lui demanda souvent de chanter ou de lire, et souvent les mêmes choses. Dans ces moments tous étaient heureux. L’indéfinissable antipathie qui revenait parfois à la comtesse, malgré ses efforts, la gêne légère qu’avait toujours éprouvée sans le dire la petite Annette en présence de Marie Déperrier, l’insaisissable mélancolie que donnait au comte Paul le sentiment de ces résistances, abolies pourtant, — tout cela s’évanouissait par enchantement.

La musique devint ainsi la complice obéissante et prestigieuse de la jeune fiancée. Elle s’aperçut bien vite du bénéfice de ces soirées employées à jouer du Chopin, du Berlioz, ou à murmurer du Massenet et du Saint-Saëns.

— Il paraît, songeait-elle sans s’expliquer davantage le fond des choses, il paraît qu’ils aiment tous la musique. Bravo ! C’est une chance. Ils en auront.

Et tout en faisant bien d’autres réflexions, parfois dans la verte langue chère à son amie Berthe de Ruynet, elle attaquait les beaux vers de Sully-Prudhomme :

. . . . . . . . . . . Si le meilleur de l’homme est tel Que rien n’en périsse, je l’aime Avec ce que j’ai d’immortel.

ou l’Hymne aux Grecs de Lamartine :

Les têtes ont roulé sous les pas des vainqueurs, Comme des boulets morts sur les champs de bataille.

Quand elle chantait ainsi l’indépendance, la révolte, la guerre, — sa narine s’ouvrait, frémissait, battait, montrant le rose du dedans, comme celle d’une petite cavale de sang ; la tête se relevait dans un défi. Les audaces de sa nature, ses témérités de joueuse, ses énergies physiques inemployées, ses virtuelles générosités, la transformaient en amazone poétique, — et le comte Paul, en son cœur, s’écriait alors comme Othello : « O ma belle guerrière ! »

Quand on parlait d’elle après l’avoir ainsi vue et entendue chanter, la comtesse ne trouvait pas d’éloge assez vif. Trompée volontiers, elle prenait l’âme infinie, évoquée un instant, pour l’âme individuelle et constante de la jeune fille. Annette s’extasiait aussi, avec une pointe, légère, de jalousie, tout au fond d’elle-même : « Oh ! si je pouvais chanter comme ça !… Et Albert m’écouter en me regardant comme Paul écoute et regarde sa fiancée ! »

Mais la jolie petite nature d’Annette se rendait vite maîtresse de ces pensées-là. Et quand elle les avait eues, elle s’imposait d’être d’autant plus gentille avec celle qu’elle devait bientôt appeler sa sœur. Elle avait alors mille prévenances pour elle. Marie y répondait de son mieux, et les jeunes filles maintenant ne se quittaient guère.

— Oh ! dit un jour Annette, si je savais jouer du piano comme vous !

— Songez, répondit Marie, que j’ai huit ans de plus que vous ! Et j’apprenais déjà, quand vous n’étiez seulement pas au monde !

— Donnez-moi des leçons, dites, voulez-vous ?

— Si je veux !

Et bientôt il n’y eut guère de choses pour lesquelles Annette ne demandât les conseils de sa sœur Marie. Elles travaillèrent ensemble non seulement le piano et le chant, mais l’anglais, que Marie connaissait très bien, et l’italien, que parlait Annette avec la pureté toscane.

Elles jouaient ensemble. Sur la calme terrasse, toute blanche de gravier marin, encadrée de mimosas, d’eucalyptus et de pins, c’était parfois de jolies parties de volant où les deux jeunes filles luttaient de vivacité et de grâce. Et toujours elles avaient comme témoins le jeune homme passionnément attentif, silencieusement passionné, et la bonne comtesse maintenant confiante, abandonnée à la douceur des longs espoirs de bonheur pour son cher Paul.

Le jeune homme devenait toujours plus amoureux. Cette solitude d’Aiguebelle, où il avait vécu tant de jours un peu austères, s’égayait pour lui d’une lumière inaccoutumée. Ce pays, où il avait passé son enfance et qu’il connaissait si bien, jusqu’au moindre caillou, se renouvelait à ses yeux d’une manière inattendue.

« Ici, j’ai fait telle chose, là telle autre… » Et c’était des récits de jeu ou de chasse qu’il contait à Marie. Il voulait se faire connaître et aimer d’elle, dans son passé le plus lointain. Il voulait lui donner son enfance même, être à elle depuis toujours.

Il y était aidé par ce long séjour de Marie dans ce château d’Aiguebelle, dans ce parc sauvage où bruissaient éternellement les grands pins d’Alep qui répondent au bourdonnement éternel de la mer. Il la conduisait sur les grèves, et aussi en bateau à la pêche, avec sa sœur. Et dans les moindres plis de sa robe il y avait pour lui une grâce mystérieuse dont son âme était enchantée comme par une magie.

On visitait en voiture tout le voisinage : le fort de Brégançon, les mines de cuivre des Bormettes, les salins d’Hyères ; — puis les environs : le Lavandou et Bormes, Collobrières et les ruines du couvent de La Verne, et Saint-Tropez et Cogolin, et toutes les Maures, de Collobrières à Roquebrune, et de Sainte-Maxime au Muy.

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