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Entre terre et mer

FREYA DES SEPT-ILES

G. (Georges) Jean-Aubry translation

I

Un jour, — voilà maintenant bien des années, — je reçus une bonne et interminable lettre d’un de mes vieux camarades, qui avait bourlingué comme moi et de mon temps en Extrême-Orient. Il y était encore, mais s’y était établi, et avait maintenant un certain âge ; je me le figurais devenu corpulent et ayant pris des habitudes domestiques : soumis en un mot au sort qui nous est commun à tous, sauf à ceux qui, spécialement chéris des Dieux, attrapent dans leur jeune âge un bon coup de tête. La lettre était parsemée de « vous rappelez-vous ? » ; succession de regards d’envie jetés sur le passé. Et entre autres choses, il me disait : « Vous devez sûrement vous rappeler le vieux Nelson. »

Si je me rappelais le vieux Nelson ! Certainement ! Et d’abord, il ne s’appelait pas Nelson. Les Anglais dans l’Archipel malais l’appelaient Nelson pour la commodité, je suppose, et il n’avait jamais protesté. C’eût été pur pédantisme. La véritable forme de son nom était Nielsen. Il était arrivé en Extrême-Orient bien avant l’installation des câbles télégraphiques, avait été employé par des maisons anglaises, avait épousé une Anglaise, avait été des nôtres pendant des années, faisant le commerce et naviguant à travers tout l’Archipel, dans toutes les directions, en long, en large, transversalement, perpendiculairement, en diagonale, en demi-cercles, en zigzags, en huit, et cela pendant des années et des années.

Il n’était coins ni recoins de ces eaux tropicales où la nature entreprenante du vieux Nelson (ou Nielsen) ne l’eût fait pénétrer, on ne peut plus pacifiquement. Ses parcours, si on les avait tracés, auraient couvert la carte de l’Archipel comme une toile d’araignée, — d’un bout à l’autre, à la seule exception des Philippines. Il se tenait toujours à distance de ces parages, à cause de la singulière terreur que lui inspiraient les Espagnols, ou plus exactement les autorités espagnoles. Ce qu’il imaginait qu’elles pouvaient bien lui faire, il est impossible de le dire. Peut-être avait-il lu à un moment de sa vie, des histoires du temps de l’Inquisition.

Il appréhendait en général ce qu’il appelait « les autorités » : pas les autorités anglaises en qui il avait confiance et qu’il respectait ; mais les deux autres qui se rencontraient dans cette partie du monde. Les Hollandais ne lui inspiraient pas la même terreur que les Espagnols, mais il s’en méfiait encore davantage. Il s’en méfiait énormément. Les Hollandais étaient, à son avis, capables de « jouer n’importe quel mauvais tour » à un homme qui avait la malchance de leur déplaire. Ils avaient bien des lois et des règlements, mais ils les appliquaient sans aucun esprit de justice. C’était vraiment pathétique de voir la circonspection qu’il apportait dans ses relations avec les fonctionnaires, surtout quand on savait que ce même homme était allé se promener dans un village de cannibales de la Nouvelle Guinée, avec la plus calme intrépidité, (et notez pourtant qu’il avait été toute sa vie assez bien en chair et qu’il constituait, si je puis ainsi dire, un morceau appétissant) et tout cela pour une affaire qui, en fin de compte, ne s’était peut-être pas élevée à plus de cinquante livres.

Si je me rappelais le vieux Nelson ! Parbleu ! A vrai dire aucun de nous ne l’avait connu pendant la période active de sa vie. De notre temps il était déjà « retiré ». Il avait acheté, ou loué, un bout de terre au Sultan d’un groupe d’îlots que l’on appelait les Sept-Iles, pas très loin au nord de Banka. Ç’avait été, je le suppose, une transaction des plus légitimes : mais j’ai toute raison de croire que s’il eût été Anglais, les Hollandais auraient trouvé une raison pour le faire déguerpir sans cérémonie. En cette occurrence, la forme réelle de son nom lui fut de quelque secours. En sa qualité de Danois, et, étant données sa modestie et sa conduite on ne peut plus correcte, on le laissa tranquille. Comme tout son argent était placé dans son exploitation, il avait grand soin d’éviter de se mettre dans son tort, et c’était surtout pour des raisons de prudence de cet ordre qu’il ne voyait pas Jaspar Allen d’un très bon œil. Mais je reviendrai là-dessus plus tard… Certes ! Comment ne pas se rappeler le grand bungalow hospitalier que le vieux Nelson avait fait bâtir sur le penchant d’un promontoire ; je me rappelle la forme corpulente de cet homme, généralement vêtu d’une chemise blanche et d’un pantalon blanc, (il avait l’habitude invétérée de retirer sa veste d’alpaga sous le moindre prétexte), ses yeux bleus tout ronds, sa moustache ébouriffée d’un blanc roussâtre, hérissée comme les piquants d’un porc-épic, et sa façon de s’asseoir brusquement et de s’éventer avec son chapeau. Mais à quoi bon essayer de dissimuler que ce que l’on se rappelait surtout, c’était sa fille, qui, à cette époque, était venue habiter avec lui, et jouait le rôle d’une sorte de Dame-des-Iles.

Freya Nelson (ou Nielsen) était de ces jeunes filles dont on se souvient. L’ovale de son visage était parfait : et à l’intérieur de ce cadre attrayant, la plus heureuse disposition de lignes et de traits, jointe à un teint admirable, vous donnait une impression de santé, de force, et de ce que j’appellerais une inconsciente confiance en soi, la sensation d’une résolution séduisante encore que fantasque. Je ne comparerai pas ses yeux à des violettes, car ils avaient une nuance particulière, moins foncée et d’un éclat plus vif. Elle avait de grands yeux qui vous regardaient franchement quelle que fût son humeur. Je n’ai jamais vu s’abaisser ses longs cils sombres, — je crois pouvoir dire que Jasper Allen les vit ; c’était une personne privilégiée, — mais son expression a certainement dû être alors tout à fait charmante, d’un charme complexe. Il paraît — je tiens ce renseignement de Jasper qui me le révéla dans un accès d’enthousiasme touchant et ridicule, — qu’elle pouvait s’asseoir sur ses cheveux. Je le crois. Je le crois. Il ne m’était pas donné de contempler de pareilles merveilles : je me contentais d’admirer la façon nette et seyante dont sa coiffure laissait voir la jolie forme de sa tête. Et cette chevelure luxuriante avait un tel éclat que lorsque les stores de la véranda étaient baissés et y répandaient une douce pénombre ou bien dans l’ombre du bouquet d’arbres fruitiers près de la maison, on eût dit qu’elle dégageait une lumière dorée.

Elle portait généralement une robe blanche dont la jupe lui tombait au-dessus de la cheville et découvrait des bottines jaunes à lacets. Si on lui voyait une note de couleur quelconque, c’était tout au plus un peu de bleu. Elle ne semblait jamais fatiguée. Je l’ai vue, après avoir longtemps ramé au soleil, débarquer de son canot, sans se montrer aucunement essoufflée et sans être le moins du monde décoiffée. Le matin, quand elle sortait sur la véranda pour jeter un coup d’œil vers l’ouest, du côté de Sumatra, vers la mer, elle avait l’air aussi fraîche et étincelante qu’une goutte de rosée. Mais une goutte de rosée s’évapore, tandis que Freya n’avait rien d’évanescent. Je me rappelle ses bras ronds et musclés aux poignets minces, et les doigts effilés de ses grandes mains adroites.

Je ne sais si elle était vraiment née en mer, mais je sais que jusqu’à l’âge de douze ans elle avait constamment navigué avec ses parents, sur différents navires. Lorsque le vieux Nelson eût perdu sa femme, ce fut pour lui une grave préoccupation que celle de l’avenir de l’enfant. Une excellente dame de Singapour, touchée par son chagrin muet et sa pitoyable perplexité, offrit de se charger de Freya. Cet arrangement dura quelque six ans, pendant lesquels le vieux Nelson (ou Nielsen) se « retira » et alla s’établir sur son île, et il fut décidé (l’excellente dame repartant pour l’Europe) que sa fille viendrait le rejoindre.

La première et la plus importante préparation à cet événement consista pour le vieux Nelson à demander à son agent de Singapour un piano droit de chez Steyn et Ebhart. Je commandais alors un petit vapeur qui faisait le service de l’île, et c’est moi qui eus à le lui transporter, aussi sais-je à quoi m’en tenir sur le piano de Freya. Nous débarquâmes l’énorme caisse non sans difficulté sur un rocher plat parmi des buissons, et nous faillîmes défoncer un de mes canots au cours de cette opération nautique. Puis, avec l’assistance de tous mes hommes, y compris les mécaniciens et les soutiers, au prix d’une inquiète ingéniosité, et à l’aide de rouleaux, de leviers, de palans et de plans inclinés faits de planches savonnées, travaillant en plein soleil comme les anciens Egyptiens à la construction d’une pyramide, nous l’amenâmes jusqu’à la maison et le hissâmes à l’extrémité de la véranda qui regardait vers l’ouest et qui servait de salon au bungalow. Là, une fois la caisse ouverte avec précaution, le magnifique monstre de palissandre apparut enfin. Avec un empressement respectueux nous l’adossâmes au mur et pûmes enfin respirer pour la première fois de la journée. C’était bien certainement le meuble le plus lourd qui se fût jamais trouvé sur cet îlot depuis la création du monde. La sonorité qu’il répandait autour du bungalow (qui formait caisse de résonnance) était véritablement étonnante. Il résonnait doucement au-dessus de la mer. Jasper Allen m’a dit que de bonne heure le matin, sur le pont du Bonito (son brick, un bâtiment aux lignes fines et remarquablement rapide) il pouvait entendre distinctement Freya faire ses gammes. Mais il faut dire que ce garçon prenait toujours son mouillage à une distance absurdement rapprochée de la pointe, et je le lui avais plus d’une fois fait remarquer. Je sais bien que, dans ces parages, la mer est presque uniformément calme et que les Sept-Iles sont, en règle générale, un endroit particulièrement serein et dépourvu de nuages. Tout de même, de temps à autre, un orage d’après-midi sur Banka, ou même un de ces mauvais grains venus de la côte de Sumatra, faisait une sortie soudaine contre ce groupe d’îles et vous l’enveloppait, durant une heure ou deux, de tourbillons et d’une obscurité bleuâtre d’assez sinistre apparence. Tandis que les stores de rotin qu’on avait baissés s’agitaient désespérément au vent et que tout le bungalow tremblait, Freya se mettait alors au piano et jouait quelques farouches pages de Wagner à la lueur aveuglante des éclairs, cependant que la foudre tombait aux alentours, à vous faire dresser les cheveux sur la tête : et Jasper restait figé sur la véranda dans l’adoration de cette souple silhouette qu’il voyait de dos se balancer, de cet éclat miraculeux de sa belle tête, de sa blanche nuque, — cependant que le brick, là-bas à la pointe, tanguait sur sa bosse à moins de cent mètres d’affreux récifs, noirs et luisants.

Et cela, s’il vous plaît, uniquement pour qu’une fois à bord, la nuit, la tête sur l’oreiller, il pût se sentir aussi près que possible de Freya endormie dans le bungalow. Que dites-vous de cela ? Et remarquez que ce brick était le futur foyer, — leur foyer, — le paradis flottant qu’il accommodait peu à peu comme un yacht pour faire en toute béatitude la traversée de la vie avec Freya. Imbécile ! Mais ce garçon passait son temps à courir la chance.

