← Table of contents
Entre terre et mer

UN SOURIRE DE LA FORTUNE (continued 2)

G. (Georges) Jean-Aubry translation

Je l’appelais souvent « Alice » devant lui : quelquefois je l’appelais Mademoiselle Ça m’est égal et je m’épuisais à parler à tort et à travers, sans jamais réussir à la faire se départir de cette attitude maussade et tragique. Il y avait des moments où j’avais bien envie de l’envoyer à tous les diables et de l’agonir de sottises. Et je crois bien que si je l’eus fait, Jacobus n’eut même pas remué le petit doigt. Une sorte d’entente obscure et intime semblait s’être faite entre nous.

Je dois dire que la jeune fille traitait son père exactement comme moi.

Et comment aurait-il pu en être autrement ? Elle me traitait comme elle traitait son père. Elle n’avait jamais vu aucun visiteur. Elle n’avait aucune idée de la façon dont les gens se comportent. J’appartenais à cette classe inférieure avec laquelle son père faisait des affaires sur le port. Je n’avais aucune importance. Son père non plus. Les seules personnes convenables au monde étaient les gens de l’île, qui ne voulaient pas avoir de rapports avec lui parce qu’il avait fait quelque chose de mal. Ce devait être ainsi que mademoiselle Jacobus lui avait expliqué leur isolement. Car il fallait bien lui dire quelque chose ! Et je suis convaincu que Jacobus avait approuvé cette version. Je dois dire que la vieille femme en usait avec verve. Cela devenait sur ses lèvres une explication universelle, une allusion universelle, un reproche universel.

Un jour Jacobus rentra de bonne heure et me faisant signe de venir le retrouver dans la salle à manger, il s’essuya de front d’un geste las et m’apprit qu’il avait réussi à dénicher un stock de sacs.

— « C’est bien quatorze cents qu’il vous en faut, n’est-ce pas, capitaine ? »

— « Oui, oui ! » — répondis-je avec empressement.

Il ne montrait aucune agitation. Il me parut même plus las que jamais.

— « Eh bien ! capitaine, vous n’avez qu’à dire à vos gens qu’ils peuvent les prendre chez mon frère. »

Comme, à ces mots, je demeurai bouche bée, il ajouta placidement son habituelle formule :

— « Vous trouverez tout en règle, capitaine. »

— « Vous avez parlé de cela à votre frère ? (J’en étais véritablement abasourdi). Et pour moi ? Il doit bien savoir que mon navire est le seul retenu ici par manque de sacs. Comment diable… »

De nouveau il s’essuya le front. Je remarquai qu’il était habillé avec un soin particulier, il portait des vêtements que je ne lui avais jamais vus jusqu’alors. Il évita mon regard.

— « Vous avez entendu raconter, naturellement… C’est vrai !… Lui… moi… Certainement nous… depuis des années… (Sa voix n’était plus qu’un murmure somnolent). J’avais à lui parler de quelque chose, quelque chose que… »

Ce murmure cessa. Il ne devait pas me dire de quoi il était question. Et ça m’était égal. J’avais hâte de transmettre la nouvelle à mes affréteurs, je revins précipitamment vers la véranda pour y prendre mon chapeau.

Ma précipitation fit que la jeune fille tourna lentement les yeux dans ma direction et que même la vieille demoiselle en cessa de tricoter. Je m’arrêtai un moment pour m’écrier :

— « Votre père est un homme étonnant, mademoiselle Ça m’est égal. Voilà ce qu’il est. »

Elle accueillit cette démonstration avec un étonnement méprisant. Jacobus, avec une familiarité inaccoutumée, me saisit par le bras au moment où je traversais en courant la salle à manger et marmotta pesamment l’offre d’« une assiette de soupe » dans la soirée. Je lui répondis distraitement :

— « Hein ? Quoi ? Oh ! merci. Certainement ! Avec plaisir », — et je m’esquivai. Dîner avec lui ? Bien sûr. La plus élémentaire gratitude…

Mais quelques heures plus tard, dans la rue pavée et silencieuse qu’envahissait le crépuscule, je compris que ce n’était pas la simple gratitude qui ramenait mes pas vers cette maison au vieux jardin, où depuis des années aucun autre invité n’avait dîné. La simple gratitude ne vous ronge pas intérieurement de cette façon-là. La faim peut-être ; mais la nourriture de Jacobus ne m’inspirait pas une faim particulière.

Ce soir-là, aussi, la jeune fille refusa de venir à table.

Mon exaspération croissait. La vieille me lançait des regards malicieux.

— « Dites-moi », — fis-je tout à coup à Jacobus, — « mettez un peu de poulet et de la salade sur cette assiette. »

Il obéit sans lever les yeux. J’emportai l’assiette, avec un couteau, une fourchette et une serviette sur la véranda. Le jardin n’était plus qu’une masse confuse de reliefs, comme un cimetière de fleurs envahi par l’obscurité : et, on eût dit, à la voir sur sa chaise, qu’elle se lamentait sur l’extinction de la lumière et de la couleur. Des bouffées de parfum passaient comme les âmes embaumées et vagabondes de cette multitude de fleurs disparues. Je lui parlai d’un ton joyeux, persuasif, tendre : je lui parlai à mi-voix. On aurait dit de loin l’insistance d’un amoureux. Lorsque je m’interrompis pour attendre sa réponse, il n’y eut qu’un profond silence. C’était comme si l’on eût offert de la nourriture à une statue.

— « Je n’ai rien pu avaler à la pensée que vous étiez là à mourir de faim dans l’obscurité. C’est vraiment cruel de se montrer aussi entêtée. Pensez un peu à mes souffrances. »

— « Ça m’est égal ! »

J’avais envie de me livrer à quelque violence, de la secouer, de la battre peut-être.

— « Votre absurde attitude », — lui dis-je, — « fera que je ne reviendrai plus. »

— « Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? »

— « Cela vous fait plaisir ! »

— « Ce n’est pas vrai », grogna-t-elle.

Je laissai tomber ma main sur son épaule et si elle avait eu le moindre mouvement de recul, je crois vraiment que je l’aurais secouée ; mais elle ne fit pas le moindre mouvement et cette immobilité désarma ma colère.

— « Si ! Sans quoi je ne vous trouverais pas tous les jours sur la véranda. Pourquoi êtes-vous ici, alors ? Il y a bien d’autres pièces dans la maison. Vous pourriez rester dans votre chambre, — si vous ne vouliez pas me voir. Mais ça vous fait plaisir. Vous le savez bien. »

Je la sentis frissonner légèrement sous ma main et relâchai mon étreinte comme si cet indice d’animation dans son corps m’eût effrayé. L’air embaumé du jardin nous enveloppait d’une vague chaude comme un soupir voluptueux et parfumé.

— « Allez les retrouver », — murmura-t-elle, d’un ton presque attendri.

En rentrant dans la salle à manger, je vis Jacobus baisser les yeux. Je jetai l’assiette sur la table. Devant cette manifestation de ma mauvaise humeur, il murmura je ne sais quelle excuse, et je me tournai brusquement vers lui comme s’il était responsable vis-à-vis de moi de ces « abominables excentricités », je crois bien que c’est l’expression dont je me servis.

— « Mais je dois dire que c’est surtout mademoiselle Jacobus, ici présente, qui est responsable de ces détestables manières », — ajoutai-je avec hauteur.

Elle répliqua aussitôt de cette façon insolente qui lui était habituelle :

— « Hein ? Et pourquoi ne nous laissez-vous pas tranquilles, mon garçon ? »

Je fus surpris de son audace en présence de Jacobus. Mais comment aurait-il pu l’en empêcher ? Il avait trop besoin d’elle. Il leva un moment un regard lourd et somnolent, puis, de nouveau, baissa les yeux. Elle insista avec autorité :

— « Vous n’avez pas encore fini votre affaire tous les deux ? Si, eh bien ! alors… »

Elle avait toute l’impudence des Jacobus, cette vieille femme. La masse de ses cheveux gris était partagée par une raie sur le côté comme un homme, et elle fit le geste d’y fourrer sa fourchette, comme elle faisait de son aiguille à tricoter, mais elle se retint. Ses petits yeux noirs brillaient de fureur. Avec un air menaçant, je me tournai vers mon hôte assis au bout de la table :

— « Eh bien ! qu’en dites-vous, Jacobus ? Dois-je en conclure que nous n’avons plus qu’à nous séparer pour tout de bon ? »

Je dus attendre un moment. Quand la réponse vint, elle fut assez inattendue, et faite dans un esprit tout autre que ne l’avait été la question.

— « Je crois, pour ma part, que nous devrions faire une affaire avec ces pommes de terre, capitaine. Vous verrez que… »

Je l’interrompis.

— « Je vous ai déjà dit que je ne fais pas d’affaires ! »

Sa large poitrine s’abaissa dans un soupir silencieux.

— « Réfléchissez-y, capitaine », — murmura-t-il, avec une tranquille ténacité.

J’éclatai de rire, en me rappelant comment il s’était cramponné à cette écuyère de cirque, — la profondeur de la passion sous cette placide enveloppe, même des coups de cravache (à ce que disait la légende), n’avaient jamais pu lui donner l’aspect d’une tempête. C’était la passion d’un poisson, si l’on pouvait jamais imaginer un poisson passionné.

