← Table of contents
En famille

III

Reading edition

La nuit de la malade fut mauvaise: plusieurs fois, Perrine couchée prés d'elle, tout habillée sur la planche, avec un fichu roulé qui lui servait d'oreiller, dut se lever pour lui donner de l'eau qu'elle allait chercher au puits afin de l'avoir plus fraîche: elle étouffait et souffrait de la chaleur. Au contraire, à l'aube, le froid du matin, toujours vif sous le climat de Paris, la fit grelotter et Perrine dut l'envelopper dans son fichu, la seule couverture un peu chaude qui leur restât.

Malgré son désir d'aller chercher le médecin aussitôt que possible, elle dut attendre que Grain de Sel fût levé, car à qui demander le nom et, l'adresse d'un bon médecin, si ce n'était a lui?

Bien sûr qu'il connaissait un bon médecin, et un fameux qui faisait ses visites en voiture, non à pied comme les médecins de rien du tout.: M. Cendrier, rue Riblette, près de l'église; pour trouver la rue Riblette il n'y avait qu'à suivre le chemin de fer jusqu'à la gare.

En entendant parler d'un médecin fameux qui faisait les visites en voiture, elle eut peur de n'avoir pas assez d'argent pour le payer, et timidement, avec confusion, elle questionna Grain de Sel en tournant autour de ce qu'elle n'osait pas dire. À la fin il comprit:

«Ce que tu auras à payer? dit-il. Dame, c'est cher. Pas moins de quarante sous. Et pour être sûre qu'il vienne, tu feras bien de les lui remettre d'avance.»

En suivant les indications qui lui avaient été données, elle trouva assez facilement la rue Riblette, mais le médecin n'était point encore levé, elle dut attendre, assise sur une borne dans la rue, à la porte d'une remise derrière laquelle on était en train d'atteler un cheval: comme cela elle le saisirait au passage, et en lui remettant ses quarante sous, elle le déciderait a venir, ce qu'il ne ferait pas, elle en avait le pressentiment, si on lui demandait simplement une visite pour un des habitants du Champ Guillot.

Le temps fut éternel à passer, son angoisse se doublant de celle de sa mère qui ne devait rien comprendre à son retard; s'il ne la guérissait point instantanément, au moins allait-il l'empêcher de souffrir. Déjà elle avait vu un médecin entrer dans leur roulotte, lorsque son père avait été malade. Mais c'était en pleine montagne, dans un pays sauvage, et le médecin que sa mère avait appelé sans avoir le temps de gagner une ville, était plutôt un barbier avec une tournure de sorcier qu'un vrai médecin comme on en trouve à Paris, savant, maître de la maladie et de la mort, comme devait l'être celui-là, puisqu'on le disait fameux.

Enfin la porte de la remise s'ouvrit, et un cabriolet de forme ancienne, à caisse jaune, auquel était attelé un gros cheval de labour, vint se ranger devant la maison et presque aussitôt le médecin parut, grand, gros, gras, le visage rougeaud encadré d'une barbe grise qui lui donnait l'air d'un patriarche campagnard.

Avant qu'il fût monté en voiture, elle était près de lui et lui exposait sa demande.

«Le champ Guillot, dit-il, il y a eu de la batterie.

— Non monsieur, c'est ma mère qui est malade, très malade.

— Qu'est-ce que c'est ta mère?

— Nous sommes photographes.»

Il mit le pied sur le marchepied.

Vivement elle tendit sa pièce de quarante sous.

«Nous pouvons vous payer.

— Alors, c'est trois francs.»

Elle ajouta vingt sous à la pièce; il prit le tout et le fourra dans la poche de son gilet.

«Je serai près de ta mère d'ici un quart d'heure.»

Elle fît en courant le chemin du retour, joyeuse d'apporter la bonne nouvelle:

«Il va te guérir, maman, c'est un vrai médecin celui-là.»

Et vivement elle s'occupa de sa mère, lui lava le visage, les mains, lui arrangea les cheveux qui étaient admirables, noirs et soyeux, puis elle mit de l'ordre dans la roulotte; ce qui n'eut d'autre résultat que de la rendre plus vide et par là plus misérable encore.

Elles n'eurent pas une trop longue attente à endurer: un roulement de voiture annonça l'arrivée du médecin et Perrine courut au- devant de lui.

Comme en entrant il voulait se diriger vers la maison, elle lui montra la roulotte.

«C'est dans notre voiture que nous habitons», dit-elle.

Bien que cette maison n'eut rien d'une habitation, il ne laissa paraître aucune surprise, étant habitué à toutes les misères avec sa clientèle; mais Perrine qui l'observait remarqua sur son visage comme un nuage lorsqu'il vit la malade couchée sur son matelas, dans cet intérieur dénudé.

«Tirez la langue, donnez-moi la main.»

Ceux qui payent quarante ou cent francs la visite de leur médecin n'ont aucune idée de la rapidité avec laquelle s'établit un diagnostic auprès des pauvres gens; en moins d'une minute son examen fut fait.

«Il faut entrer à l'hôpital», dit-il.

La mère et la fille poussèrent un même cri d'effroi et de douleur.

«Petite, laisse-moi seul avec ta maman», dit le médecin d'un ton de commandement.

Perrine hésita une seconde; mais, sur un signe de sa mère, elle quitta la roulotte, dont elle ne s'éloigna pas.

«Je suis perdue? dit la mère à mi-voix.

— Qui est-ce qui parle de ça: vous avez besoin de soins que vous ne pouvez pas recevoir ici.

— Est-ce qu'à l'hôpital j'aurais ma fille?

— Elle vous verrait le jeudi et le dimanche.

— Nous séparer! Que deviendrait-elle Sans moi, seule à Paris? que deviendrai-je sans elle? Si je dois mourir, il faut que ce soit sa main dans la mienne.

— En tout cas on ne peut pas vous laisser dans cette voiture où le froid des nuits vous est mortel. Il faut prendre une chambre; le pouvez-vous?

— Si ce n'est pas pour longtemps, oui peut-être.

— Grain de Sel en loue qu'il ne vous fera pas payer cher. Mais la chambre n'est pas tout, il faut des médicaments, une bonne nourriture, des soins: ce que vous auriez à l'hôpital.

— Monsieur, c'est impossible, je ne peux pas me séparer de ma fille. Que deviendrait-elle?

— Comme vous voudrez, c'est votre affaire, je vous ai dit ce que je devais.»

Il appela:

«Petite.»

