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En famille

XXVI

Reading edition

Quand l'ingénieur Fabry reviendrait-il?

C'était la question que Perrine se posait avec inquiétude, puisque ce jour-là son rôle d'interprète auprès des monteurs anglais serait fini.

Celui de traductrice des journaux de Dundee pour M. Vulfran continuerait-il jusqu'à la guérison de Bendit? en était une autre plus anxieuse encore.

Ce fut le jeudi, en arrivant le matin avec les monteurs, qu'elle trouva Fabry dans l'atelier, occupé à inspecter les travaux qui avaient été faits; discrètement elle se tint à une distance respectueuse et se garda bien de se mêler aux explications qui s'échangèrent, mais le chef monteur la fit quand même intervenir:

«Sans cette petite, dit-il, nous n'aurions eu qu'à nous croiser les bras.»

Alors Fabry la regarda, mais sans lui rien dire, tandis que de son côté elle n'osait lui demander ce qu'elle devait faire, c'est-à- dire si elle devait rester à Saint-Pipoy ou retourner à Maraucourt.

Dans le doute elle resta, pensant que puisque c'était M. Vulfran qui l'avait fait venir, c'était lui qui devait la garder ou la renvoyer.

Il n'arriva qu'à son heure ordinaire, amené par le directeur qui lui rendit compte des instructions que l'ingénieur avait données et des observations qu'il avait faites; mais il se trouva qu'elles ne lui donnèrent pas entière satisfaction:

«II est fâcheux que cette petite ne soit pas là, dit-il, mécontent.

— Mais elle est là, répondit le directeur, qui fit signe à Perrine d'approcher.

— Pourquoi n'es-tu pas retournée à Maraucourt? demanda M. Vulfran.

— J'ai cru que je ne devais partir d'ici que quand vous me le commanderiez, répondit-elle.

— Tu as eu raison, dit-il, tu dois être ici à ma disposition quand je viens…»

Il s'arrêta, pour reprendre presque aussitôt:

«Et même j'aurai besoin de toi aussi à Maraucourt; tu vas donc rentrer ce soir, et demain matin tu te présenteras au bureau; je te dirai ce que tu as à faire.»

Quand elle eut traduit les ordres qu'il voulait donner aux monteurs, il partit, et ce jour-là il ne fut pas question de lire des journaux.

Mais qu'importait; ce n'était pas quand le lendemain semblait assuré qu'elle allait prendre souci d'une déception pour le jour présent.

«J'aurai besoin de toi aussi à Maraucourt.»

Ce fut la parole qu'elle se répéta dans le chemin qu'en venant à Saint-Pipoy, elle avait fait à côté de Guillaume. À quoi allait- elle être employée? Son esprit s'envola, mais sans pouvoir s'accrocher à rien de solide. Une seule chose était certaine: elle ne retournait point aux cannetières. Pour le reste il fallait attendre; mais non plus dans la fièvre de l'angoisse, car ce qu'elle avait obtenu lui permettait de tout espérer, si elle avait la sagesse de suivre la ligne que sa mère lui avait tracée avant de mourir, lentement, prudemment, sans rien brusquer, sans rien compromettre: maintenant elle tenait entre ses mains sa vie qui serait ce qu'elle la ferait; voila ce qu'elle devait se dire chaque fois qu'elle aurait une parole à prononcer, chaque fois qu'elle aurait une résolution à prendre, chaque fois qu'elle risquerait un pas en avant: et cela sans pouvoir demander conseil à personne.

Elle s'en revint à Maraucourt en réfléchissant ainsi, marchant lentement, s'arrêtant lorsqu'elle voulait cueillir une fleur dans le pied d'une haie, ou bien lorsque par-dessus une barrière une jolie échappée de vue s'offrait à elle sur les prairies et les entailles: un bouillonnement intérieur, une sorte de fièvre la poussaient à hâter le pas, mais volontairement elle le ralentissait; à quoi bon se presser? C'était une habitude qu'elle devait prendre, une règle qu'elle devait s'imposer de ne jamais céder à des impulsions instinctives.

Elle retrouva son île dans l'état où elle l'avait laissée, avec chaque chose à sa place; les oiseaux avaient même respecté les groseilles du saule qui ayant mûri pendant son absence, composèrent pour son souper un plat sur lequel elle ne comptait pas du tout.

Comme elle était rentrée de meilleure heure que lorsqu'elle sortait de l'atelier, elle ne voulut pas se coucher aussitôt son souper fini, et en attendant la tombée de la nuit, elle passa la soirée en dehors de l'aumuche, assise dans les roseaux à l'endroit où la vue courait librement sur l'entaille et ses rives. Alors elle eut conscience que si courte qu'eût été son absence, le temps avait marché et amené des changements pour elle menaçants. Dans les prairies ne régnait plus le silence solennel des soirs, qui l'avait si fortement frappée aux premiers jours de son installation dans l'île, quand dans toute la vallée on n'entendait sur les eaux, au milieu des hautes herbes, comme sous le feuillage des arbres, que les frôlements mystérieux des oiseaux qui rentraient pour la nuit. Maintenant la vallée était troublée au loin par toutes sortes de bruits: des battements de faux, des grincements d'essieu, des claquements de fouet, des murmures de voix. C'est qu'en effet, comme elle l'avait remarqué en revenant de Saint-Pipoy, la fenaison était commencée dans les prairies les mieux exposées, où l'herbe avait mûri plus vite; et bientôt les faucheurs arriveraient à celles de son entaille qu'un ombrage plus épais avait retardée.

Alors sans aucun doute elle devrait quitter son nid, qui pour elle ne serait plus habitable; mais que ce fût par la fenaison ou par la chasse, le résultat ne devait-il pas être le même, à quelques jours près?

Bien qu'elle fût déjà habituée aux bons draps, ainsi qu'aux fenêtres et aux portes closes, elle dormit sur son lit de fougères comme si elle le retrouvait sans l'avoir quitté, et ce fut seulement le soleil levant qui l'éveilla.

À l'ouverture des grilles, elle était devant l'entrée des shèdes, mais au lieu de suivre ses camarades pour aller aux cannetières, elle se dirigea vers les bureaux, se demandant ce qu'elle devait faire: entrer, attendre?

