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Entre terre et mer

FREYA DES SEPT-ILES (continued 2)

G. (Georges) Jean-Aubry translation

Cette dernière phrase fut la seule qu’elle put réellement comprendre. Elle secoua la tête négativement et, au désespoir, mit la pédale forte, mais le son du piano ne parvint pas à couvrir la voix du lieutenant.

— « Seulement, je suis surpris que vous puissiez… Le patron d’un simple bateau de commerce anglais, un garçon quelconque ! Cette tourbe insolente qui infeste les îles ! Je me débarrasserais volontiers de cette engeance ! Tandis que vous avez ici un bon ami, un homme prêt à se mettre à vos pieds, vos jolis pieds, — un officier, un homme de bonne famille. C’est étrange, n’est-ce pas ? mais que voulez-vous ! Vous êtes digne d’un prince ! »

Freya ne tourna même pas la tête. Son visage s’était raidi d’horreur et d’indignation. Cette aventure passait son imagination. Il n’était pas dans son caractère de se lever brusquement et de s’enfuir. Il lui semblait, en outre, que si elle bougeait on ne pouvait savoir ce qui arriverait. Son père allait revenir dans un instant et l’autre serait obligé de partir. Il valait mieux ignorer, — ignorer. Elle continua à jouer fort et correctement, comme si elle eût été seule, comme si Heemskirk n’eût pas existé. Cette façon de faire exaspéra celui-ci.

— « Allez. Vous pouvez tromper votre père », cria-t-il avec colère, « mais vous ne vous moquerez pas de moi. Cessez ce bruit infernal. Freya… Eh ! déesse scandinave de l’Amour. Assez ! vous entendez ? Voilà ce que vous êtes… de l’amour. Mais les dieux païens ne sont que des diables déguisés, et c’est ce que vous êtes, vous aussi : un véritable diable ! Cessez, je vous dis, ou je vous enlève de ce tabouret. »

Debout derrière elle, il la dévorait des yeux : depuis la couronne dorée de sa tête absolument rigide jusqu’à ses talons, la ligne de ses magnifiques épaules, les courbes de sa belle silhouette qui se balançait légèrement devant le clavier. Elle était vêtue d’une robe légère : les manches bordées de dentelle s’arrêtaient aux coudes. Un ruban de satin lui entourait la taille. Dans un accès d’irrésistible témérité il posa ses deux mains sur cette taille, — alors cette exaspérante musique s’arrêta net. Mais si vive qu’elle fût à en éviter le contact (le tabouret se renversa avec fracas) les lèvres d’Heemskirk, visant son cou, posèrent un avide baiser juste derrière son oreille. Un profond silence régna pendant un moment. Puis il se mit à rire doucement.

Il fut quelque peu décontenancé de lui voir un visage blême, immobile et ses grands yeux d’un violet pâle qui le fixaient, pétrifiés. Elle n’avait pas prononcé un seul mot. Elle le regardait, s’appuyant d’une main étendue à l’angle du piano, tandis que, de l’autre, elle frottait machinalement et avec persistance l’endroit que les lèvres d’Heemskirk avaient touché.

— « Qu’y a-t-il ! » dit-il, offensé. « Ça vous étonne ? Écoutez, pas de bêtise. Vous n’allez pas me dire qu’un baiser vous effraye à ce point-là… Je sais à quoi m’en tenir… On ne me fera pas faire le pied de grue. »

Il la regardait en face avec une telle intensité qu’il ne pouvait plus voir distinctement son visage. Autour de lui tout lui semblait embrumé. Il en oublia le tabouret renversé, se prit le pied dedans et buta légèrement, tout en disant d’un ton aimable :

— « Je ne suis pas un idiot, vraiment. Quelques baisers pour commencer… »

Il n’eut pas le temps d’en dire davantage, car sa tête reçut un terrible choc, accompagné d’un bruit pareil à celui d’une explosion. Freya avait allongé son robuste bras avec une telle force que la rencontre de sa paume et de la joue plate du lieutenant le fit à moitié pivoter sur lui-même. Tout en poussant un faible cri rauque, le lieutenant porta ses deux mains au côté gauche de son visage qui avait pris soudain un ton brique. Freya, très droite, ses yeux violets devenus plus sombres, la paume de sa main tremblant encore de ce coup, tandis qu’un sourire retenu montrait légèrement l’éclat de ses dents blanches, entendit le pas lourd et rapide de son père, dans le sentier, en bas de la véranda. Son expression perdit tout caractère agressif et trahit aussitôt une sincère inquiétude. Elle était ennuyée pour son père. Elle se baissa rapidement pour relever le tabouret de piano, comme pour effacer toute trace de ce qui venait de se passer… Mais c’était inutile. Elle avait repris son attitude, une main légèrement posée sur le piano, avant que le vieux Nelson eût atteint le haut des marches.

Pauvre père ! Comme il allait être furieux, et ennuyé ! Et ensuite, que de craintes, que de peine ! Pourquoi n’avait-elle pas été franche avec lui dès le début ? Le regard étonné et innocent de son père l’atteignit au vif. Mais il ne la regardait pas. Il considérait Heemskirk, qui le dos tourné, et les mains à la figure, jurait entre ses dents et (elle le voyait de profil) lui lançait des regards furieux d’un seul œil noir, d’un œil mauvais.

— « Qu’y a-t-il ? » demanda le vieux Nelson, bouleversé.

Elle ne répondit rien. Elle était en train de penser à Jasper sur le pont du brick, regardant vers le bungalow éclairé, et elle eut peur. C’était une bénédiction que l’un d’eux au moins fût à bord, loin de tout cela. Elle souhaitait seulement qu’il pût être à des centaines de milles de là. Et pourtant elle n’était pas certaine de le souhaiter. Si Jasper, à ce moment, avait été mystérieusement poussé à reparaître sur la véranda, elle eût envoyé à tous les diables son entêtement, sa fermeté, sa maîtrise de soi, et elle se fût jetée dans ses bras.

— « Qu’y a-t-il ? Qu’y a-t-il ? » insista le vieux Nelson qui ne soupçonnait rien, mais que ce silence irritait. « Il y a un instant tu jouais un morceau, et… »

Freya, incapable de parler, tant elle appréhendait ce qui allait arriver (et elle était en outre fascinée par cet œil noir) fit un léger signe de tête dans la direction du lieutenant comme pour dire : « Il n’y a qu’à le regarder. »

— « Eh ! quoi ! » s’écria le vieux Nelson. « Je vois. Mon Dieu… »

En même temps il s’était approché prudemment d’Heemskirk qui, éclatant en incohérentes imprécations, tapait du pied. L’indignité du coup, la rage de se voir joué, le ridicule de la scène et l’impossibilité de se venger le rendaient fou au point de lui donner envie de hurler de fureur.

— « Oh ! oh ! oh ! » hurlait-il, en arpentant la véranda tout en trépignant comme s’il voulait à chaque pas faire passer son pied à travers le plancher.

— « Eh quoi, êtes-vous blessé ? » demanda le vieux Nelson ahuri. La vérité éclaira soudain son esprit innocent. « Mon Dieu, mon Dieu ! » s’écria-t-il, illuminé. « Va me chercher du cognac, vite, Freya !… Etes-vous sujet à cela, lieutenant ? Sale affaire, hein ? Je connais cela, je connais cela. J’en devenais fou moi-même tout à coup, autrefois… Et la petite bouteille de laudanum dans le placard à pharmacie aussi, Freya ! Regarde bien… Tu ne vois pas qu’il a mal aux dents ? »

Et quelle autre explication aurait en effet pu se présenter à l’esprit sans malice du pauvre vieux Nelson, en voyant cette joue tenue à deux mains, ces regards furieux, ces trépignements, l’agitation désordonnée de ce corps ? Il eût fallu une pénétration surnaturelle pour en découvrir la véritable cause. Freya n’avait pas bougé. Elle observait le regard noir et sauvagement inquisiteur qu’Heemskirk fixait sur elle. « Ah ! tu voudrais bien être parti ! » se disait-elle. Elle le regardait sans broncher. La tentation de mettre fin à tout sans plus d’ennuis, fut irrésistible. Elle fit à son père un presque imperceptible geste d’assentiment et sortit.

— « Rapporte vite ce cognac », cria le vieux Nelson, comme elle disparaissait dans le couloir.

Heemskirk se soulagea en lançant dans sa direction une bordée d’injures, en hollandais et en anglais. Il divaguait tout son soûl, arpentant la véranda, bousculant les chaises, tandis que le vieux Nelson (ou Nielsen) dont la sympathie était vivement éveillée par ces preuves d’une violente souffrance, s’empressait autour de son cher (et redouté) lieutenant, comme une poule autour de son poussin.

— « Mon Dieu ! mon Dieu ! Ça fait si mal ? Je connais bien ça. Il y avait des fois où j’effrayais ma pauvre femme. Est-ce que ça vous arrive souvent, lieutenant ? »

Heemskirk l’écarta brutalement, en poussant un rire bref comme celui d’un fou. Mais son hôte trébuchant ne le prit pas mal : un homme qu’un violent mal de dents met hors de lui n’est pas responsable.

— « Allez dans ma chambre, lieutenant », lui dit-il avec empressement. « Jetez-vous sur mon lit. Nous vous donnerons quelque chose pour vous soulager dans un instant. »

Il saisit le pauvre patient par le bras et l’entraîna doucement vers le lit sur lequel Heemskirk, dans un nouvel accès de rage, se jeta avec une telle violence qu’il rebondit sur le matelas à la hauteur d’un pied au moins.

— « Eh ! bien, vrai ! » s’écria Nelson atterré. Et sans plus attendre il se précipita pour aller chercher le cognac et le laudanum, fort ennuyé de voir qu’on mettait si peu d’empressement à abréger les tortures de son précieux invité. En fin de compte il rapporta ces choses lui-même.

Une demi-heure plus tard il s’arrêta dans le corridor, surpris d’entendre à plusieurs reprises un bruit faible, d’une nature mystérieuse et qui tenait le milieu entre le rire et les sanglots. Il fronça le sourcil ; puis il se dirigea droit vers la chambre de sa fille et frappa à la porte.

Freya, son pâle visage encadré par ses cheveux blonds qui tombaient sur une robe de chambre bleu foncé, entr’ouvrit la porte.

La pièce n’était que faiblement éclairée. Antonia, pelotonnée dans un coin, se balançait en poussant de faibles gémissements. Le vieux Nelson n’avait pas une grande expérience des diverses sortes de rire féminin, mais il était sûr d’avoir entendu rire.

— « C’est vraiment très peu charitable, très peu charitable », dit-il, d’un air très mécontent. « Je me demande ce qu’un homme qui souffre a de si amusant ? J’aurais cru qu’une femme, — une jeune fille… »

— « Il était si drôle », murmura Freya, dont les yeux étincelaient étrangement dans la demi-obscurité du couloir. « Et puis, tu sais, il ne me plaît pas », ajouta-t-elle, d’une voix hésitante.