Un jour, je m’en souviens, de la véranda je regardais avec Freya le brick qui approchait de la pointe en venant du nord. Je suppose que Jasper avait aperçu la jeune fille à la lorgnette. Que fait-il ? Au lieu de longer encore les bancs sur un mille et demi pour ensuite tirer un bord vers le mouillage par une manœuvre classique et digne d’un marin, il avise une passe entre deux sales cailloux pointus, met d’un coup la barre dessous et y lance son brick dont toutes les voiles se mirent à ralinguer et à battre au point qu’on pouvait en entendre le bruit de la véranda où nous étions. Je retenais mon souffle entre mes dents, je vous l’avoue, et Freya se mit à jurer. Oui. Elle serra les poings, frappa du pied, son joli pied chaussé de jaune et s’écria : « Bon Dieu ! » Puis tournant vers moi son visage légèrement plus coloré que d’habitude, — oh ! pas beaucoup, — elle ajouta : « Excusez-moi ! j’oubliais que vous étiez là », et elle se mit à rire. Parfaitement. Quand Jasper était en vue, il y avait toute chance pour qu’elle oubliât la présence de n’importe qui. Frappé de cette extravagance je ne pus me retenir de faire appel au sens commun de la jeune fille.

— « Il n’est pas fou ? » lui dis-je avec conviction.

— « C’est un parfait idiot », déclara-t-elle avec chaleur, tandis que ses grands yeux graves me regardaient bien en face et qu’un léger sourire se dessinait sur sa joue.

— « Et cela », lui fis-je remarquer, « juste pour gagner vingt minutes à peu près avant de vous retrouver. »

Nous entendîmes mouiller l’ancre, et elle prit alors une expression résolue et menaçante.

— « Attendez un peu. Je vais lui donner une leçon. »

Elle alla s’enfermer dans sa chambre, me laissant seul sur la véranda avec des instructions. Avant même que les voiles du brick ne fussent serrées, Jasper arriva, montant trois marches à la fois, oubliant de me dire bonjour et regardant avidement à droite et à gauche.

— « Où est Freya ? N’était-elle pas là il y a un instant ? »

Quand je lui eus expliqué qu’il serait privé de la présence de Mademoiselle Freya pendant toute une heure, « uniquement pour lui apprendre », il déclara que c’était moi sûrement qui l’avais poussée à cela et qu’il craignait qu’un de ces jours il ne m’arrivât malheur. Elle et moi nous devenions trop bons amis tous les deux. Après quoi il se jeta sur une chaise et essaya de me parler de son voyage. Mais ce qu’il y avait de singulier, c’est que ce garçon souffrait véritablement. Je pouvais m’en rendre compte. La voix lui manquait et il restait là, muet, à fixer la porte avec la figure d’un homme qui a mal. C’était un fait… Et ce qui fut plus singulier encore, ce fut de voir la jeune fille sortir de sa chambre tranquillement moins de dix minutes après. Alors je partis. Je veux dire que je m’en allai chercher le vieux Nelson (ou Nielsen) sur la véranda de derrière (qui lui était spécialement réservée dans la distribution de cette maison), avec l’intention d’engager la conversation pour l’empêcher de faire, sans le vouloir, irruption là où sa présence n’était pas justement alors désirable.

Il savait que le brick était arrivé, quoiqu’il ne sût pas que Jasper fût déjà avec sa fille. Je suppose qu’il ne pensait pas qu’il eût eu déjà le temps de la rejoindre. Un père naturellement ne pouvait pas penser cela. Il soupçonnait bien Allen d’avoir un faible pour sa fille : les volatiles de l’air et les poissons de la mer, la plupart des trafiquants de l’Archipel et des gens de toutes sortes et de toutes conditions à Singapour savaient à quoi s’en tenir ; mais il n’était pas capable d’apprécier l’intérêt que la jeune fille prenait à ce garçon. Il était persuadé que Freya était beaucoup trop raisonnable pour s’emballer jamais sur quelqu’un, — je veux dire au point d’en perdre la tête. Non : ce n’est pas cela qui le faisait s’asseoir dans sa véranda et se tourmenter tout le temps des visites de Jasper. Ce qui l’inquiétait, c’était les « autorités » hollandaises. Car, en fait, les Hollandais ne voyaient pas d’un bon œil les allées et venues de Jasper, armateur et patron du brick Bonito. Ils le considéraient comme beaucoup trop entreprenant. Je ne sache pas qu’il eût jamais rien fait d’illégal : mais il me semble que son immense activité répugnait à leur caractère pesant et à leurs lentes méthodes. En tout cas, de l’avis du vieux Nelson, le capitaine du Bonito était un très bon marin et un excellent garçon, mais, somme toute, ce n’était pas une relation souhaitable. Quelque peu compromettante, vous comprenez. D’un autre côté, il n’eût pas aimé dire carrément à Jasper de se tenir à distance. Ce pauvre vieux Nelson était lui-même un excellent homme. Je crois qu’il aurait tremblé à l’idée de blesser les sentiments fût-ce même d’un cannibale, à moins d’une violente provocation. Je dis les sentiments, je ne dis pas le corps. Car contre des lances, des couteaux, des haches, des massues ou des flèches, le vieux Nelson s’était montré capable de tenir son rôle. A tout autre égard, il était d’une nature timorée. Aussi, l’air ennuyé, allait-il s’asseoir dans la véranda du fond, et quand les voix de sa fille et de Jasper Allen arrivaient jusqu’à lui, il poussait de sombres soupirs comme un homme extrêmement las.

Il va sans dire que je me moquais de ses craintes, qu’il me confiait, plus ou moins. Il avait une certaine confiance dans mon jugement et un certain respect non pas tant pour mes qualités morales que pour les excellents termes dans lesquels j’étais supposé vivre avec les « autorités » hollandaises. Je savais avec certitude que son plus grand épouvantail, le Gouverneur de Banka, — un charmant homme, irritable mais cordial, un ancien contre-amiral, — avait beaucoup de sympathie pour lui. Cette assurance consolante que je mettais toujours en avant, ranimait un moment le vieux Nelson (ou Nielsen) : mais, en fin de compte, il hochait la tête d’un air de doute, comme pour dire que tout cela était très bien, mais qu’il y avait dans la nature des fonctionnaires hollandais des profondeurs que personne d’autre que lui n’avait jamais sondées. C’était parfaitement absurde.

La fois dont je parle, le vieux Nelson se montra même vraiment tracassé : car tandis que j’essayais de le distraire avec une aventure très amusante et quelque peu scandaleuse qui était arrivée à une de nos connaissances à Saïgon, il s’écria tout à coup :

— « Mais que diable vient-il faire ici ? »

Il n’avait évidemment pas écouté un traître mot de l’anecdote : et cela m’ennuya car elle était vraiment bonne. Je le regardai fixement.

— « Allons, allons ! » m’écriai-je. « Vous ne savez pas ce que Jasper Allen vient faire ici ? »

C’était la première allusion directe que j’eus jamais faite à ce qui se passait véritablement entre Jasper et sa fille. Il prit la chose avec beaucoup de calme.

— « Oh ! Freya est une fille raisonnable ! » murmura-t-il d’un air absent, tout en songeant évidemment aux « autorités ». Non, Freya n’était pas stupide. Il n’avait pas d’inquiétude là-dessus. Il ne s’en préoccupait pas le moins du monde. Ce garçon était simplement une compagnie pour elle : il amusait la jeune fille : rien de plus.

Quand ce brave homme perspicace cessait de grommeler, la paix régnait dans la maison. Les deux autres s’amusaient très tranquillement, et sans aucun doute de tout leur cœur. Quel amusement plus absorbant et moins bruyant auraient-ils pu trouver que de faire des plans d’avenir ? Assis côte-à-côte sur la véranda, ils devaient regarder le brick, qui était en tiers dans cette fascinante aventure. Sans lui il n’y aurait pas eu d’avenir. C’était la fortune et le foyer, et le monde entier ouvert devant eux. Qui donc a osé comparer un navire à une prison ? Qu’on me pende ignominieusement à une vergue, si c’est vrai ! Les voiles blanches de ce bâtiment étaient les blanches ailes de leur ardent amour. Ardent en ce qui concerne Jasper. Freya, étant femme, savait mieux observer les convenances mondaines en cette affaire.

Mais Jasper était transporté, au vrai sens du mot, depuis le jour où, après avoir regardé ensemble le brick pendant un de ces silences décisifs qui seuls peuvent établir une communion parfaite entre des êtres doués de langage, il lui avait offert de partager avec lui la possession de ce trésor. A la vérité, il lui avait offert le brick tout entier. Mais son cœur était alors avec le brick, depuis le jour où il l’avait acheté à Manille à un Péruvien d’un certain âge, sobrement vêtu de noir, énigmatique et sentencieux, qui avait peut-être bien volé ce navire sur la côte orientale de l’Amérique du Sud, d’où il disait être venu au Philippines « pour des raisons de famille ». Ce pour des raisons de famille était vraiment bien. Aucun vrai caballero n’eût osé pousser plus loin l’investigation après une pareille déclaration.

En vérité, Jasper était tout à fait le caballero. Quant au brick lui-même, il était alors tout noir, mystérieux et fort sale : une perle de mer ternie, ou plutôt une œuvre d’art à l’abandon. Car ce devait être un artiste, cet obscur constructeur qui, du bois tropical le plus dur renforcé du cuivre le plus pur, avait tiré les lignes harmonieuses de son corps. Dieu seul sait dans quelle partie du monde on l’avait construit. Jasper lui-même n’avait pu découvrir grand’chose de son histoire dans les propos de son sentencieux et taciturne Péruvien, — si tant est que l’individu fût vraiment un Péruvien et non pas le diable en personne comme Jasper prétendait le croire. Mon opinion est que ce bâtiment était assez vieux pour avoir été l’un des derniers pirates, ou peut-être avoir fait la traite, ou peut-être avoir été de ces fins voiliers d’autrefois qui faisaient le commerce, — à moins que ce ne fût la contrebande, — de l’opium.

En tout cas, ce brick était aussi étanche que le premier jour où on l’avait mis à l’eau, il naviguait comme le diable, se gouvernait comme une embarcation, et, pareil en cela à quelques belles femmes aux vies aventureuses et que l’histoire a rendues célèbres, il semblait avoir reçu le don d’éternelle jeunesse : aussi était-il assez naturel que Jasper Allen le traitât comme un amoureux. Et cela lui rendit tout l’éclat de sa beauté. Il le revêtit de plusieurs robes de la peinture la plus blanche, si habilement, si soigneusement, si artistement, et son équipage de Malais y apporta tant de zèle, que le plus coûteux émail employé par les bijoutiers n’aurait pas eu meilleur air et n’eût pas été plus doux au toucher. Un fin liston doré faisait ressortir son élégante tonture, et bien assis sur l’eau, il éclipsait la belle ligne classique des yachts qui venaient en Extrême-Orient à cette époque. Je dois avouer que je préfère, pour ma part, un liston rouge vif sur une coque blanche. Cela ressort mieux et est beaucoup moins coûteux : et c’est ce que je disais à Jasper. Mais non, rien d’autre que des feuilles d’or de la meilleure qualité ne pouvait convenir, car aucune décoration n’était assez belle pour le futur foyer de Freya.

Ses sentiments pour le brick et pour la jeune fille étaient aussi indissolublement mêlés dans son cœur que peuvent se fondre deux métaux précieux dans un creuset. Et la flamme était plutôt chaude, je vous assure. Elle mettait en lui une agitation dévorante faite d’activité et de désir. Avec son visage trop fin, cette ondulation transversale dans ses cheveux châtains, sa minceur, ses longues jambes, le regard ardent de ses yeux d’acier, ses mouvements brusques, il me faisait penser parfois à une étincelante épée qui sortirait perpétuellement de son fourreau. C’était seulement quand il était près de la jeune fille, quand il pouvait la contempler, que cette attitude particulièrement tendue faisait place à une grave et dévote attention de ses moindres gestes, de ses moindres mots. La maîtrise froide, résolue, avisée, égale de la jeune fille semblait raffermir le cœur de Jasper. Était-ce le pouvoir magique de son visage, de sa voix, de ses regards qui le calmait ainsi ? En tout cas, c’était ce qui avait, il faut le croire, enflammé son imagination, — si l’amour commence par l’imagination. Mais je me sens incapable de discuter de pareils mystères et je m’aperçois que nous avons bien négligé le pauvre vieux Nelson en train de soupirer mélancoliquement sur sa véranda.