Ce soir-là j’éprouvai plus clairement que jamais cette habituelle sensation de malaise que me donnait cette maison mise au ban des gens « convenables ». Je refusai de rester à fumer après dîner et quand je mis ma main dans la paume grasse de Jacobus, je me dis que c’était certainement la dernière fois sous son toit. Je n’en pressai pas moins cordialement son énorme patte. Ne m’avait-il pas tiré d’un mauvais pas ? Aux quelques paroles de remerciement que j’étais tenu de lui adresser et que je lui adressai avec plaisir, il me répondit en pinçant les lèvres dans un mélancolique sourire.

— « Je pense que tout ira bien, capitaine », — soupira-t-il pesamment.

— « Que voulez-vous dire ? » — demandai-je, alarmé. — « Est-ce que votre frère peut encore… »

— « Oh ! non », — me dit-il d’un ton rassurant. — « C’est… C’est un homme de parole, capitaine. »

En m’éloignant de cette porte, et en m’efforçant de croire que c’était la dernière fois, je n’étais pas satisfait de moi-même. Je sentais bien que je n’étais pas absolument sincère en réfléchissant aux motifs qui faisaient agir Jacobus, et naturellement, le lendemain j’y retournai.

Comme nous sommes faibles, déraisonnables et absurdes ! Avec quelle facilité nous nous laissons entraîner, lorsque notre imagination éveillée nous offre l’attrait irritant d’un désir. Je m’intéressais à la jeune fille d’une façon particulière, séduit que j’étais par l’expression de son visage, par ses silences obstinés, ses rares paroles méprisantes : par la moue perpétuelle de ses lèvres closes, les profondeurs sombres de ce regard fixe qui ne se tournait lentement vers moi comme une insolente provocation que pour se détourner le moment d’après avec une exaspérante indifférence.

Il va sans dire que la nouvelle de mon assiduité s’était répandue par la ville. J’avais remarqué un changement dans la façon d’être de mes relations et même dans les saluts des autres capitaines, lorsque je les rencontrais sur le quai ou dans les bureaux où nous appellent nos affaires. Le fondé de pouvoir à tête de vieille fille me traitait avec une expression distante et pointilleuse et ramenait, pour ainsi dire, ses jupes près de lui de peur de se contaminer. Il me semblait que les nègres eux-mêmes sur les quais se retournaient pour me regarder passer : et quant au « Bonsoi, missi » de l’homme du canot de Jacobus, quand il me ramenait à mon bord, il avait un accent familier, confidentiel, comme si nous eussions été de mèche dans quelque fâcheuse aventure.

Je croisai dans la rue mon ami S… l’aîné, et de l’autre trottoir il me fit un salut de la main qu’accompagna un sourire ironique. Le plus jeune frère, celui qu’on avait marié à la vieille mégère, s’autorisant d’une amitié plus ancienne et comme s’il payait une dette de gratitude, prit la liberté de me donner un conseil.

— « Le choix de vos amis vous fait du tort, mon cher », — me dit-il avec une enfantine gravité.

Comme je savais que l’entrevue des frères Jacobus avait suscité de nombreux commentaires d’un bout à l’autre de la Perle sucrée de l’Océan, je voulus savoir ce que l’on me reprochait.

— « J’ai été l’occasion d’une démarche qui peut amener une réconciliation infiniment souhaitable du point de vue des convenances, ne croyez-vous pas ? »

— « Assurément, si cette fille était casée, cela faciliterait certainement… » déclara-t-il d’un air sagace, puis, avec quelque inconséquence, il me donna une légère tape au bas de mon gilet. — « Vieux sacripant ! » — s’écria-t-il d’un ton jovial, — « vous vous préoccupez des convenances. Mais vous feriez mieux de vous occuper de vous, vous savez, avec un personnage comme Jacobus qui n’a pas de réputation à perdre. »

Il avait recouvré toute la gravité d’un citoyen respectable et c’est d’un ton de regret qu’il ajouta :

— « Toutes les femmes, dans notre famille, sont absolument scandalisées. »

Mais, dès alors, j’avais cessé de rendre visite à la famille S… et à la famille D… Les vieilles dames me faisaient de telles figures quand je me montrais, et la multitude des jeunes parentes me recevait avec une si grande variété d’expressions : étonnement, terreur, moquerie (sauf mademoiselle Marie qui me parlait et me regardait avec une douloureuse compassion comme si j’avais été malade) que je n’eus aucune difficulté à cesser de les voir. J’aurais donné toute la société de la ville pour le plaisir d’être assis près de la fille de Jacobus, hargneuse et superbe et à peine vêtue de cette draperie couleur d’ambre qui laissait entrevoir sa gorge. A voir ses mèches en désordre de chaque côté de son visage, on eût dit qu’elle venait de sauter hors de son lit dans la panique d’un incendie.

Elle restait appuyée sur son coude à regarder vaguement devant elle. Pourquoi restait-elle à écouter mon absurde conversation ? Et non seulement cela ; mais pourquoi se poudrait-elle la figure en prévision de mon arrivée ? Il me semblait que c’était là ce qui correspondait pour elle à faire toilette et, dans son désordre, le signe d’un grand effort pour se rendre plus belle.

Mais je pouvais m’être trompé. Il se pouvait bien qu’elle eût l’habitude quotidienne de se poudrer et que sa présence sous la véranda ne fût que le signe d’une indifférence assez complète pour ne prêter aucune attention à ma présence. En tout cas, cela revenait au même pour moi.

J’aimais à contempler la lenteur avec laquelle elle changeait d’attitude, à considérer les poses immobiles que prenaient les gracieuses lignes de son corps, à observer le regard mystérieux de ses splendides yeux noirs, allongés, mi-clos et qui contemplaient le vide. Elle avait l’air d’une créature ensorcelée avec un front de déesse couronné par la magnifique chevelure en désordre d’une bohémienne. Il n’était pas jusqu’à son indifférence qui ne fût séduisante. Je me sentais de plus en plus attaché à elle par le lien d’un irréalisable désir, car j’avais toute ma tête à moi. Et je m’habituais au malaise moral que me communiquait la somnolente attention de Jacobus, tranquille et pourtant si expressive ; comme s’il avait existé un pacte tacite entre nous. Je m’habituais à l’insolence de la vieille femme : « Est-ce que vous n’allez pas nous laisser en paix, mon cher monsieur ? » à ses reproches, à sa gronderie impudente et sinistre. Elle était bien de la famille Jacobus, il n’y avait pas d’erreur.

Une fois loin de la jeune fille, je me traitais de tous les noms. Quelle folie était-ce là ! Je me le demandais. Il me semblait être l’esclave de quelque habitude dépravée. Et je retournais la voir, la tête claire, le cœur assurément libre, sans le moindre sentiment de pitié pour cette fille de paria (elle l’était plus que n’importe quel naufragé sur une île déserte), mais comme séduit par une promesse extraordinaire. On ne pouvait rien imaginer d’aussi peu justifié. Le souvenir du soupir tremblant qu’elle avait poussé lorsque j’avais saisi son épaule d’une main tout en tenant de l’autre cette assiette de poulet suffisait à me faire abandonner toutes mes bonnes résolutions.

Son insultant mutisme avait par moments de quoi vous faire grincer des dents. Lorsqu’elle se décidait à ouvrir la bouche, ce n’était que pour se montrer abominablement désagréable envers l’associé de ce réprouvé qu’était son père, et l’approbation pleine et entière de sa vieille parente lui parvenait sous la forme de petits gloussements insupportables. Sans compter que ces remarques, toujours faites sur le ton du plus parfait mépris, étaient singulièrement dénuées d’intérêt.

Comment aurait-il pu en être autrement ! Cette vieille demoiselle Jacobus, grasse et impudente, dans sa robe grise, ne lui avait jamais enseigné les bonnes manières. Les bonnes manières, je suppose, ne sont pas nécessaires aux parias de naissance. Aucune maison d’éducation n’avait voulu l’accepter comme élève, par égard pour les convenances, j’imagine. Et Jacobus n’avait pas eu les moyens de l’envoyer ailleurs. Comment l’aurait-il pu ? Aux soins de qui ? Où cela ? Il n’avait pas lui-même l’esprit assez aventureux pour songer à aller s’installer ailleurs. Sa passion avait bien pu lui faire parcourir, à la suite d’un cirque, des rivages étranges, mais, une fois la tempête passée, il était revenu sans aucun doute, dans cette ville où, quoiqu’il ne fût plus qu’une épave sociale, il n’en demeurait pas moins un Jacobus, — une des plus vieilles familles de l’île, plus vieille même que les familles françaises. Il avait dû y avoir un Jacobus à la mort du dernier plésiosaure. La jeune fille n’avait rien appris, elle n’avait jamais entendu une conversation générale, elle ne savait rien, elle n’avait entendu parler de rien. Assurément elle savait lire : mais tout ce qu’elle trouvait en fait de lecture c’était les journaux destinés à cette salle des capitaines, au « magasin ». Jacobus avait l’habitude, de temps à autre, de les emporter chez lui, tout maculés et déchirés.

