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Entre terre et mer

LE COMPAGNON SECRET (continued 2)

G. (Georges) Jean-Aubry translation

— « Allez voir. »

Il bondit dans l’échelle.

— « Maintenant ! » murmurai-je dans le carré, trop haut peut-être, mais j’avais peur de ne pouvoir émettre un son.

Il fut à mes côtés aussitôt : le capitaine et son double se glissèrent le long de l’escalier, à travers un petit passage obscur… une porte à glissière. Nous étions dans la soute, grimpant à quatre pattes sur les voiles. Une idée soudaine me frappa : je me vis errant nu-pieds, nu-tête, avec le soleil tapant dur sur ma caboche noire. J’arrachai mon chapeau et m’efforçai hâtivement, dans l’obscurité de le lui enfoncer sur la tête. Il m’évitait et me repoussait en silence. Je me demande ce qu’il pensait que je lui voulais, avant qu’il eût compris et qu’il cessât soudain de s’y opposer. Nos mains s’unirent à tâtons, s’attardèrent une seconde dans une forte, immobile étreinte. Aucun de nous ne prononça la moindre parole quand elles se séparèrent.

J’attendais tranquillement à la porte de l’office quand le steward revint.

— « Je suis désolé, capitaine, la bouilloire est presque froide. Faut-il allumer la lampe à alcool ? »

— « Ce n’est pas la peine. »

Je sortis lentement sur le pont. C’était maintenant une question de conscience pour moi que de raser la terre aussi près que possible, car il lui faudrait plonger aussitôt que le navire serait debout au vent. Il le fallait ! Il ne pouvait plus reculer. Au bout d’un moment, je m’en allai sous le vent pour voir, et la surprise de distinguer la terre si près me prit à la gorge. En toute autre circonstance, je n’aurais pas persisté une minute de plus. Le lieutenant m’avait suivi avec anxiété.

Je continuai à regarder jusqu’à ce que je me sentisse en état de maîtriser ma voix.

— « Nous pourrons passer au vent », fis-je alors d’une voix tranquille.

— « Vous allez essayer cela, capitaine ? » balbutia-t-il d’un air incrédule.

Je ne prêtai aucune attention à lui et élevai la voix juste assez pour me faire entendre du timonier.

— « Gouvernez bon plein ! »

— « Bien, capitaine. »

La brise éventait ma joue, les voiles dormaient, l’univers était silencieux. L’effort que je faisais pour surveiller l’indistincte et sombre élévation de la terre qui devenait plus grande et plus épaisse était presque trop grand pour mes nerfs. J’avais fermé les yeux, car il fallait que le navire passât encore plus près. Il le fallait. Le silence était intolérable. Étions-nous immobiles ?

Quand je rouvris les yeux, la vue de la terre me fit tressauter le cœur. La haute pointe noire, au sud de Koh-Ring, semblait suspendue juste au-dessus du navire comme un fragment de la nuit éternelle. De cette masse de ténèbres ne jaillissaient ni la moindre lueur, ni le moindre son. Elle glissait vers nous irrésistiblement et semblait pourtant déjà à portée de la main. Je vis les formes vagues des hommes de quart groupées au passavant et qui regardaient dans un silence terrifié.

— « Allez-vous continuer, capitaine ? » demanda une voix mal assurée près de moi.

J’ignorai cette voix. Il me fallait continuer.

— « Tenez les voiles pleines. Ne cassez pas l’erre, n’est-ce pas ? » dis-je d’un ton d’avertissement.

— « Je ne distingue pas très bien les voiles », me répondit le timonier d’une voix étrange, chevrotante.

Étions-nous assez près ? Le navire était déjà, je ne dirai pas, dans l’ombre de la terre mais comme englouti dans son obscurité, trop engagé pour en sortir, échappé de mes mains également.

— « Appelez le second », dis-je au blanc-bec qui se tenait près de moi, dans un silence de mort. « Et appelez tout l’équipage sur le pont. »

Ma voix résonna avec une force qui venait de la répercussion de la terre. Plusieurs voix crièrent à la fois :

— « Nous sommes tous sut le pont, capitaine. »

Puis le silence reprit, avec la grande ombre qui glissait, plus proche, nous dominant de plus haut, sans un son, sans une lumière. Un tel silence s’était appesanti sur le navire qu’il eût pu être la barque des morts flottant lentement aux portes même de l’Érèbe.

— « Mon Dieu ! Où sommes-nous ? »

C’était le second qui gémissait à mes côtés. Il était atterré et, l’on eût dit, privé de l’appui moral de ses favoris. Il se frappa les mains et d’un air désespéré s’écria :

— « Nous sommes perdus. »

— « Silence », fis-je sévèrement.

Il baissa le ton, mais je vis dans l’ombre son geste de désespoir.

— « Qu’est-ce que nous faisons ? »

— « Nous cherchons le vent de terre. »

On eût dit qu’il allait s’arracher les cheveux et, perdant toute retenue, il m’apostropha :

— « Le navire n’en sortira jamais. Vous l’avez voulu, capitaine ! Je savais bien que ça finirait comme cela. Jamais le navire ne passera au vent, et vous êtes trop près maintenant pour virer de bord. Il dérivera sur la terre avant d’abattre. O mon Dieu ! »

Je lui saisis le bras au moment où il allait le lever pour frapper sa malheureuse tête et le lui secouai violemment.

— « On peut dire qu’il est déjà échoué », se lamenta-t-il, en essayant de m’échapper.

