VI
Reading edition
L'aumônier des dernières prières venait de se retirer, et Perrine restait devant la fosse, quand la Marquise, qui ne l'avait pas quittée, passa son bras sous le sien:
«Il faut venir, dit-elle.
— Oh! Madame….
— Allons, il faut venir», répéta-t-elle avec autorité.
Et lui serrant le bras, elle l'entraîna.
Elles marchèrent ainsi pendant quelques instants, sans que Perrine eût conscience de ce qui se passait autour d'elle et comprît où l'on pouvait la conduire: sa pensée, son esprit, son coeur, sa vie étaient restés avec sa mère.
Enfin on s'arrêta dans une allée déserte et elle vit autour d'elle la Marquise qui l'avait lâchée, Grain de Sel, La Carpe et le marchand de sucre, mais ce fut vaguement qu'elle les reconnut: la Marquise avait des rubans noirs à son bonnet, Grain de Sel était habillé en monsieur et coiffé d'un chapeau à haute forme, La Carpe avait remplacé son éternel tablier de cuir par une redingote noisette qui lui descendait jusqu'aux pieds, et le marchand de sucre sa veste de coutil blanc par un veston de drap; car tous, en vrais Parisiens qui pratiquent le culte de la Mort, avaient tenu à se mettre en grande tenue pour honorer celle qu'ils venaient d'enterrer.
«C'est pour te dire, petite, commença Grain de Sel, qui crut pouvoir prendre le premier la parole comme étant le personnage le plus important de la compagnie, c'est pour te dire que tu peux loger au Champ Guillot tant que tu voudras sans payer.
— Si tu veux chanter avec moi, continua la Marquise, tu gagneras ta vie: c'est un joli métier.
— Si tu aimes mieux la confiserie, dit le marchand de sucre de guimauve, je te prendrai: c'est aussi un joli métier, et un vrai.»
La Carpe ne dit rien, mais avec un sourire de sa bouche close et un geste de sa main qui semblait présenter quelque chose, il exprima clairement l'offre qu'il faisait à son tour: à savoir que toutes les fois qu'elle aurait besoin d'une tasse de bouillon, elle en trouverait une chez lui, et du fameux.
Ces propositions s'enchaînant ainsi emplirent de larmes les yeux de Perrine, et la douceur de celles-là lava l'âcreté de celles qui depuis deux jours la brûlaient.
«Comme vous êtes bons pour moi! murmura-t-elle.
— On fait ce qu'on peut, dit Grain de Sel.
— On ne doit pas laisser une brave fille comme toi sur le pavé de Paris, répondit la Marquise.
— Je ne dois pas rester à Paris, répondit Perrine, il faut que je parte tout de suite pour aller chez des parents.
— T'as des parents? interrompit Grain de Sel en regardant les autres d'un air qui signifiait que ces parents-là ne valaient pas cher; où sont-ils tes parents?;
— Au delà d'Amiens.
— Et comment veux-tu aller à Amiens? Tu as de l'argent?
— Pas assez pour prendre le chemin de fer; c'est pourquoi j'irai à pied.
— Tu sais la route?
— J'ai une carte dans ma poche.
— Ta carte te donne-t-elle ton chemin dans Paris pour trouver la route d'Amiens?
— Non; mais si vous voulez me l'indiquer…»
Chacun s'empressa de lui donner cette indication, et ce fut une confusion d'explications contradictoires auxquelles Grain de Sel coupa court.
«Si tu veux te perdre dans Paris, dit-il, tu n'as qu'à les écouter. V'là ce que tu dois faire: prendre le chemin de fer de ceinture jusqu'à la Chapelle-Nord; là tu trouveras la route d'Amiens, que tu n'auras plus qu'à suivre tout droit; ça te coûtera six sous. Quand veux-tu partir?
— Tout de suite; j'ai promis à maman de partir tout de suite.
— Il faut obéir à ta mère, dit la Marquise. Pars donc, mais pas avant que je t'embrasse; tu es une brave fille.»
Les hommes lui donnèrent une poignée de main.
Elle n'avait plus qu'à sortir du cimetière, cependant elle hésita et se retourna vers la fosse qu'elle venait de quitter; alors la Marquise, devinant sa pensée, intervint:
«Puisqu'il faut que tu partes, pars tout de suite, c'est le mieux,
— Oui pars», dit Grain de Sel.
Elle leur adressa à tous un salut de la tête et des deux mains dans lequel elle mit toute sa reconnaissance, puis elle s'éloigna à pas pressés, le dos tendu comme si elle se sauvait.
«J'offre un verre, dit Grain de Sel.
— Ça ne fera pas de mal», répondit la Marquise.
Pour la première fois La Carpe lâcha une parole et dit:
«Pauvre petite!»
Quand Perrine fut montée dans le chemin de fer de ceinture, elle tira de sa poche une vieille carte routière de France qu'elle avait consultée bien des fois depuis leur sortie d'Italie, et dont elle savait se servir. De Paris à Amiens sa route était facile, il n'y avait qu'à prendre celle de Calais que suivaient autrefois les malles-poste et qu'un petit trait noir indiquait sur sa carte par Saint-Denis, Écouen, Luzarches, Chantilly, Clermont et Breteuil; à Amiens elle la quitterait pour celle de Boulogne; et, comme elle savait aussi évaluer les distances, elle calcula que jusqu'à Maraucourt cela devait donner environ cent cinquante kilomètre; si elle faisait trente kilomètres par jour régulièrement, il lui faudrait donc six jours pour son voyage.
Mais pourrait-elle faire ces trente kilomètres régulièrement et les recommencer le lendemain?
Justement parce qu'elle avait l'habitude de la marche pour avoir cheminé pendant des lieues et des lieues à côté de Palikare, elle savait que ce n'est pas du tout la même chose de faire trente kilomètres par hasard, que de les répéter jour après jour; les pieds s'endolorissent, les genoux deviennent raides. Et puis que serait le temps pendant ces six journées de voyage? Sa sérénité durerait-elle? Sous le soleil elle pouvait marcher, si chaud qu'il fût. Mais que ferait-elle sous la pluie, n'ayant pour se couvrir que des guenilles? Par une belle nuit d'été elle pouvait très bien coucher en plein air, à l'abri d'un arbre ou d'une cépée. Mais le toit de feuilles qui reçoit la rosée laisse passer la pluie et n'en rend ses gouttes que plus grosses. Mouillée, elle l'avait été bien souvent, et une ondée, une averse même ne lui faisaient pas peur; mais pourrait-elle rester mouillée pendant six jours, du matin au soir et du soir au matin?
Quand elle avait répondu à Grain de Sel qu'elle n'avait pas assez d'argent pour prendre le chemin de fer, elle laissait entendre, comme elle l'entendait elle-même, qu'elle en aurait assez pour son voyage à pied; seulement c'était à condition que ce voyage ne se prolongerait pas.
En réalité, elle avait cinq francs trente-cinq centimes en quittant le Champ Guillot, et comme elle venait de payer sa place six sous, il lui restait une pièce de cinq francs et un sou qu'elle entendait sonner dans la poche de sa jupe quand elle remuait trop brusquement.
Il fallait donc qu'elle fit durer cet argent autant que son voyage, et même plus longtemps, de façon à pouvoir vivre quelques jours à Maraucourt.
Cela lui serait-il possible?
Elle n'avait pas résolu cette question et toutes celles qui s'y rattachaient. Quand elle entendit appeler la station de La Chapelle, alors elle descendit, et tout de suite prit la route de Saint-Denis.
Maintenant il n'y avait qu'à aller droit devant soi, et comme le soleil resterait encore au ciel deux ou trois heures, elle espérait se trouver, quand il disparaîtrait, assez loin de Paris pour pouvoir coucher en pleine campagne, ce qui était le mieux pour elle.
Cependant, contre son attente, les maisons succédaient aux maisons, les usines aux usines sans interruption, et aussi loin que ses yeux pouvaient aller, elle ne voyait dans cette plaine plate que des toits et de hautes cheminées qui jetaient des tourbillons de fumée noire; de ces usines, des hangars, des chantiers sortaient des bruits formidables, des mugissements, des ronflements de machines, des sifflements aigus ou rauques, des échappements de vapeur, tandis que sur la route même, dans un épais nuage de poussière rousse, voitures, charrettes, tramways se suivaient, ou se croisaient en files serrées; et sur celles de ces charrettes qui avaient des bâches ou des prélarts l'inscription qui l'avait déjà frappée à la barrière de Bercy se répétait: «Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine.»
Paris ne finirait donc jamais! Elle n'en sortirait donc pas! Et ce n'était pas de la solitude des champs qu'elle avait peur, du silence de la nuit, des mystères de l'ombre, c'était de Paris, de ses maisons, de sa foule, de ses lumières.