— « Drôle ? » répéta le vieux Nelson, stupéfait de découvrir une telle insensibilité dans un être si jeune. « Il ne te plaît pas ! Veux-tu dire que parce qu’il ne te plaît pas, tu…? Pourquoi ? c’est simplement cruel. Tu ne sais pas que c’est une des plus atroces sortes de souffrance. Il y a des chiens qui en sont devenus fous. »

— « Il a certainement l’air d’être devenu fou », reprit Freya avec un effort, comme si elle luttait contre un sentiment caché.

Mais son père était lancé.

— « Et tu sais comment il est. Il remarque tout. C’est un homme à s’offenser au moindre prétexte, — comme tous les Hollandais, — et je tiens à rester en bons termes avec lui. C’est comme cela, ma fille : si le rajah allait faire quelque sottise, — et tu sais comme moi combien il est boudeur et indocile, — si les autorités se mettaient dans la tête que mon influence sur lui n’est pas bonne, tu te trouverais sans un toit sur la tête… »

— « C’est insensé, papa ! » s’écria-t-elle, d’une voix mal assurée, et elle s’aperçut qu’il était en colère, assez en colère pour devenir ironique : oui, le vieux Nelson (ou Nielsen), ironique. Juste un éclair.

— « Bien sûr, si tu as des ressources personnelles, une maison, une plantation que j’ignore… » Mais il était incapable de soutenir longtemps ce ton-là. « Je te dis qu’ils me chasseraient d’ici », murmura-t-il avec force, « sans la moindre compensation, cela va sans dire. Je connais ces Hollandais. Et le lieutenant est un homme à mettre tout en branle. Il a l’oreille des fonctionnaires influents. Je ne voudrais le blesser pour rien au monde, pour rien au monde, — sous quelque prétexte que ce soit. Qu’est-ce que tu dis ?… »

Ce n’avait été qu’une exclamation inarticulée. Si jamais elle avait eu la moindre intention de tout lui dire, elle y avait maintenant renoncé. C’était impossible, à la fois, par égard pour la dignité de son père et pour le repos de son pauvre esprit.

— « Il ne m’intéresse pas beaucoup moi-même », avoua dans un soupir le vieux Nelson. « Il se sent mieux maintenant, reprit-il après un silence. Je lui ai donné mon lit pour la nuit. Je dormirai sur la véranda, dans le hamac. Non, je ne peux pas dire qu’il me plaise beaucoup non plus, mais de là à rire d’un homme parce qu’il devient fou de douleur, il y a une distance. Je suis surpris, Freya. Il a un côté de la figure tout à fait rouge. »

Les épaules de la jeune fille tremblaient convulsivement sous les mains qu’il avait posées paternellement sur elles. La moustache ébouriffée lui balaya le front comme il l’embrassait en lui souhaitant bonne nuit. Elle referma la porte et revint jusqu’au milieu de la pièce avant de se laisser aller à un rire las, sans aucune vivacité.

— « Rouge. Un peu rouge », se répétait-elle. « Je l’espère bien, ma foi. Un peu… »

Ses cils étaient humides. Antonia, dans son coin, gémissait et riait, et l’on ne pouvait dire où finissaient les gémissements et où commençaient les rires.

La maîtresse et la servante s’étaient mutuellement énervées, car Freya, en s’enfuyant dans sa chambre, y avait trouvé Antonia et lui avait tout raconté.

— « Je t’ai vengée, ma fille », s’était-elle écriée.

Et elles s’étaient mises à pleurer de rire et à rire en pleurant, tout en échangeant des recommandations. « Chut, pas si fort ! Reste tranquille ! » disait l’une et « J’ai si peur… Quel méchant homme ! » disait l’autre.

Antonia avait très peur d’Heemskirk. Son aspect lui faisait peur, ses yeux et ses sourcils, sa bouche, son nez et ses jambes. Rien n’était plus rationnel. Elle pensait que c’était un méchant homme parce que, à ses yeux, il en avait l’air. Dans la pénombre de la pièce où ne brûlait qu’une veilleuse à la tête du lit de Freya, la camériste, sortant de son coin, se traîna aux pieds de sa maîtresse, et murmura, suppliante :

— « Il y a le brick. Le capitaine Allen. Courons-y tout de suite, oh ! courons-y ! J’ai si peur ! Courons. Courons ! »

— « Moi ! M’enfuir ! » pensait Freya, sans abaisser son regard sur sa servante terrifiée. « Jamais ! »

Toutes les deux, l’énergique maîtresse, sous la moustiquaire, et la servante terrorisée couchée en rond sur une natte au pied du lit, ne dormirent guère cette nuit-là. Celui qui ne dormit pas du tout, ce fut le lieutenant Heemskirk. Il resta étendu sur le dos, à remâcher sa colère en regardant dans le noir. Des visions flamboyantes et d’humiliantes réflexions se succédaient dans son esprit, y entretenant, y accroissant la colère. Une jolie histoire à raconter ! Il ne fallait absolument pas que cela se sût. Il fallait dévorer cet outrage en silence. Charmante affaire ! Dupé, bafoué et frappé par cette femme, — et probablement dupé aussi par le père. Mais, non ! Nielsen n’était qu’une victime de plus de cette coquine éhontée, de cette impudente, de cette fine mouche, qui riait, embrassait, mentait…

— « Non ; il ne m’a pas dupé », pensait le lieutenant torturé. « Mais je ne serai pas fâché de lui faire payer cela, tout de même, pour être un pareil imbécile… »

Oui, un de ces jours, peut-être. Il avait du moins pris une résolution : celle de sortir de très bonne heure de cette maison. Il ne pensait pas pouvoir se retrouver en face de cette femme sans se mettre hors de lui.

« Enfer et damnation ! Quatre cent mille diables ! Je vais étouffer ici avant qu’il ne fasse jour ! » se disait-il à lui-même, étendu rigide sur le lit de Nelson, en s’efforçant de respirer.

Il se leva à la pointe du jour et se disposa à ouvrir la porte précautionneusement. De faibles bruits dans le couloir l’inquiétèrent, et de l’endroit où il resta caché il vit Freya qui sortait. A cette vue il ne se sentit plus le courage de se glisser par l’entre-bâillement de la porte, mais il pouvait apercevoir par cette petite fente l’extrémité de la véranda. Freya s’était dirigée de ce côté pour voir le brick doubler la pointe. Elle portait sa robe de chambre bleue : elle était pieds nus parce que, n’ayant pu dormir que vers le matin, elle n’avait fait qu’un bond, dans la crainte d’arriver trop tard. Heemskirk ne l’avait jamais vue ainsi, avec ses cheveux qui épousaient doucement la forme de sa tête et formaient une tresse blonde dans son dos, et avec cet air d’extrême jeunesse, cette intensité, cette vie. Il en resta d’abord interdit, puis il se mit à grincer des dents. Il ne pouvait vraiment pas se trouver en face d’elle. Il marmotta un juron et resta immobile derrière la porte.

Elle poussa un long soupir en apercevant le brick qui venait d’appareiller et prit la longue-vue de Nelson qui était suspendue à des crochets, assez haut contre le mur. La large manche de la robe de chambre glissa, découvrant son bras blanc jusqu’à l’épaule. Heemskirk, saisissant brusquement la poignée de la porte comme pour la broyer, se sentit comme un homme ivre qu’on vient de remettre sur ses pieds.

Freya savait qu’il l’observait. Elle l’avait vu. Elle avait vu la porte bouger au moment où elle sortait du couloir. Elle savait qu’il avait les yeux fixés sur elle, et en ressentait une dédaigneuse amertume, un triomphant mépris.

— « Ah ! tu es là ! » pensait-elle, en ajustant la lorgnette : « Eh bien, regarde alors ! »

Les îlots verts semblaient des ombres noires, la mer cendrée était lisse comme du verre, la robe claire de l’aube incolore sur laquelle le brick ne semblait qu’une ombre montrait vers l’orient un ourlet de lumière. Aussitôt que Freya eut distingué Jasper qui sur le pont, dirigeait sa propre lorgnette vers le bungalow, elle laissa retomber la sienne et leva ses deux beaux bras blancs au-dessus de sa tête. Dans cette attitude d’élan suprême, elle demeurait immobile, rayonnante de se savoir l’objet de l’adoration que Jasper adressait à la forme que de là-bas il voyait dans le champ de sa lorgnette ; et réchauffée en même temps par le sentiment de la passion mauvaise, des yeux brûlants de convoitise que l’autre tenait rivés dans son dos. La ferveur de son amour, le caprice de son esprit, et cette mystérieuse connaissance de la nature masculine que les femmes apportent en naissant, faisaient naître en elle cette pensée.

— « Tu regardes, tu le veux, tu le dois. Eh bien ! tu verras quelque chose. »

Elle porta les deux mains à ses lèvres, et elle envoya un baiser par-dessus la mer, comme si elle voulait jeter son cœur avec lui sur le pont du brick. Son visage était rose, ses yeux brillaient. Son geste passionné, mainte fois répété, semblait vouloir envoyer des baisers par centaines, encore et encore, tandis que le soleil qui montait lentement apportait au monde l’enchantement de la couleur, rendait vertes les îles, bleue la mer, et blanc le brick, — d’un blanc éblouissant dans le déploiement de ses voiles, — avec la tache rouge du pavillon britannique comme une langue de feu à la tête du mât. Et, chaque fois, elle murmurait avec plus de chaleur : « Prends ceci, et encore ceci, et encore… » jusqu’à ce que tout à coup elle laissât retomber ses bras. Elle avait vu le pavillon s’abaisser pour lui répondre, et le moment d’après, la pointe lui masqua la coque du navire. Alors elle se détourna de la balustrade, et, passant lentement devant la porte de la chambre de son père, les yeux baissés, et le visage empreint d’une expression énigmatique, elle disparut derrière le rideau.

Mais au lieu d’aller jusqu’au bout du couloir, elle resta là cachée et immobile pour voir ce qui allait se passer. La grande véranda demeura vide un moment. Puis la porte de la chambre du vieux Nelson s’ouvrit tout à coup et elle en vit sortir Heemskirk chancelant. Il avait les cheveux en broussaille, les yeux rouges, et sa figure non rasée semblait très noire. Il lançait des regards furieux à droite et à gauche : il aperçut sa casquette sur une table, s’en empara et se dirigea vers l’escalier, tranquillement, mais d’une démarche étrange, hésitante, comme le dernier effort d’une force défaillante.

