UN SOURIRE DE LA FORTUNE
G. (Georges) Jean-Aubry translation
Je n’avais cessé, depuis le lever du jour, de regarder vers l’avant. Le navire glissait doucement sur l’eau calme. Après soixante jours de mer, j’avais hâte de faire mon atterrissage : une île fertile et fort belle des Tropiques. Ses habitants les plus enthousiastes se plaisent à la surnommer « la Perle de l’Océan ». Appelons-la donc « la Perle ». C’est un excellent nom. Une perle qui distille beaucoup de douceur sur le monde.
Ce n’est qu’une façon de vous dire qu’on y cultive la meilleure espèce de canne à sucre. Toute la population de la Perle ne vit que de cela et pour cela. Le sucre est — si l’on peut ainsi dire — son pain quotidien. Et j’y venais chercher un chargement de sucre avec l’espoir d’une bonne récolte et d’un fret avantageux.
Mon second, M. Burns, reconnut la terre le premier : et je fus bientôt saisi d’admiration devant cette apparition bleue, en forme de pointe, presque transparente sur la clarté du ciel : simple émanation, corps astral d’une île qui s’élevait pour m’accueillir de loin. C’est un phénomène assez rare que d’apercevoir ainsi la Perle à soixante milles en mer. Et je me demandais à moitié sérieusement si c’était de bon augure, et si ce que j’allais trouver dans cette île serait aussi heureusement exceptionnel que cette magnifique vision de rêve, que si peu de marins ont eu le privilège de contempler.
Mais d’importunes préoccupations d’affaires ne tardèrent pas à venir interrompre ma satisfaction d’avoir atteint le terme d’un voyage. Je souhaitais réussir et je désirais, en outre, faire honneur à la latitude flatteuse que m’avaient laissée mes armateurs dont les instructions étaient contenues dans cette noble et simple phrase : « Nous nous en remettons entièrement à vous pour tirer le meilleur parti possible du navire… » Le monde entier m’étant ainsi donné comme champ d’action, mes capacités ne me paraissaient pas beaucoup plus grosses que la tête d’une épingle.
Cependant le vent tomba et M. Burns se lança dans des considérations assez désobligeantes sur ma malechance habituelle. Je crois volontiers que c’était par dévouement pour moi que son humeur critique se manifestait ainsi à tout propos. Mais je dois dire que si, une fois, à la mer, je n’avais pas eu à le tirer d’une maladie fort grave, je n’aurais certainement pas supporté son genre d’humeur. Après l’avoir arraché aux griffes de la mort, c’eût été vraiment absurde de se priver des services d’un aussi bon officier : mais j’avais parfois une furieuse envie de le voir débarquer de son propre mouvement.
Nous n’approchâmes de la terre que fort tard et il nous fallut mouiller en dehors du port jusqu’au lendemain matin. La nuit fut on ne peut plus désagréable et nous ne pûmes prendre aucun repos. Dans cette rade qui nous était également inconnue à tous deux, Burns et moi, nous passâmes presque tout notre temps sur le pont. Des nuages dégringolaient du haut des pentes de basalte à l’abri desquelles nous nous tenions. La brise qui fraîchissait faisait grincer notre mâture avec des interludes de tristes gémissements. Je fis à Burns la remarque que nous avions eu de la chance de rallier le mouillage avant qu’il ne fît noir. Nous aurions eu une mauvaise nuit à passer s’il nous avait fallu rester au large sous voiles.
Mais mon second ne démordait pas de son attitude.
— « Vous appelez cela de la chance, capitaine ! Oui ! notre chance habituelle ! Une chance à remercier Dieu que ça ne soit pas pire. »
Il grommela ainsi toute la nuit, tandis que je faisais appel à toute ma philosophie. Ce fut vraiment exaspérant, fatigant, interminable que d’avoir à rester ainsi au mouillage trop près de cette côte sombre. L’eau houleuse faisait entendre des grognements sourds autour du navire. Par moments une rafale sauvage, jaillissant d’un ravin au haut de la falaise, tirait de notre gréement une note rauque et plaintive comme le gémissement d’une âme abandonnée.
I
A sept heures et demie du matin, une fois le navire enfin rentré, et amarré à une certaine distance du quai, mon fond de philosophie se trouvait à peu près épuisé. Je me hâtais de m’habiller dans ma chambre quand le steward entra, un de mes vêtements sur le bras.
Affamé, éreinté, épuisé, et, de plus, la tête engagée dans une chemise blanche trop amidonnée contre laquelle je me débattais, je le priai d’un ton maussade « d’activer ce petit déjeuner ». Je voulais aller à terre aussi tôt que possible.
— « Bien, capitaine. Ce sera prêt à huit heures, capitaine. Il y a un monsieur qui attend pour vous parler, capitaine. »
Cette annonce fut curieusement accueillie. Je tirai violemment la chemise sur ma tête et émergeai de là en le regardant fixement.
— « A cette heure-ci ! » — m’écriai-je. — « Qui est-ce ? Qu’est-ce qu’il veut ? »
Quand on arrive de la mer on a à s’adapter aux conditions d’une existence complètement dénuée de relations. Chaque petit événement prend d’abord l’importance particulière de la nouveauté. Ce visiteur matinal me surprenait grandement : mais mon steward n’avait aucune raison d’avoir l’air si particulièrement ahuri.
— « Vous ne lui avez pas demandé son nom ? » — lui dis-je d’un ton ferme.
— « Il s’appelle Jacobus, je crois », — marmotta-t-il d’un air embarrassé.
— « Monsieur Jacobus ! » — m’écriai-je, au comble de l’étonnement, en changeant soudain de sentiment. — « Pourquoi ne l’avoir pas dit tout de suite ? »
Le steward s’était déjà esquivé. Un instant, j’avais aperçu, par l’entre-bâillement de la porte, un homme grand et fort, debout dans le carré, près de la table sur laquelle la nappe était déjà mise : une nappe « pour le port », immaculée et d’un blanc étincelant. Tout était pour le mieux.
Du ton le plus aimable je lui criai à travers la porte que j’étais en train de m’habiller et que je serais à lui dans un moment. J’entendis le visiteur me répondre d’une voix tranquille et un peu sourde de ne pas me bousculer. Tout son temps était à ma disposition. Il espérait seulement que je voudrais bien lui faire donner une tasse de café.
— « Je crains que vous n’ayez un bien piètre déjeuner », — lui criai-je en m’excusant. — « Nous avons été soixante jours à la mer, vous savez. »
Je l’entendis rire légèrement et me répondre : « Ça ira très bien, capitaine. » Tout cela, ses paroles, son intonation, l’attitude de l’homme entrevu dans le carré, avait un caractère inattendu, quelque chose d’amical, d’encourageant. Ma surprise n’en était pas moindre. Quelle était la raison de cette visite ? Était-ce là le signe de quelque noir dessein dirigé contre mon innocence commerciale ?
Ah ! ces intérêts commerciaux, — qui venaient gâter la plus belle vie qui fût au monde. Pourquoi faut-il que la mer serve au commerce, — et aussi à la guerre ? Pourquoi se livrer sur mer au massacre et au trafic, y poursuivre des buts égoïstes sans grande importance après tout ? Combien il eût été préférable de n’avoir qu’à naviguer tout simplement, avec par-ci par-là un port et un morceau de terre, juste de quoi se dégourdir les jambes, acheter quelques livres et changer un peu l’ordinaire de ses repas. Mais, puisque je vivais dans un monde plus ou moins homicide et désespérément mercantile, mon devoir était évidemment de m’en accommoder de mon mieux. La lettre de mes armateurs me laissait le soin, comme je l’ai dit, de tirer le meilleur parti possible du navire, à mon gré. Mais elle contenait encore un post-scriptum ainsi conçu :
« Sans vouloir entraver en rien votre liberté d’action, nous écrivons par le prochain courrier à quelques-uns de nos correspondants de là-bas qui peuvent vous être de quelque utilité. Nous désirerions particulièrement que vous rendiez visite à M. Jacobus, un négociant et affréteur fort important. Si vous pouvez vous entendre avec lui, il vous trouvera certainement un emploi profitable du navire. »
Nous entendre ! Et cet important personnage était précisément à bord et me demandait de lui offrir une tasse de café ! Comme la vie n’est pas un conte de fée, l’improbabilité de cet événement me choquait presque. Avais-je découvert un coin enchanté de la terre, où de riches marchands se précipitent pour déjeuner à bord des navires avant même que ceux-ci ne soient amarrés ? Était-ce là de la magie blanche ou seulement quelque malice commerciale ? En fin de compte, j’en arrivai (tout en nouant ma cravate) à supposer que je n’avais pas dû bien entendre le nom. J’avais assez fréquemment pensé au notable M. Jacobus durant le voyage et mon oreille avait dû être abusée par quelque similitude de son… Le steward avait peut-être dit Antrobus ou peut-être Jackson.
Mais lorsqu’au sortir de ma chambre je demandai : « Monsieur Jacobus ? » je fus accueilli par un « Parfaitement » qu’accompagna un aimable sourire. Il ne semblait pas se prévaloir extrêmement du fait qu’il était M. Jacobus. Je distinguai un visage assez fort et pâle, une tête légèrement chauve au sommet, des favoris rares et d’une couleur indéterminée, des paupières lourdes. Les lèvres épaisses et lisses semblaient, au repos, collées l’une à l’autre. Le sourire était vague. C’était un homme pesant et paisible. Je lui présentai mes deux officiers qui venaient de descendre pour déjeuner : mais je ne pouvais comprendre pourquoi l’attitude silencieuse de M. Burns trahissait une indignation contenue.
Comme nous prenions place autour de la table, les mots entrecoupés d’une altercation qui avait lieu à l’entrée du panneau parvinrent à mon oreille. Quelqu’un d’étranger au navire voulait apparemment descendre me parler et le steward s’y opposait.
— « On ne peut pas le voir. »
— « Pourquoi pas ? »
— « Le capitaine est en train de déjeuner, je vous dis. Il va aller à terre dans un moment et vous pourrez lui parler sur le pont. »
— « Ça n’est pas juste. Vous laissez… »
— « Je n’y suis pour rien. »
— « Comment, vous n’y êtes pour rien ? Tout le monde doit être sur le même pied. Vous laissez cet homme… »
Le reste m’échappa. La personne ayant été évincée, le steward descendit. Je ne peux pas dire qu’il était rouge d’excitation, — c’était un mulâtre, — mais il semblait fort agité. Après avoir posé les plats sur la table, il alla se placer près du buffet avec cet air singulier d’indifférence qu’il avait coutume de prendre lorsqu’il avait fait quelque mauvais coup et craignait de se faire attraper. L’expression de mépris qui se peignit sur le visage de M. Burns en promenant son regard du steward jusqu’à moi était réellement extraordinaire. Je ne pouvais imaginer quelle mouche avait encore piqué mon second.
Le capitaine gardant le silence, personne ne parlait, comme c’est l’usage à bord. Et si je ne disais rien, c’est tout simplement que la splendeur du festin m’avait rendu muet d’étonnement. Je m’attendais à l’habituel petit déjeuner du bord et je voyais étalé devant nous un véritable débordement de victuailles venues de terre : des œufs, des saucisses, du beurre qui visiblement ne sortait pas d’une boîte de conserve danoise, des côtelettes et même un plat de pommes de terre. Il y avait trois semaines que je n’avais vu une pomme de terre réelle, vivante. Je les contemplai avec intérêt et M. Jacobus se révéla comme un homme doué de sympathies humaines et domestiques, et qui savait même lire dans les pensées.