Et l’esprit de la jeune fille n’y pouvait guère saisir que les comptes rendus de la police et les relations des crimes ; elle s’était fait du monde civilisé l’idée d’une suite de meurtres, d’enlèvements, de vols, de rixes et de toutes sortes de violences désespérées. L’Angleterre et la France, Paris et Londres (les deux seules villes dont elle semblait avoir entendu parler) lui paraissaient les abîmes d’abomination, tout dégouttants de sang, et qui faisaient contraste avec sa petite île où de petits larcins étaient le type des délits courants, avec, de temps à autre, un crime plus sensationnel, — et uniquement parmi les coolies qui venaient travailler aux plantations de cannes à sucre ou parmi les nègres de la ville. Mais en Europe ces choses-là se passaient toujours dans une population de blancs où, comme l’affirmait cette impudente aristocrate qu’était la vieille mademoiselle Jacobus, les marins errants, les associés de son précieux papa, étaient les derniers des derniers.

Il était impossible de lui donner le moindre sentiment des proportions. Je suppose qu’elle se figurait que l’Angleterre était de la taille de la Perle de l’Océan, que le sang y fumait d’un bout à l’autre et que ce n’était partout que maisons dévalisées. On ne pouvait arriver à lui faire comprendre que ces horreurs dont elle repaissait son imagination se perdaient dans la masse d’une vie ordonnée, comme des gouttes de sang dans l’océan. Elle dirigeait un moment vers moi le regard incompréhensif de ses longs yeux et elle détournait sans rien dire son visage poudré et méprisant. Elle ne prenait même pas la peine de hausser les épaules.

A cette époque les paquets de journaux apportés par le dernier courrier étaient remplis d’une série de crimes commis dans l’East end de Londres, il y avait eu une histoire sensationnelle d’enlèvement en France et un bel exemple de vol à main armée en Australie. Un après-midi, comme je traversais la salle à manger, j’entendis mademoiselle Jacobus dire d’un ton aigre et avec une acrimonie particulièrement acide : « Je me demande ce que votre cher père peut bien comploter avec cet individu. C’est un genre d’homme à vous enlever et à vous couper la gorge pour vous voler. »

La moitié de la longueur de la véranda séparait leurs deux chaises. Je sortis de la pièce et vins avec fureur m’asseoir entre elles.

— « Oui, c’est ce que nous faisons des jeunes filles en Europe », — me mis-je à déclarer du ton le plus tranquille.

Mademoiselle Jacobus fut, je croîs, assez déconcertée par ma soudaine apparition. Je me tournai vers elle avec une froide férocité :

— « Quant aux vieilles femmes désagréables, on les étrangle d’abord tranquillement, puis on les coupe en petits morceaux qu’on disperse, un morceau ici, un morceau là. Ils disparaissent… »

Je n’irai pas jusqu’à dire que je réussis à la terrifier. Mais elle fut troublée par ma truculence, d’autant plus que je lui avais toujours parlé avec une politesse qu’elle ne méritait pas. Ses mains grasses occupées à tricoter tombèrent lentement sur ses genoux. Elle n’ouvrit pas la bouche tandis que je la regardais fixement avec une sévère détermination. Puis comme, en fin de compte, je détournai le regard, elle posa doucement son ouvrage et, sans le moindre bruit, battit en retraite. En fait, elle disparut.

Mais je ne pensai pas à elle. Je regardais la jeune fille. C’est pour cela que je venais chaque jour : troublé, honteux, avide, trouvant dans ma présence à ses côtés une sensation unique que je savourais avec terreur, avec un certain mépris de moi-même et un plaisir profond, comme s’il se fût agi d’un vice secret qui ne devait finir qu’avec moi, comme l’habitude de quelque drogue qui ruine et qui dégrade celui qui y est asservi.

Je la contemplais, depuis le sommet de sa tête ébouriffée en suivant la ligne gracieuse de l’épaule, la courbe de la hanche, la forme drapée de la longue jambe, jusqu’à sa mince cheville qui émergeait d’un volant sale et déchiré, jusqu’à la pointe d’une mule bleue à haut talon, toute éculée, ballante à son joli pied qui s’agitait légèrement, avec des mouvements vifs et nerveux, comme si ma présence l’eût impatientée. Et dans le parfum de ces massifs de fleurs il me semblait respirer son charme spécial et inexplicable, le parfum entêtant de la captive éternellement irritée de ce jardin.

Je contemplais son menton arrondi, — le menton des Jacobus, — les lèvres charnues et rouges, et boudeuses dans ce visage poudré, le ferme modelé de la joue, les grains blancs dans les sourcils sombres : les longs yeux, mince éclat d’un blanc liquide et d’un noir intense et immobile, avec leur regard si vide de pensée, et si absorbé dans leur fixité qu’elle semblait contempler sa propre image solitaire dans quelque miroir lointain que les arbres dérobaient à ma vue.

Et soudain, sans me regarder, avec l’air d’une personne qui se parle à elle-même, elle me demanda, de cette voix légèrement à la fois rauque et douce et toujours irritée :

— « Pourquoi continuez-vous à venir ici ? »

— « Pourquoi je continue à venir ici ? » — répétai-je, pris de court.

Je n’aurais pas pu le lui dire. Je n’aurais même pas pu me dire à moi-même avec sincérité ce que je venais faire.

— « A quoi sert de me poser une question pareille ? »

— « Rien ne sert à rien », — déclara-t-elle d’un ton méprisant à l’espace vide, le menton dans la main, cette main qu’elle n’avait jamais tendue à aucun homme, que personne n’avait jamais serrée, — car je n’avais touché son épaule qu’une fois, — cette main généreuse, fine et un peu masculine. Je connaissais parfaitement la forme particulièrement adroite, — large à la base, effilée aux doigts, — de cette main à laquelle le monde n’offrait aucune prise. Je fis semblant de plaisanter.

— « Non ! Mais réellement ça vous intéresse de le savoir ? »

Elle haussa indolemment ses magnifiques épaules dont la draperie mince glissa légèrement.

— « Oh ! Ça m’est égal, ça m’est égal ! »

Quelque chose couvait, sous ces airs de lassitude. Elle m’exaspérait par cette provocante nonchalance, par quelque chose d’évasif et une sorte de défi dans sa forme même que je cherchais à saisir. Je lui dis brusquement :

— « Pourquoi ? Vous croyez donc que je vais vous dire la vérité ? »

Elle me lança un long regard de côté et elle murmura, en remuant ses lèvres boudeuses :

— « Je pense que vous n’oseriez pas. »

— « Vous vous imaginez que j’ai peur de vous ? Par exemple… Oui, c’est possible, après tout, que je ne sache pas exactement ce que je viens faire ici. Disons, avec mademoiselle Jacobus, que ce n’est pour rien de bon. Vous semblez croire les choses affreuses qu’elle dit, quoique vous vous disputiez toutes deux de temps à autre. »

Elle s’écria avec vivacité :

— « A qui d’autre puis-je me fier ? »

— « Je ne sais pas », — me vis-je forcé d’avouer, en découvrant soudain à quelle impuissance et à quelle solitude morale elle était condamnée par le verdict d’une respectable communauté. — « Vous pouvez vous fier à moi, si vous voulez. »

Elle fit un léger mouvement et me demanda aussitôt, en faisant un effort comme si elle tentait une expérience :

— « Quelle sorte d’affaire y a-t-il entre vous et papa ? »

— « Vous ne savez pas la nature des affaires de votre père ? Allons donc !… Il vend des fournitures pour les navires. »

Elle prit sa pose rigide, toujours blottie dans le fauteuil :

— « Ce n’est pas cela. Qu’est-ce qui vous fait venir ici, dans cette maison ? »

— « Et en supposant que ce soit vous ? Vous n’appelleriez pas cela une affaire ? N’est-ce pas ? Parlons d’autre chose. A quoi bon ? Mon navire est prêt à appareiller après-demain. »

Je l’entendis murmurer distinctement et avec une sorte d’effroi le mot « déjà », et, se levant brusquement, elle alla vers la petite table et se versa un verre d’eau. Elle avait marché à pas rapides et en balançant indolemment tout son jeune corps et ses hanches ; lorsqu’elle passa près de moi j’éprouvai, avec une force décuplée, le charme de cette sensation particulière et prometteuse que j’avais pris l’habitude de rechercher près d’elle. Je pensai avec une soudaine épouvante que c’en était fini ; qu’un jour encore et je ne viendrais plus sous cette véranda, m’asseoir sur cette chaise et savourer avec une sorte de perversité le mépris qui se dégageait de ses attitudes indolentes, m’abreuver à ses regards à la fois provocants et dédaigneux et écouter les remarques brusques et insolentes qu’elle faisait d’une voix rauque et séduisante. Comme si ma nature intime avait subi l’action de quelque poison moral, j’éprouvai une abjecte terreur de reprendre la mer.

Il me fallut exercer sur moi un contrôle soudain, comme on freine, pour m’empêcher de faire un bond, de marcher à grandes enjambées, de crier, de gesticuler, de lui faire une scène. Et pourquoi ? A quel sujet ? Je n’en avais pas la moindre idée. J’avais simplement envie de soulager ma violence ; je me renversai dans mon fauteuil, en essayant de laisser paraître un sourire sur mes lèvres ; ce sourire à demi indulgent, à demi ironique qui me servait de bouclier contre les traits de son mépris et les sorties insolentes de la vieille demoiselle.