Aussitôt que sa tête eut disparu au-dessous du niveau du plancher, Freya sortit de derrière le rideau, les lèvres serrées, et sans montrer la moindre douceur dans ses yeux. Il n’allait pas partir sans payer le prix. Cela jamais, jamais. Elle était toute vibrante, elle avait goûté du sang. Il fallait faire comprendre à Heemskirk qu’elle savait qu’il l’avait épiée : il fallait qu’il sût qu’on l’avait vu s’esquiver l’oreille basse. Mais courir jusqu’à la barrière et crier derrière lui, c’eût été enfantin, déplacé, vulgaire. Et crier quoi ? Quel mot ? Quelle phrase ? Non ; c’était impossible. Alors que faire ? Elle fronçait les sourcils. Elle découvrit le moyen, courut au piano qui toute la nuit était resté ouvert, et le monstre de palissandre se mit à rugir sauvagement. Elle frappa des accords comme si elle tirait des coups de feu dans la direction de ce gros homme vêtu d’un large pantalon blanc et d’un uniforme noir à pattes d’or, et elle le poursuivit avec le même morceau qu’elle avait joué la veille au soir, une œuvre moderne et passionnée où la musique dépeignait l’amour, et qui avait plus d’une fois rivalisé avec les orages sur ce groupe d’îles. Elle en accentuait le rythme avec une malice triomphante, si absorbée dans cette tâche qu’elle ne remarqua pas la présence de son père qui, après avoir passé sur sa chemise de nuit un vieil ulster à carreaux avait couru jusqu’à la véranda pour savoir la raison de cette exécution matinale. Il la regardait avec stupéfaction.

— « Mais qu’y a-t-il ?… Freya ?… » Sa voix était presque étouffée par le son du piano. « Qu’est devenu le lieutenant ? » cria-t-il.

Elle le regarda comme si son âme était perdue dans la musique, avec des yeux absents.

— « Parti. »

— « Quoi ?… Où ? »

Elle secoua légèrement la tête et se mit à jouer plus fort. Le regard innocemment anxieux du vieux Nelson, partant de la porte ouverte de sa chambre, se mit à explorer toute la pièce de fond en comble, comme si le lieutenant eût été quelque chose d’assez petit pour pouvoir ramper par terre ou grimper au mur. Mais un coup de sifflet strident, venu d’en bas, perça le grondement sonore qui sortait du piano en vagues vibrantes. Le lieutenant était déjà en bas de la baie, sifflant son canot pour l’emmener à bord. Et il semblait extrêmement pressé, car il siffla de nouveau presque aussitôt, attendit un moment, et envoya alors un appel long, interminable, aussi pénible à entendre que s’il eût poussé un cri perçant sans reprendre haleine. Freya cessa soudain de jouer.

— « Il a regagné son bord », s’écria le vieux Nelson tout troublé par cet événement. « Qu’est-ce qui l’a fait partir de si bonne heure ? Drôle de garçon ! Diablement susceptible, aussi ! Je ne serais pas surpris que ce fût ta conduite d’hier soir qui l’ait blessé. Je t’ai prévenue, Freya. Tu lui as, pour ainsi dire, ri au nez, pendant qu’il souffrait les tortures de la névralgie. Ce n’est pas une façon de te faire aimer. Tu l’as froissé. »

Les mains de Freya reposaient maintenant immobiles sur le clavier : elle inclina sa belle tête, en proie à un soudain mécontentement, à une lassitude nerveuse, comme si elle venait de traverser une crise épuisante. Le vieux Nelson (ou Nielsen), l’air affligé, roulait des plans politiques dans sa tête chauve.

— « Je crois que je ferais bien d’aller me renseigner à bord, ce matin, à une heure quelconque », déclara-t-il. « Pourquoi ne m’apporte-t-on pas mon thé ? Tu entends, Freya ? Tu m’as vraiment étonné, je dois te le dire. Je ne pensais pas qu’une jeune fille pouvait être aussi peu charitable. Et le lieutenant se croit un de nos amis ! Quoi ? Non ? Toujours est-il qu’il se dit notre ami, et c’est quelque chose pour quelqu’un dans ma position. Certainement ! Oh ! oui, il faut que j’aille à bord. »

— « Vraiment ? » murmura distraitement Freya : puis, à part elle-même, elle ajouta : « Pauvre homme ! »

V

Pour ce qui est des sept semaines suivantes, tout ce qu’il est nécessaire de dire, c’est, d’abord, que le vieux Nelson (ou Nielsen) ne réussit pas à faire sa visite diplomatique. La canonnière Neptune de Sa Majesté le Roi des Pays-Bas, commandée par un lieutenant fou de rage, appareilla à une heure singulièrement matinale. Quand le père de Freya descendit au rivage, après avoir veillé à ce que sa précieuse récolte de tabac fût convenablement exposée au soleil, la canonnière doublait déjà la pointe. Ce fut une circonstance que le vieux Nelson déplora durant bien des jours.

— « Je ne sais vraiment pas dans quelle disposition d’esprit il est parti », déclarait-il d’un ton lamentable à son impassible fille. Cette impassibilité le stupéfiait. L’indifférence de Freya allait presque jusqu’à l’effrayer.

Il faut rappeler en outre que, ce même jour, la canonnière Neptune, faisant route vers l’est, dépassa le brick Bonito encalminé en vue de Carimata, le cap à l’est lui aussi. Son capitaine, Jasper Allen, se perdant consciemment dans une tendre et absorbante rêverie dont la chère Freya faisait l’objet, ne se leva même pas de sa chaise-longue sur l’arrière, pour jeter un coup d’œil au Neptune qui passa si près que la fumée sortie soudain de sa courte cheminée noire ondula entre les mâts du Bonito, obscurcissant un moment la blancheur ensoleillée de ses voiles consacrées au service de l’amour. Jasper n’avait même pas tourné la tête pour le voir. Mais, Heemskirk, sur la passerelle avait longuement et attentivement examiné le brick, du plus loin qu’il avait pu l’apercevoir, en s’accrochant nerveusement à la rambarde de cuivre devant lui, jusqu’à ce que les deux bâtiments s’étant rapprochés, il perdît toute confiance en lui-même, et allât s’enfermer dans la chambre à cartes, en frappant violemment la porte derrière lui. Les sourcils froncés, la bouche tordue par une sardonique méditation, il demeura là plusieurs heures immobile, — comme une sorte de Prométhée en proie à un désir impie, les entrailles déchirées par le bec et les serres de la passion humiliée.

On ne chasse pas cette sorte de volatile aussi facilement qu’un poulet. Dupé, bafoué, trompé, éconduit, outragé, ridiculisé ; — bec et serres ! Quel sinistre oiseau ! Le lieutenant n’avait pas envie de devenir la risée de l’Archipel, et d’être l’officier de marine qui s’est fait gifler par une jeune fille. Était-il possible qu’elle aimât réellement ce misérable trafiquant ? Il essayait de ne pas penser, — mais pires que des pensées, des impressions définies venaient l’assaillir dans sa retraite. Il la voyait, — vision nette, précise, modelée, colorée, éclairée, — il la voyait tenir par le cou cet individu. Et il fermait les yeux, pour découvrir aussitôt que ce n’était pas là un remède. Un piano se mettait à jouer près de lui, très nettement : et il portait les mains à ses oreilles sans plus de succès. C’était vraiment intolérable, dans cette solitude. Il sortit de la chambre à cartes et se mit à parler de choses et d’autres à l’officier de quart sur la passerelle, mais il entendait toujours l’accompagnement moqueur d’un piano fantôme.

Il faut encore indiquer ici que le lieutenant Heemskirk au lieu de poursuivre sa route dans la direction de Ternate, où on l’attendait, fit un crochet pour relâcher à Macassar, où personne n’escomptait son arrivée. Une fois là, il fournit certaines explications et développa une certaine proposition au gouverneur, ou à quelque autre autorité, et obtint de pouvoir faire ce qu’il jugerait le mieux le cas échéant. C’est pourquoi le Neptune, délaissant absolument Ternate, fit route au nord en longeant la côte montagneuse des Célèbes, puis traversant l’étroite passe, alla se poster, le long d’une côte basse bordée de forêts vierges, inviolées et muettes, sur une mer phosphorescente la nuit, bleu-foncé le jour avec d’étincelantes taches vertes au-dessus de récifs submergés. Pendant des jours on eût pu voir le Neptune croiser lentement en vue de ce sombre rivage, ou stationner avec un air attentif auprès des embouchures argentées de larges estuaires, sous le grand ciel lumineux dont rien ne venait jamais adoucir ni voiler l’éclat et qui inondait la terre de l’éternelle clarté des tropiques, — cette clarté dont l’incessante splendeur oppresse l’âme d’une inexprimable mélancolie plus intime, plus pénétrante, plus profonde, que la grise tristesse des brumes du Nord.

Le brick de commerce Bonito apparut, doublant lentement un promontoire couvert d’une forêt sombre à l’embouchure argentée d’une large rivière. La brise qui lui donnait de l’erre n’aurait pas agité la flamme d’une torche. Il déboucha d’un rideau de feuilles immobiles, mystérieusement silencieux, comme un blanc fantôme, et son imperceptible mouvement lui donnait un air à la fois solennel et furtif. Jasper accoudé aux haubans du grand mât et la tête dans la main, pensait à Freya. Tout au monde la lui rappelait. La beauté de la femme aimée se retrouve dans les beautés de la nature. L’ondulation des collines, les courbes d’une côte, les sinuosités d’une rivière sont moins suaves que les lignes harmonieuses de son corps, et la grâce de sa démarche légère suggère le pouvoir de ces forces occultes qui commandent aux aspects les plus séduisants du monde visible.

Attaché aux choses comme le sont tous les hommes, Jasper aimait son navire, — la maison de ses rêves. Il lui prêtait un peu l’âme de Freya. Son pont était le point d’appui de leur amour. La possession de son brick apaisait sa passion, lui apportait la certitude calmante d’un bonheur déjà conquis.

La pleine lune était déjà haute, parfaite et sereine, elle flottait dans l’air aussi calme et limpide que le regard des yeux de Freya. On n’entendait pas un bruit à bord du brick.

— « Elle sera ici, près de moi, par des soirées semblables », pensait-il avec ravissement.

Et ce fut à ce moment, au milieu de cette paix, de cette sérénité, dans le plein éclat de la lune propice aux amoureux, sur une mer sans une ride, sous un ciel sans nuage, comme si la nature entière avait pris par dérision son aspect le plus clément, que la canonnière Neptune, se détachant de la côte sombre à l’abri de laquelle elle s’était défilée, s’avança pour couper la route au Bonito qui se dirigeait vers la mer.