Puis, tirant un carnet de sa poche, il écrivit au crayon quelques lignes sur une feuille blanche, qu'il détacha:

«Porte cela chez le pharmacien, dit-il, celui qui est auprès de l'église, pas un autre. Tu donneras à ta mère le paquet nº 1; tu lui feras boire d'heure en heure la potion nº 2; le vin de quinquina en mangeant, car il faut qu'elle mange; ce qu'elle voudra, surtout des oeufs. Je reviendrai ce soir.»

Elle voulut l'accompagner pour le questionner:

«Maman est bien malade?

— Tâche de la décider à entrer à l'hôpital.

— Est-ce que vous ne pouvez pas la guérir?

— Sans doute, je l'espère; mais je ne peux pas lui donner ce qu'elle trouverait à l'hôpital. C'est folie de n'y pas aller; c'est pour ne pas se séparer de toi qu'elle refuse: tu ne serais pas perdue, car tu as l'air d'une fille avisée et délurée.»

Marchant à grands pas, il était arrivé à sa voiture; Perrine eût voulu le retenir, le faire parler, mais-il monta et partit.

Alors elle revint à la roulotte.

«Qu'a dit le médecin? demanda la mère.

— Qu'il te guérirait.

— Va donc vite chez le pharmacien, et rapporte aussi deux oeufs; prends tout l'argent.»

Mais tout l'argent ne fut pas suffisant; quand le pharmacien eut lu l'ordonnance, il regarda Perrine en la toisant;

«Vous avez de quoi payer?» dit-il.

Elle ouvrit la main.

«C'est sept francs cinquante», dit le pharmacien qui avait fait son calcul.

Elle compta ce qu'elle avait dans la main et trouva six francs quatre-vingt-cinq centimes en estimant le florin d'Autriche à deux francs; il lui manquait donc treize sous.

«Je n'ai que six francs quatre-vingt-cinq centimes, dont un florin d'Autriche, dit-elle; le voulez-vous, le florin?

— Ah! non par exemple.»

Que faire? Elle restait au milieu de la boutique la main ouverte, désespérée, anéantie.

«Si vous vouliez prendre le florin, il ne me manquerait que treize sous, dit-elle enfin; je vous les apporterais tantôt.»

Mais le pharmacien ne voulut d'aucune de ces combinaisons, ni faire crédit de treize sous, ni accepter le florin:

«Comme il n'y a pas urgence pour le vin de quinquina, dit-il, vous viendrez le chercher tantôt; je vais tout de suite vous préparer les paquets et la potion qui ne vous coûteront que trois francs cinquante.»

Sur l'argent qui lui restait elle acheta des oeufs, un petit pain viennois, qui devait provoquer l'appétit de sa mère, et revint toujours courant au Champ Guillot.

«Les oeufs sont frais, dit-elle, je les ai mirés; regarde le pain, comme il est bien cuit; tu vas manger, n'est-ce pas, maman?

— Oui, ma chérie.»

Toutes deux étaient pleines d'espérance et Perrine d'une foi absolue; puisque le médecin avait promis de guérir sa mère, il allait accomplir ce miracle: pourquoi l'aurait-il trompée? quand on demande la vérité à un médecin, il doit la dire.

C'est un merveilleux apéritif que l'espoir; la malade, qui depuis deux jours n'avait pu rien prendre, mangea un oeuf et la moitié du petit pain.

«Tu vois, maman, disait Perrine.

— Cela va aller.»

En tout cas, son irritabilité nerveuse s'émoussa; elle éprouva un peu de calme, et Perrine en profita pour aller consulter Grain de Sel sur la question de savoir comment elle devait s'y prendre pour vendre la voiture et Palikare. Pour la roulotte, rien de plus facile, Grain de Sel pouvait l'acheter comme il achetait toutes choses: meublés, habits, outils, instruments de musique, étoffes, matériaux, le neuf, le vieux; mais, pour Palikare, il n'en était pas de même, parce qu'il n'achetait pas de bêtes, excepté les petits chiens, et son avis était qu'on devait attendre au mercredi pour le vendre au Marché aux chevaux.

Le mercredi c'était bien loin, car, dans sa surexcitation d'espérance, Perrine s'imaginait qu'avant ce jour-la, sa mère aurait repris assez de forces pour pouvoir partir; mais, à attendre ainsi, il y avait au moins cela de bon, qu'elles pourraient avec le produit de la vente de la roulotte s'arranger des robes pour voyager en chemin de fer, et aussi cela de meilleur encore, qu'on pourrait peut-être ne pas vendre Palikare, si le prix payé par Grain de Sel était assez élevé; Palikare resterait au Champ Guillot, et quand elles seraient arrivées à Maraucourt, elles le feraient venir. Comme elle serait heureuse de ne pas le perdre, cet ami, qu'elle aimait tant! et comme il serait heureux de vivre, désormais dans le bien-être, logé dans une belle écurie, se promenant toute la journée à travers de grasses prairies avec ses deux maîtresses auprès de lui!

Mais il fallut en rabattre des visions qui en quelques secondes avaient traversé son esprit, car, au lieu de la somme qu'elle imaginait sans la préciser, Grain de Sel n'offrit que quinze francs de la roulotte et de tout ce qu'elle contenait, après l'avoir longuement examinée.

«Quinze francs!

— Et encore c'est pour vous obliger; qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça?»

Et du crochet qui lui tenait lieu de bras, il frappait les diverses pièces de la roulotte, les roues, les brancards, en haussant les épaules d'un air de pitié méprisante.

Tout ce qu'elle put obtenir après beaucoup de paroles, ce fut une augmentation de deux francs cinquante sur le prix offert, et l'engagement que la roulotte ne serait dépecée qu'après leur départ, de façon à pouvoir jusque-là l'habiter pendant la journée, ce qui, imaginait-elle, vaudrait mieux pour sa mère que de rester enfermée dans la maison.

Quand, sous la direction de Grain de Sel, elle visita les chambres qu'il pouvait leur louer, elle vit combien la roulotte leur serait précieuse, car, malgré l'orgueil avec lequel il parlait de ses appartements, et qui n'avait d'égal que son mépris pour la roulotte, elle était si misérable, si puante, cette maison, qu'il fallait leur détresse pour l'accepter.