Je lui fis remarquer qu’après tout les visites de Jasper n’étaient pas très fréquentes. Lui et son brick travaillaient ferme à travers tout l’Archipel. Mais tout ce que le vieux Nelson voulut dire, et encore comme à regret, ce fut :

« J’espère que Heemskirk n’arrivera pas pendant que le brick est ici. »

Voilà qu’il s’inquiétait à cause d’Heemskirk maintenant ! Heemskirk !… Non vraiment, il y avait de quoi perdre patience…

II

Car, je vous le demande, qu’était-ce qu’Heemskirk ? Vous comprendrez immédiatement combien craindre Heemskirk était absurde… Assurément, il était assez malveillant de sa nature. On en était convaincu dès qu’on l’entendait rire. Rien ne trahit mieux les dispositions secrètes d’un homme que le timbre de son rire. Mais, que diable ! s’il fallait se mettre martel en tête au moindre mauvais rire, comme un lièvre s’agite au moindre bruit, on n’aurait plus d’autre ressource que la solitude d’un désert ou la réclusion d’un ermitage. Et encore faudrait-il compter avec l’inévitable compagnie du Diable.

Le Diable toutefois est un personnage considérable qui a connu de meilleurs jours et a évolué dans les hautes sphères de la hiérarchie céleste : mais dans la hiérarchie des simples Hollandais de ce monde. Heemskirk, qui n’avait pas dû connaître une jeunesse bien brillante, n’était rien de plus qu’un officier de marine de quarante ans, sans parentés ni capacités notoires. Il commandait le Neptune, une petite canonnière qui patrouillait à travers l’Archipel, pour surveiller les trafiquants. Ce n’était pas là une position particulièrement reluisante. Je vous le dis, rien de plus qu’un lieutenant entre deux âges avec quelque vingt-cinq ans de service et la retraite avant peu ; rien d’autre.

Il ne s’était jamais beaucoup préoccupé de ce qui se passait dans le groupe des Sept-Iles jusqu’au jour où une conversation à Mintok ou à Palembang, je suppose, lui avait révélé qu’une jolie fille y habitait. La curiosité, je le présume, le poussa à venir rôder de ce côté et une fois qu’il eut vu Freya, il prit l’habitude de faire un tour dans les îles chaque fois qu’il se trouvait à une demi-journée de là.

Je ne veux pas dire qu’Heemskirk était un officier typique de la marine hollandaise. J’en ai rencontré assez pour ne pas commettre une pareille erreur. Il avait un large visage rasé ; de grandes joues plates et brunes, un nez mince et recourbé, et une petite bouche aux lèvres rentrées. Ses cheveux noirs étaient parsemés de quelques fils d’argent et ses yeux désagréables étaient presque noirs également. Il avait une façon hargneuse de jeter des regards de côté sans remuer la tête, laquelle tête était attachée à un cou rond et court. Son buste épais, revêtu d’une veste noire à pattes d’épaules dorées, était supporté par une paire de grosses jambes dans un pantalon blanc flottant. Son crâne rond sous la casquette blanche avait l’air extrêmement épais, mais il s’y trouvait assez de cervelle pour s’être aperçu et avoir su prendre malignement avantage de la nervosité du pauvre Nelson en présence de tout ce qui était investi de la moindre parcelle d’autorité.

Heemskirk débarquait à la pointe et, avant de se rendre à la maison, parcourait en silence les moindres recoins de la plantation comme si l’endroit lui eût appartenu. Sur la véranda il prenait la meilleure chaise et restait à déjeuner ou à dîner ; il restait tout simplement, sans même prendre la peine de prononcer une parole quelconque pour s’inviter.

On eût dû vraiment le flanquer à la porte, ne fût-ce que pour ses manières avec Mademoiselle Freya. Si ce n’avait été qu’un sauvage tout nu, avec une lance et des flèches empoisonnées, le vieux Nelson (ou Nielsen) eût certainement sauté dessus avec le seul secours de ses poings. Mais ces pattes d’épaules, — et qui plus est des pattes d’épaules hollandaises, — suffisaient à terrifier le pauvre homme : et il laissait cet individu le traiter avec le plus parfait mépris, dévorer sa fille des yeux et boire le meilleur vin de sa petite cave.

J’en fus témoin et me hasardai une fois à faire une remarque à ce sujet. Le trouble qui parut dans les yeux ronds du vieux Nelson était vraiment pitoyable. Il s’écria d’abord que le lieutenant était un de ses bons amis : un très brave garçon. Je continuai à le regarder fixement, si bien qu’à la fin il flancha, et dut reconnaître qu’en somme, Heemskirk n’était pas très remarquable en apparence, mais que dans le fond, tout de même…

— « Je n’ai jamais rencontré un Hollandais remarquable dans ces parages », interrompis-je. « Ce n’est pas, après tout, ce qui importe, mais ne voyez-vous pas… »

Nelson eut soudain l’air si effrayé de ce que j’allais dire que je n’eus pas le courage de poursuivre. J’allais naturellement lui dire que ce garçon courait après sa fille. C’était exactement la chose. Ce que Heemskirk pouvait bien en espérer ou ce qu’il pensait pouvoir en attendre, je n’en sais rien. Peut-être se croyait-il irrésistible ou bien avait-il pris Freya pour ce qu’elle n’était pas, sur la foi de son allure assurée, libre et spontanée. Mais le fait est qu’il courait après la jeune fille. Nelson pouvait s’en rendre assez bien compte. Seulement il préférait l’ignorer. Il n’avait pas envie qu’on lui en parlât.

— « Tout ce que je désire, c’est de vivre en paix avec les autorités hollandaises », murmura-t-il d’un air honteux.

Il était incurable. Cela m’ennuyait pour lui et je crois vraiment que Mademoiselle Freya en était ennuyée pour son père aussi. Elle se contenait par égard pour lui ; et elle le faisait comme tout ce qu’elle faisait, simplement, sans affectation, et même avec bonne humeur. Et ce n’était pas là un petit effort, car les attentions d’Heemskirk avaient une nuance insolente de dédain assez difficile à supporter. Les Hollandais de cette sorte sont extrêmement hautains avec leurs inférieurs, et cet officier du roi considérait le vieux Nelson et Freya comme tout à fait au-dessous de lui, à tous égards.

Je ne puis dire que cela m’ennuyait pour Freya. Ce n’était pas une jeune fille à prendre quoi que ce fût au tragique. On pouvait sympathiser avec elle, comprendre ses difficultés, mais elle semblait à la hauteur de n’importe quelle situation. C’était plutôt de l’admiration que sa sérénité avisée vous inspirait. Il n’y avait que lorsque Jasper et Heemskirk se trouvaient ensemble au bungalow, comme cela arrivait de temps à autre, qu’elle éprouvait de la contrainte : et, même alors, il n’était pas donné à tout le monde de s’en apercevoir. Mes yeux seuls pouvaient distinguer comme une ombre légère dans le rayonnement de sa personnalité. Une fois je ne pus me retenir de lui en faire mon compliment :

— « Vraiment ! vous êtes étonnante ! »

Elle laissa passer cette remarque avec un vague sourire.

— « La grande affaire est d’empêcher Jasper de devenir impossible », me dit-elle et je pus voir une réelle inquiétude dans les tranquilles profondeurs du regard plein de franchise qu’elle dirigeait droit sur moi. « Vous m’aiderez à le faire rester tranquille, n’est-ce pas ? »

— « Certainement, il faut qu’il se tienne tranquille », répondis-je, comprenant fort bien la nature de son inquiétude. « C’est un tel extravagant, aussi, quand il se monte. »

— « Oui », fit-elle avec douceur : car nous avions l’habitude, en manière de plaisanterie, de parler de Jasper en termes injurieux. « Mais je l’ai un peu apprivoisé. Il est tout à fait gentil maintenant. »

— « Il écraserait Heemskirk comme un cancrelat, tout de même », remarquai-je.

— « Je crois bien ! » murmura-t-elle. « Et cela ne ferait rien de bon », ajouta-t-elle rapidement. « Imaginez dans quel état serait mon pauvre père. En outre, je veux être la maîtresse de ce cher brick et naviguer dans ces parages, et non pas avoir à m’en aller à dix milles d’ici. »

— « Le plus tôt vous serez à bord pour surveiller l’homme et le brick, le mieux ce sera », lui dis-je sérieusement. « Ils ont bien besoin de vous pour les calmer un peu. Je ne crois pas que Jasper devienne jamais raisonnable avant de vous avoir enlevée de cette île. Vous ne le voyez pas quand il est loin de vous, comme cela m’arrive à moi. Il est dans un état d’enivrement perpétuel qui m’effraie presque. »

Elle se mit à sourire, puis reprit un air grave. Il ne lui déplaisait pas d’entendre parler du pouvoir qu’elle exerçait sur lui, et elle avait un certain sentiment de sa responsabilité. Elle me quitta brusquement, car Heemskirk, escorté du vieux Nelson, montait l’escalier de la véranda. Dès que sa tête eut atteint le niveau du parquet, je vis ses mauvais yeux noirs jeter des regards de tous côtés.

— « Où est donc votre fille, Nelson ? » demanda-t-il d’un tel ton qu’on eût dit que toute l’humanité lui appartenait. Puis s’adressant à moi : « La déesse a fui, hein ? »

La Baie de Nelson, — comme nous disions, — était ce jour-là encombrée de navires. Il y avait d’abord mon vapeur, et puis le Neptune un peu plus loin, et le Bonito, ancré comme d’habitude si près du rivage qu’avec un peu d’adresse et de jugement on aurait presque pu de la véranda lancer un chapeau sur sa dunette soigneusement poncée. Ses cuivres étincelaient comme de l’or, toute sa coque blanche avait l’éclat d’une robe de satin. L’inclinaison de ses mâts bien vernis et ses longues vergues brassées au millimètre lui donnaient une très fière allure. Il était vraiment magnifique. Comment s’étonner qu’en possession d’un bâtiment pareil et avec la promesse d’une femme comme Freya, Jasper vécût dans un état d’exaltation perpétuelle, convenable peut-être pour le septième ciel, mais pas exactement fait pour un monde comme le nôtre.

Je fis poliment remarquer à Heemskirk qu’avec trois hôtes dans la maison, Mademoiselle Freya avait sans doute des questions domestiques à régler. Je savais, — à n’en pas douter — , qu’elle était allée retrouver Jasper à une petite clairière au bord de la seule rivière qui se trouvât sur la petite île de Nelson. Le commandant du Neptune me lança un regard de doute, et se mit à son aise, installant sa grosse et cylindrique carcasse dans son rocking-chair et déboutonnant sa veste. Le vieux Nelson s’assit en face de lui, le plus modestement possible, en le regardant anxieusement de ses yeux ronds, tout en s’éventant avec son chapeau. J’essayai de faire la conversation pour passer le temps : ce n’était pas une tâche facile avec un Hollandais morose et amoureux qui ne cessait de jeter des regards de l’une à l’autre porte et ne répondait à vos avances que par un sarcasme ou un grognement.

La soirée se passa pourtant sans incident. Il y a heureusement un degré de béatitude si intense qu’il ne permet plus l’exaltation. Jasper demeura tranquille et ne cessa de contempler Freya en silence. Quand nous regagnâmes nos navires respectifs, je lui offris de remorquer son brick au large le lendemain matin. Je le fis avec intention pour lui permettre de partir le plus tôt possible. Aussi dès l’aigre pointe du jour nous passâmes au long de la canonnière noire et immobile, parfaitement silencieuse à l’embouchure de la baie, qu’on eût dit de verre. Mais, avec une rapidité tropicale, le soleil avait déjà monté de deux fois son diamètre avant que nous n’eussions doublé le récif et que nous ne fussions arrivés par le travers de la pointe. Sur le plus gros rocher j’aperçus Freya debout, tout en blanc, et semblable, avec son casque, à une statue féminine et martiale au visage rose, je pouvais la distinguer fort bien à travers mes jumelles. Elle agitait un mouchoir, et Jasper, courant sur la dunette de son brick blanc à fière allure, y répondit en agitant son chapeau. Peu après nous nous séparâmes ; moi vers le nord, Jasper mettant le cap à l’est avec une légère brise sur la hanche, dans la direction du Banjermassin et de deux autres ports, si je ne me trompe, à ce voyage-là.