Aussitôt qu’on eut vu la canonnière sortir de son embuscade, Schultz, l’homme à la voix séduisante, commença à donner les signes d’une singulière agitation. Tout le jour, depuis qu’on avait quitté le village malais situé assez haut sur la rivière, il avait eu un air hagard et avait rempli ses obligations comme un homme qui a quelque chose sur la conscience. Jasper l’avait remarqué, mais le second, se détournant, comme s’il ne voulait pas qu’on le regardât, avait marmotté qu’il avait mal aux dents et un peu de fièvre. Assez violemment sans doute au moment où, dans le dos de son capitaine, il s’était écrié : « Qu’est-ce qu’il peut bien nous vouloir ? » Un homme tout nu exposé à un vent glacé et qui s’efforcerait de ne pas grelotter n’aurait pas eu une intonation plus rauque ni plus hésitante. Mais ce pouvait être la fièvre, — il avait pu prendre froid.

— « Il veut nous ennuyer, tout simplement », répondit Jasper, de fort bonne humeur. « Ce n’est pas la première fois. Nous serons bientôt fixés. »

Et, en effet, les deux bâtiments furent bientôt à portée de voix. Le brick, avec ses lignes harmonieuses et ses voiles blanches, avait l’air d’un sylphe vaporeux dans le clair de lune. La canonnière, basse sur l’eau, trapue, avec ses moignons de mâts dénudés comme des arbres morts, se détachait sur le ciel lumineux de cette nuit resplendissante et projetait une ombre lourde sur la bande d’eau qui séparait les deux navires.

Freya les hantait l’un et l’autre comme un esprit doué du don d’ubiquité et comme si elle eût été l’unique femme au monde. Jasper se rappela la recommandation instante qu’elle lui avait faite de se montrer prudent et circonspect dans tous ses actes et toutes ses paroles, lorsqu’il était loin d’elle. A cette rencontre inattendue, il sentit à son oreille le souffle même de ces recommandations hâtives qui accompagnaient d’ordinaire le dernier instant de leurs réunions, il entendait encore le murmure à demi-plaisant de ces mots : « Et vous savez, mon petit, je ne vous le pardonnerais pas », qu’elle prononçait en lui pressant rapidement le bras, ce à quoi il répondait par un tranquille et confiant sourire. Heemskirk, lui, était hanté d’une toute autre manière. Pour lui il ne s’agissait pas de murmures, mais de visions. Il voyait la jeune fille tenant par le cou un misérable vagabond, ce vagabond, le vagabond qui venait précisément de répondre à son signal. Il la voyait traversant pieds nus une véranda, avec de grands yeux clairs et avides, pour aller regarder un brick, — ce brick. Si encore elle avait crié, si elle l’avait grondé, injurié… Mais non, elle avait simplement triomphé de lui. C’était tout. Éconduit (il le croyait fermement), dupé, trompé, outragé, frappé, ridiculisé… Bec et serres ! Les deux hommes, hantés de façon si différente par Freya des Sept-Iles, n’étaient pas à égalité.

Dans l’immobilité intense, semblable à celle du sommeil, qui s’était appesantie sur les deux bâtiments, dans un monde qui ne semblait être qu’un rêve suave, un canot tiré par des marins javanais traversa la bande d’eau sombre et accosta le brick. Le sous-officier blanc qui le commandait, le canonnier probablement, monta à bord. C’était un petit homme, avec un gros ventre et une voix poussive. Au clair de lune, son visage gras et immobile avait l’air inanimé et il marchait en tenant ses gros bras écartés comme s’il eût été empaillé. Ses petits yeux malins brillaient comme des morceaux de mica. Il pria Jasper, dans un mauvais anglais, de vouloir bien se rendre à bord du Neptune.

Jasper ne s’attendait pas à une demande aussi inaccoutumée. Mais après courte réflexion il décida de ne laisser paraître ni ennui, ni surprise. La rivière d’où il sortait avait été depuis plusieurs années le théâtre d’agitations politiques et il pensait bien que ses visites à cet endroit n’étaient pas vues d’un très bon œil. Mais il ne s’inquiétait guère de déplaire aux autorités, si redoutables aux yeux du vieux Nelson. Il se disposa à quitter le brick, et Schultz le suivit jusqu’à la lisse comme s’il voulait lui dire quelque chose, mais en fin de compte il demeura silencieux. Jasper, en enjambant le bastingage remarqua sa figure pâle. Les yeux de l’homme qui, à bord du brick, avait triomphé des effets de sa psychologie particulière le regardaient avec une expression muette et suppliante.

— « Qu’y a-t-il ? » demanda Jasper.

— « Je me demande comment ça va finir », dit-il de cette belle voix qui avait séduit Freya elle-même. Mais qu’était devenu son timbre charmant ? Ces mots avaient résonné comme le croassement d’un corbeau.

— « Vous êtes malade », assura Jasper.

— « Je voudrais être mort », déclara étrangement Schultz en se parlant à lui-même, sous l’effet d’un trouble mystérieux. Jasper le regarda attentivement, mais ce n’était pas le moment d’étudier l’accès morbide d’un homme en proie à la fièvre. Il n’avait pas absolument l’air de délirer, et pour le moment cela suffisait. Schultz fit un bond en avant.

— « Cet homme vous veut du mal », dit-il désespérément. « Il vous veut du mal, capitaine. Je le sens et je… »

Il suffoqua sous le coup d’une inexplicable émotion.

— « Ça va bien, Schultz. Je me lui en donnerai pas l’occasion », répliqua brusquement Jasper et il s’élança dans le canot.

A bord du Neptune, Heemskirk, debout, les jambes écartées, dans la clarté de la lune, son ombre couleur d’encre s’allongeant en travers du pont, ne fit aucun signe à son approche ; mais à la vue de cet homme il lui sembla que la mer se soulevait dans sa poitrine. Jasper attendait devant lui en silence.

Remis ainsi en contact direct, ils retrouvèrent immédiatement le caractère de leurs rencontres occasionnelles au bungalow de Nelson. Chacun d’eux ignora l’autre : Heemskirk, avec mauvaise humeur, Jasper, avec une parfaite et indifférente tranquillité.

— « Que se passe-t-il sur cette rivière dont vous venez de sortir ? » demanda brusquement le lieutenant.

— « Je ne sais rien de leurs agitations, si c’est de cela que vous voulez parler », répondit Jasper. « J’y ai débarqué un demi chargement de riz pour lequel je n’ai rien demandé et je suis parti. Il n’y a pas d’affaires possibles là-bas en ce moment : mais ils seraient morts de faim d’ici une semaine si je n’étais pas venu. »

— « Intervention ! Intervention anglaise ! Et supposez que ces coquins ne méritent rien de mieux que de mourir de faim, hein ? »

— « Il y a des femmes et des enfants, vous le savez », remarqua Jasper, d’un ton tranquille.

— « Ah ! oui ! Quand un Anglais parle de femmes et d’enfants, on peut être sûr qu’il y a quelque anguille sous roche. Nous examinerons cela. »

Ils parlaient l’un après l’autre, comme de purs esprits, de simples voix dans l’air : car ils se regardaient comme s’il n’y avait rien devant eux, ou, tout au plus, avec l’attention qu’on prête à des objets inanimés. Il y eut un moment de silence. Heemskirk venait de penser tout d’un coup : « Elle va tout lui raconter. Elle va tout lui raconter en riant et en le prenant par le cou. » Et le désir soudain d’anéantir Jasper sur place fut si violent qu’il le priva presque de ses sens. Il en perdit la parole, la vue. Pendant un moment il ne put absolument pas voir Jasper. Mais il l’entendit qui demandait, comme une voix qui fût venue du bout du monde :

— « Dois-je en conclure que le brick est saisi. »

Heemskirk se reprit dans un transport de satisfaction maligne.

— « Parfaitement. Je vais vous remorquer à Macassar. »

— « Les tribunaux décideront de la légalité de tout ceci », reprit Jasper, en voyant que la chose devenait sérieuse, mais sans se départir d’une indifférence affectée.

— « Oh ! oui, les tribunaux ! Certainement. Quant à vous, je vous garde à bord. »

La consternation de Jasper en se voyant séparé de son navire ne se trahit que par une immobilité de pierre. Cela ne dura qu’un instant. Il se retourna et héla le brick. Schultz répondit :

— « Oui, capitaine. »

— « Soyez prêts à prendre une remorque de la canonnière. On nous mène à Macassar. »

— « Grands Dieux ! Et pour quoi faire, capitaine ? » répondit faiblement une voix anxieuse.

— « Par bonté pure, je suppose », cria Jasper ironiquement d’un ton décidé. « Nous aurions pu rester ici encalminés pendant des jours. Et par hospitalité. On m’invite à rester ici, à bord. »

La réponse à ce renseignement fut une violente explosion de détresse. « Eh ! quoi ? Schultz a-t-il perdu tout ressort ? » se demanda Jasper avec inquiétude : et, en proie à un malaise qui lui avait été jusque-là inconnu, il se mit à examiner attentivement son brick. La pensée de se voir séparé de son navire, — pour la première fois depuis leur association, — atteignit dans ses fondements pourtant profonds une force de caractère qui s’abritait d’une apparente insouciance. Pendant ce temps ni Heemskirk ni son ombre n’avaient bougé.

— « Je vais envoyer l’équipage d’un canot et un officier à bord de votre navire », déclara-t-il sans s’adresser à personne en particulier. Jasper, s’arrachant à la contemplation de son brick, se retourna et sans qu’aucune passion, ni même presqu’aucune expression vint colorer sa voix, protesta avec force contre de tels procédés. Ce à quoi il pensait c’était le retard. Il comptait les jours. Macassar était précisément sur sa route : y être remorqué lui faisait gagner du temps. D’un autre côté, il faudrait supporter d’ennuyeuses formalités. Mais l’affaire était vraiment par trop absurde. « Le cancrelat est devenu fou », pensa-t-il. « On va me relâcher immédiatement. Et au cas où on ne le ferait pas, Mesman fournira une caution pour moi. » Mesman était un marchand hollandais avec lequel Jasper faisait beaucoup d’affaires, c’était une personne considérable à Macassar.

— « Vous protestez ? Hein ? » murmura Heemskirk, et il resta un moment immobile, planté sur ses deux jambes écartées, et la tête baissée comme s’il étudiait son ombre comique aux contours nets. Puis il fit un signe au corpulent canonnier, qui se tenait près de lui, immobile, comme un spécimen empaillé d’homme gras, avec son visage inanimé et ses petits yeux étincelants. L’homme s’approcha et se mit au garde à vous.

— « Vous monterez à bord du brick avec un armement de canot. »

— « Ya, mynherr ! »

— « Vous mettrez un de vos hommes à la barre tout le temps », reprit Heemskirk qui donnait ses ordres en anglais, apparemment pour l’édification de Jasper. « Vous entendez ? »

— « Ya, mynherr. »

— « Vous resterez sur le pont tout le temps. »

— « Ya, mynherr. »

Il sembla à Jasper qu’avec le commandement du brick on lui arrachait le cœur de la poitrine. Heemskirk, changeant de ton, demanda :

— « Quelles armes avez-vous à bord ? »

A cette époque tous les navires qui faisaient le commerce dans les mers de Chine étaient autorisés à porter une certaine quantité d’armes pour assurer leur défense.

— « Dix-huit fusils avec leurs baïonnettes qui se trouvaient à bord du navire quand je l’ai acheté. On les a déclarés. »

— « Où sont-ils ? »

— « Cabine avant. Le second a la clef. »

— « Vous en prendrez possession », déclara Heemskirk au canonnier.

— « Ya, mynherr. »

— « Et pour quoi faire ? Qu’est-ce que cela veut dire ? » cria Jasper, puis il se mordit la lèvre. « C’est monstrueux », murmura-t-il.

Heemskirk leva un moment un regard lourd et souffrant.

— « Vous pouvez disposer », fit-il au canonnier. Le gros homme salua et partit.

Pendant les trente heures qui suivirent, ce remorquage fut interrompu une fois. A un signal fait du haut du gaillard d’avant du brick, en agitant un pavillon, la canonnière stoppa. Le spécimen de sous-officier mal empaillé descendit dans son canot et monta à bord du Neptune : et il se précipita dans la cabine de son commandant : l’agitation où le mettait une nouvelle qu’il avait à transmettre se trahissait par le clignement de ses petits yeux. Ils restèrent tous deux enfermés quelque temps, cependant que Jasper appuyé à la lisse essayait de découvrir ce qui avait bien pu se passer d’extraordinaire à bord de son brick. Mais rien de fâcheux ne paraissait être arrivé à bord : il surveilla la sortie du canonnier, et quoiqu’il eût évité de parler à qui que ce fût depuis la fin de son entretien avec Heemskirk, il arrêta l’homme sur le pont pour lui demander comment allait son second.

— « Il ne se sentait pas très bien quand je l’ai quitté », expliqua-t-il.

Le gros sous-officier qui se tenait rigide comme si l’effort à faire pour porter son gros ventre devant lui l’y obligeait, comprit avec difficulté. Ses traits demeurèrent parfaitement impassibles, mais à la fin ses petits yeux clignèrent rapidement.

— « Oh, ya ! Le second. Ya, ya ! Mais, mein Gott, c’est un bien drôle d’homme ! »

Jasper ne put en obtenir davantage, car le Hollandais se précipita dans son canot et retourna à bord du brick. Mais il se consola en pensant que toute cette désagréable et absurde aventure allait bientôt finir. On était en vue de la rade de Macassar. Heemskirk en se rendant sur la passerelle passa près de lui. Pour la première fois le lieutenant regarda Jasper avec une intention marquée : et l’étrange façon dont il roulait les yeux était si drôle, — il y avait longtemps que Jasper et Freya étaient d’accord pour trouver le lieutenant drôle, — elle témoignait un enchantement si extatique, comme s’il savourait un morceau de choix, que Jasper ne put retenir un sourire. Après quoi, il se retourna vers son brick.

Cet objet de sa tendresse qu’animait un peu de l’âme de Freya, ce seul point d’appui de deux vies dans ce vaste monde, cette assurance de sa passion, ce compagnon d’aventure, qui avait le pouvoir de faire que la calme et adorable Freya fût un jour contre sa poitrine et qu’il pût l’emporter jusqu’au bout du monde, le voir, ce magnifique navire qui incarnait son orgueil et son amour, captif, au bout d’une remorque, n’était pas assurément un agréable spectacle. C’était comme un cauchemar ; comme si, par exemple, on eût vu en rêve un oiseau de mer chargé de chaînes.

Mais qu’eût-il pu regarder d’autre ? La beauté de son navire lui montait au cœur avec la puissance d’un sortilège, au point qu’il en oubliait où il était. Et en outre, ce sentiment de supériorité que la certitude d’être aimé donne à un jeune homme, cette illusion d’être mis au-dessus de la fatalité par le tendre regard des yeux d’une femme, l’aidaient, une fois le premier choc passé, à supporter toute cette affaire avec une confiance amusée. Que pouvait-il bien arriver à l’objet d’élection de Freya ?

C’était l’après-midi, le soleil était derrière les deux bâtiments alors qu’ils mirent le cap sur le port. « La plaisanterie du cancrelat va bientôt finir », pensait Jasper sans grande animosité. Comme un marin auquel ces parages étaient familiers il pouvait, d’un simple coup d’œil, comprendre ce qu’on allait faire. « Bon, pensait-il, il va par la Passe de Spermonde. Nous allons doubler le récif de Tamissa dans un instant. » Et il se remit à contempler son brick, cette preuve de son existence matérielle et sentimentale qui, bientôt, serait de nouveau en sa possession. Sur une mer calme comme un lac, une ride profonde ondulait et s’écartait sous son avant, car le puissant Neptune le remorquait à toute allure, comme s’il se fût agi d’un pari. Le canonnier hollandais apparut à l’avant du Bonito et avec lui deux ou trois hommes. Ils regardaient dans la direction de la côte et Jasper se perdit dans son extase amoureuse.

Le son grave du sifflet de la canonnière le fit tressaillir par sa soudaineté. Il regarda lentement autour de lui. Rapide comme l’éclair, il fit un bond et s’élança sur le pont.

— « Vous allez droit sur le récif de Tamissa ! » hurla-t-il.

Du haut de la passerelle, Heemskirk le regarda par-dessus son épaule : deux hommes faisaient tourner rapidement la roue du gouvernail et le Neptune s’écartait déjà rapidement du bord de l’eau pâle qui marquait la place du danger. Ah ! juste à temps ! Jasper se retourna instantanément pour regarder son brick : et avant même qu’il eût compris que, — conformément aux ordres évidemment donnés d’avance au canonnier par Heemskirk, — la remorque avait été larguée au coup de sifflet, avant qu’il eût eu le temps de pousser un cri ou de faire un geste, il vit son brick partir à la dérive et courant sur son erre, dépasser l’arrière de la canonnière. Il suivit le glissement de sa forme harmonieuse avec des yeux agrandis par l’incrédulité, affolés par l’horreur. Des cris à bord du brick lui parvinrent comme un terrible et confus murmure tandis que le sang lui battait aux oreilles et que son navire allait toujours. Il courait droit, déployant toute sa vitesse avec un air de grâce et de vie incomparables. Il courut jusqu’à ce que la surface unie de l’eau qui s’étendait devant lui sembla s’affaisser soudain, comme si elle eût été aspirée : et, avec un tremblement étrange et violent de sa mâture, il stoppa, s’inclina un peu et demeura immobile. Il demeura immobile sur le récif, cependant que le Neptune, faisant un large détour, poursuivait à toute allure par la Passe de Spermonde, le cap sur la ville. Le brick demeurait immobile, parfaitement immobile, dans une attitude fatale et singulière. En un instant la subite mélancolie des choses que la décadence a touchées s’était appesantie sur lui dans le rayonnement du soleil : ce n’était plus qu’une tache dans l’éclat désert de l’espace, avec un air déjà de solitude, et déjà de désolation.

— « Retenez-le », cria une voix de la dunette.

Jasper s’était élancé pour courir à son brick comme un homme se précipite au secours d’une créature vivante et aimée, à deux doigts de la mort. « Retenez-le ! Ne le lâchez pas ! », vociférait le lieutenant du haut de l’échelle tandis que Jasper se débattait comme un fou sans un mot, sa tête seule émergeant au milieu des marins du Neptune qui s’étaient jetés sur lui. « Tenez-le… Je n’ai pas la moindre envie de le voir se noyer. »

Jasper cessa de se débattre.

Un à un ils le lâchèrent : ils s’écartèrent graduellement, en le regardant en silence, le laissant seul au milieu d’un espace vide, comme pour lui donner assez de place pour tomber après cet effort. Il ne chancela même pas. Une demi-heure plus tard, quand le Neptune jeta l’ancre devant la ville, il n’avait pas encore bougé, il n’avait remué ni bras ni jambes. Aussitôt que le bruit de la chaîne de la canonnière eût cessé, Heemskirk descendit lourdement de la passerelle.

— « Appelez un sampan », ordonna-t-il d’un ton sombre, en passant devant la sentinelle à la coupée, et il se dirigea lentement vers l’endroit où Jasper, objet de bien des regards craintifs, se tenait les yeux fixés sur le pont, comme absorbé dans une rêverie.

Heemskirk s’approcha et le regarda pensivement, les doigts sur les lèvres. Il était là, ce vagabond privilégié, le seul homme à qui cette fille infernale pouvait raconter l’histoire ? Mais il ne la trouverait pas drôle. L’histoire du Lieutenant Heemskirk… Non, il m’en rirait pas. Il avait l’air d’un homme qui ne rirait plus jamais de sa vie.

Soudain Jasper leva les yeux. Son regard dénué de toute autre expression que celle de l’égarement, croisa celui d’Heemskirk qui, sombre, l’observait.

— « Échoué », dit-il à voix basse, et d’une voix étouffée. « Échoué », répéta-t-il à voix plus basse encore et comme s’il observait en lui-même la naissance d’une terrible et stupéfiante sensation.

— « Juste à l’étale de haute mer, en marée d’équinoxe », déclara Heemskirk avec une violence triomphante qui éclata et retomba. Il s’arrêta, comme s’il était soudainement las, en fixant sur Jasper son regard arrogant, sur lequel un secret désenchantement, ombre inévitable de toute passion, sembla passer comme un nuage. « Juste à l’étale », répéta-t-il en se redressant farouchement pour ôter de sa tête sa casquette galonnée et faire à la coupée un salut horizontal et dérisoire : « Et maintenant », dit-il, « vous pouvez descendre à terre et aller devant les tribunaux, si vous voulez, sacré Anglais ! »

VI

L’affaire du brick Bonito fit nécessairement sensation à Macassar, la plus jolie et peut-être la plus propre d’aspect de toutes les villes des Iles, mais où les événements sont rares. Le « port », avec sa population spéciale, ne fut pas long à savoir que quelque chose venait de se passer. On avait remarqué loin en mer un vapeur remorquant un voilier, et quand le vapeur arriva seul, laissant l’autre en rade, cela ne manqua pas d’attirer l’attention. Que se passait-il donc ? On ne voyait que sa mâture, — voiles serrées — , à la même place vers le sud. Et le bruit se répandit bientôt, d’un bout à l’autre de la grande rue encombrée, qu’il y avait un navire sur le banc de Tamissa. La foule interprétait correctement les apparences. Quant à leur cause, cela passait sa pénétration, car qui eût pu associer une femme vivant à neuf cent milles de là avec l’échouage d’un navire sur le banc de Tamissa, ou chercher la lointaine filiation de cet événement dans la psychologie d’au moins trois personnes, même alors que l’une d’entre elles, le lieutenant Heemskirk, passait justement à ce moment pour aller faire son rapport ?