À la vérité, elle avait un toit et des murs qui n'étaient pas en toile, mais sans aucune autre supériorité sur la roulotte: tout à l'entour se trouvaient amoncelées les matières dont Grain de Sel faisait commerce et qui pouvaient supporter les intempéries: verres cassés, os, ferrailles: tandis qu'à l'intérieur le couloir et. des pièces sombres, où les yeux se perdaient, contenaient celles qui avaient besoin d'un abri: vieux papiers, chiffons, bouchons, croûtes de pain, bottes, savates, ces choses innombrables, détritus de toutes sortes, qui constituent les ordures de Paris; et de ces divers tas s'exhalaient d'âcres odeurs qui prenaient à la gorge.

Comme elle restait hésitante se demandant si sa mère ne serait pas empoisonnée par ces odeurs, Grain de Sel la pressa:

«Dépêchez-vous, dit-il, les biffins vont rentrer; il faut que je sois là pour recevoir et «triquer» ce qu'ils apportent.

— Est-ce que le médecin connaît ces chambres? demanda-t-elle.

— Bien sûr qu'il les connaît; il est venu plus d'une fois à côté quand il a soigné la Marquise.»

Ce mot la décida: puisque le médecin connaissait ces chambres, il savait ce qu'il disait en conseillant d'en prendre une; et puisqu'une marquise, habitait l'une d'elles, sa mère pouvait bien en habiter une autre.

«Cela vous coûtera huit sous par jour, dit Grain de Sel, ajoutés aux trois sous pour l'âne et aux six sous pour la roulotte.

— Vous l'avez achetée?

— Oui, mais puisque vous vous en servez, il est juste de la payer,»

Elle ne trouva rien à répondre; ce n'était pas la première fois qu'elle se voyait ainsi écorchée; bien souvent elle l'avait été plus durement encore dans leur long voyage, et elle finissait par croire que c'est la loi de nature pour ceux qui ont, au détriment de ceux qui n'ont pas.

IV

Perrine employa une bonne partie de la journée à nettoyer la chambre où elles allaient s'installer, à laver le plancher, à frotter les cloisons, le plafond, la fenêtre qui depuis que la maison était construite n'avait jamais été bien certainement à pareille fête.

Pendant les nombreux voyages qu'elle fit de la maison au puits où elle tirait de l'eau pour laver, elle remarqua qu'il ne poussait pas seulement de l'herbe et des chardons dans l'enclos: des jardins environnants le vent ou les oiseaux avaient apporté des graines; par-dessus le palis, les voisins avaient jeté des plants de fleurs dont ils ne voulaient plus; de sorte que quelques-unes de ces graines, quelques-uns de ces plants, tombant sur un terrain qui leur convenait, avaient germé ou poussé, et maintenant fleurissaient tant bien que mal. Sans doute leur végétation ne ressemblait en rien à celle qu'on obtient dans un jardin, avec des soins de tous les instants, des engrais, des arrosages; mais pour sauvage qu'elle fût, elle n'en avait pas moins son charme de couleur et de parfum.

Cela lui donna l'idée de recueillir quelques-unes de ces fleurs, des giroflées rouges et violettes, des oeillets, et d'en faire des bouquets qu'elle placerait dans leur chambre d'où ils chasseraient la mauvaise odeur en même temps qu'ils l'égayeraient. Il semblait que ces fleurs n'appartenaient à personne, puisque Palikare pouvait les brouter si le coeur lui en disait; cependant elle n'osa pas en cueillir le plus petit rameau, sans le demander à Grain de Sel.

«Est-ce pour les vendre? répondit celui-ci.

— C'est pour en mettre quelques branches dans notre chambre.

— Comme ça, tant que tu voudras; parce que si c'était pour les vendre, je commencerais par te les vendre moi-même. Puisque c'est pour toi, ne te gêne pas, la petite: tu aimes l'odeur des fleurs, moi j'aime mieux celle du vin, même il n'y a que celle-la que je sente.»

Le tas des verres plus ou moins cassés étant considérable, elle y trouva facilement des vases ébréchés dans lesquels elle disposa ses bouquets, et comme ces fleurs avaient été cueillies au soleil, la chambre se remplit bientôt du parfum des giroflées et des oeillets, ce qui neutralisa les mauvaises odeurs de la maison, en même temps que leurs fraîches couleurs éclairaient ses murs noirs.

Tout en travaillant ainsi elle fit la connaissance des voisins qui habitaient de chaque côté de leur chambre: une vieille femme qui sur ses cheveux gris portait un bonnet orné de rubans tricolores aux couleurs du drapeau français; et un grand bonhomme courbé en deux, enveloppé dans un tablier de cuir si long et si large qu'il semblait constituer son unique vêtement. La femme aux rubans tricolores était une chanteuse des rues, lui dit le bonhomme au tablier, et rien moins que la Marquise dont avait parlé Grain de Sel; tous les jours elle quittait le Champ Guillot avec un parapluie rouge et une grosse canne dans laquelle elle le plantait aux carrefours des rues ou aux bouts des ponts, pour chanter et vendre à l'abri le répertoire de ses chansons. Quant au bonhomme au tablier, c'était, lui apprit la Marquise, un démolisseur de vieilles chaussures, et du matin au soir il travaillait muet comme un poisson, ce qui lui avait valu le nom de Père la Carpe, sous lequel on le connaissait; mais pour ne pas parler il n'en faisait pas moins un tapage assourdissant avec son marteau.

Au coucher du soleil son emménagement fut achevé, et elle put alors amener sa mère qui, en apercevant les fleurs, eut un moment de douce surprise:

«Comme tu es bonne pour ta maman, chère fille! dit-elle.

— Mais c'est pour moi que je suis bonne, ça me rend si heureuse de te faire plaisir!»

Avant la nuit il fallut mettre les fleurs dehors, et alors l'odeur de la vieille maison se fit sentir terriblement, mais sans que la malade osât s'en plaindre; à quoi cela eût-il servi, puisqu'elles ne pouvaient pas quitter le Champ Guillot pour aller autre part?