Elle but cette eau d’un trait, avec l’avidité d’une soif dévorante, et se laissa tomber sur la chaise la plus proche, comme si elle eût été absolument accablée. Son attitude, comme certaines intonations de sa voix, avait quelque chose de masculin : les genoux écartés sous l’ample draperie, les mains jointes et pendantes, le corps penché en avant, la tête basse. Je contemplai la lourde masse noire de ses cheveux emmêlés. Elle était énorme, et couronnait de toute sa gloire écrasante et désordonnée sa tête penchée. Des mèches échappées tombaient toutes droites. Et soudain je vis que la jeune fille tremblait de la tête aux pieds, comme si ce verre d’eau froide l’avait glacée jusqu’aux os.

— « Qu’y a-t-il ? » — lui dis-je, effrayé, mais sans manifester aucune sympathie.

Elle secoua sa tête courbée et accablée et s’écria, d’une voix étouffée, mais avec une inflexion montante :

— « Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! »

Je me levai et m’approchai d’elle avec une étrange anxiété. Mon regard tomba sur son cou rond et robuste, puis je me baissai suffisamment pour parvenir à entrevoir son visage. Et je commençai à trembler un peu moi-même.

— « Que diable avez-vous à perdre la tête à ce point, « Mademoiselle ça m’est égal ? »

Elle se rejeta violemment en arrière, la tête renversée sur le dossier du fauteuil. Et maintenant c’était sa gorge lisse, ronde, palpitante qui s’offrait à mon regard embarrassé. Ses yeux étaient presque fermés et ne laissaient voir au-dessous des paupières qu’une horrible lueur blanche, comme si elle eût été morte.

— « Qu’est-ce qui vous arrive ? » — lui demandai-je avec effroi, — « qu’est-ce qui vous fait peur à ce point ? »

Elle se reprit, gardant les yeux étonnamment grands ouverts. L’après-midi tropical allongeait les ombres sur la terre chaude et lasse, séjour d’obscurs désirs, d’extravagants espoirs et d’inimaginables terreurs.

— « Ça m’est égal ! »

Puis, après avoir repris haleine, elle parla avec une si extraordinaire rapidité que c’est à peine si je pus distinguer ces mots surprenants :

— « Car si vous m’enfermiez dans un endroit désert, aussi uni que la paume de ma main, je pourrais encore m’étrangler avec mes cheveux. »

Un moment, n’en croyant pas mes oreilles, je laissai pénétrer en moi cette inconcevable déclaration. Il n’est guère possible de deviner les pensées insensées qui traversent l’esprit d’autrui. Quelles monstrueuses idées de violence pouvaient bien habiter sous le front bas de cette jeune fille qui avait appris à considérer son père comme un homme « capable de tout », et à y voir plutôt une infortune qu’une honte ; une chose évidemment qu’on devait craindre bien plutôt qu’on ne devait en rougir ; la honte, à vrai dire, lui semblait aussi étrangère que quoi que ce fût au monde, mais son ignorance prêtait à son ressentiment et à sa crainte une forme enfantine et violente.

Elle parlait assurément sans savoir la valeur des mots. Que pouvait-elle savoir de la mort, elle qui ne savait rien de la vie ! C’était simplement en me prouvant que quelque odieuse appréhension la mettait hors d’elle-même, que cet extraordinaire discours m’avait touché, m’avait fait éprouver non pas de la pitié, mais un étonnement fasciné, horrifié. Je n’imaginais pas quelle notion elle avait du danger qu’elle pouvait courir. Un enlèvement peut-être. C’était tout à fait possible, étant donné le genre de conversation de cette horrible vieille femme. Peut-être pensait-elle qu’on pouvait l’emporter, pieds et poings liés, bâillonnée même. A ce soupçon, je me sentis comme si la porte d’un four s’était ouverte devant moi.

— « Ma parole ! » — m’écriai-je — « vous finirez par devenir folle, si vous écoutez ce que votre abominable vieille tante… »

J’observai son expression hagarde, ses lèvres tremblantes. Ses joues semblaient s’être affaissées. Mais comment moi, l’associé de ce père discrédité, moi, « le dernier des derniers » de cette criminelle Europe, pouvais-je bien parvenir à la rassurer, je n’en avais pas la moindre idée. Elle était exaspérante.

— « Dieu du Ciel ! De quoi me croyez-vous donc capable ? »

— « Je ne sais pas. »

Son menton tremblait certainement et elle me regardait avec une extrême attention. Je me rapprochai de son fauteuil.

— « Je ne vous ferai rien. Je vous le promets. Cela vous suffit-il ? Comprenez-vous ? Je ne ferai rien du tout, entendez-vous ? Et après-demain je serai parti. »

Qu’aurais-je pu lui dire d’autre ? Elle sembla boire mes paroles avec l’avidité assoiffée avec laquelle elle avait vidé le verre d’eau, et elle murmura d’une voix tremblante, avec cette émouvante intonation que j’avais entendue une fois déjà sur ses lèvres et qui me fit tressaillir de la même émotion :

— « Je vous crois. Mais, et papa… »

— « Qu’il aille au diable ! » Mon émotion se trahit par mon intonation brutale : — « J’en ai assez de votre papa ! Etes-vous assez stupide pour vous imaginer qu’il me fait peur ? Il ne peut pas me faire faire n’importe quoi ! »

Tout cela me paraissait bien faible au prix de son ignorance. Mais je dois reconnaître que « l’accent de la sincérité » a, comme l’on dit, une puissance réellement irrésistible. L’effet passa mes espérances, et même ma conception. A voir le changement qui se produisit chez la jeune fille, on eût cru assister à un miracle, — la détente graduelle mais rapide de son regard tendu, de ses muscles raidis, de chaque fibre de son corps. Ce regard noir et fixe dans lequel j’avais, plus d’une fois, lu une expression tragique, auquel j’avais trouvé une sombre séduction, était maintenant parfaitement vide, vide de toute espèce de conscience et semblait n’avoir plus même le sentiment de ma présence : il était devenu un peu somnolent, à la façon des Jacobus.

Mais comme l’homme est un animal pervers, au lieu de me réjouir de mon complet succès, je le considérai avec des yeux ébahis et indignés. Ce changement évident avait quelque chose de cynique, la véritable impudence des Jacobus. J’avais l’impression de m’être laissé rouler dans une affaire assez compliquée où j’étais entré contre mon gré. Oui, roulé sans le moindre égard pour les formes les plus élémentaires de la décence.

D’un mouvement aisé et indolent, et d’une indolence souple et féline, elle se leva de son fauteuil avec une indifférence si provocante à mon égard que, de rage, je ne bougeai pas de l’endroit où je me trouvais, à moins d’un pas d’elle. Tranquille et sans hâte, avec l’aisance d’une personne qui est seule dans une pièce, elle étira ses bras magnifiques, les poings serrés, tout le corps tendu, la tête un peu rejetée en arrière, s’abandonnant dédaigneusement à ce sentiment de soulagement, rendant leur liberté à ses membres après tous ces moments passés dans des attitudes accroupies et immobiles, lorsqu’elle était à la fois si furieuse et si effrayée.

Et tout cela avec une suprême indifférence, incroyable, offensante, exaspérante, comme le serait l’ingratitude doublée d’une trahison.

J’aurais dû peut-être en être flatté ; mais, au contraire, ma colère s’en accrut ; et le mouvement qu’elle fit pour passer près de moi comme si je n’eusse été qu’un poteau ou un meuble, ce mouvement indifférent la fit éclater.

Je ne dirai pas que je ne savais pas ce que je faisais, mais, certainement, la froide réflexion n’eut rien à voir avec le fait qu’un moment plus tard j’avais mes deux bras passés autour de sa taille. Ce fut un acte impulsif, comme on s’accroche à quelque chose qui tombe où qui vous échappe ; il n’avait aucune hypocrite gentillesse. Elle n’eut pas le temps de prononcer un mot et le premier baiser que je lui plantai sur les lèvres était si furieux que ç’aurait pu être une morsure.

Elle ne résista pas, et il va sans dire que je ne me contentai pas d’un seul. Elle me laissa faire, non pas comme si elle eût été inanimée, — je la sentais tout près de moi, jeune, pleine de vigueur et de vie, créature robuste et désirable, — mais comme si elle ne s’en fût pas souciée le moins du monde, tant elle était absolument sûre de ce que je pouvais faire ou ne pas faire.

Avec nos visages rapprochés l’un de l’autre dans cette tempête de caresses données au hasard, ses larges yeux noirs grands ouverts plongeaient dans les miens sans qu’elle parût éprouver ni colère, ni plaisir, ni la moindre émotion. Dans ce ferme regard qui semblait contempler impersonnellement ma folie, je pus découvrir une légère surprise peut-être, — mais rien de plus. Je couvrais son visage de baisers et il semblait n’y avoir pas de raisons pour que cela ne durât pas toujours.