Non : les esprits des gens sur le port n’avaient aucune compétence pour ce genre d’investigation, mais des mains nombreuses, des brunes, des jaunes et des blanches, se levèrent pour abriter des yeux qui regardaient vers la mer. La rumeur se répandit rapidement. Des boutiquiers chinois vinrent sur le pas de leurs portes ; plus d’un marchand européen, même, se leva de son bureau pour se mettre à la fenêtre. Après tout, un navire échoué sur le banc de Tamissa, cela n’arrivait pas tous les jours. Et la rumeur prit bientôt une forme plus précise. C’était un caboteur anglais, — détenu préventivement en mer par le Neptune, — Heemskirk le remorquait pour soutenir un procès, lorsque, par un étrange accident…

Plus tard, on apprit le nom du navire. « Eh quoi ! le Bonito ! C’est impossible ! Oui, oui ! le Bonito ! Regardez. On peut le voir d’ici : deux mâts seulement. C’est un brick. On ne pensait pas que cet homme se serait jamais fait pincer. Mais Heemskirk est malin, lui aussi. Il paraît qu’il est aménagé à l’intérieur comme le yacht d’un gentleman. Allen est une espèce de gentleman aussi. Un type extravagant ! »

Dans le bureau de MM. Mesman frères qui se trouvait sur le port, un jeune homme entra rapidement en bredouillant quelques nouveaux détails.

— « Oui, il n’y a pas de doute, c’est le Bonito ! Mais imaginez ce que je viens d’entendre. Ce garçon devait fournir des armes aux gens de cette rivière depuis un ou deux ans. Il paraît qu’il se croyait tout permis et qu’il a eu cette fois l’audace de vendre jusqu’aux fusils du bord. C’est un fait. Les fusils ne sont plus à bord. Quelle impudence ! Seulement, il ignorait la présence d’un de nos navires de guerre sur la côte. Mais ces Anglais ont une telle impudence qu’il croyait peut-être que ça passerait. Nos tribunaux sont la plupart du temps beaucoup trop indulgents pour cette sorte de gens, pour une raison ou une autre. Mais, en tout cas, c’est la fin du fameux Bonito. J’ai entendu dire au bureau du port qu’il s’est échoué juste à l’étale de la marée ; et il est sur lest. Aucune force humaine, paraît-il, ne peut le bouger d’où il est. Je l’espère bien. Ça sera excellent d’avoir le fameux Bonito là comme avertissement pour les autres. »

M. J. Mesman, un Hollandais né aux colonies, aimable vieillard paternel, au beau et calme visage rasé, et dont les cheveux gris bouclaient un peu dans le cou, n’ouvrit pas la bouche pour défendre Jasper et le Bonito. Il se leva brusquement de son siège. Il avait l’air bouleversé. Au cours d’une conversation où ils avaient parlé de questions d’argent, de trafic dans les îles, Jasper lui avait fait des confidences au sujet de Freya : et l’excellent homme qui avait connu autrefois le vieux Nelson et se rappelait même quelque peu Freya, avait été étonné et amusé par ce récit.

— « Oui, oui, oui. Nelson ! Oui, bien sûr. Un très brave homme, très honnête. Et une petite fille à cheveux blonds. Oui. Je me rappelle très bien. Ainsi, elle est devenue une belle jeune fille, si déterminée, si… » Et il s’était mis à rire presque à gorge déployée. « Eh ! bien, quand vous serez parti avec votre future femme, capitaine Allen, il faudra venir ici et on lui fera bon accueil. Une petite fille à cheveux blonds. Je me rappelle. Je me rappelle. »

C’était cela qui avait altéré ses traits à l’annonce du naufrage. Il prit son chapeau.

— « Où allez-vous, Monsieur Mesman ? »

— « Je vais chercher Allen. Il doit être à terre. Est-ce que quelqu’un le sait ? »

Personne dans le bureau ne le savait. Et M. Mesman sortit sur le port pour se renseigner.

L’autre partie de la ville, celle qui avoisine l’église et le fort, tenait ses informations d’une autre source. La première chose qu’on put voir, ce fut Jasper lui-même, marchant précipitamment, comme si on le poursuivait. Et, en fait, un Chinois, — visiblement un patron de sampan, — le suivait à la même allure précipitée. Soudain, comme il passait devant Orange House, Jasper obliqua et y entra, ou plutôt s’y précipita, au grand effroi de Gomez, l’employé de l’hôtel. Mais un Chinois qui se mit à faire du vacarme à la porte attira immédiatement l’attention de Gomez. Il déclara que le blanc qu’il avait amené de la canonnière n’avait pas payé son passage. Il l’avait poursuivi en réclamant son dû tout le long du chemin ; mais le blanc n’avait tenu aucun compte de sa juste réclamation. Gomez donna quelques pièces au coolie et alla rejoindre Jasper qu’il connaissait bien. Il le trouva debout, très raide, près d’une petite table ronde. Quelques hommes assis à l’autre bout de la véranda avaient interrompu leur conversation et le regardaient en silence. Deux joueurs, des queues de billard à la main, étaient sortis à la porte de la salle et le regardaient eux aussi.

En voyant venir Gomez, Jasper porta la main à sa gorge. Gomez remarqua que les vêtements blancs de Jasper étaient salis, puis il regarda sa figure et s’empressa d’aller commander la boisson que Jasper semblait demander.

Où allait-il, quelle était son intention, où s’imaginait-il aller quand une impulsion soudaine ou la vue d’un endroit qui lui était familier l’avait fait entrer à Orange House ? il est impossible de le dire. Il s’appuyait légèrement du bout des doigts à la petite table. Il y avait sur la véranda deux hommes qu’il connaissait fort bien personnellement, mais son regard, égaré comme s’il cherchait un moyen de s’enfuir, passait et repassait devant eux sans montrer aucunement qu’il les reconnaissait. Eux, de leur côté, en le voyant, n’en pouvaient croire leurs yeux. Son visage n’était pas altéré. Au contraire, il était calme. Mais son expression était, pour ainsi dire, méconnaissable. Était-ce vraiment lui ? Ces gens se le demandaient avec appréhension.

Sa tête était remplie d’un chaos d’idées claires. Parfaitement claires. C’était même cette clarté qui rendait terrible l’impossibilité où il était d’en fixer une véritablement. Il se disait, ou il disait à ses idées : « Doucement, doucement ». Un boy chinois parut avec un verre sur un plateau. Il en avala le contenu et sortit précipitamment. Sa disparition dissipa l’étonnement des spectateurs. L’un d’eux se leva et s’élança du côté où la véranda donnait sur l’enfilade de la rue. A ce moment même Jasper, sortant d’Orange House, passait au-dessous de lui dans la rue. Il cria aux autres :

— « C’était bien Allen ! Mais où est donc son brick ? »

Jasper entendit ces mots avec une force extraordinaire. Le ciel même en résonnait, comme s’il lui demandait des comptes : car c’étaient les mots mêmes que Freya emploierait. Question écrasante : elle frappa sa conscience comme un coup de tonnerre et fit tout à coup la nuit dans le chaos de ses pensées tandis qu’il avançait. Il ne ralentit pas son allure. Il fit encore trois pas dans le noir, et puis tomba.

Le bon Mesman dut aller jusqu’à l’hôpital pour le voir. Le docteur parla d’un léger coup de soleil. Rien de grave. Il serait sorti dans trois jours… Il faut reconnaître que le docteur avait raison. Trois jours plus tard, Jasper Allen sortait de l’hôpital et toute la ville put le voir, fort longtemps, — assez longtemps pour qu’il devînt, pour ainsi dire, une des curiosités de la ville, assez longtemps pour qu’on finît par n’y plus faire attention, assez longtemps pour qu’on s’en souvienne encore aujourd’hui dans les îles.

Les conversations sur le « port » et l’apparition de Jasper à Orange House se placent au début de la fameuse affaire du Bonito et en offrent les deux aspects, pratique et psychologique : ce qui regarde le tribunal et ce qui relève de la compassion : ce dernier aspect à la fois terriblement évident et obscur.

Il resta obscur, sachez-le, même pour cet ami qui m’écrivait la lettre dont je parlais tout au début de ce récit. C’était un des employés de M. Mesman et il avait accompagné son patron dans sa recherche de Jasper. Sa lettre me décrivait les deux aspects et quelques épisodes de l’affaire. L’attitude d’Heemskirk fut celle d’un homme qui se félicite de n’avoir pas perdu son propre navire, et c’est tout. Il y avait de la brume sur la côte, c’est ainsi qu’il expliqua qu’il eût pu venir si près du récif de Tamissa. Il avait sauvé son navire, le reste lui importait peu. Quant au gros canonnier, il déposa simplement qu’il avait pensé sur le moment que le mieux à faire était de larguer la remorque, mais il reconnut que la soudaineté du danger l’avait quelque peu troublé.

En fait, il avait agi sur les indications très précises d’Heemskirk, dont il était devenu en quelque sorte l’âme damnée, au cours de plusieurs années de service sous ses ordres en Extrême-Orient. Le plus surprenant dans l’affaire du Bonito, ce fut que le canonnier déclara qu’au moment de prendre possession des armes comme il en avait reçu l’ordre, il avait découvert qu’il n’y avait pas d’armes à bord. Tout ce qu’il avait trouvé dans la cabine-avant, ç’avait été un râtelier vide pour le nombre exact de dix-huit fusils ; quant aux fusils, on n’avait pu en trouver trace. Le second du brick qui avait l’air très malade et semblait agité au point qu’on l’eût pris pour un fou, voulut lui faire croire que le capitaine Allen n’en savait rien, que c’était lui le second, qui très peu de temps auparavant, avait vendu ces fusils pendant la nuit à une certaine personne qui habitait sur la rivière. A l’appui de cette histoire, il avait sorti un sac de dollars d’argent et l’avait supplié de les prendre. Puis, les jetant soudainement sur le pont, il s’était mis à se frapper la tête avec les poings et à jurer abominablement en déclarant qu’il n’était pas digne de vivre.

Le canonnier s’était empressé de rapporter tout cela à son officier.

Ce qu’Heemskirk entendait faire en prenant sur lui de saisir le Bonito, on ne saurait le dire, sinon qu’il voulait causer quelque ennui à l’homme qui avait les faveurs de Freya. Il avait regardé Jasper avec l’envie de terrasser l’homme qui avait connu ces baisers et ces embrassements. La question était : Comment le faire sans se compromettre ? Mais le rapport du canonnier donnait un tour sérieux à l’affaire. Il est vrai qu’Allen avait des amis, — et qui pouvait dire qu’il ne réussirait pas à s’en tirer ? L’idée de conduire sur le récif le brick compromis lui vint en écoutant le gros canonnier dans sa cabine. Il courrait maintenant peu de risques d’être désavoué. Il fallait donner à la chose l’apparence d’un accident.