Une plaque bleue fixée à l'angle d'une maison lui apprit qu'elle entrait dans Saint-Denis alors qu'elle se croyait toujours à Paris, et cela lui donna bon espoir: après Saint-Denis commencerait certainement la campagne.
Avant, d'en sortir, bien qu'elle ne se sentît aucun appétit, l'idée lui vint d'acheter un morceau de pain qu'elle mangerait avant de s'endormir, et elle entra chez un boulanger:
«Voulez-vous me vendre une livre de pain?
— Tu as de l'argent?» demanda la boulangère à qui sa tenue n'inspirait pas confiance.
Elle mit sur le comptoir, derrière lequel la boulangère était assise, sa pièce de cinq francs.
«Voici cinq francs; je vous prie de me rendre la monnaie.»
Avant de couper la livre de pain qu'on lui demandait, la boulangère prit la pièce de cinq francs et l'examina.
«Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-elle en la faisant sonner sur le marbre du comptoir.
— Vous voyez bien, c'est cinq francs.
— Qu'est-ce qui t'a dit d'essayer de me passer cette pièce?
— Personne; je vous demande une livre de pain pour mon dîner.
— Eh bien tu n'en auras pas de pain, et je t'engage à filer au plus vite si tu ne veux pas que je te fasse arrêter.»
Perrine n'était point en situation de tenir tête:
«Pourquoi m'arrêter? balbutia-t-elle.
— Parce que tu es une voleuse…
— Oh! madame.
— Qui veut me passer une pièce fausse. Vas-tu te sauver, voleuse, vagabonde. Attends un peu que j'appelle un sergent de ville.»
Perrine avait conscience de n'être pas une voleuse, bien qu'elle ne sût pas si sa pièce était bonne ou fausse; mais vagabonde elle l'était puisqu'elle n'avait ni domicile ni parents. Que répondrait-elle au sergent de ville? Comment se défendrait-elle, si on l'arrêtait? Que ferait-on d'elle?
Toutes ces questions lui traversèrent l'esprit avec la rapidité de l'éclair, cependant telle, était sa détresse qu'avant d'obéir à la peur qui commençait à la serrer à la gorge, elle pensa à sa pièce:
«Si vous ne voulez, pas me donner du pain, au moins rendez-moi ma pièce, dit-elle en étendant la main.
Pour que tu la passes ailleurs, n'est-ce pas? Je la garde, ta pièce. Si tu la veux, va chercher un sergent de ville, nous l'examinerons ensemble, En attendant, fiche-moi le camp et plus vite que ça, voleuse!»
Les cris de la boulangère qui s'entendaient de la rue avaient arrêté trois ou quatre passants et des propos s'échangeaient entre eux curieusement:
«Qu'est-ce que c'est?
— C'te fille qui a voulu forcer le tiroir de la boulangère.
— Elle marque mal.
— N'y a donc jamais de police quand on en a besoin?»
Affolée, Perrine se demandait si elle pourrait sortir; cependant on la laissa passer, mais en l'accompagnant d'injures et de huées, sans qu'elle osât se sauver à toutes jambes comme elle en avait envie, ni se retourner pour voir si on ne la poursuivait point.
Enfin après quelques minutes, qui pour elle furent des heures, elle se trouva dans la campagne, et malgré tout elle respira: pas arrêtée! plus d'injures!
Il est vrai qu'elle pouvait se dire aussi: pas de pain, plus d'argent; mais cela c'était l'avenir; et ceux qui, aux trois quarts noyés, remontent à la surface de l'eau, n'ont pas pour première pensée de se demander comment ils souperont le soir et dîneront le lendemain.
Cependant après les premiers moments donnés au soulagement de la délivrance cette pensée du dîner s'imposa brutalement, sinon pour le soir même, en tout cas pour le lendemain et les jours suivants. Elle n'était pas assez enfant pour imaginer que la fièvre du chagrin la nourrirait toujours, et savait qu'on ne marche pas sans manger. En combinant son voyage elle n'avait compté pour rien les fatigues de la route, le froid des nuit et la chaleur du jour, tandis qu'elle comptait pour tout la nourriture que sa pièce de cinq francs lui assurait; mais maintenant qu'on venait de lui prendre ses cinq francs et qu'il ne lui restait plus qu'un sou, comment achèterait-elle la livre de pain qu'il lui fallait chaque jour? Que mangerait-elle?
Instinctivement elle jeta un regard de chaque côté de la route où dans les champs; sous la lumière rasante du soleil couchant s'étalaient des cultures: des blés qui commençaient à fleurir, des betteraves qui verdoyaient, des oignons, des choux, des luzernes, des trèfles; mais rien de tout cela ne se mangeait, et d'ailleurs, alors même que ces champs eussent été plantés de melons mûrs ou de fraisiers chargés de fruits, à quoi cela lui eût-il servi? elle ne pouvait pas plus étendre la main pour cueillir melons et fraises qu'elle ne pouvait la tendre pour implorer la charité des passants; ni voleuse, ni mendiante, vagabonde.
Ah! comme elle eût voulu en rencontrer une aussi misérable qu'elle pour lui demander de quoi vivent les vagabonds le long des chemins qui traversent les pays civilisés.
Mais y avait-il au monde aussi misérable, aussi malheureuse qu'elle, seule, sans pain, sans toit, sans personne pour la soutenir, accablée, écrasée, le coeur étranglé, le corps enfiévré par le chagrin?
Et cependant il fallait qu'elle marchât, sans savoir si au but une porte s'ouvrirait devant elle.
Comment pourrait-elle arriver à ce but?
Tous nous avons dans notre vie quotidienne des heures de vaillance ou d'abattement pendant lesquelles le fardeau que nous avons à traîner se fait ou plus lourd ou plus léger; pour elle c'était le soir qui l'attristait toujours, même sans raison; mais combien plus pesamment quand, à l'inconscient, s'ajoutait le poids des douleurs personnelles et immédiates qu'elle avait en ce moment à supporter!
Jamais elle n'avait éprouvé pareil embarras à réfléchir, pareille difficulté à prendre parti; il lui semblait qu'elle était vacillante, comme une chandelle qui va s'éteindre sous le souffle d'un grand vent, s'abattant sans résistance possible tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, folle.
Combien mélancolique était-elle cette belle et radieuse soirée d'été, sans nuages au ciel, sans souffle d'air, d'autant plus triste pour elle qu'elle était plus douce et plus gaie aux autres, aux villageois assis sur le pas de leur porte avec l'expression heureuse de la journée finie; aux travailleurs qui revenaient des champs et respiraient déjà la bonne odeur de la soupe du soir; même aux chevaux qui se hâtaient parce qu'ils sentaient l'écurie où ils allaient se reposer devant leur râtelier garni.
Lorsqu'elle sortit de ce village, elle se trouva à la croisée de deux grandes routes qui toutes deux conduisaient à Calais, l'une par Moisselles, l'autre par Écouen, disait le poteau posé à leur intersection; ce fut celle-là qu'elle prit.
VII
Bien qu'elle commençât à avoir les jambes lasses et les pieds endoloris, elle eût voulu marcher encore, car à faire la route dans la fraîcheur du soir et la solitude, sans que personne s'inquiétât d'elle, elle eût trouvé une tranquillité que le jour ne lui donnait pas. Mais, si elle prenait ce parti, elle devrait s'arrêter quand elle serait trop fatiguée, et alors, ne pouvant pas se choisir une bonne place dans l'obscurité de la nuit, elle n'aurait pour se coucher que le fossé du chemin ou le champ voisin, ce qui n'était pas rassurant. Dans ces conditions, le mieux était donc qu'elle sacrifiât son bien-être à sa sécurité et profitât des dernières clartés du soir pour chercher un endroit où, cachée et abritée, elle pourrait dormir en repos. Si les oiseaux se couchent de bonne heure, quand il fait encore clair, n'est-ce pas pour mieux choisir leur gîte: les bêtes maintenant devaient lui servir d'exemple, puisqu'elle vivait de leur vie.
Elle n'eut pas loin à aller pour en rencontrer un qui lui parut réunir toutes les garanties qu'elle pouvait souhaiter. Comme elle passait le long d'un champ d'artichauts, elle vit un paysan occupé avec une femme à en cueillir les têtes qu'ils plaçaient dans des paniers; aussitôt remplis, ils chargeaient ces paniers dans une voiture restée sur la route. Machinalement elle s'arrêta pour regarder ce travail, et à ce moment arriva une autre charrette que conduisait, assise sur le limon, une fillette rentrant au village.
«Vous avez cueillé vos artichauts? cria-t-elle.
— C'est pas trop tôt, répondit le paysan; pas drôle de coucher là toutes les nuits pour veiller aux galvaudeux, au moins je vas dormir dans mon lit
— Et la pièce à Monneau?
— Monneau, il fait le malin; il dit que les autres la gardent; cette nuit ce ne sera toujours pas mé; ce que c'serait drôle si demain il se trouvait nettoyé!»