— « Essayez-les, capitaine, — me dit-il à mi-voix, d’un ton encourageant et amical. — Elles sont excellentes. »
— « Elles en ont l’air, — lui répondis-je. — Cela vient de l’île, je suppose ? »
— « Oh ! non, c’est importé. Celles qui poussent ici coûtent trop cher. » — L’insignifiance de cette question me choquait. Était-ce là vraiment un sujet de conversation pour un riche et notable négociant ? Je trouvai charmantes sa simplicité et son aisance : mais de quoi parler, après soixante et un jours de mer, à un homme qui surgit ainsi inopinément, et qui vient d’une petite ville dont on ne sait rien, dans une île qu’on n’a jamais vue ? Que pouvaient bien être (en dehors du sucre) les intérêts de cette petite motte de terre, ses propos, ses sujets de conversation ? Le mettre immédiatement sur le terrain des affaires eût été presque inconvenant, ou même pire : maladroit. Tout ce que je pouvais faire pour le moment, c’était de rester sur le même terrain.
— « Est-ce que les victuailles sont généralement chères ici ? » — demandai-je, non sans rougir à part moi de l’inanité de mes paroles.
— « Je ne dirai pas cela », — répondit-il placidement, avec cet air de ménager son souffle que lui donnait cette façon contenue qu’il avait de parler.
Il ne sembla pas vouloir être plus explicite, quoiqu’il n’éludât aucunement le sujet. Tout en regardant la table avec un complet esprit d’abstinence (ce fut en vain que je voulus lui faire prendre quelque chose), il aborda des détails d’approvisionnement. « On importait le bœuf généralement de Madagascar : le mouton, cela va sans dire, était rare et d’un prix assez élevé, mais la bonne viande de chèvre… »
— « Ce sont des côtelettes de chèvre ? » — m’écriai-je en désignant l’un des plats.
Le steward, qui avait pris près du buffet une pose sentimentale, sursauta :
— « Seigneur ! non, capitaine ! c’est du vrai mouton ! »
M. Burns continuait à déjeuner avec une visible impatience, comme s’il eût été outré de se voir associé à une monstrueuse sottise, s’excusa en marmottant et remonta sur le pont. Peu après, le lieutenant, avec sa figure rouge et lisse, disparut à son tour. Pourvu d’un appétit de collégien et après deux mois de navigation, il n’était pas sans apprécier ce repas généreux. Mais moi pas. Cela vous avait un goût d’extravagance. Tout de même, avoir pu faire jaillir tout cela si rapidement était remarquable et j’en fis mes compliments au steward d’un ton quelque peu inquiétant. Il eut un sourire désapprobateur et, d’une façon dont je ne sus que penser. Je vis ses petits yeux noirs cligner d’une façon significative dans la direction de notre hôte.
Celui-ci demanda à mi-voix une autre tasse de café, et grignota ascétiquement un morceau de biscuit de mer. Je ne crois pas qu’en fin de compte il en avala plus de la valeur d’un doigt : mais, pendant ce temps, il me fit un rapport complet sur la récolte de sucre, les différentes maisons de commerce de l’île, l’état des frets. Cette conversation était tout émaillée d’indications sur les différentes personnalités et qui allaient jusqu’à des avertissements voilés, mais son visage pâle et charnu demeurait immuable, sans le moindre rayonnement, comme si sa propre voix lui eût été étrangère. Vous pouvez bien penser que j’ouvrais les oreilles toutes grandes. Chaque mot m’était précieux. Mes idées sur la valeur des amitiés commerciales s’en trouvaient favorablement modifiées. Il me donna les noms de tous les navires disponibles, m’indiqua leur tonnage et le nom de leurs capitaines : — ce qui était encore des renseignements commerciaux, — après quoi, il condescendit à me mettre au courant des potins du port. La Hilda avait, on ne sait comment perdu sa figure de proue dans le golfe de Bengale et son capitaine en était grandement affecté. Le navire et lui avaient été associés depuis des années et le vieil homme s’imaginait que cet étrange événement était le signe précurseur de sa propre et prochaine dissolution. La Stella avait essuyé du très gros temps au large du Cap, avait eu son pont balayé et son second emporté par un paquet de mer. Et quelques heures avant d’atteindre le port le bébé était mort. Ce pauvre capitaine H… et sa femme étaient terriblement désemparés. S’ils avaient pu seulement l’amener vivant jusqu’au port, on aurait probablement pu le sauver : mais le vent avait molli pendant à peu près toute la dernière semaine, rien qu’une légère brise et… on allait enterrer l’enfant cet après-midi. Il pensait que j’assisterais…
— « Vous croyez que je dois y aller ? » — lui demandai-je avec appréhension.
Il le pensait, certainement. On apprécierait cela beaucoup. Tous les capitaines des navires dans le port devaient y assister. Cette pauvre madame H… était tout à fait prostrée. Un rude coup aussi pour H…
— « Et vous, capitaine, je suppose que vous n’êtes pas marié ? »
— « Non, je ne suis pas marié, — lui dis-je. — Ni marié, ni même fiancé. »
Mentalement j’en rendis grâce aux dieux : et tandis qu’il souriait d’un air rêveur, je lui exprimai mes remerciements pour sa visite et les renseignements si intéressants qu’il avait eu l’obligeance de me fournir. Mais je ne soufflai mot de l’étonnement que j’en ressentais.
— « Il va sans dire que je me serais fait un devoir de vous rendre visite dans un jour ou deux », — lui dis-je en terminant.
Il souleva visiblement les cils pour me regarder, mais n’en parut pas pour cela moins somnolent qu’auparavant.
— « Conformément aux instructions de mes armateurs, — expliquai-je. — Vous avez reçu leur lettre, n’est-ce pas ? »
A ce moment, il avait également levé les sourcils, mais sans manifester aucune émotion particulière. Je fus au contraire frappé de le voir demeurer parfaitement imperturbable.
— « Oh ! vous devez parler de mon frère. »
Ce fut alors à moi de faire : « Oh ! » Mais j’espère que rien de plus qu’un étonnement poli ne parut dans ma voix lorsque je lui demandai à quoi alors je devais le plaisir… Il cherchait tranquillement quelque chose dans une poche intérieure de son veston.
— « Mon frère est très différent. Mais je suis bien connu dans cette partie du monde. Vous avez probablement entendu…
Je pris la carte qu’il me tendait. Une solide carte commerciale, s’il en fut. Alfred Jacobus, — l’autre s’appelait Ernest, — approvisionneur de navires. Viandes salées et fraîches, huiles, peinture, cordages, voiles, etc. Ravitaillement de navires au port, conditions modérées…
— « Je n’ai jamais entendu parler de vous », — fis-je brusquement.
Son assurance sourde ne l’abandonna pas.
— « Vous serez tout à fait satisfait », — murmura-t-il doucement.
Je n’en fus pas radouci. J’avais l’impression d’avoir été circonvenu en quelque sorte. Pourtant je m’étais trompé moi-même, — s’il y avait là tromperie. Mais cette extraordinaire audace de s’inviter à prendre le petit déjeuner était suffisante pour tromper n’importe qui. Et je pensai tout d’un coup : Eh quoi ! cet homme a fourni lui-même toutes ces victuailles afin de faire une affaire.
— « Vous avez dû vous lever diablement de bonne heure ce matin », — lui dis-je.
Il admit avec simplicité qu’il était sur le quai dès avant six heures à attendre l’entrée de mon navire. J’eus l’impression qu’il serait maintenant impossible de m’en débarrasser.
— « Si vous pensez que nous allons vivre sur ce pied-là », — lui dis-je en jetant sur la table un regard irrité, — « vous vous trompez considérablement. »
— « C’est parfait, capitaine. Je comprends très bien. »
Rien ne pouvait troubler sa placidité. J’étais assez mécontent, mais je ne pouvais pourtant pas me jeter sur lui. Il m’avait donné tant de renseignements utiles, — et puis c’était le propre frère de ce riche négociant. Tout cela était assez étrange.
Je me levai et lui déclarai sèchement que je devais aller à terre. Il mit aussitôt son canot à ma disposition pour le temps que je resterais dans le port.
— « Je vous ferai un prix », — reprit-il d’un ton monotone. — « J’ai un homme toute la journée près de l’escalier. Vous n’avez qu’à le siffler quand vous aurez besoin du canot. »
Et, s’effaçant à chaque porte pour me laisser passer le premier, il m’emmena en somme sous sa garde. Comme nous traversions le pont arrière, je vis s’avancer deux individus mal vêtus qui, dans un silence triste, m’offrirent des cartes commerciales que je pris sans rien dire sous le regard pesant de mon compagnon. Une bien inutile et lamentable cérémonie. C’étaient les commis des autres approvisionneurs de navires : et lui, placide, derrière moi, ignora leur existence.
Nous nous séparâmes sur le quai après qu’il m’eût, d’un ton tranquille, exprimé l’espoir de me voir souvent « au magasin ». Il y avait là un fumoir pour les capitaines, avec des journaux et une boîte « d’assez bons cigares ». Je le quittai sans cérémonie.
Mes consignataires me firent un accueil chaleureusement commercial ; mais, d’après eux, l’état des frets n’était pas à beaucoup près aussi favorable que la conversation de ce Jacobus me l’avait laissé entendre. Je me sentis naturellement porté à donner créance à sa version, de préférence. Tout en refermant derrière moi la porte de leur cabinet, je pensai : « Hum ! Un ramassis de mensonges. Diplomatie commerciale. C’est à quoi un homme qui arrive de la mer doit s’attendre. Ils voudraient affréter le navire au-dessous du cours. »
Dans la grande pièce où s’alignaient de nombreux pupitres, le chef de bureau, un homme grand, maigre et complètement rasé, vêtu d’un costume blanc immaculé et dont la tête noire, luisante et tondue de près prenait des reflets argentés, se leva de sa place et m’arrêta avec affabilité. Tout ce qu’on pourrait faire pour moi, on serait trop heureux. Reviendrais-je dans l’après-midi ? Quoi ? J’allais à un enterrement ? Ah ! oui, ce pauvre capitaine H…
Sa figure s’allongea un moment avec un air de sympathie, puis, écartant de ce monde prosaïque le bébé tombé malade au cours d’une tempête et qui était mort d’un calme prolongé à la mer, il me demanda en souriant de toutes ses dents, d’un sourire qui eût ressemblé à celui d’un requin (si les requins avaient de fausses dents), si j’avais fait des arrangements pour le temps que le navire serait dans le port.
— « Oui, avec Jacobus », — répondis-je d’un air dégagé. — « C’est, si j’ai bien compris, le frère de M. Ernest Jacobus pour lequel j’ai une introduction de mes armateurs. »
Je n’étais pas fâché de lui montrer que je n’étais pas livré pieds et poings liés au bon vouloir de sa maison. Je le vis pincer ses lèvres minces d’un air de doute.
— « Quoi ! » — m’écriai-je, — « ce n’est pas son frère ? »
— « Oh ! si… Ils ne se sont pas adressé la parole depuis dix-huit ans », — ajouta-t-il avec solennité au bout d’un moment.
— « Vraiment. Et pourquoi se sont-ils donc querellés ? »
— « Oh ! rien ! Rien qui vaille qu’on en parle », — déclara-t-il avec hauteur. — « Il a une assez grosse affaire. C’est le meilleur approvisionneur d’ici sans aucun doute. Au point de vue commercial il n’y a rien à dire ; mais, tout de même, le caractère personnel a aussi quelque importance, n’est-ce pas ? Bonjour, capitaine. »
Il retourna à son bureau en minaudant. Il m’amusait. Il avait l’air d’une vieille demoiselle, une vieille demoiselle commerciale, offusquée de quelque inconvenance. Était-ce une inconvenance commerciale ? Une inconvenance commerciale est une question sérieuse, car cela touche à la poche. Ou bien n’était-ce qu’un puriste en matière de conduite qui désapprouvait que Jacobus tînt lui-même l’emploi de commis ? Cela manquait certainement de dignité. Je me demandais ce que devait en penser son frère le négociant. Mais autant de pays, autant de mœurs. Dans une communauté aussi isolée et aussi exclusivement commerciale, les valeurs sociales ont une échelle qui leur est propre.