Son sommeil fut mauvais, fiévreux, troublé, agité, halluciné, et quand le médecin vint le lendemain matin il la trouva plus mal, ce qui lui fit changer le traitement et obligea Perrine à retourner chez le pharmacien, qui cette fois lui demanda cinq francs. Elle ne broncha pas et paya bravement; mais en revenant elle ne respirait plus. Si les dépenses continuaient ainsi, comment gagneraient-elles le mercredi qui leur mettrait aux mains le produit de la vente du pauvre Palikare? Si le lendemain le médecin prescrivait une nouvelle ordonnance coûtant cinq francs, ou plus, où trouverait-elle cette somme? Au temps où avec ses parents elle parcourait les montagnes, ils avaient plus d'une fois été exposés à la famine, et plus d'une fois aussi, depuis qu'ils avaient quitté la Grèce pour venir en France, ils avaient manqué de pain. Mais ce n'était pas du tout la même chose. Pour la famine dans les montagnes, ils avaient toujours l'espérance, qui se réalisait souvent, de trouver quelques fruits, des légumes, un gibier qui leur apporteraient un bon repas. Pour le manque de pain en Europe, ils avaient aussi celle de rencontrer des paysans grecs, bosniaques, styriens, tyroliens, qui consentiraient à se faire photographier moyennant quelques sous. Tandis qu'à Paris il n'y a rien à attendre pour ceux qui n'ont pas d'argent en poche, et le leur tirait à sa fin. Alors, que feraient-elles? Et le terrible, c'est qu'elle devait répondra à cette question, elle ne sachant rien, ne pouvant rien; l'effroyable, c'est qu'elle devait prendre la responsabilité de tout, puisque la maladie rendait sa mère incapable de s'ingénier, et qu'elle se trouvait ainsi la vraie mère, quand elle ne se sentait qu'une enfant.

Si encore un peu de mieux se présentait, elle en serait encouragée et fortifiée; mais il n'en était pas ainsi, et bien que sa mère ne se plaignît jamais, répétant toujours, au contraire, son mot habituel: «Cela va aller», elle voyait qu'en réalité «cela n'allait pas»: pas de sommeil, pas d'appétit, la fièvre, un affaiblissement, une oppression qui lui paraissaient progresser, si sa tendresse, sa faiblesse, son ignorance, sa lâcheté ne l'abusaient point.

Le mardi matin, à la visite du médecin, ce qu'elle craignait pour l'ordonnance se réalisa: après un rapide examen de la malade, le docteur Cendrier tira de sa poche son carnet, ce terrible carnet cause de tant d'angoisses pour Perrine, et se prépara à écrire; mais au moment où il posait le crayon sur le papier, elle eut le courage de l'arrêter.

«Monsieur, si les médicaments que vous allez ordonner ne sont pas d'égale importance, voulez-vous bien n'inscrire aujourd'hui que ceux qui pressent?

— Qu'est-ce que vous voulez dire?» demanda-t-il d'un ton fâché.

Elle tremblait, mais cependant elle osa aller jusqu'au bout.

«Je veux dire que nous n'avons pas beaucoup d'argent aujourd'hui et que nous n'en recevrons que demain; alors…»

Il la regarda, puis après avoir jeté un coup d'oeil rapide çà et là, comme s'il voyait pour la première fois leur misère, il remit son carnet dans sa poche:

«Nous ne changerons le traitement que demain, dit-il; rien ne presse, celui d'hier peut être encore continué aujourd'hui.

«Rien ne presse», fut le mot que Perrine retint et se répéta: Si rien ne pressait, c'était que sa mère ne se trouvait pas aussi mal qu'elle l'avait craint; on pouvait donc encore espérer et attendre.

Le mercredi était le jour qu'elle attendait, mais son impatience de le voir arriver était traversée par l'émotion douloureuse avec laquelle elle le redoutait, car s'il devait les sauver par l'argent qu'il allait leur apporter, d'un autre côté, il devait la séparer de Palikare. Aussi, chaque fois qu'elle pouvait quitter sa mère, courait-elle dans l'enclos pour dire un mot à son ami qui, n'ayant plus à travailler, ni à peiner; et trouvant à manger autant qu'il voulait après tant de privations, ne s'était jamais montré si joyeux. Dès qu'il la voyait venir, il poussait quatre ou cinq braiments à ébranler les vitres des cahutes du Champ Guillot, et, au bout de sa corde, il lançait quelques ruades jusqu'à ce qu'elle fût près de lui; mais aussitôt qu'elle lui avait mis la main sur le dos, il se calmait et, allongeant le cou, il lui posait la tête sur l'épaule sans plus bouger. Alors, ils restaient ainsi, elle le flattant, lui remuant les oreilles et clignant des yeux avec des mouvements rythmés qui étaient tout un discours.

«Si tu savais!» murmurait-elle doucement.

Mais lui ne savait point, ne prévoyait point, et, tout aux satisfactions du moment présent, le repos, la bonne nourriture, les caresses de sa maîtresse, il se trouvait le plus heureux âne du monde. D'ailleurs, il s'était fait un ami de Grain de Sel, de qui il recevait des marques d'amitié qui flattaient sa gourmandise. Le lundi, dans la matinée, ayant trouvé le moyen de se détacher, il s'était approché de Grain de Sel occupé à triquer les ordures qui arrivaient, et curieusement il était resté là. C'était une habitude religieusement pratiquée par Grain de Sel d'avoir toujours un litre de vin et un verre à portée de sa main, de façon à n'être point obligé de se lever lorsque l'envie de boire un coup le prenait, et elle le prenait souvent. Ce matin-là, tout à sa besogne, il ne pensait pas à regarder autour de lui, mais précisément parce qu'il s'y appliquait et s'y échauffait, la soif, cette soif qui lui avait valu son surnom, n'avait pas tardé à se faire sentir. Au moment où, s'interrompant, il allait prendre sa bouteille, il vit Palikare les yeux attachés sur lui, le cou tendu.

«Qu'est-ce que tu fais là, toi?»

Comme le ton n'était pas grondeur, l'âne n'avait pas bougé.

«Tu veux boire un verre de vin?» demanda Grain de Sel dont toutes les idées tournaient toujours autour du mot boire.

Et au lieu de porter à sa bouche le verre qu'il emplissait, il l'avait par plaisanterie tendu à Palikare; alors celui-ci considérant l'invitation comme sérieuse avait fait deux pas de plus en avant, et, allongeant ses lèvres de manières qu'elles fussent aussi minces, aussi allongées que possible, il avait aspiré une bonne moitié du verre, plein jusqu'au bord.

«Oh! la! la! la!», s'écria Grain de Sel en riant aux éclats.

Et il se mit à appeler:

«La Marquise! la Carpe!»

À ces cris ils arrivèrent, ainsi qu'un chiffonnier chargé de sa hotte pleine, qui rentrait dans le clos, et le locataire du wagon dont la profession était d'être marchand de pâte de guimauve et de parcourir les fêtes et les marchés en suspendant à un crochet tournant des tas de sucre fondu, dont il tirait des tortillons jaunes, bleus, rouges, comme l'eût fait une fileuse de sa quenouille.