Ce fut à ce dernier parti qu'elle s'arrêta: puisqu'elle se tenait devant la porte, on la trouverait, si on la faisait appeler.

Cette attente dura près d'une heure; à la fin elle vit venir Talouel qui durement lui demanda ce qu'elle faisait là.

«M. Vulfran m'a dit de me présenter ce matin au bureau.

— La cour n'est pas le bureau.

— J'attends qu'on m'appelle.

— Monte.»

Elle le suivit; arrivé sous la véranda, il alla s'asseoir à califourchon sur une chaise, et d'un signe de main appela Perrine devant lui.

«Qu'est-ce que tu as fait à Saint-Pipoy?»

Elle dit à quoi M. Vulfran l'avait employée.

«M. Fabry avait donc ordonné des bêtises?

— Je ne sais pas.

— Comment tu ne sais pas; tu n'es donc pas intelligente?

— Sans doute je ne le suis pas.

— Tu l'es parfaitement, et si tu ne réponds pas, c'est parce que tu ne veux pas répondre; n'oublie pas à qui tu parles. Qu'est-ce que je suis ici?

— Le directeur.

— C'est-à-dire le maître, et puisque comme maître, tout me passe par les mains, je dois tout savoir; celles qui ne m'obéissent pas, je les mets dehors, ne l'oublie pas.»

C'était bien l'homme dont les ouvrières avaient parlé dans la chambrée, le maître dur, le tyran qui voulait être tout dans les usines, non seulement à Maraucourt, mais encore à Saint-Pipoy, à Bacourt, à Flexelles, partout, et à qui tous les moyens étaient bons pour étendre et maintenir son autorité, à côté, au-dessus même de celle de M. Vulfran.

«Je te demande quelle bêtise a faite M. Fabry, reprit-il en baissant la voix.

— Je ne peux pas vous le dire puisque je ne le sais pas; mais je peux vous répéter les observations que M. Vulfran m'a fait traduire pour les monteurs.»

Elle répéta ces observations sans en omettre un seul mot.

«C'est bien tout?

— C'est tout.

— M. Vulfran t'a-t-il fait traduire des lettres?

— Non, monsieur; j'ai seulement traduit des passages du Dundee News, et en entier la Dundee trades report Association.

— Tu sais que si tu ne me dis pas la vérité, toute la vérité, je l'apprendrai bien vite, et alors, ouste!»

Un geste souligna ce dernier mot, déjà si précis dans sa brutalité.

«Pourquoi ne dirais-je pas la vérité?

— C'est un avertissement que je te donne.

— Je m'en souviendrai, monsieur, je vous le promets.

— Bon. Maintenant va t'asseoir sur le banc là-bas; si M. Vulfran a besoin de toi, il se rappellera qu'il t'a dit de venir.»

Elle resta près de deux heures sur son banc, n'osant pas bouger tant que Talouel était là, n'osant même pas réfléchir, ne se reprenant que lorsqu'il sortait, mais s'inquiétant, au lieu de se rassurer, car il eût fallu, pour croire qu'elle n'avait rien à craindre de ce terrible homme, une confiance audacieuse qui n'était pas dans son caractère. Ce qu'il exigeait d'elle ne se devinait que trop: qu'elle fût son espion auprès de M. Vulfran, tout simplement, de façon à lui rapporter ce qui se trouvait dans les lettres qu'elle aurait à traduire.

Si c'était là une perspective bien faite pour l'épouvanter, cependant elle avait cela de bon de donner à croire que Talouel savait ou tout au moins supposait qu'elle aurait des lettres à traduire, c'est-à-dire que M. Vulfran la prendrait près de lui tant que Bendit serait malade.

Cinq ou six fois en voyant paraître Guillaume, qui, lorsqu'il ne remplissait pas les fonctions de cocher, était attaché au service personnel de M. Vulfran, elle avait cru qu'il venait la chercher, mais toujours il avait passé sans lui adresser la parole, pressé, affairé, sortant dans la cour, rentrant. À un certain moment il revint ramenant trois ouvriers qu'il conduisit dans le bureau de M. Vulfran, où Talouel les suivit. Et un temps assez long s'écoula, coupé quelquefois par des éclats de voix qui lui arrivaient quand la porte du vestibule s'ouvrait. Évidemment M. Vulfran avait autre chose à faire que de s'occuper d'elle et même de se souvenir qu'elle était là.

À la fin les ouvriers reparurent accompagnés de Talouel: quand ils étaient passés la première fois, ils avaient la démarche résolue de gens qui vont de l'avant et sont décidés; maintenant ils avaient des attitudes mécontentes, embarrassées, hésitantes. Au moment où ils allaient sortir, Talouel les retint d'un geste de main:

«Le patron vous a-t-il dit autre chose que ce que je vous avais déjà dit moi-même? Non, n'est-ce pas. Seulement il vous l'a dit moins doucement que moi, et il a eu raison.

— Raison! Ah! malheur!

— Vo n'direz point ça.

— Si, je le dirai parce que c'est la vérité. Moi, je suis toujours pour la vérité et la justice. Placé entre le patron et vous, je ne suis pas plus de son côté que du vôtre, je suis du mien qui est le milieu. Quand vous avez raison, je le reconnais; quand vous avez tort, je vous le dis. Et aujourd'hui vous avez tort. Ça ne tient pas debout vos réclamations. On vous pousse, et vous ne voyez pas où l'on vous mène. Vous dites que le patron vous exploite, mais ceux qui se servent de vous vous exploitent encore bien mieux; au moins le patron vous fait vivre, eux vous feront crever de faim, vous, vos femmes, vos enfants. Maintenant il en sera ce que vous voudrez, c'est votre affaire bien plus que la mienne. Moi je m'en tirerai avec de nouvelles machines qui marcheront avant huit jours et feront votre ouvrage mieux que vous, plus vite, plus économiquement, et sans qu'on ait à perdre son temps à discuter avec elles — ce qui est quelque chose, n'est-ce pas? Quand vous aurez bien tiré la langue, et que vous reviendrez en couchant les pouces, votre place sera prise, on n'aura plus besoin de vous. L'argent que j'aurai dépensé pour mes nouvelles machines, je le rattraperai bien vite. Voila. Assez causé.