II
Je me serais bien volontiers dispensé de cette pénible occasion de faire immédiatement connaissance, ne fût-ce que de vue, avec mes collègues, les autres capitaines. Je me rendis pourtant au cimetière. Nous formions un groupe assez considérable de gens nu-tête et vêtus de noir. Je remarquai que, de notre compagnie, ceux qui s’approchaient le plus du type, déjà désuet alors, du vieux loup de mer, se montraient le plus émus, — peut-être parce qu’ils avaient moins de « manières » que ceux de la nouvelle génération. Le vieux loup de mer, une fois sorti de son élément naturel, était un animal simple et sentimental. J’en remarquai un, — il me faisait face de l’autre côté de la fosse, — qui pleurait à chaudes larmes. Elles ruisselaient sur son visage hâlé comme des gouttes de pluie sur un vieux mur rugueux. J’appris par la suite qu’on le considérait comme la terreur des marins, un homme dur ; qu’il n’avait jamais eu ni femme ni enfant ; et qu’ayant depuis sa plus tendre jeunesse navigué au long cours, il ne connaissait guère les femmes et les enfants que de vue.
Peut-être versait-il ces abondantes larmes sur les occasions qu’il avait perdues, peut-être était-ce par simple désir de paternité et par une étrange jalousie à l’égard d’un chagrin qu’il ne lui serait jamais donné de connaître. L’homme, — et même l’homme de mer, — est un capricieux animal, créature et victime d’occasions perdues. Mais, à le voir, j’eus honte de mon insensibilité. Je n’avais pas de larmes.
J’écoutai avec un détachement affreusement critique ce service que j’avais eu à lire moi-même, une ou deux fois, pour des hommes morts à la mer. Ces mots d’espérance et de défi, ces mots ailés, si exaltants dans la libre immensité du ciel et de la mer, semblaient tomber avec ennui sur cette petite tombe. A quoi servait de demander à la Mort où était son aiguillon, devant ce petit trou noir creusé dans la terre ? Et mes pensées m’échappaient complètement vers des sujets ayant trait à la vie, — des sujets sans grande élévation d’ailleurs, — navires, frets, affaires. L’instabilité de ses émotions donne à l’homme une déplorable ressemblance avec le singe. J’étais dégoûté de mes pensées, — et je pensais : Trouverai-je bientôt un affrétement ? Le temps, c’est de l’argent… Ce Jacobus allait-il me mettre vraiment en main une bonne affaire ?… Il faudrait aller le voir dans un jour ou deux.
Qu’on n’aille pas s’imaginer que je poursuivais ces pensées avec quelque précision. C’étaient elles qui me poursuivaient plutôt : vagues, confuses, inquiètes, honteuses. Leur opiniâtreté était endurcie, abominable, presque révoltante. Et c’était la présence de cet opiniâtre approvisionneur qui les avait mises en branle. Il était là, l’air triste, parmi notre petit groupe d’hommes venus de la mer, et sa présence m’irritait, car, en me faisant penser à son frère le négociant, elle m’avait rendu furieux contre moi-même. J’avais, cela va sans dire, conservé quelque décence. C’était seulement l’esprit qui…
La cérémonie prit fin. Le pauvre père, — un homme de quarante ans avec de gros favoris noirs et une pathétique estafilade sur son menton rasé de frais, — nous remercia tous en ravalant ses larmes. Mais je ne sais comment, soit parce que je m’attardai à la porte du cimetière en hésitant sur le chemin à prendre pour revenir, soit parce que j’étais le plus jeune, ou parce qu’il attribuait mon état d’esprit à des sentiments plus nobles et mieux appropriés, ou tout simplement parce que je lui étais plus étranger encore que les autres capitaines, il me distingua parmi eux. Tout en marchant à ma hauteur, il me renouvela ses remerciements, que j’écoutai dans un silence morne, en proie aux reproches de ma conscience. Soudain il passa son bras sous le mien, et de l’autre fit un geste dans la direction d’un grand et gros homme qui s’en allait tout seul, dans un flottement de vêtements gris.
— « C’est un brave homme, vraiment un brave homme », — déclara-t-il en ravalant un sanglot, — « ce Jacobus. »
Et il me raconta à voix basse que Jacobus avait été le premier à venir à bord de son navire dès leur arrivée, et qu’ayant appris leur malheur, il s’était chargé de tout, s’était offert à régler toutes les formalités habituelles, à porter à terre les papiers du navire, à faire tous les arrangements pour l’enterrement…
— « Un brave homme. J’étais complètement assommé par ce coup. Il y avait dix jours que je veillais ma femme jour et nuit. Sans aide. Et imaginez ! Le pauvre petit est mort juste le jour où nous avons reconnu la terre. Comment ai-je pu rentrer le navire, Dieu seul le sait ! Je ne voyais rien, je ne pouvais pas parler, je ne pouvais pas… On vous a dit, peut-être, que nous avons perdu notre second, passé par-dessus bord pendant le voyage ? Je n’avais personne pour me remplacer. Et la pauvre femme à demi folle en bas toute seule avec le… Mon Dieu ! Ce n’est pas permis. »
Nous marchâmes côte à côte en silence. Je ne savais comment prendre congé de lui. Sur le quai il lâcha mon bras et frappa du poing violemment dans la paume de son autre main.
— « Non, ça n’est pas permis ! — s’écria-t-il de nouveau. — Ne vous mariez jamais à moins d’avoir pu d’abord envoyer promener la mer… Ça n’est pas permis ! »
Je n’avais pas la moindre intention « d’envoyer promener la mer » et, quand il me quitta pour remonter à bord de son navire, j’avais la conviction que je ne me marierais jamais. Tandis que j’attendais près de l’escalier l’homme du canot de Jacobus, parti je ne sais où, je fus rejoint par le capitaine de la Hilda, une ombrelle de soie à la main et les pointes aiguës de son archaïque faux-col à la Gladstone encadrant son petit visage basané et complètement rasé qui était extraordinairement frais pour son âge, d’un modelé parfait et tout illuminé par des yeux extrêmement clairs. Ses cheveux blancs abondants, luisants comme du verre filé, bouclaient légèrement sous le bord de son vieux panama de très belle qualité qu’entourait un large ruban noir. L’aspect de ce petit vieillard vif et net avait quelque chose d’étrangement angélique et de juvénile tout ensemble.
Il m’accosta, comme s’il m’avait vu tous les jours de sa vie depuis ma plus tendre enfance, en me faisant une remarque plaisante sur l’aspect d’une grosse négresse assise sur un escabeau au bord du quai. Il me déclara ensuite aimablement que j’avais un bien joli navire.
Je lui retournai son compliment en lui déclarant aussitôt :
— « Pas si joli que la Hilda. »
Je vis immédiatement s’abaisser les coins de sa bouche sensible, au dessin net.
— « Oh ! mon cher. Je peux à peine en supporter la vue maintenant. Savais-je, me demanda-t-il anxieusement, qu’il avait perdu le buste de son navire : une femme à tunique bleue bordée d’or, dont le visage n’était peut-être pas joli, joli, mais dont les bras blancs d’un très beau dessin étaient étendus comme si elle nageait ? Le savais-je ? Qui aurait pu s’attendre à pareille chose ?… Et après vingt ans, encore ! »
Personne à l’entendre n’aurait pu croire que la femme en question était en bois : sa voix tremblante, son agitation donnaient à ses plaintes quelque chose d’absurdement risible… Elle avait disparu une nuit, une belle nuit claire, par très légère houle, dans le golfe du Bengale. Disparue sans le moindre clapotement : personne à bord n’avait pu dire comment, où, ni à quelle heure, après vingt ans, en octobre dernier… Avais-je jamais entendu parler d’une chose pareille ?…
Je l’assurai avec sympathie que je n’avais jamais rien entendu de pareil et il prit un air très attristé. Ce n’était pas bon signe, il en était sûr. Il y avait là quelque chose qui ressemblait à un présage. Mais quand je lui eus déclaré que sûrement il pourrait se procurer un autre buste de femme, je me vis fort justement reprendre de ma légèreté. Le petit vieux se mit à rougir violemment sous son teint basané comme si je lui avais proposé quelque chose d’inconvenant. On pouvait bien, me dit-il, trouver des rechanges pour des mâts ou un gouvernail perdu, n’importe quelle pièce vitale du navire : mais à quoi servirait de mettre un nouveau buste ? Quelle satisfaction ? Il était facile de voir que je n’avais jamais eu une figure de proue comme compagne pendant vingt ans à la mer.
— « Un nouveau buste ! » — s’écria-t-il avec une ardente indignation. — « Ma foi ! Il y aura vingt-huit ans au mois de mai prochain que je suis veuf, autant penser à prendre une nouvelle femme. Vous pouvez faire la paire avec ce Jacobus… »
Il m’amusait vraiment.
— « Qu’est-ce que Jacobus a encore fait ? Est-ce qu’il veut que vous vous mariiez, Capitaine ? » — lui demandai-je avec déférence. Mais il était lancé maintenant et il grimaça avec fureur :
— « Vous procurer, pour sûr ! C’est un homme à vous procurer n’importe quoi à son prix. Je n’étais pas amarré depuis une heure qu’il était déjà à mon bord pour me proposer de me vendre une figure de proue qu’il avait par hasard dans son entrepôt. Il m’a fait faire cette proposition par Smith, mon second. « Mr. Smith, lui ai-je dit, vous ne me connaissez pas encore mieux que cela ? J’ai l’air de quelqu’un à ramasser une figure de proue au rebut ? Et cela après tant d’années ! Vous avez une façon de parler, vous autres jeunes gens… »
J’affectai un vif remords et comme je descendais dans l’embarcation, je lui dis tranquillement :
— « Ma foi ! je ne vois rien d’autre à faire que d’y mettre quelque fioriture de proue, peut-être. Vous savez, un vague ornement sculpté, joliment doré. »
Il avait l’air tout d’un coup très abattu après cette explosion.
— « Oui. Un ornement. Peut-être bien. Jacobus m’a aussi suggéré cela. Il n’est jamais embarrassé quand il s’agit d’extorquer un peu d’argent à un marin. Il me ferait payer cette sculpture les yeux de la tête. Une guibre dorée, vous voulez dire, hein ? Pour vous, bien sûr, ça ferait l’affaire. Vous autres jeunes gens, vous me paraissez n’avoir pas le moindre sentiment des convenances. »
De son bras droit, il fit un geste convulsif.
— « Tant pis. Cela ou autre chose ça ne fait pas grande différence. Je laisserais tout aussi bien ce vieux bâtiment courir le monde rien qu’avec un taille-mer », — s’écria-t-il tristement. Et comme l’embarcation s’éloignait de l’escalier, il éleva la voix au bord du quai avec une animosité assez comique.
— « Pour sûr ! Ne serait-ce que pour narguer ce marchand de figures de proue, ce vampire ! Je connais cet endroit-ci depuis longtemps, ne l’oubliez pas. Venez donc me voir à mon bord un de ces jours ! »
Ma première soirée dans le port, je la passai paisiblement dans mon carré : et j’étais fort heureux à la pensée de pouvoir encore tenir à distance pendant quelques heures cette vie de terre qui me semblait si mesquinement complexe, si discordante et si remplie de figures nouvelles en débarquant de la mer. Il était toutefois écrit que j’entendrais encore parler de Jacobus avant de m’endormir.
M. Burns était allé à terre après le dîner pour « jeter un coup d’œil », comme il disait. Comme il faisait parfaitement nuit quand il m’annonça son intention, je ne lui demandai pas ce qu’il pensait voir. Vers minuit environ, j’étais en train de lire dans le salon, lorsque j’entendis marcher avec précaution dans le couloir et je l’appelai par son nom.
