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En famille

XI (continued 2)

Reading edition

Arrivée dans l'îlot, elle commença par sortir ce qui se trouvait dans l'aumuche, c'est-à-dire le billot et la fougère, puis elle se mit à tout balayer, le plafond, les parois, le sol; et alors, sur l'étang comme dans les roseaux, s'élevèrent des vols bruyants, des piaillements, des cris de toutes les bêtes que ce remue-ménage troublait dans leur tranquille possession de ces eaux et de ces rives où depuis longtemps ils étaient maîtres.

L'espace était si étroit qu'elle eut vite achevé son nettoyage, si consciencieusement qu'elle le fit, et elle n'eut plus qu'à rentrer le billot ainsi que la vieille fougère en la recouvrant de la sienne qui gardait encore la chaleur du soleil, avec le parfum des herbes fleuries au milieu desquelles elle avait poussé.

Maintenant il était temps de souper et son estomac criait famine presque aussi fort que sur la route d'Écouen à Chantilly. Heureusement ces mauvais jours étaient passés, et établie dans cette jolie petite île, son coucher assuré, n'ayant rien à craindre de personne, ni de la pluie, ni de l'orage, ni de quoi que ce fut, un bon morceau de pain dans sa poche, par cette belle et douce soirée, elle ne devait se rappeler ses misères que pour les comparer à l'heure présente et se fortifier dans l'espérance du lendemain.

Comme en mangeant lentement son pain, qu'elle coupait, par petits morceaux de peur de l'émietter, elle ne faisait plus de bruit, la population de l'étang, rassurée, revenait à son nid pour la nuit, et à chaque instant c'étaient des vols qui rayaient l'or du couchant, ou des apparitions d'oiseaux aquatiques qui sortaient avec précaution des roseaux et nageaient doucement, le cou allongé, la tête aux écoutes pour reconnaître la position. Et comme leur réveil l'avait amusée le matin, leur coucher maintenant la charmait.

Quant elle eut achevé son pain, qui tourna court, bien qu'elle fit, à mesure qu'il diminuait, les morceaux de plus en plus petits, les eaux de l'étang, quelques instants auparavant brillantes comme un miroir, étaient devenues sombres, et le ciel avait éteint son éblouissant incendie; dans quelques minutes la nuit descendrait sur la terre, l'heure du coucher avait sonné.

Mais avant de fermer sa porte et de s'étendre sur son lit de fougère, elle voulut prendre une dernière précaution, qui était d'enlever le pont jeté sur le fossé. Assurément elle se croyait en pleine sécurité dans l'aumuche; personne ne viendrait la déranger, de cela elle était sûre; et, en tout cas, on ne pourrait pas en approcher sans que les habitants de l'étang, qui avaient l'oreille fine, lui donnassent l'éveil par leurs cris; mais enfin, tout cela n'empêchait pas que l'enlèvement du pont, s'il était possible, ne fût une bonne chose.

Et puis il n'y avait pas que la question de sécurité dans cet enlèvement, il y avait aussi celle du plaisir: est-ce que ce ne serait pas amusant de se dire qu'elle était sans aucune communication avec la terre, dans une vraie île dont elle prenait possession? Quel malheur de ne pas pouvoir hisser un drapeau sur le toit comme cela se voit dans les récits de voyages, et de tirer un coup de canon.

Vivement elle se mit à l'ouvrage, et ayant avec son manche à balai dégagé la terre qui à chaque bout entourait le tronc de saule servant de pont, elle put le tirer sur son bord.

Maintenant elle était; bien chez elle, maîtresse dans son royaume, reine de son île qu'elle s'empressa de baptiser, comme font les grands voyageurs; et pour le nom elle n'eut pas une seconde d'embarras ou d'hésitation: que pouvait-elle trouver de mieux que celui qui répondait à sa situation présente:

— Good hope.

Il y avait bien déjà le cap de Bonne-Espérance; mais on ne peut pas confondre un cap avec une île.

XIX

C'est très amusant d'être, reine, surtout quand on n'a ni sujets, ni voisins, mais encore faut-il n'avoir rien autre chose à faire que de se promener de fêtes en fêtes à travers ses États.

Et justement elle n'en était pas encore à l'heureuse période des fêtes et des promenades. Aussi quand le lendemain, au jour levant, la population volatile de l'étang la réveilla par son aubade, et qu'un rayon de soleil, passant par une des ouvertures de l'aumuche, se joua sur son visage, pensa-t-elle tout de suite que ce n'était plus à poings fermés qu'elle pouvait dormir, mais assez légèrement au contraire, pour se réveiller lorsque le premier coup de sifflet ferait entendre son appel.

Mais le sommeil le plus, solide n'est pas toujours le meilleur, c'est bien plutôt celui qui s'interrompt, reprend, s'interrompt encore et donne ainsi la conscience de la rêverie qui se suit et s'enchaîne; et sa rêverie n'avait rien que d'agréable et de riant: en dormant, sa fatigue de la veille avait si bien disparu qu'elle ne s'en souvenait même plus; son lit était doux, chaud, parfumé; l'air qu'elle respirait embaumait le foin fané; les oiseaux la berçaient de leurs chansons joyeuses, et les gouttes de rosée condensée sur les feuilles de saules qui tombaient dans l'eau faisaient une musique cristalline.

Quand le sifflet déchira le silence de la campagne, elle fut vite sur ses pieds, et après une toilette soignée au bord de l'étang, elle se prépara à partir. Mais sortir de son île en remettant le pont en place lui parut un moyen qui, en plus de sa vulgarité, présentait ce danger d'offrir le passage à ceux qui pourraient vouloir entrer dans l'aumuche, si tant était que quelqu'un eût avant l'hiver cette idée invraisemblable. Elle restait devant le fossé, se demandant si elle pourrait le franchir d'un bond, quand elle aperçut une longue branche qui étayait l'aumuche du coté où les saules manquaient, et la prenant, elle s'en servit pour sauter le fossé à la perche, ce qui pour elle, habituée à cet exercice qu'elle avait pratiqué bien souvent, fut un jeu. Peut-être était- ce là une façon peu noble de sortir de son royaume, mais comme personne ne l'avait vue, au fond cela importait peu; d'ailleurs les jeunes reines doivent pouvoir se permettre des choses qui sont interdites aux vieilles.

Après avoir caché sa perche dans l'herbe de l'oseraie pour la retrouver quand elle voudrait rentrer le soir, elle partit et arriva à l'usine une des premières. Alors, en attendant, elle vit des groupes se former et discuter avec une animation qu'elle n'avait pas remarquée la veille. Que se passait-il donc?

Quelques mots qu'elle entendit au hasard le lui apprirent:

«Pove fille!

— On y a copé le dé.

— L'pétiot dé?

— L'pétiot.

— Et l'ote?

— On y a pas copé.

— All a criai?

— C'tait des beuglements à faire pleurer ceux qui l'y entendaient.»

Perrine n'avait pas besoin de demander à. qui on avait coupé le doigt; et après le premier saisissement de la surprise, son coeur se serra: sans doute elle ne la connaissait que depuis deux jours, mais celle qui l'avait accueillie à son arrivée, qui l'avait guidée, l'avait traitée en camarade, c'était cette pauvre fille qui venait de si cruellement souffrir et qui allait rester estropiée.

Elle réfléchissait désolée, quand, en levant les yeux machinalement, elle vit venir Bendit; alors, se levant, elle alla à lui, sans bien savoir ce qu'elle faisait et sans se rendre compte de la liberté qu'elle prenait, dans son humble position, d'adresser la parole à un personnage de cette importance, qui de plus était Anglais.

«Monsieur, dit-elle en anglais, voulez-vous me permettre de vous demander, si vous le savez, comment va Rosalie?»

Chose extraordinaire, il daigna abaisser les yeux sur elle et lui répondre:

«J'ai vu sa grand'mère, ce matin, qui m'a dit qu'elle avait bien dormi.

— Ah! monsieur, je vous remercie.»

Mais Bendit, qui de sa vie n'avait jamais remercié personne, ne sentit pas tout ce qu'il y avait d'émotion et de cordiale reconnaissance dans l'accent de ces quelques mots.

«Je suis bien aise», dit-il en continuant son chemin.

Pendant toute la matinée elle ne pensa qu'à Rosalie, et elle put d'autant plus librement suivre sa vision que déjà elle était faite à son travail qui n'exigeait plus l'attention.

À la sortie, elle courut à la maison de mère Françoise, mais comme elle eut la mauvaise chance de tomber sur la tante, elle n'alla pas plus loin que le seuil de la porte.

«Voir Rosalie, pourquoi faire? Le médecin a dit qu'il ne fallait pas l'éluger. Quand elle se lèvera, elle vous racontera comment elle s'est fait estropier, l'imbécile!»

La façon dont elle avait été accueillie le matin l'empêcha de revenir le soir; puisque certainement elle ne serait pas mieux reçue, elle n'avait qu'à rentrer dans son île qu'elle avait hâte de revoir. Elle la retrouva telle qu'elle l'avait quittée, et ce jour-là n'ayant pas de ménage à faire, elle put souper tout de suite. Elle s'était promis de prolonger ce souper; mais si petits qu'elle coupât ses morceaux de pain, elle ne put pas les multiplier indéfiniment, et quand il ne lui en resta plus, le soleil était encore haut à l'horizon; alors, s'asseyant au fond de l'aumuche sur le billot, la porte ouverte, ayant devant elle l'étang et au loin les prairies coupées de rideaux d'arbres, elle rêva au plan de vie qu'elle devait se tracer.

Pour son existence matérielle, trois points principaux d'une importance capitale se présentaient: le logement, la nourriture, l'habillement.

Le logement, grâce à la découverte qu'elle avait eu l'heureuse chance de faire de cette île, se trouvait assuré au moins jusqu'en octobre, sans qu'elle eût rien à dépenser.

Mais la question de nourriture et d'habillement ne se résolvait pas avec cette facilité.

Était-il possible que pendant des mois et des mois, une livre de pain par jour fût un aliment suffisant pour entretenir les forces qu'elle dépensait dans son travail? Elle n'en savait rien, puisque jusqu'à ce moment elle n'avait pas travaillé sérieusement; la peine, la fatigue, les privations, oui, elle les connaissait, seulement c'était par accident, pour quelques jours malheureux suivis d'autres qui effaçaient tout; tandis que le travail répété, continu, elle n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait être, pas plus que des dépenses qu'il exigeait à la longue. Sans doute, elle trouvait que depuis deux jours ses repas tournaient court; mais ce n'était là, en somme, qu'un ennui pour qui avait connu comme elle le supplice de la faim; qu'elle restât sur son appétit n'était rien, si elle conservait la santé et la force. D'ailleurs, elle pourrait bientôt augmenter sa ration, et aussi mettre sur son pain un peu de beurre, un morceau de fromage; elle n'avait donc qu'à attendre, et quelques jours de plus ou de moins, des semaines même n'étaient rien.

Au contraire l'habillement, au moins pour plusieurs de ses parties, était dans un état de délabrement qui l'obligeait à agir au plus vite, car les raccommodages faits pendant ses quelques journées de séjour auprès de La Rouquerie, ne tenaient plus.