Tous les trois partirent d'un gros rire qui disait qu'ils ne s'intéressaient pas précisément à la prospérité de ce Monneau qui exploitait la surveillance de ses voisins pour dormir tranquille lui-même.
«Ce que c'serait drôle!
— Attends, minute, nous rentrons; nous avons fini.»
En effet, au bout de peu d'instants, les deux charrettes s'éloignèrent du côté du village.
Alors, de la route déserte Perrine put voir, dans le crépuscule, la différence qu'offraient les deux champs qui se touchaient, l'un complètement dépouillé de ses fruits, l'autre encore tout chargé de grosses têtes bonnes à couper; sur leur limite se dressait une petite cabane en branchages dans laquelle le paysan avait passé les nuits qu'il regrettait tant à garder sa récolte et du même coup celle de son voisin. Combien heureuse eût-elle été d'avoir une pareille chambra à coucher!
À peine cette idée eut-elle traversé son esprit qu'elle se demanda pourquoi elle ne la prendrait pas, cette chambre. Quel mal à cela puisqu'elle était abandonnée? D'autre part, elle n'avait pas à craindre d'y être dérangée, puisque, le champ étant dépouillé maintenant, personne n'y viendrait. Enfin, un four à briques brûlant à une assez courte distance, il lui semblait qu'elle serait moins seule, et que ses flammes rouges qui tourbillonnaient dans l'air tranquille du soir lui tiendraient compagnie au milieu de ces champs déserts, comme le phare au marin sur la mer.
Cependant elle n'osa pas tout de suite aller prendre possession de cette cabane, car, un espace découvert assez grand s'étendant entre elle et la route, il valait mieux pour le traverser que l'obscurité se fût épaissie. Elle s'assit donc sur l'herbe du fossé et attendit en pensant à la bonne nuit qu'elle allait passer là, alors qu'elle en avait craint une si mauvaise. Enfin, quand elle ne distingua plus que confusément les choses environnantes, choisissant un moment où elle n'entendait aucun bruit sur la route, elle se glissa en rampant à travers les artichauts et gagna la cabane qu'elle trouva encore mieux meublée qu'elle n'avait imaginé puisqu'une bonne couche de paille couvrait le sol, et qu'une botte de roseaux pouvait servir d'oreiller.
Depuis Saint-Denis, il en avait été d'elle comme d'une bête traquée, et plus d'une fois elle avait tourné la tête pour voir si les gendarmes à ses trousses n'allaient pas l'arrêter, afin d'éclaircir l'histoire de sa pièce fausse; dans la cabane, ses nerfs crispés se détendirent, et, du toit qu'elle avait sur la tête, descendit en elle un apaisement avec un sentiment de sécurité mêlé de confiance qui la releva; tout n'était donc pas perdu, tout n'était pas fini.
Mais en même temps elle fut surprise de s'apercevoir qu'elle avait faim, alors que, tandis qu'elle marchait, il lui semblait qu'elle n'aurait jamais plus besoin de manger ni de boire.
C'était là désormais l'inquiétant et le dangereux de sa situation: comment, avec le sou qui lui restait, vivrait-elle pendant cinq ou six jours? Le moment présent n'était rien, mais que serait le lendemain, le surlendemain?
Cependant si grave que fût la question, elle ne voulut pas la laisser l'envahir et l'abattre; au contraire, il fallait se secouer, se raidir, en se disant que, puisqu'elle avait trouvé une si bonne chambre quand elle admettait qu'elle n'aurait pas mieux que le grand chemin pour se coucher, ou un tronc d'arbre pour s'adosser, elle trouverait bien aussi le lendemain quelque chose à manger. Quoi? Elle ne l'imaginait pas. Mais cette ignorance présente ne devait pas l'empêcher de s'endormir dans l'espérance.
Elle s'était allongée sur la paille, la botte de roseaux sous sa tête, ayant en face d'elle, par une des ouvertures de la cabane, les feux du four à briques qui, dans la nuit, voltigeaient en lueurs fantastiques, et le bien-être du repos, au milieu d'une tranquillité qui ne devait pas être troublée, l'emportait sur les tiraillements de son estomac.
Elle ferma les yeux et avant de s'endormir, comme tous les soirs depuis la mort de son père, elle évoqua son image; mais ce soir-là à l'image du père se joignit celle de la maman qu'elle venait de conduire au cimetière en ce jour terrible, et ce fut en les voyant l'un et l'autre penchés sur elle pour l'embrasser comme toujours ils le faisaient vivants que, dans un sanglot, brisée par la fatigue et plus encore par les émotions, elle trouva le sommeil.
Si lourde que fût cette fatigue, elle ne dormit pas cependant solidement; de temps en temps le roulement d'une voiture sur le pavé l'éveillait, ou le passage d'un train, ou quelque bruit mystérieux qui, dans le silence et le recueillement de la nuit, lui faisait battre le coeur, mais aussitôt elle se rendormait. À un certain moment, elle crut qu'une voiture venait de s'arrêter près d'elle sur la route, et cette fois elle écouta. Elle ne s'était pas trompée, elle entendit un murmure de voix étouffées mêlé à un bruit de chutes légères. Vivement elle s'agenouilla pour regarder par un des trous percés dans la cabane; une voiture était bien arrêtée au bout du champ, et il lui sembla, autant qu'elle pouvait juger à la pale clarté des étoiles, qu'une ombre, homme ou femme, en jetait des paniers que deux autres ombres prenaient et portaient dans la pièce à côté, celle à Monneau. Que signifiait cela à pareille heure?
Avant qu'elle eut trouvé une réponse à cette question, la voiture s'éloigna, et les deux ombres entrèrent dans le champ d'artichauts; aussitôt elle entendit des petits coups secs et rapides comme si l'on coupait là quelque chose.
Alors elle comprit: c'étaient des voleurs, «des galvaudeux», qui «nettoyaient la pièce à Monneau»; vivement ils coupaient les artichauts et les entassaient dans les paniers que la charrette avait apportés et que, sans doute, elle allait venir reprendre la récolte achevée, afin de ne pas rester sur la route pendant cette opération et d'appeler l'attention des passants s'il en survenait.
Mais au lieu de se dire, comme les paysans, «que c'était drôle», Perrine fut épouvantée, car instantanément elle comprit les dangers auxquels elle pouvait se trouver exposée.
Que feraient-ils d'elle s'ils la découvraient? Souvent elle avait entendu raconter des histoires de voleurs et savait que c'est quand on les surprend ou les dérange qu'ils tuent ceux qui porteraient un témoignage contre eux.
Il est vrai qu'elle avait bien des chances pour n'être pas découverte par eux, puisque c'était parce qu'ils savaient certainement cette cabane abandonnée qu'ils volaient cette nuit-là les artichauts du champ Monneau; mais si on les surprenait, si on les arrêtait, ne pouvait-elle pas être prise avec eux; comment se défendrait-elle et prouverait-elle qu'elle n'était pas leur complice?
À cette pensée, elle se sentit inondée de sueur, et ses yeux se troublèrent au point qu'elle ne distingua plus rien autour d'elle, bien qu'elle entendit toujours les coups secs des serpettes qui coupaient les artichauts; et le seul soulagement à son angoisse fut de se dire qu'ils travaillaient avec une telle ardeur qu'ils auraient bientôt dépouillé tout le champ.
Mais ils furent dérangés; au loin on entendit le roulement d'une charrette sur le pavé, et quand elle approcha ils se blottirent entre les tiges des artichauts, si bien rasés qu'elle ne les voyait plus.
La charrette passée, ils reprirent leur besogne avec une activité que le repos avait renouvelée.
Cependant, si furieux que fut leur travail, elle se disait qu'il ne finirait jamais; d'un instant à l'autre on allait venir les arrêter, et sûrement elle avec eux.
Si elle pouvait se sauver! Elle chercha le moyen de sortir de la cabane, ce qui, à vrai dire, n'était pas difficile; mais où irait- elle sans être exposée à faire du bruit et à révéler ainsi sa présence qui, si elle ne bougeait pas, devait rester ignorée?
Alors elle se recoucha et feignit de dormir, car puisqu'il lui était impossible de sortir sans s'exposer à être arrêtée au premier pas, le mieux encore était qu'elle parût n'avoir rien vu, si les voleurs entraient dans la cabane.
Pendant un certain temps encore ils continuèrent leur récolte, puis, après un coup de sifflet qu'ils lancèrent, un bruit de roues se fît entendre sur la route et bientôt leur voiture s'arrêta au bout du champ; en quelques minutes elle fut chargée et au grand trot elle s'éloigna du côté de Paris.