Burns entra, la canne et le chapeau à la main ; cet accoutrement de terrien lui donnait un aspect incroyablement vulgaire ; il avait un air enjoué et je ne sais quel clignement d’œil bizarre. Comme je le priai de s’asseoir, il posa sa canne et son chapeau sur la table et, après avoir parlé un moment des affaires du navire, il me dit :
— « J’en ai entendu de belles sur cet approvisionneur qui vous a si bien estampé, capitaine. »
Je lui fis observer, en me tenant à quatre, qu’il avait une singulière façon de s’exprimer. Mais il se contenta de hocher la tête dédaigneusement. C’était un fameux tour, ma foi : s’amener à bord d’un navire inconnu avec tout ce qu’il faut pour le petit déjeuner de l’équipage dans deux paniers et s’inviter soi-même tranquillement à la table du capitaine ! Il n’avait jamais entendu raconter de sa vie quelque chose d’aussi malin et d’aussi impudent.
Je me pris à défendre la méthode inaccoutumée de Jacobus.
— « C’est le frère d’un des plus riches négociants de l’endroit. »
— « Son frère aîné ne lui a pas adressé la parole depuis dix-huit ou vingt ans », — déclara-t-il triomphalement. — « Voilà ce qui en est. »
— « Je sais parfaitement ce qui en est », — interrompis-je avec hauteur.
— « Vraiment, capitaine ? Hum ! » — Son esprit n’en demeura pas moins attaché aux principes de la concurrence commerciale. — « Je n’aime pas qu’on abuse de votre bienveillance, capitaine. Il a graissé la patte à votre steward avec un billet de cinq roupies pour le laisser venir à bord, ou peut-être même de dix. Qu’est-ce que ça peut bien lui faire ? Il mettra cela et plus sur la note. »
— « C’est le genre d’histoires que vous avez entendu raconter à terre ? » — lui demandai-je.
Il m’assura qu’il avait assez de bon sens pour avoir compris cela tout seul. Non : ce qu’il avait entendu raconter à terre, c’est qu’aucune personne respectable ne fréquentait Jacobus. Il habitait une grande maison ancienne dans une rue paisible, avec un grand jardin. Après m’avoir dit cela, M. Burns prit un air mystérieux…
— « Il paraît qu’il y tient enfermée une jeune fille… »
— « Je suppose que vous avez entendu raconter tous ces potins dans un endroit des plus respectables ? » — lui lançai-je d’un ton sarcastique.
Le trait porta, car M. Burns, comme la plupart des gens désagréables, était lui-même très susceptible. Il demeura comme frappé de stupeur, la bouche ouverte, tout prêt à me fournir un nouveau renseignement, mais je ne lui en laissai pas le temps.
— « Et puis, après tout, que voulez-vous que tout cela me fasse ? » — lui dis-je, en passant dans ma chambre.
Et c’était en somme assez naturel à dire. Pourtant cela ne me laissait pas indifférent. Je reconnais qu’il est parfaitement absurde de s’inquiéter de la moralité d’un approvisionneur de navires, même appartenant à une aussi bonne famille : mais sa personnalité avait imprimé sa marque sur ma première journée passée dans ce port, de la façon que vous savez.
Après ce premier exploit, Jacobus ne se montra aucunement importun. Chaque matin de bonne heure, il faisait, en canot, la tournée des navires qu’il approvisionnait et, à l’occasion, il prenait le petit déjeuner à bord avec le capitaine.
Ayant découvert que cette pratique était généralement acceptée, je le saluai familièrement un matin, lorsqu’en sortant de ma chambre, je le trouvai au carré. En jetant un coup d’œil sur la table, je vis que son couvert était déjà mis. Il était resté debout à attendre mon arrivée, pesant et placide, en tenant dans sa grosse main une fort belle gerbe de fleurs. Il me les offrit avec un léger sourire somnolent. Elles venaient de son jardin : il avait un vieux jardin très beau : il les avait cueillies lui-même ce matin avant d’aller à ses affaires ; il pensait que cela me ferait plaisir… Il se retourna :
— « Steward, dit-il, donnez-moi donc de l’eau dans un grand pot, s’il vous plaît. »
Tout en prenant ma place à table, je lui déclarai en plaisantant que j’avais l’impression d’être une jolie femme, et qu’il ne devait pas s’étonner de me voir rougir. Mais il était en train d’arranger sur le buffet ce tribut floral.
— « Mettez-le devant l’assiette du capitaine, steward, s’il vous plaît. »
Cette demande fut faite d’une voix sourde, comme toujours.
Le cadeau était si en vue que je ne pus faire moins que de l’élever jusqu’à mon nez, et tout en s’asseyant sans bruit il déclara doucement qu’à son avis des fleurs amélioraient grandement l’aspect du carré d’un navire. Il se demandait pourquoi je n’avais pas une étagère tout autour de la claire-voie de façon à pouvoir emporter à la mer des fleurs en pots. Il avait un très bon ouvrier qui ne prendrait pas plus d’une journée pour installer une étagère de ce genre et il pourrait me procurer deux ou trois douzaines de bonnes plantes…
Le bout de ses gros doigts ronds reposait tranquillement sur le bord de la table de chaque côté de sa tasse de café. Son visage demeurait impassible. M. Burns se souriait malicieusement à lui-même. Je déclarai que je n’avais pas la moindre intention de transformer ma claire-voie en serre, uniquement pour faire de la table de mon carré un dépotoir de matière végétale morte ou moisie.
— « Faire pousser de très belles fleurs », — insista-t-il en levant les yeux en l’air, — « cela ne donne aucun mal, véritablement. »
— « Si, si. Beaucoup de mal », — répliquai-je. — « Un beau jour un imbécile vous laisse la claire-voie ouverte par une brise fraîche, les fleurs attrapent de l’eau salée, et elles crèvent toutes en une semaine. »
M. Burns m’approuva d’un grognement méprisant. Jacobus abandonna passivement ce sujet. Au bout d’un moment, il décolla ses grosses lèvres pour me demander si j’avais déjà vu son frère. Je lui répondis brusquement :
— « Non. Pas encore. »
— « Il est très différent », — déclara-t-il d’un air rêveur, et il se leva. Ses mouvements étaient particulièrement silencieux. « Bien ! merci, capitaine. Si quelque chose n’est pas à votre convenance, veuillez le dire au steward. Je suppose que vous offrirez un dîner aux employés de bureau. »
— « Et pour quoi faire ? » — m’écriai-je avec quelque animation. — « Si je faisais des affaires régulièrement avec ce port, je comprendrais, mais étranger comme je le suis !… Il y a des chances pour que je ne revienne pas ici pendant des années. Je ne vois pas pourquoi je… Vous voulez dire que c’est l’habitude ? »
— « On s’attendra à cela d’un homme comme vous », — murmura-t-il tranquillement. — « Huit des principaux employés, le directeur, cela fait neuf, vous trois, cela fait douze. Si vous dites à votre steward de me prévenir la veille… »
— « On s’attendra à cela de moi ! Et pourquoi donc ? Est-ce parce que j’ai l’air particulièrement de bonne composition, ou quoi ? »
Il me sembla que son immobilité avait soudainement pris un air plus digne, que son caractère imperturbable avait un air dangereux.
— « Nous avons tout le temps d’y penser », — lui dis-je en manière de conclusion avec un geste qui essayait de le renvoyer. Mais avant de partir il tint à m’exprimer son regret de n’avoir pas encore eu le plaisir de me voir au « magasin » pour échantillonner les cigares dont il m’avait parlé. Il en avait un lot de six mille dont il pouvait disposer, à très bon marché.
— « Je crois que cela vaudrait la peine que vous en preniez », — ajouta-t-il avec un sourire mélancolique et il sortit du carré.
M. Burns donna un violent coup de poing sur la table.
— « A-t-on jamais vu pareille impudence ? Il s’est mis dans la tête de vous soutirer quelque chose d’une façon ou d’une autre, capitaine. »
Aussitôt me sentant disposé à prendre la défense de Jacobus, je remarquai philosophiquement que c’était cela les affaires, probablement. Mais mon absurde second, tout en marmottant des phrases sans suite comme : « Je ne peux pas supporter… Rappelez-vous ce que je vous dis !… » et ainsi de suite, sortit précipitamment du carré. Si je ne l’avais pas soigné durant cette fièvre qui l’avait mis à deux doigts de la mort, je n’aurais certainement pas supporté un seul jour de pareilles manières.
III
Jacobus m’ayant fait souvenir de son frère le riche négociant, je décidai de faire cette visite d’affaires, sur-le-champ. J’en savais alors un peu plus long sur lui. Il était l’un des membres du Conseil municipal, et il y donnait du fil à retordre aux autorités. Il exerçait une influence considérable sur l’opinion publique. Nombre de gens lui devaient de l’argent. C’était un gros importateur de toutes sortes de marchandises. Entre autres, il détenait pratiquement tout le stock de sacs pour le sucre. Cela je ne le sus que plus tard. L’impression générale que j’en eus fut qu’il s’agissait d’une notabilité locale. Il était célibataire et une fois par semaine on jouait aux cartes chez lui dans la maison qu’il avait en dehors de la ville : on y rencontrait les gens les plus en vue de la colonie.
Ma surprise n’en fut donc que plus grande à découvrir son bureau dans un endroit assez misérable, loin du quartier des affaires, parmi des taudis. Guidé par un écriteau noir à lettres blanches, je grimpai un étroit escalier de bois et j’entrai dans une pièce dont le plancher était jonché de morceaux de papier d’emballage et de bouchons de paille. Le long d’un des murs étaient empilées des caisses qui semblaient être des caisses de vin. Un jeune mulâtre efflanqué, couvert d’encre, au teint jaunâtre et au long cou et qui, dans l’ensemble, avait l’air d’un poulet malade, se leva d’un escabeau derrière un pupitre de bois blanc et me regarda comme si la frayeur l’eût rendu muet. J’eus quelque peine à le persuader de m’annoncer, sans pouvoir parvenir à comprendre la nature de son objection. Il s’y décida à la fin avec une répugnance indicible qui cessa de me paraître mystérieuse quand j’entendis qu’on l’accueillait avec force jurons et avec des grognements sauvages, qu’on le frappait et qu’on le jetait finalement dehors sans autre forme de procès, car il repassa la porte la tête la première avec un hurlement étouffé.
Dire que j’en fus stupéfait, ne rendrait pas la chose. J’en demeurai immobile, comme un homme perdu dans un rêve. Portant les deux mains à cette partie de sa frêle anatomie qui avait reçu le choc, le pauvre diable me dit simplement :
— « Voulez-vous entrer, je vous prie. »
La lamentable maîtrise de soi dont il faisait preuve était admirable ; mais je n’en croyais vraiment pas mes yeux. Une vague notion que j’avais déjà vu ce garçon-là quelque part, — ce qui était évidemment impossible, — ajoutait encore quelque étrangeté à une scène capable de vous faire douter de vos sens. Je jetai un regard anxieux autour de moi comme un somnambule qui s’éveille.
— « Dites-moi », — m’écriai-je, — « je ne me trompe pas, n’est-ce pas ? C’est bien ici le bureau de M. Jacobus ? »
Le garçon me regarda avec une expression douloureuse, — et qui m’était pourtant familière. Une voix dans la pièce voisine grognait agressivement :
— « Entrez, entrez, puisque vous êtes là… Je ne savais pas. »
Je traversai la pièce comme on s’approche du repaire d’un animal sauvage inconnu : avec intrépidité mais avec quelque émotion. Aucun animal sauvage toutefois ne pourrait jamais susciter l’indignation : le pouvoir de la faire naître n’appartient qu’à la brute humaine. Et mon indignation était vive, ce qui ne m’empêcha pas d’être immédiatement frappé par l’extraordinaire ressemblance des deux frères.
Celui-ci était brun au lieu d’être blond comme l’autre ; mais il était de la même taille. Il avait enlevé sa veste et son gilet ; et visiblement il avait dû somnoler dans le rocking-chair qui se trouvait dans un coin, du côté opposé à la fenêtre. Au-dessus de la masse imposante de la chemise blanche chiffonnée aux trois boutons de diamant, son visage rond semblait basané. Il était moite : la moustache pendante, ébouriffée. Il poussa du pied vers moi une chaise cannée.