«Qu'est-ce qu'il y a? demanda la Marquise.

— Vous allez voir; mais préparez-vous à vous faire du bon sang.»

De nouveau il emplit son verre et le tendit à Palikare qui, comme la première fois, le vida à moitié au milieu des rires et des exclamations des gens qui le regardaient.

«J'avais entendu raconter que les ânes aimaient le vin, dit l'un, mais je ne le croyais pas.

— C'est un poivrot! dit un autre.

— Vous devriez l'acheter, dit la Marquise en s'adressant à Grain de Sel, il vous tiendrait joliment compagnie.

— Ça ferait la paire.»

Grain de Sel ne l'acheta point, mais il se prit d'affection pour lui et proposa à Perrine de l'accompagner le mercredi au Marché aux chevaux. Et cela fut un grand soulagement pour elle, car elle n'imaginait pas du tout comment elle trouverait le Marché aux chevaux dans Paris, pas plus qu'elle ne voyait comment elle s'y prendrait pour vendre un âne, discuter son prix, le recevoir sans se faire voler; elle avait bien des fois entendu raconter des histoires de voleurs parisiens et se sentait tout à fait incapable de se défendre contre eux si, d'aventure, ils avaient l'idée de s'attaquer à elle. Le mercredi matin elle s'occupa donc de faire la toilette de Palikare, et ce fut une occasion pour elle de le caresser et de l'embrasser. Mais, hélas! combien tristement! Elle ne le verrait plus. Dans quelles mains allait-il passer? le pauvre ami! et elle ne pouvait s'arrêter à cette pensée sans revoir les ânes misérables ou martyrs que dans sa vie sur les grands chemins elle avait rencontrés en tous lieux, comme si, sur la terre entière, l'âne n'existait que pour souffrir. Certainement, depuis que Palikare leur appartenait, il avait supporté bien des fatigues et des misères, celles des longues routes, du froid, du chaud, de la pluie, de la neige, du verglas, des privations, mais au moins n'était-il jamais battu, et se sentait-il l'ami de ceux dont il partageait le sort malheureux; tandis que maintenant elle ne pouvait que trembler en se demandant quels allaient être ses maîtres; elle en avait tant rencontré de cruels, qui n'avaient même pas conscience de leur cruauté.

Quand Palikare vit qu'au lieu de l'atteler à la roulotte, on lui passait un licol, il montra de la surprise, et plus encore quand Grain de Sel, qui ne voulait pas faire à pied la longue route de Charonne au Marché aux chevaux, lui monta sur le dos en se servant d'une chaise; mais comme Perrine le tenait par la tête et lui parlait, cette surprise n'alla pas jusqu'à la résistance: Grain de Sel d'ailleurs n'était-il pas un ami?

Ils partirent ainsi, Palikare marchant gravement conduit par Perrine, et à travers des rues, où il n'y avait que peu de voitures et de passants, ils arrivèrent à un pont très large, aboutissant à un grand jardin.

«C'est le Jardin des Plantes, dit Grain de Sel, je suis sûr qu'ils n'ont pas un âne comme le tien.

— Alors on pourrait peut-être le leur vendre», dit Perrine pensant que dans un jardin zoologique les bêtes n'ont qu'à se promener.

Mais Grain de Sel n'accueillit pas cette idée:

«Des affaires avec le gouvernement, dit-il, il n'en faut pas… parce que le gouvernement…»

Il n'avait pas la confiance de Grain de Sel, le gouvernement.

Maintenant la circulation des voitures et des tramways était si active que Perrine avait besoin de toute son attention pour se diriger au milieu de leur encombrement, aussi n'avait-elle d'yeux ni d'oreilles pour rien autre chose, ni pour les monuments devant lesquels ils passaient, ni pour les plaisanteries que les charretiers et les cochers leur adressaient, mis en gaieté et en esprit par l'attitude de Grain de Sel sur l'âne. Mais lui, qui n'avait pas les mêmes préoccupations, n'était pas embarrassé pour leur répondre joyeusement, et cela faisait sur leur parcours un concert de cris et de rires auquel les passants des trottoirs mêlaient leur mot.

Enfin, après une légère montée, ils arrivèrent devant une grande grille au delà de laquelle s'étendait un vaste espace que des lisses séparaient en divers compartiments dans lesquels se trouvaient des chevaux; alors Grain de Sel mit pied à terre.

Mais pendant qu'il descendait, Palikare avait eu le temps de regarder devant lui, et, quand Perrine voulut lui faire franchir la grille, il refusa d'avancer. Avait-il deviné que c'était un marché où l'on vendait les chevaux et les ânes? Avait-il peur? Toujours est-il que malgré les paroles que Perrine lui adressait sur le ton du commandement ou de l'affection, il persista dans sa résistance. Grain de Sel crut qu'en le poussant par derrière il le ferait avancer, mais Palikare, qui ne devina pas quelle main se permettait cette familiarité sur sa croupe, se mit à ruer en reculant et en entraînant Perrine.

Quelques curieux s'étaient aussitôt arrêtés et faisaient cercle autour d'eux; le premier rang étant comme toujours occupé par des porteurs de dépêches et des pâtissiers; chacun disait son mot et donnait son conseil sur les moyens à employer pour l'obliger à passer la porte.

«V'là un âne qui donnera de l'agrément à l'imbécile qui l'achètera», dit une voix.

C'était là un propos dangereux qui pouvait nuire à la vente; aussi Grain de Sel, qui l'avait entendu, crut-il devoir protester.

«C'est un malin, dit-il; comme il a deviné qu'on va le vendre, il fait toutes ces grimaces pour ne pas quitter ses maîtres.

— Êtes -vous sur de ça, Grain de Sel? demanda la voix qui avait fait l'observation.

— Tiens, qui est-ce qui sait mon nom ici?

— Vous ne reconnaissez pas La Rouquerie?

— C'est ma foi vrai.»

Et ils se donnèrent la main.

«C'est à vous l'âne?

— Non, c'est à cette petite.

— Vous le connaissez?

— Nous avons bu plus d'un verre ensemble: si vous avez besoin d'un bon âne, je vous le recommande.

— J'en ai besoin, sans en avoir besoin.

— Alors allons prendre quelque chose. Ce n'est pas la peine de payer un droit là-dedans.

— D'autant mieux qu'il paraît décidé à ne pas entrer.

— Je vous dis que c'est un malin.

— Si je l'achète ce n'est pas pour faire des malices, ni pour boire des verres, mais pour travailler.