En débouchant sur le pont il avait contemplé son inconsciente victime en roulant les yeux d’un air si sombre et en pinçant si bizarrement la bouche que Jasper n’avait pu retenir un sourire. Et le lieutenant était monté sur le pont en se disant :

— « Attends un peu : je vais te faire passer le goût de ces baisers. Quand tu entendras plus tard le nom du lieutenant Heemskirk, ce nom-là ne te fera pas sourire, je le jure. Je te tiens. »

Et cette possibilité s’était ainsi présentée sans préméditation, on pourrait presque dire naturellement, comme si les événements s’étaient prêtés d’eux-mêmes aux intentions d’une sinistre passion. Le plan le plus astucieux n’aurait pu mieux servir Heemskirk. Il lui fut donné de goûter une vengeance d’une incroyable, d’une inimaginable perfection, de frapper mortellement au cœur cet homme qu’il détestait et de le voir ensuite aller et venir avec le poignard dans le cœur.

Car tel fut véritablement le sort de Jasper. Il allait et venait, agissait, les yeux las, la figure creuse, en proie à une incessante agitation, avec des mouvements brusques et des gestes violents ; il ne cessait de parler d’une voix délirante et lasse : mais au fond de lui il savait que rien ne lui rendrait jamais son brick, tout comme rien ne saurait cicatriser un cœur transpercé. Son âme, que l’influence résolue de Freya avait maintenue dans le calme, était semblable à une corde immobile mais trop tendue. Le choc l’avait fait vibrer et la corde s’était rompue. Deux ans il avait attendu, dans une confiance enivrée, un jour qui maintenant ne viendrait jamais pour un homme à jamais désarmé par la perte du brick, un homme, lui semblait-il, indigne d’un amour auquel il n’avait plus aucun point d’appui à offrir.

Jour après jour on le vit traverser la ville, suivre la côte et une fois parvenu à la pointe qui faisait face au récif sur lequel son brick était échoué, il restait là à contempler au-delà de l’eau la forme chérie de son navire, jadis le foyer d’un espoir exalté, et qui maintenant, dans son immobilité penchée et désolée, s’élevait au-dessus de la ligne solitaire de l’horizon comme un symbole de désespoir.

L’équipage l’avait abandonné à temps pour sauter dans ses propres embarcations qui avaient été séquestrées par les autorités du port dès qu’elles eurent atteint la ville. Le navire avait été lui aussi séquestré aux fins d’enquête : mais ces mêmes autorités ne prirent pas la peine de mettre un garde à bord. Car, en vérité, qui eût pu le retirer de là ? Rien, si ce n’est un miracle ; rien, si ce n’est les yeux de Jasper rivés pendant des heures sur son navire comme s’il espérait par la seule force du regard l’attirer sur son cœur.

Toute cette histoire, lue dans la longue lettre de mon ami ne fut pas sans m’attrister. Mais le plus stupéfiant, c’était de lire que Schultz, le second, était allé affirmer partout avec un entêtement désespéré que lui seul avait vendu les fusils. « Je les avais volés », déclara-t-il. Naturellement personne ne voulut le croire. Mon ami lui-même ne le croyait pas, quoique lui, bien entendu, admirât un tel dévouement. Mais bien des gens trouvèrent que c’était vraiment trop que de prétendre être un voleur afin de sauver un ami. C’était, d’ailleurs, si évidemment un mensonge que ce n’avait peut-être pas grande importance.

Moi qui, connaissant la psychologie de Schultz, savais combien ce devait être vrai, je dois reconnaître que j’en fus accablé. C’était donc ainsi qu’un destin perfide prenait avantage d’une impulsion généreuse ! Et je me sentis complice de cette perfidie, pour avoir à un certain point encouragé Jasper. Il est vrai que je l’avais prévenu également.

« Cet homme semblait être devenu fou, m’écrivait mon ami. Il est allé voir Mesman avec son histoire. Il lui a raconté que je ne sais quel coquin d’Européen, quelque part sur cette rivière, lui avait fait boire du gin un soir et s’était ensuite moqué de lui parce qu’il n’avait pas d’argent. Alors, tout en protestant qu’il était un honnête homme et qu’il fallait le croire, il nous a déclaré qu’il devenait un voleur quand il buvait un coup de trop ; il nous a raconté qu’il était allé à bord et qu’il avait passé les fusils un à un sans le moindre remords à un canot qui était venu au long du bord cette nuit-là et qu’il avait reçu dix dollars par fusil.

« Le lendemain il était malade de honte et de chagrin, mais il n’avait pas eu le courage d’avouer sa faute à son bienfaiteur. Quand la canonnière avait arrêté le brick, il avait cru mourir en appréhendant les conséquences, et il serait mort volontiers, s’il avait pu faire revenir les fusils au prix de sa propre vie. Il n’avait rien dit à Jasper, espérant qu’on relâcherait le brick immédiatement. Quand il avait vu que l’affaire prenait une autre tournure et que son capitaine était détenu à bord de la canonnière, il avait été sur le point de se suicider de désespoir : il avait pensé qu’il était de son devoir de vivre pour faire connaître la vérité. « Je suis un honnête homme ! Je suis un honnête homme ! », répétait-il d’une voix qui vous faisait venir les larmes aux yeux. « Vous devez me croire quand je vous dis que je suis un voleur, un gredin, un voleur sournois dès que j’ai bu un verre ou deux. Qu’on me conduise là où je pourrai dire la vérité sous la foi du serment. »

« Quand nous l’eûmes enfin convaincu que son histoire ne pourrait être d’aucun secours pour Jasper, — car quel tribunal hollandais ayant mis la main sur un commerçant anglais accepterait jamais pareille explication ? et, en vérité, où, comment, quand, espérait-on trouver les preuves d’un pareil récit ? — il a fait comme s’il allait s’arracher les cheveux, mais, se calmant : « Eh bien, alors, bonsoir, Messieurs », nous a-t-il dit, et il est sorti de la pièce, si accablé qu’on eût dit qu’il ne parviendrait pas à mettre un pied devant l’autre. Le soir même il s’est suicidé en se coupant la gorge dans la maison d’un métis chez lequel il avait habité depuis son débarquement après le naufrage.

Cette gorge même, pensai-je avec un frisson, d’où sortait cette voix tendre, persuasive, mâle et séduisante qui avait éveillé la compassion de Jasper et gagné la sympathie de Freya ! Qui aurait jamais pu penser que telle serait la fin de ce doux et impossible Schultz, avec son habitude de naïve filouterie, si absurdement criante que ceux mêmes qui en avaient été les victimes n’en avaient éprouvé rien de plus qu’une exaspération amusée. Il était vraiment impossible. Il devait en tout cas évidemment avoir une existence difficile, mystérieuse, mais non pas tragique : celle d’un inoffensif habitant en marge de la vie indigène. Il y a des cas où cette ironie du sort que certaines gens se plaisent à découvrir dans la conduite de nos existences, prend l’aspect d’un jeu parfaitement brutal et sauvage.

Je fis aux mânes de Schultz l’hommage d’un hochement de tête et repris la lecture de la lettre de mon ami. Il me racontait comment le brick abandonné sur le récif, une fois pillé par les indigènes des villages de la côte, avait pris peu à peu l’aspect lamentable, gris et fantomatique d’une épave, cependant que Jasper, réduit à n’être plus que l’ombre de lui-même, n’en continuait pas moins à parcourir tout le « port », l’œil horriblement hagard, un sourire immuable sur les lèvres, et à passer ses journées sur un banc de sable solitaire à la contempler avidement, comme s’il s’attendait à voir se lever à bord de cette épave une forme qui lui ferait des signes au-dessus des débris de ses pavois. Les Mesman prenaient soin de lui dans la mesure du possible. L’affaire du Bonito avait été transmise à Batavia, où sans doute elle irait se noyer dans un océan de paperasses officielles. Le cœur me manquait à lire tout cela. Cet officier actif et zélé, le lieutenant Heemskirk, dont l’air important et ennuyé ne s’éclaira pas en recevant l’approbation qui lui fut transmise officieusement pour son action, était parti prendre un poste aux Moluques…

A la fin de cette longue et amicale épître, qui me faisait part des nouvelles de l’île depuis six mois au moins, mon ami écrivait :

« Il y a environ deux mois, le vieux Nelson a débarqué ici, par le paquebot de Java. Il venait voir Mesman, paraît-il. Une visite assez mystérieuse et extraordinairement courte, après avoir fait tout ce voyage. Il n’est resté que quatre jours à Orange House, n’ayant apparemment rien de particulier à faire et il a repris le vapeur qui se rendait à Singapour. Je me rappelle avoir entendu dire à une certaine époque qu’Allen était assez épris de la fille du vieux Nelson, la jeune fille qui avait été élevée par Mrs. Harley et qui était allée habiter avec lui aux Sept-Iles. Sûrement vous vous rappelez le vieux Nelson. »

Si je me rappelais le vieux Nelson ? Certes !

La lettre continuait en m’informant qu’en tout cas le vieux Nelson se souvenait de moi, car, quelque temps après sa courte visite à Macassar, il avait écrit aux Mesman pour demander mon adresse à Londres.

Que le vieux Nelson (ou Nielsen), dont la personnalité était faite d’une profonde indifférence pour tout ce qui l’entourait, souhaitât écrire, ou obtenir un renseignement pour écrire à quelqu’un, il y avait déjà de quoi vous surprendre. Mais que ce quelqu’un fût moi ! J’attendis, non sans impatience, ce qu’allait bien pouvoir me révéler cette intelligence naturellement ignorante, mais mon impatience eut le temps de se dissiper avant que mes yeux ne tombassent sur l’écriture tremblée et pénible du vieux Nelson, sénile et enfantine à la fois, sur une enveloppe qui portait un timbre d’un penny et le cachet du bureau de poste de Notting Hill à Londres. Avant de l’ouvrir je pris le temps de lever les bras au ciel, pour payer à un tel événement le tribut de mon étonnement. Ainsi donc il était venu en Angleterre pour être définitivement Nelson ; à moins qu’il ne rentrât au Danemark pour revenir à son original Nielsen ? Mais le vieux Nelson (ou Nielsen), loin des Tropiques, c’était inconcevable. Et il était à Londres, me demandant de venir le voir.

L’adresse qu’il me donnait était celle d’un boarding-house dans l’un de ces squares de Bayswater, lieux de loisir jadis, aujourd’hui condamnés au travail. On lui avait recommandé cet endroit. J’allai le voir par un de ces jours de janvier à Londres, un de ces jours d’hiver qui réunissent les quatre éléments diaboliques, le froid, l’humidité, la boue et la suie, combinés avec cette particulière atmosphère poisseuse qui colle à l’âme elle-même comme un vêtement sale. Pourtant en approchant de sa maison, je vis dans un éclair, loin derrière l’abominable voile de ces quatre éléments, le fastidieux et splendide scintillement d’une mer bleue avec les Sept-Iles comme des taches infimes flotter devant mes yeux, le toit rouge du bungalow couronnant la plus petite d’entre elles. Cette réminiscence visuelle était profondément troublante. C’est d’une main hésitante que je frappai à la porte.