— « Asseyez-vous. »
J’y jetai un vague coup d’œil, puis tournant vers lui un regard indigné, je lui déclarai d’un ton précis et incisif que j’étais venu le voir pour me conformer au désir de mes armateurs.
— « Ah ! oui ! Bon ! Je n’avais pas compris ce que cet imbécile me racontait… Mais tant pis ! Cela apprendra à cet idiot à me déranger à ce moment de la journée », — ajouta-t-il, en m’adressant une grimace empreinte d’un cynisme sauvage.
Je tirai ma montre. Il était plus de trois heures, — l’heure du plein travail dans les bureaux du port. Il se mit à hurler impérieusement :
— « Asseyez-vous, capitaine. »
Je répondis à cette gracieuse invitation en lui déclarant tranquillement :
— « Je peux très bien écouter sans m’asseoir tout ce que vous avez à me dire. »
Il poussa une interjection véhémente et me considéra un moment avec des yeux ronds et une expression furibonde. On eût dit un gigantesque matou qui vous aurait soudain lancé à la tête : « Voyez-vous ça… Pour qui vous prenez-vous ? Qu’est-ce que vous êtes venu faire ici ? Si vous ne voulez pas vous asseoir et parler affaires, allez au Diable. »
— « Je ne le connais pas personnellement », — répondis-je. — « Mais après ceci, je lui rendrais bien volontiers visite. Ce serait agréable de rencontrer un gentleman. »
Il me suivit, tout en grognant derrière mon dos :
— « Quelle impudence ! J’ai bien envie d’écrire à vos armateurs ce que je pense de vous. »
Je me retournai et le regardai un moment.
— « Voilà qui m’est parfaitement égal. Pour ma part je vous assure que je ne prendrai même pas la peine de leur parler de vous. »
Il ne dépassa pas la porte de son bureau tandis que je traversais l’antichambre jonchée de paille et de papier. Je crois qu’il en demeura quelque peu abasourdi.
— « Je te casserai les reins », — se mit-il à hurler tout à coup au misérable mulâtre, — « si tu oses jamais me déranger avant trois heures et demie pour qui que ce soit. Tu entends ? Pour qui que ce soit ? Que le diable emporte ces capitaines », — ajouta-t-il dans un grognement en baissant la voix.
Le frêle gamin, tremblant comme la feuille, fit entendre un gémissement. Je m’arrêtai net et donnai un conseil à ce martyr. Il me fut inspiré par la vue d’un marteau (servant à ouvrir les caisses de vin, je suppose) qui traînait à terre.
— « Si j’étais de toi, mon garçon, je mettrais ça dans ma manche la prochaine fois que j’entrerais dans son bureau et à la première occasion je lui… »
Qu’y avait-il donc qui m’était si familier dans cette face jaune du gamin ? Retranché derrière ce pupitre de bois blanc, il ne levait pas les yeux. Ses lourds cils baissés me donnèrent soudain le mot de l’énigme. Il ressemblait, — oui, ces grosses lèvres collées, — il ressemblait aux frères Jacobus. Il leur ressemblait à tous les deux, au riche négociant et à l’entreprenant approvisionneur (qui se ressemblaient) ; il leur ressemblait autant qu’un maigre mulâtre à peau jaunâtre peut ressembler à un blanc gros et grand, et d’un certain âge. C’était son teint exotique et la fragilité de sa structure qui m’avaient à ce point abusé. Je distinguais maintenant en lui à n’en pas douter le caractère Jacobus, affaibli, atténué, dilué pour ainsi dire, et je crus bon de ne pas achever mon discours. Je me proposais de lui dire : « Casse-lui donc la tête à cette brute. » J’avais encore l’impression que la chose était parfaitement raisonnable. Mais ce n’était pas une petite responsabilité que de conseiller à quelqu’un de commettre un parricide, si grand que pût être l’affront.
« Sacrés bougres de capitaines ! »
Je ne prêtai aucune attention à ce qu’on grommelait derrière mon dos ; mais, vexé et irrité, il me faut reconnaître que je frappai la porte derrière moi sans aucune espèce de retenue.
On ne s’étonnera probablement pas si je dis que cette entrevue me donna une meilleure idée de l’autre Jacobus. Et ce fut avec le sentiment d’un partisan, en quelque sorte, que quelques jours plus tard j’allai le voir à son « magasin ». De la rue on accédait par une grande porte cochère à cette maison de commerce, longue, profonde comme une caverne, dont l’extrémité était obscure et qui regorgeait de toute espèce de marchandises. J’aperçus, tout au fond, mon Jacobus, en bras de chemise, qui s’activait parmi ses employés. La pièce réservée aux capitaines était petite, voûtée, dallée et les fenêtres en étaient garnies de lourds barreaux de fer, ce qui lui donnait l’aspect d’un ancien donjon adapté à des fins hospitalières. Deux ou trois bouteilles engageantes et quelques verres étincelants entouraient de leur groupe brillant un grand pichet de faïence rouge au centre d’une table jonchée de journaux de tous les coins du monde. Un inconnu fort distingué, vêtu d’un élégant complet gris à carreaux, qui était assis là les jambes croisées, posa brusquement sur la table le journal qu’il lisait et me fit un salut.
Je devinai en lui le capitaine d’un vapeur. On ne parvenait pas à connaître ces gens-là. Ils arrivaient et repartaient trop rapidement et leurs navires étaient toujours mouillés trop loin, à l’entrée même du port. Ils avaient une vie toute différente de la nôtre. Il bâilla légèrement.
— « Triste trou, n’est-ce pas ? »
Je compris qu’il voulait parler de la ville.
— « Vous trouvez ? » murmurai-je.
— « Pas vous ? Je pars demain, Dieu merci. »
C’était un homme fort bien élevé, aimable et supérieur. Je le vis tirer à lui la boîte de cigares, prendre dans sa poche un grand étui et se mettre à le remplir méthodiquement. Nos regards se rencontrèrent, il cligna de l’œil comme un simple mortel et m’invita à imiter son exemple.
— « Ils sont très fumables. »
Je secouai la tête.
— « Je ne pars pas demain. »
— « Et alors ? Croyez-vous que j’abuse de l’hospitalité du vieux Jacobus ? Mon Dieu ! C’est compté sur la note, naturellement. Il vous fait des comptes d’apothicaire. Il ne perd pas la tête ! Que voulez-vous, ce sont les affaires… »
Je remarquai qu’une ombre passa sur son expression satisfaite, une sorte d’hésitation momentanée, en refermant son étui. Mais en fin de compte il le mit d’un air dégagé dans sa poche. Une voix tranquille se fit entendre sur le seuil de la porte.
— « Vous avez parfaitement raison, capitaine. »
Le gros et silencieux Jacobus s’avança dans la pièce. Sa tranquillité dans la circonstance alla jusqu’à la cordialité. Il avait remis sa veste avant de venir nous retrouver et il s’assit sur la chaise que venait de quitter le capitaine du vapeur qui, m’ayant fait un nouveau salut, sortit avec un rire bref qui me choqua. Il régnait dans la pièce un profond silence. Avec son air somnolent Jacobus semblait dormir les yeux ouverts. Et pourtant j’avais l’impression qu’il m’examinait attentivement de ses yeux lourds. Dans l’énorme caverne que formait le magasin quelqu’un se mit à clouer une caisse habilement : tap-tap, tap, tap, tap… Deux autres experts, l’un d’une voix lente et nasale, l’autre d’une voix aigre et perçante, commencèrent à collationner une facture :
— « Une demi glène d’aussière de manille de trois pouces. »
— « Bon. »
— « Six maillons assortis. »
— « Bon ! »
— « Six boîtes de potages, trois de pâtés, deux d’asperges, quinze livres de tabac, cabine. »
— « Bon ! »
— « C’est pour le capitaine qui était là justement », — murmura l’immuable Jacobus. — « Ces commandes des vapeurs sont bien petites. Ils prennent ce dont ils ont besoin le long de leur route. Cet homme-là sera à Samarang en moins de quinze jours. De très petites commandes. »
On continuait à appeler les articles dans le magasin : un extraordinaire méli-mélo d’objets variés, pinceaux, boîtes de sauces…, etc., etc. « Trois sacs de pommes de terre de première qualité », — continuait à lire la voix nasillarde.
Jacobus là-dessus sursauta comme un homme endormi qu’on secoue et il sembla s’agiter un peu. A l’ordre qu’il lança dans le magasin un métis souriant, aux boucles huilées, une plume derrière l’oreille, apporta un échantillon de six pommes de terre qu’il aligna sur la table.
Invité à en admirer la beauté, je leur jetai un regard froid et hostile. Jacobus, avec calme, me proposa d’en commander dix ou quinze tonnes, — tonnes ! Je n’en pouvais croire mes oreilles. Mon équipage n’en aurait pas consommé autant en une année : et les pommes de terre (excusez cette remarque d’ordre pratique) sont une marchandise extrêmement périssable. Je pensais que c’était là une plaisanterie ; ou que peut-être il cherchait à découvrir si j’étais un parfait idiot. Mais son intention n’était pas aussi simple. Je compris qu’il pensait que je les achèterais pour mon compte.
— « Je vous proposais une affaire, capitaine. Je ne vous en demanderais pas un gros prix. »
Je lui répondis que je ne faisais pas d’affaires. J’ajoutai même d’un ton lugubre que je ne savais que trop comment finissent généralement ces sortes de spéculations.
Il soupira et croisa les mains sur son estomac avec une résignation exemplaire. J’admirai la placidité de son impudence. Puis s’éveillant soudain à demi :
— « Vous ne voulez pas essayer un cigare, capitaine ? »
— « Non, merci. Je ne fume pas le cigare. »
— « Pour une fois ! » — s’écria-t-il, avec patience.
Un silence mélancolique succéda à ces paroles. On sait combien il arrive parfois qu’une personne révèle une profondeur et une pénétration insoupçonnées : c’est-à-dire, en d’autres termes, qu’on l’entend tout d’un coup dire quelque chose d’inattendu. Je ne m’attendais guère à entendre Jacobus dire :
— « Cet homme qui vient de sortir a raison. Vous pouvez en prendre un, capitaine. Ici tout est une question d’affaires. »
Je me sentis un peu honteux. En me rappelant son horrible frère je le trouvais parfaitement convenable. Ce fut avec un peu de remords que je déclarai n’avoir aucune objection à accepter son hospitalité.
Une minute ne s’était pas écoulée que je vis où cette déclaration me menait. Comme s’il changeait de sujet, Jacobus m’apprit que sa maison d’habitation n’était pas à plus de dix minutes de marche. Elle avait un très beau jardin enclos de mur. Vraiment remarquable. Il fallait que je vienne voir cela un de ces jours.
Il semblait être très amateur de jardins. J’en étais moi-même grand amateur : mais je n’entendais pas que mes remords me menassent aussi loin qu’aux parterres de Jacobus, si beaux qu’ils pussent être. Il ajouta d’un ton de simplicité parfaite :
— « Il n’y a là que ma fille. »
Il est difficile de mettre chaque chose à sa place exacte et il me faut revenir ici sur un fait qui s’était passé une semaine ou deux auparavant. Le médecin du Service de Santé était venu à bord soigner un de mes hommes et naturellement je l’avais fait entrer dans ma chambre. Le capitaine d’un voilier avec lequel je m’étais lié se trouvait là et dans la conversation, je ne sais comment, on prononça le nom de Jacobus. Le capitaine en question le prononça sans le moindre respect, si je ne me trompe. Je ne me rappelle pas maintenant ce que j’étais sur le point de dire, quand le docteur, — homme fort agréable, cultivé et assez sûr de lui, — m’arrêta en déclarant d’un ton aigre :
— « Ah ! vous parlez de mon respectable beau-papa ! »
Naturellement cette sortie nous fit nous taire. Mais je me rappelai cet épisode, et à ce moment, pour dire quelque chose sans me compromettre, je demandai d’un ton de surprise polie :
— « Votre fille mariée habite avec vous, monsieur Jacobus ? »
Il remua tranquillement sa grosse main de droite à gauche.