— Dur à la peine; il vient de Grèce, sans s'arrêter.

— De Grèce!…»

Grain de Sel avait fait un signe à Perrine, qui les suivait n'entendant que quelques mots de leur conversation, et, docile, maintenant qu'il n'avait plus à entrer dans le marché, Palikare venait derrière elle, sans même qu'elle eût à tirer sur le licol.

Qu'était cet acquéreur? Un homme? Une femme? Par la démarche et le visage non barbu, une femme de cinquante ans environ. Par le costume composé d'une blouse et d'un pantalon, d'un chapeau en cuir comme ceux des cochers d'omnibus, et aussi par une courte pipe noire qui ne quittait pas sa bouche, un homme. Mais c'était son air qui était intéressant pour les inquiétudes de Perrine, et il n'avait rien de dur ni de méchant.

Après avoir pris une petite rue, Grain de Sel et La Rouquerie s'étaient arrêtés devant la boutique d'un marchand de vin, et, sur une table du trottoir on leur avait apporté une bouteille avec deux verres tandis que Perrine restait dans la rue devant eux, tenant toujours son âne.

«Vous allez voir s'il est malin», dit Grain de Sel en avançant son verre plein.

Tout de suite Palikare allongea le cou et de ses lèvres pincées aspira la moitié du verre, sans que Perrine osât l'en empêcher.

«Hein!» dit Grain de Sel triomphant.

Mais La Rouquerie ne partagea pas cette satisfaction:

«Ce n'est pas pour boire mon vin que j'en ai besoin, mais pour traîner ma charrette et mes peaux de lapin.

— Puisque je vous dis qu'il vient de Grèce attelé à une roulotte.

— Ça, c'est autre chose.»

Et l'examen de Palikare commença en détail et avec attention; quand il fut terminé, La Rouquerie demanda à Perrine combien elle voulait le vendre. Le prix qu'elle avait arrêté à l'avance avec Grain de Sel était de cent francs; ce fut celui qu'elle dit.

Mais La Rouquerie poussa les hauts cris: «Cent francs, un âne vendu sans garantie! C'était se moquer du monde.» Et le malheureux Palikare eut à subir une démolition en règle, du bout du nez aux sabots. «Vingt francs, c'était tout ce qu'il valait; et encore…

— C'est bon, dit Grain de Sel après une longue discussion, nous allons le conduire au marché.»

Perrine respira, car la pensée de n'obtenir que vingt francs l'avait anéantie; que seraient vingt francs dans leur détresse; alors que cent ne devaient même pas suffire à leurs besoins les plus pressants?

«Savoir s'il voudra entrer cette fois plutôt que la première», dit La Rouquerie.

Jusqu'à la grille du marché, il suivit sa maîtresse docilement, mais arrivé là il s'arrêta, et comme elle insistait en lui parlant et en le tirant, il se coucha au beau milieu de la rue.

«Palikare, je t'en prie, s'écria Perrine éplorée, Palikare!»

Mais il fit le mort sans vouloir rien entendre.

De nouveau on s'était rassemblé autour d'eux et l'on plaisantait.

«Mettez-lui le feu à la queue, dit une voix.

— Ça sera fameux pour le faire vendre, répondit une autre.

— Tapez dessus.»

Grain de Sel était furieux, Perrine désespérée.

«Vous voyez bien qu'il n'entrera pas, dit La Rouquerie, j'en donne trente francs parce que sa malice prouve que c'est un bon garçon; mais, dépêchez-vous de les prendre ou j'en achète un autre.»

Grain de Sel consulta Perrine d'un coup d'oeil, lui faisant en même temps signe qu'elle devait accepter. Cependant elle restait paralysée par la déception, sans pouvoir se décider, quand un sergent de ville vint lui dire rudement de débarrasser la rue:

«Avancez ou reculez, ne restez pas là.»

Comme elle ne pouvait pas avancer puisque Palikare ne le voulait pas, il fallait bien reculer; aussitôt qu'il comprit qu'elle renonçait à entrer, il se releva et la suivit avec une parfaite docilité en remuant les oreilles d'un air de contentement.

«Maintenant, dit La Rouquerie après avoir mis trente francs en pièces de cent sous dans la main de Perrine, il faut me conduire ce bonhomme-là chez moi, car je commence à le connaître, il serait bien capable de ne pas vouloir me suivre; la rue du Château-des- Rentiers n'est pas si loin.»

Mais Grain de Sel n'accepta pas cet arrangement, la course serait trop longue pour lui.

«Va avec madame, dit-il à Perrine, et ne te désole pas trop, ton âne ne sera pas malheureux avec elle, c'est une bonne femme.

— Et comment retrouver Charonne? dit-elle, se voyant perdue dans ce Paris, dont pour la première fois elle venait de pressentir l'immensité.

— Tu suivras les fortifications, rien de plus facile.»

En effet, la rue du Château-des-Rentiers n'est pas bien loin du Marché aux chevaux, et il ne leur fallut pas longtemps pour arriver devant un amas de bicoques qui ressemblaient à celles du Champ Guillot.

Le moment de la séparation était venu, et ce fut en lui mouillant la tête de ses larmes qu'elle l'embrassa après l'avoir attaché dans une petite écurie.

«Il ne sera pas malheureux, je te le promets, dit La Rouquerie.

— Nous nous aimions tant!»

V

«Qu'allaient-elles faire de trente francs, quand c'était sur cent qu'elles avaient établi leurs calculs?»

Elle agita cette question en suivant tristement les fortifications depuis la Maison-Blanche jusqu'à Charonne, mais sans lui trouver de réponses acceptables; aussi, quand elle remit entre les mains de sa mère l'argent de La Rouquerie, ne savait-elle pas du tout à quoi et comment il allait être employé.

Ce fut sa mère qui en décida:

«Il faut partir, dit-elle, partir tout de suite pour Maraucourt,

— Es-tu assez bien?

— Il faut que je le sois. Nous n'avons que trop attendu, en espérant un rétablissement qui ne viendra pas… ici. Et en attendant nos ressources se sont épuisées, comme s'épuiseraient celles que la vente de notre pauvre Palikare nous procure. J'aurais voulu aussi ne pas nous présenter dans cet état de misère; mais peut-être que plus cette misère sera lamentable plus elle fera pitié. Il faut, il faut partir.

— Aujourd'hui?

— Aujourd'hui il est trop tard, nous arriverions en pleine nuit sans savoir où aller, mais demain matin. Ce soir tâche d'apprendre les heures du train et le prix des places: le chemin de fer est celui du Nord; la gare d'arrivée, Picquigny.