Cette pensée me traversa l’esprit et j’étais sur le point de m’interrompre lorsque, tout à coup, elle se mit à se débattre avec une violence soudaine qui la libéra presque, qui raviva mon exaspération contre elle et m’inspira un désir furieux de ne plus jamais la lâcher. Je resserrai mon étreinte juste à temps en murmurant : « Non, vous ne vous en irez pas », comme s’il se fût agi de mon ennemi mortel. De son côté, elle ne prononça pas une parole. Les mains sur ma poitrine, elle poussait de toutes ses forces sans réussir à rompre le cercle de mes bras. Si ce n’est qu’elle paraissait maintenant parfaitement éveillée, ses yeux ne me révélaient rien. Rencontrer son regard noir et fixe, c’était regarder dans un puits profond et je fus pris complètement à l’improviste par son changement de tactique. Au lieu d’essayer de séparer mes mains, elle se colla contre moi et avec un mouvement onduleux, comme celui d’un serpent, elle se baissa, plongea rapidement et m’échappa doucement. Tout cela fut fait en un clin d’œil ; je la vis ramasser le bout de sa draperie et courir sans grâce à la porte de la véranda. Elle semblait boiter un peu, — puis elle disparut ; la porte se referma derrière elle si doucement que je ne pus pas croire qu’elle était complètement fermée. J’avais un soupçon que son œil noir, à l’entre-bâillement de la porte, observait ce que j’allais faire. Je ne pouvais décider si je devais montrer le poing dans cette direction ou bien envoyer un baiser.

VI

L’un ou l’autre eût parfaitement correspondu à mes sentiments. Je considérai la porte, indécis, mais en fin de compte, je ne fis ni l’un ni l’autre. L’avertissement d’un sixième sens, — le sens de la culpabilité peut-être, ce sens qui agit toujours trop tard, hélas ! — me fit regarder autour de moi ; et je compris immédiatement que ce tumultueux épisode pouvait se terminer d’une façon assez déplorablement animée. J’aperçus Jacobus debout, à la porte de la salle à manger. Depuis combien de temps y était-il, il était impossible de le deviner ; et en me rappelant la lutte que j’avais dû soutenir contre la jeune fille, je pensai qu’il avait dû en être, d’un bout à l’autre, le témoin muet. Mais cette supposition semblait presque incroyable. Peut-être cette impénétrable jeune fille l’avait-elle entendu arriver et s’était-elle enfuie à temps.

Il s’avança sur la véranda, de son allure habituelle, les yeux lourds, les lèvres collées. La ressemblance de la jeune fille et de cet homme me surprenait… Ces longs yeux égyptiens, ce front bas de déesse stupide, elle les avait trouvés dans la sciure du cirque ; mais tout le reste, le dessin et le modelé du visage, le menton arrondi, les lèvres mêmes, tout cela c’était Jacobus, un Jacobus affiné, achevé, plus expressif.

Sa grosse main s’abattit sur une chaise légère (il y en avait là plusieurs) dont il saisit avec force le dossier et j’entrevis que tout cela pouvait très bien finir par une tête cassée. Ma mortification était extrême. Le scandale serait affreux : c’était inévitable. Mais comment agir pour me satisfaire moi-même, je n’en savais rien. Je me tenais sur mes gardes, et à tout hasard, lui fis face. Il n’y avait rien d’autre à faire. J’étais certain d’une chose, c’était que si effrontée que pût être mon attitude elle n’égalerait jamais la caractéristique impudence de Jacobus.

Il me fit son même sourire mélancolique et englué, et s’assit. Je m’en sentis soulagé. La perspective de passer des baisers aux coups n’avait rien de particulièrement attrayant en soi. Peut-être, — peut-être n’avait-il rien vu ? Il avait son air habituel, mais il ne m’avait jusqu’alors jamais trouvé seul sur la véranda. S’il y avait fait allusion, s’il m’avait demandé : « Où est Alice ? » ou quelque chose de ce genre, j’aurais pu juger de son intonation. Il ne m’en donnait pas l’occasion. La seule particularité qui me frappa, c’était qu’il n’avait pas encore levé les yeux vers moi. « Il sait », me dis-je avec conviction. Et le mépris que je ressentais pour lui soulagea le dégoût que j’avais de moi-même.

— « Vous rentrez de bonne heure », — remarquai-je.

— « Les affaires sont très calmes : on n’a rien fait au magasin aujourd’hui », m’expliqua-t-il d’un air abattu.

— « Dites-moi, vous savez, je pars », — lui dis-je, avec le sentiment que c’était peut-être la meilleure chose à faire.

— « Oui », — murmura-t-il. — « Après-demain. »

Ce n’était pas ce que je voulais dire ; mais comme il persistait à regarder par terre, je suivis la direction de son regard. Dans le silence absolu de la maison, nous restâmes les yeux fixés sur la mule que la jeune fille avait perdue dans sa fuite. Nous la regardions. Elle était là, le talon en l’air.

Au bout d’un moment qui me parut très long, Jacobus pencha sa chaise en avant, se baissa le bras étendu et ramassa l’objet. Cela avait l’air d’une chose bien fragile dans ses grosses et grasses mains. Ce n’était pas vraiment une pantoufle, mais une mule bleue en chevreau glacé, en assez mauvais état. Elle avait une barrette qui s’attachait sur le cou-de-pied, mais la jeune fille se contentait d’entrer les pieds sans l’attacher, de sa façon nonchalante. Jacobus releva les yeux, du soulier jusqu’à moi.

— « Asseyez-vous, capitaine », — dit-il enfin à mi-voix.

Comme si la vue de la mule eût renouvelé pour moi ce sortilège, je renonçai soudain à l’idée de quitter la maison séance tenante. C’était devenu impossible. Je m’assis, sans cesser de fixer cet objet fascinant. Jacobus tournait et retournait le soulier de sa fille dans sa grosse patte comme s’il étudiait la façon dont la chose était faite ; puis tout en regardant à l’intérieur, d’un air absorbé :

— « Je suis ravi de vous avoir trouvé ici, capitaine », — me dit-il.

Je répondis par une sorte de grognement, en le regardant à la dérobée. Puis j’ajoutai :

— « Vous ne me verrez plus longtemps maintenant. »

Il restait toujours plongé dans l’intérieur de ce soulier sur lequel mes regards demeuraient également fixés.

— « Avez-vous repensé à cette affaire de pommes de terre dont je vous ai parlé l’autre jour ? »

— « Non, pas le moins du monde », répondis-je sèchement. D’un geste grave de commandement de la main qui tenait ce soulier fatal, il arrêta le mouvement que je faisais pour me lever. Je restai assis et le regardai fixement.

— « Vous savez bien que je ne fais pas d’affaires. »

— « Il le faut, capitaine. Il le faut. »

Je me mis à réfléchir. Si je quittais cette maison maintenant, je ne reverrais plus la jeune fille. Et j’avais l’impression qu’il me fallait la revoir une fois encore, ne fût-ce qu’un instant. C’était un besoin, irraisonné, irrésistible. Non, je ne voulais pas m’en aller. Je voulais rester pour éprouver une fois encore cette étrange et provocante sensation, ce désir vague dont l’habitude m’avait fait, — moi, était-ce possible ? — appréhender de reprendre la mer.

— « Monsieur Jacobus », — articulai-je lentement, — « estimez-vous réellement que, tout compte fait, tout bien considéré, — je dis : tout, vous comprenez bien ? — ce serait une chose profitable pour moi que de faire des affaires, par exemple, avec vous ? »

J’attendis un moment. Il continua à regarder le soulier qu’il serrait maintenant par le milieu, la pointe éculée et le haut talon dépassant de chaque côté son poing pesant.

— « Ce sera pour le mieux », — dit-il en me regardant enfin bien en face.

— « En êtes-vous sûr ? »

— « Vous trouverez tout parfaitement en règle, capitaine. »

Il avait prononcé ses phrases habituelles, de sa voix placide et contenue comme toujours, et il soutenait mon regard inquisiteur avec ce même air somnolent, sans même cligner des yeux.

— « Eh bien ! alors, faisons une affaire », — lui dis-je en lui tournant le dos. — « Je vois que vous y tenez. »

Je ne désirais aucunement un scandale, mais je trouvais que les convenances extérieures s’achètent parfois trop cher ; j’englobais Jacobus, moi-même et toute la population de l’île dans le même dégoût, comme si nous avions été associés dans une ignoble transaction. Et le souvenir de la vision que j’avais eue en mer, cette vision diaphane et bleue de la Perle de l’Océan à soixante milles de là ; cette claire et impalpable merveille évoquée, semblait-il, par l’art de quelque pure magie me devenait également un objet d’horreur. Était-ce là cette fortune que cette vaporeuse et exceptionnelle apparition recélait pour moi dans son cœur insensible, sous l’apparence d’un beau rêve et de la brume ? Était-ce donc là ma chance ?

— « Je crois », — entendis-je soudain Jacobus dire, après ce qui me parut le silence d’une abjecte méditation. — « Je crois que vous pourriez très bien en prendre trente tonnes. C’est à peu près ce qu’il y en a. »

— « Vraiment ? C’est ce qu’il y en a ! Je veux bien croire que ce serait très bien, mais je n’ai pas assez d’argent pour cela. »

Je ne l’avais jamais vu si agité.