Ses souliers particulièrement s'étaient si bien amincis que la semelle fléchissait sous le doigt quand elle la tâtait: il n'était pas difficile de calculer le moment où elle se détacherait de l'empeigne, et cela se produirait d'autant plus vite que, pour conduire son wagonet, elle devait passer par des chemins empierrés depuis peu, où l'usure était rapide. Quand cela arriverait, comment ferait-elle? Évidemment elle devrait, acheter de nouvelles chaussures; mais devoir et pouvoir sont, deux; où trouverait-elle l'argent de cette dépense?

La première chose à faire, celle qui pressait le plus, était de se fabriquer des chaussures, et cela présentait pour elle des difficultés qui tout d'abord, quand elle en envisagea l'exécution, la découragèrent. Jamais elle n'avait eu l'idée de se demander ce qu'était un soulier; mais quand elle en eut retiré un de son pied pour l'examiner, et qu'elle vit comment l'empeigne était cousue à la semelle, le quartier réuni à l'empeigne et le talon ajouté au tout, elle comprit que c'était un travail au-dessus de ses forces et de sa volonté, qui ne pouvait lui inspirer que du respect pour l'art du cordonnier. Fait d'une seule pièce et dans un morceau de bois, un sabot était par cela même plus facile; mais comment le creuser quand, pour tout outil, elle n'avait que son couteau?

Elle réfléchissait tristement à ces impossibilités, quand ses yeux, errant vaguement sur l'étang et ses rives, rencontrèrent une touffe de roseaux qui les arrêta: les tiges de ces roseaux étaient vigoureuses, hautes, épaisses, et parmi celles poussées au printemps, il y en avait de l'année précédente, tombées dans l'eau, qui ne paraissaient pas encore pourries. Voyant cela, une idée s'éveilla dans son esprit: on ne se chausse pas qu'avec des souliers de cuir et des sabots de bois; il y a aussi des espadrilles dont la semelle se fait en roseaux tressés et le dessus en toile. Pourquoi n'essayerait-elle pas de se tresser des semelles avec ces roseaux qui semblaient poussés là exprès pour qu'elle les employât, si elle en avait l'intelligence?

Aussitôt elle sortit de son île, et, suivant la rive, elle arriva à la touffe de roseaux, où elle vit qu'elle n'avait qu'à prendre à brassée parmi les meilleures tiges, c'est-à-dire celles qui, déjà desséchées, étaient cependant flexibles encore et résistantes.

Elle en coupa rapidement une grosse botte qu'elle rapporta dans l'aumuche où aussitôt elle se mit à l'ouvrage.

Mais après avoir fait un bout de tresse d'un mètre de long à peu près, elle comprit que cette semelle, trop légère parce qu'elle était trop creuse, n'aurait aucune solidité, et qu'avant de tresser les roseaux, il fallait qu'ils subissent une préparation qui, en écrasant leurs fibres, les transformerait en grosse filasse.

Cela ne pouvait l'arrêter ni l'embarrasser: elle avait un billot pour battre dessus les roseaux; il ne lui manquait qu'un maillet ou un marteau; une pierre arrondie qu'elle alla choisir sur la route, lui en tint lieu; et tout de suite elle commença à battre les roseaux, mais sans les mêler. L'ombre de la nuit la surprit dans son travail; et elle se coucha en rêvant aux belles espadrilles à rubans bleus qu'elle chausserait bientôt, car elle ne doutait pas de réussir, sinon la première fois, au moins la seconde, la troisième, la dixième.

Mais elle n'alla pas jusque-là: le lendemain soir elle avait assez de tresses pour commencer ses semelles, et le surlendemain, ayant acheté une alène courbe qui lui coûta un sou, une pelote de fil un sou aussi, un bout de ruban de coton bleu du même prix, vingt centimètres de gros coutil moyennant quatre sous, en tout sept sous, qui étaient tout ce qu'elle pouvait dépenser, si elle ne voulait pas se passer de pain le samedi, elle essaya de façonner une semelle à l'imitation de celle de son soulier: la première se trouva à peu près ronde, ce qui n'est pas précisément la forme du pied; la deuxième, plus étudiée, ne ressembla à rien; la troisième ne fut guère mieux réussie; mais enfin la quatrième, bien serrée au milieu, élargie aux doigts, rapetissée au talon, pouvait être acceptée pour une semelle.

Quelle joie! Une fois de plus la preuve était faite qu'avec de la volonté, de la persévérance, on réussit ce qu'on veut fermement, même ce qui d'abord parait impossible, et qu'on n'a pour toute aide qu'un peu d'ingéniosité, sans argent, sans outils, sans rien.

L'outil qui lui manquait pour achever ses espadrilles, c'était des ciseaux. Mais leur achat entraînerait une telle dépense, qu'elle devait s'en passer. Heureusement elle avait son couteau; et au moyen d'une pierre à aiguiser qu'elle alla chercher dans le lit de la rivière, elle put le rendre assez coupant pour tailler le coutil appliqué à plat sur le billot.

La couture de ces pièces d'étoffe n'alla pas non plus sans tâtonnements et recommencements; mais enfin elle en vint à bout, et le samedi matin elle eut la satisfaction de partir chaussée de belles espadrilles grises qu'un ruban bleu croisé sur ses bas retenait bien à la jambe.

Pendant ce travail, qui lui avait pris quatre soirées et trois matinées commencées dès le jour levant, elle s'était demandée ce qu'elle ferait de ses souliers, alors qu'elle quitterait sa cabane. Sans doute, elle n'avait pas à craindre qu'ils fussent volés par des gens qui les trouveraient dans l'aumuche, puisque personne n'y entrait. Mais ne pourraient-ils pas être rongés par des rats? Si cela se produisait, quel désastre! Pour aller au- devant de ce danger, il fallait donc qu'elle les serrât dans un endroit où les rats, qui pénètrent partout, ne pourraient pas les atteindre; et ce qu'elle trouva de mieux, puisqu'elle n'avait ni armoire, ni boîte, ni rien qui fermât, ce fut de les suspendre à son plafond par un brin d'osier.

XX

Si elle était fière de ses chaussures, elle avait d'autre part cependant des inquiétudes sur la façon dont elles allaient se comporter en travaillant: la semelle ne s'élargirait-elle pas, le coutil ne se distendrait-il pas au point de ne conserver aucune forme?

Aussi, tout en chargeant son wagonet ou en le poussant, regardait- elle souvent à ses pieds. Tout d'abord elles avaient résisté; mais cela continuerait-il?!

Ce mouvement, sans doute, provoqua l'attention d'une de ses camarades qui, ayant regardé les espadrilles, les trouva à son goût et en fit compliment à Perrine.

«Où qu'c'est que vo avez acheté ces chaussons? demanda-t-elle.

— Ce ne sont pas des chaussons, ce sont des espadrilles.

— C'est joli tout de même; ça coûte-t-y cher?

— Je les ai faites moi-même avec des roseaux tressés et quatre sous de coutil.

— C'est joli.»

Ce succès la décida à entreprendre un autre travail, beaucoup plus délicat, auquel elle avait bien souvent pensé, mais en l'écartant toujours, autant parce qu'il entraînait une trop grosse dépense que parce qu'il se présentait entouré de difficultés de toutes sortes. Ce travail, c'était de se tailler et de se coudre une chemise pour remplacer la seule qu'elle possédât maintenant et qu'elle portait sur le dos, sans pouvoir l'ôter pour la laver. Combien coûteraient deux mètres de calicot, qui lui étaient nécessaires? Elle n'en savait rien. Comment les couperait-elle lorsqu'elle les aurait? Elle ne le savait pas davantage. Et il y avait là une série d'interrogations qui lui donnaient à réfléchir; sans compter qu'elle se demandait s'il ne serait pas plus sage de commencer par se faire un caraco et une jupe en indienne pour remplacer sa veste et son jupon, qui se fatiguaient d'autant plus qu'elle était obligée de coucher avec. Le moment où ils l'abandonneraient tout a fait n'était pas difficile à calculer. Alors comment sortirait-elle? Et pour sa vie, pour son pain quotidien, aussi bien que pour le succès de ses projets, il fallait qu'elle continuât à être admise à l'usine.

Cependant quand, le samedi soir, elle eut entre les mains les trois francs qu'elle venait de gagner dans sa semaine, elle ne put pas résister à la tentation de la chemise. Assurément le caraco et la jupe n'avaient rien perdu de leur utilité à ses yeux; mais la chemise aussi était indispensable, et, de plus, elle se présentait avec tout un entourage d'autres considérations: habitudes de propreté dans lesquelles elle avait été élevée, respect de soi- même, qui finirent par l'emporter. La veste, le jupon elle les raccommoderait encore, et comme leur étoffe était de fabrication solide, ils porteraient bien sans doute quelques nouvelles reprises.

Tous les jours, quand a l'heure du déjeuner elle allait de l'usine à la maison de mère Françoise pour demander des nouvelles de Rosalie, qu'on lui donnait ou qu'on ne lui donnait point, selon que c'était la grand'mère ou la tante qui lui répondaient, elle s'arrêtait, depuis que l'envie de la chemise la tenait, devant une petite boutique dont la montre se divisait en deux étalages, l'un de journaux, d'images, de chansons, l'autre de toile, de calicot, d'indienne, de mercerie; se plaçant au milieu, elle avait l'air de regarder les journaux ou d'apprendre les chansons, mais en réalité elle admirait les étoffes. Comme elles étaient heureuses celles qui pouvaient franchir le seuil de cette boutique tentatrice et se faire couper autant de ces étoffes qu'elles voulaient! Pendant ses longues stations, elle avait vu souvent des ouvrières de l'usine entrer dans ce magasin, et en ressortir avec des paquets soigneusement enveloppés de papier, qu'elles serraient sur leur coeur, et elle s'était dit que ces joies n'étaient pas pour elle… au moins présentement.

Mais maintenant elle pouvait franchir ce seuil si elle voulait, puisque trois pièces blanches sonnaient dans sa main, et, très émue, elle le franchit.

«Vous désirez? mademoiselle», demanda une petite vieille d'une voix polie, avec un sourire affable.

Comme il y avait longtemps qu'on ne lui avait parlé avec cette douceur, elle s'affermit.

«Voulez-vous bien me dire, demanda-t-elle, combien vous vendez votre calicot… le moins cher?

— J'en ai à quarante centimes le mètre.»

Perrine eut un soupir de soulagement.

«Voulez-vous m'en couper deux mètres?

— C'est qu'il n'est pas fameux à l'user, tandis que celui à soixante centimes…

— Celui à quarante centimes me suffit.

— Comme vous voudrez; ce que j'en disais, c'était pour vous renseigner; je n'aime pas les reproches.

— Je ne vous en ferai pas, madame.»

La marchande avait pris la pièce du calicot à quarante centimes, et Perrine remarqua qu'il n'était ni blanc, ni lustré comme celui qu'elle avait admiré dans la montre.

«Et avec ça? demanda la marchande, quand elle eut déchiré le calicot avec un claquement sec.

— Je voudrais du fil.

— En pelote, en écheveau, en bobine?…

— Le moins cher.

— Voilà une pelote de dix centimes; ce qui nous fait en tout dix- huit sous.»

À son tour, Perrine éprouva la joie de sortir de cette boutique en serrant contre elle ses deux mètres de calicot enveloppés dans un vieux journal invendu: elle n'avait, sur ses trois francs, dépensé que dix-huit sous, il lui en restait donc quarante-deux jusqu'au samedi suivant, c'est-à-dire qu'après avoir prélevé les vingt-huit sous qu'il lui fallait pour le pain de sa semaine, elle se voyait pour l'imprévu ou l'économie un capital de sept sous, n'ayant plus de loyer à payer.