— « Non ! C’est une autre de mes filles », — déclara-t-il, pesamment, et d’une voix contenue, comme d’habitude. « Elle… » Il parut chercher dans son esprit une phrase descriptive. Mais mon espoir fut déçu. Il articula seulement sa définition stéréotypée :
— « Elle est tout à fait différente. »
— « Vraiment… A propos, Jacobus, j’ai rendu visite à votre frère, l’autre jour. Je ne vous ferai pas un grand compliment si je vous dis que je l’ai trouvé très différent de vous. »
Il eut l’air de réfléchir profondément, puis il fit cette remarque bizarre :
— « C’est un homme qui a des habitudes régulières. »
Peut-être voulait-il faire ainsi allusion à son habitude de faire la sieste très tard : mais je marmottai « Sacrées habitudes en tout cas », ou quelque chose de ce genre, et je sortis brusquement du magasin.
IV
L’algarade que j’avais eue avec Jacobus le négociant fut bientôt connue. Deux ou trois de mes relations y firent des allusions voilées. Peut-être le petit mulâtre avait-il parlé. Je dois avouer que les gens avaient l’air assez scandalisés, mais non pas de la brutalité de Jacobus. Un homme que je connaissais me reprocha même ma vivacité.
Je lui fis le récit complet de ma visite, sans oublier de mentionner la significative ressemblance du pauvre petit mulâtre et de son bourreau. Il n’en fut pas surpris. Sans doute, sans doute. Et puis après ? Il m’assura d’un ton jovial qu’il y en avait pas mal dans ce cas-là. L’aîné des Jacobus avait toujours été célibataire. Un célibataire tout à fait respectable. Il n’y avait jamais eu de scandale de ce côté-là. Sa vie avait été on ne peut plus régulière. Cela n’avait pu offusquer personne.
Je répliquai que j’avais été pour ma part extrêmement offusqué. Mon interlocuteur ouvrit de grands yeux. Pourquoi ? Parce qu’un mulâtre recevait quelques coups. En voilà une affaire, par exemple ? Je ne savais pas à quel point ces métis étaient insolents et sournois. En fait il semblait penser que M. Jacobus était bien bon d’employer ce garçon-là : c’était une sorte d’aimable faiblesse assez pardonnable.
L’homme avec qui je parlais appartenait à une des vieilles familles françaises, descendant des anciens colons : toutes nobles, toutes appauvries et qui mènent une vie étroite, triste et digne. Les hommes, en règle générale, occupent des postes subalternes dans des administrations ou dans des maisons de commerce. Les jeunes filles sont presque toujours jolies, ignorantes du monde, aimables, agréables et généralement bilingues : elles babillent innocemment aussi bien en français qu’en anglais. Le vide de leur existence passe l’imagination.
J’avais pu entrer dans deux ou trois de ces maisons parce que quelques années auparavant, me trouvant à Bombay, j’avais eu l’occasion de rendre service à un jeune garçon sympathique et désœuvré qui s’y trouvait échoué, ne sachant guère que faire de lui-même ni même comment regagner son île. Ç’avait été une affaire de deux cents roupies à peu près, mais à son arrivée la famille avait tenu à me témoigner sa gratitude en m’admettant dans son intimité. Ma connaissance du français facilitait grandement la chose. Dans l’entre-temps ils avaient fait en sorte de marier le garçon à une femme qui avait à peu près le double de son âge, relativement riche : seule profession qui lui convînt réellement. Mais ce n’était pas le paradis. La première fois que je rendis visite à ce couple, elle remarqua une petite tache de graisse sur le pantalon du pauvre diable et lui fit une virulente scène de reproches si pleine de passion que j’en demeurai aussi terrifié que si j’assistais à une tragédie de Racine. Il va sans dire qu’il ne fut jamais question de l’argent que je lui avais avancé : mais ses sœurs, mademoiselle Angèle et mademoiselle Marie, et les tantes de l’une et l’autre famille, qui parlaient un français archaïque d’avant la Révolution, et une armée de parents éloignés, m’adoptèrent sur-le-champ comme ami, d’une façon presque embarrassante.
C’est avec le frère aîné (il était employé dans le bureau de mes consignataires) que j’avais cette conversation au sujet de Jacobus le négociant. Il regrettait mon attitude et hocha la tête d’un air entendu. Un homme influent. On ne savait jamais si on n’aurait pas besoin de lui. J’exprimai mon immense préférence pour l’autre. Sur quoi mon ami prit un air grave.
— « Pourquoi diable me faites-vous cette tête-là ? » — lui dis-je avec quelque impatience. — « Il m’a demandé d’aller voir son jardin et j’ai bien envie d’y aller un de ces jours. »
— « Ne faites pas cela », — me dit-il avec un tel sérieux que j’éclatai de rire : mais il continua à me regarder sans sourire.
C’était à la vérité une tout à fait autre affaire. La conscience publique de l’île avait été à un certain moment grandement troublée par mon Jacobus. Les deux frères avaient été longtemps associés sans aucun nuage, lorsqu’un cirque ambulant survenant dans l’île, mon Jacobus s’était soudainement amouraché d’une des écuyères. Ce qui rendait la chose plus grave, c’est qu’il était marié. Il n’avait même pas eu le bon goût de cacher sa passion. Elle avait dû être forte, à la vérité, pour entraîner ainsi un homme aussi placide. Son attitude avait été absolument scandaleuse. Il avait suivi cette femme au Cap et il avait apparemment voyagé à la suite de cet absurde cirque dans d’autres parties du monde et dans une position tout à fait dégradante. La femme n’avait pas tardé à ne plus se soucier de lui et l’avait traité comme le dernier des derniers. Les récits les plus extraordinaires de sa dégradation morale étaient parvenus jusque dans l’île à cette époque. Il n’avait pas assez de volonté pour se délivrer…
L’image grotesque d’un gros approvisionneur de navires, très entreprenant, enchaîné par une passion des plus profanes, m’enchantait : et j’écoutai bouche bée cette histoire vieille comme le monde, cette histoire qui avait fait le sujet de légendes, de fables morales, de poèmes, mais qui s’accordait on ne peut plus comiquement avec la personnalité en question. Quelle étrange victime pour les dieux !
Par la suite, sa femme abandonnée était morte. Son frère avait pris soin de sa fille qu’il maria aussi avantageusement qu’il le put dans la circonstance.
— « Oh ! La femme du médecin ! » — m’écriai-je.
— « Vous savez cela ? Oui. Un garçon très capable. Il avait besoin d’un peu d’aide dans la vie et il y avait pas mal d’argent du côté de la mère de la jeune fille, sans compter les espérances. Bien entendu, ils ne le connaissent pas », — ajouta-t-il. — « Le docteur le salue dans la rue, je crois, mais il évite de lui parler quand ils se rencontrent à bord d’un navire, comme cela arrive parfois. »
Je remarquai que c’était là maintenant de l’histoire ancienne.
Mon ami en convint. Mais c’était bien la faute de Jacobus si on ne l’avait jamais oubliée ni pardonnée. Il était revenu un beau jour. Mais comment ? Pas le moins du monde dans un esprit de contrition qui eût pu lui concilier ses concitoyens scandalisés. Il était revenu en traînant avec lui un enfant, — une fille…
— « Il m’a parlé d’une fille qui habite avec lui », — déclarai-je fort intéressé.
— « C’est certainement la fille de l’écuyère », — reprit mon ami. — « Il se peut que ce soit sa fille à lui : je suis prêt à l’admettre. En fait je n’ai aucun doute… »
Mais il ne comprenait pas pourquoi il l’avait amenée ainsi dans une respectable communauté pour perpétuer le souvenir d’un scandale. Et ce n’était pas là le pire. Il se passa quelque chose de plus lamentable encore, bientôt après. L’écuyère arriva un beau matin. Elle débarqua d’un paquebot…
— « Quoi ? Ici ? Pour réclamer son enfant probablement », — suggérai-je.
— « Non pas. »
Mon amical informateur se montra des plus méprisants.
— « Imaginez une furie peinte et hagarde. On l’avait expédiée du Mozambique, où quelqu’un avait payé son passage jusqu’ici. Elle avait une blessure interne, un coup de pied de cheval : elle n’avait pas un sou vaillant en débarquant : je ne crois pas qu’elle ait même demandé à voir l’enfant. En tout cas, pas avant son dernier jour. Jacobus lui loua un bungalow pour y mourir. Il fit demander deux sœurs de l’hôpital pour la soigner pendant ces quelques mois. S’il ne l’a pas épousée in extremis, comme ces bonnes sœurs essayaient de l’en persuader, c’est qu’elle ne voulut pas en entendre parler. Comme disaient les religieuses : « Cette femme est morte impénitente ». On a raconté qu’elle a mis Jacobus à la porte de sa chambre en poussant son dernier soupir. C’est peut-être la véritable raison pour laquelle il ne s’est pas mis en deuil lui-même : il a seulement mis l’enfant en noir. Quand elle était petite on la voyait parfois passer dans la rue escortée d’une négresse, mais depuis qu’elle a eu l’âge de relever les cheveux je ne crois pas qu’on l’ait jamais vue mettre un pied hors de ce jardin. Elle doit avoir maintenant dix-huit ans. »
Ainsi parla mon ami, en y ajoutant même quelques détails : il ne pensait pas, par exemple, que la jeune fille eût jamais parlé à trois personnes de la bonne société dans l’île : une extrême pauvreté avait amené une parente âgée des frères Jacobus à accepter la place de gouvernante de l’enfant. Quant aux affaires de Jacobus (ce qui certainement ennuya son frère), ç’avait été de sa part un choix des plus sages. Elles ne le mettaient en rapport qu’avec des étrangers de passage : tandis que tout autre genre d’affaires eût risqué d’amener toutes sortes de froissements avec les gens de son milieu. Cet homme ne manquait pas d’un certain tact, — mais il était naturellement sans vergogne. Car pourquoi diable gardait-il cette enfant avec lui ? C’était extrêmement pénible pour tout le monde.
Je pensais soudain (et avec un profond dégoût) à l’autre Jacobus et je ne pus m’empêcher de dire avec une feinte douceur :
— « Je suppose que s’il l’employait, par exemple, comme marmiton et qu’il lui tirât de temps à autre les cheveux ou les oreilles, la position serait plus régulière, — moins choquante pour la classe respectable à laquelle il appartient. »
Il était assez intelligent pour saisir mon intention, et il haussa impatiemment les épaules.
— « Vous ne comprenez pas. D’abord, ce n’est pas une mulâtresse. Et un scandale est un scandale. Il faut donner aux gens une chance d’oublier. J’ose dire qu’il eût mieux valu pour elle devenir marmiton ou quelque chose de ce genre. Naturellement il essaie de gagner de l’argent par tous les moyens ; mais dans une affaire de ce genre, il n’en gagnera pas assez pour qu’on lui fasse des avances. »
Quand mon ami m’eut quitté, j’eus l’impression que Jacobus et sa fille vivaient comme un couple de parias sur une île déserte : la fille réfugiée dans la maison comme si c’eût été une caverne creusée dans une falaise, et Jacobus allant chercher leur pâture à tous deux sur la grève, — exactement comme deux naufragés qui espèrent toujours qu’on viendra à leur rescousse, ne fût-ce que pour les remettre en contact avec le reste de l’humanité.