— « Non ! » — s’écria-t-il avec ce que je pris pour l’accent d’une sardonique menace. — « Quel dommage ! » — Il s’arrêta, puis, inexorable : — « Combien avez-vous, capitaine ? » — me demanda-t-il avec une terrible franchise.

Ce fut à moi de le regarder bien en face. Et, ce faisant, je lui indiquai la somme dont je pouvais disposer. Je vis qu’il était déçu. Il réfléchit assez longtemps, le regard perdu dans un calcul, avant de revenir à lui et de me faire, d’un ton pensif, cette proposition rapace :

— « Vous pourriez tirer un peu plus sur vos affréteurs… Ce serait sûrement facile, capitaine. »

— « Non, je ne le pourrais pas », — répliquai-je brusquement, — « j’ai touché ma solde jusqu’à aujourd’hui, et, d’ailleurs, les comptes du navire sont arrêtés. »

Je me sentais devenir furieux.

— « Et je vais vous dire », — repris-je, — « même si je le pouvais je ne le ferais pas. » Et perdant alors toute mesure, j’ajoutai :

— « Vous êtes un petit peu trop Jacobus, monsieur Jacobus. »

Le ton par lui-même était suffisamment insultant, mais il ne se départit pas de son calme ; il eut seulement l’air un peu embarrassé, jusqu’à ce que quelque chose semblât être venu l’éclairer, mais cette lueur inaccoutumée dans ses yeux se dissipa instantanément. En tant que Jacobus, et sur son sol natal, ce qu’un simple capitaine pouvait bien dire ne pouvait le toucher, lui le paria. En tant qu’approvisionneur il pouvait tout supporter. Tout ce que je pus distinguer dans son marmonnement, ce fut un vague « tout à fait correct », encore que rien au fond ne pût être plus insignement faux, — à mon point de vue, du moins. Mais je me rappelais (je ne l’avais pas oublié), qu’il fallait que je visse la jeune fille. Je ne voulais pas m’en aller. Je voulais rester dans la maison jusqu’à ce que je l’eusse vue encore une fois.

— « Écoutez ! » — lui dis-je pour finir. — « Je vais vous dire ce que je vais faire. Je vais prendre autant de vos sacrées pommes de terre que je peux en acheter avec mon argent, à condition que vous irez immédiatement au hangar les faire charger sur le chaland et les envoyer directement le long de mon bord. Prenez avec vous la facture et un reçu signé. Voici la clef de mon bureau. Donnez-la à Burns. Il vous réglera. »

Il se leva de sa chaise avant même que j’eusse fini de parler, mais il refusa de prendre la clef. Burns n’y consentirait jamais. Lui-même ne tenait pas à la lui demander.

— « Eh bien, alors », — lui dis-je, en le regardant d’un air méprisant, — « il n’y a rien d’autre à faire, monsieur Jacobus, que d’aller m’attendre à bord jusqu’à ce que je vienne régler la chose avec vous. »

— « Parfaitement, capitaine. J’y vais immédiatement. »

Il semblait ne savoir que faire du soulier de la jeune fille qu’il tenait toujours dans son poing. A la fin, tout en me jetant un regard triste, il le posa sur la chaise qu’il venait de quitter.

— « Et vous, capitaine ? Vous ne venez pas aussi, juste pour voir… »

— « Ne vous occupez pas de moi. Je m’arrangerai bien. »

Il resta un moment perplexe, comme s’il essayait de comprendre, puis il articula pesamment : « Certainement, certainement, capitaine », ce qui semblait le résultat d’une pensée soudaine. Sa large poitrine se souleva. Était-ce un soupir ? En sortant pour aller activer le chargement de ses pommes de terre, il ne se retourna pas vers moi.

J’attendis que le bruit de ses pas, dans la salle à manger, se fût dissipé ; j’attendis même encore un peu. Alors me retournant vers la porte éloignée, je criai à travers la véranda :

— « Alice ! »

Rien ne me répondit, pas le moindre bruit derrière la porte. On eût dit que la maison de Jacobus était déserte. Je n’appelai pas de nouveau. J’éprouvai tout à coup un grand découragement. Je me sentais l’esprit exténué, le moral abattu. Je me retournai vers le jardin et m’accoudant à la balustrade basse, je me pris la tête dans les mains.

Le soir se refermait sur moi. Les ombres s’allongeaient, s’approfondissaient, se fondaient en un lac de pénombre où les plates-bandes étincelaient comme des cendres chaudes ; il m’arrivait des bouffées d’un lourd parfum, comme si le crépuscule de cet hémisphère eût été le demi-jour d’un temple, et le jardin, un énorme encensoir balancé devant l’autel des étoiles. Les couleurs se faisaient plus sombres, perdaient leur éclat une à une.

Un très léger bruit me fit tourner la tête, et je vis la jeune fille, grande et svelte, s’avancer en boitillant, d’un mouvement flottant et inégal, jusqu’à ce que sa forme confuse disparût dans le fauteuil bas et profond. Et je ne sais pourquoi ni comment j’eus l’impression qu’elle venait trop tard. Elle aurait dû apparaître lorsque je l’avais appelée. Elle aurait dû… On eût dit que nous avions manqué une occasion suprême.

Je me levai et vins m’asseoir près d’elle, presque en face de son fauteuil. D’une voix toujours maussade, elle m’interpella aussitôt :

— « Vous êtes encore ici. »

Et moi, d’une voix grave :

— « Vous voilà enfin revenue. »

— « Je suis venue chercher mon soulier, avant qu’on apporte les lumières. »

C’était ce même murmure rauque, séduisant, contenu, mal assuré, mais le tremblement de cette voix grave ne me communiquait plus aucun tressaillement. Je distinguais seulement l’ovale de son visage, sa gorge découverte, l’éclair blanc et allongé de ses yeux. Elle était vraiment mystérieuse. Ses mains reposaient sur les bras du fauteuil. Mais qu’était devenue cette sensation étrange et provocante qui ressemblait au parfum de sa jeunesse en fleur ?

— « J’ai votre soulier », — lui dis-je tranquillement. Elle ne répondit rien et je repris : — « Vous feriez mieux de me donner votre pied pour que je vous le mette. »

Elle ne fit aucun mouvement. Je me baissai et en tâtonnant cherchai son pied sous le volant de la draperie. Elle ne le retira pas et je lui mis ce soulier, attachant la barrette. C’était un pied inerte. Je le reposai doucement par terre.

— « Si vous boutonniez la barrette, vous ne perdriez pas votre soulier, mademoiselle « Ça-m’est-égal », — lui dis-je en essayant de plaisanter. J’avais plutôt envie de déplorer l’illusion perdue d’un vague désir, la conviction soudaine de ne pouvoir jamais retrouver près d’elle cette sensation étrange, à la fois mauvaise et tendre, qui avait communiqué son âcre senteur à tant de jours, qui avait donné à cette jeune fille un aspect tragique et prometteur, pitoyable et provocant. Tout cela avait disparu.

— « C’est votre père qui l’a ramassé », — lui dis-je, pensant qu’il valait mieux qu’elle le sût.

— « Je n’ai pas peur de papa, — tout seul », — déclara-t-elle dédaigneusement.

— « Ah ! C’est seulement lorsqu’il est avec ses déplorables complices, ces étrangers, « la lie de l’Europe », comme dit votre charmante tante ou grand’tante, des gens comme moi, par exemple, que vous… »

— « Je n’ai pas peur de vous », — me lança-t-elle.

— « C’est parce que vous ne savez pas que maintenant je fais des affaires avec votre père. Oui, je fais, en somme, exactement ce qu’il veut. Je n’ai pas tenu la promesse que je vous avais faite, voilà le genre d’homme que je suis. Et maintenant, — vous n’avez pas peur ? Si vous croyez ce que cette excellente vieille dame, aimable et sincère veut bien vous dire, vous devriez avoir peur. »

Ce fut d’une voix qui modula avec une douceur inattendue, qu’elle affirma :

— « Non. Je n’ai pas peur. » — Elle hésita… — « Pas maintenant. »

— « Vous avez raison. C’est tout à fait inutile. Je ne vous reverrai pas avant de prendre la mer. » — Je me levai et restai près de son fauteuil. — « Mais je vous reverrai souvent dans ce vieux jardin, je vous verrai passer sous ces arbres là-bas, entre ces magnifiques plates-bandes. Vous devez aimer ce jardin… »

— « Je n’aime rien. »

J’entendis vibrer dans son intonation maussade un faible écho de cette note tragique qui m’avait paru si provocante. Mais il me laissa insensible car j’avais la conviction soudaine et accablante du néant absolu de toutes choses sous le ciel.

— « Adieu, Alice », — lui dis-je.

Elle ne répondit pas, elle ne bougea pas. Me contenter de lui prendre la main, de la serrer, et de m’en aller me semblait impossible, presque inconvenant. Je me baissai lentement et pressai mes lèvres contre son front lisse. Ce fut alors que je compris clairement, avec une sorte de terreur, le complet détachement où j’étais de cette créature infortunée. Et comme je m’abandonnais à cette cruelle révélation, je sentis le léger toucher de ses bras qui tombaient languissamment sur mon cou et je reçus un baiser rapide, maladroit, qui manqua mes lèvres. Non ! Elle n’avait pas peur ; mais je n’étais plus ému. Ses bras glissèrent lentement de mon cou, elle ne prononça pas une parole, le fauteuil d’osier craqua légèrement ; seul, le sentiment de ma dignité m’empêcha de fuir tête baissée cette abominable révélation.