Si elle avait su l'heure, elle aurait pu se rendormir jusqu'à l'aube, mais, n'ayant pas conscience du temps qu'elle avait passé là, elle jugea qu'il était prudent à elle de se remettre en route: aux champs on est matineux; si au jour levant un paysan la voyait sortir de cette pièce dépouillée, ou même s'il l'apercevait aux environs, il la soupçonnerait d'être de la compagnie des voleurs et l'arrêterait.
Elle se glissa donc hors de la cabane, et rampant comme les voleurs pour sortir du champ, l'oreille aux écoutes, l'oeil aux aguets, elle arriva sans accident sur la grande route où elle reprit sa marche à pas pressés; les étoiles qui criblaient le ciel sans nuages avaient pâli, et du côté de l'orient une faible lueur éclairait les profondeurs de la nuit, annonçant l'approche du jour.
VIII
Elle n'eut pas à marcher longtemps sans apercevoir devant elle une masse noire confuse qui profilait d'un côté ses toits, ses cheminées et son clocher sur la blancheur du ciel, tandis que de l'autre tout restait noyé dans l'ombre.
En arrivant aux premières maisons, instinctivement elle étouffa le bruit de ses pas, mais c'était une précaution inutile; à l'exception des chats, qui flânaient sur la route, tout dormait et son passage n'éveilla que quelques chiens qui aboyaient derrière les portes closes; il semblait que ce fût un village de morts.
Quand elle l'eut traversé, elle se calma et ralentit sa course, car maintenant qu'elle se trouvait assez éloignée du champ volé pour qu'on ne pût pas l'accuser d'avoir fait partie des voleurs, elle sentait qu'elle ne pourrait pas continuer toujours à cette allure; déjà elle éprouvait une lassitude qu'elle ne connaissait pas, et malgré le refroidissement du matin, il lui montait à la tête des bouffées de chaleur qui la rendaient vacillante.
Mais ni le ralentissement de sa marche, ni la fraîcheur de plus en plus vive, ni la rosée qui la mouillait ne calmèrent ces troubles, pas plus qu'ils ne lui donnèrent de la vigueur, et il fallut qu'elle reconnût que c'était la faim qui l'affaiblissait en attendant qu'elle l'abattit tout à fait défaillante.
Que deviendrait-elle si elle n'avait plus ni sentiment ni volonté?
Pour que cela n'arrivât pas, elle crut que le mieux était de s'arrêter un instant; et comme elle passait en ce moment devant une luzerne nouvellement fauchée, dont la moisson, mise en petites meules, faisait des tas noirs sur la terre rase, elle franchit le fossé de la route, et se creusant un abri dans une de ces meules, elle s'y coucha enveloppée d'une douce chaleur parfumée de l'odeur du foin. La campagne déserte, sans mouvement, sans bruit, dormait encore, et sous la lumière qui jaillissait de l'orient elle paraissait immense. Le repos, la chaleur, et aussi le parfum de ces, herbes séchées calmèrent ses nausées et elle ne tarda pas à s'endormir.
Quand elle s'éveilla, le soleil déjà haut à l'horizon couvrait la campagne de ses chauds rayons, et dans la plaine des hommes, des femmes, des chevaux travaillaient çà et là; près d'elle, une escouade d'ouvriers échardonnaient un champ d'avoine; ce voisinage l'inquiéta tout d'abord un peu, mais à la façon dont ils faisaient leur ouvrage, elle comprit, ou qu'ils ne soupçonnaient pas sa présence, ou qu'elle ne les intéressait pas, et, après avoir attendu un certain temps qui leur permit de s'éloigner, elle put revenir à la route.
Ce bon sommeil l'avait reposée; et elle fit quelques kilomètres assez gaillardement, quoique la faim maintenant lui serrât l'estomac et lui rendit la tête vide, avec des vertiges, des crampes, des bâillements, et qu'elle eût les tempes serrées comme dans un étau. Aussi quand du haut d'une côte qu'elle venait de monter, elle aperçut sur la pente opposée les maisons d'un gros village que dominaient les combles élevés d'un grand château émergeant d'un bois, se décida-t-elle à acheter un morceau de pain.
Puisqu'elle avait un sou en poche, pourquoi ne pas l'employer, au lieu de souffrir la faim volontairement? à la vérité, quand elle l'aurait dépensé il ne lui resterait plus rien; mais qui pouvait savoir si un heureux hasard ne lui viendrait pas en aide? il y a des gens qui trouvent des pièces d'argent sur les grands chemins, et elle pouvait avoir cette bonne chance; n'en avait-elle pas eu assez de mauvaises, sans compter les malheurs qui l'avaient écrasée?
Elle examina donc son sou attentivement pour voir s'il était bon; malheureusement elle ne savait pas très bien comment les vrais sous français se distinguent des mauvais; aussi était-elle émue lorsqu'elle se décida à entrer chez le premier boulanger qu'elle vit, tremblant que l'aventure de Saint-Denis ne se reproduisit.
«Est-ce que vous voulez bien me couper pour un sou de pain?» dit- elle.
Sans répondre, le boulanger lui tendit un petit pain d'un sou qu'il prit sur son comptoir, mais au lieu d'allonger la main elle resta hésitante:
«Si vous vouliez m'en couper? dit-elle, je ne tiens pas à ce qu'il soit frais.
— Alors, tiens,»
Et il lui donna sans le peser un morceau de pain qui traînait là depuis deux ou trois jours.
Mais il importait peu qu'il fût plus ou moins rassis, la grande affaire était qu'il fût plus gros qu'un petit pain d'un sou, et en réalité il en valait au moins deux.
Aussitôt qu'elle l'eut entre les mains, sa bouche se remplit d'eau; cependant quelque envie qu'elle en eût, elle ne voulut pas l'entamer avant d'être sortie du village. Cela fut vivement fait. Aussitôt qu'elle eut dépassé les dernières maisons, tirant son couteau de sa poche, elle dessina une croix sur sa miche de manière à la diviser en quatre morceaux égaux, et elle en coupa un qui devait faire son unique repas de cette journée; les trois autres, réservés pour les jours suivants, la conduiraient, calculait-elle, jusqu'aux environs d'Amiens, si petits qu'ils fussent.
C'était en traversant le village qu'elle avait fait ce calcul qui lui semblait d'une exécution aussi simple que facile, mais à peine eut-elle avalé une bouchée de son petit morceau de pain qu'elle sentit que les raisonnements les plus forts du monde n'ont aucune puissance sur la faim, pas plus que ce n'est sur ce qui doit ou ne doit pas se faire que se règlent nos besoins: elle avait faim, il fallait qu'elle mangeât, et ce fut gloutonnement qu'elle, dévora son premier morceau en se disant qu'elle ne mangerait le second qu'à petites bouchées pour le faire durer; mais celui-là fut englouti avec la même avidité, et le troisième suivit le second sans qu'elle pût se retenir, malgré tout ce qu'elle se disait pour s'arrêter. Jamais elle n'avait éprouvé pareil anéantissement de volonté, pareille impulsion bestiale. Elle avait honte de ce qu'elle faisait. Elle se disait que c'était bête et misérable; mais paroles et raisonnements restaient impuissants contre la force qui l'entraînait. Sa seule excuse, si elle en avait une, se trouvait dans la petitesse de ces morceaux qui, réunis, ne pesaient pas une demi-livre, quand une livre entière n'eût pas suffi à rassasier cette faim gloutonne qui ne se manifestait si intense sans doute que parce qu'elle n'avait rien mangé la veille, et que parce que les jours précédents elle n'avait pris que le bouillon que La Carpe lui donnait.
Cette explication qui était une excuse, et en réalité la meilleure de toutes, fut cause que le quatrième morceau eut le sort des trois premiers; seulement pour celui-là elle se dit qu'elle ne pouvait pas faire autrement et que dès lors il n'y avait de sa part ni faute, ni responsabilité.
Mais ce plaidoyer perdit sa force dès qu'elle se remit en marche, et elle n'avait pas fait cinq cents mètres sur la route poudreuse, qu'elle se demandait ce que serait sa matinée du lendemain, quand l'accès de faim qui venait de la prendre se produirait de nouveau, si d'ici là le miracle auquel elle avait pensé ne se réalisait pas.
Ce qui se produisit avant la faim, ce fut la soif avec une sensation d'ardeur et d'aridité de la gorge: la matinée était brûlante et, depuis peu, soufflait un fort vent du sud qui l'inondait de sueur et la desséchait; on respirait un air embrasé, et le long des talus de la route, dans les fossés, les cornets rosés des liserons et les fleurs bleues des chicorées pendaient flétris sur leurs tiges amollies.
Tout d'abord elle ne s'inquiéta pas de cette soif; l'eau est à tout le monde et il n'est pas besoin d'entrer dans une boutique pour en acheter: quand elle rencontrerait une rivière ou une fontaine, elle n'aurait qu'à se mettre à quatre pattes ou se pencher pour boire tant qu'elle voudrait.
Mais justement elle se trouvait à ce moment sur ce plateau de l'Île-de-France, qui du Rouillon à la Thève ne présente aucune rivière, et n'a que quelques rus qui s'emplissent d'eau l'hiver, mais restent l'été entièrement à sec; des champs de blé ou d'avoine, de larges perspectives, une plaine plate sans arbres d'où émerge çà et là une colline, couronnée d'un clocher et de maisons blanches; nulle part une ligne de peupliers indiquant une vallée au fond de laquelle coulerait un ruisseau.
Dans le petit village où elle arriva après Écouen, elle eut beau regarder de chaque coté de la rue qui le traverse, nulle part elle n'aperçut la fontaine bienheureuse sur laquelle elle comptait, car ils sont rares les villages où l'on a pensé au vagabond du chemin qui passe assoiffé; on a son puits, ou celui du voisin, cela suffit.
Elle parvint ainsi aux dernières maisons, et alors elle n'osa pas revenir sur ses pas pour entrer dans une maison et demander un verre d'eau. Elle avait remarqué que les gens la regardaient, déjà d'une façon peu encourageante à son premier passage, et il lui avait semblé que les chiens eux-mêmes montraient les dents à la déguenillée inquiétante qu'elle était; ne l'arrêterait-on pas quand on la verrait passer une seconde fois devant les maisons? Elle aurait un sac sur le dos, elle vendrait, elle achèterait quelque chose qu'on la laisserait circuler; mais, comme elle allait les bras ballants, elle devait être une voleuse qui cherche un bon coup pour elle ou pour sa troupe.
Il fallait marcher.
Cependant par cette chaleur, dans ce brasier, sur cette route blanche, sans arbres, où le vent, brûlant soulevait à chaque instant des tourbillons de poussière qui l'enveloppaient, la soif lui devenait de plus en plus pénible; depuis longtemps elle n'avait plus de salive; sa langue sèche la gênait comme si elle eût été un corps étranger dans sa bouche; il lui semblait que son palais se durcissait semblable, à de la corne qui se recroquevillerait, et cette sensation insupportable la forçait, pour ne pas étouffer, à rester les lèvres entr'ouvertes, ce qui rendait sa langue plus sèche encore et son palais plus dur.
À bout de forces, elle eut l'idée de se mettre dans la bouche des petits cailloux, les plus polis qu'elle put trouver sur la route, et ils rendirent un peu d'humidité à sa langue qui s'assouplit; sa salive devint moins visqueuse.
Le courage lui revint, et aussi l'espérance; la France, elle le savait par les pays qu'elle avait traversés depuis la frontière, n'est pas un désert sans eau; en persévérant elle finirait bien par trouver quelque rivière, une mare, une fontaine. Et puis, bien que la chaleur fût toujours aussi suffocante et que le vent soufflât toujours comme s'il sortait d'une fournaise, le soleil depuis un certain temps déjà s'était voilé, et, quand elle se retournait du côté de Paris, elle voyait monter au ciel un immense nuage noir qui emplissait tout l'horizon, aussi loin qu'elle pouvait le sonder. C'était un orage qui arrivait, et sans doute il apporterait avec lui la pluie qui ferait des flaques et des ruisseaux où elle pourrait boire tant qu'elle voudrait.
Une trombe passa, aplatissant les moissons, tordant les buissons, arrachant les cailloux de la route, entraînant avec elle des tourbillons de poussière, de feuilles vertes, de paille, de foin, puis, quand son fracas se calma, on entendit dans le sud des détonations lointaines, qui s'enchaînaient, vomies sans relâche d'un bout à l'autre de l'horizon noir.
Incapable de résister à cette formidable poussée, Perrine s'était couchée dans le fossé, à plat ventre, les mains sur ses yeux et sur sa bouche; ces détonations la relevèrent. Si tout d'abord, affolée par la soif, elle n'avait pensé qu'à la pluie, le tonnerre en la secouant lui rappelait qu'il n'y a pas que de la pluie dans un orage; mais aussi des éclairs aveuglants, des torrents d'eau, de la grêle, des coups de foudre.
Où s'abriterait-elle dans cette vaste plaine nue? Et si sa robe était traversée, comment la ferait-elle sécher?
Dans les derniers tourbillons de poussière qu'emportait la trombe, elle aperçut devant elle à deux kilomètres environ la lisière d'un bois à travers lequel s'enfonçait la route, et elle se dit que là peut-être elle trouverait un refuge, une carrière, un trou où elle se terrerait.
Elle n'avait pas de temps à perdre: l'obscurité s'épaississait, et les roulements du tonnerre se prolongeaient maintenant indéfiniment, dominés à des intervalles irréguliers par un éclat plus formidable que les autres, qui suspendait, sur la plaine et dans le ciel, tout mouvement, tout bruit comme s'il venait d'anéantir la vie de la terre.
Arriverait-elle au bois avant l'orage? Tout en marchant aussi vite que sa respiration haletante le permettait, elle tournait parfois la tête en arrière, et le voyait fondre sur elle au galop furieux de ses nuages noirs; et, de ses détonations, il la poursuivait en l'enveloppant d'un immense cercle de feu.
Dans les montagnes, en voyage, elle avait plus d'une fois été exposée à de terribles orages, mais alors elle avait son père, sa mère qui la couvraient de leur protection, tandis que maintenant elle se trouvait seule, au milieu de cette campagne déserte, pauvre oiseau voyageur surpris par la tempête.
Elle eût dû marcher contre elle qu'elle n'eût certainement pas pu avancer, mais par bonheur le vent la poussait, et si fort, que par instants il la forçait à courir.
Pourquoi ne garderait-elle pas cette allure? La foudre n'était pas encore au-dessus d'elle.
Les coudes serrés à la taille, le corps penché en avant, elle se mit à courir, en se ménageant cependant pour ne pas tomber à bout de souffle; mais, si vite qu'elle courut, l'orage courait encore plus vite qu'elle, et sa voix formidable lui criait dans le dos qu'il la gagnait.
Si elle avait été dans son état ordinaire elle aurait lutté plus énergiquement, mais fatiguée, affaiblie, la tête chancelante, la bouche sèche, elle ne pouvait pas soutenir un effort désespéré, et par moment le coeur lui manquait.
Heureusement le bois se rapprochait, et maintenant elle distinguait nettement ses grands arbres que des abatis récents avaient clairsemés.
Encore quelques minutes, elle arrivait; au moins elle touchait sa lisière, qui pouvait lui donner un abri que la plaine certainement ne lui offrirait pas; et il suffisait que cette espérance présentât une chance de réalisation, si faible qu'elle fut, pour que son courage ne l'abandonnât pas: que de fois son père lui avait-il répété que dans le danger les chances de se sauver sont à ceux qui luttent jusqu'au bout!
Et elle luttait soutenue par cette pensée, comme si la main de son père tenait encore la sienne et l'entraînait.
Un coup plus sec, plus violent que les autres, la cloua au sol couvert de flammes; cette fois le tonnerre ne la poursuivait plus, il l'avait rejointe, il était sur elle; il fallait qu'elle ralentît sa course, car mieux valait encore s'exposer à être inondée que foudroyée.
Elle n'avait pas fait vingt pas que quelques gouttes de pluie larges et épaisses s'abattirent, et elle crut que c'était l'averse qui commençait; mais elle ne dura point, emportée par le vent, coupée par les commotions du tonnerre qui la refoulaient.
Enfin elle entrait dans le bois, mais l'obscurité s'était faite si noire que ses yeux ne pouvaient pas le sonder bien loin, cependant à la lueur d'un coup de foudre elle crut apercevoir, à une courte distance, une cabane à laquelle conduisait un mauvais chemin creusé de profondes ornières, elle se jeta dedans, au hasard.
De nouveaux éclairs lui montrèrent qu'elle ne s'était pas trompée: c'était bien un abri que des bûcherons avaient construit en fagots, pour travailler sous son toit fait de bourrées, à l'abri du soleil et de la pluie. Encore cinquante pas, encore dix et elle échappait à la pluie. Elle les franchit, et, à bout de forces, épuisée par sa course, étouffée par son émoi, elle s'affaissa sur le lit de copeaux qui couvrait le sol.
Elle n'avait pas repris sa respiration qu'un fracas effroyable emplit la forêt, avec des craquements à croire qu'elle allait être emportée; les grands arbres que la coupe du sous-bois avait isolés se courbaient, leurs tiges se tordaient, et des branches mortes tombaient partout avec des bruits sourds, écrasant les jeunes cépées.
La cabane pourrait-elle résister à cette trombe, ou dans un balancement plus fort que les autres n'allait-elle pas s'effondrer?
Elle n'eut pas le temps de réfléchir, une grande flamme accompagnée d'une terrible poussée la jeta à la renverse, aveuglée et abasourdie en la couvrant de branches. Quand elle revint à elle, tout on se tâtant pour voir si elle était encore en vie, elle aperçut à une courte distance, tout blanc dans l'obscurité, un chêne que le tonnerre venait de frapper, en le dépouillant du haut en bas de son écorce, projetée à l'entour, et qui, en tombant sur la cabane, l'avait bombardée de ses éclats; le long de son tronc nu deux de ses maîtresses branches pendaient tordues à la base; secouées par le vent, elles se balançaient avec des gémissements sinistres.
Comme elle regardait effarée, tremblante, épouvantée à la pensée de la mort qui venait de passer sur elle, et si près que son souffle terrible l'avait couchée sur le sol, elle vit le fond du bois se brouiller, en même temps qu'elle entendit un roulement extraordinaire plus puissant que ne le serait celui d'un train rapide, — c'était la pluie et la grêle qui s'abattaient sur la forêt; la cabane craqua du haut en bas, son toit ondula sous la bourrasque, mais elle ne s'effondra pas.
L'eau ne tarda pas à rouler en cascades sur la pente que les bûcherons avaient inclinée au nord, et, sans se faire mouiller, Perrine n'eut qu'à étendre le bras pour boire à sa soif dans le creux de sa main.
Maintenant elle n'avait qu'à attendre que l'orage fût passé; puisque la hutte avait résisté à ces deux assauts furieux, elle supporterait bien les autres, et aucune maison, si solide qu'elle fût, ne vaudrait pour elle cette cabane de branchages dont elle était maîtresse. Cette pensée la remplit d'un doux bien-être qui, succédant aux efforts qu'elle venait de faire, à ses angoisses, à ses affres, l'engourdit; et malgré le tonnerre qui continuait ses coups de foudre et ses roulements, malgré la pluie qui tombait à flots, malgré le vent et son fracas à travers les arbres, malgré la tempête déchaînée dans les airs et sur la terre, s'allongeant au milieu des copeaux qui lui servaient d'oreiller, elle s'endormit avec un sentiment de soulagement et de confiance qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps: c'était donc bien vrai, que se sauvent ceux qui ont le courage de lutter jusqu'au bout.
IX
Le tonnerre ne grondait plus quand elle s'éveilla, mais comme la pluie tombait encore fine, et continue, brouillant tout dans la forêt ruisselante, elle ne pouvait pas songer à se remettre en route; il fallait attendre.
Cela n'était ni pour l'inquiéter, ni pour lui déplaire; la forêt avec sa solitude et son silence ne l'effrayait pas, et elle aimait déjà cette cabane qui l'avait si bien protégée, et où elle venait de trouver un si bon sommeil; si elle devait passer la nuit là, peut-être même y serait-elle mieux qu'ailleurs, puisqu'elle aurait un toit sur la tête et un lit sec.
Comme la pluie cachait le ciel, et qu'elle avait dormi sans garder conscience du temps écoulé, elle n'avait aucune idée de l'heure qu'il pouvait être; mais, au fond, cela importait peu, quand le soir viendrait, elle le verrait bien.
Depuis son départ de Paris, elle n'avait eu ni le loisir ni l'occasion de faire sa toilette, et, cependant, le sable de la route, fouetté par le vent d'orage, l'avait couverte de la tête aux pieds, d'une épaisse couche de poussière, qui lui brûlait la peau. Puisqu'elle était seule, puisque l'eau coulait dans la rigole creusée autour de la hutte, c'était le moment de profiter de l'occasion qui lui avait manqué; par cette pluie persistante, personne ne la dérangerait.
La poche de sa jupe contenait, en plus de sa carte et de l'acte de mariage de sa mère, un petit paquet serré dans un chiffon, composé d'un morceau de savon, d'un peigne court, d'un dé et d'une pelote de fil avec deux aiguilles piquées, dedans. Elle le développa et, après avoir ôté sa veste, ses souliers et ses bas, penchée au- dessus de la rigole qui coulait claire, elle se savonna le visage, les épaules et les pieds. Pour s'essuyer, elle, n'avait que le chiffon qui enveloppait son paquet, et il n'était guère grand ni épais, mais encore valait-il mieux que rien.
Cette toilette la délassa presque autant que son bon sommeil, et alors elle se peigna lentement en nattant ses cheveux en deux grosses tresses blondes qu'elle laissa pendre sur ses épaules. N'était la faim qui recommençait à tirailler son estomac, et aussi quelques morsures de ses souliers qui, à certains endroits, lui avaient mis les pieds à vif, elle eût été tout à fait à l'aise: l'esprit calme, le corps dispos.
Contre la faim, elle ne pouvait rien, car, si cette cabane était un abri, elle n'offrirait jamais la moindre nourriture. Mais, pour les écorchures de ses pieds, elle pensa que si elle bouchait les trous que les frottements de la marche avaient faits dans ses bas, elle souffrirait moins de la dureté de ses souliers, et, tout de suite, elle se mit à l'ouvrage. Il fut long autant que difficile, car c'était du coton qu'il lui aurait fallu pour un reprisage à peu près complet, et elle n'avait que du fil.
Ce travail avait encore cela de bon, qu'en l'occupant, il l'empêchait de penser à la faim, mais il ne pouvait pas durer toujours. Quand il fut achevé, la pluie continuait à tomber plus ou moins fine, plus ou moins serrée, et l'estomac continuait aussi ses réclamations de plus en plus exigeantes.
Puisqu'il semblait bien maintenant qu'elle ne pourrait quitter son abri que le lendemain, et comme, d'autre part, il était certain qu'un miracle ne se ferait pas pour lui apporter à souper, la faim, plus impérieuse, qui ne lui laissait plus guère d'autres idées que celles de nourriture, lui suggéra la pensée de couper, pour les manger, des tiges de bouleau qui se mêlaient au toit de la hutte, et qu'elle pouvait facilement atteindre en grimpant sur les fagots. Quand elle voyageait avec son père, elle avait vu des pays où l'écorce du bouleau servait à fabriquer des boissons; donc, ce n'était pas un arbre vénéneux qui l'empoisonnerait; mais la nourrirait-il?
C'était une expérience à tenter. Avec son couteau, elle coupa quelques branches feuillues, et, les divisant en petits morceaux très courts, elle commença à en mâcher un.
Bien dur elle le trouva, quoique ses dents fussent solides, bien âpre, bien amer; mais ce n'était pas comme friandise qu'elle le mangeait; si mauvais qu'il fût, elle ne se plaindrait pas pourvu qu'il apaisât sa faim et la nourrît. Cependant, elle n'en put avaler que quelques morceaux, et encore cracha-t-elle presque tout le bois, après l'avoir tourné et retourné inutilement dans sa bouche; les feuilles passèrent moins difficilement.
Pendant qu'elle faisait sa toilette, raccommodait ses bas, et tâchait de souper avec les branches du bouleau, les heures avaient marché, et quoique le ciel, toujours troublé de pluie, ne permît pas de suivre la baisse du soleil, il semblait à l'obscurité qui, depuis un certain temps, emplissait la forêt, que la nuit devait approcher. En effet, elle ne tarda pas à venir, et elle se fit sombre comme dans les journées sans crépuscule; la pluie cessa de tomber, un brouillard blanc s'éleva aussitôt, et, en quelques minutes, Perrine se trouva plongée dans l'ombre et le silence: à dix pas, elle ne voyait pas devant elle, et, à l'entour, comme au loin, elle n'entendait plus d'autre bruit que celui des gouttes d'eau qui tombaient des branches sur son toit ou dans les flaques voisines.
Quoique préparée à l'idée de coucher là, elle n'en éprouva pas moins un serrement de coeur en se trouvant ainsi isolée, et perdue dans cette forêt, en plein noir. Sans doute, elle venait de passer, à cette même place, une partie de la journée, sans courir d'autre danger que celui d'être foudroyée, mais, la forêt le jour n'est pas la forêt la nuit, avec son silence solennel et ses ombres mystérieuses, qui disent et laissent voir tant de choses troublantes.
Aussi ne put-elle pas s'endormir tout de suite, comme elle l'aurait voulu, agitée par les tiraillements de son estomac, effarée par les fantômes de son imagination.
Quelles bêtes peuplaient cette forêt? Des loups peut-être?
Cette pensée la tira de sa somnolence, et, s'étant relevée, elle prit un solide bâton, qu'elle aiguisa d'un bout avec son couteau, puis elle se fit un entourage de fagots. Au moins si un loup l'attaquait, elle pourrait, de derrière son rempart, se défendre; certainement, elle en aurait le courage. Cela la rassura, et quand elle se fut recouchée dans son lit de copeaux, en tenant son épieu à deux mains, elle, ne tarda pas à s'endormir.
Ce fut un chant d'oiseau qui l'éveilla, grave et triste, aux notes pleines et flûtées, qu'elle reconnut tout de suite pour celui du merle. Elle ouvrit les yeux, et vit qu'au-dessus de ses fagots, une faible lueur blanche perçait l'obscurité de la forêt, dont les arbres et les cépées se détachaient en noir sur le fond pâle de l'aube: c'était le matin.
La pluie avait cessé, pas un souffle de vent n'agitait les feuilles lourdes, et dans toute la forêt régnait un silence profond que déchirait seulement ce chant d'oiseau, qui s'élevait au-dessus de sa tête, et auquel répondaient au loin d'autres chants, comme un appel matinal, se répétant, se prolongeant de canton en canton.
Elle écoutait, en se demandant si elle devait se lever déjà et reprendre son chemin, quand un frisson la secoua, et, en passant sa main sur sa veste, elle la sentit mouillée comme après une averse; c'était l'humidité des bois qui l'avait pénétrée, et maintenant, dans le refroidissement du jour naissant, la glaçait. Elle ne devait pas hésiter plus longtemps; tout de suite elle se mit sur ses jambes et se secoua fortement comme un cheval qui s'ébroue: en marchant, elle se réchaufferait.
Cependant, après réflexion, elle ne voulut pas encore partir, car il ne faisait pas assez clair pour qu'elle se rendît compte de l'état du ciel, et, avant de quitter cette cabane, il était prudent de voir si la pluie n'allait pas reprendre.
Pour passer le temps, et plus encore pour se donner du mouvement, elle remit en place les fagots qu'elle avait dérangés la veille, puis elle peigna ses cheveux, et fit sa toilette au bord d'un fossé plein d'eau.
Quand elle eut fini, le soleil levant avait remplacé l'aube, et maintenant, à travers les branches des arbres, le ciel se montrait d'un bleu pâle, sans le plus léger nuage: certainement la matinée serait belle, et probablement la journée aussi; il fallait partir.
Malgré les reprises qu'elle avait faites à ses bas, la mise en marche fut cruelle, tant ses pieds étaient endoloris, mais elle ne tarda pas à s'aguerrir, et bientôt elle fila d'un bon pas régulier sur la route dont la pluie avait amolli la dureté; le soleil qui la frappait dans le dos, de ses rayons obliques, la réchauffait, en même temps qu'il projetait sur le gravier une ombre allongée marchant à côté d'elle; et cette ombre, quand elle la regardait, la rassurait: car, si elle ne donnait pas l'image d'une jeune fille bien habillée, au moins ne donnait-elle plus celle de la pauvre diablesse de la veille, aux cheveux embroussaillés et au visage terreux; les chiens ne la poursuivraient peut-être plus de leurs aboiements, ni les gens de leurs regards défiants.
Le temps aussi était à souhait pour lui mettre au coeur des pensées d'espérance: jamais elle n'avait vu matinée si belle, si riante; l'orage en lavant les chemins et la campagne avait donné à tout, aux plantes, comme aux arbres, une vie nouvelle qui semblait éclose de la nuit même; le ciel, réchauffé, s'était peuplé de centaines d'alouettes qui piquaient droit dans l'azur limpide en lançant des chansons joyeuses; et de toute la plaine qui bordait la forêt s'exhalait une odeur fortifiante d'herbes, de fleurs et de moissons.
Au milieu de cette joie universelle était-il possible qu'elle restât seule désespérée? Le malheur la poursuivrait-il toujours? Pourquoi n'aurait-elle pas une bonne chance? C'en était déjà une grande, de s'être abritée dans la forêt; elle pouvait bien en rencontrer d'autres.
Et, tout en marchant, son imagination s'envolait sur les ailes de cette idée, à laquelle elle revenait toujours, que quelquefois on perd de l'argent sur les grands chemins, qu'une poche trouée laisse tomber; ce n'était donc pas folie de se répéter encore qu'elle pouvait trouver ainsi, non une grosse bourse qu'elle devrait rendre, mais un simple sou, et même une pièce de dix sous qu'elle aurait le droit de garder sans causer de préjudice à personne, et qui la sauveraient.
De même il lui semblait qu'il n'était pas extravagant, non plus, de penser qu'elle pourrait rencontrer une bonne occasion de s'employer à un travail quelconque, ou de rendre un service qui lui feraient gagner quelques sous.
Elle avait besoin de si peu pour vivre trois ou quatre jours.
Et elle allait ainsi les yeux attachés sur le gravier lavé, mais sans apercevoir le gros sou ou la petite pièce blanche tombée d'une mauvaise poche, pas plus qu'elle ne rencontrait les occasions de travail que l'imagination représentait si faciles et que la réalité n'offrait nulle part.
Cependant il y avait urgence à ce que l'une ou l'autre de ces bonnes chances s'accomplit au plus tôt, car les malaises qu'elles avait ressentis la veille se répétaient si intenses par moments, qu'elle commençait à craindre de ne pas pouvoir continuer son chemin: maux de coeur, nausées, alourdissements, bouffées de sueurs qui lui cassaient bras et jambes.
Elle n'avait pas à chercher la cause de ces troubles, son estomac la lui criait douloureusement, et comme elle ne pouvait pas répéter l'expérience de la veille avec les branches de bouleau, qui lui avait si mal réussi, elle se demandait ce qui adviendrait, après qu'un étourdissement plus fort que les autres l'aurait forcée à s'asseoir sur l'un des bas côtés de la route.
Pourrait-elle se relever?
Et, si elle ne le pouvait pas, devrait-elle mourir là sans que personne lui tendît la main?
La veille, si on lui avait dit, quand par un effort désespéré elle avait gagné la cabane de la forêt, qu'à un moment donné elle accepterait sans révolte cette idée d'une mort possible par faiblesse et abandon de soi, elle se serait révoltée: ne se sauvent-ils pas ceux qui luttent jusqu'au bout?
Mais la veille ne ressemblait pas au jour présent: la veille elle avait un reste de force qui maintenant lui manquait, sa tête était solide, maintenant elle vacillait.
Elle crut qu'elle devait se ménager, et chaque fois qu'une faiblesse la prit elle s'assit sur l'herbe pour se reposer quelques instants.
Comme elle s'était arrivée devant un champ de pois, elle vit quatre jeunes filles, à peu près du même âge qu'elle, entrer dans ce champ sous la direction d'une paysanne et en commencer la cueillette. Alors, ramassant tout son courage, elle franchit le fossé de la route et se dirigea vers la paysanne; mais celle-ci ne la laissa pas venir:
«Qué que tu veux? dit-elle.
— Vous demander si vous voulez que je vous aide.
— Je n'avons besoin de personne.
— Vous me donnerez ce que vous voudrez.
— D'où que t'es?
— De Paris.»
Une des jeunes filles leva la tête et lui jetant un mauvais regard, elle cria:
«C'te galvaudeuse qui vient de Paris pour prendre l'ouvrage du monde.
— On te dit qu'on n'a besoin de personne,» continua la paysanne.
Il n'y avait qu'à repasser le fossé et à se remettre en marche, ce qu'elle fit, le coeur gros et les jambes cassées.
«V'la les gendarmes, cria une autre, sauve-toi.»
Elle retourna vivement la tête et toutes partirent d'un éclat de rire, s'amusant de leur plaisanterie.
Elle n'alla pas loin et bientôt elle dut s'arrêter, ne voyant plus son chemin tant ses yeux étaient pleins de larmes; que leur avait- elle fait pour qu'elles fussent si dures!
Décidément, pour les vagabonds le travail est aussi difficile à trouver que les gros sous. La preuve était faite. Aussi n'osa-t- elle pas la répéter, et continua-t-elle son chemin, triste, n'ayant pas plus d'énergie dans le coeur que dans les jambes.
Le soleil de midi acheva de l'accabler: maintenant elle se traînait plutôt qu'elle ne marchait ne pressant un peu le pas que dans la traversée des villages pour échapper aux regards, qui, s'imaginait-elle, la poursuivaient, le ralentissant au contraire quand une voiture venant derrière elle allait la dépasser; à chaque instant, quand elle se voyait seule, elle s'arrêtait pour se reposer et respirer.
Mais alors c'était sa tête qui se mettait en travail, et les pensées qui la traversaient, de plus en plus inquiétantes, ne faisaient qu'accroître sa prostration.
À quoi bon persévérer, puisqu'il était certain qu'elle ne pourrait pas aller jusqu'au bout?
Elle arriva ainsi dans une forêt à travers laquelle la route droite s'enfonçait à perte de vue, et la chaleur, déjà lourde et brûlante dans la plaine, s'y trouva étouffante: un soleil de feu, pas un souffle d'air, et des sous-bois comme des bas côtés du chemin montaient des bouffées de vapeur humide qui la suffoquaient.
Elle ne tarda pas à se sentir épuisée, et, baignée de sueur, le coeur défaillant, elle se laissa tomber sur l'herbe, incapable de mouvement comme de pensée.
À ce moment une charrette qui venait derrière elle passa:
«Fait-y donc chaud, dit le paysan qui la conduisait assis sur un des limons, faut mouri.»
Dans son hallucination, elle prit cette parole pour la confirmation d'une condamnation portée contre elle.
C'était donc vrai qu'elle devait mourir: elle se l'était, déjà dit plus d'une fois, et voilà que ce messager de la Mort le lui répétait.
Hé bien, elle mourrait; il n'y avait à se révolter, ni à lutter plus longtemps; elle le voudrait, qu'elle ne le pourrait plus; son père était mort, sa mère était morte, maintenant c'était son tour.
Et, de ces idées qui traversaient sa tête vide, la plus cruelle était de penser qu'elle eut été moins malheureuse de mourir avec eux, plutôt que dans ce fossé comme une pauvre bête.
Alors elle voulut faire un dernier effort, entrer sous bois et y choisir une place où elle se coucherait pour son dernier sommeil, à l'abri des regards curieux. Un chemin de traverse s'ouvrait à une courte distance, elle le prit et, à une cinquantaine de mètres de la route, elle trouva une petite clairière herbée, dont la lisière était fleurie de belles digitales violettes. Elle s'assit à l'ombre d'une cépée de châtaignier, et, s'allongeant, elle posa sa tête sur son bras, comme elle faisait chaque soir pour s'endormir.
X
Une sensation chaude sur le visage la réveilla en sursaut, elle ouvrit les yeux, effrayée, et vit vaguement une grosse tête velue penchée sur elle.
Elle voulut se jeter de côté, mais un grand coup de langue appliqué en pleine figure la retint sur le gazon.
Si rapidement que cela se fut passé elle avait eu cependant le temps de se reconnaître: cette grosse tête velue était celle d'un âne; et, au milieu des grands coups de langue qu'il continuait à lui donner sur le visage et sur ses deux mains mises en avant, elle avait pu le regarder.
«Palikare!»
Elle lui jeta les bras autour du cou et l'embrassa en fondant en larmes:
«Palikare, mon bon Palikare.»
En entendant son nom il s'arrêta de la lécher, et relevant la tête il poussa cinq ou six braiments de joie triomphante, puis après ceux-là qui ne suffisaient pas pour crier son contentement, encore cinq où six autres non moins formidables.
Elle vit alors qu'il était sans harnais, sans licol et les jambes entravées.
Comme elle s'était soulevée pour lui prendre le cou et poser sa tête contre la sienne en le caressant de la main, tandis que de son côté il abaissait vers elle ses longues oreilles, elle entendit une voix enrouée qui criait:
«Qué que t'as, vieux coquin? Attends un peu, j'y vas, j'y vas, mon garçon.»
En effet un bruit de pas pressés résonna bientôt sur les cailloux du chemin, et Perrine vit paraître un homme vêtu d'une blouse et coiffé d'un chapeau de cuir qui arrivait la pipe à la bouche.
«Hé! gamine qué tu fais à mon âne?» cria-t-il sans retirer sa pipe de ses lèvres.
Tout de suite Perrine reconnut La Rouquerie, la chiffonnière habillée en homme à qui elle avait vendu Palikare au Marché aux chevaux, mais la chiffonnière ne la reconnut pas et ce fut seulement après un certain temps qu'elle la regarda avec étonnement:
«Je t'ai vue quelque part? dit-elle.
— Quand je vous ai vendu Palikare.
— Comment, c'est toi, fillette, que fais-tu ici?» Perrine n'eut pas à répondre; une faiblesse la prit qui la força à s'asseoir, et sa pâleur ainsi que ses yeux noyés parlèrent pour elle.
«Qué que t'as, demanda La Rouquerie, t'es malade?»
Mais Perrine remua les lèvres sans articuler aucun son, et s'appuyant sur son coude s'allongea tout de son long, décolorée, tremblante, abattue par l'émotion autant que par la faiblesse.
«Hé ben, hé ben, cria La Rouquerie, ne peux-tu pas dire ce que t'as?»
Précisément elle ne pouvait pas dire ce qu'elle avait, bien qu'elle gardât conscience de ce qui se passait autour d'elle.
Mais La Rouquerie était une femme d'expérience qui connaissait toutes les misères:
«Elle est bien capable de crever de faim», murmura-t-elle.
Et sans plus, abandonnant la clairière, elle se dirigea vers la route où se trouvait une petite charrette dételée dont les ridelles étaient garnies de peaux de lapin accrochées çà et là; vivement elle ouvrit un coffre d'où elle tira une miche de pain, un morceau de fromage, une bouteille, et rapporta le tout en courant.
Perrine était toujours dans le même état.
«Attends, ma fillette, attends,» dit La Rouquerie.
S'agenouillant près d'elle elle lui introduisit le goulot de la bouteille entre les lèvres.
«Bois un bon coup, ça te soutiendra.»
En effet le bon coup ramena le sang au visage pâli de Perrine et lui rendit le mouvement.
«Tu avais faim?
— Oui.
— Eh bien maintenant il faut manger, mais en douceur; attends un peu.»
Elle coupa un morceau à la miche ainsi qu'au fromage et les lui tendit.
«En douceur, surtout, où plutôt je vas manger avec toi, ça te modérera.»
La précaution était sage car déjà Perrine avait mordu à même le pain et il semblait qu'elle ne se conformerait pas à la recommandation de La Rouquerie.
Jusque-là Palikare était resté immobile regardant ce qui se passait de ses grands yeux doux; quand il vit La Rouquerie assise sur l'herbe à côté de Perrine il s'agenouilla près de celle-ci.
«Le coquin voudrait bien un morceau de pain, dit La Rouquerie.
—-Vous permettez que je lui en donne un?
— Un, deux, ce que tu voudras, quand il n'y en aura plus, il y en aura encore; ne te gêne pas, fillette, il est si content de te retrouver, le bon garçon, car tu sais c'est un bon garçon.
— N'est-ce pas?
— Quand tu auras mangé ton morceau, tu me diras comment tu es dans cette forêt à moitié morte de faim, car ça serait vraiment pitié de te couper le sifflet.»
Malgré les recommandations de La Rouquerie il fut vite dévoré le morceau:
«Tu en voudrais bien un autre? dit-elle quand il eut disparu.
— C'est vrai.
— Hé bien tu ne l'auras qu'après m'avoir raconté ton histoire; pendant le temps qu'elle te prendra, ce que tu as déjà mangé se tassera.»
Perrine fit le récit qui lui était demandé en commençant à la mort de sa mère: quand elle arriva à l'aventure de Saint-Denis, La Rouquerie qui avait allumé sa pipe la retira de sa bouche et lança une bordée d'injures à l'adresse de la boulangère:
«Tu sais que c'est une voleuse, s'écria-t-elle, je n'en donne à personne des pièces fausses, attendu que je ne m'en laisse fourrer par personne. Sois tranquille, il faudra qu'elle me la rende quand je repasserai par Saint-Denis ou bien j'ameute le quartier contre elle; j'en ai des amis à Saint-Denis, nous mettrons le feu à sa boutique.»
Perrine continua son récit et l'acheva.
«Comme ça tu étais en train de mourir, dit La Rouquerie; quel effet cela te faisait-il?
— Ça a commencé par être très douloureux, et j'ai dû crier à un moment comme on crie la nuit quand on étouffe, et puis j'ai rêvé du paradis et de la bonne nourriture que j'allais y manger; maman qui m'attendait me faisait du chocolat au lait, je le sentais.
— C'est curieux que le coup de chaleur qui devait te tuer te sauve précisément, car sans lui je ne me serais pas arrêtée dans ce bois pour laisser reposer Palikare et il ne t'aurait pas trouvée. Maintenant qu'est-ce que tu veux faire?
— Continuer mon chemin.
— Et demain comment mangeras-tu? Il faut avoir ton âge pour aller comme ça à l'aventure.
— Que voulez-vous que je fasse?»
La Rouquerie tira deux ou trois bouffées de sa pipe gravement, en réfléchissant, puis elle répondit:
«Voilà. Je vas jusqu'à Creil, pas plus loin, en achetant mes marchandises dans les villages et les villes qui se trouvent sur ma route ou à peu près, Chantilly, Senlis; tu viendras avec moi, crie un peu, si tu en as la force: «Peaux de lapin, chiffons, ferraille à vendre».
Perrine fit ce qui lui était demandé.
«Bon, la voix est claire; comme j'ai mal à la gorge tu crieras pour moi et gagneras ton pain. À Creil je connais un coquetier qui va jusqu'aux environs d'Amiens pour ramasser des oeufs, je lui demanderai de t'emmener avec lui dans sa voiture. Quand tu seras près d'Amiens tu prendras le chemin de fer pour aller jusqu'au pays de tes parents.
— Avec quoi?
— Avec cent sous que je t'avancerai en remplacement de la pièce que la boulangère t'a volée et que je me ferai rendre, tu peux en être sûre.»