Mais la réalité physique de Jacobus ne s’accordait guère avec cette vue romanesque. Quand il lui arrivait de venir à bord, il sirotait placidement sa tasse de café, me demandait si j’étais satisfait, — et j’écoutais à peine les racontars du port qu’il laissait tomber lentement de ses lèvres, presque à voix basse. J’avais alors des ennuis qui m’occupaient. Mon navire affrété, et alors que je ne songeais qu’à réussir à faire rapidement mon voyage de retour, j’avais soudain découvert qu’il y avait pénurie complète de sacs. Une catastrophe ! Le stock d’une sorte spéciale qu’on appelle des vacoas, paraissait entièrement épuisé. J’attendais avant peu une consignation, — elle était en route, mais entre temps le chargement de mon navire se trouva arrêté. J’avais de quoi me faire du mauvais sang. Mes consignataires, qui m’avaient reçu avec tant de chaleur à mon arrivée, maintenant qu’ils étaient devenus mes affréteurs écoutaient mes doléances avec une froide politesse. Leur fondé de pouvoirs, cet homme maigre à allure de vieille demoiselle, qui poussait la pruderie au point de ne pas aimer même parler de l’impur Jacobus, me donna l’exact point de vue commercial de la situation.
— « Mon cher capitaine », — il rétractait ses joues racornies dans un sourire condescendant de requin, — « nous n’étions pas moralement obligés de vous prévenir de cette pénurie possible avant que vous ne signiez la charte-partie. C’était à vous de vous prémunir contre l’éventualité d’un retard, — à strictement parler. Mais il va sans dire que nous n’en saurions aucunement profiter. Ce n’est réellement de la faute de personne. Nous-mêmes ayant été pris à l’improviste », déclara-t-il pour terminer, d’un air affecté, en mentant évidemment.
Ce sermon, je l’avoue, m’avait donné soif. Une colère rentrée produit généralement cet effet, et comme j’errais sans trop savoir où aller, le grand pichet de faïence rouge de la salle des capitaines au « magasin » de Jacobus me revint à l’esprit.
Je fis tout juste un salut aux personnes que je trouvai là, je versai une bonne douche froide sur mon indignation, puis une autre, et assez déprimé, je demeurai plongé dans des réflexions peu réjouissantes. Les autres lisaient, parlaient, fumaient, échangeaient au-dessus de ma tête des plaisanteries dénuées de toute subtilité. Mais on ne troubla pas ma méditation. Et ce fut sans adresser la parole à personne que je me levai et sortis, juste pour être inopinément accosté, au milieu de tout le remue-ménage du magasin, par Jacobus le paria.
— « Enchanté de vous voir, capitaine. Quoi ? Vous partez ? Vous n’avez pas très bonne mine depuis quelques jours, il me semble. Surmené, hein ? »
Il était en bras de chemise et ses propos ne sortaient pas du genre habituel d’une conversation d’affaires, mais j’y sentis quelque chose d’humain. C’était de l’aménité commerciale, mais je n’en avais guère rencontré. Je crois vraiment (à en juger par le regard lourd qu’il dirigea sur une certaine étagère) qu’il allait me conseiller l’achat d’une bouteille de tonique Clarkson qu’il avait en magasin, lorsqu’une impulsion me fit lui dire :
— « J’ai des ennuis avec mon chargement. »
Parfaitement éveillé sous ce gros masque endormi aux lèvres collées, il comprit immédiatement de quoi il retournait, et il secoua la tête d’un air si compatissant que je soulageai mon exaspération en m’écriant :
— « Il doit sûrement y avoir onze cents sacs dans la colonie. Il suffirait de les chercher. »
Là-dessus, il hocha de nouveau légèrement sa grosse tête et parmi le bruit et l’animation du magasin je l’entendis murmurer tranquillement :
— « Bien sûr. Mais ceux qui possèdent une réserve de ces sacs ne voudront pas les vendre. Ils en ont besoin eux-mêmes de cette grandeur. »
— « C’est exactement ce que me disent mes consignataires. Il est impossible d’en acheter. Bah ! Ils ne veulent pas. Cela les arrange de retenir mon navire. Mais si je pouvais découvrir les sacs, je me chargerais bien… Écoutez, Jacobus ! Vous êtes, vous, l’homme à avoir cela dans votre manche. »
Il protesta en secouant pesamment sa grosse tête. Je restais devant lui ne sachant que faire, sous le regard de ces yeux lourds que voilait une expression semblable à celle d’un homme qui vient de traverser une crise désespérée. Lorsque soudain, il murmura :
— « Il est impossible de parler tranquillement ici. J’ai beaucoup à faire. Mais si vous pouviez aller m’attendre chez moi. Ce n’est pas même à dix minutes d’ici. Ah ! c’est vrai, vous ne connaissez pas le chemin. »
Il demanda sa veste et s’offrit à me conduire lui-même. Il lui faudrait retourner immédiatement à son magasin pour terminer ses affaires : après quoi il pourrait parler avec moi tranquillement de cette affaire de sacs. Ce programme me fut murmuré à travers des lèvres à peine disjointes, presque immobiles : il gardait fixé sur moi son lourd regard placide, le regard d’un homme las, — mais j’avais l’impression qu’il était tout de même pénétrant. Je me demandais ce qu’il pouvait bien essayer de découvrir en moi et je demeurais silencieux, indécis.
— « Je vous demanderai de m’attendre chez moi jusqu’à ce que nous puissions parler de tout cela à tête reposée. Cela vous va ? »
— « Bien sûr ! » — m’écriai-je.
— « Mais je ne peux pas vous promettre… »
— « Bien entendu », — répondis-je, « je n’attends pas une promesse. »
— « Je veux dire que je ne peux même pas vous promettre de faire la démarche à laquelle je pense. Il faut d’abord voir… hum ! »
— « Fort bien. On verra. Je vous attendrai tout le temps que vous voudrez. Que voulez-vous que je fasse d’autre dans ce diable de port ? »
Avant même que j’eusse prononcé ces derniers mots nous nous étions mis en route d’un pas tranquille. Nous tournâmes deux encoignures et nous nous engageâmes dans une rue complètement déserte, qui avait un air de chemin de campagne, et où l’herbe poussait entre les pavés. La maison s’étendait en bordure de la rue : elle n’avait qu’un seul étage au-dessus d’un sous-sol surélevé en pierres brutes, de telle sorte que nos têtes n’atteignaient pas le niveau des fenêtres en longeant la maison. Les jalousies étaient toutes étroitement baissées, comme des paupières, et la maison semblait profondément endormie par cet après-midi ensoleillé. L’entrée se trouvait sur le côté, dans une allée encore plus herbue que la rue : une petite porte, simplement fermée au loquet.
En s’excusant de passer devant moi pour me montrer le chemin, Jacobus me précéda dans un couloir obscur et me fit traverser une pièce parquetée qui me parut être la salle à manger. Elle était éclairée par trois portes vitrées grand’ouvertes sur une véranda ou plutôt une loggia dont les arches de brique couraient tout le long de la maison du côté du jardin. C’était vraiment un jardin magnifique : des pelouses admirablement tenues, avec d’éclatantes plates-bandes au premier plan, s’étendaient autour d’un bassin d’eau sombre qu’encerclait une margelle de marbre ; et au fond, le feuillage d’arbres d’essences très diverses masquait les toits des maisons voisines. On se serait cru à cent lieues de la ville. C’était une solitude aux splendides couleurs, assoupie dans un chaud et voluptueux silence. Là où les ombres immobiles s’allongeaient sur les plates-bandes et dans les recoins ombreux, les couleurs de ces massifs de fleurs avaient une extraordinaire magnificence. Je m’arrêtai, saisi d’admiration. Jacobus me prit doucement par le bras au-dessus du coude, et me fit me tourner vers la gauche.
Je n’avais pas encore remarqué la jeune fille. Elle occupait un fauteuil d’osier, bas et profond, et telle que je la vis, exactement de profil, elle avait l’air d’un personnage de tapisserie, et aussi parfaitement immobile. Jacobus me lâcha le bras.
— « Voici Alice », — annonça-t-il tranquillement : et sa façon de parler à mi-voix donnait à ces paroles un tel caractère de communication confidentielle que je m’imaginai hochant la tête d’un air entendu et murmurant : « Je vois, je vois… » Il va sans dire que je n’en fis rien : nous restions côte-à-côte à regarder la jeune fille. Elle ne bougea pas pendant un moment, et continua à regarder droit devant elle, comme si elle contemplait la vision d’une cavalcade traversant le jardin dans la profonde et éclatante richesse de la lumière et la splendeur des fleurs.
Sortant enfin de sa rêverie, elle regarda autour d’elle et au-dessus d’elle. Si je ne l’avais pas d’abord remarquée, je suis certain que, de son côté, elle n’avait pas eu la moindre notion de ma présence avant de me voir à côté de son père. Le rapide mouvement de ses longs cils, la façon dont ce regard languide, soudain agrandi, prit une soudaine fixité, ne laissait aucun doute à cet égard.
Un semblant de crainte parut dans sa surprise ; un éclair de colère lui succéda. Jacobus, après avoir prononcé mon nom à voix assez haute, me dit :
— « Faites comme chez vous, capitaine, je n’en aurai pas pour longtemps. » — Et il sortit rapidement.
Avant même d’avoir eu le temps de faire un salut je me trouvai seul avec cette jeune fille, — que personne de la ville, homme ni femme, je m’en souvins soudainement, n’avait vue depuis qu’elle avait eu l’âge de relever les cheveux. On eut dit, d’ailleurs, qu’on ne les avait pas touchés depuis cette époque lointaine : ils formaient une masse de boucles noires, étincelantes, relevées sur le sommet de la tête, et de longues mèches en désordre encadraient son clair visage : une masse si fournie, si forte que rien que de la regarder, on avait la sensation d’un poids sur la tête et l’impression d’un désordre magnifiquement volontaire. Elle se pencha en avant, en se serrant contre ses jambes croisées ; elle était drapée dans une étoffe ambrée dont la minceur révélait son jeune corps souple, ramassé dans ce siège bas comme si elle allait bondir. Je remarquai un ou deux petits frémissements qui donnaient l’impression qu’elle prenait son élan. Ils firent place à l’immobilité la plus absolue.
Une fois que j’eus réprimé l’absurde impulsion de courir après Jacobus (car moi aussi, j’avais été surpris) je m’emparai d’une chaise, la plaçai assez près de la jeune fille, m’y assis délibérément et me mis à parler du jardin, sans prêter la moindre attention à ce que je disais, mais en prenant une intonation caressante comme lorsqu’on parle à un animal sauvage effarouché et que l’on veut calmer. Je n’étais même pas sûr qu’elle me comprenait. Elle ne leva pas son visage et n’essaya même pas de regarder de mon côté. Je continuais à parler, uniquement pour l’empêcher de s’enfuir. Je remarquai encore un de ces frémissements réprimés qui me fit retenir mon souffle.
J’eus à la fin l’impression que ce qui l’empêchait peut-être de s’enfuir d’un seul bond nerveux, c’était l’insuffisance de son costume. Le fauteuil d’osier était assurément la chose la plus substantielle qui la couvrît. Ce qu’elle pouvait bien avoir sous cette draperie jaunâtre et flottante devait être du genre le plus aérien. On ne pouvait pas ne pas s’en rendre compte. C’était évident. J’en fus même d’abord un peu gêné : mais un esprit délivré de préjugés étroits a bientôt fait de vaincre une semblable gêne. Je ne me détournai pas d’Alice. Je continuai à lui parler avec une insinuante douceur : et en me rappelant que, très vraisemblablement, jamais un étranger ne lui avait adressé la parole, je sentais s’affermir mon assurance. Je ne sais vraiment pas pourquoi il s’y glissa même un peu d’émotion. Mais il en fut ainsi. Et au moment même où j’en prenais conscience, un léger cri mit brusquement fin au flux de ma conversation mondaine.
Cette exclamation n’avait pas été poussée par la jeune fille. Elle provenait de quelqu’un derrière moi et cela me fit brusquement tourner la tête. L’apparition que j’entrevis sur le seuil de la porte ne pouvait être, je le compris aussitôt, que la parente âgée de Jacobus, la dame de compagnie, la gouvernante. Tandis qu’elle demeurait immobile comme si la foudre l’eût frappée, je me levai et lui fis un salut.