— Mais…

— Si vous n'avez pas compris, c'est bête; je ne vais pas perdre mon temps à vous écouter.»

Ainsi congédiés, les trois ouvriers s'en allèrent la tête basse, et Perrine reprit son attente jusqu'à ce que Guillaume vint la chercher pour l'introduire dans un vaste bureau où elle trouva M. Vulfran assis devant une grande table couverte de dossiers qu'appuyaient des presse-papiers marqués d'une lettre en relief, pour que la main les reconnût à défaut des yeux, et dont l'un des bouts était occupé par des appareils électriques et téléphoniques.

Sans l'annoncer, Guillaume avait refermé la porte derrière elle. Après un moment d'attente, elle crut qu'elle devait avertir M. Vulfran de sa présence:

«C'est moi, Aurélie, dit-elle.

— J'ai reconnu ton pas; approche et écoute-moi. Ce, que tu m'as raconté de tes malheurs, et aussi l'énergie que tu as montrée m'ont intéressé à ton sort. D'autre part, dans ton rôle d'interprète avec les monteurs, dans les traductions que je t'ai fait faire, enfin dans nos entretiens j'ai rencontré en toi une intelligence qui m'a plu. Depuis que la maladie m'a rendu aveugle, j'ai besoin de quelqu'un qui voie pour moi, et qui sache regarder ce que je lui indique aussi bien que m'expliquer ce qui le frappe. J'avais espéré trouver cela dans Guillaume, qui lui est aussi intelligent, mais par malheur la boisson l'a si bien aboli qu'il n'est plus bon qu'à faire un cocher, et encore à condition d'être indulgent. Veux-tu remplir auprès de moi la place que Guillaume n'a pas su prendre? Pour commencer tu auras quatre-vingt-dix francs par mois, et des gratifications si, comme je l'espère, je suis content de toi.»

Suffoquée par la joie, Perrine resta sans répondre.

«Tu ne dis rien?

— Je cherche des mots pour vous remercier, mais je suis émue, si troublée que je n'en trouve pas; ne croyez pas…»

Il l'interrompit:

«Je crois que tu es émue en effet, ta voix me le dit, et j'en suis bien aise, c'est une promesse que tu feras ce que tu pourras pour me satisfaire.

Maintenant autre chose: as-tu écrit à tes parents?

— Non, monsieur; je n'ai pas pu, je n'ai pas de papier…

— Bon, bon; tu vas pouvoir le faire, et tu trouveras dans le bureau de M. Bendit, que tu occuperas en attendant sa guérison, tout ce qui te sera nécessaire. En écrivant, tu devras dire à tes parents la position que tu occupes dans ma maison; s'ils ont mieux à t'offrir, ils te feront venir; sinon, ils te laisseront ici.

— Certainement, je resterai ici.

—Je le pense, et je crois que c'est le meilleur pour toi maintenant. Comme tu vas vivre dans les bureaux où tu seras en relation avec les employés, à qui tu porteras mes ordres, comme d'autre part tu sortiras avec moi, tu ne peux pas garder tes vêtements d'ouvrière, qui, m'a dit Benoist, sont fatigués….

— Des guenilles; mais je vous assure, monsieur, que ce n'est ni par paresse, ni par incurie, hélas!

— Ne te défends pas. Mais enfin comme cela doit changer, tu vas aller à la caisse où l'on te remettra une fiche pour que tu prennes, chez Mme Lachaise, ce qu'il te faut en vêtements, linge de corps, chapeau, chaussures.»

Perrine écoutait comme si au lieu d'un vieillard aveugle à la figure grave, c'était une belle fée qui parlait, la baguette au- dessus d'elle.

M. Vulfran la rappela à la réalité:

«Tu es libre de choisir ce que tu voudras, mais n'oublie pas que ce choix me fixera sur ton caractère. Occupe-toi de cela. Pour aujourd'hui je n'aurai pas besoin de toi. À demain.»

XXVII

Quand à la caisse on lui remit, après l'avoir examinée des pieds à la tête, la fiche annoncée par M. Vulfran, elle sortit de l'usine en se demandant où demeurait cette Mme Lachaise.

Elle eut voulu que ce fût la propriétaire du magasin où elle avait acheté son calicot, parce que la connaissant déjà, elle eût été moins gênée pour la consulter sur ce qu'elle devait prendre.

Question terrible qu'aggravait encore le dernier mot de M. Vulfran: «ton choix me fixera sur ton caractère». Sans doute elle n'avait pas besoin de cet avertissement pour ne pas se jeter sur une toilette extravagante; mais encore ce qui serait raisonnable pour elle, le serait-il pour M. Vulfran? Dans son enfance elle avait connu les belles robes, et elle en avait porté dans lesquelles elle était fière de se pavaner; évidemment ce n'étaient point des robes de ce genre qui convenaient présentement; mais les plus simples qu'elle pourrait trouver conviendraient-elles mieux?

On lui eût dit la veille, alors qu'elle souffrait tant de sa misère, qu'on allait lui donner des vêtements et du linge, qu'elle n'eût certes pas imaginé que ce cadeau inespéré ne la remplirait pas de joie, et cependant l'embarras et la crainte l'emportaient de beaucoup en elle sur tout autre sentiment.

C'était place de l'Église que Mme Lachaise avait son magasin, incontestablement le plus beau, le plus coquet de Maraucourt, avec une montre d'étoffes, de rubans, de lingerie, de chapeaux, de bijoux, de parfumerie qui éveillait les désirs, allumait les convoitises des coquettes du pays, et leur faisait dépenser là leurs gains, comme les pères et les maris dépensaient les leurs au cabaret.

Cette montre augmenta encore la timidité de Perrine, et comme l'entrée d'une déguenillée ne provoquait les prévenances ni de la maîtresse de maison, ni des ouvrières qui travaillaient derrière un comptoir, elle resta un moment indécise au milieu du magasin, ne sachant à qui s'adresser. À la fin elle se décida à élever l'enveloppe qu'elle tenait dans sa main.

«Qu'est-ce que c'est, petite?» demanda Mme Lachaise.