— « Ah ! vraiment ?… Tenez bon plein, timonier ! »

— « Bien, capitaine », cria le timonier d’un ton d’enfant effrayé.

Je n’avais pas lâché le bras du second et continuai de le secouer.

— « Pare à virer, entendez-vous ? Vous, allez devant ! — (secousse) — et restez-y ! — (secousse) — et pas d’enfantillage — (secousse) — et veillez à ce que ces écoutes de focs soient promptement larguées ! — (secousse, secousse, secousse.) — »

Et pendant ce temps je n’osais regarder vers la terre de crainte que le cœur ne vînt à me manquer. Je relâchai mon étreinte à la fin, et il prit la fuite comme si la mort était à ses trousses.

Je me demande ce que mon double là-bas, dans la soute à voiles, pensait de toute cette agitation. Il pouvait tout entendre, et peut-être pouvait-il comprendre pourquoi, pour l’acquit de ma conscience, il avait fallu tenir aussi près que cela : pas moins. Mon premier ordre : « La barre dessous, toute », se répercuta sinistrement sous l’ombre dominante de Koh-Ring, comme si je l’avais crié dans le ravin d’une montagne. Puis, je guettai la terre attentivement. Sur cette eau calme et par cette légère brise il était impossible de sentir le navire loffer. Non. Je ne pouvais rien sentir. Et mon second moi-même s’apprêtait maintenant à se glisser sur le pont et à s’affaler par-dessus bord ! Peut-être était-il déjà parti ?

La grande masse noire qui planait juste sur la tête des mâts se mit à pivoter silencieusement. Et maintenant j’avais oublié le compagnon secret prêt à partir et me rappelai seulement que j’étais totalement étranger aux qualités de ce navire. Non, je ne le connaissais pas. Allait-il me trahir ? Le manœuvrais-je comme il le fallait ?

Je donnai l’ordre : « Changez derrière », puis j’attendis. Il avait peut-être perdu toute son erre, et sa destinée même était dans la balance ; la masse noire de Koh-Ring était comme la porte de la nuit éternelle dominant sa dunette. Qu’allait-il faire à présent ? Avait-il encore de l’erre ? Je me penchai en dehors, rapidement, et sur l’eau obscurcie je ne pus rien voir qu’un faible éclat phosphorescent qui révélait la surface lisse et assoupie de la mer. Il était impossible de le dire, et je n’avais pas encore appris à avoir mon navire en main. Allait-il de l’avant ? Ce qu’il me fallait, c’était quelque chose de facile à voir, un bout de papier blanc que j’aurais jeté par-dessus bord pour me repérer. Je n’avais rien sur moi. Descendre en hâte chercher quelque chose, je n’osais. Je n’en avais pas le temps. Tout à coup mon regard tendu, anxieux, distingua un objet blanc qui flottait à moins d’un mètre du bord, blanc sur l’eau noire. Une lueur phosphorescente passa dessous. Qu’était-ce ?… Je reconnus mon propre chapeau. Il devait lui être tombé de la tête… et il ne s’en était pas soucié. Maintenant j’avais ce qu’il me fallait, le repère qui me sauvait. Mais j’accordai à peine une pensée fugitive à cet autre moi-même, qui avait maintenant quitté le bord pour s’en aller à jamais loin de toute figure amie, fugitif et vagabond sur la terre, sans qu’une marque de malédiction imprimée sur son front pût retenir une main meurtrière… trop fier pour s’expliquer.

Et je fixai le chapeau, témoignage de ma soudaine pitié pour sa faible chair. Mon intention avait été d’abriter sa tête errante contre les dangers du soleil. Et à présent, voilà qu’il nous sauvait, en me fournissant un repère contre l’ignorance où j’étais de mon navire. Ah ! Je m’aperçus que la tache blanche dérivait sur l’avant, me faisant ainsi comprendre à temps que le navire culait.

— « Changez la barre », dis-je à voix basse au matelot qui se tenait immobile comme une statue.

Les yeux de l’homme brillèrent étrangement à la lumière de l’habitacle quand il se jeta de l’autre côté de la roue et la fit tourner rapidement.

Je me dirigeai vers l’avant de la dunette. Sur le pont enseveli d’ombre, les hommes se tenaient aux bras de devant, attendant mes ordres. Les étoiles, là-haut, semblèrent glisser de droite à gauche. La tranquillité du monde était si profonde que j’entendis deux hommes échanger cette remarque à voix basse : « L’abatée est faite » sur un ton d’intense soulagement.

— « Changez devant. »

Les vergues tournèrent avec un grand bruit, parmi des cris joyeux. On entendit les effrayants favoris donner les ordres nécessaires. Déjà le navire avait pris de l’erre en avant. Et j’étais seul avec lui. Rien, personne au monde ne pouvait à présent s’interposer entre nous et venir assombrir d’un doute notre connaissance silencieuse et notre affection muette, la parfaite communion d’un marin avec son premier commandement.

En me dirigeant vers l’arrière, j’eus juste le temps de distinguer sur le bord de l’obscurité projetée par une masse noire qui se dressait comme l’entrée même de l’Érèbe, — oui, j’eus le temps de saisir la fugitive lueur du chapeau blanc, laissé derrière nous pour marquer l’endroit où celui qui avait partagé secrètement ma cabine et mes pensées, comme s’il eût été un second moi-même, avait pris la mer pour son expiation : homme libre, fier nageur s’élançant vers une nouvelle destinée.

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