Cette paisible occasion fut la dernière où je pus voir ces diverses personnes réunies : le charme frais et délicieusement résolu de Freya, l’innocence aux yeux ronds du vieux Nelson, Jasper, ardent, avec ses longues jambes, sa figure mince, son attitude admirablement contenue, parce qu’il était inconcevablement heureux en présence de Freya : tous trois, grands, blonds, avec des yeux bleus de nuances différentes, et parmi eux cet arrogant Hollandais basané, aux cheveux bruns, plus petit qu’eux de près d’une tête, et tellement plus gros qu’aucun d’eux qu’on eût dit un être capable de se gonfler lui-même, le spécimen grotesque d’une humanité venue d’une autre planète.

Le contraste me frappa tout d’un coup alors que nous nous trouvions tous dans la véranda éclairée au sortir de table. J’en demeurai saisi le reste de la soirée, et l’impression que j’eus alors de quelque chose à la fois de plaisant et de sinistre, je me la rappelle encore aujourd’hui.

III

Quelques semaines plus tard, comme j’arrivais le matin de bonne heure à Singapour, au retour d’un voyage dans le sud, j’aperçus le brick à l’ancre, harmonieux et splendide comme toujours, avec son air d’avoir été retiré d’une vitrine et posé sur l’eau au moment même.

Il était assez loin en rade, mais je fis route pour entrer et pris mon poste habituel assez près devant la ville. Je n’avais pas achevé mon petit déjeuner qu’un quartier-maître vint me dire que l’embarcation du capitaine Allen se dirigeait vers le bord.

Son élégante yole accosta à toute allure et en deux bonds il avait grimpé notre échelle et me serrait la main d’une nerveuse étreinte, tandis que son regard m’interrogeait avidement, car il supposait que j’avais touché aux Sept-Iles pendant mon voyage. Je pris dans ma poche une petite lettre soigneusement pliée qu’il m’enleva des mains sans cérémonie et qu’il emporta sur le pont pour la lire à son aise. Après lui avoir donné un peu de temps, je l’y rejoignis et le trouvai marchant de long en large : car la nature de ses émotions l’agitait, même aux moments où il était le plus absorbé.

Il me fit de la tête un geste triomphant.

— « Eh bien, mon cher », me dit-il, « maintenant je vais pouvoir compter les jours ! »

Je compris ce qu’il voulait dire. Je savais que les jeunes gens avaient déjà décidé de partir ensemble sans préliminaires officiels. Le vieux Nelson (ou Nielsen) n’aurait jamais accepté d’accorder paisiblement la main de Freya à ce compromettant Jasper. Grands Dieux ! Que diraient d’une telle union les autorités hollandaises ! Cela peut paraître ridicule : mais il n’y a rien au monde d’aussi égoïstement entêté qu’un homme timoré qui craint pour son « petit domaine », comme disait en s’excusant le vieux Nelson. Un cœur qu’une panique particulière a envahi est à l’épreuve de la raison, des sentiments et du ridicule. C’est un caillou.

Jasper était d’avis de faire sa demande tout de même et de prendre ensuite une décision : mais c’était Freya qui avait décidé qu’il valait mieux ne rien dire, attendu que « Papa se ferait du mauvais sang à en perdre la tête ». Il était capable de s’en rendre malade, et alors elle n’aurait pas le cœur de le quitter. On a ici un exemple de la clarté des vues féminines et de la netteté du raisonnement féminin. Et, d’ailleurs, Mademoiselle Freya pouvait lire dans l’âme du « pauvre cher papa » comme une femme lit dans l’âme d’un homme, — comme dans un livre ouvert. Une fois sa fille partie, le vieux Nelson ne se ferait plus de mauvais sang. Il pousserait de grands cris, et se lamenterait interminablement, mais ce n’était pas la même chose. Les véritables agonies de l’indécision, l’angoisse d’un conflit de sentiments lui seraient épargnées. Et comme il était trop simple pour se mettre en fureur, il ne tarderait pas, après une période de lamentation, à se consacrer à « son petit domaine » et à rester en bons termes avec les autorités.

Le temps ferait le reste. Et Freya pensait qu’elle pourrait supporter d’attendre, tout en gouvernant à la fois son foyer à bord de ce joli brick et l’homme qui l’aimait. C’était tout à fait la vie qui convenait à quelqu’un comme elle qui avait appris à marcher sur le pont d’un navire. Elle était l’enfant des navires, l’enfant de la mer si jamais il en fut. Et naturellement elle aimait Jasper et avait confiance en lui : mais il y avait un peu d’anxiété dans son orgueil. C’est très joli et fort romanesque que de posséder à soi une épée bien trempée et résistante, mais savoir si c’est la meilleure arme à opposer aux coups de bâton du Destin, — c’est une autre question.

Elle savait que d’elle et de Jasper, c’était elle qui avait le plus de substance ; épargnez-moi, je vous prie, les plaisanteries faciles, je ne parle pas ici de leurs poids. En son absence elle était un peu anxieuse, et de mon côté, moi qui étais un confident parfaitement sûr, je prenais la liberté de lui murmurer fréquemment : « Le plus tôt sera le mieux. » Mais Mademoiselle Freya avait une forme très particulière d’obstination, et la raison qui lui faisait retarder cette décision était caractéristique : « Pas avant mon vingt-et-unième anniversaire : de façon à ce que les gens soient bien convaincus que je suis assez vieille pour savoir ce que je fais. »

Jasper lui était si soumis qu’il n’avait jamais protesté contre ce décret. Elle était magnifique, quoi qu’elle pût dire ou faire : il n’y avait pas de doute à cet égard. Il était, me semble-t-il, assez subtil pour en être flatté au fond, — quelquefois. Et pour le consoler, il avait son brick qui semblait imprégné de l’esprit de Freya, puisque tout ce qu’il faisait à bord il le faisait toujours avec la suprême sanction de son amour.

— « Oui. Je vais bientôt commencer à compter les jours », répéta-t-il. « Encore onze mois. Il va falloir faire trois voyages pendant ce temps-là. »

— « Prenez garde de ne pas vous créer des ennuis en voulant en faire trop », lui dis-je en matière d’avertissement. Mais ma prudence ne rencontra qu’un rire et un geste d’enthousiasme. « Bah ! Rien, rien ne saurait arriver au brick », s’écria-t-il, comme si la flamme de son cœur pouvait éclairer les nocturnes ténèbres de mers inconnues, et comme si l’image de Freya pouvait être un infaillible phare au milieu des bancs invisibles : comme si les vents avaient à se faire les serviteurs de son avenir, les étoiles à combattre pour lui dans leur course : comme si la magie de sa passion avait le pouvoir de faire flotter un navire sur une goutte de rosée ou de le faire passer par le chas d’une aiguille, — simplement parce que ce navire avait le destin étonnant d’être le serviteur d’un amour assez privilégié pour rendre toutes les routes de la terre, sûres, resplendissantes et faciles.

— « Je suppose », lui dis-je, lorsqu’il eut fini de rire de ma très innocente remarque, « je suppose que vous appareillez aujourd’hui. »

C’était en effet son intention. S’il ne l’avait pas fait à la pointe du jour, c’est uniquement qu’il avait attendu mon arrivée.

— « Et imaginez ce qui m’est arrivé hier », continua-t-il. « Mon second m’a quitté subitement. Impossible autrement. Et comme on ne peut trouver personne en si peu de temps, je m’en vais prendre Schultz avec moi. Le fameux Schultz ! Ça ne vous étonne pas ? Je suis allé déterrer Schultz assez tard hier au soir, et non sans peine. « Je suis votre homme, capitaine », m’a-t-il dit de sa merveilleuse voix, « mais je dois vous dire que je n’ai pratiquement rien à me mettre sur le dos. Il m’a fallu vendre toute ma garde-robe pour avoir de quoi manger d’un jour à l’autre. » Quelle voix il a ! On parle d’émouvoir des pierres ! Mais les gens ont l’air de s’y être habitués. Je ne l’avais jamais vu auparavant, et vraiment les larmes m’en sont venues aux yeux. Heureusement il faisait presque nuit. Je l’ai trouvé tranquillement assis sous un arbre dans une plantation indigène, maigre comme un clou, et je me suis aperçu que tout ce qu’il avait sur lui c’était un vieux gilet de coton et un pyjama en loques. Je lui ai acheté six vêtements blancs et deux paires d’espadrilles. Je ne peux pas partir sans un second. Il me faut quelqu’un. Je vais à terre tout à l’heure pour signer son embarquement, et je le ramènerai avec moi, car je reviens à bord juste pour lever l’ancre. Eh bien ! je suis fou, n’est-ce pas ? Complètement fou, bien sûr ! Allez-y ! Ne vous gênez pas ! J’aime vous voir vous monter contre moi. »

Il s’attendait si évidemment à ce que je lui fisse une scène, que je pris un malin plaisir à exagérer le calme de mon attitude.

— « Ce que l’on peut reprocher de pire à Schultz », commençai-je en me croisant les bras et du ton le plus tranquille, « c’est sa fâcheuse habitude de voler dans les magasins de tous les navires à bord desquels il est. Il le fera. Il n’y a réellement que cela de fâcheux. Je ne peux pas absolument croire l’histoire que raconte le capitaine Robinson d’après laquelle Schultz se serait, à Chantabun, entendu avec des bandits d’une jonque chinoise pour enlever l’ancre du bossoir tribord de la goélette Bohémienne. L’histoire de Robinson est trop ingénieuse. Cette autre histoire des mécaniciens du Nan-Shan découvrant Schultz à minuit, dans la chambre des machines, occupé à enlever à coups de marteau les coussinets pour aller les vendre à terre me paraît plus authentique. A part cette petite faiblesse, je vous accorde que Schultz est un meilleur marin que beaucoup d’autres qui n’ont jamais bu de leur vie, et qu’il n’est peut-être pas pire, moralement, que bien des gens que nous connaissons, vous et moi, et qui n’ont jamais volé pour un sou. Ce n’est pas exactement quelqu’un qu’on puisse souhaiter avoir à son bord, mais puisque vous n’avez pas le choix, il peut faire l’affaire, je crois. L’important, c’est de comprendre sa psychologie. Ne lui donnez pas un sou avant qu’il ait fini. Pas un sou, même s’il vous le demande. Car c’est réglé d’avance : aussitôt que vous lui donnerez de l’argent, il se mettra à voler. Rappelez-vous ce que je vous dis. »

L’incrédulité étonnée de Jasper me fit plaisir à voir.