Elle tendit l'enveloppe qui à l'un de ses coins portait imprimée la rubrique: Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine».

La marchande n'avait pas lu la fiche entière que sa physionomie s'éclaira du sourire le plus engageant:

«Et que désirez-vous, mademoiselle?» demanda-t-elle en quittant son comptoir pour avancer une chaise.

Perrine répondit qu'elle avait besoin de vêtements, de linge, de chaussures, d'un chapeau.

«Nous avons tout cela et de premier choix; voulez-vous que nous commencions par la robe? Oui, n'est-ce pas. Je vais vous montrer des étoffes; vous allez voir.»

Mais ce n'était point des étoffes qu'elle voulait voir, c'était une robe toute faite qu'elle put revêtir immédiatement ou tout au moins le soir même, afin de pouvoir sortir le lendemain avec M. Vulfran.

«Ah! vous devez sortir avec M. Vulfran», dit vivement la marchande dont la curiosité se trouvait surexcitée par cet étrange propos qui la faisait se demander ce que le tout-puissant maître de Maraucourt pouvait bien avoir à faire avec cette bohémienne.

Mais au lieu de répondre a cette interrogation, Perrine continua ses explications pour dire que la robe dont elle avait besoin devait être noire, parce qu'elle était en deuil.

«C'est pour aller à l'enterrement, cette robe?

— Non.

— Vous comprenez, mademoiselle, que l'usage auquel vous devez employer votre robe dit ce qu'elle doit être, sa forme, son étoffe, son prix.

— La forme, la plus simple; l'étoffe, solide et légère; le prix, le plus bas.

— C'est bien, c'est bien, répondit la marchande, on va vous montrer. Virginie, occupez-vous de mademoiselle.»

Comme le ton avait changé, les manières changèrent aussi; dignement Mme Lachaise reprit sa place à la caisse, dédaignant de s'occuper elle-même d'une acheteuse qui montrait de pareilles dispositions: quelque fille de domestique sans doute, à qui M. Vulfran faisait l'aumône d'un deuil, et encore quel domestique?

Cependant comme Virginie apportait sur le comptoir une robe en cachemire, garnie de passementerie et de jais, elle intervint:

«Cela n'est pas dans les prix, dit-elle; montrez la jupe avec blouse en indienne noire à pois; la jupe sera un peu longue, la blouse un peu large, mais avec un rempli et des pinces, le tout ira à merveille; au reste nous n'avons pas autre chose.»

C'était là une raison qui dispensait des autres; d'ailleurs malgré leur taille, Perrine trouva cette jupe et cette blouse très jolies, et puisqu'on lui assurait qu'avec quelques retouches, elles iraient à merveille, elle devait le croire.

Pour les bas et les chemises, le choix était plus facile, puisqu'elle voulait ce qu'il y avait de moins cher; mais quand elle déclara qu'elle ne prenait que deux paires de bas et deux chemises, Mlle Virginie se montra aussi méprisante que sa patronne, et ce fut par grâce qu'elle daigna montrer les chaussures et le chapeau de paille noire qui complétaient l'habillement de cette petite niaise: avait-on idée d'une sottise pareille, deux paires de bas! deux chemises! Et quand Perrine demanda des mouchoirs de poche, qui depuis longtemps étaient l'objet de ses désirs, ce nouvel achat limité d'ailleurs à trois mouchoirs, ne changea ni le sentiment de la patronne, ni celui de la demoiselle de magasin:

«Moins que rien cette petite.»

— Et maintenant, est-ce qu'il faudra vous envoyer ça? demanda Mme Lachaise.

— Je vous remercie, madame, je viendrai le chercher ce soir.

— Pas avant huit heures, pas après neuf.»

Perrine avait cette bonne raison pour ne pas vouloir qu'on lui envoyât ses vêtements, qu'elle ne savait pas où elle coucherait le soir. Dans son île, il n'y fallait pas songer. Qui n'a rien se passe de portes et de serrures, mais la richesse — car malgré le dédain de cette marchande, ce qu'elle venait d'acheter constituait pour elle de la richesse — a besoin d'être gardée; il fallait donc que la nuit suivante elle eût un logement, et tout naturellement elle pensa à le prendre chez la grand'mère de Rosalie, et en sortant de chez Mme Lachaise elle se dirigea vers la maison de mère Françoise, pour voir si elle trouverait là ce qu'elle désirait, c'est-à-dire un cabinet ou une toute petite chambre, qui ne coûtât pas cher.

Comme elle allait arriver à la barrière, elle vit Rosalie sortir d'une allure légère.

«Vous partez!»

— Et vous, vous êtes donc libre!»

En quelques mots précipités elles s'expliquèrent:

Rosalie, qui allait à Picquigny pour une commission pressée, ne pouvait pas rentrer chez sa grand'mère immédiatement comme elle l'aurait voulu, de façon à arranger pour le mieux la location du cabinet; mais puisque Perrine n'avait rien à faire de la journée, pourquoi ne l'accompagnerait-elle pas à Picquigny? elles reviendraient ensemble; ce serait une partie de plaisir.

Rapide à l'aller, cette partie de plaisir, une fois la commission faite, s'agrémenta si bien au retour de bavardages, de flâneries, de courses dans les prairies, de repos à l'ombre, qu'elles ne rentrèrent que le soir à Maraucourt; mais ce fut seulement en passant la barrière de sa grand'mère que Rosalie eut conscience de l'heure.

«Qu'est-ce que va dire tante Zénobie?

— Dame!

— Ma foi tant pis; je me suis bien amusée. Et vous?

— Si vous vous êtes amusée, vous qui avez avec qui vous entretenir toute la journée, pensez ce qu'a été notre promenade pour moi qui n'ai personne.

— C'est vrai tout de même.»

Heureusement la tante Zénobie était occupée à servir les pensionnaires, de sorte que l'arrangement se fit avec mère Françoise, ce qui permit qu'il se conclût assez promptement sans être trop dur: cinquante francs par mois pour deux repas par jour, douze francs pour un cabinet orné d'une petite glace avec une fenêtre et une table de toilette.

À huit heures Perrine dînait seule à sa table dans la salle commune une serviette sur ses genoux; à huit heures et demie elle allait chercher ses vêtements qui se trouvaient prêts; et à neuf heures, dans son cabinet dont elle fermait la porte à clef, elle se coucha un peu troublée, un peu grisée, la tête vacillante, mais au fond pleine d'espoir. Maintenant on allait voir.

Ce qu'elle vit le lendemain matin, lorsqu'après avoir donné ses ordres à ses chefs de service qu'il appelait par une sonnerie aux coups numérotés dans le tableau électrique du vestibule, M. Vulfran la fit venir dans son cabinet, ce fut un visage sévère qui la déconcerta, car bien que les yeux qui se tournèrent vers elle à son entrée fussent sans regards, elle ne put se méprendre sur l'expression de cette physionomie qu'elle connaissait pour l'avoir longuement observée.

Assurément ce n'était pas la bienveillance qu'exprimait cette physionomie, mais plutôt le mécontentement et la colère.

Qu'avait-elle donc fait de mal qu'on pût lui reprocher?

À cette question qu'elle se posa, elle ne trouva qu'une réponse: ses achats, chez Mme Lachaise, étaient exagérés. D'après eux M. Vulfran jugeait son caractère. Et elle qui s'était si bien appliquée à la modération et à la discrétion. Que fallait-il donc qu'elle achetât, ou plutôt n'achetât point?

Mais elle n'eut pas le temps de chercher. M. Vulfran lui adressait la parole d'un ton dur:

«Pourquoi ne m'as-tu pas dit la vérité?

— À propos de quoi ne vous aurais-je pas dit la, vérité? demanda- elle effrayée.

— À propos de ta conduite depuis ton arrivée ici?

— Mais je vous affirme, monsieur, je vous jure que je vous ai dit la vérité.

— Tu m'as dit que tu avais logé chez Françoise. Et en partant de chez elle où as-tu été? Je te préviens que Zénobie, la fille de Françoise, interrogée hier par quelqu'un qui voulait avoir des renseignements sur toi, a dit que tu n'as passé qu'une nuit chez sa mère, et que tu as disparu sans que personne sache ce que tu as fait depuis ce temps-là.»

Perrine avait écouté le commencement de cet interrogatoire avec émoi, mais à mesure qu'il avançait elle s'était affermie.

«Il y a quelqu'un qui sait ce que j'ai fait depuis que j'ai quitté la chambrée de mère Françoise.

— Qui?

— Rosalie, sa petite-fille, qui peut vous confirmer ce que je vais vous dire, si vous trouvez que ce que j'ai pu faire depuis ce jour mérite d'être connu de vous.

— La place que je te destine auprès de moi exige que je sache ce que tu es.

— Eh bien, monsieur, je vais vous le dire. Quand vous le saurez, vous ferez venir Rosalie, vous l'interrogerez sans que je l'aie vue, et vous aurez la preuve que je ne vous ai pas trompé.

— Cela peut en effet se faire ainsi, dit-il d'une voix adoucie, raconte donc.»

Elle fit ce récit en insistant sur l'horreur de sa nuit, dans la chambrée, son dégoût, ses malaises, ses nausées, ses suffocations.

«Ne pouvais-tu supporter ce que les autres acceptent?

— Les autres n'ont sans doute pas vécu comme moi en plein air, car je vous assure que je ne suis difficile en rien, ni sur rien, et que la misère m'a appris à tout endurer; je serais morte; et je ne pense pas que ce soit une lâcheté d'essayer d'échapper à la mort.

— La chambrée de Françoise est-elle donc si malsaine?

— Ah! monsieur, si vous pouviez la voir, vous ne permettriez pas que vos ouvrières vivent là.

— Continue.»

Elle passa à sa découverte de l'île, et à son idée de s'installer dans l'aumuche.

«Tu n'as pas eu peur?

— Je suis habituée à n'avoir pas peur.

— Tu parles de l'entaille qui se trouve la dernière sur la route de Saint-Pipoy, à gauche?

— Oui, monsieur.

— Cette aumuche m'appartient et elle sert à mes neveux. C'est donc là que tu as dormi?

— Non seulement dormi, mais travaillé, mangé, même donné à dîner à Rosalie, qui pourra vous le raconter; je ne l'ai quittée que pour Saint-Pipoy quand vous m'avez dit de rester à la disposition des monteurs, et cette nuit pour loger chez mère Françoise, où je peux maintenant me payer un cabinet pour moi seule.

— Tu es donc riche que tu peux donner à dîner à ta camarade?

— Si j'osais vous dire.

— Tu dois tout me dire.

— Est-il permis de prendre votre temps pour des histoires de petites filles?

— Ce n'est pas trop court qu'est le temps pour moi, depuis que je ne peux plus l'employer comme je voudrais, c'est long, bien long… et vide.»

Elle vit passer sur le visage de M. Vulfran un nuage sombre qui accusait les tristesses d'une existence que l'on croyait si heureuse et que tant de gens enviaient, et à la façon dont il prononça le mot «vide» elle eut le coeur attendri. Elle aussi depuis qu'elle avait perdu son père et sa mère, pour rester seule, savait ce que sont les journées longues et vides, que rien ne remplit si ce n'est les soucis, les fatigues et les misères de l'heure présente, sans personne avec qui les partager, qui vous soutienne ou vous égaie. Lui ne connaissait ni fatigues, ni privations, ni misères. Mais sont-elles tout au monde, et n'est-il pas d'autres souffrances, d'autres douleurs! C'étaient celles-là que traduisaient ces quelques mots, leur accent, et aussi cette tête penchée, ces lèvres, ces joues affaissées, cette physionomie allongée par l'évocation sans doute de souvenirs pénibles.

Si elle essayait de le distraire? sans doute cela était bien hardi à elle qui le connaissait si peu. Mais pourquoi ne risquerait-elle point, puisque lui-même demandait qu'elle parlât, d'égayer ce sombre visage et de le faire sourire? Elle pouvait l'examiner, elle verrait bien si elle l'amusait ou l'ennuyait.

Et tout de suite d'une voix enjouée, qui avait l'entrain d'une chanson, elle commença:

«Ce qui est plus drôle que notre dîner, c'est la façon dont je me suis procuré les ustensiles de cuisine pour le faire cuire, et aussi comment, sans rien dépenser, ce qui m'eût été impossible, j'ai réuni les mets de notre menu. C'est cela que je vais vous dire, en commençant par le commencement qui expliquera comment j'ai vécu dans l'aumuche depuis que je m'y suis installée.

Pendant son récit elle ne quitta pas M. Vulfran des yeux, prête à couper court, si elle voyait se produire des signes d'ennui, qui certainement ne lui échapperaient pas.

Mais ce ne fut pas de l'ennui qui se manifesta, au contraire ce fut de la curiosité et de l'intérêt.

«Tu as fait cela»!» interrompit-il plusieurs fois.

Alors il l'interrogea pour qu'elle précisât ce que, par crainte de le fatiguer, elle avait abrégé, et lui posa des questions qui montraient qu'il voulait se rendre un compte exact non seulement de son travail, mais surtout des moyens qu'elle avait employés pour remplacer ce qui lui manquait:

«Tu as fait cela!»

Quand elle fut arrivée au bout de son histoire, il lui posa la main sur les cheveux:

«Allons, tu es une brave fille, dit-il, et je vois avec plaisir qu'on pourra faire quelque chose de toi. Maintenant va dans ton bureau et occupe ton temps comme tu voudras; à trois heures nous sortirons.»

XXVIII

Son bureau, ou plutôt celui de Bendit, n'avait rien pour les dimensions ni l'ameublement du cabinet de M. Vulfran, qui avec ses trois fenêtres, ses tables, ses cartonniers, ses grands fauteuils en cuir vert, les plans des différentes usines accrochés aux murs dans des cadres en bois doré, était très imposant et bien fait pour donner une idée de l'importance des affaires qui s'y décidaient.

Tout petit au contraire était le bureau de Bendit, meublé d'une seule table avec deux chaises, des casiers en bois noirci, et une chart of the world sur laquelle des pavillons de diverses couleurs désignaient les principales lignes de navigation; mais cependant avec son parquet de pitchpin bien ciré, sa fenêtre au milieu tendue d'un store en jute à dessins rouges, il paraissait gai à Perrine, non seulement en lui-même, mais encore parce qu'en laissant sa porte ouverte, elle pouvait voir et quelquefois entendre ce qui se passait dans les bureaux, voisins: à droite et à gauche du cabinet de M. Vulfran, ceux des neveux, M. Edmond et M. Casimir, ensuite ceux de la comptabilité et de la caisse, enfin vis-à-vis celui de Fabry, dans lequel des commis dessinaient debout devant de hautes tables inclinées.

N'ayant rien à faire et n'osant occuper la place de Bendit, Perrine s'assit à côté de cette porte, et, pour passer le temps, elle lut des dictionnaires qui étaient les seuls livres composant la bibliothèque de ce bureau. À vrai dire, elle en eût mieux aimé d'autres, mais il fallut bien qu'elle se contentât de ceux-là, qui lui firent paraître les heures longues.

Enfin la cloche sonna le déjeuner, et elle fut une des premières à sortir; mais en chemin, elle fut rejointe par Fabry et Mombleux, qui, comme elle, se rendaient chez mère Françoise.

«Eh bien, mademoiselle, vous voilà donc notre camarade,» dit Mombleux, qui n'avait pas oublié son humiliation de Saint-Pipoy et voulait la faire payer à celle qui la lui avait infligée.

Elle fut un moment déconcertée par ces paroles dont elle sentit l'ironie, mais elle se remit vite:

«La vôtre non, monsieur, dit-elle doucement, mais celle de Guillaume.»

Le ton de cette réplique plut sans doute à l'ingénieur, car se tournant vers Perrine il lui adressa un sourire qui était un encouragement en même temps qu'une approbation.

«Puisque vous remplacez Bendit, continua Mombleux, qui pour l'obstination n'était pas à moitié Picard.

— Dites que mademoiselle tient sa place, reprit Fabry.

— C'est la même chose.

— Pas du tout, car dans une dizaine, une quinzaine de jours, quand M. Bendit sera rétabli, il la reprendra cette place, ce qui ne serait pas arrivé, si mademoiselle ne s'était pas trouvée là pour la lui garder.

— Il me semble que vous de votre côté, moi du mien, nous avons contribué à la lui garder.

— Comme mademoiselle du sien; ce qui fait que M, Bendit nous devra une chandelle à tous trois, si tant est qu'un Anglais ait jamais employé les chandelles autrement que pour son propre usage.»

Si Perrine avait pu se méprendre sur le sens vrai des paroles de Mombleux, la façon dont on agit avec elle chez mère Françoise, la renseigna, car ce ne fut pas à la table des pensionnaires qu'elle trouva son couvert mis, comme on eût fait pour une camarade, mais sur une petite table à part, qui, pour être dans leur salle, ne s'en trouvait pas moins reléguée dans un coin et ce fut là qu'on la servit après eux, ne lui passant les plats qu'en dernier.

Mais il n'y avait là rien pour la blesser; que lui importait d'être servie la première ou la dernière, et que les bons morceaux eussent disparu? Ce qui l'intéressait, c'était d'être placée assez près d'eux pour entendre leur conversation, et par ce qu'ils diraient de tâcher de se tracer une ligne de conduite au milieu des difficultés qu'elle allait affronter. Ils connaissaient les habitudes de la maison; ils connaissaient M. Vulfran, les neveux, Talouel de qui elle avait si grande peur; un mot d'eux pouvait éclairer son ignorance et, en lui montrant des dangers qu'elle ne soupçonnait même pas, lui permettre de les éviter. Elle ne les espionnerait pas; elle n'écouterait pas aux portes; quand ils parleraient, ils sauraient qu'ils n'étaient pas seuls; elle pouvait donc sans scrupule profiter de leurs observations.

Malheureusement, ce matin-la, ils ne dirent rien d'intéressant pour elle; leur conversation roula tout le temps du déjeuner sur des sujets insignifiants: la politique, la chasse, un accident de chemin de fer; et elle n'eut, pas besoin de se donner un air indifférent pour ne pas paraître prêter attention à leur discours.

D'ailleurs, elle était forcée de se hâter ce matin-là, car elle voulait interroger Rosalie pour tâcher de savoir comment M. Vulfran avait appris qu'elle n'avait couché qu'une fois chez mère Françoise.

«C'est le Mince qui est venu pendant que nous étions à Picquigny; il a fait causer tante Zénobie sur vous, et vous savez, ça n'est pas difficile de faire causer tante Zénobie, surtout quand elle suppose que ça ne vaudra pas une gratification à ceux dont elle parle; c'est donc elle qui a dit que vous n'aviez passé qu'une nuit ici, et toutes sortes d'autres choses avec.

— Quelles autres choses?

— Je ne sais pas, puisque je n'y étais pas, mais vous pouvez imaginer le pire; heureusement, ça n'a pas mal tourné pour vous.

— Au contraire ça a bien tourné, puisque avec mon histoire j'ai amusé M. Vulfran.

— Je vais la raconter à tante Zénobie; ce que ça la fera rager!

— Ne l'excitez pas contre moi.

— L'exciter contre vous! maintenant, il n'y a pas de danger; quand elle saura la place que. M. Vulfran vous donne, vous n'aurez, pas de meilleure amie… de semblant; vous verrez demain; seulement si vous ne voulez, pas que le Mince apprenne vos affaires, ne les lui dites pas à elle.

— Soyez tranquille.

— C'est qu'elle est maline.[2]

— Mais me voilà avertie.»

À trois heures, comme il l'en avait prévenue, M. Vulfran sonna Perrine, et ils partirent, en voiture, pour faire la tournée habituelle des usines, car il ne laissait pas passer un seul jour sans visiter les différents établissements, les uns les autres, sinon pour tout voir, au moins pour se faire voir, en donnant ses ordres à ses directeurs, après avoir entendu leurs observations; et encore y avait-il bien des choses dont il se rendait compte lui-même, comme s'il n'avait point été aveugle, par toutes sortes de moyens qui suppléaient ses yeux voilés,

Ce jour-là ils commencèrent la visite par Flexelles, qui est un gros village, où sont établis les ateliers du peignage du lin et du chanvre; et en arrivant dans l'usine, M. Vulfran, au lieu de se faire conduire au bureau du directeur, voulut entrer, appuyé sur l'épaule de Perrine, dans un immense hangar où l'on était en train d'emmagasiner des ballots de chanvre qu'on déchargeait des wagons qui les avaient apportés.

C'était la règle que partout où il allait, on ne devait pas se déranger pour le recevoir, ni jamais lui adresser la parole, à moins que ce ne fût pour lui répondre. Le travail continua donc comme s'il n'était pas là, un peu plus hâté seulement dans une régularité générale.

«Écoute bien ce que je vais t'expliquer, dit-il à Perrine, car je veux pour la première fois tenter l'expérience de voir par tes yeux en examinant quelques-uns de ces ballots qu'on décharge. Tu sais ce que c'est que la couleur argentine, n'est-ce pas?»

Elle hésita.

«Ou plutôt la couleur gris-perle?

— Gris-perle, oui, monsieur.

— Bon. Tu sais aussi distinguer les différentes nuances du vert: le vert foncé, le vert clair, et aussi le gris brunâtre, le rouge?

— Oui, monsieur, au moins à peu près.

— À peu près suffit; prends donc une petite poignée de chanvre à la première balle venue et regarde-la bien de manière à me dire quelle est sa nuance.»

Elle fit ce qui lui était commandé, et, après avoir bien examiné le chanvre, elle dit timidement:

«Rouge; est-ce bien rouge?

— Donne-moi ta poignée.»

Il la porte à ses narines et la flaira:

«Tu ne t'es pas trompée, dit-il, ce chanvre doit être rouge en effet.»

Elle le regarda surprise; et, comme s'il devinait son étonnement, il continua:

«Sens ce chanvre: tu lui trouves, n'est-ce pas, l'odeur de caramel?

— Précisément, monsieur.

— Eh bien, cette odeur veut dire qu'il a été séché au four où il a été brûlé, ce que traduit aussi sa couleur rouge; donc odeur et couleur, se contrôlant et se confirmant, me donnent la preuve que tu as bien vu et me font espérer que je peux avoir confiance en toi. Allons à un autre wagon et prends une autre poignée de chanvre.

Cette fois elle trouva que la couleur était verte.

«Il y a vingt espèces de vert; à quelle plante rapportes-tu le vert dont tu parles?

— À un chou, il me semble, et, de plus, il y a par places des taches brunes et noires.

— Donne ta poignée.»

Au lieu de la porter à son nez, il l'étira des deux mains et les brins se rompirent.

«Ce chanvre a été cueilli trop vert, dit-il, et de plus il a été mouillé en balle: cette fois encore ton examen est juste. Je suis content de toi; c'est un bon début.»

Ils continuèrent leur visite par les autres villages, Bacourt, Hercheux, pour la terminer par Saint-Pipoy, et celle-là fut de beaucoup la plus longue, à cause de l'inspection du travail des ouvriers anglais.

Comme toujours, la voiture, une fois que M. Vulfran en était descendu, avait été conduite à l'ombre d'un gros tremble; et au lieu de rester auprès du cheval pour le garder, Guillaume l'avait attaché à un banc pour aller se promener dans le village, comptant bien être de retour avant son maître, qui ne saurait rien de sa fugue. Mais, au lieu d'une rapide promenade, il était entré dans un cabaret avec un camarade qui lui avait fait oublier l'heure, si bien que lorsque M. Vulfran était revenu pour monter en voiture, il n'avait trouvé personne.

«Faites chercher Guillaume», dit-il au directeur qui les accompagnait.

Guillaume avait été long à trouver, à la grande colère de M. Vulfran, qui n'admettait pas qu'on lui fit perdre une minute de son temps.

À la fin, Perrine avait vu Guillaume accourir d'une allure tout à fait étrange: la tête haute, le cou et le buste raides, les jambes fléchissantes, et il les levait de telle sorte en les jetant en avant, qu'à chaque pas il semblait vouloir sauter un obstacle.

«Voilà une singulière manière de marcher, dit M. Vulfran, qui avait entendu ces pas inégaux; l'animal est gris, n'est-ce pas, Benoist?

— On ne peut rien vous cacher.

— Je ne suis pas sourd, Dieu merci.»

Puis s'adressant à Guillaume, qui s'arrêtait:

«D'où viens-tu?

— Monsieur… je vais… vous dire…

— Ton haleine parle pour toi, tu viens du cabaret; et tu es ivre, le bruit de tes pas me le prouve.

— Monsieur… je vais… vous dire….»

Tout en parlant, Guillaume avait détaché le cheval, et, en remettant les guides dans la voiture, fait tomber le fouet; il voulut se baisser pour le ramasser, et trois fois il sauta par- dessus sans pouvoir le saisir.

«Je crois qu'il vaut mieux que je vous reconduise à Maraucourt, dit le directeur.

— Pourquoi ça? répliqua insolemment Guillaume qui avait entendu.

— Tais-toi, commanda M. Vulfran d'un ton qui n'admettait pas la réplique; à partir de l'heure présente tu n'es plus a mon service.

— Monsieur… je vais… vous dire…»

Mais, sans l'écouter, M. Vulfran s'adressa à son directeur:

«Je vous remercie, Benoist, la petite va remplacer cet ivrogne.

— Sait-elle conduire?

— Ses parents étaient des marchands ambulants, elle a conduit leur voiture bien souvent; n'est-ce pas, petite?

— Certainement, monsieur.

— D'ailleurs, Coco est un mouton; si on ne le jette pas dans un fossé, il n'ira pas de lui-même.»

Il monta en voiture, et Perrine prit place près de lui, attentive, sérieuse, avec la conscience bien évidente de la responsabilité dont elle se chargeait.

«Pas trop vite, dit M. Vulfran, quand elle toucha Coco du bout de son fouet légèrement.

— Je ne tiens pas du tout à aller vite, je vous assure, monsieur.

— C'est déjà quelque chose.»

Quelle surprise quand, dans les rues de Maraucourt, on vit le phaéton de M. Vulfran conduit par une petite fille coiffée d'un chapeau de paille noire, vêtue de deuil, qui conduisait sagement le vieux Coco, au lieu de le mener du train désordonné que Guillaume obligeait la vieille bête à prendre bien malgré elle! Que se passait-il donc? Quelle était cette petite fille? Et l'on se mettait sur les portes pour s'adresser ces questions, car les gens étaient rares dans le village qui la connaissaient, et plus rares encore ceux qui savaient quelle place M. Vulfran venait de lui donner auprès de lui. Devant la maison de mère Françoise, la tante Zénobie causait appuyée sur sa barrière avec deux commères; quand elle aperçut Perrine, elle leva les deux bras au ciel dans un mouvement de stupéfaction, mais aussitôt elle lui adressa son salut le plus avenant accompagné de son meilleur sourire, celui d'une amie véritable.

«Bonjour, monsieur Vulfran; bonjour, mademoiselle Aurélie.»

Et aussitôt que la voiture eut dépassé la barrière, elle raconta à ses voisines comment elle avait procuré à cette jeune personne, qui était leur pensionnaire, la bonne place qu'elle occupait auprès de M. Vulfran, par les renseignements qu'elle avait donnés au Mince:

«Mais c'est une gentille fille, elle n'oubliera pas ce qu'elle me doit, car elle nous doit tout.»

Quels renseignements avait-elle pu donner?

Là-dessus elle avait enfilé une histoire, en prenant pour point de départ les récits de Rosalie, qui, colportée dans Maraucourt avec les enjolivements que chacun y mettait selon son caractère, son goût ou le hasard, avait fait à Perrine une légende, ou plus justement cent légendes devenues rapidement le fond de conversations d'autant plus passionnées que personne ne s'expliquait cette fortune subite; ce qui permettait toutes les suppositions, toutes les explications avec de nouvelles histoires à côté.

Si le village avait été surpris de voir passer M. Vulfran avec Perrine pour conductrice, Talouel en le voyant arriver fut absolument stupéfait.

«Où donc est Guillaume? s'écria-t-il en se précipitant au bas de l'escalier de sa véranda pour recevoir le patron.

— Débarqué pour cause d'ivrognerie invétérée, répondit M. Vulfran en souriant.

— Je suppose que depuis longtemps vous aviez l'intention de prendra cette résolution, dit Talouel.

— Parfaitement.»

Ce mot «je suppose» était celui qui avait commencé la fortune de Talouel dans la maison et établi son pouvoir. Son habileté en effet avait été de persuader à M. Vulfran qu'il n'était qu'une main, aussi docile que dévouée, qui n'exécutait jamais que ce que le patron ordonnait ou pensait.

Si j'ai une qualité, disait-il, c'est de deviner ce que veut le patron, et en me pénétrant de ses intérêts, de lire en lui.»

Aussi commençait-il presque toutes ses phrases par son mot:

«Je suppose que vous voulez…»

Et comme sa subtilité de paysan toujours aux aguets s'appuyait sur un espionnage qui ne reculait devant aucun moyen pour se renseigner, il était rare que M. Vulfran eût à faire une autre réponse que celle qui se trouvait presque toujours sur ses lèvres:

«Parfaitement.»

«Je suppose, aussi, dit-il en aidant M. Vulfran à descendre, que celle que vous avez prise pour remplacer cet ivrogne s'est montrée digne de votre confiance?

— Parfaitement.

— Cela ne m'étonne pas; du jour où elle est entrée ici amenée par la petite Rosalie, j'ai pensé qu'on en ferait quelque chose et que vous la découvririez.

En parlant ainsi il regardait Perrine, et d'un coup d'oeil qui lui disait en insistant:

«Tu vois ce que je fais pour toi; ne l'oublie pas et tiens-toi prête à me le rendre.»

Une demande de payement de ce marché ne se fit pas attendre; un peu avant la sortie il s'arrêta devant le bureau de Perrine et sans entrer, à mi-voix de façon à n'être entendu que d'elle:

«Que s'est-il donc passé à Saint-Pipoy avec Guillaume?»

Comme cette question n'entraînait pas la révélation de choses graves, elle crut pouvoir répondre, et faire le récit qu'il demandait.

«Bon, dit-il, tu peux être tranquille, quand Guillaume viendra demander à rentrer, il aura affaire à moi.»

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