Je traversai lentement la salle à manger. Elle écoute le bruit de mes pas, pensais-je, elle ne peut pas faire autrement ; elle va m’entendre ouvrir et fermer cette porte. Et je la refermai derrière moi aussi doucement que si j’eusse été un voleur emportant son butin mal acquis. Pendant cet acte furtif, j’éprouvai ma dernière émotion dans cette maison, à la pensée d’avoir laissé cette jeune fille là, dans l’obscurité, avec sa lourde chevelure et ses yeux vides, sombres comme la nuit, le regard fixe, dans ce jardin entouré de murs, silencieux et chaud, odorant du parfum des fleurs prisonnières qui disparaissaient, comme elle, dans un monde envahi par les ténèbres.

Les rues campagnardes, étroites et mal éclairées, qui m’étaient familières et qui menaient au port, étaient extrêmement tranquilles. Je sentais dans mon cœur que plus l’on s’aventure, mieux l’on comprend combien tout dans notre vie est banal, bref et vide ; que c’est en cherchant l’inconnu dans nos sensations que nous découvrons combien nos tentatives sont médiocres et combien vite elles sont déçues ! L’homme du canot de Jacobus attendait à l’escalier du quai avec un air d’empressement inaccoutumé. Il accosta mon bord, mais ne m’adressa pas son habituel « Bonsoi missi » et au lieu de pousser immédiatement, il resta près de l’échelle.

J’étais à cent lieues de penser à des questions commerciales, lorsque dans la pénombre du pont arrière, M. Burns se précipita positivement sur moi, dans un tel état d’agitation qu’il en bégayait. Il avait arpenté le pont comme un fou pendant des heures, en attendant mon retour. Juste avant le coucher du soleil un chaland chargé de pommes de terre était venu se ranger le long du bord, avec ce gros approvisionneur lui-même, juché sur le haut de la pile des sacs. Il était maintenant installé au carré. Qu’est-ce que tout cela pouvait bien vouloir dire ? Sûrement je n’avais pas…

— « Si, monsieur Burns », — lui dis-je en l’interrompant.

Il commençait à faire des gestes de désespoir : j’y mis bon ordre en lui donnant la clef de mon bureau et en le priant, sur un ton qui n’admettait pas de réplique, de descendre, de payer la note de M. Jacobus et de le renvoyer.

— « Je ne veux pas le voir », — déclarai-je nettement, en montant l’échelle de la dunette.

Je me sentais extrêmement las. En me laissant tomber sur le siège de la claire-voie je regardai machinalement les lumières du quai et la masse noire de la montagne au sud du port. Je n’entendis même pas Jacobus quitter mon bord en emportant dans sa poche jusqu’à la dernière pièce de mon argent liquide. Je n’entendis rien jusqu’à ce qu’à la fin M. Burns, incapable de se contenir davantage, vînt m’assassiner de ses lamentations aigres et ridicules sur ma faiblesse et mon extrême bienveillance.

— « Assurément il y a plus de place qu’il n’en faut dans la cale arrière, mais il est certain que ça va pourrir là-dedans. Vraiment, je n’ai jamais entendu… dix-sept tonnes ! Je suppose que je dois faire charger cela demain matin à la première heure. »

— « Je suppose que c’est ce que vous avez à faire. A moins que vous ne vouliez les jeter par-dessus bord. Mais je crains que vous ne le puissiez pas. Ça me serait fort égal, mais il est défendu de jeter des détritus dans le port, vous savez. »

— « C’est certainement ce que vous avez dit de plus exact depuis longtemps, capitaine : des détritus. C’est exactement ce que je pense que c’est. Près de quatre-vingts bons souverains d’or disparus ; votre tiroir nettoyé de fond en comble, capitaine. Du diable si je comprends. »

Comme il était impossible de jeter une lumière véritable sur cette transaction commerciale, j’abandonnai Burns à ses lamentations et à l’impression que j’étais un incurable imbécile. Le lendemain je n’allai pas à terre. Pour une excellente raison. Je n’avais pas d’argent pour aller à terre, — non, pas même de quoi acheter une cigarette. Jacobus avait tout raflé. Mais ce n’était pas la seule raison. La Perle de l’Océan m’était, en quelques heures, devenue odieuse. Et je ne désirais rencontrer personne. Ma réputation avait eu à souffrir. Je me savais l’objet de commentaires peu charitables et sarcastiques.

Le lendemain matin à la pointe du jour, juste comme nous avions largué nos amarres de l’arrière et que le remorqueur nous déhalait d’entre les bouées, j’aperçus Jacobus debout dans son canot. Le nègre tirait de toutes ses forces ; plusieurs paniers de provisions pour les navires étaient arrimés entre les bancs. Le père d’Alice faisait sa tournée matinale. Sa contenance était tranquille et amicale. Il éleva le bras et cria quelque chose avec une grande cordialité. Mais il avait une de ces voix qui ne portent pas ; tout ce que je pus vaguement entendre ou plutôt deviner, ce furent les mots « la prochaine fois » et « tout à fait en règle » ; et c’est uniquement de ces derniers mots que je fus certain. Je levai le bras à regret pour toute réponse, et je me détournai. Cette familiarité m’était, en somme, assez désagréable. N’avais-je pas réglé mes comptes une fois pour toutes avec lui au prix de cette affaire de pommes de terre ?

Comme je ne veux rapporter ici qu’une aventure arrivée dans un port, je ne parlerai pas de notre voyage. Je fus assez satisfait de me retrouver à la mer, mais sans éprouver le contentement des vieux jours. Jusque-là, je n’avais pas eu de souvenir à emporter avec moi, je partageais l’heureuse insouciance des marins, cette insouciance naturelle et invincible qui ressemble à l’innocence, dans la mesure où elle interdit de s’examiner soi-même. Maintenant, malgré tout, je me souvenais de cette jeune fille. Pendant les tout premiers jours je ne cessai de m’interroger sur la nature des faits et des sensations qui se rattachaient à sa personne et à ma conduite.

Et je dois dire aussi que les embarras intolérables que fit M. Burns avec ses pommes de terre ne furent pas de nature à me faire oublier le rôle que j’avais joué. Il n’y voyait qu’une transaction purement commerciale, d’un genre particulièrement absurde, et son dévouement, — en admettant que ce fût du dévouement et non pas de la simple malveillance, comme j’en arrivai à le considérer bientôt, — lui inspira un zèle extrême à réduire ma perte autant que cela se pouvait. Oh, oui ! il prit furieusement soin de ces abominables pommes de terre.

Interminablement on vit un palan au-dessus de l’écoutille arrière, et interminablement le quart sur le pont fut occupé à retirer, étaler, ramasser, remettre en sacs, et réarrimer une partie de ce lot de pommes de terre. Mon affaire ainsi que ses associations les plus lointaines, aussi bien mentales que visuelles, ce jardin en fleurs et embaumé, la jeune fille avec son mépris provocant et la tragique solitude de cette créature abandonnée sans espoir, dansèrent interminablement devant mes yeux, pendant des milliers de milles à la mer. Et par le raffinement d’une ironie satanique, cela s’accompagnait d’une odeur affreuse. Des bouffées de pommes de terre pourries me poursuivaient sur la dunette ; elles se mêlaient à mes pensées, à ma nourriture, elles empoisonnaient jusqu’à mes rêves, elles formaient au navire une atmosphère de corruption.

Je reprochai à M. Burns le soin excessif qu’il en prenait. J’aurais volontiers fait condamner le panneau et les aurais laissées pourrir sous le pont.

Cela n’eût peut-être pas été sans inconvénient. Ces horribles émanations auraient pu imprégner le chargement de sucre. Elles semblaient capables d’imprégner jusqu’aux ferrures. En outre, M. Burns en fit une question personnelle. Il m’assura qu’il savait comment s’y prendre avec un chargement de pommes de terre à la mer, — il avait été dans le métier depuis l’enfance, disait-il. Il voulait diminuer ma perte dans la mesure du possible. Pris entre son dévouement, — ce devait être du dévouement, — et sa vanité, je n’osai positivement pas lui donner l’ordre de jeter par-dessus bord mon entreprise commerciale. Je crois qu’il aurait bel et bien refusé d’obéir à mon ordre légitime ; il eût pu s’ensuivre une situation comique et sans précédent, que je ne me sentais pas capable de supporter. Je bénis la venue du mauvais temps comme jamais marin ne l’a fait. Lorsque enfin je mis en panne pour embarquer le pilote devant la pointe de Port-Philippe, le panneau arrière n’avait pas été ouvert depuis plus d’une semaine et j’aurais volontiers cru qu’il n’y avait jamais eu à bord quelque chose qui ressemblât à une pomme de terre.