Le vieux Nelson (ou Nielsen) se leva de la table près de laquelle il était assis devant un vieux portefeuille bourré de papiers. Il enleva ses lunettes avant de me serrer la main. Pendant un moment aucun de nous ne prononça une parole : mais, voyant que je regardais autour de moi, comme si j’eusse attendu quelqu’un, il murmura quelques mots où je distinguai seulement « ma fille » et « Hong-Kong », baissa les yeux et soupira.

Sa moustache, ébouriffée comme jadis, était maintenant toute blanche. Ses vieilles joues étaient rondes, et un peu colorées : assez étrangement, ce qu’il y avait toujours eu d’enfantin dans le contour général de sa physionomie semblait s’être accentué. Comme son écriture, il avait un air à la fois sénile et enfantin. Son âge paraissait sur son front inquiet et inintelligemment ridé et dans ses yeux ronds et innocents qui me parurent fatigués, clignotants et humides : ou bien étaient-ils pleins de larmes ?

Trouver le vieux Nelson parfaitement au courant de quelque chose, ce fut vraiment nouveau pour moi. Une fois la première gêne dissipée, il se mit à parler librement, avec, de temps à autre, le secours d’une question pour le remettre en route lorsqu’il retombait dans son silence, ce qu’il faisait brusquement, les mains croisées sur son gilet dans une attitude qui me rappela la véranda de jadis, où il restait à parler d’un ton tranquille et à dégonfler ses joues, il y avait de cela, me semblait-il alors, bien des jours et des jours. Il parlait d’un ton raisonnable, un peu inquiet.

— « Non, non. Nous n’avons rien su pendant des semaines. Loin des routes régulières comme nous l’étions, c’était tout naturel, n’est-ce pas ? Aucun service de paquebot pour les Sept-Iles. Mais un jour je suis allé à Banka dans mon bateau à voile pour voir s’il y avait des lettres, et j’ai vu un journal hollandais. Mais ç’avait seulement l’air d’une nouvelle maritime : « Le brick Bonito échoué dans la rade de Macassar ». C’était tout. J’ai rapporté le journal et je le lui ai montré. « Je ne le lui pardonnerai jamais », s’est-elle écriée, avec sa disposition d’esprit d’autrefois. « Ma chère enfant, lui ai-je dit, tu es une fille raisonnable. Il n’est si bon marin qui ne puisse perdre un navire. Mais comment te sens-tu ? » Son aspect commençait à m’inquiéter. Elle ne voulait pas entendre parler d’aller à Singapour. Mais une fille aussi raisonnable ne pouvait vraiment pas faire toujours des objections. « Comme vous voudrez, papa », m’a-t-elle dit. Ç’a été toute une affaire. Il fallait attraper un steamer en mer, mais j’ai pu l’emmener tout de même. Là, des docteurs bien entendu. Fièvre. Anémie. On l’a mise au lit. Deux ou trois dames très bonnes pour elle. Naturellement, toute l’histoire ne tarda pas à paraître dans nos journaux. Elle l’a lue d’un bout à l’autre, étendue dans son lit : alors elle m’a rendu le journal en murmurant : « Heemskirk », et elle s’est évanouie. »

Ses yeux clignotèrent pendant assez longtemps, puis se remplirent de larmes.

« Le lendemain », reprit-il sans que sa voix trahît aucune émotion, « elle s’est sentie plus forte et nous avons eu une longue conversation. Elle m’a tout raconté. »

C’est alors que le vieux Nelson, les yeux baissés, me mit au courant de l’épisode d’Heemskirk, tel que Freya le lui avait rapporté, et tout en levant vers moi un regard innocent il reprit d’une façon saccadée :

— « Ma chérie, lui ai-je dit, en somme, tu t’es conduite comme une fille raisonnable. » — « J’ai été atroce, s’est-elle écriée, et il est en train de se briser le cœur là-bas. » Elle était trop raisonnable pour ne pas comprendre qu’elle n’était pas en état de voyager. Mais j’y suis allé. Elle m’a demandé d’y aller. Elle était en bonnes mains. Anémie. Elle se remettait, à ce qu’on m’assurait. »

Il s’arrêta.

— « Vous l’avez vu ? » murmurai-je.

— « Oh ! oui. Je l’ai vu », reprit-il, parlant de cette voix si raisonnable qu’on eût dit qu’il discutait un point. « Je l’ai vu. Je l’ai rencontré. Les yeux renfoncés dans la tête, la peau sur les os ; un squelette dans un vêtement blanc sale. Voilà de quoi il avait l’air. Comment Freya… Mais jamais elle n’a… non, assurément pas. Il était assis, seul être vivant qu’on pût voir sur des milles le long de cette côte, assis sur un bout de bois échoué au bord du rivage. A l’hôpital on lui avait tondu les cheveux et ils n’avaient pas encore repoussé. Il regardait fixement devant lui, le menton dans la main, et il n’y avait rien sur la mer entre lui et le ciel que l’épave du navire. Quand je me suis approché de lui il a hoché légèrement la tête : « Ah ! c’est vous, Monsieur Nelson ? » a-t-il dit, — comme cela.

« Si vous l’aviez vu, vous auriez tout de suite compris combien il était impossible que Freya eût jamais pu aimer cet homme. Oui, oui. Je ne dis pas… Elle avait pu avoir — quelque chose. Elle se sentait seule, vous comprenez. Mais réellement, partir avec lui ! Jamais. Pure folie ! Elle était trop raisonnable… J’ai commencé à faire doucement des reproches à ce garçon. Et peu à peu, il s’est tourné vers moi. « Vous écrire ! A propos de quoi ? Venir la voir ? Avec quoi ? Si j’avais été un homme, je l’aurais emportée, mais elle a fait de moi un enfant, un enfant heureux. Dites-lui que le jour où la seule chose au monde qui m’appartenait a péri sur ce récif, j’ai découvert que je n’avais aucun pouvoir sur elle… Est-ce qu’elle est venue ici avec vous ? » s’est-il écrié, en me fixant soudainement de ses yeux caves. J’ai secoué la tête. Venue avec moi, mon Dieu ! Anémie. — « Ah ! Vous voyez. Allez-vous-en alors, et laissez-moi seul ici avec ce fantôme », m’a-t-il dit, en secouant la tête dans la direction de l’épave de son brick.

« Il était fou. La nuit venait. Je n’avais pas envie de rester plus longtemps tout seul avec cet homme dans cet endroit désert. Je ne lui ai rien dit de la maladie de Freya. Anémie ! A quoi bon ? Il était fou ! Et quelle sorte de mari eût-il fait, en tout cas, pour une fille aussi raisonnable que Freya ? Et puis, je n’aurais même pas pu leur laisser mon petit domaine. Les autorités hollandaises n’auraient pas permis à un Anglais de s’y établir. Je ne l’avais pas encore vendu. Mon homme, Mahmat, le surveillait pour moi. Au bout de quelque temps, je l’ai lâché pour le dixième de sa valeur à un métis hollandais. Mais que voulez-vous ? Cela ne m’intéressait plus. Oui : je suis parti. J’ai attrapé le paquebot de retour. J’ai tout raconté à Freya. « Il est fou, lui ai-je dit ; et, ma chérie, la seule chose qu’il aimait c’était son brick. »

« Peut-être », a-t-elle dit en se parlant à elle-même, le regard perdu au loin, et ses yeux étaient presque aussi creux que ceux de l’autre, « c’est peut-être vrai. Oui. Je ne lui aurais jamais laissé prendre de pouvoir sur moi. »

Le vieux Nelson s’interrompit. Je restais fasciné, et me sentais glacé dans cette pièce où pourtant du feu flambait.

— « Ainsi, vous voyez », reprit-il, « elle ne s’est jamais vraiment souciée de lui. Elle était bien trop raisonnable pour cela. Je l’ai emmenée à Hong-Kong. Changement de climat, à ce qu’ils disaient. Oh ! ces docteurs ! Mon Dieu. C’était l’hiver ! Il y eut dix jours de brouillards froids, de vent et de pluie. Une pneumonie ! Mais écoutez-moi. Nous avons beaucoup parlé ensemble. Le jour et la nuit. Qui avait-elle d’autre ? Elle m’a beaucoup parlé, ma propre fille. Par moments elle souriait légèrement. Elle me regardait et riait un peu… »

Je frissonnais. Il regardait devant lui vaguement, avec une expression enfantine et embarrassée.

— « Elle me disait : « Je n’avais réellement pas l’idée d’être une mauvaise fille, papa. » Et je lui répondais : « Bien sûr, ma chérie. Tu ne pouvais pas avoir cette idée. » Elle reposait tranquillement et reprenait : « Je me demande…? » Et quelquefois elle me disait : « J’ai été vraiment lâche. » Vous savez, les malades disent de ces choses. Et elle a dit aussi : « J’ai été orgueilleuse, entêtée, capricieuse. J’ai cherché ma propre satisfaction. J’étais égoïste ou bien j’avais peur. » … Mais les malades, vous savez, ils disent n’importe quoi. Et une fois, après être restée silencieuse presque toute la journée, elle a dit : « Oui ; peut-être que le jour venu je ne serais pas partie… Peut-être ! Je ne sais pas », s’est-elle écriée. « Tire le rideau, papa. Cache la mer. Elle me reproche ma folie. » Il reprit haleine et s’arrêta.

« Voilà », reprit-il dans un murmure. « Très malade, très malade. Pneumonie. Tout d’un coup. » Il fit du doigt un geste vers le tapis, tandis que la pensée de la pauvre fille, vaincue dans son combat contre l’absurdité de trois hommes et en arrivant à douter d’elle-même, m’étreignit d’une indicible pitié.

« Vous voyez bien vous-même », reprit-il l’air abattu, « elle n’aurait pas pu vraiment… Elle a parlé de vous plusieurs fois… Un bon ami. Un homme raisonnable. Aussi je tenais à vous le dire moi-même, — à ce que vous sachiez la vérité. Un garçon comme cela ! Comment aurait-ce été possible ? Elle se sentait seule. Et peut-être qu’un moment… Rien que… Ce n’aurait jamais pu être une question d’amour pour ma Freya…, une fille si raisonnable… »

— « Mon Dieu ! » m’écriai-je en me levant, indigné. « Mais vous ne voyez donc pas qu’elle en est morte ? »

Il se leva aussi. « Non, non », bégaya-t-il avec une sorte de colère. « Les docteurs. La pneumonie. Très bas. L’inflammation des… Ils m’ont dit… Pneumo… »

Il n’acheva pas le mot. Cela finit dans un sanglot. Il leva les bras dans un geste de désespoir, renonçant à son idée abominable avec un cri étouffé et déchirant :

— « Et moi qui la croyais si raisonnable ! »

FIN

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