— « Pas possible ! » s’écria-t-il. « Et pour quoi faire ? Est-ce que vous essayez de me faire marcher, mon vieux ? »

— « Non. Pas le moins du monde. Il faut comprendre la psychologie de Schultz. Ce n’est ni un fainéant ni un gredin. Ce n’est pas un de ces garçons toujours en quête de quelqu’un pour leur payer à boire. Mais qu’il aille à terre avec cinq dollars, ou cinquante, dans sa poche : après le troisième ou quatrième verre il se grise et commence à devenir charitable. Ou bien il s’en va jeter tout son argent par les fenêtres, ou bien le distribuer autour de lui, le donner à qui veut le prendre. Alors l’idée lui vient que la soirée ne fait que commencer, et qu’il faudra encore un bon nombre de verres pour lui et ses amis avant le lendemain matin. D’un pied léger il regagne le navire. Ni ses jambes ni sa tête ne paraissent le moins du monde affectées. Une fois à bord il s’empare simplement de la première chose qui lui paraît faire l’affaire, — la lampe de cabine, une glène de filin, un sac de biscuits, un bidon d’huile, — et vous le convertit en argent comptant sans y réfléchir à deux fois. C’est son procédé. C’est à vous de veiller à ce qu’il ne commence pas. Voilà tout. »

— « Que le diable emporte sa psychologie », murmura Jasper. « Mais un homme avec une voix pareille est fait pour parler aux anges !… Croyez-vous qu’il soit incurable ? »

Je lui répondis que c’était mon opinion. « Personne ne l’a encore poursuivi, mais personne ne veut plus l’employer. Il finira, j’en ai peur, par mourir de faim dans quelque trou. »

— « Eh bien ! » déclara Jasper, « le Bonito ne fait pas d’affaires dans les ports civilisés. Ça lui sera plus facile de se tenir tranquille. »

C’était la vérité. Les opérations du brick se faisaient sur des rivages dénués de civilisation, avec d’obscurs rajahs établis dans des baies à peu près inconnues : avec des établissements indigènes en amont de rivières mystérieuses dont les estuaires sombres et bordés de forêts s’ouvraient, parmi un chapelet de récifs vert clair ou d’éblouissants bancs de sable, sur des détroits solitaires d’une eau bleue, calme et toute scintillante de soleil. Le brick glissait tout blanc, seul, loin des routes habituelles, doublait des caps sombres et menaçants, émergeait, silencieux comme un fantôme, de promontoires qui s’allongeaient tout noirs au clair de lune : ou bien immobile à l’ancre, comme un oiseau de mer endormi, à l’ombre de quelque montagne sans nom, il attendait un signal. On l’entrevoyait soudainement, par des jours de brume ou de grains, prenant dédaigneusement de biais les lames courtes et agressives de la mer de Java : ou bien on l’apercevait loin, loin, petite tache blanche étincelante voltigeant à travers les masses pourpres de nuages d’orage entassés à l’horizon. Parfois, sur les rares routes régulières des navires, où la civilisation dissipe le mystère de la sauvagerie, quand de naïfs passagers réunis le long du bastingage s’écriaient avec intérêt en le désignant du doigt : « Oh ! voici un yacht ! » le capitaine hollandais, avec un coup d’œil hostile, grognait d’un ton méprisant : « Un yacht ! Pensez-vous ! C’est seulement cet Anglais de Jasper. Un portefaix… »

— « Vous dites que c’est un bon marin », reprit Jasper, encore préoccupé de ce désespérant Schultz à la voix si extraordinairement touchante.

— « De premier ordre. Demandez à n’importe qui. Tout à fait excellent, — seulement impossible », lui déclarai-je.

— « Il aura une chance de se réformer à bord du brick », répondit Jasper en riant. « Il n’aura aucune tentation de boire ni de voler là où je vais cette fois. »

Je ne cherchai pas à en savoir davantage sur ce point. En fait, intimes comme nous l’étions, j’avais une idée assez claire du genre de ses transactions.

Mais comme nous allions à terre dans son canot, il me demanda tout à coup : « A propos, savez-vous où est Heemskirk ? »

Je le regardai du coin de l’œil, mais je fus vite rassuré. Ce n’était pas l’amoureux qui m’avait posé cette question, mais le commerçant. Je lui répondis que j’avais entendu dire à Palembang que le Neptune était de service du côté de Florès et de Sumbawa. Tout à fait en dehors de sa route. Il s’en montra ravi.

— « Savez-vous », reprit-il, « que ce garçon-là, quand il est sur la côte de Bornéo, s’amuse à démolir mes balises. J’ai dû en placer quelques-unes pour me faciliter la montée et la descente des rivières. Au début de cette année un commerçant des Célèbes encalminé dans une prau l’a observé. Il l’a vu lancer sa canonnière à toute vapeur sur deux d’entre elles, l’une après l’autre, les mettre en pièces, puis envoyer une embarcation en retirer une troisième que j’ai eu énormément de mal il y a six mois à fixer comme échelle de marée au milieu d’un banc de vase. Avez-vous jamais entendu parler de quelque chose d’aussi exaspérant, hein ? »

— « Il vaut mieux ne pas vous quereller avec ce garçon-là », remarquai-je en passant, bien que cette nouvelle me parût assez fâcheuse. « Cela n’en vaut pas la peine. »

— « Me quereller ? » s’écria Jasper. « Je n’ai pas envie de me quereller. Je n’ai pas envie de toucher un seul cheveu de sa vilaine tête. Mon cher, quand je pense aux vingt et un ans de Freya, le monde entier est mon ami, y compris Heemskirk. C’est tout de même un jeu dégoûtant. »

Nous nous séparâmes brusquement sur le quai, pressés que nous étions l’un et l’autre de régler nos affaires. J’aurais été bien peiné si j’avais pu penser que son rapide serrement de main qu’accompagnèrent les mots « C’est bien long, mon vieux. Bonne chance ! » devait marquer la dernière de nos rencontres.

A son retour à Singapour j’étais loin, et il en était reparti lorsque j’y revins. Il voulait à tout prix faire trois voyages avant les vingt et un ans de Freya. A la baie de Nelson je le manquai aussi de deux jours. Freya et moi nous parlâmes de « cet extravagant », de « ce parfait idiot » avec un infini plaisir et la plus grande sympathie. Elle était radieuse, et se montrait infiniment plus gaie, quoiqu’elle vînt tout justement de se séparer de Jasper. Mais ce devait être leur dernière séparation.

— « Embarquez aussi tôt que possible, Mademoiselle Freya », lui dis-je.

Elle me regarda bien en face ; son visage était un peu coloré, et avec une sorte d’ardeur nouvelle, — peut-être aussi avec un très léger trouble dans sa voix, elle me répondit :

— « Le lendemain même. »

Oui. Le lendemain même de son vingt-et-unième anniversaire. Je fus ravi de cette allusion à un sentiment profond. Il me sembla qu’enfin lui pesait ce délai qu’elle s’était imposé. Je suppose que la récente visite de Jasper y était pour quelque chose.

— « C’est parfait », approuvai-je. « Je serai infiniment plus tranquille quand vous prendrez soin vous-même de cet extravagant. Ne perdez pas une minute. Quant à lui, cela va sans dire, il sera au jour dit, à moins que le ciel ne nous tombe sur la tête. »

— « Oui. A moins que… » répéta-t-elle dans un murmure pensif, en levant les yeux vers ce ciel du soir dépourvu de toute trace de nuage. Nous restâmes un moment silencieux, laissant errer nos regards sur la mer qui semblait mystérieusement calme au crépuscule, comme si elle eût été faite à souhait pour un long, long rêve dans la chaude nuit tropicale. Et la paix qui s’étendait autour de nous semblait sans limites et sans fin.

Puis nous parlâmes de Jasper sur notre ton habituel. Nous le trouvions l’un et l’autre trop téméraire à beaucoup d’égards. Fort heureusement, le brick était à la hauteur de la situation. On pouvait apparemment tout exiger de lui. « C’est un amour de navire », déclara Mademoiselle Freya. Elle et son père avaient passé une après-midi à bord. Jasper leur avait offert le thé. Papa était bourru… Je me représentais le vieux Nelson sous la tente blanche du brick, ruminant tranquillement sa mauvaise humeur tout en s’éventant avec son chapeau. Un père de comédie… Comme nouvelle preuve de l’extravagance de Jasper, j’appris qu’il était désolé de n’avoir pu faire mettre des poignées d’argent massif à toutes les portes des cabines. « Comme si je l’aurais laissé faire », ajouta Mademoiselle Freya avec une plaisante indignation. Incidemment, j’appris aussi que Schultz, ce kleptomane nautique à la voix pathétique, était resté comme second avec l’approbation de Mademoiselle Freya. Jasper avait confié à la dame de ses pensées son intention de réformer la psychologie de ce pauvre diable. Oui, parfaitement. Le monde entier était son ami, parce que le monde entier respirait le même air que Freya.

Je ne sais plus comment j’amenai le nom d’Heemskirk dans la conversation et, à ma grande surprise, je vis Mademoiselle Freya tressaillir. Ses yeux eurent une expression qui ressemblait à de la détresse, cependant qu’elle se mordait la lèvre comme pour s’empêcher de rire. Ah ! oui. Heemskirk s’était trouvé au bungalow en même temps que Jasper, mais il était arrivé un jour après lui. Il était parti le même jour que le brick, mais quelques heures plus tard.

— « Comme cela a dû être ennuyeux pour vous deux », lui dis-je avec sympathie.

Ses yeux me lancèrent un éclair de gaieté effrayée, et tout à coup elle se mit à rire, d’un rire clair : « Ha ! ha ! ha ! »

J’y fis écho de tout cœur, mais pas avec une intonation aussi charmante : « Ha ! ha ! ha ! N’est-il pas grotesque ? Ha ! ha ! ha ! » Et en me rappelant ce qu’avait de comique l’association des yeux ronds et furibonds du vieux Nelson et de ses manières conciliantes envers le lieutenant, je me remis à rire.

— « Il a l’air », bredouillai-je, — « il a l’air, ha ! ha ! ha !… entre vous trois… d’un malheureux cancrelat. Ha ! ha ! ha ! »

Elle eut encore un éclat de rire, courut vers sa chambre, et frappa la porte derrière elle, me laissant profondément interdit. Je cessai de rire immédiatement.

— « Qu’est-ce qui vous fait rire comme cela ? » demanda la voix du vieux Nelson, du milieu de l’escalier.

Il monta, s’assit, souffla, avec un air indiciblement stupide. Mais je n’avais plus envie de rire. Et de quoi diable riions-nous de cette façon-là ? Je me sentis tout à coup extrêmement abattu.

Ma foi ! c’était Freya qui avait commencé. Énervement de jeune fille, pensai-je. Et vraiment il n’y avait pas de quoi s’en étonner.

Je ne répondis pas à la question du vieux Nelson, mais il avait été trop inquiété par la visite de Jasper pour pouvoir penser à autre chose. Il alla jusqu’à me demander si je ne voudrais pas essayer de faire comprendre à Jasper qu’on ne désirait plus le voir aux Sept-Iles. Je lui déclarai que ce n’était pas nécessaire. D’après ce que j’avais pu comprendre dernièrement, j’avais des raisons de penser que Jasper Allen ne le gênerait plus beaucoup à l’avenir.

« Dieu merci ! », s’écria-t-il, et cela avec une telle gravité que je fus sur le point de me remettre à rire, mais il n’en parut pas aussi rassuré que je l’aurais cru. Heemskirk, semble-t-il, avait fait de son mieux pour lui être désagréable. Le lieutenant avait terrifié le vieux Nelson en s’étonnant de ce que le Gouvernement eût pu permettre à un blanc de s’établir à cet endroit. « C’est absolument contraire à nos principes habituels », avait-il remarqué. Il l’avait en outre accusé de n’être rien d’autre qu’un Anglais. Il avait même essayé de lui chercher noise pour n’avoir pas appris le hollandais.

— « Je lui ai dit que j’étais trop vieux pour l’apprendre maintenant », murmura le vieux Nelson (ou Nielsen) d’un air consterné. « Il m’a dit que j’aurais dû l’apprendre depuis longtemps. Que j’avais gagné ma vie dans les possessions hollandaises : que c’était honteux pour moi de ne pas parler hollandais. Il était aussi furieux contre moi que si j’avais été un Chinois. »

Il était évident que l’autre l’avait effroyablement harcelé. Il ne mentionna pas le nombre de bouteilles de son meilleur vin qu’il avait dû sacrifier sur l’autel de la réconciliation. Ç’avait dû être une généreuse libation. Mais le vieux Nelson (ou Nielsen) était naturellement hospitalier. Ce n’est pas cela qui l’affectait et je regrettais seulement que cette vertu s’épanchât au profit du commandant de la canonnière Neptune. Je brûlais d’envie de lui dire que selon toute probabilité il serait également débarrassé des visites d’Heemskirk. Je ne le fis pas par peur (c’était absurde, je l’admets) d’éveiller en lui des soupçons. Comme si avec ce père de comédie parfaitement dénué d’artifice, pareille chose était à craindre !

Ce fut Freya qui, assez étrangement, prononça les derniers mots au sujet d’Heemskirk, et précisément dans ce sens-là. Au dîner, le lieutenant revenait avec persistance dans la conversation du vieux Nelson. A la fin je murmurai à mi-voix : « Au diable le lieutenant ! » Je voyais bien que la jeune fille commençait à s’énerver aussi.

— « Et il n’allait pas bien du tout, — n’est-ce pas, Freya ? » continuait à marmotter le vieux Nelson, « peut-être est-ce ce qui le rendait si hargneux, hein, Freya ? Il avait l’air malade quand il nous a quittés si brusquement. Il doit avoir quelque chose au foie, aussi. »

— « Oh ! il finira bien par s’en remettre », s’écria Freya avec impatience. « Et ne continue donc pas à te faire du mauvais sang pour lui, papa. Vraisemblablement tu ne le reverras pas de si tôt. »

Le regard qu’elle me lança en réponse à mon discret sourire était dénué de toute gaieté. Ses yeux semblaient s’être creusés, sa figure avoir blêmi en deux heures. Nous avions trop ri. Elle était surmenée. Surmenée par l’approche du moment décisif. Après tout, sincère, courageuse, et habituée comme elle l’était à ne compter que sur elle-même, elle avait dû ressentir profondément la force et le poids de sa résolution. La violence même de l’amour qui l’avait entraînée à ce point avait dû être pour elle un grand effort moral, où entrait probablement aussi un peu de remords. Car elle était honnête, — et là, de l’autre côté de la table, le pauvre vieux Nelson (ou Nielsen) la regardait de ses yeux ronds, si pathétiquement comique avec son air farouche qu’il y avait vraiment de quoi toucher le cœur le plus indifférent.

Il se retira de bonne heure dans sa chambre pour se calmer en examinant ses comptes avant de s’endormir. Nous restâmes tous les deux sur la véranda encore une heure environ, mais nous n’échangeâmes que des phrases languissantes sur des sujets sans intérêt, comme si notre longue conversation de la journée sur le seul sujet important eût épuisé notre sensibilité. Il y avait quelque chose pourtant qu’elle eût pu dire à un ami. Mais elle n’en fit rien. Nous nous séparâmes silencieusement. Peut-être se défia-t-elle de mon absence masculine de sens commun, peut-être… O Freya !

Comme je descendais le sentier à pic qui menait au débarcadère, je me trouvai dans l’ombre des rochers et des buissons, face à face avec une silhouette de femme drapée dont l’apparition m’effraya d’abord. Elle avait débouché brusquement d’un rocher, en travers de mon chemin. Mais je compris bien vite que ce ne pouvait être que la femme de chambre de Freya, une métisse Portugaise de Malacca. On apercevait de temps à autre son visage olivâtre et ses dents étincelantes aux abords de la maison. Je l’avais observée de loin quelquefois, assise à l’ombre d’arbres fruitiers, brossant et tressant ses longs cheveux noirs comme le jais. Cela semblait être la principale occupation de ses loisirs. Nous avions souvent échangé des signes de tête et des sourires, et même quelques mots. C’était une jolie fille. Et je l’avais vue une fois faire des grimaces amusantes et expressives derrière le dos d’Heemskirk. J’avais compris (d’après ce que m’avait dit Jasper) qu’elle était dans la confidence, comme une camériste de comédie. Elle devait accompagner Freya sur le chemin irrégulier du mariage et du bonheur. Qu’avait-elle à errer ainsi le soir aux abords de la baie ? — à moins qu’elle n’eût elle-même quelque amour — me demandai-je. Mais je ne voyais personne aux Sept-Iles qui pût, à ma connaissance, faire son affaire. L’idée me vint subitement que c’était moi qu’elle avait attendu ainsi.

Elle hésita, enveloppée de la tête aux pieds, comme une ombre timide. Je m’avançai d’un pas, et ce que j’éprouvai ne regarde personne.

— « Qu’y a-t-il ? » demandai-je à voix basse.

— « Personne ne sait que je suis ici », murmura-t-elle.

— « Et personne ne peut nous voir », murmurai-je en retour.

Le murmure des mots : « J’ai eu si peur », atteignit mon oreille. Juste à ce moment, à quarante pieds au-dessus de nos têtes, de la véranda encore éclairée, nous parvint, inattendue et saisissante, la voix de Freya qui, claire et impérieuse, criait :

— « Antonia. »

Avec une exclamation étouffée, la forme hésitante disparut du sentier. Un buisson frémit près de moi : puis ce fut de nouveau le silence. J’attendis un moment, interdit. Les lumières sur la véranda s’éteignirent. J’attendis encore un instant, puis je repris mon chemin jusqu’au navire, plus étonné que jamais.

Si je me rappelle particulièrement bien les circonstances de cette visite, c’est que ce fut la dernière fois que je vis le bungalow du vieux Nelson. A mon arrivée à Singapour je trouvai des dépêches qui m’obligèrent à débarquer sur-le-champ et à rentrer en Europe sans délai. Je n’eus pas une minute à perdre pour pouvoir attraper le paquebot qui partait le lendemain, mais j’eus tout de même le temps d’écrire deux courtes lettres, l’une à Freya, l’autre à Jasper. Quelque temps après j’écrivis à loisir, cette fois à Allen seul. Je ne reçus aucune réponse. Je me mis à la recherche de son frère, ou plutôt de son demi-frère, un solicitor de la Cité, un petit homme blême et calme qui me considéra attentivement par-dessus ses lunettes. Jasper était le seul enfant du second mariage de son père, opération qui n’avait pas eu l’heur de plaire à la première famille.

— « Vous n’avez pas entendu parler de lui depuis des siècles », répétai-je, fort ennuyé. « Puis-je me permettre de vous demander ce que vous voulez dire par « des siècles » dans cette circonstance ? »

— « Je veux dire que je ne me soucie absolument pas d’entendre parler de lui », répliqua le petit homme de loi devenu soudain grincheux.

Je ne pouvais blâmer Jasper de ne pas perdre son temps à correspondre avec un parent aussi insupportable. Mais pourquoi ne m’écrivait-il pas, — à moi un si bon ami, après tout : un assez bon ami pour trouver à son silence l’excuse de l’oubli naturel à un état d’extrême béatitude. J’attendis avec indulgence : mais rien ne vint. Et l’Orient sembla disparaître de ma vie sans un écho, comme une pierre qui tombe dans un puits.

IV

Je suppose qu’il n’est presque rien qui ne puisse se justifier par des motifs louables. Quoi de plus louable, en principe, que la détermination d’une jeune fille qui entend que « pauvre papa » ne se fasse pas de mauvais sang, et son anxieux désir de mettre à tout prix l’homme de son choix dans l’impossibilité de commettre une imprudence, quelque chose qui puisse compromettre la perspective de leur bonheur ?

Rien ne pouvait être plus tendre ni plus prudent. Il ne faut pas oublier non plus que la nature de la jeune fille la portait à ne se fier qu’à elle-même, et il faut tenir compte du peu de goût qu’ont les femmes en général, — je veux dire les femmes de bon sens, — pour faire des histoires en pareille matière.

Comme on le sait, Heemskirk était arrivé peu de temps après Jasper à la Baie de Nelson. La vue du brick à l’ancre juste au-dessous du bungalow ne pouvait que lui être désagréable. Il ne se précipita pas à terre aussitôt que son ancre eut touché le fond, comme le faisait Jasper. Il resta au contraire à marmotter sur sa dunette : et quand il donna l’ordre d’armer son embarcation, ce fut avec colère. L’existence de Freya, qui soulevait Jasper d’un élan d’enthousiasme béat, était pour Heemskirk une cause de tourment secret, de rêveries exaspérées.

En passant au long du brick il le héla d’un ton rogue et demanda si le patron était à bord. Schultz, élégant et net dans un costume blanc impeccable, se pencha sur la lisse, trouvant la question plutôt divertissante. Son regard amusé plongea dans le canot d’Heemskirk et il répondit avec les plus agréables modulations de sa voix : « Le capitaine Allen est monté à la maison, commandant. » Mais il changea tout à coup d’expression en entendant l’autre grogner en guise de remerciement : « Qu’est-ce qui vous prend de faire des grimaces comme ça, vous ? »

Il vit Heemskirk débarquer et, au lieu de se diriger vers la maison, prendre un sentier qui traversait les plantations.

Le Hollandais dévoré de désir trouva le vieux Nelson (ou Nielsen) aux séchoirs, fort occupé à surveiller la manipulation de sa récolte de tabac qui, quoique petite, était d’une excellente qualité, ce qui le remplissait d’aise. Mais Heemskirk eut bientôt fait de mettre un terme à ce simple bonheur. Il s’assit près du vieil homme, et au moyen d’une conversation fort adroitement calculée, il l’eut bien mis dans un état de nervosité qu’il s’efforçait de dissimuler mais qui le faisait suer à grosses gouttes. C’était une horrible conversation à propos des « autorités » et le vieux Nelson essayait de se défendre. S’il faisait des affaires avec des commerçants anglais, c’est qu’il lui fallait bien vendre sa récolte. Il se montra aussi conciliant qu’il le pouvait et cela ne fit qu’exaspérer davantage Heemskirk qui était en proie à une épuisante passion.

— « Et le pire de tous est cet Allen », s’écria-t-il avec fureur. « Votre cher ami, hein ? Vous avez laissé venir un tas de ces Anglais. On n’aurait jamais dû vous laisser vous installer ici. Jamais. Qu’est-ce qu’il fait ici en ce moment ? »

Le vieux Nelson (ou Nielsen), fort agité, déclara que Jasper Allen n’était aucunement son ami. Pas son ami du tout, pas du tout. Il lui avait acheté trois tonnes de riz pour nourrir ses Malais. Était-ce là une preuve d’amitié ? Heemskirk à la fin éclata et découvrit la pensée qui le rongeait.

— « Oui. Vendre trois tonnes de riz et fleureter pendant trois jours avec votre fille. Je vous parle en ami, Nielsen. Cela ne peut pas durer. On vous tolère ici, seulement. »

Le vieux Nelson en fut suffoqué, mais il se reprit rapidement. Cela ne pouvait pas durer ! Certainement ! Bien sûr que cela ne durerait pas ! Le dernier homme au monde. Mais sa fille ne se souciait aucunement de ce garçon et elle était trop raisonnable pour s’amouracher de qui que ce fût. C’est avec beaucoup de gravité qu’il communiqua à Heemskirk son propre sentiment de sécurité absolue. Et le lieutenant, tout en jetant de droite et de gauche des regards de doute, ne fut que trop heureux de le croire.

— « Vous en savez long là-dessus », grommela-t-il néanmoins.

— « Mais je sais bien à quoi m’en tenir », insista le vieux Nelson, avec un accent de désespoir parce qu’il voulait résister aux doutes qui s’élevaient dans son esprit. « Ma propre fille ! Dans ma maison, et je ne saurais pas ! Allez ! Ce serait une belle plaisanterie, lieutenant ! »

— « Ils ont l’air de s’entendre fort bien ensemble », remarqua Heemskirk aigrement. « Je suppose qu’ils sont ensemble en ce moment », ajouta-t-il, tandis qu’une vive douleur changeait en une étrange grimace le sourire de moquerie qu’il avait esquissé.

Le pauvre Nelson l’arrêta d’un geste. Cette insistance le choquait extrêmement et il commençait même à la trouver absurde.

— « Allons, allons, écoutez, lieutenant, montez donc à la maison prendre un verre de gin-bitter avant de dîner. Faites demander Freya. Il faut que je finisse de faire rentrer ce tabac pour la nuit, mais je viens dans un instant. »

Heemskirk n’était pas insensible à cette proposition. Elle répondait à son secret désir, qui n’était pas toutefois celui de boire. Derrière lui, le vieux Nelson lui cria de se mettre à son aise et qu’il y avait une boîte de cigares dans la véranda.

Le vieux Nelson voulait dire la véranda du côté de l’ouest, celle qui servait de salon à la maison et qui avait de très jolis stores de rotin. La véranda de l’est, qui lui était entièrement réservée, où il soufflait et donnait les autres signes de sa perplexité, était garnie de solides tendelets de toile à voile. Du côté du nord il n’y avait pas, en fait, de véranda. C’était plutôt une sorte de balcon. Il ne communiquait pas avec les deux autres et l’on n’y accédait que par un couloir intérieur. Cela en faisait un endroit retiré qui convenait aux méditations silencieuses d’une jeune fille et aussi aux discours, apparemment dénués de sens, qui, s’ils s’échangent entre un jeune homme et une jeune fille, s’imprègnent d’une diversité de significations transcendantales.

Cette véranda du nord était garnie de plantes grimpantes. Freya, dont la chambre ouvrait de ce côté, l’avait meublée comme un boudoir, avec des chaises cannées et un sopha. Sur ce sopha, Jasper et elle étaient assis aussi près l’un de l’autre que cela se peut en ce monde imparfait où il est aussi impossible à un corps d’être à deux places à la fois qu’à deux corps d’être à une seule place en même temps. Ils avaient passé là tout l’après-midi et je ne puis dire que leur conversation ait été complètement dénuée de sens. Comme elle l’aimait avec une judicieuse inquiétude de le voir se briser le cœur par quelque fâcheuse imprudence, Freya, naturellement, lui parlait avec modération. Quant à lui, autant il était nerveux et brusque quand il était loin d’elle, autant, à sa vue, il était dominé par l’émerveillement de se sentir aimé. Fils d’un père âgé, ayant perdu sa mère de bonne heure, lancé encore très jeune à la mer, il n’avait guère d’expérience en fait de tendresse.

Sur cette véranda retirée, abritée de feuillages, et à cette heure tardive de l’après-midi, il se pencha et, s’emparant des mains de Freya, se mit à les embrasser l’une après l’autre, tandis qu’elle souriait et le regardait faire avec une bienveillante compassion. A ce même moment Heemskirk, venant du nord, s’approchait de la maison.

Antonia veillait de ce côté. Mais elle n’exerçait pas une très bonne surveillance. Le soleil sa couchait ; elle savait que sa jeune maîtresse et le capitaine du Bonito étaient sur le point de se séparer. Elle marchait de long en large dans ce bosquet poussiéreux, une fleur dans les cheveux, en fredonnant à mi-voix, lorsque tout à coup, à deux pas d’elle, elle vit le lieutenant déboucher derrière un arbre. Elle fit un bond de côté comme une biche effrayée, mais Heemskirk, qui avait aussitôt compris ce qu’elle faisait là, s’élança sur elle, la saisit par le bras et lui mettant son autre main sur la bouche :

— « Si tu fais le moindre bruit, je te tords le cou. »

La férocité de cette image terrifia la pauvre fille. Heemskirk avait parfaitement vu sur la véranda la tête dorée de Freya et une autre tête tout auprès. Il n’eut pas de mal à traîner la fille avec lui par un chemin en demi-cercle vers les communs où il l’envoya d’une poussée dans la direction d’un groupe de cabanes de bambous affectées aux serviteurs.

Elle ressemblait fort à la fidèle camériste de la comédie italienne ; mais, terrorisée, elle s’empressa, sans un cri, d’échapper à ce petit homme rondelet, aux yeux noirs et dont la poigne avait la fermeté d’une vis. Toute tremblante, extrêmement effrayée et retenant pourtant une envie de rire, elle le vit entrer dans la maison par derrière.

L’intérieur du bungalow était divisé par deux couloirs qui se croisaient au milieu. Arrivé à cet endroit, en tournant la tête légèrement à gauche, Heemskirk acquit la certitude d’une intimité qui contredisait si complètement les assurances du vieux Nelson qu’il en chancela presque, tandis qu’une bouffée de sang lui montait à la tête. Deux formes blanches qui se détachaient sur la lumière, se tenaient dans une attitude qui ne laissait aucun doute. Freya entourait de ses bras le cou de Jasper. Leurs visages étaient collés l’un contre l’autre, et Heemskirk s’éloigna, tandis qu’un flot de jurons l’étouffait ; une fois dans la véranda de l’ouest, il buta contre une chaise et se laissa tomber sur une autre comme si ses jambes se dérobaient sous lui. Il avait trop longtemps pris l’habitude de s’approprier Freya dans sa pensée. « C’est ainsi que vous entretenez vos visiteurs, vous… » pensa-t-il, si furieux qu’il ne pouvait même pas trouver une épithète assez injurieuse.

Freya se dégagea un peu et écarta sa tête.

— « Quelqu’un est entré », murmura-t-elle. Jasper, qui la tenait étroitement serrée contre lui tout en la regardant, suggéra tranquillement : « Votre père ».

Freya essaya de se dégager tout à fait, mais elle n’avait pas le courage de le repousser vraiment avec les mains.

— « Je crois que c’est Heemskirk ! » murmura-t-elle.

Tout en plongeant dans ses yeux avec un ravissement tranquille, le son de ce nom lui fit esquisser un vague sourire.

— « Cet imbécile s’amuse à démolir mes balises à la sortie de la rivière », murmura-t-il. Il n’attachait pas d’autre importance à l’existence d’Heemskirk : mais Freya se demandait si le lieutenant les avait vus.

— « Laissez-moi, mon petit », déclara-t-elle à voix basse mais résolument. Jasper obéit, et se reculant aussitôt, continua à contempler le visage de Freya sous un autre angle. « Il faut que j’aille voir », se dit-elle avec anxiété.

Elle lui ordonna rapidement d’attendre un peu, puis de passer dans la véranda opposée et d’aller fumer tranquillement un cigare avant de se montrer.

— « Ne restez pas tard ce soir ! » fut sa dernière recommandation avant de le quitter.

Après quoi Freya se dirigea d’un pas rapide et léger vers la véranda qui faisait face à l’ouest. Tout en franchissant la porte elle s’arrangea pour faire retomber les rideaux à l’extrémité du passage, de façon à couvrir la retraite de Jasper. Aussitôt qu’il la vit, Heemskirk se mit brusquement sur pied comme s’il allait se jeter sur elle. Elle s’arrêta et il lui fit un salut exagérément cérémonieux.

Ce salut irrita vivement Freya.

— « Oh ! c’est vous, Monsieur Heemskirk. Comment allez-vous ? »

Sa voix avait son intonation habituelle. Il ne pouvait pas distinguer complètement son visage dans le demi-jour de la véranda. Il n’osait pas se risquer à parler, tant ce qu’il avait vu avait allumé sa rage. Et quand elle eut ajouté avec sérénité : « Papa va venir dans un instant », il lui adressa mentalement d’abominables injures, avant qu’aucun son ne parvînt à franchir ses lèvres contractées.

— « J’ai déjà vu votre père. Nous avons eu une conversation aux séchoirs. Il m’a dit des choses très intéressantes. Oh ! très… »

Freya s’assit. Elle pensait : « Il nous a vus, c’est sûr. » Elle n’en avait pas la moindre honte. Elle appréhendait seulement quelque absurde ou fâcheuse complication. Mais elle ne pouvait concevoir à quel point Heemskirk (dans sa pensée) s’était approprié sa propre personne. Elle essaya de faire la conversation.

— « Vous arrivez de Palembang, je suppose ? »

— « Hein ? Quoi ? Ah ! oui ! J’arrive de Palembang. Ha ! ha ! ah ! Vous savez ce que votre père m’a dit ? Il m’a dit qu’il craignait que vous ne vous ennuyiez ici. »

— « Et je suppose que vous allez en croisière aux îles Moluques », continua Freya qui désirait, si possible, obtenir quelque renseignement utile pour Jasper. En même temps elle était toujours satisfaite de savoir ces deux hommes à quelques centaines de milles l’un de l’autre quand elle ne les avait pas sous les yeux.

Heemskirk grommela d’un air furieux.

— « Oui. Aux Moluques », tout en continuant à regarder cette silhouette à demi distincte. « Votre père trouve que c’est bien calme ici pour vous. Je vous le dis, Mademoiselle Freya. Il n’y a pas sur la terre un endroit si calme qu’une femme n’y puisse trouver une occasion de s’y moquer de quelqu’un. »

Freya pensa : « Je ne vais pas le laisser me provoquer. » Le boy Tamil, qui était le principal serviteur de Nelson, entra, apportant les lumières. Avec force précisions elle lui indiqua où placer les lampes et lui commanda d’apporter le plateau avec le gin et le bitter et de dire à Antonia de venir au bungalow.

— « Il faut que je vous laisse seul un moment, Monsieur Heemskirk », dit-elle.

Et elle alla dans sa chambre changer de robe. Ce qu’elle fit rapidement, car elle voulait revenir sur la véranda avant que son père et le lieutenant ne se retrouvassent ensemble. Elle comptait diriger la conversation de la soirée entre ces deux-là. Mais Antonia, encore tout effrayée, lui montra sur son bras un bleu qui souleva l’indignation de Freya.

— « Il est sorti du buisson et a sauté sur moi comme un tigre », déclara la fille, tout en riant nerveusement avec un regard d’effroi.

— « La brute ! » pensa Freya. « Il avait donc l’intention de nous espionner ». Elle était furieuse, mais le souvenir de cet épais Hollandais dans son pantalon blanc large aux hanches et serré à la cheville, avec ses pattes d’épaules et sa tête noire en boule, la regardant à la lumière des lampes, était à la fois si repoussant et si comique qu’elle ne put réprimer une grimace. Puis l’inquiétude la reprit. Les absurdités de ces trois hommes lui en donnaient de justes raisons : l’impétuosité de Jasper, les craintes de son père, l’engouement d’Heemskirk. Elle ne ressentait que de la tendresse pour les deux premiers, et elle prit le parti de mettre en œuvre toute sa diplomatie féminine. Tout ceci, se dit-elle, va finir une fois pour toutes avant qu’il soit longtemps.

Dans la véranda, Heemskirk, vautré sur une chaise, les jambes allongées et sa casquette blanche sur le ventre, s’abandonnait à une violente fureur, absolument incompréhensible pour une femme comme Freya. Il avait le menton sur la poitrine, ses yeux étaient rivés sur la pointe de ses souliers. Freya l’observa derrière le rideau. Il ne bougeait pas. Il était ridicule. Mais cette immobilité absolue était impressionnante. Elle rebroussa chemin le long du couloir jusqu’à la véranda de l’est, où Jasper était resté assis tranquillement dans l’obscurité, comme on le lui avait demandé, comme un petit garçon bien sage.

Elle siffla : « Pstt ». D’un bond il fut près d’elle.

— « Oui. Qu’y a-t-il ? » murmura-t-il.

— « C’est ce cancrelat », chuchota-t-elle avec hésitation. Sous l’impression de la sinistre immobilité d’Heemskirk, elle avait à moitié résolu de dire à Jasper qu’on les avait vus. Mais elle n’était pas du tout sûre qu’Heemskirk en soufflerait mot à son père, — et en tout cas pas ce soir même. Elle se persuada rapidement que le mieux était de tenir Jasper à l’écart aussi tôt que possible.

— « Qu’est-ce qu’il a fait ? » demanda calmement Jasper à voix basse.

— « Oh ! rien ! rien. Il est là-bas et il a l’air fâché. Mais vous savez comment il passe son temps à ennuyer papa. »

— « Votre père n’est pas du tout raisonnable », déclara Jasper d’un ton sentencieux.

— « Je ne sais pas », dit-elle d’un air de doute. La crainte que les autorités inspiraient au vieux Nelson avait légèrement déteint sur la jeune fille à force de vivre dans cette atmosphère jour après jour. « Je ne sais pas. Papa a peur d’être réduit à la mendicité, comme il dit, sur ses vieux jours. Écoutez, mon petit, il vaut mieux partir demain, en tout cas. »

Jasper avait espéré passer un autre après-midi avec Freya, un après-midi de félicité paisible, avec la jeune fille à son côté et son brick sous les yeux, à se représenter son bonheur prochain. Son silence exprima éloquemment sa déception, et Freya pouvait le comprendre. Elle aussi était déçue. Mais c’était à elle d’être raisonnable.

— « Nous n’aurons pas un moment à nous avec ce cancrelat dans la maison », déclara-t-elle d’une voix précipitée. « Alors à quoi bon rester ? Il ne s’en ira pas tant que le brick sera ici. Vous savez bien qu’il ne s’en ira pas. »

— « Il faudrait le signaler pour sa paresse », murmura Jasper avec un petit rire vexé.

— « Tenez-vous prêt à partir au petit jour », lui recommanda Freya dans un souffle.

Il la retenait comme peut le faire un amoureux. Elle lui faisait ces recommandations sans ardeur, parce qu’il lui en coûtait trop de le repousser. Il lui murmura à l’oreille, en lui passant le bras autour de la taille :

— « La prochaine fois que nous nous retrouverons, la prochaine fois que je vous tiendrai comme ceci, ce sera à bord. Vous et moi, sur le brick… Le monde entier, la vie entière… » Et alors il éclata :

— « Comment puis-je attendre ? J’ai une telle envie de vous enlever, tout de suite. Je voudrais courir avec vous dans mes bras…, jusqu’au bas du sentier…, sans broncher… sans toucher terre… »

Elle était immobile. Elle écoutait vibrer dans sa voix l’accent de la passion. Elle se disait que si elle murmurait « oui », si faiblement que ce fût, si elle y consentait d’un soupir, il le ferait. Il était capable de le faire… Sans toucher terre. Elle ferma les yeux et se prit à sourire dans l’obscurité ; en proie à un délicieux vertige, elle s’abandonna, un moment, dans ses bras. Mais avant qu’il n’eût eu la tentation de resserrer son étreinte, elle s’en était déjà dégagée et, à un pas de lui, elle avait repris possession d’elle-même.

Telle était la fermeté de Freya. Elle fut touchée du profond soupir qui, du visage blanc de Jasper immobile, arriva jusqu’à elle.

— « Vous êtes un fou », lui dit-elle en frissonnant. Puis changeant de ton : « Personne ne pourrait m’enlever. Pas même vous. Je ne suis pas de celles qu’on enlève ». La force de cette affirmation sembla faire osciller un peu sa forme blanche, puis elle se détendit : « Ne vous suffit-il pas de savoir que vous m’avez… que vous m’avez entraînée ? » ajouta-t-elle avec tendresse.

Il murmura un mot caressant et elle poursuivit :

— « Je vous l’ai promis, — je vous ai dit que je viendrai, et je viendrai de mon propre gré. Vous m’attendrez à bord. Je monterai l’échelle, — toute seule ; et je vous rejoindrai sur le pont et je vous dirai : « Me voici. » Et alors, et alors je serai enlevée. Mais ce ne sera pas un homme qui m’enlèvera, ce sera le brick, votre brick, notre brick… Je l’adore. »

Un son inarticulé lui parvint, comme un gémissement de plaisir ou de peine, et elle s’arracha à lui. Il y avait cet autre homme sur l’autre véranda, cet aigre et noir Hollandais qui pouvait tout gâter entre Allen et son père, amener une discussion, des mots fâcheux, peut-être des coups. Quelle horrible situation ! Mais, même en écartant cette affreuse extrémité, elle frissonnait à la pensée de passer encore trois mois avec un pauvre homme absurde, tourmenté, fâché, absorbé. Et quand le jour viendrait, le jour et l’heure, que ferait-elle si son père essayait de la retenir de force, — comme c’était possible, après tout ? Pourrait-elle lutter avec lui corps à corps, véritablement ? Mais c’était surtout des lamentations et des supplications qu’elle avait peur. Pourrait-elle les supporter ? Quelle odieuse, ridicule et cruelle situation ce serait !

— « Mais cela n’arrivera pas. Il ne dira rien », pensait-elle tout en se dirigeant rapidement vers la véranda. Et, voyant qu’Heemskirk n’avait pas bougé, elle s’assit sur une chaise près de la porte et resta les yeux fixés sur lui. Le lieutenant, en dépit de sa fureur, n’avait pas changé d’attitude : sa casquette seulement était tombée et traînait par terre. Il fronça ses épais sourcils noirs, tout en l’observant du coin de l’œil. Et ce regard de côté, ce nez recourbé, toute cette grosse personne mal bâtie, étalée là, semblèrent à Freya si singulièrement comiques, que, si troublée qu’elle fût intérieurement, elle ne put retenir un sourire. Elle fit de son mieux pour donner à ce sourire un caractère conciliant. Elle ne voulait pas provoquer Heemskirk sans nécessité.

Et, à la vue de ce sourire, le lieutenant se sentit mollir. Il ne lui était jamais entré dans l’esprit que son apparence extérieure, celle d’un officier de marine en uniforme, pouvait paraître ridicule à une fille sans importance, — la fille du vieux Nielsen. Le souvenir de ses bras autour du cou de Jasper l’irritait encore et l’excitait. « La coquine ! » pensait-il. « Elle sourit, hein ? C’est ainsi que vous vous amusez. Vous vous moquez de votre père à merveille, n’est-ce pas ? Vous aimez cette sorte de plaisanterie, n’est-ce pas ? Eh bien ! nous verrons… » Il ne changea pas de position, mais sur ses lèvres pincées flotta aussi un sourire, un sourire aigre et de mauvais augure, tandis que son regard se remit à contempler la pointe de ses souliers.

Freya se sentait brûler d’indignation. Elle était radieusement blonde dans la lumière de la lampe, ses belles mains posées l’une sur l’autre… « L’odieuse créature », pensait-elle. Son visage soudain s’empourpra de colère… « Vous avez effrayé ma femme de chambre », lui dit-elle à haute voix. « Qu’est-ce qui vous a pris ? »

Il pensait si profondément à elle que le son de sa voix prononçant ces mots inattendus le troubla extrêmement. Il releva brusquement la tête avec un air si égaré que Freya insista avec impatience :

— « Je veux dire Antonia. Vous lui avez fait un bleu au bras. Qu’est-ce que cela signifie ? »

— « Vous voulez vous quereller avec moi ? » demanda-t-il avec embarras et quelque stupéfaction. Il clignait des yeux comme un hibou. Il avait vraiment l’air ridicule et Freya, comme un sens aigu du ridicule extérieur :

— « Ma foi, non ! Je n’y tiens pas. » Elle ne put se contenir. Elle éclata de rire, un rire clair et nerveux auquel Heemskirk s’associa soudain avec un rude « Ha ! ha ! ha ! »

Un bruit de voix et de pas se fit entendre dans le couloir et Jasper, accompagné de Nelson, entra. Le vieux Nelson lança vers sa fille un regard approbateur, car il aimait qu’on mît le lieutenant de bonne humeur. Et il s’associa à leur gaieté : « Maintenant, lieutenant, allons dîner », dit-il, en se frottant joyeusement les mains. Jasper était allé s’appuyer à la balustrade. Le ciel était rempli d’étoiles et, dans cette nuit de velours bleu, la baie, en contre-bas, était d’un noir plus profond, où les points rougeâtres des feux de mouillage du brick et de la canonnière avaient l’air d’étincelles en suspens. « La prochaine fois que ces feux de mouillage brilleront là en bas, j’attendrai qu’elle vienne sur la dunette me dire : « Me voici », pensait Jasper : et il sentait son cœur se gonfler dans sa poitrine, dilaté par un bonheur si pesant qu’il lui arracha presque un cri. Il n’y avait pas la moindre brise. Aucune feuille au-dessous de lui ne frémissait et la mer même n’était qu’une ombre immobile et muette. Au loin, de pâles éclairs, les éclairs de chaleur des Tropiques, jouaient parmi les étoiles basses, étincelles brusques, vagues, dont la mystérieuse succession semblait les signaux incompréhensibles de quelque distante planète.

Le dîner se passa tranquillement. Freya, calme mais pâle, était placée en face de son père. Heemskirk affecta de ne parler qu’au vieux Nelson. La tenue de Jasper fut exemplaire. Il sut contenir ses regards, plongé dans le sentiment de la présence de Freya, comme on se baigne dans le soleil sans lever les yeux vers le ciel. Et presque aussitôt après le dîner, obéissant aux instructions qu’il avait reçues, il déclara qu’il lui fallait regagner son bord.

Heemskirk ne levait pas les yeux. Enfoncé dans son rocking-chair et tirant sur son cigare, il semblait préparer d’un air morose quelque abominable éclat. C’était du moins l’impression qu’il faisait à Freya. Le vieux Nelson s’empressa de dire : « Je descends avec vous. » Il avait commencé une conversation sur les dangers de la côte de la Nouvelle-Guinée et voulait raconter à Jasper quelques-unes de ses expériences du temps où il y était. Jasper était un si bon public ! Freya fit un mouvement pour les accompagner, mais son père fronça les sourcils, hocha la tête et indiqua d’une manière significative l’immuable Heemskirk qui, les yeux mi-clos, continuait à souffler sa fumée, en avançant les lèvres. Il ne fallait pas laisser le lieutenant seul. Il pourrait s’en offenser, peut-être.

Freya se rendit à ces signes. « Peut-être vaut-il mieux que je reste », pensa-t-elle. Les femmes ne sont pas généralement portées à passer en revue leur conduite, encore moins à la condamner. Les embarrassantes absurdités masculines sont le plus souvent responsables de cet état de choses. Mais, en regardant Heemskirk, Freya éprouva du regret et même quelque remords. Son gros corps au repos donnait la sensation d’un être gavé ; mais en fait il avait fort peu mangé. Il avait beaucoup bu, en revanche. Les lobes charnus de ses vilaines oreilles étaient écarlates. Elles flamboyaient auprès des joues plates et jaunes. Il resta longtemps sans même lever ses cils bruns. Être à la merci d’une pareille créature était vraiment humiliant : et Freya, qui finissait toujours par être franche avec elle-même, pensait avec regret : « Si seulement j’avais tout dit à papa dès le début ! Mais quelle vie impossible ne m’eût-il pas faite ? » Oui : les hommes ont bien des façons d’être absurdes : charmantes, comme Jasper, impraticables, comme son père, odieuses, comme cet être grotesquement vautré dans ce fauteuil. Fallait-il s’expliquer avec lui ? Peut-être n’était-ce pas nécessaire. « Oh ! je ne peux pas lui parler », pensa-t-elle. Et quand Heemskirk, toujours sans la regarder, se mit résolument à écraser sur le plateau à café son cigare à demi fumé, elle prit peur : elle s’avança vers le piano, l’ouvrit brusquement et commença à en frapper les touches avant même de s’être assise.

En un instant la véranda, tout le bungalow de bois dépourvu de tapis et construit sur pilotis, s’emplit de sons bruyants et confus. Mais elle n’en entendait pas moins, elle sentait peser sur le parquet les pas lourds du lieutenant qui allait et venait dans son dos. Il n’était pas absolument ivre, mais il avait assez bu pour que les suggestions d’une imagination excitée pussent lui sembler réalisables et même habiles, remarquablement habiles. Freya, qui le sentait arrêté juste derrière elle, n’en continua pas moins à jouer sans tourner la tête. Elle jouait avec feu un morceau très brillant, mais en entendant sa voix elle se sentit devenir glacée. Ce fut la voix, pas les mots. L’insolente familiarité de l’intonation l’épouvanta à tel point qu’elle ne comprit pas d’abord ce qu’il disait. Il est vrai que son articulation était pâteuse.

— « Je soupçonnais… Je soupçonnais naturellement quelque chose de vos petites histoires. Je ne suis pas un enfant. Mais de soupçonner à voir, — voir, vous entendez bien, — il y a une énorme différence. Une pareille chose… Ma foi ! On n’est pas de bois. Et quand un homme a été tourmenté par une femme comme je l’ai été par vous, Mademoiselle Freya, nuit et jour, cela va sans dire… Mais je suis un homme du monde. Vous devez vous ennuyer ici… Dites-moi, vous n’allez pas bientôt cesser cette musique infernale…? »

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