Elle fit en courant le chemin qui la séparait de son île, où elle arriva essoufflée, mais cela ne l'empêcha pas de se mettre tout de suite à l'ouvrage, car la forme qu'elle donnerait à sa chemise ayant été longuement débattue dans sa tête, elle n'avait pas à y revenir: elle serait à coulisse; d'abord parce que c'était la plus simple et la moins difficile à exécuter pour elle qui n'avait jamais taillé des chemises et manquait de ciseaux, et puis parce qu'elle pourrait faire servir à la nouvelle le cordon de l'ancienne.

Tant qu'il ne s'agit que de couture, les choses marchèrent à souhait, sinon de façon à s'admirer dans son travail, au moins assez bien pour ne pas le recommencer. Mais où les difficultés et les responsabilités se présentèrent, ce fut au moment de tailler les ouvertures pour la tête et les bras, ce qui, avec son couteau et le billot, pour seuls outils, lui paraissait si grave, que ce ne fut pas sans trembler un peu qu'elle se risqua à entamer l'étoffe. Enfin, elle en vint à bout, et le mardi matin elle put s'en aller à l'atelier habillée d'une chemise gagnée par son travail, taillée et cousue de ses mains.

Ce jour-là, quand elle se présenta chez mère Françoise, ce fut Rosalie qui vint au-devant d'elle le bras en écharpe.

«Guérie!

— Non, seulement on me permet de me lever et de sortir dans la cour.»

Tout à la joie de la voir, Perrine continua de la questionner, mais Rosalie ne répondait que d'une façon contrainte.

Qu'avait-elle donc?

À la fin elle lâcha une question qui éclaira Perrine:

«Où donc logez-vous maintenant?»

N'osant pas répondre, Perrine se jeta à côté:

«C'était trop cher pour moi, il ne me restait rien pour ma nourriture et mon entretien.

— Est-ce que vous avez trouvé à meilleur prix autre part?

— Je ne paye pas.

— Ah!»

Elle resta un moment arrêtée, puis la curiosité l'emporta.

«Chez qui?»

Cette fois Perrine ne put pas se dérober à cette question directe:

«Je vous dirai cela plus tard.

— Quand vous voudrez; seulement vous savez, lorsqu'en passant vous verrez tante Zénobie dans la cour ou sur la porte il vaudra mieux ne pas entrer: elle vous en veut; venez le soir plutôt, à cette heure-là elle est occupée.»

Perrine rentra à l'atelier attristée de cet accueil; en quoi donc était-elle coupable de ne pas pouvoir continuer à habiter la chambrée de mère Françoise?

Toute la journée elle resta sous cette impression, qui revint plus forte quand le soir elle se trouva seule dans l'aumuche, n'ayant rien à faire pour la première fois depuis huit jours. Alors, afin de la secouer, elle eut l'idée de se promener dans les prairies qui entouraient son île, ce qu'elle n'avait pas encore eu le temps de faire. La soirée était d'une beauté radieuse, non pas éblouissante comme elle se rappelait celles de ses années d'enfance dans son pays natal, ni brûlante sous un ciel d'indigo, mais tiède, et d'une clarté tamisée qui montrait les cimes des arbres baignées dans une vapeur d'or pâle: les foins, qui n'étaient pas encore mûrs, mais dont les plantes défleurissaient déjà, versaient dans l'air mille parfums qui se concentraient en une senteur troublante.

Sortie de son île, elle suivit la rive de l'entaille, marchant dans les herbes hautes qui, depuis leur pousse printanière, n'avaient été foulées par personne, et de temps en temps se retournant, elle regardait à travers les roseaux de la berge son aumuche qui se confondait si bien avec le tronc et les branches des saules, que les bêtes sauvages ne devaient certainement pas soupçonner qu'elle était un travail d'homme, derrière lequel l'homme pouvait s'embusquer avec un fusil.

Au moment où, après un de ces arrêts qui l'avait fait descendre dans les roseaux et les joncs, elle allait remonter sur la berge, un bruit se produisit à ses pieds qui l'effara, et une sarcelle se jeta à l'eau en se sauvant effrayée. Alors regardant d'où elle était partie, elle aperçut un nid fait de brins d'herbe et de plumes, dans lequel se trouvaient dix oeufs d'un blanc sale avec de petites taches de couleur noisette: au lieu d'être posé sur la terre et dans les herbes, ce nid flottait sur l'eau; elle l'examina pendant quelques minutes, mais sans le toucher, et remarqua qu'il était construit de façon à s'élever ou s'abaisser selon la crue des eaux, et si bien entouré de roseaux que ni le courant, si une crue en produisait un, ni le vent ne pouvaient l'entraîner.

De peur d'inquiéter la mère, elle alla se placer à une certaine distance, et resta là immobile. Cachée dans les hautes herbes où elle avait disparu en s'asseyant, elle attendit pour voir si la sarcelle reviendrait à son nid; mais comme celle-ci ne reparut pas, elle en conclut qu'elle ne couvait pas encore, et que ces oeufs étaient nouvellement pondus; alors elle reprit sa promenade, et de nouveau au frôlement de sa jupe dans les herbes sèches elle vit partir d'autres oiseaux effrayés, — des poules d'eau si légères dans leur fuite qu'elles couraient sur les feuilles flottantes des nénuphars sans les enfoncer; des raies au bec rouge; des bergeronnettes sautillantes; des troupes de moineaux qui, dérangés au moment de, leur coucher, la poursuivaient du cri auquel ils doivent leur nom dans le pays «cra-cra».

Allant ainsi à la découverte, elle ne tarda pas à arriver au bout de son entaille, et reconnut qu'elle se réunissait à une autre plus large et plus longue, mais par cela même beaucoup moins boisée; aussi, après avoir suivi dans la prairie une de ses rives pendant un certain temps, s'expliqua-t-elle que les oiseaux y fussent moins nombreux.

C'était son étang avec ses arbres touffus, ses grands roseaux foisonnants, ses plantes aquatiques qui recouvraient, les eaux d'un tapis de verdure mouvante que ce monde ailé avait choisi parce qu'il y trouvait sa nourriture aussi bien que sa sécurité; et quand, une heure après, en revenant sur ses pas, elle le revit, à demi noyé dans l'ombre du soir, si tranquille, si vert, si joli, elle se dit qu'elle avait, eu autant d'intelligence que ces bêtes de le prendre, elle aussi, pour nid.

XXI

Chez Perrine, c'était bien souvent les événements du jour écoulé qui faisaient les rêves de sa nuit, de sorte que les derniers mois de sa vie ayant été remplis par la tristesse, il en avait été de ses rêves comme de sa vie. Que de fois, depuis que le malheur avait commencé à la frapper, s'était-elle éveillée baignée de sueur, étouffée par des cauchemars qui prolongeaient dans le sommeil les misères de la réalité. À la vérité, après son arrivée à Maraucourt, sous l'influence des pensées d'espoir qui renaissaient en elle, comme aussi sous celle du travail, ces cauchemars moins fréquents étaient devenus moins douloureux, leur poids avait pesé moins lourdement sur elle, leurs doigts de fer l'avaient serrée moins fort à la gorge.

Maintenant lorsqu'elle s'endormait, c'était au lendemain qu'elle pensait, à un lendemain assuré, ou bien à l'atelier, ou bien à son île, ou bien encore à ce qu'elle avait entrepris ou voulait entreprendre pour améliorer sa situation, ses espadrilles, sa chemise, son caraco, sa jupe. Et alors son rêve, comme s'il obéissait à une suggestion mystérieuse, mettait en scène le sujet qu'elle avait taché d'imposer à son esprit: tantôt un atelier dans lequel la baguette d'une fée remplaçant le pilon de La Quille, donnait le mouvement aux mécaniques, sans que les enfants qui les conduisaient eussent aucune peine à prendre; tantôt un lendemain radieux, tout plein de joies pour tous; une autre fois il faisait surgir une nouvelle île d'une beauté surnaturelle avec des paysages et des bêtes aux formes fantastiques qui n'ont de vie que dans les rêves; ou bien encore, plus terre à terre, son imagination lui donnait à coudre des bottines merveilleuses qui remplaçaient ses espadrilles, ou des robes extraordinaires tissées par des génies dans des cavernes de diamants et de rubis, lesquelles robes remplaceraient à un moment donné le caraco et la jupe en indienne qu'elle se promettait.

Sans doute ce moyen de suggestion n'était pas infaillible, et son imagination inconsciente ne lui obéissait ni assez fidèlement, ni assez régulièrement pour avoir la certitude, en fermant les yeux, que les pensées de sa nuit continueraient celles de sa journée, ou celles qu'elle suivait quand le sommeil la prenait, mais enfin cette continuation s'enchaînait quelquefois, et alors ces bonnes nuits lui apportaient un soulagement moral aussi bien que physique qui la relevait.

Ce soir-là quand elle s'endormit dans sa hutte close, la dernière image qui passa devant ses yeux à demi noyés par le sommeil, aussi bien que la dernière idée qui flotta dans sa pensée engourdie, continuèrent son voyage d'exploration aux abords de son île. Cependant ce ne fut pas précisément de ce voyage qu'elle rêva, mais plutôt de festins: dans une cuisine haute et grande comme une cathédrale, une armée de petits marmitons blancs, de tournure diabolique, s'empressait autour de tables immenses et d'un brasier infernal: les uns cassaient des oeufs que d'autres battaient et qui montaient, montaient en mousse neigeuse; et de tous ces oeufs, ceux-ci gros comme des melons, ceux-là à peine gros comme des pois, ils confectionnaient des plats extraordinaires, si bien qu'ils semblaient avoir pour but d'arranger ces oeufs de toutes les manières connues, sans en oublier une seule: à la coque, au fromage, au beurre noir, aux tomates, brouillés, pochés, à la crème, au gratin, en omelettes variées, au jambon, au lard, aux pommes de terre, aux rognons, aux confitures, au rhum qui flambait avec des lueurs d'éclairs; et à côté de ceux-là d'autres plus importants, et qui incontestablement étaient des chefs, mélangeaient d'autres oeufs à des pâtes pour en faire des pâtisseries, des soufflés, des pièces montées. Et chaque fois qu'elle se réveillait à moitié, elle se secouait pour chasser ce rêve bête, mais toujours il reprenait et les marmitons qui ne la lâchaient point continuaient leur travail fantastique, si bien que quand le sifflet de l'usine la réveilla, elle en était encore à suivre la préparation d'une crème au chocolat dont elle retrouva le goût et le parfum sur ses lèvres.

Et alors, quand la lucidité commença à se faire dans son esprit qui s'ouvrait, elle comprit que ce qui l'avait frappée dans son voyage, ce n'était ni le charme, ni la beauté, ni la tranquillité de son île, mais tout simplement les oeufs de sarcelle qui avaient dit à son estomac que depuis quinze jours bientôt, elle ne lui donnait que du pain sec et de l'eau: et c'étaient ces oeufs qui avaient guidé son rêve en lui montrant ces marmitons et toutes ces cuisines fantastiques; il avait faim de ces bonnes choses cet estomac et il le disait à sa manière en provoquant ces visions, qui en réalité n'étaient que des protestations.

Pourquoi n'avait-elle pas pris ces oeufs, ou quelques-uns de ces oeufs qui n'appartenaient à personne, puisque la sarcelle qui les avait pondus était une bête sauvage? Assurément, n'ayant à sa disposition ni casserole, ni poêle, ni ustensile d'aucune sorte, elle ne pouvait se préparer aucun des plats qui venaient de défiler devant ses yeux, tous plus alléchants, plus savants les uns que les autres; mais c'est là le mérite des oeufs précisément qu'ils n'ont pas besoin de préparations savantes: une allumette pour mettre le feu à un petit tas de bois sec ramassé dans les taillis, et sous la cendre il lui était facile de les faire cuire comme elle voulait, à la coque ou durs, en attendant qu'elle pût se payer une casserole ou un plat. Pour ne pas ressembler au festin que son rêve avait inventé, ce serait un régal qui aurait son prix.

Plus d'une fois pendant son travail ce pourquoi lui revint à l'esprit, et si ce ne fut pas avec le caractère d'une obsession comme son rêve, il fut cependant assez pressant pour qu'à la sortie elle se trouvât décidée à acheter une boîte d'allumettes et un sou de sel; puis ces acquisitions faites elle partit en courant pour revenir à son entaille.

Elle avait trop bien retenu la place du nid pour ne pas le retrouver tout de suite, mais ce soir-là la mère ne l'occupait pas; seulement elle y était venue à un moment quelconque de la journée, puisque maintenant au lieu de dix oeufs il y en avait onze; ce qui prouvait que n'ayant pas fini de pondre elle ne couvait pas encore.

C'était là une bonne chance, d'abord parce que les oeufs seraient frais, et puis parce qu'en en prenant seulement cinq ou six la sarcelle, qui ne savait pas compter, ne s'apercevrait de rien.

Autrefois Perrine n'eût pas eu de ces scrupules et elle eût vidé complètement le nid, sans aucun souci, mais les chagrins qu'elle avait éprouvés lui avaient mis au coeur une compassion attendrie pour les chagrins des autres, de même que son affection pour Palikare lui avait inspiré pour toutes les bêtes une sympathie qu'elle ne connaissait pas en son enfance. Cette sarcelle n'était- elle pas une camarade pour elle? Ou plutôt en continuant son jeu, une sujette? Si les rois ont le droit d'exploiter leurs sujets et d'en vivre, encore doivent-ils garder avec eux certains ménagements.

Quand elle avait décidé cette chasse, elle avait en même temps arrêté la manière de la faire cuire: bien entendu ce ne serait pas dans l'aumuche, car le plus léger flocon de fumée qui s'en échapperait pourrait donner l'éveil à ceux qui le verraient, mais simplement dans une carrière du taillis où campaient les nomades qui traversaient le village, et où par conséquent ni un feu, ni de la fumée ne devaient attirer l'attention de personne. Promptement elle ramassa une brassée de bois mort et bientôt elle eut un brasier dans les cendres duquel elle fit cuire un de ses oeufs, tandis qu'entre deux silex bien propres et bien polis elle égrugeait une pincée de sel pour qu'il fondît mieux. À la vérité il lui manquait un coquetier; mais c'est là un ustensile qui n'est indispensable qu'à qui dispose du superflu. Un petit trou fait dans son morceau de pain lui en tint lieu. Et bientôt elle eut la satisfaction de tremper une mouillette dans son oeuf cuit à point; à la première bouchée, il lui sembla qu'elle n'en n'avait jamais mangé d'aussi bon, et elle se dit qu'alors même que les marmitons de son rêve existeraient réellement ils ne pourraient certainement pas faire quelque chose qui approchât de cet oeuf de sarcelle à la coque, cuit sous les cendres.

Réduite la veille à son seul pain sec, et n'imaginant pas qu'elle pût y rien ajouter avant plusieurs semaines, des mois, peut-être, ce souper aurait dû satisfaire son appétit et les tentations de son estomac. Cependant il n'en fut pas ainsi; et elle n'avait pas fini son oeuf qu'elle se demandait si elle ne pourrait pas accommoder d'une autre façon ceux qui lui restaient, aussi bien que ceux qu'elle se promettait de se procurer par de nouvelles trouvailles. Bon, très bon l'oeuf à la coque; mais bonne aussi une soupe chaude liée avec un jaune d'oeuf. Et cette idée de soupe lui avait trotté par la tête avec le très vif regret d'être obligée de renoncer à sa réalisation. Sans doute la confection de ses espadrilles et de sa chemise lui avait inspiré une certaine confiance, en lui démontrant ce qu'on peut obtenir avec de la persévérance. Mais cette confiance n'allait pas jusqu'à croire qu'elle pourrait jamais se fabriquer une casserole en terre ou en fer-blanc pour faire sa soupe, pas plus qu'une cuiller en métal quelconque ou simplement en bois pour la manger. Il y avait là des impossibilités contre lesquelles elle se casserait la tête; et, en attendant qu'elle eût gagné l'argent nécessaire pour l'acquisition de ces deux ustensiles, elle devrait, en fait de soupe, se contenter du fumet qu'elle respirait en passant devant les maisons, et du bruit des cuillers qui lui arrivait.

C'était ce qu'elle se disait un matin en se rendant à son travail, lorsqu'un peu avant d'entrer dans le village, à la porte d'une maison d'où l'on avait déménagé la veille, elle vit un tas de vieille paille jeté sur le bas côté du chemin avec des débris de toutes sortes, et parmi ces débris elle aperçut des boites en fer- blanc qui avaient contenu des conserves de viande, de poisson, de légumes; il y en avait de différentes formes, grandes, petites, hautes, plates.

En recevant l'éclair que leur surface polie lui envoyait, elle s'était arrêtée machinalement; mais elle n'eut pas une seconde d'hésitation: les casseroles, les plats, les cuillers, les fourchettes qui lui manquaient, venaient de lui sauter aux yeux; pour que sa batterie de cuisine fût aussi complète qu'elle la pouvait désirer, elle n'avait qu'à tirer parti de ces vieilles boîtes. D'un saut elle traversa le chemin, et à la hâte fit choix de quatre boîtes qu'elle emporta en courant pour aller les cacher au pied d'une haie, sous un tas de feuilles sèches: au retour le soir, elle les retrouverait là et alors, avec un peu d'industrie, tous les menus qu'elle inventait pourraient être mis à exécution.

Mais les retrouverait-elle? Ce fut la question qui pendant toute la journée la préoccupa. Si on les lui prenait, elle n'aurait donc arrangé toutes ses combinaisons de travail que pour les voir lui échapper au moment même où elle croyait pouvoir les réaliser.

Heureusement aucun de ceux qui passèrent par là ne s'avisa de les enlever, et quand la journée finie elle revint à la haie, après avoir laissé passer le flot des ouvriers qui suivaient ce chemin, elles étaient à la place même où elle les avait cachées.

Comme elle ne pouvait pas plus faire du bruit dans son île que de la fumée, ce fut dans la carrière qu'elle s'établit, espérant trouver là les outils qui lui étaient nécessaires, c'est-à-dire des pierres dont elle ferait des marteaux pour battre le fer- blanc; d'autres plates qui lui serviraient d'enclumes, ou rondes de mandrins; d'autres seraient des ciseaux avec lesquels elle le couperait.

Ce fut ce travail qui lui donna le plus de peine, et il ne lui fallut pas moins de trois jours pour façonner une cuiller; encore n'était-il pas du tout prouvé que si elle l'avait montrée à quelqu'un, on eût deviné que c'était une cuiller; mais comme c'en était une qu'elle avait voulu fabriquer, cela suffisait, et d'autre part, comme elle mangeait seule, elle n'avait pas à s'inquiéter des jugements qu'on pouvait porter sur ses ustensiles de table.

Maintenant pour faire la soupe dont elle avait si grande envie, il ne lui manquait plus que du beurre et de l'oseille.

Pour le beurre, il en était comme du pain et du sel; ne pouvant pas le faire de ses propres mains, puisqu'elle n'avait pas de lait, elle devait l'acheter.

Mais pour l'oseille elle économiserait cette dépense, par une recherche dans les prairies où non seulement elle trouverait de l'oseille sauvage, mais aussi des carottes, des salsifis qui tout en n'ayant ni la beauté, ni la grosseur des légumes cultivés, seraient encore très bons pour elle.

Et puis il n'y avait pas que des oeufs et des légumes dont elle pouvait composer le menu de son dîner, maintenant qu'elle s'était fabriqué des vases pour les cuire, une cuiller en fer-blanc et une fourchette en bois pour les manger, il y avait aussi les poissons de l'étang, si elle était assez adroite pour les prendre. Que fallait-il pour cela? Des lignes qu'elle amorcerait avec des vers qu'elle chercherait dans la vase. De la ficelle qu'elle avait achetée pour ses espadrilles, il restait un bon bout; elle n'eut qu'à dépenser un sou pour des hameçons; et avec des crins de cheval qu'elle ramassa devant la forge, ses lignes furent suffisantes pour pêcher plusieurs sortes de poissons, sinon les plus beaux de l'entaille qu'elle voyait, dans l'eau claire, passer dédaigneux devant ses amorces trop simples, au moins quelques-uns des petits, moins difficiles, et qui pour elle étaient d'une grosseur bien suffisante.

TOME SECOND

XXII

Très occupée par ces divers travaux qui lui prenaient toutes ses soirées, elle resta plus d'une semaine sans aller voir Rosalie; et comme, par une de leurs camarades aux cannetières qui logeait chez mère Françoise, elle eut de ses nouvelles; d'autre part comme elle craignait d'être reçue par la terrible tante Zénobie, elle laissa les jours s'ajouter aux jours; mais à la fin, un soir elle se décida à ne pas rentrer tout de suite chez elle, où d'ailleurs elle n'avait pas à faire son dîner, composé d'un poisson froid pris et cuit la veille.

Justement Rosalie était seule dans la cour, assise sous un pommier; en apercevant Perrine elle vint à la barrière d'un air à moitié fâché et à moitié content:

«Je croyais que vous vouliez, ne plus venir?

— J'ai été occupée.

— À quoi donc?»

Perrine ne pouvait pas ne pas répondre: elle, montra ses espadrilles, puis elle raconta comment elle avait confectionné sa chemise.

«Vous ne pouviez pas emprunter des ciseaux aux gens de votre maison? dit Rosalie étonnée.

— Il n'y a pas de gens qui puissent me prêter, des ciseaux dans ma maison.

— Tout le monde a des ciseaux.»

Perrine se demanda si elle devait continuer à garder le secret sur son installation, mais pensant qu'elle ne pourrait le faire que par des réticences qui fâcheraient Rosalie, elle se décida à parler.

«Personne ne demeure dans ma maison, dit-elle en souriant.

— Pas possible.

— C'est pourtant vrai, et voilà pourquoi, ne pouvant pas non plus me procurer une casserole pour me faire de la soupe et une cuiller pour la manger, j'ai dû les fabriquer, et je vous assure que pour la cuiller ç'a été plus difficile que pour les espadrilles.

— Vous voulez rire.

— Mais non, je vous assure.»

Et sans rien dissimuler, elle raconta son installation dans l'aumuche, ainsi que ses travaux pour fabriquer ses ustensiles, ses chasses aux oeufs, ses pêches dans l'entaille, ses cuisines dans la carrière.

À chaque instant Rosalie poussait des exclamations de joie comme si elle entendait une histoire tout à fait extraordinaire:

«Ce que vous devez vous amuser! s'écria-t-elle quand Perrine expliqua comment elle avait fait sa première soupe à l'oseille.

— Quand ça réussit, oui; mais quand ça ne marche pas! J'ai travaillé trois jours pour ma cuiller; je ne pouvais pas arriver à creuser la palette: j'ai gâché deux morceaux de fer-blanc; il ne m'en restait plus qu'un seul; pensez à ce que je me suis donné de coups de caillou sur les doigts.

— Je pense à votre soupe

— C'est vrai qu'elle était bonne…

— Je vous crois.

— Pour moi qui n'en mange jamais, et ne mange non plus rien de chaud.

— Moi j'en mange tous les jours, mais ce n'est pas la même chose: est-ce drôle qu'il y ait de l'oseille dans les prairies, et des carottes, et des salsifis!

— Et aussi du cresson, de la ciboulette, des mâches, des panais, des navets, des raiponces, des bettes et bien d'autres plantes bonnes à manger.

— Il faut savoir.

— Mon père m'avait appris à les connaître.»

Rosalie garda le silence un moment d'un air réfléchi; à la fin elle se décida:

«Voulez-vous que j'aille vous voir?

— Avec plaisir si vous me promettez de ne dire à personne où je demeure.

— Je vous le promets.

— Alors quand voulez-vous venir?

— J'irai dimanche chez une de mes tantes à Saint-Pipoy; en revenant dans l'après-midi je peux m'arrêter.»

À son tour Perrine eut un moment d'hésitation, puis d'un air affable:

«Faites mieux, dînez avec moi.»

En vraie paysanne qu'elle était, Rosalie s'enferma dans des réponses cérémonieuses, sans dire ni oui ni non; mais il était facile de voir qu'elle avait une envie très vive d'accepter.

Perrine insista:

«Je vous assure que vous me ferez plaisir, je suis si isolée!

— C'est tout de même vrai.

— Alors c'est entendu; mais apportez votre cuiller, car je n'aurai ni le temps ni le fer-blanc pour en fabriquer une seconde.

— J'apporterai aussi mon pain, n'est ce pas?

— Je veux bien. Je vous attendrai dans la carrière; vous me trouverez occupée à ma cuisine.»

Perrine était sincère en disant qu'elle aurait plaisir à recevoir Rosalie, et à l'avance elle s'en fit fête: une invitée à traiter, un menu à composer, ses provisions à trouver, quelle affaire! et son importance devint quelque chose de sensible pour elle-même: qui lui eût dit quelques jours plus tôt qu'elle pourrait donner à dîner à une amie?

Ce qu'il y avait de grave, c'étaient la chasse et la pêche, car si elle ne dénichait pas des oeufs, et ne pêchait pas du poisson, ce dîner serait réduit à une soupe à l'oseille, ce qui serait vraiment par trop maigre. Dès le vendredi elle employa sa soirée à parcourir les entailles voisines, où elle eut la chance de découvrir un nid de poule d'eau; il est vrai que les oeufs des poules d'eau sont plus petits que ceux des sarcelles, mais elle n'avait pas le droit d'être trop difficile. D'ailleurs sa pêche fut meilleure, et elle eut l'adresse de prendre avec sa ligne amorcée d'un ver rouge une jolie perche, qui devait suffire à son appétit et à celui de Rosalie. Elle voulut cependant avoir en plus un dessert, et ce fut un groseillier à maquereau poussé sous un têtard de saule qui le lui fournit; peut-être les groseilles n'étaient-elles pas parfaitement mûres, mais c'est une des qualités de ce fruit de pouvoir se manger vert.

Quand à la fin de l'après-midi du dimanche Rosalie arriva dans la carrière, elle trouva Perrine assise devant son feu sur lequel la soupe bouillait:

«Je vous ai attendue pour mêler le jaune d'oeuf à la soupe, dit Perrine, vous n'aurez qu'à tourner avec votre bonne main pendant que je verserai doucement le bouillon; le pain est taillé.»

Bien que Rosalie eût fait toilette pour ce dîner, elle ne craignit pas de se prêter à ce travail qui était un jeu, et des plus amusants pour elle encore.

Bientôt la soupe fut achevée, et il n'y eut plus qu'à la porter dans l'île, ce que fit Perrine.

Pour recevoir sa camarade qui tenait encore sa main en écharpe, elle avait rétabli la planche servant de pont:

«Moi, c'est à la perche que j'entre et sors, dit-elle, mais cela n'eût pas été commode pour vous, à cause de votre main.»

La porte de l'aumuche ouverte, Rosalie ayant aperçu dressées dans les quatre coins des gerbes de fleurs variées, l'une de massettes, l'autre de butomes rosés, celle-ci d'iris jaunes, celle-là d'aconit aux clochettes bleues, et à terre le couvert mis, poussa une exclamation qui paya Perrine de ses peines.

«Que c'est joli!»

Sur un lit de fougère fraîche deux grandes feuilles de patience se faisaient vis-à-vis en guise d'assiettes, et sur une feuille de berce beaucoup plus grande, comme il convient pour un plat, la perche était dressée entourée de cresson; c'était une feuille aussi, mais plus petite, qui servait de salière, comme c'en était une autre qui remplaçait le compotier pour les groseilles à maquereau; entre chaque plat était piquée une fleur de nénuphar qui sur cette fraîche verdure jetait sa blancheur éblouissante.

«Si vous voulez vous asseoir», dit Perrine en lui tendant la main.

Et quand elles eurent pris place en face l'une de l'autre, le dîner commença.

«Comme j'aurais été fâchée de n'être pas venue, dit Rosalie, parlant la bouche pleine, c'est si joli et si bon.

— Pourquoi donc ne seriez-vous pas venue?

— Parce qu'on voulait m'envoyer à Picquigny pour M. Bendit qui est malade.

— Qu'est-ce qu'il a, M. Bendit?

— La fièvre typhoïde; il est très malade, à preuve que depuis hier il ne sait pas ce qu'il dit, et ne reconnaît plus personne; c'est pour cela qu'hier justement j'ai été pour venir vous chercher.

— Moi! Et pourquoi faire?

— Ah! voilà une idée que j'ai eue.

— Si je peux quelque chose pour M. Bendit, je suis prête: il a été bon pour moi; mais que peut une pauvre fille? Je ne comprends pas.

— Donnez-moi encore un peu de poisson, avec du cresson, et je vais vous l'expliquer. Vous savez que M. Bendit est l'employé chargé de la correspondance étrangère, c'est lui qui traduit les lettres anglaises et allemandes. Comme maintenant il n'a plus sa tête, il ne peut plus rien traduire. On voulait faire venir un. autre employé pour le remplacer; mais comme celui-là pourrait bien garder la place quand M. Bendit sera guéri, s'il guérit, M. Fabry et M. Mombleux ont proposé de se charger de son travail, afin qu'il retrouve sa place plus tard. Mais voilà qu'hier M. Fabry a été envoyé en Écosse, et M. Mombleux est resté embarrassé, parce que s'il lit assez bien l'allemand, et s'il peut faire les traductions de l'anglais avec M. Fabry, qui a passé plusieurs années en Angleterre, quand il est tout seul, ça ne va plus aussi bien, surtout quand il s'agit de lettres en anglais dont il faut deviner l'écriture. Il expliquait ça à table où je le servais, et il disait qu'il avait peur d'être obligé de renoncer à remplacer M. Bendit; alors j'ai eu idée de lui dire que vous parliez l'anglais comme le français…

— Je parlais français avec mon père, anglais avec ma mère, et quand nous nous entretenions tous les trois ensemble, nous employions tantôt une langue, tantôt l'autre, indifféremment, sans y faire attention

— Pourtant je n'ai pas osé; mais maintenant, est-ce que je peux lui dire cela?

— Certainement, si vous croyez qu'il peut avoir besoin d'une pauvre fille comme moi.

— Il ne s'agit pas d'une pauvre fille ou d'une demoiselle, il s'agit de savoir si vous parlez l'anglais.

— Je le parle, mais traduire une lettre d'affaires, c'est autre chose.

— Pas avec M. Mombleux qui connaît les affaires.

— Peut-être. Alors, s'il en est ainsi, dites à M. Mombleux que je serais bien heureuse de pouvoir faire quelque chose pour M. Bendit.

— Je le lui dirai.»

La perche, malgré sa grosseur, avait été dévorée, et le cresson avait aussi disparu. On arrivait au dessert. Perrine se leva et remplaça les feuilles de berce sur lesquelles le poisson avait été servi par des feuilles de nénuphar en forme de coupe, veinées et vernissées comme eût pu l'être le plus beau des émaux: puis elle offrit ses groseilles à maquereau:

«Acceptez donc, dit-elle en riant comme si elle avait joué à la poupée, quelques fruits de mon jardin.

— Où est-il, votre jardin?

— Sur notre tête: un groseillier a poussé dans les branches d'un des saules qui sert de pilier à la maison.

— Savez-vous que vous n'allez pas pouvoir l'occuper longtemps encore votre maison?

— Jusqu'à l'hiver, je pense.

— Jusqu'à l'hiver! Et la chasse au marais qui va ouvrir; à ce moment l'aumuche servira pour sûr.

— Ah! mon Dieu.»

La journée qui avait si bien commencé finit sur cette terrible menace, et cette nuit-là fut certainement la plus mauvaise que Perrine eût passée dans son île depuis qu'elle l'occupait.

Où irait-elle?

Et tous ses ustensiles, qu'elle avait eu tant de peine à réunir, qu'en ferait-elle?

XXIII

Si Rosalie n'avait parlé que de la prochaine ouverture de la chasse au marais, Perrine serait restée sous le coup de ce danger gros de menaces pour elle, mais ce qu'elle avait dit de la maladie de Bendit et des traductions de Mombleux apportait une diversion à cette impression.

Oui, elle était charmante son île et ce serait un vrai désastre que de la quitter; mais en ne la quittant point, elle ne se rapprocherait pas, et même il semblait qu'elle ne se rapprocherait jamais du but que sa mère lui avait fixé et qu'elle devait poursuivre. Tandis que si une occasion se présentait pour elle d'être utile à Bendit et à Mombleux, elle se créait ainsi des relations qui lui entr'ouvriraient peut-être des portes par lesquelles elle pourrait passer plus tard; et c'était là une considération qui devait l'emporter sur toutes les autres, même sur le chagrin d'être dépossédée de son royaume: ce n'était pas pour jouer à ce jeu, si amusant qu'il fût, pour dénicher des nids, pêcher des poissons, cueillir des fleurs, écouter le chant des oiseaux, donner des dînettes, qu'elle avait supporté les fatigues et les misères de son douloureux voyage.

Le lundi, comme cela avait été convenu avec Rosalie, elle passa devant la maison de mère Françoise à la sortie de midi, afin de se mettre à la disposition de Mombleux, si celui-ci avait besoin d'elle; mais Rosalie vint lui dire que, comme il n'arrivait pas de lettre d'Angleterre le lundi, il n'y avait pas eu de traductions à faire le matin; peut-être serait-ce pour le lendemain.

Et Perrine rentrée à l'atelier avait repris son travail, quand, quelques minutes après deux heures, La Quille la happa au passage:

«Va vite au bureau.

— Pour quoi faire?

— Est-ce que ça me regarde? on me dit de t'envoyer au bureau, vas-y.»

Elle n'en demanda pas davantage, d'abord parce qu'il était inutile de questionner La Quille, ensuite parce qu'elle se doutait de ce qu'on voulait d'elle; cependant, elle ne comprenait pas très bien que, s'il s'agissait de travailler avec Mombleux à une traduction difficile, on la fit venir dans le bureau où tout le monde pourrait la voir et, par conséquent, apprendre qu'il avait besoin d'elle.

Du haut de son perron, Talouel, qui la regardait venir, l'appela:

«Viens ici.»

Elle monta vivement les marches du perron.

«C'est bien toi qui parles anglais? demanda-t-il, réponds-moi sans mentir.

— Ma mère était Anglaise.

— Et le français? Tu n'as pas d'accent.

— Mon père était Français.

— Tu parles donc les deux langues?

— Oui, monsieur.

— Bon. Tu vas aller à Saint-Pipoy, où M. Vulfran a besoin de toi.»

En entendant ce nom, elle laissa paraître une surprise qui fâcha le directeur.

«Es-tu stupide?»

Elle avait déjà eu le temps de se remettre et de trouver une réponse pour expliquer sa surprise.

«Je ne sais pas où est Saint-Pipoy,

— On va t'y conduire en voiture, tu ne te perdras donc pas.»

Et du haut du perron, il appela:

«Guillaume!»

La voilure de M. Vulfran qu'elle avait vue rangée, à l'ombre, le long des bureaux, s'approcha:

«Voilà la fille, dit Talouel, vous pouvez la conduire à M. Vulfran, et promptement, n'est-ce pas!»

Déjà Perrine avait descendu le perron, et allait monter à côté de Guillaume, mais il l'arrêta d'un signe de main:

«Pas par là, dit-il, derrière.»

En effet, un petit siège pour une seule personne se trouvait derrière; elle y monta et la voiture partit grand train.

Quand ils furent sortis du village, Guillaume, sans ralentir l'allure de son cheval, se tourna vers Perrine.

«C'est vrai que vous savez l'anglais? demanda-t-il.

— Oui.

— Vous allez avoir la chance de faire plaisir au patron.»

Elle s'enhardit à poser une question:

«Comment cela?

— Parce qu'il est avec des mécaniciens anglais qui viennent d'arriver pour monter une machine et qu'il ne peut pas se faire comprendre. Il a amené avec lui M. Mombleux, qui parle anglais à ce qu'il dit; mais l'anglais de M. Mombleux n'est pas celui des mécaniciens, si bien qu'ils se disputent sans se comprendre, et le patron est furieux; c'était à mourir de rire. À la fin, M. Mombleux n'en pouvant plus, et espérant calmer le patron, a dit qu'il y avait aux cannettes une jeune fille appelée Aurélie qui parlait l'anglais, et le patron m'a envoyé vous chercher.»

Il y eut un moment de silence; puis, de nouveau, il se tourna vers elle.

«Vous savez que si vous parlez l'anglais comme M. Mombleux, vous feriez peut-être mieux de descendre tout de suite.»

Il prit un air gouailleur:

«Faut-il arrêter?

— Vous pouvez continuer.

— Ce que j'en dis, c'est pour vous.

— Je vous remercie.»

Cependant, malgré la fermeté de sa réponse elle n'était pas sans éprouver une angoisse qui lui étreignait le coeur, car si elle était sûre de son anglais, elle ignorait quel était celui de ces mécaniciens, qui n'était pas celui de M. Mombleux, comme disait Guillaume en se moquant; puis elle savait que chaque métier a sa langue ou tout au moins ses mots techniques, et elle n'avait jamais parlé la langue de la mécanique. Qu'elle ne comprit pas, qu'elle hésitât, et M. Vulfran n'allait-il pas être furieux contre elle, comme il l'avait été contre M. Mombleux?

Déjà ils approchaient des usines de Saint-Pipoy, dont on apercevait les hautes cheminées fumantes, au-dessus des cimes des peupliers; elle savait qu'à Saint-Pipoy on faisait la filature et le tissage comme à Maraucourt, et que, de plus, on y fabriquait des cordages et des ficelles; seulement, qu'elle sût cela ou l'ignorât, ce qu'elle allait avoir à entendre et à dire ne s'en trouvait pas éclairci.

Quand elle put, au tournant du chemin, embrasser d'un coup d'oeil l'ensemble des bâtiments épars dans la prairie, il lui sembla que pour être moins importants que ceux de Maraucourt, ils étaient considérables cependant; mais déjà la voiture franchissait la grille d'entrée, presque aussitôt elle s'arrêta devant les bureaux.

«Venez avec moi», dit Guillaume.

Et il la conduisit dans une pièce où se trouvait M. Vulfran, ayant près de lui le directeur de Saint-Pipoy avec qui il s'entretenait.

«Voila la fille, dit Guillaume, son chapeau à la main.

— C'est bien, laisse-nous.»

Sans s'adresser à Perrine, M. Vulfran fit signe au directeur de se pencher vers lui, et il lui parla à voix basse; le directeur répondit de la même manière, mais Perrine avait l'ouïe fine, elle comprit plutôt qu'elle n'entendit que M. Vulfran demandait qui elle était, et que le directeur répondait: «Une jeune fille de douze à treize ans qui n'a pas l'air bête du tout.»

«Approche, mon enfant», dit M. Vulfran d'un ton qu'elle lui avait déjà entendu prendre pour parler à Rosalie et qui ne ressemblait en rien à celui qu'il avait avec ses employés.

Elle s'en trouva encouragée et put se raidir contre l'émotion qui la troublait.

«Comment t'appelles-tu? demanda M. Vulfran.

— Aurélie.

— Qui sont tes parents?

— Je les ai perdus.

— Depuis combien de temps travailles-tu chez moi?

— Depuis trois semaines.

— D'où es-tu?

— Je viens de Paris.

— Tu parles anglais?

— Ma mère était Anglaise.

— Alors, tu sais l'anglais?

— Je parle l'anglais de la conversation et le comprends, mais…

— Il n'y a pas de mais, tu le sais ou tu ne le sais pas?

— Je ne sais pas celui des divers métiers qui emploient des mots que je ne connais pas.

— Vous voyez, Benoist, que ce que cette petite dit là n'est pas sot, fit M. Vulfran en s'adressant à son directeur.

— Je vous assure qu'elle n'a pas l'air bête du tout.

— Alors, nous allons peut-être en tirer quelque chose.»

Il se leva en s'appuyant sur une canne et prit le bras du directeur.

«Suis-nous, mon enfant.»

Ordinairement les yeux de Perrine savaient voir et retenir ce qu'ils rencontraient, mais dans le trajet qu'elle fit derrière M. Vulfran, ce fut en dedans qu'elle regarda: qu'allait-il advenir de cet entretien avec les mécaniciens anglais?

En arrivant devant un grand bâtiment neuf construit en briques blanches et bleues émaillées, elle aperçut Mombleux qui se promenait en long et en large d'un air ennuyé, et elle crut voir qu'il lui lançait un mauvais regard.

On entra et l'on monta au premier étage, où au milieu d'une vaste salle se trouvaient sur le plancher des grandes caisses en bois blanc, bariolées d'inscriptions de diverses couleurs avec les noms Matter et Platte, Manchester, répétés partout; sur une de ces caisses, les mécaniciens anglais étaient assis, et Perrine remarqua que pour le costume au moins ils avaient la tournure de gentlemen; complet de drap, épingle d'argent à la cravate, et cela lui donna à espérer qu'elle pourrait mieux les comprendre que s'ils étaient des ouvriers grossiers. À l'arrivée de M. Vulfran ils s'étaient levés; alors celui-ci se tourna vers Perrine:

«Dis-leur que tu parles anglais et qu'ils peuvent s'expliquer avec toi.»

Elle fit ce qui lui était commandé, et aux premiers mots elle eut là satisfaction de voir la physionomie renfrognée des ouvriers s'éclairer; il est vrai que ce n'était là qu'une phrase de conversation courante, mais leur demi-sourire était de bon augure.

«Ils ont parfaitement compris, dit le directeur.

— Alors maintenant, dit M. Vulfran, demande-leur pourquoi ils viennent huit jours avant la date fixée pour leur arrivée; cela fait que l'ingénieur qui devait les diriger et qui parle anglais est absent.»

Elle traduisit cette phrase fidèlement, et tout de suite la réponse que l'un d'eux lui fit:

«Ils disent qu'ayant achevé à Cambrai le montage de machines plus tôt qu'ils ne pensaient, ils sont venus ici directement au lieu de repasser par l'Angleterre.

— Chez qui ont-ils monté ces machines à Cambrai? demanda M. Vulfran.

— Chez MM. Aveline frères.

— Quelles sont ces machines?»

La question posée et la réponse reçue en anglais, Perrine hésita.

«Pourquoi hésites-tu? demanda vivement M. Vulfran d'un ton impatient.

— Parce que c'est un mot de métier que je ne connais pas.

— Dis ce mot en anglais.

— Hydraulic mangle.

— C'est bien cela.»

Il répéta le mot en anglais, mais avec un tout autre accent que les ouvriers, ce qui expliquait qu'il n'eût pas compris ceux-ci lorsqu'ils l'avaient prononcé; puis s'adressant au directeur:

«Vous voyez que les Aveline nous ont devancés; nous n'avons donc pas de temps à perdre: je vais télégraphier à Fabry de revenir au plus vite; mais en attendant il nous faut décider ces gaillards-là à se mettre au travail. Demande-leur, petite, pourquoi ils se croisent les bras.»

Elle traduisit la question, à laquelle celui qui paraissait le chef fit une longue réponse.

«Eh bien? demanda M. Vulfran.

— Ils répondent des choses très compliquées pour moi.

— Tâche cependant de me les expliquer.

— Ils disent que le plancher n'est pas assez solide pour porter leur machine qui pèse cent vingt mille livres…»

Elle s'interrompit pour interroger les ouvriers en anglais:

«One hundred and twenty?

— Yes.

— C'est bien cent vingt mille livres, et que ce poids crèverait le plancher, la machine travaillant.

— Les poutres ont soixante centimètres de hauteur.»

Elle transmit l'objection, écouta la réponse des ouvriers, et continua:

«Ils disent qu'ils ont vérifié l'horizontalité du plancher et qu'il a fléchi. Ils demandent qu'on fasse le calcul de résistance, ou qu'on place des étais sous le plancher.

— Le calcul, Fabry le fera à son retour; les étais, on va les placer tout de suite. Dis-leur cela. Qu'ils se mettent donc au travail sans perdre une minute. On leur donnera tous les ouvriers dont ils peuvent avoir besoin: charpentiers, maçons. Ils n'auront qu'à demander en s'adressant à toi qui seras à leur disposition, n'ayant qu'à transmettre leurs demandes à M. Benoist.»

Elle traduisit ces instructions aux ouvriers, qui parurent satisfaits quand elle dit qu'elle serait leur interprète.

«Tu vas donc rester ici, continua M. Vulfran; on te donnera une fiche pour ta nourriture et ton logement à l'auberge, où tu n'auras rien à payer. Si l'on est content de toi, tu recevras une gratification au retour de M. Fabry.»

XXIV

Interprète, le métier valait mieux que celui de rouleuse: ce fut en cette qualité que, la journée finie, elle conduisit les monteurs à l'auberge du village, où elle arrêta un logement pour eux et pour elle, non dans une misérable chambrée, mais dans une chambre où chacun serait chez soi. Comme ils ne comprenaient pas et ne disaient pas un seul mot de français, ils voulurent qu'elle mangeât avec eux, ce qui leur permit de commander un dîner qui eût suffi, à nourrir dix Picards, et qui par l'abondance des viandes ne ressemblait en rien au festin cependant si plantureux que, la veille, Perrine offrait à Rosalie.

Cette nuit-là ce fut dans un vrai lit qu'elle s'étendit et dans de vrais draps qu'elle s'enveloppa, cependant le sommeil fut long, très long à venir; encore lorsqu'il finit par fermer ses paupières, fut-il si agité qu'elle se réveilla cent fois. Alors elle s'efforçait de se calmer en se disant qu'elle devait suivre la marche des événements sans chercher à les deviner heureux ou malheureux; qu'il n'y avait que cela de raisonnable; que ce n'était pas quand les choses semblaient prendre une direction si favorable qu'elle pouvait se tourmenter; enfin qu'il fallait attendre; mais les plus beaux discours, quand on se les adresse à soi-même, n'ont jamais fait dormir personne, et même plus ils sont beaux plus ils ont chance de nous tenir éveillés.

Le lendemain matin, quand le sifflet de l'usine se fit entendre, elle alla frapper aux portes des deux monteurs, pour leur annoncer qu'il était l'heure de se lever; mais des ouvriers anglais n'obéissent pas plus au sifflet qu'à la sonnette, sur le continent au moins, et ce ne fut qu'après avoir fait une toilette que ne connaissent pas les Picards, et après avoir absorbé de nombreuses tasses de thé, avec de copieuses rôties bien beurrées, qu'ils se rendirent à leur travail, suivis de Perrine qui les avait discrètement attendus devant la porte, en se demandant s'ils en finiraient jamais, et si M. Vulfran ne serait pas à l'usine avant eux.

Ce fut seulement dans l'après-midi qu'il vint accompagné d'un de ses neveux, le plus jeune, M. Casimir, car, ne pouvant pas voir avec ses yeux voilés, il avait besoin qu'on vit pour lui.

Mais ce fut un regard dédaigneux que Casimir jeta sur le travail des monteurs, qui, à vrai dire, ne consistait encore qu'en préparation:

«Il est probable que ces garçons-là ne feront pas grand'chose tant que Fabry ne sera pas de retour, dit-il; au reste il n'y a pas à s'en étonner avec le surveillant que vous leur avez donné.»

Il prononça ces derniers mots d'un ton sec et moqueur; mais M. Vulfran, au lieu de s'associer à cette raillerie, la prit par le mauvais côté.

«Si tu avais été en état de remplir cette surveillance, je n'aurais pas été obligé de prendre cette petite aux cannetières.»

Perrine le vit se cabrer d'un air rageur sous cette observation faite d'une voix sévère, mais Casimir se contint pour répondre presque légèrement:

«Il est certain que si j'avais pu prévoir qu'on me ferait un jour quitter l'administration, pour l'industrie, j'aurais appris l'anglais plutôt que l'allemand.

— Il n'est jamais trop tard pour apprendre», répliqua M. Vulfran de façon à clore cette discussion où de chaque côté les paroles étaient parties si vite.

Perrine s'était faite toute petite, sans oser bouger, mais Casimir ne tourna pas les yeux vers elle, et presque aussitôt il sortit donnant le bras à son oncle; alors elle fut libre de suivre ses réflexions: il était vraiment dur avec son neveu, M. Vulfran, mais combien le neveu était-il rogue, sec et déplaisant! S'ils avaient de l'affection l'un pour l'autre, certes il n'y paraissait guère! Pourquoi cela? Pourquoi le jeune homme n'était-il pas affectueux pour le vieillard accablé par le chagrin et la maladie? Pourquoi le vieillard était-il si sévère avec l'un de ceux qui remplaçaient son fils auprès de lui?

Comme elle tournait ces questions, M. Vulfran rentra dans l'atelier, amené cette fois par le directeur, qui, l'ayant fait asseoir sur une caisse d'emballage, lui expliqua où en était le travail des monteurs.

Après un certain temps, elle entendit le directeur appeler à deux reprises:

«Aurélie! Aurélie!»

Mais elle ne bougea pas, ayant oublié qu'Aurélie était le nom qu'elle s'était donné.

Une troisième fois il cria:

«Aurélie!»

Alors, comme si elle s'éveillait en sursaut, elle courut à eux:

«Est-ce que tu es sourde? demanda Benoist.

— Non, monsieur; j'écoutais les monteurs.

— Vous pouvez me laisser», dit M. Vulfran au directeur.

Puis, quand celui-ci fut parti, s'adressent à Perrine restée debout devant lui:

«Tu sais lire, mon enfant?

— Oui, monsieur.

— Lire l'anglais?

— Comme le français; l'un ou l'autre, cela m'est égal.

— Mais sais-tu en lisant l'anglais le mettre en français?

— Quand ce ne sont pas de belles phrases, oui, monsieur.

— Des nouvelles dans un journal?

— Je n'ai jamais essayé, parce que si je lisais un journal anglais je n'avais pas besoin de me le traduire à moi-même, puisque je comprends ce qu'il dit.

— Si tu comprends, tu peux traduire.

— Je crois que oui, monsieur, cependant je n'en suis pas sûre,

— Eh bien nous allons essayer; pendant que les monteurs travaillent, mais après les avoir prévenus que tu restes à leur disposition et qu'ils peuvent t'appeler s'ils ont besoin de toi, tu vas tâcher de me traduire dans ce journal les articles que je t'indiquerai. Va les prévenir et reviens t'asseoir près de moi.»

Quand, sa commission faite, elle se fut assise à une distance respectueuse de M. Vulfran, il lui tendit son journal: le Dundee News.

«Que dois-je lire? demanda-t-elle en le dépliant.

— Cherche la partie commerciale.»

Elle se perdit dans les longues colonnes noires qui se succédaient indéfiniment, anxieuse, se demandant comment elle allait se tirer de ce travail nouveau pour elle, et si M. Vulfran ne s'impatienterait pas de sa lenteur, ou ne se fâcherait pas de sa maladresse.

Mais au lieu de la bousculer il la rassura, car avec sa finesse d'oreille si subtile chez les aveugles, il avait deviné son émotion au tremblement du papier:

«Ne te presse pas, nous avons le temps; d'ailleurs tu n'as peut- être jamais lu un journal commercial.

— Il est vrai monsieur.»

Elle continua ses recherches et tout à coup elle laissa échapper un petit cri.

«Tu as trouvé?

— Je crois.

— Maintenant cherche la rubrique: Linen, hemp, jute, sacks twine.

— Mais, monsieur, vous savez l'anglais! s'écria-t-elle involontairement.

— Cinq ou six mots de mon métier, et c'est tout, malheureusement.»

Quand elle eut trouvé, elle commença sa traduction, qui fut d'une lenteur désespérante pour elle, avec des hésitations, des ânonnements, qui lui faisaient perler la sueur sur les mains, bien que M. Vulfran de temps en temps la soutint:

«C'est suffisant, je comprends, va toujours.»

Et elle reprenait, élevant la voix quand les mécaniciens menaçaient de l'étouffer dans leurs coups de marteau.

Enfin elle arriva au bout.

«Maintenant, vois s'il y a des nouvelles de Calcutta?»

Elle chercha.

«Oui, voilà: «De notre correspondant spécial.»

— C'est cela; lis.

— «Les nouvelles que nous recevons de Dakka…»

Elle prononça ce nom avec un tremblement de voix qui frappa M. Vulfran.

«Pourquoi trembles-tu? demanda-t-il.

— Je ne sais pas si j'ai tremblé; sans doute c'est l'émotion.

— Je t'ai dit de ne pas te troubler; ce que tu donnes est beaucoup plus que ce que j'attendais.»

Elle lut la traduction de la correspondance de Dakka qui traitait de la récolte du jute sur les rives du Brahmapoutra; puis, quand elle eut fini, il lui dit de chercher aux nouvelles de mer si elle trouvait une dépêche de Sainte-Hélène.

«Saint Helena est le mot anglais», dit-il.

Elle recommença à descendre et à monter les colonnes noires; enfin le nom de. Saint Helena lui sauta aux yeux:

«Passé le 23, navire anglais Alma de Calcutta pour Dundee; le 24, navire norvégien Grundloven de Naraïngaudj pour Boulogne.»

Il parut satisfait:

«C'est très bien, dit-il, je suis content de toi.

Elle eût voulu répondre, mais de peur que sa voix trahît son trouble de joie, elle garda le silence.

Il continua:

«Je vois qu'en attendant que ce pauvre Bendit soit guéri je pourrai me servir de toi.»

Après s'être fait rendre compte du travail accompli par les monteurs, et avoir répété à ceux-ci ses recommandations de se hâter autant qu'ils pourraient, il dit à Perrine de le conduire au bureau du directeur.

«Est-ce que je dois vous donner la main? demanda-t-elle timidement.

— Mais certainement, mon enfant, comment me guiderais-tu sans cela? Avertis-moi aussi quand nous trouverons un obstacle sur notre chemin; surtout ne sois pas distraite.

— Oh! je vous assure, monsieur, que vous pouvez avoir confiance en moi!

— Tu vois bien que je l'ai cette confiance.»

Respectueusement elle lui prit la main gauche, tandis que de la droite il tâtait l'espace devant lui du bout de sa canne.

À peine sortis de l'atelier ils trouvèrent devant eux la voie du chemin de fer avec ses rails en saillie, et elle crut devoir l'en avertir.

«Pour cela c'est inutile, dit-il, j'ai le terrain de toutes mes usines dans la tête et dans les jambes, mais ce que je ne connais pas, ce sont les obstacles imprévus que nous pouvons rencontrer; c'est ceux-là qu'il faut me signaler ou me faire éviter.»

Ce n'était pas seulement le terrain de ses usines qu'il avait dans la tête, c'était aussi son personnel; quand il passait dans les cours, les ouvriers le saluaient, non seulement en se découvrant comme s'il eût pu les voir, mais encore en prononçant son nom:

«Bonjour, monsieur Vulfran.»

Et pour un grand nombre, au moins pour les anciens, il répondait de la même manière: «Bonjour, Jacques», ou «bonjour, Pascal», sans que son oreille eût oublié leur voix. Quand il y avait hésitation dans sa mémoire, ce qui était rare, car il les connaissait presque tous, il s'arrêtait:

«Est-ce que ce n'est pas toi?» disait-il en le nommant.

S'il s'était trompé, il expliquait pourquoi.

Marchant ainsi lentement, le trajet fut long des ateliers au bureau; quand elle l'eut conduit à son fauteuil, il la congédia:

«À demain», dit-il.

XXV

En effet, le lendemain à la même heure que la veille, M. Vulfran entra dans l'atelier, amené par le directeur, mais Perrine ne put pas aller au-devant de lui, comme elle l'aurait voulu, car elle était à ce moment occupée à transmettre les instructions du chef monteur aux ouvriers qu'il avait réunis: maçons, charpentiers, forgerons, mécaniciens, et nettement, sans hésitations, sans répétitions, elle traduisait à chacun les indications qui lui étaient données, en même temps qu'elle répétait au chef monteur les questions ou les objections que les ouvriers français lui adressaient.

Lentement, M. Vulfran s'était approché, et les voix s'interrompant, de sa canne il avait fait signe de continuer comme s'il n'était pas là.

Et pendant que Perrine obéissante se conformait à cet ordre, il se penchait vers le directeur:

«Savez-vous que cette petite ferait un excellent ingénieur, dit-il à mi-voix, mais pas assez bas cependant pour que Perrine ne l'entendit point.

— Positivement elle est étonnante pour la décision.

— Et pour bien d'autres choses encore, je crois; elle m'a traduit hier le Dundee News plus intelligemment que Bendit; et c'était la première fois qu'elle lisait la partie commerciale d'un journal.

— Sait-on ce qu'étaient ses parents?

— Peut-être Talouel le sait-il, moi je l'ignore.

— En tout cas elle parait être dans une misère pitoyable;

— Je lui ai donné cinq francs pour sa nourriture et son logement.

— Je veux parler de sa tenue: sa veste est une dentelle; je n'ai jamais vu jupe pareille à la sienne que sur le corps des bohémiennes; certainement elle a dû fabriquer elle-même les espadrilles dont elle est chaussée.

— Et la physionomie, qu'est-elle, Benoist?

— Intelligente, très intelligente.

— Vicieuse?

— Non, pas du tout; honnête au contraire, franche et résolue; ses yeux perceraient une muraille et cependant ils ont une grande douceur, avec de la méfiance.

— D'où diable nous vient-elle?

— Pas de chez nous assurément.

— Elle m'a dit que sa mère était Anglaise.

— Je ne trouve pas qu'il y ait en elle rien des Anglais que j'ai connus; c'est autre chose, tout autre chose; avec cela jolie, et d'autant plus que son costume réellement misérable fait ressortir sa beauté. Il faut vraiment qu'il y ait en elle une sympathie ou une autorité native, pour qu'avec une pareille tenue nos ouvriers veuillent bien l'écouter.»

Et comme Benoist était de caractère à ne pas laisser passer une occasion d'adresser une flatterie au patron qui tenait la liste des gratifications, il ajouta:

«Sans la voir vous avez deviné tout cela.

— Son accent m'a frappé.»

Bien que n'entendant pas tout ce discours, Perrine en avait saisi quelques mots qui l'avaient jetée dans une agitation violente contre laquelle elle s'était efforcée de réagir; car ce n'était pas ce qui se disait derrière elle, qu'elle devait écouter, si intéressant que cela pût être, mais bien les paroles que lui adressaient le monteur et les ouvriers: que penserait M. Vulfran si dans ses explications en français elle lâchait quelque ineptie qui prouverait son inattention?

Elle eut la chance d'arriver au bout de ses explications, et, alors, M. Vulfran l'appela près de lui:

«Aurélie.»

Cette fois elle n'eut garde de ne pas répondre à ce nom qui désormais devait être le sien.

Comme la veille il la fit asseoir près de lui en lui remettant un papier pour qu'elle le traduisit; mais au lieu d'être le Dundee News, ce fut la circulaire de la Dundee trades report Association, qui est en quelque sorte le bulletin officiel du commerce du jute; aussi, sans avoir à chercher de-ci, de-là, dut- elle la traduire d'un bout à l'autre.

Comme la veille aussi, lorsque la séance de traduction fut terminée, il se fit conduire par elle à travers les cours de l'usine; mais cette fois ce fut en la questionnant:

«Tu m'as dit que tu avais perdu ta mère; combien y a-t-il de temps?

— Cinq semaines.

— À Paris?

— À Paris.

— Et ton père?

— Je l'ai perdu il y a six mois.»

Lui tenant la main dans la sienne, il sentit à la contraction qui la rétracta combien était douloureuse l'émotion que ses souvenirs évoquaient; aussi, sans abandonner son sujet, passa-t-il les questions qui nécessairement découlaient de celles auxquelles elle venait de répondre.

«Que faisaient tes parents?

— Nous avions une voiture et nous vendions.

— Aux environs de Paris?

— Tantôt dans un pays, tantôt dans un autre; nous voyagions.

— Et ta mère morte, tu as quitté Paris?

— Oui, monsieur.

— Pourquoi?

— Parce que maman m'avait fait promettre de ne pas rester à Paris quand elle ne serait plus là, et d'aller dans le Nord, auprès de la famille de mon père.

— Alors pourquoi es-tu venue ici?

— Quand ma pauvre maman est morte, il nous avait fallu vendre notre voiture, notre âne, le peu que nous avions, et cet argent avait été épuisé par la maladie; en sortant du cimetière il me restait cinq francs trente-cinq centimes, qui ne me permettaient pas de prendre le chemin de fer. Alors je me décidai à faire la route à pied.»

M. Vulfran eut un mouvement dans les doigts dont elle ne comprit pas la cause.

«Pardonnez-moi si je vous ennuie, monsieur, je dis sans doute des choses inutiles.

— Tu ne m'ennuies pas; au contraire, je suis content de voir que tu es une brave fille; j'aime les gens de volonté, de courage, de décision, qui ne s'abandonnent pas; et si j'ai plaisir à rencontrer ces qualités chez les hommes, j'en ai un plus grand encore à les trouver chez un enfant de ton âge. Te voilà donc partie avec cent sept sous dans ta poche…

— Un couteau, un morceau de savon, un dé, deux aiguilles, du fil, une carte routière; c'est tout.

— Tu sais te servir d'une carte?

— Il faut bien, quand on roule par les grands chemins; c'était tout ce que j'avais sauvé du mobilier de notre voiture.»

Il l'interrompit:

«Nous avons un grand arbre sur notre gauche, n'est-ce pas?

— Avec un banc autour, oui, monsieur;

— Allons-y; nous serons mieux sur ce banc.»

Quand ils furent assis, elle continua son récit, qu'elle n'eut plus souci d'abréger, car elle voyait qu'il intéressait M. Vulfran.

«Tu n'as pas eu l'idée de tendre la main? demanda-t-il, quand elle en fut à sa sortie de la forêt où l'orage avait fondu sur elle.

— Non, monsieur, jamais.

— Mais sur quoi as-tu compté quand tu as vu que tu ne trouvais pas d'ouvrage?

— Sur rien; j'ai espéré qu'en allant tant que j'aurais des forces, je pouvais me sauver; c'est quand j'ai été à bout, que je me suis abandonnée, parce que je ne pouvais plus; si j'avais faibli une heure plus tôt, j'étais perdue.»

Elle raconta alors comment elle était sortie de son évanouissement sous les léchades de son âne, et comment elle avait été secourue par la marchande de chiffons; puis, passant vite sur le temps pendant lequel elle était restée chez la Rouquerie, elle en vint à la rencontre qu'elle avait faite de Rosalie:

«En causant, dit-elle, j'appris que dans vos usines on donne du travail à tous ceux qui en demandent, et je me décidai à me présenter; on voulut bien m'envoyer aux cannetières.

— Quand vas-tu te remettre en route?»

Elle ne s'attendait pas à cette question qui l'interloqua:

«Mais je ne pense pas à me remettre en route, répondit-elle après un moment de réflexion.

— Et tes parents?

— Je ne les connais pas; je ne sais pas s'ils sont disposés à me faire bon accueil, car ils étaient fâchés avec mon père. J'allais près d'eux, parce que je n'ai personne à qui demander protection, mais sans savoir s'ils voudraient m'accueillir. Puisque je trouve à travailler ici, il me semble que le mieux pour moi est de rester ici. Que deviendrais-je si l'on me repoussait? Assurée de ne pas mourir de faim, j'ai très peur de courir de nouvelles aventures. Je ne m'y exposerais que si j'avais des chances de mon côté.

— Ces parents se sont-ils jamais occupés de toi?

— Jamais.

— Alors ta prudence peut être avisée; cependant, si tu ne veux pas courir l'aventure d'aller frapper à une porte qui reste fermée et te laisse dehors, pourquoi n'écrirais-tu pas, soit à tes parents, soit au maire ou au curé de ton village? Ils peuvent n'être pas en état de te recevoir; et alors tu restes ici où ta vie est assurée. Mais ils peuvent aussi être heureux de te recevoir à bras ouverts; alors tu trouves près d'eux une affection, des soins, un soutien qui te manqueront si tu restes ici; et il faut que tu saches que la vie est difficile pour une fille de ton âge qui est seule au monde, … triste aussi.

— Oui, monsieur, bien triste, je le sais, je le sens tous les jours, et je vous assure que si je trouvais des bras ouverts, je m'y jetterais avec bonheur; mais s'ils restent aussi fermés pour moi qu'ils l'ont été pour mon père…

— Tes parents avaient-ils des griefs sérieux contre ton père, je veux dire légitimes par suite de fautes graves?

— Je ne peux pas penser que mon père, que j'ai connu si bon pour tous, si brave, si généreux, si tendre, si affectueux pour ma mère et pour moi, ait jamais rien fait de mal; mais enfin ses parents ne se sont pas fâchés contre lui et avec lui sans raisons sérieuses, il me semble.

— Évidemment; mais les griefs qu'ils pouvaient avoir contre lui, ils ne les ont pas contre toi; les fautes des pères ne retombent pas sur les enfants.

— Si cela pouvait être vrai!»

Elle jeta ces quelques mots avec un accent si ému, que M. Vulfran en fut frappé.

«Tu vois comme au fond du coeur, tu souhaites d'être accueillie par eux.

— Mais il n'est rien que je redoute tant que d'être repoussée.

— Et pourquoi le serais-tu? Tes grands parents avaient-ils d'autres enfants que ton père?

— Non.

— Pourquoi ne seraient-ils pas heureux que tu leur tiennes lieu du fils perdu? Tu ne sais pas ce que c'est que d'être seul au monde.

— Mais justement je ne le sais que trop.

— La jeunesse isolée, qui a l'avenir devant elle, n'est pas du tout dans la même situation que la vieillesse, qui n'a que la mort.»

S'il ne pouvait pas la voir, elle de son côté ne le quittait pas des yeux, tâchant de lire en lui les sentiments que ses paroles, trahissaient: après cette allusion à la vieillesse, elle s'oublia à chercher sur sa physionomie la pensée du fond de son coeur.

«Eh bien, dit-il après un moment d'attente, que décides-tu?

— N'allez pas imaginer, monsieur, que je balance; c'est l'émotion qui m'empêche de répondre; ah! si je pouvais croire que ce serait une fille qu'on recevrait, non une étrangère qu'on repousserait!

— Tu ne connais rien de la vie, pauvre petite; mais sache bien que la vieillesse ne peut pas plus être seule que l'enfance.

— Est-ce que tous les vieillards pensent ainsi, monsieur?

— S'ils ne le pensent pas, ils le sentent.

— Vous croyez?», dit-elle les yeux attachés sur lui, frémissante.

Il ne lui répondit pas directement, mais parlant à mi-voix comme s'il s'entretenait avec lui-même:

«Oui, dit-il, oui, ils le sentent.»

Puis se levant brusquement comme pour échapper à des idées qui lui seraient douloureuses, il dit d'un ton de commandement:

«Au bureau.»

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