Les dames de la maison Jacobus passaient évidemment leurs journées très légèrement vêtues. Cette vieille femme dont le visage ressemblait à un énorme citron ridé, avec de petits yeux et un chignon de cheveux gris, était vêtue d’une robe faite d’une étoffe soyeuse et légère, d’un gris-brun. Elle lui tombait du cou jusqu’aux pieds avec la simplicité d’une chemise de nuit sans aucun ornement. Cela lui donnait un aspect parfaitement cylindrique.
— « Comment êtes-vous entré ici ? » s’écria-t-elle.
Avant d’avoir pu articuler un mot je la vis disparaître et j’entendis aussitôt à l’autre bout de la maison la rumeur de protestations aiguës. Personne évidemment ne pouvait lui dire comment j’étais venu. Un moment après, escortée de deux négresses qui poussaient de grands cris, elle reparut sur le seuil de la porte, et me demanda avec fureur :
— « Qu’est-ce que vous venez faire ici ? »
Je me tournai vers la jeune fille. Elle s’était redressée et avait posé les mains sur les bras du fauteuil. Je demandai avec fureur :
— « Je pense, mademoiselle Alice, que vous n’allez pas les laisser me jeter dans la rue. »
Ses magnifiques yeux noirs, allongés, se posèrent sur moi avec une expression indéfinissable puis, d’une voix rauque et méprisante, elle laissa tomber en manière d’explication :
— « C’est papa. »
Je fis un nouveau salut à la vieille dame.
Elle se retourna pour renvoyer ses noires confidentes, puis m’examinant étrangement, un œil presque entièrement fermé et la figure toute tirée de ce côté comme si elle était en proie au mal de dents, elle s’avança sous la véranda, s’assit sur un rocking-chair à quelque distance et prit sur une table de quoi tricoter. Avant de commencer elle plongea une des aiguilles dans son chignon gris et se mit à le fourrager vigoureusement.
Cette sorte de chemise de nuit collait à ses formes grasses. Elle portait des bas de coton blanc et des pantoufles de velours marron. Ses pieds et ses chevilles étaient plus que visibles sur la barre d’appui. Elle se balançait lentement tout en tricotant. J’avais repris mon siège et demeurais immobile, car je me défiais de cette vieille femme. N’allait-elle pas m’ordonner de partir ? Elle me paraissait capable de toutes les insolences. Elle renifla à une ou deux reprises tout en tricotant avec fureur. Tout à coup elle lança à la jeune fille cette question :
— « Qu’est-ce qui lui prend, à ton père, maintenant ? »
La jeune fille haussa les épaules au point que tout son corps ondula sous cette étoffe lâche : et de cette voix étrangement rauque et qui n’était pourtant pas sans charme, comme ces vins un peu âcres qu’on boit avec plaisir :
— « C’est un capitaine. Laisse-moi tranquille. Veux-tu ? »
Le rocking-chair se balança plus rapidement, et la vieille voix aigre siffla :
— « Toi et ton père vous pouvez faire la paire. Il ne reculerait devant rien, on le sait. Mais je ne m’attendais pas à cela. »
J’eus l’impression qu’il fallait intervenir et je fis remarquer modestement, mais fermement, que c’était pour des affaires. J’avais à parler avec M. Jacobus.
Elle s’écria d’un ton ironique : — « Pauvre innocent. » Puis changeant de ton. — « La boutique est faite pour les affaires. Pourquoi n’allez-vous pas parler avec lui à la boutique ? »
L’allure furieuse de ses doigts et de ses aiguilles à tricoter me faisaient tourner la tête : et avec une indignation glapissante :
— « Rester là à regarder cette fille ; c’est ça que vous appelez des affaires ? »
— « Non », — lui dis-je avec la plus extrême douceur. — « J’appelle cela un plaisir, un plaisir fort inattendu. Et à moins que mademoiselle Alice n’objecte… »
Je me tournai à demi vers elle. Elle me lança d’un ton de colère méprisante : « Ça m’est égal ! » et appuyant son coude sur ses genoux elle se prit le menton dans la main, — le menton des Jacobus à n’en pas douter. Et ces cils lourds, ce regard noir irrité me rappelaient aussi Jacobus, — le riche négociant, l’homme respectable. C’était le même dessin des sourcils, rigide et inquiétant. Oui ! Je retrouvais en elle une ressemblance avec les deux frères. Et je fus surpris de découvrir tout à coup qu’après tout ces Jacobus étaient plutôt de beaux hommes.
— « Eh bien ! alors, je vais vous regarder jusqu’à ce que vous vous décidiez à sourire », — lui dis-je.
De nouveau, avec plus de mépris encore :
— « Ça m’est égal », — me dit-elle.
La vieille femme intervint brusquement d’un ton aigre.
— « Ce garçon est d’une impudence. Et toi aussi ! Ça m’est égal !… Va-t’en au moins mettre quelque chose sur toi. Rester dans une pareille tenue devant cette espèce de marin. »
Le soleil était sur le point d’abandonner la Perle de l’Océan pour d’autres mers, pour d’autres terres. Ce jardin enclos où s’amassaient les ombres était éclatant de couleur comme si les fleurs eussent répandu la lumière qu’elles avaient absorbée pendant la journée. L’étonnante vieille femme devint plus explicite. Elle conseilla à la jeune fille d’aller mettre un corset et un jupon, avec une absence de réserve qui m’humilia. N’avais-je pas vraiment plus d’importance qu’un mannequin ? La jeune fille cria :
— « Non ! »
Ce n’était pas la réponse entêtée d’un enfant : elle avait comme un accent de désespoir. Visiblement mon intrusion avait rompu l’équilibre de leurs relations habituelles. La vieille femme se remit à tricoter avec fureur, les yeux rivés sur son ouvrage.
— « Tu es bien la fille de ton père ! Et cela parle d’entrer au couvent. Se laisser regarder comme cela par n’importe qui. »
— « Ça suffit ! »
— « Dévergondée ! »
— « Vieille sorcière ! » — articula distinctement la jeune fille, sans modifier en rien sa pose méditative, le menton dans la main, et le regard perdu au loin par delà du jardin.
C’était comme la querelle du pot de terre et du pot de fer. La vieille bondit hors de son siège, jeta violemment son ouvrage, et non sans laisser voir parfaitement ses grosses jambes sous cette étrange robe collante, s’avança vers la jeune fille, qui ne fit pas le moindre geste. J’éprouvais une sorte de trépidation lorsqu’épouvantée, sembla-t-il, par cette insouciante attitude, la vieille parente de Jacobus se tourna brusquement vers moi.
Elle était armée, je le voyais, d’une aiguille à tricoter, et comme elle levait la main je crus qu’elle allait me la lancer comme un dard. Mais elle se contenta de s’en gratter la tête tout en m’examinant d’assez près, un œil à demi fermé et la figure tordue par une grimace bizarre.
— « Mon garçon », — me dit-elle à brûle-pourpoint, — « est-ce que vous attendez quelque chose de bon de tout cela ? »
— « Je l’espère, mademoiselle Jacobus. » — Je m’efforçais de parler du ton tranquille d’un visiteur. — « Voyez-vous, je suis ici parce que je cherche des sacs. »
— « Des sacs ! Voyez-vous cela. Croyez-vous que je ne vous ai pas vu faire le joli cœur devant cette détestable fille ? »
— « Tu voudrais me voir dans la tombe », — déclara d’une voix rauque la jeune fille immobile.
— « Dans la tombe ! Eh bien, et moi ? Qui suis enterrée vivante ici pour les beaux yeux d’une enfant dotée d’un aussi charmant père », — s’écria-t-elle, et se tournant vers moi : — « Vous êtes de ces gens avec qui il fait des affaires. Eh bien ! pourquoi ne nous laissez-vous pas tranquilles, mon garçon ? »
Ce « ne nous laissez-vous pas tranquilles » fut dit sur un ton ! il était fait d’une insolente familiarité, d’un accent de supériorité et de mépris. Je devais l’entendre à plus d’une reprise par la suite, car on n’aurait qu’une imparfaite connaissance de la nature humaine si l’on supposait que ce fut ma dernière visite dans cette maison, — où aucune personne respectable m’avait mis le pied depuis tant d’années. Non, l’on s’abuserait si l’on pensait qu’une telle réception m’avait fait à tout jamais battre en retraite. Je n’allais tout de même pas reculer devant une vieille femme grotesque et insolente.
Et puis il y avait ces indispensables sacs. Ce premier soir Jacobus me retint à dîner, après m’avoir dit, loyalement, qu’il n’était pas sûr de pouvoir faire quelque chose pour moi. Il avait beaucoup réfléchi à la question. C’était trop difficile, à son avis… Mais il se montra plutôt laconique.
Nous n’étions que trois à table. La jeune fille, par des : « Je ne veux pas », « Non » et « Ça m’est égal » avait résolument affirmé son intention de ne pas venir à table, de ne pas dîner, de ne pas bouger de la véranda. La vieille parente s’agitait dans ses pantoufles et sifflotait d’indignation, Jacobus la dominait de toute sa taille et murmurait placidement dans sa gorge : je gardais mes distances, lançant de temps à autre d’un ton amusé quelques mots qui me valurent, sous le couvert de la nuit, de recevoir secrètement un coup dans les côtes, était-ce du coude de la vieille ou peut-être de son poing ? Je retins un cri. Tout ce temps la jeune fille ne condescendit même pas à lever la tête pour nous regarder. Cela peut paraître enfantin, — et pourtant cette bouderie à la fois pétrifiée et pétulante avait quelque chose d’obscurément tragique.
Nous nous mîmes donc à dîner à la lueur d’un certain nombre de bougies cependant qu’elle restait dehors, accroupie, à regarder dans le noir comme si sa mauvaise humeur s’alimentait de l’air alourdi de parfums qu’on respirait dans cet admirable jardin.
Avant de prendre congé, je prévins Jacobus que je viendrais le lendemain savoir s’il y avait du nouveau au sujet des sacs. Il hocha légèrement la tête.
— « Je vais hanter votre maison chaque jour jusqu’à ce que vous ayez abouti. Vous n’allez pas cesser de me trouver ici. »
Il esquissa un vague et mélancolique sourire qui ne disjoignit même pas ses grosses lèvres.
— « Fort bien, capitaine. »
Puis m’accompagnant jusqu’à la porte, il murmura avec une gravité paisible cette recommandation : « Faites absolument comme chez vous. » Et il ajouta qu’il y aurait toujours « une assiette de soupe ». Ce ne fut qu’une fois arrivé au quai, après avoir traversé les rues mal éclairées, que je me rappelai que j’avais été invité à dîner ce même soir dans la famille S… Quoique assez ennuyé de cet oubli (je ne savais pas trop comment je m’excuserais) je ne pouvais m’empêcher de penser que j’y avais gagné une soirée plus divertissante. Et puis, les affaires, ces sacrées affaires !
Dans un nègre pieds-nus qui me dépassa en courant et dégringola les marches de l’escalier je reconnus l’homme du canot de Jacobus qui avait dû dîner à la cuisine. Et lorsque j’escaladai mon échelle son habituel « Bonsoi missi » eut un accent plus cordial qu’auparavant.
V
Je tins parole à Jacobus. Je hantai sa maison. Il me trouvait régulièrement là l’après-midi, lorsqu’il s’échappait un moment du « magasin ». Le son de ma voix, tandis que je parlais à Alice, l’accueillait dès son arrivée : et quand il revenait le soir, pour de bon, il y avait tout à parier qu’il m’entendrait encore parler sous la véranda. Je lui faisais un signe de tête : il s’asseyait doucement et lourdement et assistait avec une sorte d’anxieuse approbation à mes efforts pour faire sourire sa fille.