Perrine, embarrassée, consulta Grain de Sel qui lui dit, qu'en cherchant dans les tas de papiers, elle trouverait certainement un indicateur des chemins de fer, ce qui serait plus commode, et moins fatigant que d'aller à la gare du Nord, qui est bien loin de Charonne. Cet indicateur lui apprit qu'il y avait deux trains le matin: l'un à six heures, l'autre à dix heures, et que la place pour Picquigny en troisièmes classes coûtait neuf francs vingt- cinq.

«Nous partirons à dix heures, dit la mère, et nous prendrons une voiture, car je ne pourrais certainement pas aller à pied à la gare puisqu'elle est éloignée. J'aurai bien des forces jusqu'au fiacre.

Cependant elle n'en eut pas jusque-là, et quand, à neuf heures, elle voulut, en s'appuyant sur l'épaule de sa fille, gagner la voiture que Perrine avait été chercher, elle ne put pas y arriver, bien que la distance ne fût pas longue de leur chambre à la rue: le coeur lui manqua, et si Perrine ne l'avait pas soutenue elle serait tombée.

«Je vais me remettre, dit-elle faiblement, ne t'inquiète pas, cela va aller.»

Mais cela n'alla pas, et il fallut que la Marquise qui les regardait partir apportât une chaise; c'était un effort désespéré qui l'avait soutenue. Assise, elle eut une syncope, la respiration s'arrêta, la voix lui manqua.

«Il faudrait l'allonger, dit la Marquise, la frictionner; ce ne sera rien, ma fille, n'aie pas peur; va chercher La Carpe; à nous deux nous la porterons dans votre chambre; vous ne pouvez pas partir… tout de suite.»

C'était une femme d'expérience que la Marquise; presque aussitôt que la malade eut été allongée, le coeur reprit ses mouvements, et la respiration se rétablit; mais au bout d'un certain temps, comme elle voulut s'asseoir, une nouvelle défaillance se produisit.

«Vous voyez qu'il faut rester couchée, dit la Marquise sur le ton du commandement, vous partirez demain, et tout de suite vous prendrez une tasse de bouillon que je vais demander à La Carpe; car c'est son vice a ce muet-là que le bouillon, comme le vin est celui de monsieur notre propriétaire; hiver comme été, il se lève à cinq heures pour mettre son pot-au-feu, et fameux qu'il le fait! il n'y a pas beaucoup de bourgeois qui en mangent d'aussi bon.»

Sans attendre une réponse, elle entra chez leur voisin qui s'était remis au travail.

«Voulez-vous me donner une tasse de bouillon pour notre malade?» demanda-t-elle.

Ce fut par un sourire qu'il répondit, et tout de suite il ôta le couvercle de son pot en terre qui bouillottait dans la cheminée devant un petit feu de bois; alors comme le fumet du bouillon se répandait dans la pièce il regarda la Marquise, les yeux écarquillés, les narines dilatées avec une expression de béatitude en même temps que de fierté.

«Oui ça sent bon, dit-elle, et si ça pouvait sauver la pauvre femme, ça la sauverait; mais — elle baissa la voix, — vous savez, elle est bien mal; ça ne peut pas durer longtemps.»

La Carpe leva les bras au Ciel.

«C'est bien triste pour cette petite.»

La Carpe inclina la tête et étendit les bras par un geste qui disait:

«Qu'y pouvons-nous?»

Et de fait, ce qu'ils pouvaient, ils le faisaient l'un et l'autre, mais le malheur est chose si habituelle aux malheureux qu'ils ne s'en étonnent pas, pas plus qu'ils ne s'en révoltent. Qui d'eux n'a pas à souffrir en ce monde? Toi aujourd'hui, moi demain.

Quand le bol fut rempli, la Marquise l'emporta en trottinant pour ne pas perdre une goutte de bouillon.

«Prenez ça, ma chère dame, dit-elle en s'agenouillant auprès du matelas, et surtout ne bougez pas, entr'ouvrez seulement les lèvres.»

Délicatement, une cuillerée de bouillon lui fut versée dans la bouche; mais, au lieu de passer, elle provoqua des nausées et une nouvelle syncope qui se prolongea plus que les deux premières.

Décidément le bouillon n'était pas ce qui convenait, la Marquise le reconnut et, pour qu'il ne fût pas perdu, elle obligea Perrine à le boire.

«Vous aurez besoin de forces, ma petite, il faut vous soutenir.»

N'ayant pas, avec son bouillon, qui pour elle était le remède à tous les maux, obtenu le résultat qu'elle attendait, la Marquise se trouva à bout d'expédients, et n'imagina rien de mieux que d'aller chercher le médecin: peut-être ferait-il quelque chose.

Mais bien qu'il eût formulé une ordonnance, il déclara franchement à la Marquise, en partant, qu'il ne pouvait rien pour la malade:

«C'est une femme épuisée par le mal, la misère, les fatigues et le chagrin; elle partait, qu'elle serait morte en wagon; ce n'est plus qu'une affaire d'heures qu'une syncope réglera probablement.

C'en fut une de jours, car la vie, si prompte à s'éteindre dans la vieillesse, est plus résistante dans la jeunesse: sans aller mieux, la malade, n'allait pas plus mal, et bien qu'elle ne pût rien avaler, ni bouillon ni remèdes, elle durait étendue sur son matelas, sans mouvements, presque sans respiration, engourdie dans la somnolence.

Aussi Perrine se reprenait-elle à espérer: l'idée de la mort, qui obsède les gens âgés et la leur montre partout, tout près, alors même qu'elle reste loin encore, est si répulsive pour les jeunes, qu'ils se refusent à la voir, même quand elle est là menaçante. Pourquoi sa mère ne guérirait-elle point? Pourquoi mourrait-elle? C'est à cinquante ans, à soixante ans qu'on meurt, et elle n'en avait pas trente! Qu'avait-elle fait pour être condamnée à une mort précoce, elle, la plus douce des femmes, la plus tendre des mères, qui n'avait jamais été que bonne pour les siens et pour tous? Cela n'était pas possible. Au contraire, la guérison l'était. Et elle trouvait les meilleures raisons pour se le prouver, même dans cette somnolence, qu'elle se disait n'être qu'un repos tout naturel après tant de fatigues et de privations. Quand, malgré tout, le doute l'étreignait trop cruellement, elle demandait conseil à la Marquise, et celle-ci la confirmait dans son espérance:

«Puisqu'elle n'est pas morte dans sa première syncope, c'est qu'elle ne doit pas mourir.

— N'est-ce pas?

— C'est ce que pensent aussi Grain de Sel et La Carpe.»

Maintenant, sa plus grande inquiétude, puisque du côté de sa mère on la rassurait comme elle se rassurait elle-même, était de se demander combien dureraient les trente francs de La Rouquerie, car, si minimes que fussent leurs dépenses, ils filaient cependant terriblement vite, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre, surtout pour l'imprévu. Quand le dernier sou serait dépensé, où iraient-elles? Où trouveraient-elles une ressource, si faible qu'elle fut, puisqu'il ne leur restait plus rien, rien, rien que les guenilles de leur vêtement? Comment iraient-elles à Maraucourt?

Quand elle suivait ces pensées, près de sa mère, il y avait des moments où, dans son angoisse, ses nerfs se tendaient avec une intensité si poignante, qu'elle se demandait, baignée de sueur, si elle aussi n'allait pas succomber dans une syncope. Un soir qu'elle se trouvait dans cet état d'appréhension et d'anéantissement, elle sentit que là main de sa mère, qu'elle tenait dans les siennes, la serrait.

«Tu veux quelque chose? demanda-t-elle vivement, ramenée par cette pression dans la réalité.

— Te parler, car l'heure est venue des dernières et suprêmes paroles.

— Oh! maman…

— Ne m'interromps pas, ma fille chérie, et tâche de contenir ton émotion comme je tâcherai de ne pas céder au désespoir. J'aurais voulu ne pas t'effrayer, et c'est pour cela que jusqu'à présent je me suis tue, pour ménager ta douleur, mais ce que j'ai à dire doit être dit, si cruel que cela soit pour nous deux. Je serais une mauvaise mère, faible et lâche, au moins je serais imprudente de reculer encore.»

Elle fit une pause, autant pour respirer que pour affermir ses idées vacillantes. «Il faut nous séparer…»

Perrine eut un sanglot que malgré ses efforts elle ne put contenir.

«Oui, c'est affreux, chère enfant, et pourtant j'en suis à me demander si après tout il ne vaut pas mieux pour toi que tu sois orpheline, que d'être présentée par une mère qu'on repousserait. Enfin Dieu le veut, tu vas rester seule, … dans quelques heures, demain peut-être.»

L'émotion lui coupa la parole, et elle ne put la reprendre qu'après un certain temps.

«Quand je… ne serai plus, tu auras des formalités à accomplir; pour cela tu prendras dans ma poche un papier enveloppé dans une double soie et tu le donneras à ceux qui te le demanderont: c'est mon acte de mariage, et l'on y trouvera mes noms et ceux de ton père. Tu exigeras qu'on te le rende, car il doit t'être utile plus tard pour établir ta naissance. Tu le garderas donc avec grand soin. Cependant comme tu peux le perdre, tu l'apprendras par coeur de façon à ne l'oublier jamais: le jour où tu aurais besoin de le montrer, tu en demanderais un autre. Tu m'entends bien; tu retiens tout ce que je te dis?'

— Oui, maman, oui.

— Tu seras bien malheureuse, bien anéantie, mais il ne faut pas t'abandonner, … quand tu n'auras plus rien à faire à Paris et que tu seras seule, toute seule. Alors tu dois partir immédiatement pour Maraucourt: par le chemin de fer, si tu as assez d'argent pour payer ta place; à pied, si tu n'en as pas; mieux vaut encore coucher dans le fossé de la route et ne pas manger que rester à Paris. Tu me le promets?

— Je te le promets.

— Si grande est l'horreur de notre situation que ce m'est presque un soulagement de penser qu'il en sera ainsi.»

Cependant ce soulagement ne fut pas assez fort pour la défendre contre une nouvelle faiblesse, et pendant un temps assez long elle resta sans respiration, sans voix, sans mouvement,

«Maman, dit Perrine penchée sur elle, toute tremblante d'anxiété, éperdue de désespoir, maman!»

Cet appel la ranima:

«Tout à l'heure, dit-elle si faiblement que ses paroles ne furent qu'un murmure entrecoupé d'arrêts, j'ai encore des recommandations à te faire, il faut que je te les fasse; mais je ne sais plus ce que je t'ai déjà dit, attends.»

Après un moment, elle reprit:

«C'est cela, oui c'est cela: tu arrives à Maraucourt; ne brusque rien; tu n'as le droit de rien réclamer, ce que tu obtiendras ce sera par toi-même, par toi seule, en étant bonne, en le faisant aimer… Te faire aimer, … pour toi, tout est là…. Mais j'ai espoir, … tu te feras aimer;… il est impossible qu'on ne t'aime pas…. Alors tes malheurs seront finis.»

Elle joignit les mains et son regard prit une expression d'extase:

«Je te vois, … oui je te vois heureuse…. Ah! que je meure avec cette pensée, et l'espérance de vivre à jamais dans ton coeur.»

Cela fut dit avec l'exaltation d'une prière qu'elle jetait vers le ciel; puis aussitôt, comme si elle s'était épuisée dans cet effort, elle retomba sur son matelas, à bout, inerte, mais non syncopée cependant, ainsi que le prouvait sa respiration pantelante.

Perrine attendit quelques instants, puis, voyant que sa mère restait dans cet état, elle sortit. À peine fut-elle dans l'enclos qu'elle éclata en sanglots et se laissa tomber sur l'herbe: le coeur, la tête, les jambes lui manquaient pour s'être trop longtemps contenue.

Pendant quelques minutes elle resta là brisée, suffoquée, puis, comme malgré son anéantissement la conscience persistait en elle qu'elle ne devait pas laisser sa mère seule, elle se leva pour tâcher de se calmer un peu, au moins à la surface, en arrêtant ses larmes et ses spasmes de désespoir.

Et par le clos qui s'emplissait d'ombres elle allait, sans savoir où, droit devant elle ou tournant sur elle-même, ne contenant ses sanglots que pour les laisser éclater plus violents.

Comme elle passait ainsi devant le wagon pour la dixième fois peut-être, le marchand de sucre qui l'avait observée sortit de chez lui, deux bâtons de guimauve à la main et s'approchant d'elle:

«Tu as du chagrin, ma fille, dit-il d'une voix apitoyée.

— Oh! monsieur…

— Eh bien, tiens, prends ça, — il tendit ses bâtons de sucre, les douceurs c'est bon pour la peine.»

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings