XXIX (continued 2)
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Tant que M. Vulfran et son fils avaient vécu en bons rapports, elles avaient dû se contenter de tirer de leur frère ce qu'elles en pouvaient obtenir en prêts d'argent qu'on ne remboursait pas, en garanties commerciales, en influences, en tout ce qu'un parent riche est forcé d'accorder.
Mais le jour où, à la suite de prodigalités excessives et de dépenses exagérées, Edmond avait été envoyé dans l'Inde, ostensiblement comme acheteur de jute pour la maison paternelle, en réalité comme fils puni, les deux belles-soeurs avaient pensé à tirer parti de cette situation; et quand ce fils en révolte s'était marié malgré la défense de son père, elles avaient commencé, chacune de son côté, à se préparer pour que leur fils pût, à un moment donné, prendre la place de l'exilé.
À cette époque Théodore n'avait pas vingt ans, et il ne paraissait pas, par ce qu'il s'était montré jusque-là, qu'il pût être jamais propre au travail et aux affaires commerciales: choyé, gâté par sa mère qui lui avait donné ses goûts et ses idées, il ne vivait que pour les théâtres, les courses et les plaisirs que Paris offre aux fils de famille dont la bourse se remplit aussi facilement qu'elle se vide. Quelle chute quand il lui avait fallu s'enfermer dans un village, sous la férule d'un maître qui ne comprenait que le travail, et se montrait aussi rigoureux pour son neveu que pour le dernier de ses employés! Cette existence exaspérante, il ne l'avait supportée que le mépris au coeur pour ce qu'elle lui imposait d'ennuis, de fatigues et de dégoûts. Dix fois par jour il décidait de l'abandonner, et s'il ne le faisait point, c'était dans l'espérance d'être bientôt maître, seul maître de cette affaire considérable, et de pouvoir alors la mettre en actions, de façon à la diriger de haut et de loin, surtout de loin, c'est-à- dire de Paris, où il se rattraperait enfin de ses misères.
Quand Théodore avait commencé à travailler avec son oncle, Casimir n'avait que onze ou douze ans, et était par conséquent trop jeune pour prendre une place à côté de son cousin. Mais pour cela sa mère n'avait pas désespéré qu'il pût l'occuper un jour en regagnant le temps perdu: ingénieur, Casimir du haut de l'X dominerait M. Vulfran, en même temps qu'il écraserait de sa supériorité officielle son cousin qui n'était rien. C'était donc pour l'École polytechnique qu'il avait été chauffé, ne travaillant que les matières exigées pour les examens de l'école, et cela en proportion de leur coefficient: 58 les mathématiques, 10 la physique, 5 la chimie, 6 le français. Et alors il s'était produit ce résultat fâcheux pour lui, que, comme à Maraucourt, les vulgaires connaissances usuelles étaient plus utiles que l'X, l'ingénieur n'avait pas plus dominé l'oncle qu'il n'avait écrasé le cousin. Et même celui-ci avait gardé l'avance que dix années de vie commerciale lui donnaient, car s'il n'était pas savant, il en convenait, au moins il était pratique, prétendait-il, sachant bien que cette qualité était la première de toutes pour son oncle.
«Que diable peut-on bien leur apprendre d'utile, disait Théodore, puisqu'ils ne sont pas seulement en état d'écrire clairement une lettre d'affaires avec une orthographe décente?
— Quel malheur, expliquait Casimir, que mon beau cousin s'imagine qu'on ne peut pas vivre ailleurs qu'à Paris! quels services, sans cela, il rendrait à mon oncle! mais qu'attendre de bon d'un monomane qui, dès le jeudi, ne pense qu'à filer le samedi soir à Paris, disposant tout, dérangeant tout dans ce but unique, et qui, du lundi matin au jeudi, reste engourdi dans les souvenirs de la journée du dimanche passée à Paris.»
Les mères ne faisaient que développer ces deux thèmes en les enjolivant; mais, au lieu de convaincre M. Vulfran, celle-ci que Théodore seul pouvait être son second, celle-là que Casimir seul était un vrai fils pour lui, elles l'avaient plutôt disposé à croire, de Théodore ce que disait la mère de Casimir, et de Casimir ce que disait celle de Théodore, c'est-à-dire qu'en réalité il ne pouvait pas plus compter sur l'un que sur l'autre, ni pour le présent ni pour l'avenir.
De là, chez lui, des dispositions à leur égard, qui étaient précisément tout autres que celles que chacune d'elles avait si âprement poursuivies: ses neveux, rien que, ses neveux; nullement et à aucun point de vue des fils.
Et même, dans ses procédés à leur égard, on pouvait facilement voir qu'il avait tenu à ce que cette distinction fût évidente pour tous, car, malgré les sollicitations de tout genre, directes et détournées, dont on l'avait enveloppé, il n'avait jamais consenti à les loger au château où cependant les appartements ne manquaient pas, ni à leur permettre de partager sa vie intime, si triste et si solitaire qu'elle fût.
«Je ne veux ni querelles ni jalousies autour de moi», avait-il toujours répondu.
Et, partant de là, il avait donné à Théodore la maison qu'il habitait lui-même avant de faire construire son château, et à Casimir celle de l'ancien chef de la comptabilité que Mombleux remplaçait.
Aussi leur surprise avait-elle été vive et leur indignation exaspérée, quand une étrangère, une gamine, une bohémienne s'était installée dans ce château où ils n'entraient que comme invités.
Que signifiait cela?
Qu'était cette petite fille?
Que devait-on craindre d'elle?
C'était ce que Mme Bretoneux avait demandé à son fils, mais ses réponses ne l'ayant pas satisfaite, elle avait voulu faire elle- même une enquête qui l'éclairât.
Arrivée assez inquiète, il ne lui fallut que peu de temps pour se rassurer, tant Perrine joua bien le rôle que Mlle Belhomme lui avait soufflé.
Si M. Vulfran ne voulait pas avoir ses neveux à demeure chez lui, il n'en était pas moins hospitalier, et même largement, fastueusement hospitalier pour sa famille, lorsque sa soeur et sa belle-soeur, son frère et son beau-frère venaient le voir à Maraucourt. Dans ces occasions, le château prenait un air de fête qui ne lui était pas habituel: les fourneaux chauffaient au tirage forcé; les domestiques arboraient leurs livrées; les voitures et les chevaux sortaient des remises et des écuries avec leurs harnais de gala; et le soir, dans l'obscurité, les habitants du village voyaient flamboyer le château depuis le rez-de-chaussée jusqu'aux fenêtres des combles, et de Picquigny à Amiens, d'Amiens à Picquigny, circulaient le cuisinier et le maître d'hôtel chargés des approvisionnements.
Pour recevoir Mme Bretoneux, on s'était donc conformé à l'usage établi et en débarquant à la gare de Picquigny elle avait trouvé le landau avec cocher et valet de pied pour l'amener à Maraucourt, comme en descendant de voiture elle avait trouvé Bastien pour la conduire à l'appartement, toujours le même, qui lui était réservé au premier étage.
Mais malgré cela, la vie de travail de M. Vulfran et de ses neveux, même celle de Casimir, n'avait été modifiée en rien: il verrait sa soeur aux heures des repas, il passerait la soirée avec elle, rien de plus, les affaires avant tout; quant au fils et au neveu, il en serait de même pour eux, ils déjeuneraient et dîneraient au château, où ils resteraient le soir aussi tard qu'ils voudraient, mais ce serait tout: sacrées les heures de bureau.
Sacrées pour les neveux, elles l'étaient aussi pour M. Vulfran et par conséquent pour Perrine, de sorte que Mme Bretoneux n'avait pas pu organiser et poursuivre son enquête sur «la bohémienne» comme elle l'aurait voulu.
Interroger Bastien et les femmes de chambre, aller chez Françoise pour la questionner adroitement, ainsi que Zénobie et Rosalie, était simple et, de ce côté, elle avait obtenu tous les renseignements qu'on pouvait lui donner, au moins ceux qui se rapportaient à l'arrivée dans le pays de «la bohémienne», à la façon dont elle avait vécu depuis ce moment, enfin à son installation auprès de M. Vulfran, due exclusivement, semblait-il, à sa connaissance de l'anglais; mais examiner Perrine elle-même qui ne quittait pas M. Vulfran, la faire parler, voir ce qu'elle était et ce qu'il y avait en elle, chercher ainsi les causes de son succès subit, ne se présentait pas dans des conditions faciles à combiner.
À table, Perrine ne disait absolument rien; le matin, elle parlait avec M. Vulfran; après le déjeuner, elle montait tout de suite à sa chambre; au retour de la tournée des usines, elle travaillait avec Mlle Belhomme; le soir en sortant de table, elle montait de nouveau à sa chambre; alors, quand, où et comment la prendre pour l'avoir seule et librement la retourner?
De guerre lasse, Mme Bretoneux, la veille de son départ, se décida à l'aller trouver dans sa chambre, où Perrine, qui se croyait débarrassée d'elle, dormait tranquillement.
Quelques coups frappés à sa porte, l'éveillèrent; elle écouta, on frappa de nouveau.
Elle se leva et alla à la porte à tâtons:
«Qui est la?
— Ouvrez, c'est moi.
— Mme Bretoneux?
— Oui.»
Perrine tira le verrou, et vivement Mme Bretoneux se glissa dans la chambre, tandis que Perrine pressait le bouton de la lumière électrique.
«Couchez-vous, dit Mme Bretoneux, nous serons mieux pour causer.»
Et, prenant une chaise, elle s'assit au pied du lit de façon à avoir Perrine devant elle; puis ensuite elle commença:
«C'est de mon frère que j'ai à vous parler, à propos de certaines recommandations que je veux vous adresser. Puisque vous remplacez Guillaume auprès de lui, vous pouvez prendre des précautions utiles à sa santé et dont Guillaume, malgré tous ses défauts, l'entourait. Vous paraissez intelligente, bonne petite fille, il est donc certain que, si vous le voulez, vous pouvez nous rendre les mêmes services que Guillaume; je vous promets que nous saurons le reconnaître.»
Aux premiers mots, Perrine s'était rassurée: puisqu'on voulait lui parler de M. Vulfran, elle n'avait rien à craindre; mais quand elle entendit Mme Bretoneux lui dire qu'elle paraissait intelligente, sa défiance se réveilla, car il était impossible que Mme Bretoneux qui, elle, était vraiment intelligente et fine, put être sincère en parlant ainsi; or, si elle n'était pas sincère, il importait de se tenir sur ses gardes.
«Je vous remercie, madame, dit-elle en exagérant son sourire niais, bien sûr que je ne demande qu'a vous rendre les mêmes services que Guillaume.»
Elle souligna ces derniers mots de façon à laisser entendre qu'on pouvait tout lui demander.
«Je disais bien que vous étiez intelligente, reprit Mme Bretoneux, et je crois que nous pouvons compter sur vous.
— Vous n'avez qu'à commander, madame.
— Tout d'abord, ce qu'il faut, c'est que vous soyez attentive à veiller sur la santé de mon frère et à prendre toutes les précautions possibles pour qu'il ne gagne pas un coup de froid qui peut être mortel, en lui donnant une de ces congestions pulmonaires auxquelles il est sujet, ou qui aggrave sa bronchite. Savez-vous que si cette bronchite se guérissait, on pourrait l'opérer et lui rendre la vue? Songez quelle joie ce serait pour nous tous.»
Cette fois, Perrine répondit:
«Moi aussi, je serais bien heureuse.
— Cette parole prouve vos bons sentiments, mais vous, si reconnaissante que vous soyez de ce qu'on fait pour vous, vous n'êtes pas de la famille.»
Elle reprit son air niais.
«Bien sûr, mais ça n'empêche pas que je sois attachée à M. Vulfran, vous pouvez me croire.
— Justement, vous pouvez nous prouver votre attachement par ces soins de tout instant que je vous indiquais, mais encore bien mieux. Mon frère n'a pas besoin seulement d'être préservé du froid, il a besoin aussi d'être défendu contre les émotions brusques qui, en le surprenant, pourraient le tuer. Ainsi, ces messieurs me disaient qu'en ce moment il faisait faire recherches sur recherches dans les Indes pour obtenir des nouvelles de son fils, notre cher Edmond.»
Elle fit une pause, mais inutilement, car Perrine ne répondit pas à cette ouverture, bien certaine que «ces messieurs», c'est-à-dire les deux cousins, n'avaient pas pu parler de ces recherches à Mme Bretoneux; que Casimir en eût parlé, il n'y avait là rien que de vraisemblable, puisqu'il avait appelé sa mère à son secours; mais Théodore, cela n'était pas possible.
«Ils m'ont dit que lettres et dépêches passaient par vos mains et que vous les traduisiez à mon frère. Eh bien! il serait très important, au cas où ces nouvelles deviendraient mauvaises, comme nous ne le prévoyons que trop, hélas! que mon fils en fût averti le premier; il m'enverrait une dépêche, et, comme la distance d'ici à Boulogne n'est pas très grande, j'accourrais soutenir mon pauvre frère: une soeur, surtout une soeur aînée, trouve d'autres consolations dans son coeur qu'une belle-soeur. Vous comprenez?
— Oh! bien sûr, madame, que je comprends; il me semble au moins.
— Alors, nous pouvons compter sur vous?»
Perrine hésita un moment, mais elle ne pouvait pas ne pas répondre.
«Je ferai tout ce que je pourrai pour M. Vulfran.
— Et ce que vous ferez pour lui, vous le ferez pour nous, comme ce que vous ferez pour nous vous le ferez pour lui. Tout de suite je vais vous prouver que, quant à nous, nous ne serons pas ingrats. Qu'est-ce que vous diriez d'une robe qu'on vous donnerait?»
Perrine ne voulut rien dire, mais comme elle devait, une réponse à cette offre, elle la mit dans un sourire.
«Une belle robe avec une petite traîne, continua Mme Bretoneux.
— Je suis en deuil.
— Mais le deuil n'empêche pas de porter une robe à traîne. Vous n'êtes pas assez habillée pour dîner à la table de mon frère et même vous êtes très mal habillée, fagotée comme un chien savant.
Perrine savait qu'elle n'était pas bien habillée, cependant elle fut humiliée d'être comparée à un chien savant, et surtout de la façon dont cette comparaison était faite, avec l'intention manifeste de la rabaisser.
— J'ai pris ce que j'ai trouvé chez Mme Lachaise.
— Mme Lachaise était bonne pour vous habiller quand vous n'étiez qu'une vagabonde, mais maintenant qu'il a plu à mon frère de vous admettre à sa table, il ne faut pas que nous ayons à rougir de vous; ce qui, nous pouvons le dire entre nous, a lieu en ce moment.»
Sous ce coup, Perrine perdit la conscience du rôle qu'elle jouait.
«Ah! dit-elle tristement.
— Ce que vous êtes drôle avec votre blouse, vous n'en avez pas idée.»
Et l'évocation de ce souvenir fit rire Mme Bretoneux comme si elle avait cette fameuse blouse devant les yeux.
«Mais cela est facile à réparer, et quand vous serez belle comme je veux que vous le soyez, avec une robe habillée pour la salle à manger, et un joli costume pour la voiture, vous vous rappellerez à qui vous les devez. C'est comme pour votre lingerie, je me doute qu'elle vaut la robe. Voyons un peu.»
Disant cela, d'un air d'autorité, elle ouvrit les uns après les autres les tiroirs de la commode, et méprisante, elle les referma d'un mouvement brusque en haussant les épaules avec pitié.
«Je m'en doutais, reprit-elle, c'est misérable, indigne de vous.»
Perrine, suffoquée, ne répondit rien.
«Vous avez de la chance, continua Mme Bretoneux, que je sois venue à Maraucourt, et que je me charge de vous.»
Le mot qui monta aux lèvres de Perrine fut un refus: elle n'avait pas besoin qu'on se chargeât d'elle, surtout avec de pareils procédés; mais elle eut la force de le refouler: elle avait un rôle à remplir, rien ne devait le lui faire oublier; après tout, c'étaient les paroles de Mme Bretoneux qui étaient mauvaises et dures, ses intentions, au contraire, s'annonçaient bonnes et généreuses.
«Je vais dire à mon frère, reprit Mme Bretoneux, qu'il doit vous commander chez une couturière d'Amiens dont je lui donnerai l'adresse, la robe et le costume qui vous sont indispensables, et de plus, chez une bonne lingère, un trousseau complet. Fiez-vous- en à moi, vous aurez quelque chose de joli, qui à chaque instant, je l'espère au moins, me rappellera à votre souvenir. Là-dessus dormez bien, et n'oubliez rien de ce que je vous ai dit.»
XXV
«Faire tout ce qu'elle pourrait pour M. Vulfran» ne signifiait pas du tout, aux yeux de Perrine, ce que Mme Bretoneux avait cru comprendre; aussi se garda-t-elle de jamais dire un mot à Casimir des recherches qui se poursuivaient aux Indes et en Angleterre.
Et cependant, quand il la rencontrait seule, Casimir avait une façon de la regarder qui aurait dû provoquer les confidences.
Mais quelles confidences eût-elle pu faire, alors même qu'elle se fût décidée à rompre le silence que M. Vulfran lui avait commandé?
Elles étaient aussi vagues que contradictoires, les nouvelles qui arrivaient de Dakka, de Dehra et de Londres, surtout elles étaient incomplètes, avec des trous qui paraissaient difficiles à combler, surtout pour les trois dernières années. Mais cela ne désespérait pas M. Vulfran et n'ébranlait pas sa foi. «Nous avons fait le plus difficile, disait-il quelquefois, puisque nous avons éclairé les temps les plus éloignés; comment la lumière ne se ferait-elle pas sur ceux qui sont près de nous? un jour où l'autre le fil se rattachera et alors il n'y aura plus qu'à le suivre.»
Si de ce côté Mme Bretoneux n'avait guère réussi, au moins n'en avait-il pas été de même pour les soins qu'elle avait recommandé à Perrine de donner à M. Vulfran. Jusque-là Perrine ne se serait pas permis, les jours de pluie, de relever la capote du phaéton, ni, les jours de froid ou de brouillard, de rappeler à M. Vulfran qu'il était prudent à lui d'endosser un pardessus, ou de nouer un foulard autour de son cou, pas plus qu'elle n'aurait osé, quand les soirées étaient fraîches, fermer les fenêtres du cabinet; mais du moment qu'elle avait été avertie par Mme Bretoneux que le froid, l'humidité, le brouillard, la pluie, pouvaient aggraver la maladie de M. Vulfran, elle ne s'était plus laissé arrêter par ces scrupules et ces timidités.
Maintenant, elle ne montait plus en voiture, quel que fut le temps, sans veiller à ce que le pardessus se trouvât à sa place habituelle avec un foulard dans la poche, et au moindre coup de vent frais, elle le posait elle-même sur les épaules de M. Vulfran, ou le lui faisait endosser. Qu'une goutte de pluie vint à tomber, elle arrêtait aussitôt, et relevait la capote. Que la soirée ne fût pas tiède après le dîner, et elle refusait de sortir. Au commencement, quand ils faisaient une course à pied, elle allait de son pas ordinaire, et il la suivait sans se plaindre, car la plainte était précisément ce qu'il avait le plus en horreur, pour lui-même aussi bien que pour les autres; mais maintenant qu'elle savait que la marche un peu vive lui était une souffrance accompagnée de toux, d'étouffement, de palpitations, elle trouvait toujours des raisons, sans donner la vraie, pour qu'il ne pût pas se fatiguer, et ne fit qu'un exercice modéré, celui précisément qui lui était utile, non nuisible.
Une après-midi qu'ils traversaient ainsi à pied le village, ils rencontrèrent Mlle Belhomme, qui ne voulut point passer sans saluer M. Vulfran, et après quelques paroles de politesse le quitta en disant:
«Je vous laisse sous la garde de votre Antigone.»
Que voulait dire cela? Perrine n'en savait rien et M. Vulfran qu'elle interrogea ne le savait pas davantage. Alors le soir elle questionna l'institutrice, qui lui expliqua ce qu'était cette Antigone, en lui faisant lire avec un commentaire approprié à sa jeune intelligence, ignorante des choses de l'antiquité, l'OEdipe à Colone de Sophocle; et les jours suivants, abandonnant le Tour du Monde, Perrine recommença cette lecture pour M. Vulfran, qui s'en montra ému, sensible surtout à ce qui s'appliquait à sa propre situation.
«C'est vrai, dit-il, que tu es une Antigone pour moi, et même plus, puisque Antigone, fille du malheureux OEdipe, devait ses soins et sa tendresse à son père.»
Par là, Perrine vit quel chemin elle avait fait dans l'affection de M. Vulfran, qui n'avait pas pour habitude de se répandre en effusion. Elle en fut si bouleversée que, lui prenant la main, elle la lui baisa.
«Oui, dit-il, tu es une bonne fille.»
Et lui mettant la main sur la tête, il ajouta:
«Même quand mon fils sera de retour, tu ne nous quitteras pas, il saura reconnaîtra ce que tu as été pour moi.
— Je suis si peu et je voudrais être tant!
— Je lui dirai ce que tu as été, et d'ailleurs il le verra bien, car c'est un homme de coeur que mon fils.»
Bien souvent il s'était exprimé dans ces termes ou d'autres du même genre sur ce fils, et toujours elle avait eu la pensée de lui demander comment, avec ces sentiments, il avait pu se montrer si sévère, mais chaque fois, les paroles s'étaient arrêtées dans sa gorge serrée par l'émotion: c'était chose si grave pour elle d'aborder un pareil sujet.
Cependant ce soir-là, encouragée par ce qui venait de se passer, elle se sentit plus forte; jamais occasion s'était-elle présentée plus favorable: elle était seule avec M. Vulfran, dans son cabinet où jamais personne n'entrait sans être appelé, assise près de lui, sous la lumière de la lampe, devait-elle hésiter plus longtemps?
Elle ne le crut pas:
«Voulez-vous me permettre, dit-elle, le coeur angoissé et la voix frémissante, de vous demander une chose que je ne comprends pas, et à laquelle je pense à chaque instant sans oser en parler?
— Dis.
— Ce que je ne comprends pas, c'est qu'aimant votre fils comme vous l'aimez, vous ayez pu vous séparer de lui.
— C'est qu'a ton âge on ne comprend, on ne sent que ce qui est affection, sans avoir conscience du devoir: or mon devoir de père me faisait une loi d'imposer à mon fils, coupable de fautes qui pouvaient l'entraîner loin, une punition qui serait une leçon. Il fallait qu'il eût la preuve que ma volonté était au-dessus de la sienne; c'est pourquoi je l'envoyai aux Indes, où j'avais l'intention de ne le tenir que peu de temps, et où je lui donnais une situation qui ménageait sa dignité, puisqu'il était le représentant de ma maison. Pouvais-je prévoir qu'il s'éprendrait de cette misérable créature et se laisserait entraîner dans un mariage fou, absolument fou?
— Mais le père Fildes dit que celle qu'il a épousée n'était point une misérable créature.
— Elle en était une, puisqu'elle a accepté un mariage nul en France, et dès lors je ne pouvais pas la reconnaître pour ma fille, pas plus que je ne pouvais rappeler mon fils près de moi, tant qu'il ne se serait pas séparé d'elle; c'eût été manquer à mon devoir de père, en même temps qu'abdiquer ma volonté, et un homme comme moi ne peut pas en arriver là; je veux ce que je dois, et ne transige pas plus sur la volonté que sur le devoir.»
Il dit cela avec une fermeté d'accent qui glaça Perrine; puis, tout de suite il poursuivit:
«Maintenant, tu peux te demander comment, n'ayant pas voulu recevoir mon fils après son mariage, je veux présentement le rappeler près de moi. C'est que les conditions ne sont plus aujourd'hui ce qu'elles étaient à cette époque. Après treize années de ce prétendu mariage, mon fils doit être aussi las de cette créature que de la vie misérable qu'elle lui a fait mener près d'elle. D'autre part, les conditions pour moi sont changées aussi: ma santé est loin d'être restée ce qu'elle était, je suis malade, je suis aveugle, et je ne peux recouvrer la vue que par une opération qu'on ne risquera que si je suis dans un état de calme lui assurant des chances sérieuses de réussite. Quand mon fils saura cela, crois-tu qu'il hésitera à quitter cette femme, à laquelle d'ailleurs j'assurerai la vie la plus large ainsi qu'à sa fille? Si je l'aime, il m'aime aussi; que de fois a-t-il tourné ses regards vers Maraucourt! que de regrets n'a-t-il pas éprouvés! Qu'il apprenne la vérité, tu le verras accourir.
— Il devrait donc quitter sa femme et sa fille?
— Il n'a pas de femme, il n'a pas de fille.
— Le père Fildes dit qu'il a été marié dans la chapelle de la mission par le père Leclerc.
— Ce mariage est nul en France pour avoir été contracté contrairement à la loi.
— Mais aux Indes, est-il nul aussi?
— Je le ferai casser à Rome.
— Mais sa fille?
— La loi ne reconnaît pas cette fille.
— La loi est-elle tout?
— Que veux-tu dire?
— Que ce n'est pas la loi qui fait qu'on aime ou qu'on n'aime pas ses enfants, ses parents. Ce n'était pas en vertu de la loi que j'aimais mon pauvre papa, mais parce qu'il était bon, tendre, affectueux, attentif pour moi, parce que j'étais heureuse quand il m'embrassait, joyeuse quand il me disait de douces paroles ou qu'il me regardait avec un sourire; et parce que je n'imaginais pas qu'il y eût rien de meilleur que d'être avec lui-même, quand il ne me parlait point et s'occupait de ses affaires. Et lui, il m'aimait parce qu'il m'avait élevée, parce qu'il me donnait ses soins, son affection, et plus encore, je crois bien, parce qu'il sentait que je l'aimais de tout mon coeur. La loi n'avait rien à voir là dedans; je ne me demandais pas si c'était la loi qui le faisait mon père, car j'étais bien certaine que c'était l'affection que nous avions l'un pour l'autre.
— Où veux-tu en venir?
— Pardonnez-moi si je dis des paroles qui vous paraissent déraisonnables, mais je parle tout haut, comme je pense, comme je sens.
— Et c'est pour cela que je t'écoute, parce que tes paroles, pour peu expérimentées qu'elles soient, sont au moins celles d'une bonne fille.
— Eh bien, monsieur, j'en veux venir à ceci, c'est que si vous aimez votre fils et voulez l'avoir près de vous, lui de son côté il doit aimer sa fille et veut l'avoir près de lui.
— Entre son père et sa fille, il n'hésitera pas; d'ailleurs le mariage annulé, elle ne sera plus rien pour lui. Les filles de l'Inde sont précoces; il pourra bientôt la marier, ce qui, avec la dot que je lui assurerai, sera facile; il ne sera donc pas assez peu sensé pour ne pas se séparer d'une fille qui, elle, n'hésiterait pas à se séparer bientôt de lui pour suivre son mari. D'ailleurs, notre vie n'est pas faite que de sentiment, elle l'est aussi d'autres choses qui pèsent d'un lourd poids sur nos déterminations: quand Edmond est parti pour les Indes, ma fortune n'était pas ce qu'elle est maintenant; quand il verra, et je la lui montrerai, la situation qu'elle lui assure à la tête de l'industrie de son pays, l'avenir qu'elle lui promet, avec toutes les satisfactions des richesses et des honneurs, ce ne sera pas une petite moricaude qui l'arrêtera.
— Mais cette petite moricaude n'est peut-être pas aussi horrible que vous l'imaginez.
— Une Hindoue.
— Les livres que je vous lisais disent que les Hindous sont en moyenne plus beaux que les Européens.
— Exagérations de voyageurs.
— Qu'ils ont les membres souples, le visage d'un ovale pur, les yeux profonds avec un regard fier, la bouche discrète, la physionomie douce; qu'ils sont adroits, gracieux dans leurs mouvements; qu'ils sont sobres, patients, courageux au travail; qu'ils sont appliqués à l'étude…
— Tu as de la mémoire.
— Ne doit-on pas retenir ce qu'on lit? Enfin il résulte de ces livres qu'une Hindoue n'est pas forcément une horreur comme vous êtes disposé à le croire.
— Que m'importe, puisque je ne la connaîtrai pas.
— Mais si vous la connaissiez, vous pourriez peut-être vous intéresser à elle, vous attacher à elle…
— Jamais; rien qu'en pensant à elle et à sa mère, je suis pris d'indignation.
— Si vous la connaissiez… cette colère s'apaiserait peut-être.»
Il serra les poings dans un moment de fureur qui troubla Perrine, mais cependant ne lui coupa pas la parole:
«J'entends si elle n'était pas du tout ce que vous supposez; car elle peut, n'est-ce pas, être le contraire de ce que votre colère imagine: le père Fildes dit que sa mère était douée des plus charmantes qualités, intelligente, bonne, douce…
— Le père Fildes est un brave prêtre qui voit la vie et les gens avec trop d'indulgence; d'ailleurs, il ne l'a pas connue, cette femme dont il parle.
— Il dit qu'il parle d'après les témoignages de tous ceux qui l'ont connue; ces témoignages de tous n'ont-ils pas plus d'importance que l'opinion d'un seul? Enfin, si vous la receviez dans votre maison, n'aurait-elle pas, elle, votre petite fille, des soins plus intelligents que ceux que je peux avoir, moi?
— Ne parle pas contre toi.
— Je ne parle ni pour ni contre moi, mais pour ce qui est la justice…
— La justice!
— Telle que je la sens; ou si vous voulez, pour ce que, dans mon ignorance, je crois être la justice. Précisément parce que sa naissance est menacée et contestée, cette jeune fille en se voyant accueillie, ne pourrait pas ne pas être émue d'une profonde reconnaissance. Pour cela seul, en dehors de toutes les autres raisons qui la pousseraient, elle vous aimerait de tout son coeur.»
Elle joignit les mains en le regardant comme s'il pouvait la voir, et avec un élan qui donnait à sa voix un accent vibrant:
«Ah! monsieur, ne voulez-vous pas être aimé par votre fille?»
Il se leva d'un mouvement impatient:
«Je t'ai dit qu'elle ne serait jamais ma fille. Je la hais, comme je hais sa mère; elles qui m'ont pris mon fils, qui me le gardent. Est-ce que, si elles ne l'avaient pas ensorcelé, il ne serait pas près de moi depuis longtemps? Est-ce qu'elles n'ont pas été tout pour lui, quand moi son père, je n'étais rien?»
Il parlait avec véhémence en marchant à pas saccadés par son cabinet, emporté, secoué par un accès de colère qu'elle n'avait pas encore vu. Tout à coup il s'arrêta devant elle:
«Monte à ta chambre, dit-il, et plus jamais, tu entends, plus jamais, ne te permets de me parler de ces misérables; car enfin de quoi te mêles-tu? Qui t'a chargé de me tenir un pareil discours?»
Un moment interdite, elle se remit:
«Oh! personne, monsieur, je vous jure; j'ai traduit, moi fille sans parents, ce que mon coeur me disait, me mettant à la place de votre petite fille.»
Il se radoucit, mais ce fut encore d'un ton menaçant qu'il ajouta:
«Si tu ne veux pas que nous nous fâchions, désormais n'aborde jamais ce sujet, qui m'est, tu le vois, douloureux; tu ne dois pas m'exaspérer.
— Pardonnez-moi, dit-elle la voix brisée par les larmes qui l'étouffaient, certainement j'aurais dû me taire.
— Tu l'aurais dû d'autant mieux que ce que tu as dit était inutile.»
XXXVI
Pour suppléer aux nouvelles que ses correspondants ne lui donnaient point, sur la vie de son fils, pendant les trois dernières années, M. Vulfran faisait paraître dans les principaux journaux de Calcutta, de Dakka, de Dehra, de Bombay, de Londres, une annonce répétée chaque semaine, promettant quarante livres de récompense à qui pourrait fournir un renseignement, si mince qu'il fût, mais certain cependant, sur Edmond Paindavoine; et comme une des lettres qu'il avait reçues de Londres parlait d'un projet d'Edmond de passer en Égypte et peut-être en Turquie, il avait étendu ses insertions au Caire, à Alexandrie, à Constantinople: rien ne devait être négligé, même l'impossible, même l'improbable; d'ailleurs n'était-ce pas l'improbable qui devenait le vraisemblable dans cette existence cahotée?
Ne voulant pas donner son adresse, ce qui eût pu l'exposer à toutes sortes de sollicitations plus ou moins malhonnêtes, c'était celle de son banquier à Amiens que M. Vulfran avait indiquée; c'était donc celui-ci qui recevait les lettres que l'offre des mille francs provoquait, et qui les transmettait à Maraucourt.
Mais de ces lettres assez nombreuses, pas une seule n'était sérieuse; la plupart provenaient d'agents d'affaires, qui s'engageaient à faire des recherches dont ils garantissaient le succès, si on voulait bien leur envoyer une provision indispensable aux premières démarches; quelques-unes étaient de simples romans qui se lançaient dans une fantaisie vague promettant tout et ne donnant rien; d'autres enfin racontaient des faits remontant à cinq, dix, douze ans; aucune ne se renfermait dans les trois dernières années fixées par l'annonce, pas plus qu'elle ne fournissait l'indication précise demandée.
C'était Perrine qui lisait ces lettres ou les traduisait, et si nulles qu'elles fussent généralement, elles ne décourageaient pas M. Vulfran et n'ébranlaient pas sa foi:
«Il n'y a que l'annonce répétée qui produise de l'effet», disait- il toujours.
Et sans se lasser, il répétait les siennes.
Un jour enfin une lettre datée de Serajevo en Bosnie apporta une offre qui paraissait pouvoir être prise en considération: elle était en mauvais anglais, et disait que si l'on voulait déposer les quarante livres promises par l'insertion du Times, chez un banquier de Serajevo, on s'engageait à fournir des nouvelles authentiques de M. Edmond Paindavoine remontant au mois de novembre de la précédente année: au cas où l'on accepterait cette proposition, on devait répondre poste restante à Serajevo sous le numéro 917.
«Eh bien, tu vois si j'avais raison, s'écria M. Vulfran, c'est près de nous, le mois de novembre.»
Et il montra une joie qui était un aveu de ses craintes: c'était maintenant qu'il pouvait affirmer l'existence d'Edmond avec preuves à l'appui et non plus seulement en vertu de sa foi paternelle.
Pour la première fois depuis que ses recherches se poursuivaient, il parla de son fils à ses neveux et à Talouel.
«J'ai la grande joie de vous annoncer que j'ai des nouvelles d'Edmond; il était en Bosnie au mois de novembre.»
L'émoi fut grand quand ce bruit se répandit dans le pays. Comme toujours en pareille circonstance on l'amplifia:
«M. Edmond va arriver!
— Est ce possible?
— Si vous voulez en avoir la certitude regardez la mine des neveux et de Talouel.»
En réalité, elle était curieuse cette mine: préoccupée chez Théodore autant que chez Casimir, avec quelque chose de contraint; au contraire épanouie chez Talouel, qui depuis longtemps avait pris l'habitude de faire exprimer à sa physionomie comme à ses paroles précisément le contraire de ce qu'il pensait.
Cependant il y avait des gens qui ne voulaient pas croire à ce retour:
«Le vieux a été trop dur; le fils n'avait pas mérité que, pour quelques dettes, on l'envoyât aux Indes. Mis en dehors de sa famille, il s'en est créé une autre là-bas.
— Et puis être en Bosnie, en Turquie, quelque part par là, cela, ne veut pas dire qu'on, est en route pour Maraucourt; est-ce que la route des Indes en France passe par la Bosnie?»
Cette réflexion était de Bendit, qui, avec son sang-froid anglais, jugeait les choses au seul point de vue pratique, sans y mêler aucune considération sentimentale.
«Comme vous je désire le retour du fils, disait-il, cela donnerait à la maison une solidité qui lui manque, mais il ne suffit pas que je désire une chose pour que j'y croie; c'est Français cela, ce n'est pas Anglais, et moi, vous savez, I am an Englishman.»
Justement parce que ces réflexions étaient d'un Anglais, elles faisaient hausser les épaules: si le patron parlait du retour de son fils, on pouvait avoir foi en lui; il n'était pas homme à s'emballer, le patron.
«En affaires, oui; mais en sentiment, ce n'est pas l'industriel qui parle, c'est le père.»
À chaque instant M. Vulfran s'entretenait avec Perrine de ses espérances:
«Ce n'est plus qu'une affaire de temps: la Bosnie, ce n'est pas l'Inde, une mer dans laquelle on disparaît; si nous avons des nouvelles certaines pour le mois de novembre, elles nous mettront sur une piste qu'il sera facile de suivre.»
Et il avait voulu que Perrine prit dans la bibliothèque les livres qui parlaient de Bosnie, cherchant en eux, sans y trouver une explication satisfaisante, ce que son fils était venu faire dans ce pays sauvage, au climat rude, où il n'y a ni commerce, ni industrie.
«Peut-être s'y trouvait-il simplement en passant, dit Perrine.
— Sans doute, et c'est un indice de plus pour prouver son prochain retour; de plus s'il était là de passage, il semble vraisemblablement qu'il n'était pas accompagné de sa femme et de sa fille, car la Bosnie n'est pas un pays pour les touristes; donc il y aurait séparation entre eux.»
Comme elle ne répondait rien malgré l'envie qu'elle en avait, il s'en fâcha:
«Tu ne dis rien.
— C'est que je n'ose pas ne pas être d'accord avec vous.
— Tu sais bien que je veux que tu me dises tout ce que tu penses.
— Vous le voulez pour certaines choses, vous ne le voulez pas pour d'autres. Ne m'avez-vous pas défendu d'aborder jamais ce qui se rapporte à… cette jeune fille? Je ne veux pas m'exposer à vous fâcher.
— Tu ne me fâcheras pas en disant les raisons pour lesquelles tu admets qu'elles ont pu venir en Bosnie.
— D'abord parce que la Bosnie n'est pas un pays inabordable pour des femmes, surtout quand ces femmes ont voyagé dans les montagnes de l'Inde, qui ne ressemblent en rien pour les fatigues et les dangers à celles des Balkans. Et puis d'un autre côté, si M. Edmond ne faisait que traverser la Bosnie, je ne vois pas pourquoi sa femme et sa fille ne l'auraient pas accompagné, puisque les lettres que vous avez reçues des différentes contrées de l'Inde disent que partout elles étaient avec lui. Enfin il y a encore une autre considération que je n'ose pas vous dire, précisément parce qu'elle n'est pas d'accord avec vos espérances.
— Dis-la quand même.
— Je la dirai, mais à l'avance je vous demande de ne voir dans mes paroles que le souci de votre santé, qui serait atteinte au cas où votre attente serait déçue; ce qui est possible n'est-ce pas?
— Explique-toi clairement.
— De ce que M. Edmond était à Serajevo au mois de novembre, vous concluez qu'il doit être de retour ici… bientôt.
— Évidemment.
— Et cependant on peut ne pas le retrouver.
— Je n'admets pas cela.
— Une raison ou une autre peut l'empêcher de revenir… N'est-il pas possible qu'il ait disparu?
— Disparu?
— S'il était retourné aux Indes… ou ailleurs; s'il était parti pour l'Amérique?
— Les si entassés les uns par-dessus les autres conduisent à l'absurde.
— Sans doute, monsieur, mais en choisissant ceux qu'on désire et en repoussant les autres on s'expose…
— À quoi?
— Quand ce ne serait qu'à l'impatience. Voyez dans quel état agité vous êtes depuis que vous avez reçu cette nouvelle de Serajevo; et cependant les délais ne sont pas écoulés pour que la réponse vous soit parvenue. Vous ne toussiez presque plus; vous avez maintenant plusieurs accès par jour et aussi des palpitations, de l'essoufflement: votre visage rougit à chaque instant; les veines de votre front se gonflent. Que se passera-t- il si cette réponse se fait encore attendre, et surtout si… elle n'est pas ce que vous espérez, ce que vous voulez? Vous vous êtes si bien habitué à dire: «Cela est ainsi, et non autrement», que je ne peux pas ne pas m'… inquiéter. Cela est si terrible d'être frappé par le pire, quand c'est au meilleur qu'on croit, et si j'en parle ainsi, c'est que cela m'est arrivé: après avoir tout craint pour mon père, nous étions sûres de son prompt rétablissement le jour même où nous l'avons perdu; nous avons été folles, maman et moi, et certainement c'est la violence de ce coup inattendu qui a tué ma pauvre maman; elle n'a pas pu se relever; six mois après, elle est morte à son tour. Alors pensant à cela, je me dis…»
Mais elle n'acheva pas, les sanglots étranglèrent les paroles dans sa gorge, et comme elle voulait les contenir, car elle comprenait qu'ils ne s'expliquaient pas, ils la suffoquèrent.
«N'évoque pas ces souvenirs, pauvre petite, dit M. Vulfran, et parce que tu as été cruellement éprouvée, n'imagine pas qu'il n'y a que malheurs en ce monde; cela serait mauvais pour toi; de plus cela serait injuste.»
Évidemment tout ce qu'elle dirait, ce qu'elle ferait, n'ébranlerait pas cette confiance, qui ne voulait croire possible que ce qui s'accordait avec son désir: elle ne pouvait donc qu'attendre en se demandant, pleine d'angoisses, ce qui se passerait lorsque arriverait la lettre du banquier d'Amiens apportant la réponse de Serajevo.
Mais ce ne fut pas une lettre qui arriva, ce fut le banquier lui- même.
Un matin que Talouel comme à son ordinaire se promenait sur son banc de quart les mains dans ses poches, surveillant de son regard, qui ne laissait rien échapper, les cours de l'usine, il vit le banquier qu'il connaissait bien descendre de voiture à la grille des Shèdes, et se diriger vers les bureaux d'un pas grave, avec une attitude compassée.
Précipitamment il dégringola l'escalier de sa véranda et courut au-devant de lui: en approchant, il constata que la mine était d'accord avec la démarche et l'attitude. Incapable de se contenir il s'écria:
«Je suppose que les nouvelles sont mauvaises, cher monsieur?
— Mauvaises.»
La réponse se renferma dans ce seul mot. Talouel insista:
«Mais…
— Mauvaises.»
Puis, changeant tout de suite de sujet:
«M. Vulfran est dans ses bureaux?
— Sans doute.
— Je dois l'entretenir tout d'abord.
— Cependant…
— Vous comprenez.»
Si le banquier qui, dans son attitude embarrassée, fixait ses regards à terre, avait eu des yeux pour voir, il aurait deviné qu'au cas où Talouel deviendrait un jour le maître des usines de Maraucourt, il lui ferait payer cher cette discrétion.
Autant Talouel s'était montré obséquieux quand il avait espéré obtenir ce qu'il voulait savoir, autant il afficha de brutalité quand il vit ses avances repoussées:
«Vous trouverez M. Vulfran dans son cabinet», dit-il en s'éloignant les mains dans ses poches.
Comme ce n'était pas la première fois que le banquier venait à Maraucourt, il n'eut pas de peine à trouver le cabinet de M. Vulfran, et arrivé à sa porte, il s'arrêta un moment pour se préparer.
Il n'avait pas encore frappé qu'une voix, celle de M. Vulfran, cria:
«Entrez!»
Il n'y avait plus à différer, il entra en s'annonçant:
«Bonjour, monsieur Vulfran.
— Comment, c'est vous! à Maraucourt!
— Oui, j'avais affaire ce matin à Picquigny; alors j'ai poussé jusqu'ici pour vous apporter des nouvelles de Serajevo.»
— Perrine assise à sa table n'avait pas besoin que ce nom fût prononcé pour savoir qui venait d'entrer: elle resta pétrifiée.
«Eh bien? demanda M. Vulfran d'une voix impatiente.
— Elles ne sont pas ce que vous deviez espérer, ce que nous espérions tous.
— Notre homme a voulu nous escroquer les quarante livres?
— Il semble que ce soit un honnête homme.
— Il ne sait rien?
— Ses renseignements ne sont que trop authentiques… malheureusement.
— Malheureusement!»
C'était la première parole de doute que M. Vulfran prononçait.
Il s'établit un silence, et sur la physionomie de M. Vulfran qui s'assombrissait, il fut facile de voir par quels sentiments il passait: la surprise, l'inquiétude.
«Alors on n'a plus de nouvelles d'Edmond depuis le mois de novembre? dit-il.
— On n'en a plus.
— Mais quelles nouvelles a-t-on eues à cette époque? quel caractère de certitude, d'authenticité présentent-elles?
— Nous avons des pièces officielles, visées par le consul de France à Serajevo.
— Mais parlez donc, rapportez ces nouvelles mêmes.
— En novembre, M. Edmond est arrivé à Sarajevo comme… photographe.
— Allons donc! vous voulez dire avec des appareils de photographie?
— Avec une voiture de photographe ambulant, dans laquelle il voyageait en famille, accompagné de sa femme et de sa fille. Pendant quelques jours il a fait des portraits sur une place de la ville…»
Il chercha dans les papiers qu'il avait dépliés sur un coin du bureau de M. Vulfran.
«Puisque vous avez des pièces, lisez-les, dit M. Vulfran, ce sera plus vite fait.
— Je vais vous les lire; je vous disais qu'il avait travaillé comme photographe sur une place publique, la place Philippovitch. Au commencement de novembre il quitta Serajevo pour…»
Il consulta de nouveau ses papiers:
«… pour Travnik, et tomba… ou arriva malade à un village situé entre ces deux villes.
— Mon Dieu, s'écria M. Vulfran, mon Dieu, mon Dieu!»
Et il joignit les mains, le visage décomposé, tremblant de la tête aux pieds comme si la vision de son fils se dressait devant lui.
«Vous êtes un homme de grande force…
— Il n'y a pas de force contre la mort. Mon fils….
— Eh bien oui, il faut que vous connaissiez l'affreuse vérité: le sept novembre… M. Edmond… est mort à Bousovatcha d'une congestion pulmonaire.
— C'est impossible!
— Hélas! monsieur, moi aussi j'ai dit: c'est impossible en recevant ces pièces, bien que leur traduction soit visée par le consul de France; mais cet acte de décès d'Edmond Vulfran Paindavoine, né à Maraucourt (Somme), âgé de trente-quatre ans, n'emprunte-t-il pas un caractère d'authenticité à ces renseignements mêmes, si précis? Cependant, voulant douter malgré tout, j'ai, en recevant ces pièces hier, télégraphié à notre consul à Serajevo; voici sa réponse: «Pièces authentiques, mort certaine.»
Mais M. Vulfran paraissait ne pas écouter: affaissé dans son fauteuil, écroulé sur lui-même, la tête penchée en avant reposant sur sa poitrine, il ne donnait aucun signe de vie, et Perrine affolée, éperdue, suffoquée, se demandait s'il était mort.
Tout à coup, il redressa son visage ruisselant de larmes qui jaillissaient de ses yeux sans regard, et tendant la main il pressa le bouton des sonneries électriques qui correspondaient dans les bureaux de Talouel, de Théodore et de Casimir.
Cet appel était si violent qu'ils accoururent aussitôt tous trois.
«Vous êtes là, dit-il, Talouel, Théodore, Casimir?
Tous trois répondirent en même temps.
«J'apprends la mort de mon fils. Elle est certaine. Talouel, arrêtez partout et immédiatement le travail; téléphonez qu'on affiche qu'il reprendra après-demain, et que demain un service sera célébré dans les églises de Maraucourt, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt et Flexelles.
— Mon oncle!» s'écrièrent d'une même voix les deux neveux.
Mais il les arrêta:
«J'ai besoin d'être seul; laissez-moi.»
Tout le monde sortit, Perrine seule resta.
«Aurélie, tu es là?» demanda M. Vulfran.
Elle répondit dans un sanglot.
«Rentrons au château.»
Comme toujours il avait posé sa main sur l'épaule de Perrine, et ce fut ainsi qu'ils sortirent au milieu du premier flot des ouvriers qui quittaient les ateliers: ils traversèrent ainsi le village où déjà la nouvelle courait de porte en porte, et chacun en les voyant passer se demandait s'il survivrait à cet écrasement; comme il était déjà courbé, lui qui d'ordinaire marchait si solide, couché en avant comme un arbre que la tempête a brisé par le milieu de son tronc.
Mais cette question, Perrine se la posait avec plus d'angoisse encore, car aux secousses que de sa main il lui imprimait à l'épaule, elle sentait, sans qu'il prononçât une seule parole, combien profondément il était atteint.
Quand elle l'eut conduit dans son cabinet, il la renvoya:
«Explique pourquoi je veux être seul, dit-il, que personne n'entre, que personne ne me parle.»
Comme elle allait sortir:
«Et je me refusais à te croire!
— Si vous vouliez me permettre…
— Laisse-moi», dit-il rudement.
XXXVII
Toute la nuit le château fut plein de mouvement et de bruit, car successivement arrivèrent: de Paris, M. et Mme Stanislas Paindavoine, prévenus par Théodore; de Boulogne, M. et Mme Bretoneux, avertis par Casimir; enfin de Dunkerque et de Rouen, les deux filles de Mme Bretoneux avec leurs maris et leurs enfants. Personne n'aurait manqué au service de ce pauvre Edmond. D'ailleurs ne fallait-il pas être là pour prendre position et se surveiller? Maintenant que la place était vide, et bien vide à jamais, qui allait s'en emparer? C'était l'heure des manoeuvres habiles où chacun devait s'employer entièrement, avec toute son énergie, toute son intelligence, toute son intrigue. Quel désastre si cette industrie qui était une des forces du pays, tombait aux mains d'un incapable comme Théodore! Quel malheur si un esprit borné comme Casimir en prenait la direction! Et aucune des deux familles n'avait la pensée d'admettre qu'une association fut possible, qu'un partage pût se faire entre les deux cousins: on voulait tout pour soi; l'autre n'aurait rien: quels droits d'ailleurs avait-il à faire valoir cet autre?
Perrine s'attendait à la visite matinale de Mme Bretoneux, et aussi à celle de Mme Paindavoine; mais elle ne reçut ni l'une ni l'autre, ce qui lui fit comprendre qu'on ne croyait plus avoir besoin d'elle, au moins pour le moment. Qu'était-elle en effet dans cette maison? Maintenant c'était le frère de M. Vulfran, sa soeur, ses neveux, ses nièces, ses héritiers, enfin, qui y étaient les maîtres.
Elle s'attendait aussi à ce que M. Vulfran l'appellerait pour qu'elle le conduisît à l'église, comme elle le faisait tous les dimanches depuis qu'elle avait remplacé Guillaume; mais il n'en fut rien, et quand les cloches, qui depuis la veille sonnaient des glas de quart d'heure en quart d'heure, annoncèrent la messe, elle le vit monter en landau appuyé sur le bras de son frère, accompagné de sa soeur et de sa belle-soeur, tandis que les membres de la famille prenaient place dans les autres voitures.
Alors, n'ayant pas de temps à perdre, elle qui devait faire à pied le trajet du château à l'église, elle partit au plus vite.
Elle quittait une maison sur laquelle la Mort avait étendu son linceul; elle fut surprise en traversant à la hâte les rues du village, de remarquer qu'elles avaient leur air des dimanches, c'est-à-dire que les cabarets étaient pleins d'ouvriers qui buvaient en bavardant avec un tapage assourdissant, tandis que le long des maisons, assises sur des chaises, ou sur le pas de leur porte, les femmes causaient et que les enfants jouaient dans les cours. Personne n'assisterait-il donc au service?
En entrant dans l'église où elle avait eu peur de ne pas pouvoir entrer, elle la vit à moitié vide: dans le choeur était rangée la famille; çà et là se montraient les autorités du village, les fournisseurs, le haut personnel des usines, mais rares, très rares étaient les ouvriers, hommes, femmes, enfants qui, en cette journée dont les conséquences pouvaient être si graves pour eux cependant, avaient eu la pensée de venir joindre leurs prières à celles de leur patron.
Le dimanche sa place était à côté de M, Vulfran, mais comme elle n'avait pas qualité pour l'occuper, elle prit une chaise à côté de Rosalie qui accompagnait sa grand'mère en grand deuil.
«Hélas! mon pauvre petit Edmond, murmura la vieille nourrice qui pleurait, quel malheur! Qu'est-ce que dit M. Vulfran?»
Mais l'office qui commençait dispensa Perrine de répondre, et ni Rosalie, ni Françoise ne lui adressèrent plus la parole, voyant combien elle était bouleversée.
À la sortie, elle fut arrêtée par Mlle Belhomme qui, comme Françoise, voulut l'interroger sur, M. Vulfran, et à qui elle dut répondre qu'elle ne l'avait pas vu depuis la veille.
«Vous rentrez à pied? demanda l'institutrice.
— Mais oui.
— Eh bien, nous ferons route ensemble jusqu'aux écoles.»
Perrine eût voulu être seule, mais elle ne pouvait pas refuser, et elle dut suivre la conversation de l'institutrice.
«Savez-vous à quoi je pensais en regardant M. Vulfran se lever, s'asseoir, s'agenouiller pendant l'office, si brisé, si accablé qu'il semblait toujours qu'il ne pourrait pas se redresser? C'est que pour la première fois aujourd'hui, il a peut-être été bon pour lui d'être aveugle.
— Pourquoi?
— Parce qu'il n'a pas vu combien l'église était peu remplie. C'eût été une douleur de plus que cette indifférence de ses ouvriers à son malheur.
—Ils n'étaient pas nombreux, cela est vrai.
— Au moins il ne l'a pas vu.
— Mais êtes-vous sûre qu'il ne s'en soit pas rendu compte par le silence vide de l'église en même temps que par le brouhaha des cabarets, quand il a traversé les rues du village? Avec les oreilles il reconstitue bien des choses.
— Cela serait un chagrin de plus pour lui, dont il n'a pas besoin, le pauvre homme; et cependant…»
Elle fit une pause pour retenir ce qu'elle allait dire; mais comme elle n'avait pas l'habitude de jamais cacher ce qu'elle pensait, elle ajouta:
«Et cependant ce serait une leçon, une grande leçon, car voyez- vous, mon enfant, nous ne pouvons demander aux autres de s'associer à nos douleurs, que lorsque nous nous associons nous- mêmes à celles qu'ils éprouvent, ou à leur souffrance; et on peut le dire, parce que c'est l'expression de la stricte vérité…»
Elle baissa la voix:
«… Ce n'a jamais été le cas de M. Vulfran: homme juste avec les ouvriers, leur accordant ce qu'il leur croit dû, mais c'est tout; et la seule justice, comme règle de ce monde, ce n'est pas assez: n'être que juste, c'est être injuste. Comme il est regrettable que M. Vulfran n'ait jamais eu l'idée qu'il pouvait être un père pour ses ouvriers; mais entraîné, absorbé par ses grandes affaires, il n'a appliqué son esprit supérieur qu'aux seules affaires. Quel bien il eût pu faire cependant, non seulement ici même, ce qui serait déjà considérable, mais partout par l'exemple donné. Qu'il en eût été ainsi, et vous pouvez être certaine que nous n'aurions pas vu aujourd'hui… ce que nous voyons.»
Cela pouvait être vrai, mais Perrine n'était pas en situation d'apprécier la morale de ces paroles, qui la blessaient par ce qu'elles disaient, autant que parce qu'elle les entendait de la bouche de Mlle Belhomme, pour qui elle s'était vite prise d'une affection respectueuse. Qu'une autre eût exprimé ces idées, il lui semblait que cela l'eût laissée indifférente, mais elle souffrait de ce qu'elles étaient celles d'une femme en qui elle avait mis une grande confiance.
En arrivant devant les écoles elle se hâta donc de la quitter.
«Pourquoi n'entrez-vous pas, nous déjeunerions ensemble, dit Mlle Belhomme qui avait deviné que son élève ne devait pas prendre place à la table de la famille.
— Je vous remercie: M. Vulfran peut avoir besoin de moi.
— Alors rentrez.»
Mais en arrivant au château elle vit que M. Vulfran n'avait pas besoin d'elle, et même qu'il ne pensait pas du tout à elle; car Bastien qu'elle rencontra dans l'escalier lui dit qu'en descendant de voiture, M. Vulfran s'était enfermé dans son cabinet, où personne ne devait entrer:
«En un jour comme aujourd'hui, il ne veut même pas déjeuner avec la famille.
— Elle reste, la famille?
— Vous pensez bien que non; après le déjeuner, tout le monde part; je crois qu'il ne voudra même pas recevoir les adieux de ses parents. Ah! il est bien accablé. Qu'est-ce que nous allons devenir, mon Dieu! Il faudra nous aider.
— Que puis-je?
— Vous pouvez beaucoup: M. Vulfran a confiance en vous, et il vous aime bien.
— Il m'aime!
— Je sais ce que je dis, et c'est gros, cela.»
Comme Bastien l'avait annoncé, toute la famille partit après le déjeuner; mais jusqu'au soir Perrine resta dans sa chambre sans que M. Vulfran la fit appeler; ce fut seulement un peu avant le coucher que Bastien vint lui dire que le patron la prévenait de se tenir prête à l'accompagner le lendemain matin à l'heure habituelle.
«Il veut se remettre au travail, mais le pourra-t-il? Ce sera le mieux: le travail c'est sa vie.»
Le lendemain à l'heure fixée, comme tous les matins elle se trouva dans le hall, attendant M. Vulfran, et bientôt elle le vit paraître, marchant courbé, conduit par Bastien, qui, silencieusement fit un signe attristé pour dire que la nuit avait été mauvaise.
«Aurélie est-elle là?» demanda-t-il d'une voix altérée, dolente et faible comme celle d'un enfant malade.
Elle s'avança vivement:
«Me voilà, monsieur.
— Montons en voiture.»
Elle eût voulu l'interroger, mais elle n'osa pas; une fois assis en voiture, il s'affaissa et, la tête inclinée en avant, il ne prononça pas un mot.
Au bas du perron des bureaux, Talouel se tenait prêt à le recevoir et à l'aider à descendre; ce qu'il fit, obséquieusement:
«Je suppose que vous vous êtes senti assez fort pour venir, dit-il d'une voix compatissante qui contrastait avec l'éclat de ses yeux.
— Je ne me suis pas senti fort du tout; mais je suis venu parce que je devais venir.
— C'est ce que je voulais dire…»
M. Vulfran lui coupa la parole en appelant Perrine et en se faisant conduire par elle à son cabinet.
Bientôt commença le dépouillement de la correspondance, qui était volumineuse, comprenant les lettres de deux jours; il le laissa se faire, sans une seule observation, un seul ordre, comme s'il était sourd ou endormi.
Ensuite venait la réunion des chefs de services, dans laquelle devait ce jour-là se décider une grosse question, qui engageait sérieusement les intérêts de la maison: devait-on vendre les grandes provisions de jute qu'on avait aux Indes et en Angleterre, en ne gardant que ce qui était indispensable à la fabrication courante des usines pendant un certain temps, ou bien devait-on faire de nouveaux achats? en un mot se mettre à la hausse ou à la baisse?
Habituellement les affaires de ce genre se traitaient avec une méthode rigoureuse, dont personne ne s'écartait: chacun à tour de rôle, en commençant par le plus jeune, donnait son avis et développait ses raisons; M. Vulfran écoutait, et à la fin, faisait connaître la résolution qu'il se proposait de suivre; — ce qui ne voulait pas dire qu'il la suivrait, car plus d'une fois on apprenait, six mois ou un an après, qu'il avait fait précisément le contraire de ce qu'il avait dit; mais en tout cas, il se prononçait avec une netteté qui émerveillait ses employés, et toujours la discussion aboutissait.
Ce matin-là la délibération suivit sa marche ordinaire, chacun expliqua ses raisons pour vendre ou pour acheter; mais quand vint le tour de parole de Talouel, ce ne fut pas une affirmation que celui-ci produisit, ce fut un doute:
«Je n'ai jamais été si embarrassé; il y a de bien bonnes raisons pour, mais il y en a de bien fortes contre.»
Il était sincère, en confessant cet embarras, car c'était une règle chez lui de suivre la discussion sur la physionomie du maître, bien plus que sur les lèvres de celui qui parlait, et de se décider d'après ce que disait cette physionomie, qu'il avait appris à connaître par une longue pratique, sans s'inquiéter de ce qu'il pouvait penser lui-même: que pouvait d'ailleurs peser son opinion dans la balance, où de l'autre côté, ce qu'il mettait était une flatterie au patron, dont il devait toujours et en tout devancer le sentiment? Or, ce matin-la, cette physionomie n'avait absolument rien exprimé, qu'un vague exaspérant. Voulait-il acheter, voulait-il vendre? À vrai dire il semblait ne pas prendre souci plus de l'un que de l'autre; absent, envolé, perdu dans un autre monde que celui des affaires.
Après Talouel, deux conclusions furent encore émises, puis ce fut au patron de rendre son arrêt; et comme toujours, même plus complet que toujours, s'établit un respectueux silence, tandis que les yeux restaient attachés sur lui.
On attendait, et comme il ne disait rien on s'interrogeait du regard: avait-il donc perdu l'intelligence ou le sentiment de la réalité?
Enfin il leva le bras, et dit:
«Je vous avoue que je ne sais que décider.»
Quelle stupéfaction! Eh quoi, il en était là!
Pour la première fois depuis qu'on le connaissait, il se montrait indécis, lui toujours si résolu, si bien maître de sa volonté.
Et les regards, qui tout à l'heure se cherchaient, évitaient maintenant de se rencontrer: les uns par compassion; les autres, particulièrement ceux de Talouel et des neveux, de peur de se trahir.
Il dit encore:
«Nous verrons plus tard.»
Alors chacun se retira, sans dire un mot, et en s'en allant, sans échanger ses réflexions.
Resté seul avec Perrine, assise à la petite table d'où elle n'avait pas bougé, il ne parut pas faire attention au départ de ses employés, et garda son attitude accablée.
Le temps s'écoula, il ne bougea point. Souvent elle l'avait vu rester, immobile devant sa fenêtre ouverte, plongé dans ses pensées ou ses rêves, et cette attitude s'expliquait de même que son inaction et son mutisme, puisqu'il ne pouvait ni lire, ni écrire; mais alors elle ne ressemblait en rien à celle de maintenant, et à le regarder, l'oreille attentive, on pouvait voir sur sa physionomie mobile, que par les bruits de l'usine il suivait son travail comme s'il le surveillait de ses yeux, dans chaque atelier ou chaque cour: le battement des métiers, les échappements de la vapeur, les ronflements des cannetières, les lamentables gémissements de la valseuse, le décrochage et l'accrochage des wagons, le roulement des wagonets, les coups de sifflet des locomotives, les commandements de manoeuvres, même le sabotage des ouvriers quand ils traversaient d'un pas traîné un chemin pavé, rien ne se confondait pour lui, et de tout il se rendait un compte exact, qui lui permettait de savoir ce qui se faisait, et avec quelle activité ou quelle nonchalance cela se faisait.
Mais maintenant oreille, visage, physionomie, mouvements, tout paraissait pétrifié, momifié comme l'eût été une statue. Cela était si saisissant que Perrine, dans ce silence, se sentait envahie par une sorte de terreur qui l'anéantissait.
Tout à coup, il mit ses deux mains sur son visage, et d'une voix forte, avec la conscience d'être seul, ou plutôt sans conscience de l'endroit où il était et de ceux qui pouvaient l'entendre, il dit:
«Mon Dieu, mon Dieu, vous vous êtes retiré de moi. Qu'ai-je donc fait pour que vous m'abandonniez?»
Puis le silence reprit plus écrasant, plus lugubre, pour Perrine, que ce cri avait bouleversée, bien qu'elle ne pût pas mesurer toute l'étendue et la profondeur du désespoir qu'il accusait. C'est qu'en effet, M. Vulfran, par la grande fortune qu'il avait faite et la situation qu'il occupait, en était arrivé à croire qu'il était un privilégié, en quelque sorte un élu, dont la Providence se servait pour conduire le monde. Parti de si bas, comment serait-il parvenu si haut, s'il n'avait été servi que par sa seule intelligence? Une main toute-puissante l'avait donc tiré de la foule pour de grandes choses, et plus tard guidé si sûrement, que ses idées avaient toujours obéi à une inspiration supérieure, de même que ses actes à une direction infaillible; ce qu'il désirait avait toujours réussi; dans ses batailles, il avait toujours triomphé, et toujours ses adversaires avaient succombé. Mais voilà que tout à coup ce qu'il voulait le plus ardemment, ce qu'il se croyait sûr d'obtenir, pour la première fois ne se réalisait pas: il attendait son fils, il savait qu'il allait le voir arriver, toute sa vie était désormais arrangée pour cette réunion; et son fils était mort.
Alors quoi?
Il ne comprenait pas, — ni le présent, ni le passé.
Qu'avait-il été?
Qu'était-il?
Et si vraiment il avait été ce que pendant quarante ans il avait cru être, pourquoi ne l'était-il plus?
XXXVIII
Cet anéantissement se prolongea, et il s'y joignit des accidents de santé: la bronchite, les palpitations s'aggravèrent, il se produisit même une congestion pulmonaire, qui pendant une semaine retint M. Vulfran à la chambre, et donna l'entière direction des usines à Talouel triomphant.
Cependant ces accidents s'amendèrent, mais la prostration morale ne s'améliora pas, et au bout de quelques jours il n'y eut plus qu'elle qui inquiéta le médecin.
Plusieurs fois Perrine avait essayé de l'interroger; mais il lui avait à peine répondu, le docteur Ruchon n'étant pas homme à s'intéresser à la curiosité des gamines; heureusement il avait été moins rébarbatif avec Bastien et Mlle Belhomme, qu'il rencontrait souvent à sa visite du soir, si bien que par le vieux valet de chambre et par l'institutrice son anxiété était tant bien que mal renseignée.
«Il n'y a pas de danger pour la vie, disait Bastien, mais M. Ruchon voudrait voir monsieur se remettre au travail.»
Mlle Belhomme était moins brève, et quand en venant au château donner sa leçon, elle avait bavardé avec le médecin, elle répétait volontiers à son élève ce que celui-ci avait dit, ce qui d'ailleurs se résumait en un mot toujours le même:
«Il faudrait une secousse, quelque chose qui remontât la mécanique morale arrêtée, mais dont le grand ressort ne paraît cependant pas cassé.»
Pendant longtemps on l'avait redoutée cette secousse, et c'était même la crainte qu'elle se produisit inopinément qui, plusieurs fois, avait retardé l'opération de la cataracte, que l'état général semblait permettre. Mais maintenant on la désirait. Qu'elle se produisit, que M. Vulfran sous son impression reprit intérêt à ses affaires, au travail, à tout ce qui était sa vie, et dans un avenir, prochain peut-être, on pourrait sans doute la tenter avec des chances de réussite, alors surtout qu'on n'aurait pas à redouter les violentes émotions d'un retour ou d'une mort, qu'au point de vue spécial de l'opération on pouvait également redouter.
Mais comment la provoquer?
C'était ce qu'on se demandait sans trouver de réponse à cette question, tant il semblait détaché, de tout, au point de ne vouloir recevoir ni Talouel, ni ses neveux pendant qu'il avait gardé la chambre, et d'avoir toujours fait répondre par Bastien, à Talouel, qui respectueusement venait à l'ordre deux fois par jour, le matin et le soir:
«Décidez pour le mieux.»
Et quand, quittant le lit, il était revenu aux bureaux, à peine s'était-il fait rendre compte de ce qu'avait décidé Talouel, trop habile, trop adroit et trop prudent d'ailleurs pour prendre aucune mesure que le patron n'eût pas prise lui-même.
Cette apathie n'empêchait pas cependant que chaque jour Perrine le conduisît comme naguère dans les diverses usines; mais le chemin se faisait silencieusement, sans qu'il répondît le plus souvent aux observations qu'elle lui adressait de temps en temps, et arrivé aux usines, c'était à peine s'il écoutait le rapport des directeurs.
«Pour le mieux, répétait-il; entendez-vous avec Talouel.»
Combien de temps cela durerait-il?
Une après-midi qu'ils revenaient de la tournée des usines, et qu'ils approchaient de Maraucourt, au trot endormi du vieux cheval, une sonnerie de clairon passa dans la brise.
«Arrête, dit M. Vulfran, il semble qu'on sonne au feu.»
La voiture arrêtée, la sonnerie s'entendit distinctement.
«C'est le feu, dit M. Vulfran, vois-tu quelque chose?
— Un tourbillon de fumée noire.
— De quel côté?
— À travers le rideau des peupliers, je ne peux pas me reconnaître.
— À droite, ou à gauche?
— Plutôt à gauche.»
À gauche, c'était vers l'usine.
«Faut-il mettre Coco au galop? demanda-t-elle.
— Non, seulement va vite.»
En approchant, la sonnerie leur arrivait plus claire, mais comme ils tournaient selon le caprice des entailles bordées de peupliers, Perrine ne pouvait fixer l'endroit précis d'où s'élevait la fumée, il semblait que c'était du centre du village, et non de l'usine.
Elle fit cette observation à M. Vulfran, qui ne répondit rien.
Ce qui la confirma dans cette idée, ce fut que la sonnerie se faisait entendre maintenant tout à gauche, c'est-à-dire aux environs de l'usine.
«On ne sonne pas là où est le feu, dit-elle.
— Voilà qui est bien raisonné», répliqua M. Vulfran.
Mais il fit cette réponse d'un ton presque indifférent, comme s'il n'y avait pas intérêt pour lui à savoir où était le feu.
Ce fut seulement en entrant dans le village qu'ils furent fixés:
«Ne vous pressez pas, monsieur Vulfran, cria un paysan, le feu n'est pas chez vous: c'est la maison à la Tiburce qui brûle.»
La Tiburce était une vieille ivrogne qui gardait les enfants trop petits pour être admis à l'asile, et habitait une misérable chaumière, usée, à moitié effondrée, située au fond d'une cour, aux environs des écoles.
«Allons-y», dit M. Vulfran.
Il n'y avait qu'à suivre les gens qui couraient; maintenant on voyait la fumée et les flammes s'élever en tourbillons au-dessus des maisons, et l'on respirait une odeur de brûlé. Avant d'arriver, ils durent arrêter sous peine d'écraser les curieux, qui pour rien au monde ne se seraient dérangés. Alors M. Vulfran descendit de voiture, et guidé par Perrine traversa les groupes. Comme ils approchaient de l'entrée de la maison, Fabry, le casque en tête, car il commandait les pompiers de l'usine, vint à eux.
«Nous sommes maîtres du feu, dit-il, mais la maison est entièrement brûlée, et ce qui est plus grave, plusieurs enfants, cinq ou six peut-être, ont péri; un est enseveli sous les décombres, deux ont été asphyxiés; les trois autres, on ne sait pas.
— Comment le feu a-t-il pris?
— La Tiburce était endormie ivre, — elle l'est encore, — les enfants les plus grands ont joué avec des allumettes; quand tout a commencé à flamber, ils se sont sauvés, la Tiburce épouvantée en a fait autant, oubliant ceux au berceau.»
Une clameur sortait de la cour accompagnée de cris, M. Vulfran voulut se diriger de ce côté.
«N'allez pas par-là, dit Fabry, ce sont les deux mères des enfants asphyxiés qui les pleurent.
— Qui sont-elles?
— Des ouvrières des usines.
— Il faut que je leur parle.»
Il appuya sa main sur l'épaule de Perrine, pour dire qu'elle devait le conduire.
Précédés de Fabry, qui leur fit faire place, ils entrèrent dans la cour, où les pompiers noyaient les décombres de la maison effondrée entre ses quatre murs restés debout, et sous les jets d'eau des tourbillons de flamme jaillissaient de ce foyer avec des crépitements.
D'un coin opposé encombré de femmes, partaient les cris qu'ils avaient entendus. Fabry écarta les groupes, et M. Vulfran, précédé de Perrine, s'avança vers les deux mères qui tenaient leurs enfants sur leurs genoux. Au milieu de ses larmes, l'une d'elles, qui croyait peut-être à un secours suprême, le vit paraître; alors reconnaissant que ce n'était que le patron, elle étendit vers lui un bras menaçant:
«Venez donc ver ce qu'on fait d'nos éfants, pendant qu'on s'extermine pour vous, c'est y vo qu'allez li rendre la vie? Oh! mon pauvre petit!»
Et se penchant sur son enfant, elle éclata en cris et en sanglots.
Un moment M. Vulfran resta indécis, puis il dit à Fabry:
«Vous aviez raison; allons-nous-en.»
Ils rentrèrent aux bureaux, et il ne fut plus question de l'incendie, jusqu'au moment où Talouel vint annoncer à M. Vulfran que sur les six enfants qu'on croyait morts, trois avaient été retrouvés en bonne santé chez des voisins, où on les avait portés dans le premier moment d'affolement: il n'y avait donc réellement que trois victimes, dont l'enterrement venait d'être fixé au lendemain.
Quand Talouel fut parti, Perrine, qui depuis le retour à l'usine était restée plongée dans une réflexion profonde, se décida à adresser la parole à M. Vulfran:
«N'irez-vous pas à cet enterrement? demanda-t-elle avec un frémissement de voix, qui trahissait son émotion.
— Pourquoi irais-je?
— Parce que ce serait votre réponse — la plus digne que vous puissiez faire — aux accusations de cette pauvre femme.
— Mes ouvriers sont-ils venus au service célébré pour mon fils?
— Ils ne se sont pas associés à votre douleur; vous vous associez à celles qui les atteignent, c'est une réponse aussi cela, et qui serait comprise.
— Tu ne sais pas combien l'ouvrier est ingrat.
— Ingrat pourquoi? Pour l'argent reçu? C'est possible; et cela vient peut-être de ce qu'il ne considère pas l'argent reçu au même point de vue que celui qui le donne; n'a-t-il pas des droits sur cet argent qu'il a gagné lui-même? Cette ingratitude-là existe peut-être telle que vous dites. Mais l'ingratitude pour une marque d'intérêt, pour une aide amicale, croyez-vous qu'elle soit la même? C'est l'amitié qui fait naître l'amitié. On aime ceux dont on se sent aimé; et il me semble que si nous nous faisons l'ami des autres, nous faisons des autres nos amis. C'est beaucoup de soulager la misère des malheureux; mais comme c'est plus encore de soulager leur douleur… en la partageant!»
Elle avait encore bien des choses à dire dans ce sens, lui semblait-il; mais M. Vulfran ne répondant rien, et ne paraissant même pas l'écouter, elle n'osa pas continuer: plus tard elle reprendrait ce sujet.
Quand ils passèrent devant la véranda de Talouel pour rentrer au château, M. Vulfran s'arrêta:
«Prévenez M. le curé, dit-il, que je prends à ma charge les frais de l'enterrement des enfants; qu'il ordonne un service convenable; j'y assisterai.»
Talouel eut un haut-le-corps.
«Faites afficher, continua M. Vulfran, que tous ceux qui voudront se rendre demain à l'église en auront la liberté: c'est un grand malheur que cet incendie.
— Nous n'en sommes pas responsables.
— Directement, non.»
Ce ne fut pas la seule surprise de Perrine; le lendemain matin, après le dépouillement de la correspondance et la conférence avec les chefs de service, M. Vulfran retint Fabry:
«Vous n'avez rien de pressé en train, je pense?
— Non, monsieur.
— Eh bien, partez pour Rouen. J'ai appris qu'on avait construit là une crèche modèle, dans laquelle on a appliqué ce qui s'est fait de mieux ailleurs; non la Ville, il y aurait eu concours et par suite routine, mais un particulier qui a cherché dans le bien à faire un hommage à des mémoires chères. Vous étudierez cette crèche dans tous ses détails: construction, chauffage, ventilation, prix de revient, et dépense d'entretien. Puis vous demanderez à son constructeur de quelles crèches il s'est inspiré. Vous irez les étudier aussi, et vous reviendrez aussi vite qu'il vous sera possible. Il faut qu'avant trois mois nous ayons ouvert une crèche à la porte de toutes mes usines: je ne veux pas qu'un malheur comme celui qui est arrivé avant-hier se renouvelle. Je compte sur vous. N'ayons pas la charge d'une pareille responsabilité.»
Le soir, la leçon que Mlle Belhomme donnait à Perrine, qui avait raconté cette grande nouvelle à l'institutrice enthousiasmée, fut interrompue par l'entrée de M. Vulfran dans la bibliothèque:
«Mademoiselle, dit-il, je viens vous demander un service en mon nom et au nom des populations de ce pays, service considérable, d'une importance capitale par les résultats qu'il peut produire, mais qui, je le reconnais, exige de votre part un sacrifice considérable aussi: voici ce dont il s'agit.»
Ce dont il s'agissait, c'était qu'elle donnât sa démission pour prendre la direction des cinq crèches qu'il allait fonder; après avoir cherché, il ne trouvait qu'elle qui fût la femme d'intelligence, d'énergie et de coeur capable de mener à bien une tâche aussi lourde. Les crèches ouvertes, il les offrirait aux communes de Maraucourt, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles, avec un capital suffisant pour subvenir à leur entretien à perpétuité, et il ne mettrait pour condition à sa donation que l'obligation de maintenir à leur tête celle en qui il avait toute confiance pour assurer le succès et la durée de son oeuvre.
Ainsi présentée, la demande ne pouvait pas ne pas être accueillie, mais ce ne fut pas sans déchirements, car le sacrifice, comme l'avait dit M. Vulfran, était considérable pour l'institutrice:
«Ah! monsieur, s'écria-t-elle, vous ne savez pas ce que c'est que l'enseignement.
—Donner le savoir aux enfants, c'est beaucoup, je le sais, mais leur donner la vie, la santé, c'est quelque chose aussi, et ce sera votre tâche; elle est assez grande pour que vous ne la refusiez pas.
— Et je ne serais pas digne de votre choix si j'écoutais mes convenances personnelles… Après tout je me prendrai moi-même pour élève, et j'aurai tant à apprendre, que mon besoin d'enseignement trouvera à s'employer largement. Je suis à vous de tout coeur, et ce coeur est plus ému qu'il ne saurait l'exprimer, pénétré de gratitude, d'admiration…
— Si vous voulez parler de gratitude, ce n'est pas à moi qu'il faut en adresser l'expression, mais à votre élève, mademoiselle, car c'est elle qui par ses paroles, par ses suggestions, a éveillé dans mon coeur des idées auxquelles j'étais jusqu'alors resté étranger, et m'a mis dans une voie où je n'ai encore fait que quelques pas, qui ne sont rien à côté de la route à parcourir.
— Ah! monsieur, s'écria Perrine enhardie de joie et de fierté, si vous vouliez encore en faire un.
— Pour aller où?
— Quelque part où je vous conduirais ce soir.
— Alors, tu ne doutes de rien.
— Ah! si je ne doutais de rien!
— Est-ce de moi que tu doutes?
— Non, monsieur, de moi, de moi seule. Mais cela n'a aucun rapport avec ce que je vous demande en vous proposant de vous conduire quelque part ce soir.
— Mais où veux-tu me conduire ce soir?
— En un endroit où votre présence pendant quelques minutes seulement peut produire des résultats extraordinaires.
— Encore ne peux-tu me dire quel est cet endroit mystérieux?
— Si je vous le disais, l'effet que j'attends de notre visite serait manqué. Il fera beau et chaud ce soir, vous n'aurez pas à craindre de gagner froid, laissez-vous décider.
— Il semble qu'on peut avoir confiance en elle, dit Mlle Belhomme, bien que cette proposition se présente sous une forme un peu… bizarre et enfantine.
— Allons, qu'il soit fait comme tu veux, je t'accompagnerai ce soir. À quelle heure fixes-tu notre expédition?
— Plus il sera tard, mieux cela vaudra.»
Dans la soirée, il parla plusieurs fois de cette expédition, mais sans décider Perrine à s'expliquer.
«Sais-tu que tu en es arrivée à piquer ma curiosité?
— Quand je n'aurais obtenu que cela, est-ce que ce ne serait pas déjà quelque chose? Ne vaut-il pas mieux pour vous rêver à ce qui peut se produire tantôt ou demain, que vous anéantir dans les regrets de ce que vous espériez hier?
_ Cela vaudrait mieux si demain existait maintenant pour moi; mais à quel avenir veux-tu que je rêve? il est plus triste encore que le passé, puisqu'il est vide.
— Mais non, monsieur, il n'est pas vide, si vous songez à celui des autres. Quand on est enfant… et pas heureux, on pense souvent, n'est-ce pas, à tout ce qu'on demanderait à un magicien tout-puissant, à un enchanteur, si on le rencontrait, et qui n'a qu'à vouloir pour réaliser tous les souhaits; mais quand on est soi-même cet enchanteur, est-ce qu'on ne pense pas quelquefois à ce qu'on peut faire pour rendre heureux ceux qui ne le sont pas, qu'ils soient enfants ou non; puisqu'on a aux mains le pouvoir, n'est-ce pas amusant de s'en servir? Je dis amusant parce que nous sommes dans une féerie, mais dans la réalité il y a un autre mot que celui-là.»
La soirée s'écoula dans ces propos; plusieurs fois M. Vulfran demanda si le moment n'était pas venu de partir, mais elle le retarda tant qu'elle put.
Enfin elle annonça qu'ils pouvaient se mettre en route: la nuit était chaude comme elle l'avait prévu, sans vent, sans brouillard, mais avec des éclairs de chaleur qui fréquemment embrasaient le ciel noir. Quand ils arrivèrent dans le village, ils le trouvèrent endormi, pas une seule lumière ne brillait aux fenêtres closes, pas de bruit d'aucune sorte, excepté celui de l'eau qui tombait des barrages de la rivière.
Comme tous les aveugles, M. Vulfran savait se reconnaître la nuit, et depuis leur sortie du château il avait suivi son chemin comme avec ses yeux.
«Nous voilà devant Françoise, dit-il à un certain moment.
— C'est justement chez elle que nous allons. Maintenant, si vous le voulez bien, nous ne parlerons pas: par la main je vous guiderai. Je vous préviens cependant que nous aurons un escalier à monter, il est facile et droit; au haut de cet escalier j'ouvrirai une porte et nous entrerons; nous ne resterons là que ce que vous voudrez rester, une minute ou deux.
— Que veux-tu que je voie, puisque je ne vois pas?
— Vous n'avez pas besoin de voir.
— Alors pourquoi venir?
— Pour être venu. J'oubliais de vous dire qu'il importe peu que nous fassions du bruit en marchant.»
Les choses s'arrangèrent comme elle avait dit, et en arrivant dans la cour intérieure, un éclair lui montra l'entrée de l'escalier. Ils montèrent, et Perrine, ouvrant la porte dont elle avait parlé, attira doucement M. Vulfran et referma la porte.
Alors ils se trouvèrent enveloppés d'un air chaud, âcre, suffocant.
Une voix empâtée dit:
«Qu'est-ce qui est là?»
Une pression de main avertit M. Vulfran de ne pas répondre.
La même voix continua:
«Couche-té don la Noyelle.»
Cette fois ce fut la main de M. Vulfran qui dit à Perrine qu'il voulait sortir.
Elle rouvrit la porte, et ils redescendirent, tandis qu'un murmure de voix les accompagnait.
Ce fut seulement dans la rue que M. Vulfran prit la parole:
«Tu as voulu me faire connaître la chambrée dans laquelle tu as couché la première nuit de ton arrivée ici?
— J'ai voulu que vous connaissiez une des nombreuses chambrées de Maraucourt, et des autres villages où couche tout un monde de vos ouvriers: hommes, femmes, enfants, pensant que quand vous auriez, respiré leur air empoisonné pendant une minute seulement, vous voudriez faire rechercher combien de pauvres gens il tue.»
XXXIX
Il y avait treize mois, jour pour jour, qu'un dimanche, par un temps radieux, Perrine était arrivée à Maraucourt, misérable et désespérée, se demandant ce qui allait advenir d'elle.
Le temps était aussi radieux, mais Perrine et le village ne ressemblaient en rien à ce qu'ils étaient l'année précédente.
À la place où elle avait passé la fin de sa journée, assise tristement à la lisière du petit bois qui couronne la colline, tâchant de se rendre compte de ce qu'étaient le village et les usines étalés au-dessous d'elle dans la vallée, se trouvent maintenant des bâtiments en construction; un hôpital en bon air, en belle vue, qui dominera tout le pays et recevra les ouvriers des usines de M. Vulfran qui habitent ou n'habitent pas Maraucourt.
C'est de là qu'on peut le mieux suivre les transformations de la contrée, et elles sont extraordinaires, eu égard surtout au peu de temps qui s'est écoulé.
Aux usines elles-mêmes il n'a pas été apporté de changements bien sensibles: ce qu'elles étaient, elles le sont toujours, comme si, arrivées à leur complet développement, elles n'avaient qu'à continuer la marche régulière de tout ce qui est rigoureusement réglé.
Mais à une courte distance de leur entrée principale, là où autrefois s'effondraient de pauvres bicoques occupées par deux garderies d'enfants du genre de celle de la Tiburce brûlée quelques mois auparavant, se montrent le toit flambant rouge et la façade mi-partie rosé, mi-partie bleue de la crèche que M. Vulfran a fait construire en achetant pour les raser ces vieilles masures croulantes.
Sa façon de procéder avec leurs propriétaires a été aussi nette que franche: il les a fait venir et leur a expliqué que comme il ne pouvait pas tolérer plus longtemps que les enfants de ses ouvrières fussent exposés à être brûlés ou tués par toutes sortes de maladies résultant des mauvais soins qu'ils trouvaient chez celles qui les gardaient, il allait faire construire une crèche dans laquelle ces enfants seraient reçus, nourris, élevés gratuitement jusqu'à l'âge de trois ans. Entre sa crèche et leurs garderies il n'y avait pas de lutte possible. S'ils voulaient vendre leurs maisons, il les achèterait moyennant une somme fixe et une rente viagère. S'ils ne voulaient pas, ils n'avaient qu'à les garder; le terrain ne lui manquerait pas. Ils avaient jusqu'au lendemain matin onze heures pour se décider; à midi il serait trop tard.
Au centre du village se dressent d'autres toits rouges beaucoup plus hauts, plus longs, plus imposants: ce sont ceux d'un groupe de bâtiments à peine achevés dans lesquels sont établis des logements séparés, des réfectoires, des restaurants, des cantines, des magasins d'approvisionnement pour les ouvriers célibataires, hommes et femmes; et pour ces bâtiments M. Vulfran a employé le même procédé d'expropriation que pour la crèche.
Précédemment se trouvaient là plusieurs vieilles maisons appropriées tant bien que mal, en réalité aussi mal que possible, au logement en chambrées des ouvriers et en cabinets. Il a fait appeler les propriétaires de ces maisons, et leur a tenu un langage à peu près analogue à celui dont il s'est déjà servi:
«Depuis longtemps on se plaint violemment des chambrées dans lesquelles vous couchez mes ouvriers, et c'est aux mauvaises conditions dans lesquelles sont établis ces logements qu'on attribue les maladies de poitrine et la fièvre typhoïde qui tuent tant de monde. Je ne peux pas tolérer cela plus longtemps. J'ai donc résolu de faire construire deux hôtels dans lesquels j'offrirai aux ouvriers célibataires, hommes et femmes, une chambre séparée et exclusive pour trois francs par mois. En même temps j'aménagerai les rez-de-chaussée en réfectoires et en restaurants où je donnerai un dîner composé de soupe, de ragoût ou de rôti, de pain et de cidre pour soixante-dix centimes. Si vous voulez me vendre vos maisons, j'élèverai mes hôtels sur leur emplacement. Si vous ne voulez pas, gardez-les. Ma combinaison est dans votre intérêt, car j'ai ailleurs des terrains où mes constructions me coûteront beaucoup moins cher. Vous avez jusqu'à onze heures demain pour réfléchir; à midi il serait trop tard.
Sur ces terrains éparpillés un peu partout, on aperçoit d'autres toits en tuiles neuves, tout petits ceux-là, et qui par leur propreté et leur éclat rouge contrastent avec les anciennes toitures couvertes de mousses et de sedum: ce sont ceux des maisons ouvrières dont la construction est commencée depuis peu, et qui toutes sont ou seront isolées au milieu d'un jardinet, dans lequel pourront se récolter les légumes nécessaires à l'alimentation de la famille, qui, pour cent francs par an de loyer, aura le bien-être matériel et la dignité du chez-soi.
Mais la transformation qui à coup sûr eût frappé le plus vivement surpris, et même stupéfié celui qui serait resté un an absent de Maraucourt, était celle qui avait bouleversé le parc même de M. Vulfran, dans des pelouses qui, en le prolongeant, descendaient jusqu'aux entailles avec lesquelles elles se confondaient. Cette partie basse, restée jusque-là presque à l'état naturel, avait été retranchée du parc par un saut-de-loup, et maintenant s'élevait à son centre un grand chalet en bois, flanqué d'autres cottages ou de kiosques construits à la légère, qui donnaient à l'ensemble une apparence de jardin public que précisaient encore toutes sortes de jeux, des manèges de chevaux de bois, des balançoires, des appareils de gymnastique, des jeux de boules, de quilles, des tirs à l'arc, à l'arbalète, à la carabine et au fusil de guerre, des mâts de cocagne, des terrains pour la paume, des pistes pour vélocipèdes, un théâtre de marionnettes, une estrade pour des musiciens.
C'est qu'en réalité c'est bien un jardin public, celui qui servait aux jeux des ouvriers de toutes les usines; car si pour chacun des autres villages: Hercheux, Saint-Pipoy, Bacourt, Flexelles, M. Vulfran avait décidé de faire les mêmes constructions qu'à Maraucourt, il avait voulu qu'il n'y eût pour tous qu'un seul lieu de réunion et de récréation où pourraient s'établir des relations générales, qui deviendraient un lien entre eux. Et la simple bibliothèque qu'il avait eu tout d'abord l'intention d'établir, s'était transformée, sans qu'il sût trop sous quelle influence, en ce vaste jardin, où autour des salles de lecture et de conférence qui occupent le grand chalet central, se sont groupés ces jeux divers, dont le développement a exigé une partie même de son parc, de sorte que maintenant le cercle ouvrier protège le château et le fait pardonner.
Si rapidement que ces changements eussent été conçus et réalisés, ils n'ont pas été sans produire un vif émoi dans la contrée et même une sorte d'agitation.
Les plus hostiles ont été les logeurs, les cabaretiers, les boutiquiers, qui ont crié à la ruine et à l'oppression: n'était-ce pas une injustice, un crime social qu'on vînt leur faire concurrence et les empêcher de continuer leur commerce dans les mêmes conditions qu'ils l'avaient toujours pratiqué, au mieux de leurs intérêts, comme il convient à des hommes libres? Et de même que lors de la création des usines, les fermiers s'étaient insurgés contre ces fabriques qui leur prenaient les ouvriers de la terre, ou les obligeaient à hausser les salaires, les petits commerçants avaient joint leurs plaintes à celles des cultivateurs; c'était tout juste si, quand M. Vulfran passait par les rues des villages en compagnie de Perrine, on ne les poursuivait pas de huées comme des malfaiteurs: il n'était donc pas encore assez riche, le vieil aveugle, qu'il voulait ruiner le pauvre monde! la mort de son fils ne lui avait donc pas mis un peu de bonté, un peu de pitié au coeur! les ouvriers étaient donc imbéciles de ne pas comprendre que tout cela n'avait d'autre but que de les enchaîner plus étroitement encore, et de leur reprendre d'une main ce qu'on semblait leur donner de l'autre. Des réunions s'étaient tenues où l'on avait discuté ce qu'il y avait à faire, et dans lesquelles plus d'un ouvrier avait prouvé qu'il n'était pas un imbécile comme tant d'autres de ses camarades.
Dans l'intimité même de M. Vulfran, ou plutôt dans sa famille, ces réformes avaient provoqué autant d'inquiétudes que de critiques. Devenait-il fou? Allait-il se ruiner, c'est à dire les ruiner? Ne serait-il pas prudent de le faire interdire? Évidemment sa faiblesse pour cette petite fille, qui faisait de lui ce qu'elle voulait, était une preuve de démence sénile, que les tribunaux ne pourraient pas ne pas peser. Et toutes les inimitiés s'étaient concentrées sur cette dangereuse gamine qui ne savait pas ce qu'elle faisait: qu'importait à cette fille l'argent follement gaspillé, ce n'était pas le sien.
Heureusement pour la fille, elle se sentait soutenue contre cette colère, dont elle recevait des coups directs ou indirects à chaque instant, par des amitiés qui l'encourageaient et la réconfortaient.
Comme toujours Talouel, courtisan du succès, s'était rangé de son côté: elle réussissait ce qu'elle entreprenait, elle faisait faire à M. Vulfran tout ce qu'elle voulait, elle était en butte à l'hostilité de ses neveux, c'était plus qu'il n'en fallait pour qu'il se montrât ouvertement son ami; au fond, que lui importait que M. Vulfran dépensât des sommes considérables qui en réalité augmentaient la fortune des établissements; cet argent ce n'était pas à lui Talouel qu'on le prenait, tandis que bien vraisemblablement les établissements seraient à lui un jour ou l'autre; aussi quand il avait pu deviner qu'une amélioration nouvelle était à l'étude, n'avait-il pas raté les occasions de «supposer» avec M. Vulfran que le moment était propice pour la réaliser.
Mais d'autres amitiés qui plus que celle-là plaisaient à Perrine, c'étaient celles du docteur Ruchon, de Mlle Belhomme, de Fabry et des ouvriers que M. Vulfran avait fait élire pour composer le conseil de surveillance de ses différentes fondations.
En voyant comment «la gamine» avait rendu à M. Vulfran l'énergie morale et intellectuelle, le médecin avait changé de manières à son égard, et maintenant c'était avec une affection paternelle qu'il la traitait, presque avec déférence, en tout cas comme une personne qui compte: «Cette petite a plus fait que la médecine, disait-il, sans elle je ne sais vraiment pas ce que M. Vulfran serait devenu.»
Mlle Belhomme n'avait pas eu à changer de manières, mais elle était fière d'elle, et chaque jour dans sa leçon il y avait quelques minutes où franchement elle laissait paraître ses vrais sentiments, bien qu'elle s'avouât que leur expression n'en fût peut-être pas très correcte, «de maîtresse à élève».
Quant à Fabry, il était associe de trop près à tout ce qui se faisait, pour n'être pas en accord avec cette jeune fille, à laquelle il n'avait pas tout d'abord prêté attention, mais qui bien vite avait pris une si grande importance dans la maison, qu'il n'était plus qu'un instrument entre ses mains.
«Monsieur Fabry, vous allez aller à Noisiel étudier les maisons ouvrières.
— Monsieur Fabry, vous allez aller en Angleterre étudier le Working men's club Union.
— Monsieur Fabry, vous allez aller en Belgique étudier les cercles ouvriers.»
Et Fabry partait, étudiait ce qu'on lui avait indiqué, tout en ne négligeant rien de ce qu'il trouvait intéressant, puis au retour, après de longues discussions avec M. Vulfran, étaient arrêtés les plans qu'exécutaient sous sa direction l'architecte et les conducteurs de travaux, adjoints à son bureau, devenu depuis peu le plus important de la maison. Jamais elle ne prenait part à ces discussions, jamais elle n'y mêlait son mot, mais elle y assistait, et il eût fallu une stupidité réelle pour ne pas comprendre qu'elle les préparait, les inspirait, et qu'en somme c'était la semence qu'elle avait jetée dans l'esprit ou dans le coeur du maître, qui germait et portait ses fruits.
Pas plus que Fabry, les ouvriers élus par leurs camarades ne méconnaissaient le rôle de Perrine, et bien que dans leurs conseils elle ne se fût jamais permis ni un mot, ni un signe, ils savaient très justement peser l'influence qu'elle exerçait, et ce n'était pas pour eux un mince sujet de confiance et de fierté qu'elle fût des leurs:
«Vous savez, elle a travaillé aux cannetières.
— Est-ce que si elle ne sortait pas du travail, elle serait ce qu'elle est?»
Il n'eût pas fait bon que devant ceux-là on parlât de la huer quand elle traversait les rues des villages, les huées commencées auraient été vivement et violemment refoulées dans les gosiers.
Ce dimanche-là, justement Fabry, parti depuis plusieurs jours pour une enquête dont M. Vulfran n'avait pas parlé à Perrine, et qu'il avait même paru vouloir tenir secrète, était attendu; le matin il avait envoyé de Paris une dépêche ne contenant que ces quelques mots:
«Renseignements complets, pièces officielles, arriverai midi.»
Il était midi et demi, et il n'arrivait pas, ce qui contrairement à l'habitude avait provoqué l'impatience de M. Vulfran, d'ordinaire plus calme.
Son déjeuner achevé plus promptement que de coutume, il était rentré dans son cabinet avec Perrine, et à chaque instant il allait à la fenêtre ouverte sur les jardins pour écouter.
«Il est étrange que Fabry n'arrive pas.
— Le train aura eu du retard.»
Mais il ne se rendait pas à cette raison et restait à la fenêtre d'où elle eût voulu l'arracher, car il se passait dans les jardins et dans le parc des choses dont elle ne voulait pas qu'il eût connaissance; avec une activité plus qu'ordinaire les jardiniers achevaient d'entourer de treillages les corbeilles de fleurs, tandis que d'autres emportaient les plantes rares disséminées sur les pelouses; les grilles d'entrée étaient grandes ouvertes, et au-delà du saut-de-loup, le Cercle des ouvriers était pavoisé de drapeaux et d'oriflammes, qui claquaient dans la brise de mer.
Tout à coup il pressa le bouton d'appel pour son valet de chambre, et quand celui-ci parut, il lui dit que si quelqu'un venait, il ne recevrait personne.
Cet ordre surprit d'autant plus Perrine que le dimanche habituellement il recevait tous ceux qui voulaient l'entretenir, petits ou grands, car très avare en semaine de paroles qui font perdre un temps appréciable en argent, il était au contraire volontiers bavard le dimanche, quand son temps et celui des autres n'avaient plus la même valeur.
Enfin un roulement de voiture se fit entendre dans le chemin des entailles, c'est-à-dire celui qui vient de Picquigny:
«Voilà Fabry», dit-il d'une voix qui parut altérée, anxieuse et heureuse à la fois.
En effet, c'était bien Fabry, qui entra vivement dans le cabinet: lui aussi paraissait être dans un état extraordinaire, et le regard qu'il jeta tout d'abord à Perrine la troubla sans qu'elle sût pourquoi:
«Un accident de machine est cause de mon retard, dit-il.
— Vous arrivez, c'est l'essentiel.
— Ma dépêche vous a prévenu.
— Votre dépêche, trop courte et trop vague, m'a donné des espérances; ce sont des certitudes qu'il me faut.
— Elles sont aussi complètes que vous pouvez les désirer.
— Alors parlez, parlez vite.
— Le dois-je devant mademoiselle?
— Oui, si elles sont ce que vous dites.