C’était par un jour abominablement gris et balayé de grandes rafales de vent et de pluie ; le pilote, un garçon jovial, bavardait tout en manœuvrant ; il ruisselait de la tête aux pieds et plus l’averse fouettait, plus il semblait satisfait de lui-même et de ce qui l’entourait. Il frottait ses mains ruisselantes avec une satisfaction, qui, étant donné que je venais d’endurer cela pendant des jours et des nuits, me semblait inconcevable chez une créature non aquatique.

— « Vous avez l’air d’aimer être trempé, pilote », — lui dis-je.

Il avait un lopin de terre autour de sa maison dans la banlieue et c’était à son jardin qu’il pensait. Au mot « jardin », que je n’avais pas entendu prononcer depuis bien des jours, j’entrevis des couleurs éclatantes, des fleurs aux parfums délicats, la silhouette d’une jeune fille blottie dans un fauteuil. Oui, c’était une émotion précise qui venait rompre la paix que j’avais trouvée dans l’inquiétude constante de mes responsabilités pendant les dangers d’une semaine de gros temps. La colonie, m’expliqua le pilote, avait souffert d’une sécheresse sans précédent. C’était la première goutte d’eau qu’ils avaient eue depuis sept mois ; les récoltes étaient perdues. Et, sans avoir l’air d’y toucher, mais avec un visible intérêt, il me demanda si, par hasard, je ne pourrais pas disposer de quelques pommes de terre.

Des pommes de terre ! J’avais fait en sorte de les oublier. Je me sentis en un instant plongé jusqu’au cou dans la corruption. M. Burns me faisait des signes dans le dos du pilote.

Finalement, il en obtint une tonne qu’il paya dix livres. C’était le double de ce que j’en avais donné à Jacobus. L’esprit de lucre s’éveilla en moi. Ce soir même, avant d’aller me coucher, je vis la chaloupe de la Douane accoster. Tandis que ses subalternes posaient les scellés sur les soutes à provisions, l’officier de service me prit à part, confidentiellement :

— « Dites-moi, capitaine, vous n’auriez pas par hasard des pommes de terre à vendre ? »

Il y avait, de toute évidence, disette de pommes de terre dans le pays. Je lui en fis donner une tonne pour douze livres et il partit enchanté. Je vis en rêve cette nuit-là un monceau d’or en forme de tombeau sous lequel était ensevelie une jeune femme et je m’éveillai, le cœur endurci par la rapacité. Comme je rendais visite à mon courtier maritime, celui-ci, une fois nos affaires réglées, remonta ses lunettes sur son front et me dit :

— « Je me demandais, capitaine, si, venant de la Perle de l’Océan, vous n’auriez pas par hasard des pommes de terre à vendre. »

Je lui répondis négligemment : — « Oh ! si, je pourrais en disposer d’une tonne. Quinze livres. »

Il se récria ; mais après avoir étudié un moment mon visage, il accepta mes conditions, non sans faire une légère grimace. Ces gens semblaient ne pouvoir vivre sans pommes de terre. Ce n’était pas comme moi. Je ne voulais revoir une pomme de terre de toute ma vie ; mais le démon du lucre s’était emparé de moi. Comment la nouvelle se répandit-elle, je n’en sais rien ; mais, en regagnant mon bord, assez tard, je trouvai un petit groupe de gens à allure de marchands de primeurs près du pont-milieu, tandis que M. Burns arpentait fièrement le gaillard d’arrière, tout en jetant sur eux des regards triomphants. Ils étaient venus pour acheter des pommes de terre.

— « Ces gens-là ont attendu en plein soleil depuis des heures », — me glissa Burns fort agité. — « Ils ont mis à sec le baril d’eau douce. Ne gâchez pas votre chance, capitaine. Vous êtes trop généreux. »

Je jetai mon dévolu sur un homme aux grosses jambes et sur un autre qui avait l’œil poché, afin de négocier avec eux : simplement parce qu’ils étaient plus faciles à distinguer du reste.

— « Vous avez l’argent sur vous ? » — demandai-je, avant de les emmener dans ma cabine.

— « Oui, capitaine », — me répondirent-ils d’une seule voix, en tapotant leurs poches. Leur air de tranquille détermination n’était pas pour me déplaire. Bien avant la fin de la journée, toutes les pommes de terre étaient vendues à environ le triple du prix que je les avais payées. M. Burns, enfiévré, exultant, se félicitait du soin judicieux qu’il avait pris de mon entreprise commerciale, mais il insinuait assez clairement que j’aurais pu en tirer davantage. Cette nuit-là je ne dormis pas très bien. Je pensai à Jacobus, par à-coups, entre des rêves où l’on voyait des parias en proie à la famine sur une île déserte couverte de fleurs. Ce fut extrêmement désagréable. Au matin, assez las, peu dispos, je me mis à écrire une longue lettre à mes armateurs, pour leur exposer un plan soigneusement étudié qui consistait à employer le navire en Extrême-Orient et dans les mers de Chine pendant les deux années suivantes. J’y passai la journée et je me sentis plus en paix, une fois que je l’eus terminé.

Leur réponse me parvint sans retard. Mon projet les avait beaucoup intéressés : mais, considérant qu’en dépit de la fâcheuse difficulté qui s’était présentée au sujet des sacs, (et contre laquelle ils pensaient que je pourrais me prémunir à l’avenir) le voyage avait laissé un bénéfice très convenable, ils croyaient qu’il valait mieux continuer à affecter le navire au commerce de sucre, — du moins pour le moment. Je tournai la page et lus ce qui suit :

Nous avons reçu une lettre de notre bon ami M. Jacobus. Nous sommes heureux de voir que vous avez pu vous entendre avec lui : car, sans parler de l’aide qu’il vous a donnée dans cette malencontreuse affaire de sacs, il nous écrit qu’au cas où, en vous hâtant, vous pourriez amener le navire de bonne heure dans la saison, il serait disposé à vous donner un bon taux de fret. Nous ne doutons pas que vos efforts, etc…, etc…

Je laissai tomber la lettre et demeurai quelque temps immobile. Puis j’écrivis ma réponse (qui était courte) et j’allai à terre pour la mettre moi-même à la poste. Mais je passai devant une boîte aux lettres, puis une autre, si bien qu’à la fin je me trouvai montant Collins Street, avec la lettre toujours dans ma poche, contre mon cœur. Collins Street, à quatre heures de l’après-midi, n’est pas précisément un désert ; mais je ne m’étais jamais senti plus isolé du reste de l’humanité qu’en arpentant ce jour-là cette rue encombrée, tandis que je luttais désespérément avec mes pensées et que je me sentais déjà vaincu.

Il vint un moment où la terrible ténacité de Jacobus, l’homme d’une seule passion et d’une seule idée, me sembla presque héroïque. Il ne m’avait pas abandonné. Il était allé revoir son odieux frère. Et puis il me parut odieux lui-même. Était-ce dans son propre intérêt, ou dans celui de la pauvre fille ? Et à cette dernière supposition, le souvenir du baiser qui avait manqué mes lèvres m’épouvanta ; car quoi qu’il eût vu, ou deviné, ou risqué, il ne devait rien en savoir. A moins que sa fille ne le lui eût dit. Comment pourrais-je retourner là-bas ranimer de mon souffle froid cette fatale étincelle ? Non, non, ce baiser inattendu devait se payer à son prix.

A la première boîte que je rencontrai, je m’arrêtai et, plongeant dans la poche intérieure de ma veste, j’en tirai la lettre, — c’était vraiment comme si je m’arrachais le cœur, — et je la laissai tomber dans l’ouverture de la boîte. Je revins alors directement à bord.

Je me demandais quelle sorte de rêves je pourrais faire pendant la nuit ; mais en fait, je ne pus fermer l’œil. Au petit déjeuner, j’informai M. Burns que j’avais résigné mon commandement. Il en laissa tomber sa fourchette et son couteau.

— « Est-ce possible, capitaine ! Moi qui pensais que vous aimiez le navire. »

— « En effet, Burns », — lui dis-je. — « Mais le fait est que l’océan Indien et tout ce qui s’y trouve a perdu son charme pour moi. Je rentre en Europe comme passager par le canal de Suez. »

— « Tout ce qui s’y trouve », — répéta-t-il d’un air furieux. — « Je n’ai jamais entendu parler de cette façon. Et, à vous dire vrai, capitaine, tout le temps que nous avons été ensemble, je ne vous ai jamais bien compris. Qu’est-ce qu’un océan a de plus qu’un autre ? Du charme ! »

Il m’était réellement dévoué, je crois. Il se consola toutefois quand je lui eus dit que je l’avais recommandé pour prendre ma succession.

— « En tout cas », — remarqua-t-il, — « on dira ce qu’on voudra, ce Jacobus vous a rendu service. Je dois reconnaître que cette affaire de pommes de terre a été extrêmement bonne. Si seulement vous aviez… »

— « Oui, Burns », — l’interrompis-je, — « c’est vraiment un sourire de la fortune. »

Mais je ne pouvais pas lui dire que ce sourire-là me chassait de ce navire que j’avais appris à aimer. Et tandis que je restais là, le cœur gros, à l’idée de cette séparation, devant tous mes plans ruinés, mon modeste avenir compromis, — car ce commandement était comme le pied à l’étrier pour un jeune homme, — il abandonna complètement, pour la première fois, son attitude critique.

— « Une fameuse chance ! » — dit-il.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings