← Table of contents
En famille

XI

Reading edition

Les choses s'arrangèrent comme La Rouquerie les avait disposées.

Pendant huit jours Perrine parcourut tous les villages qui se trouvent de chaque côté de la foret de Chantilly: Gouvieux, Saint- Maximin, Saint-Firmin, Mont-l'Évêque, Chamant, et, quand elle arriva à Creil, La Rouquerie lui proposa de la garder avec elle.

«Tu as une voix fameuse pour le commerce du chiffon, tu me rendrais service et ne serais pas malheureuse; on gagne bien sa vie.

— Je vous remercie, mais ce n'est pas possible.»

Voyant que cet argument n'était pas suffisant, elle en mit un autre en avant:

«Tu ne quitterais pas Palikare.»

Il troubla en effet Perrine qui laissa voir son émotion mais elle se raidit.

«Je dois aller près de mes parents.

— Tes parents t'ont-ils sauvé la vie comme lui?

— Je n'obéirais pas à maman si je n'y allais pas.

— Vas-y donc; mais, si un jour tu regrettes l'occasion que je t'offre, tu ne t'en prendras qu'à toi.

— Soyez sûre que je garderai votre souvenir dans mon coeur.»

La Rouquerie ne se fâcha pas de ce refus au point de ne pas arranger avec son ami le coquetier le voyage en voiture jusqu'aux environs d'Amiens, et pendant toute une journée Perrine eut la satisfaction de rouler au trot de deux bons chevaux, couchée dans la paille, sous une bâche au lieu de peiner à pied sur cette longue route, que la comparaison de son bien-être présent avec les fatigues passées lui faisait paraître plus longue encore. À Essentaux, elle coucha dans une grange, et le lendemain, qui était un dimanche, elle donna au guichet de la gare d'Ailly sa pièce de cent sous qui, cette foi, ne fut ni refusée, ni confisquée, et sur laquelle on lui rendit deux francs soixante-quinze avec un billet pour Picquigny, où elle arriva à onze heures par une matinée radieuse et chaude, mais d'une chaleur douce qui ne ressemblait pas plus à celle de la forêt de Chantilly, qu'elle ne ressemblait elle-même à la misérable qu'elle était à ce moment.

Pendant les quelques jours qu'elle avait passés avec La Rouquerie, elle avait pu repriser et rapiécer sa jupe et sa veste, se tailler un fichu dans des chiffons, laver son linge, cirer ses souliers; à Ailly, en attendant le départ du train, elle avait fait dans le courant de la rivière une toilette minutieuse; et maintenant, elle débarquait propre, fraîche et dispose.

Mais ce qui, mieux que la propreté, mieux même que les cinquante- cinq sous qui sonnaient dans sa poche, la relevait, c'était un sentiment de confiance qui lui venait de ses épreuves passées. Puisqu'en ne s'abandonnant pas et en persévérant jusqu'au bout, elle en avait triomphé, n'avait-elle pas le droit d'espérer et de croire qu'elle triompherait maintenant des difficultés qui lui restaient à vaincre? Si le plus dur n'était pas accompli, au moins y avait-il quelque chose de fait, et précisément le plus pénible, le plus dangereux.

À la sortie de la gare, elle avait passé sur le pont d'une écluse, et maintenant elle marchait allègre, à travers de vertes prairies plantées de peupliers et de saules qu'interrompaient de temps en temps des marais, dans lesquels on apercevait à chaque pas des pêcheurs à la ligne penchés sur leur bouchon et entourés d'un attirail qui les faisait reconnaître tout de suite pour des amateurs endimanchés échappés de la ville. Aux marais succédaient des tourbières, et sur l'herbe roussie, s'alignaient des rangées de petits cubes noirs entassés géométriquement et marqués de lettres blanches ou de numéros qui étaient des tas de tourbe disposés pour sécher.

Que de fois son père lui avait-il parlé de ces tourbières et de leurs entailles, c'est-à-dire des grands étangs que l'eau a remplis après que la tourbe a été enlevée, qui sont l'originalité de la vallée de la Somme. De même, elle connaissait ces pêcheurs enragés que rien ne rebute, ni le chaud, ni le froid, si bien que ce n'était pas un pays nouveau qu'elle traversait, mais au contraire connu et aimé, bien que ses yeux ne l'eussent pas encore vu: connues ces collines nues et écrasées qui bordent la vallée; connus les moulins à vent qui les couronnent et tournent même par les temps calmes, sous l'impulsion de la brise de mer qui se fait sentir jusque-là.

Le premier village, aux tuiles rouges, où elle arriva, elle le reconnut aussi, c'était Saint-Pipoy, où se trouvaient les tissages et les corderies dépendant des usines de Maraucourt, et avant de l'atteindre, elle traversa par un passage à niveau un chemin de fer qui, après avoir réuni les différents villages, Hercheux, Bacourt, Flexelles, Saint-Pipoy et Maraucourt qui sont les centres des fabriques de Vulfran Paindavoine, va se souder à la grande ligne de Boulogne: au hasard des vues qu'offraient ou cachaient les peupliers de la vallée, elle voyait les clochers en ardoise de ces villages et les hautes cheminées en brique des usines, en cette journée du dimanche, sans leur panache de fumée.

Quand elle passa devant l'église on sortait de la grand'messe, et en écoutant les propos des gens qu'elle croisait, elle reconnut encore le lent parler picard aux mots traînés et chantés que son père imitait pour l'amuser.

De Saint-Pipoy à Maraucourt le chemin bordé de saules se contourne au milieu des tourbières, cherchant pour passer un sol qui ne soit pas trop mouvant plutôt que la ligne droite. Ceux qui le suivent ne voient donc qu'à quelques pas, en avant comme en arrière. Ce fut ainsi qu'elle arriva sur une jeune fille qui marchait lentement, écrasée par un lourd panier passé à son bras.

Enhardie par la confiance qui lui était revenue, Perrine osa lui adresser la parole.

«C'est bien le chemin de Maraucourt, n'est-ce pas?

— Oui, tout dret.

— Oh! tout dret, dit Perrine en souriant; il n'est pas si dret que ça.

— S'il vous emberluque, j'y vas à Maraucourt, nous pouvons faire le k'min ensemble.

— Avec plaisir, si vous voulez que je vous aide à porter votre panier.

— C'est pas de refus, y pèse rud'ment.»

Disant cela elle le mit à terre en poussant un ouf de soulagement.

«C'est-y que vous êtes de Maraucourt? demanda-t-elle.

— Non; et vous?

— Bien sûr que j'en suis.

— Est-ce que vous travaillez aux usines?

— Bien sûr, comme tout le monde donc; je travaille aux cannetières.

— Qu'est-ce que c'est?

— Tiens, vous ne connaissez pas les cannetières, les épouloirs quoi! d'où que vous venez donc?

— De Paris.

— À Paris ils ne connaissent pas les cannetières, c'est drôle: enfin, c'est des machines à préparer le fil pour les navettes.

— On gagne de bonnes journées?

— Dix sous.

— C'est difficile?

— Pas trop; mais il faut avoir l'oeil et ne pas perdre son temps. C'est-y que vous voudriez être embauchée?

— Oui; si l'on voulait de moi.

— Bien sur qu'on voudra de vous; on prend tout le monde; sans ça ousqu'on trouverait les sept mille ouvriers qui travaillent dans les ateliers; vous n'aurez qu'à vous présenter demain matin à six heures à la grille des shèdes. Mais assez causé, il ne faut pas que je sois en retard.»

Elle prit l'anse du panier d'un côté, Perrine la prit de l'autre et elles se mirent en marche d'un même pas, au milieu du chemin.

L'occasion qui s'offrait à Perrine d'apprendre ce qu'elle avait intérêt à savoir était trop favorable pour qu'elle ne la saisît pas; mais comme elle ne pouvait pas interroger franchement cette jeune fille, il fallait que ses questions fussent adroites et que tout en ayant l'air de bavarder au hasard, elle ne demandât rien qui n'eût un but assez bien enveloppé pour qu'on ne put pas le deviner.

«Est-ce que vous êtes née à Maraucourt?

— Bien sûr que j'en suis native, et ma mère l'était aussi. Mon père était de Picquigny.

— Vous les avez perdus?

— Oui, je vis avec ma grand'mère qui tient un débit et une épicerie: Mme Françoise.

— Ah! Mme Françoise!

— Vous la connaissez-t'y?

— Non… je dis ah! Mme Françoise.

— C'est qu'elle est bien connue dans le pays, pour son débit, et puis aussi parce que, comme elle a été la nourrice de M. Edmond Paindavoine, quand les gens veulent demander quelque chose à M. Vulfran Paindavoine, ils s'adressent à elle.

— Elle obtient ce qu'ils désirent?

— Des fois oui, des fois non; pas toujours commode M. Vulfran.

— Puisqu'elle a été la nourrice de M. Edmond Paindavoine, pourquoi ne s'adresse-t-elle pas à lui?

— M. Edmond Paindavoine! il a quitté le pays ayant que je sois née; on ne l'a jamais revu; fâché avec son père, pour des affaires, quand il a été envoyé dans l'Inde où il devait acheter le jute… Mais si vous ne savez pas ce que c'est qu'une cannetière, vous ne devez pas connaître le jute?

— Une herbe?

— Un chanvre, un grand chanvre qu'on récolte aux Indes et qu'on file, qu'on tisse, qu'on teint dans les usines de Maraucourt; c'est le jute qui a fait la fortune de M. Vulfran Paindavoine. Vous savez il n'a pas toujours été riche M. Vulfran: il a commencé par conduire lui-même sa charrette dans laquelle il portait le fil et rapportait les pièces de toile que tissaient les gens du pays chez eux, sur leurs métiers. Je vous dis ça parce qu'il ne s'en cache pas.»

Elle s'interrompit:

«Voulez-vous que nous changions de bras?

— Si vous voulez, mademoiselle… Comment vous appelez-vous?

— Rosalie.

— Si vous voulez, mademoiselle Rosalie.

— Et vous, comment que vous vous nommez?»

Perrine ne voulut pas dire son vrai nom, et elle en prit un au hasard:

«Aurélie.

— Changeons donc de bras, mademoiselle Aurélie?»

Quand, après un court repos, elles reprirent leur marche cadencée, Perrine revint tout de suite à ce qui l'intéressait:

«Vous disiez que M. Edmond Paindavoine était parti fâché avec son père.

— Et quand il a été dans l'Inde ils se sont fâchés bien plus fort encore, parce que M. Edmond se serait marié là-bas avec une fille du pays par un mariage qui ne compte pas, tandis qu'ici M. Vulfran voulait lui faire épouser une demoiselle qui était de la plus grande famille de toute la Picardie; c'est pour ce mariage, pour établir son fils et sa bru, que M. Vulfran a construit son château qui a coûté des millions et des millions. Malgré tout, M. Edmond n'a pas voulu se séparer de sa femme de là-bas pour prendre la demoiselle d'ici et ils se sont fâchés tout à fait, si bien que maintenant on ne sait seulement pas si M. Edmond est vivant, ou s'il est mort. Il y en a qui disent d'un sens, d'autres qui disent le contraire; mais on ne sait rien puisqu'on est sans nouvelles de lui depuis des années et des années… à ce qu'on raconte, car M. Vulfran n'en parle à personne et ses neveux n'en parlent pas non plus.

— Il a des neveux M. Vulfran?

— M. Théodore Paindavoine, le fils de son frère, et M. Casimir Bretoneux, le fils de sa soeur qu'il a pris avec lui pour l'aider. Si M. Edmond ne revient pas, la fortune et toutes les usines de M. Vulfran seront pour eux.

— C'est curieux cela.

— Vous pouvez dire que si M. Edmond ne revenait pas ce serait triste.

— Pour son père?

— Et aussi pour le pays, parce qu'avec les neveux on ne sait pas comment iraient les usines qui font vivre tant de monde. On parle de ça; et le dimanche, quand je sers au débit, j'en entends de toutes sortes.

— Sur les neveux?

— Oui, sur les neveux et sur d'autres aussi; mais ça n'est pas nos affaires, à nous autres.

— Assurément.»

Et comme Perrine ne voulut pas montrer de l'insistance, elle marcha pendant quelques minutes sans rien dire, pensant bien que Rosalie, qui semblait avoir la langue alerte, ne tarderait pas à reprendre la parole; ce fut ce qui arriva.

«Et vos parents, ils vont venir aussi à Maraucourt? dit-elle.

— Je n'ai plus de parents.

— Ni votre père, ni votre mère?

— Ni mon père, ni ma mère.

— Vous êtes comme moi, mais j'ai ma grand'mère qui est bonne, et qui serait encore meilleure s'il n'y avait pas mes oncles et mes tantes qu'elle ne veut pas fâcher; sans eux je ne travaillerais pas aux usines, je resterais au débit; mais elle ne fait pas ce qu'elle veut. Alors vous êtes toute seule?

— Toute seule.

— Et c'est de votre idée que vous êtes venue de Paris à Maraucourt?

— On m'a dit que je trouverais peut-être du travail à Maraucourt, et au lieu de continuer ma route pour aller au pays des parents qui me restent, j'ai voulu voir Maraucourt, parce que les parents, tant qu'on ne les connaît pas, on ne sait pas comment ils vous recevront.

— C'est bien vrai; s'il y en a de bons, il y en a de mauvais.

— Voilà.

— Eh bien, ne vous élugez point, vous trouverez du travail aux usines; ce n'est pas une grosse journée dix sous, mais c'est tout de même quelque chose, et puis vous pourrez arriver jusqu'à vingt- deux sous. Je vais vous demander quelque chose; vous répondrez si vous voulez; si vous ne voulez pas vous ne répondrez pas; avez- vous de l'argent?

— Un peu.

— Eh bien, si ça vous convient de loger chez mère Françoise, ça vous coûtera vingt-huit sous par semaine en payant d'avance.

— Je peux payer vingt-huit sous.

— Vous savez, je ne vous promets pas une belle chambre pour vous toute seule à ce prix-là; vous serez six dans la même, mais enfin vous aurez un lit, des draps, une couverture; tout le monde n'en a pas.

— J'accepte en vous remerciant.

— Il n'y a que des gens à vingt-huit sous la semaine qui logent chez ma grand'mère; nous avons aussi, mais dans notre maison neuve, de belles chambres pour nos pensionnaires qui sont employés à l'usine: M. Fabry, l'ingénieur des constructions; M. Mombleux, le chef comptable; M. Bendit, le commis pour la correspondance étrangère. Si vous parlez jamais à celui-là, ne manquez pas de l'appeler M. Benndite; c'est un Anglais qui se fâche, quand on prononce Bandit, parce qu'il croit qu'on veut l'insulter comme si on disait «Voleur».

— Je n'y manquerai pas; d'ailleurs je sais l'anglais.

— Vous savez l'anglais, vous?

— Ma mère était Anglaise.

— C'est donc ça. Ah bien, il sera joliment content de causer avec vous, M. Bendit, et il le serait encore bien plus si vous saviez toutes les langues, parce que sa grande récréation le dimanche c'est de lire le Pater dans un livre où il est imprimé en vingt- cinq langues; quand il a fini, il recommence, et puis après il recommence, encore; et toujours comme ça chaque dimanche; c'est tout de même un brave homme.

XII

Entre le double rideau de grands arbres qui de chaque côté encadre la route, depuis déjà quelques instants se montraient pour disparaître aussitôt, à droite sur la pente de la colline, un clocher en ardoises, à gauche des grands combles dentelés d'ouvrages en plomb, et un peu plus loin plusieurs hautes cheminées en briques.

«Nous approchons de Maraucourt, dit Rosalie, bientôt vous allez apercevoir le château de M. Vulfran, puis ensuite les usines; les maisons du village sont cachées dans les arbres, nous ne les verrons que quand nous serons dessus; vis-à-vis de l'autre côté de la rivière, se trouve l'église avec le cimetière.»

En effet, en arrivant à un endroit où les saules avaient été coupés en têtards, le château surgit tout entier dans son ordonnance grandiose avec ses trois corps de bâtiment aux façades de pierres blanches et de briques rouges, ses hauts toits, ses cheminées élancées au milieu de vastes pelouses plantées de bouquets d'arbres, qui descendaient jusqu'aux prairies où elles se prolongeaient au loin avec des accidents de terrain selon les mouvements de la colline.

Perrine surprise avait ralenti sa marche, tandis que Rosalie continuait la sienne, cela produisit un heurt qui leur fit poser le panier à terre.

«Vous le trouvez beau hein! dit Rosalie.

— Très beau.

— Eh bien M. Vulfran demeure tout seul là dedans avec une douzaine de domestiques pour le servir, sans compter les jardiniers, et les gens de l'écurie qui sont dans les communs que vous apercevez là-bas à l'extrémité du parc, à l'entrée du village où il y a deux cheminées moins hautes et moins grosses que celles des usines; ce sont celles des machines électriques pour éclairer le château, et des chaudières à vapeur pour le chauffer ainsi que les serres. Et ce que c'est beau là dedans; il y a de l'or partout. On dit que Messieurs les neveux voudraient bien habiter là avec M. Vulfran, mais que lui ne veut pas d'eux et qu'il aime mieux vivre tout seul, manger tout seul. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il les a logés, un dans son ancienne maison qui est à la sortie des ateliers et l'autre à côté; comme ça ils sont plus près pour arriver aux bureaux; ce qui n'empêche pas qu'ils ne soient quelquefois en retard tandis que leur oncle qui est le maître, qui a soixante-cinq ans, qui pourrait se reposer, est toujours là, été comme hiver, beau temps comme mauvais temps, excepté le dimanche, parce que le dimanche on ne travaille jamais, ni lui ni personne, c'est pour cela que vous ne voyez pas les cheminées fumer.»

Après avoir repris le panier elles ne tardèrent pas à avoir une vue d'ensemble sur les ateliers; mais Perrine n'aperçut qu'une confusion de bâtiments, les uns neufs, les autres vieux, dont les toits en tuiles ou en ardoises se groupaient autour d'une énorme cheminée qui écrasait les autres de sa masse grise, dans presque toute sa hauteur, noire au sommet.

D'ailleurs elles atteignaient les premières maisons éparses dans des cours plantées de pommiers malingres et l'attention de Perrine était sollicitée par ce qu'elle voyait autour d'elle: ce village dont elle avait si souvent entendu parler.

Ce qui la frappa surtout, ce fut le grouillement des gens: hommes, femmes, enfants endimanchés autour de chaque maison, ou dans des salles basses dont les fenêtres ouvertes laissaient voir ce qui se passait à l'intérieur: dans une ville l'agglomération n'eût pas été plus tassée; dehors on causait les bras ballants, d'un air vide, désorienté; dedans on buvait des boissons variées qu'à la couleur on reconnaissait pour du cidre, du café ou de l'eau-de- vie, et l'on tapait les verres ou les tasses sur les tables avec des éclats de voix qui ressemblaient à des disputes.

«Que de gens qui boivent! dit Perrine.

— Ce serait bien autre chose si nous étions un dimanche qui suit la paye de quinzaine; vous verriez combien il y en a qui, dès midi, ne peuvent plus boire.»

Ce qu'il y avait de caractéristique dans la plupart des maisons devant lesquelles elles passaient, c'était que presque toutes si vieilles, si usées, si mal construites qu'elles fussent, en terre ou en bois hourdé d'argile, affectaient un aspect de coquetterie au moins dans la peinture des portes et des fenêtres qui tirait l'oeil comme une enseigne. Et en effet c'en était une; dans ces maisons on louait des chambres aux ouvriers, et cette peinture, à défaut d'autres réparations, donnait des promesses de propreté, qu'un simple regard jeté dans les intérieurs démentait aussitôt.

«Nous arrivons, dit Rosalie en montrant de sa main libre une petite maison en briques qui barrait le chemin dont une haie tondue aux ciseaux la séparait; au fond de la cour et derrière se trouvent les bâtiments qu'on loue aux ouvriers: la maison, c'est pour le débit, la mercerie; et au premier étage sont les chambres des pensionnaires.»

Dans la haie, une barrière en bois s'ouvrait sur une petite cour, plantée de pommiers, au milieu de laquelle une allée empierrée d'un gravier grossier conduisait à la maison. À peine avaient- elles fait quelques pas dans cette allée, qu'une femme, jeune encore, parut sur le seuil et cria:

«Dépêche té donc, caleuse, en v'la eine affaire pour aller à Picquigny, tu t'auras assez câliné.

— C'est ma tante Zénobie, dit Rosalie à mi-voix, elle n'est pas toujours commode.

— Qué que tu chuchotes?

— Je dis que si on ne m'avait pas aidé à porter le panier, je ne serais pas arrivée.

— Tu ferais mieux ed' d'te taire, arkanseuse.»

Comme ces paroles étaient, jetées sur un ton criard, une grosse femme se montra dans le corridor.

«Qu'est-ce que vos avé core à argouiller? demanda-t-elle.

— C'est tante Zénobie qui me reproche d'être en retard, grand'mère; il est lourd le panier.

— C'est bon, c'est bon, dit la grand'mère placidement, pose là ton panier, et va prendre ton fricot sur le potager, tu le trouveras chaud.

— Attendez-moi dans la cour, dit Rosalie à Perrine, je reviens tout de suite, nous dînerons ensemble; allez acheter votre pain; le boulanger est dans la troisième maison à gauche; dépêchez- vous.»

Quand Perrine revint, elle trouva Rosalie assise devant une table installée à l'ombre d'un pommier, et sur laquelle étaient posées deux assiettes pleines d'un ragoût aux pommes de terre.

«Asseyez-vous, dit Rosalie, nous allons partager mon fricot.

— Mais…

— Vous pouvez accepter; j'ai demandé à mère Françoise, elle veut bien.»

Puisqu'il en était ainsi, Perrine crut qu'elle ne devait pas se faire prier, et elle prit place à la table.

«J'ai aussi parlé pour votre logement, c'est arrangé; vous n'aurez qu'à donner vos vingt-huit sous à mère Françoise: v'là où vous habiterez.»

Du doigt elle montra un bâtiment aux murs d'argile dont on n'apercevait qu'une partie au fond de la cour, le reste étant masqué par la maison en briques, et ce qu'on en voyait paraissait si usé, si cassé qu'on se demandait comment il tenait encore debout.

«C'était là que mère Françoise demeurait avant de faire construire notre maison avec l'argent qu'elle a gagné comme nourrice de M. Edmond. Vous n'y serez pas aussi bien que dans la maison; mais les ouvriers ne peuvent pas être logés comme les bourgeois, n'est- ce pas?

À une autre table placée à une certaine distance de la leur, un homme de quarante ans environ, grave, raide dans un veston boutonné, coiffé d'un chapeau à haute forme, lisait avec une profonde attention un petit livre relié.

«C'est M. Bendit, il lit son Pater,» dit Rosalie à voix basse.

Puis tout de suite, sans respecter l'application de l'employé, elle s'adressa à lui:

«Monsieur Bendit, voilà une jeune fille qui parle anglais.

— Ah!» dit-il sans lever les yeux.

Et ce ne fut qu'après deux minutes au moins qu'il tourna les yeux vers elles.

«Are yon an English girl? demanda-t-il.

— No sir, but my mother was.»

Sans un mot de plus il se replongea dans sa lecture passionnante.

Elles achevaient leur repas quand le roulement d'une voiture légère se fit entendre sur la route, et presque aussitôt ralentit devant la haie.

«On dirait le phaéton de M. Vulfran,» s'écria Rosalie en se levant vivement.

La voiture fit encore quelques pas et s'arrêta devant l'entrée.

«C'est lui,» dit Rosalie en courant vers la rue.

Perrine n'osa pas quitter sa place, mais elle regarda.

Deux personnes se trouvaient dans la voiture à roues basses: un jeune homme qui conduisait, et un vieillard à cheveux blancs, au visage pâle coupé de veinules rouges sur les joues, qui se tenait immobile, la tête coiffée d'un chapeau de paille, et paraissait de grande taille bien qu'assis: M. Vulfran Paindavoine.

Rosalie s'était approchée du phaéton.

«Voici quelqu'un, dit le jeune homme qui se préparait à descendre

— Qui est-ce?» demanda M. Vulfran Paindavoine.

Ce fut Rosalie qui répondit à cette question:

«Moi, Rosalie.»

— Dis à ta grand'mère de venir me parler.»

Rosalie courut à la maison, et revint bientôt amenant sa grand'mère qui se hâtait:

«Bien le bonjour, monsieur Vulfran.

— Bonjour, Françoise.

— Qu'est-ce que je peux pour votre service, Monsieur Vulfran?

— C'est de votre frère Omer qu'il s'agit. Je viens de chez lui, je n'ai trouvé que son ivrogne de femme incapable de rien comprendre.

— Omer est à Amiens; il rentre ce soir.

— Vous lui direz que j'ai appris qu'il a loué sa salle de bal pour une réunion publique à des coquins, et que je ne veux pas que cette réunion ait lieu.

— S'il est engagé?

— Il se dégagera, ou dès le lendemain de la réunion je le mets à la porte; c'est une des conditions de notre location, je l'exécuterai rigoureusement: je ne yeux pas de réunions de ce genre ici.

— Il y en a eu à Flexelles.

— Flexelles n'est pas Maraucourt: je ne veux pas que les gens de mon pays deviennent ce que sont ceux de Flexelles, c'est mon devoir de veiller sur eux; vous n'êtes pas des nomades de l'Anjou ou de l'Artois, vous autres, restez ce que vous êtes. C'est ma volonté. Faites-la connaître à Omer. Adieu Françoise.

— Adieu, monsieur Vulfran.»

Il fouilla dans la poche de son gilet:

«Où est Rosalie?

— Me voilà, monsieur Vulfran.».

Il tendit sa main dans laquelle brillait une pièce de dix sous.

«Voilà pour toi.

— Oh! merci, monsieur Vulfran.»

La voiture partit.

Perrine n'avait pas perdu un mot de ce qui s'était dit, mais ce qui l'avait plus fortement frappée que les paroles mêmes de M. Vulfran, c'était son air d'autorité et l'accent qu'il donnait à l'expression de sa volonté: «Je ne veux pas que cette réunion ait lieu… C'est ma volonté.» Jamais elle n'avait entendu parler sur ce ton, qui seul disait combien cette volonté était ferme et implacable, car le geste incertain et hésitant était en désaccord avec les paroles.

Rosalie ne tarda pas à revenir d'un air joyeux et triomphant.

«M. Vulfran m'a donné dix sous, dit-elle en montrant la pièce.

— J'ai bien vu.

— Pourvu que tante Zénobie ne le sache pas, elle me les prendrait pour me les garder.

— J'ai cru qu'il ne vous connaissait pas.

— Comment! il ne me connaît pas; il est mon parrain!

— Il a demandé: «où est Rosalie?» quand vous étiez prés de lui.

— Dame, puisqu'il n'y voit pas.

— Il n'y voit pas!

— Vous ne savez pas qu'il est aveugle?

— Aveugle!»

Tout bas elle répéta le mot deux ou trois fois.

«Il y a longtemps qu'il est aveugle? dit-elle.

— Il y a longtemps que sa vue faiblissait, mais on n'y faisait pas attention, on pensait que c'était le chagrin de l'absence de son fils. Sa santé, qui avait été bonne, devint mauvaise; il eut des fluxions de poitrine, et il resta avec la toux; et puis, un jour il ne vit plus ni pour lire, ni pour se conduire. Pensez quelle inquiétude dans le pays, s'il était obligé de vendre ou d'abandonner les usines! Ah! bien oui, il n'a rien abandonné du tout, et a continué de travailler comme s'il avait ses bons yeux. Ceux qui avaient compté sur sa maladie pour faire les maîtres, ont été remis à leur place, — elle baissa la voix, — les neveux, et M. Talouel le directeur.»

Zénobie, sur le seuil, cria:

«Rosalie, vas-tu venir, fichue caleuse?

— Je finis d'manger.

— Y a du monde à servir.

— Il faut que je vous quitte.

— Ne vous gênez pas pour moi.

— À ce soir.»

Et d'un pas lent, à regret, elle se dirigea vers la maison.

XIII

Après son départ, Perrine fût volontiers restée assise à sa table comme si elle était là chez elle. Mais justement elle n'était pas chez elle, puisque cette cour était réservée aux pensionnaires, non aux ouvriers qui n'avaient droit qu'à la petite cour du fond où il n'y avait ni bancs, ni chaises, ni table. Elle quitta donc son banc, et s'en alla au hasard, d'un pas de flânerie par les rues qui se présentaient devant elle.

Mais si doucement qu'elle marchât, elle les eut bientôt parcourues toutes, et comme elle se sentait suivie par des regards curieux qui l'empêchaient de s'arrêter lorsqu'elle en avait envie, elle n'osa pas revenir sur ses pas et tourner indéfiniment dans le même cercle. Au haut de la côte, à l'opposé des usines, elle avait aperçu un bois dont la masse verte se détachait sur le ciel: là peut-être elle trouverait la solitude en cette journée du dimanche, et pourrait s'asseoir sans que personne fit attention à elle.

En effet il était désert, comme déserts aussi étaient les champs qui le bordaient, de sorte qu'à sa lisière, elle put s'allonger librement sur la mousse, ayant devant elle la vallée et tout le village qui en occupait le centre. Quoiqu'elle le connût bien par ce que son père lui en avait raconté, elle s'était un peu perdue dans le dédale des rues tournantes; mais maintenant qu'elle le dominait, elle le retrouvait tel qu'elle se le représentait en le décrivant à sa mère pendant leurs longues routes, et aussi tel qu'elle le voyait dans les hallucinations de la faim comme une terre promise, en se demandant désespérément si elle pourrait jamais l'atteindre.

Et voilà qu'elle y était arrivée; qu'elle l'avait étalé devant ses yeux; que du doigt elle pouvait mettre chaque rue, chaque maison à sa place précise.

Quelle joie! c'était vrai: c'était vrai, ce Maraucourt dont elle avait tant de fois prononcé le nom comme une obsession, et que depuis son entrée en France elle avait cherché sur les bâches des voitures qui passaient ou celles des wagons arrêtés dans les gares, comme si elle avait besoin de le voir pour y croire, ce n'était plus le pays du rêve, extravagant, vague ou insaisissable, mais celui de la réalité.

Droit devant elle, de l'autre côté du village, sur la pente opposée à celle où elle était assise, se dressaient les bâtiments de l'usine, et à la couleur de leurs toits elle pouvait suivre l'histoire de leur développement comme si un habitant du pays la lui racontait.

Au centre et au bord de la rivière, une vieille construction en briques, et en tuiles noircies, que flanquait une haute et grêle cheminée rongée par le vent de mer, les pluies et la fumée était l'ancienne filature de lin, longtemps abandonnée, que trente-cinq ans auparavant le petit fabricant de toiles Vulfran Paindavoine avait louée pour s'y ruiner, disaient les fortes têtes de la contrée, pleines de mépris pour sa folie. Mais au lieu de la ruine, la fortune était arrivée petite d'abord, sou à sou, bientôt millions à millions. Rapidement, autour de cette mère Gigogne les enfants avaient pullulé. Les aînés mal bâtis, mal habillés, chétifs comme leur mère, ainsi qu'il arrive souvent à ceux qui ont souffert de la misère. Les autres, au contraire, et surtout les plus jeunes, superbes, forts, plus forts qu'il n'est besoin, parés avec des revêtements de décorations polychromes qui n'avaient rien du misérable hourdis de mortier ou d'argile des grands frères usés avant l'âge, semblaient, avec leurs fermes en fer et leurs façades rosés ou blanches en briques vernies, défier les fatigues du travail et des années. Alors que les premiers bâtiments se tassaient sur un terrain étroitement mesuré autour de la vieille fabrique, les nouveaux s'étaient largement espacés dans les prairies environnantes, reliés entre eux par des rails de chemin de fer, des arbres de transmission et tout un réseau de fils, électriques, qui couvraient l'usine entière d'un immense filet.

Longtemps elle resta perdue dans le dédale de ces rues, allant des puissantes cheminées, hautes et larges, aux paratonnerres qui hérissaient les toits, aux mâts électriques, aux wagons de chemin de fer, aux dépôts de charbon, tâchant de se représenter par l'imagination ce que pouvait être la vie de cette petite ville morte en ce moment, lorsque tout cela chauffait, fumait, marchait, tournait, ronflait avec ces bruits formidables qu'elle avait entendus dans la plaine Saint-Denis, en quittant Paris.

Puis ses yeux descendant au village, elle vit qu'il avait suivi le même développement que l'usine: les vieux toits couverts de sedum en fleurs qui leur faisaient des chapes d'or, s'étaient tassés autour de l'église; les nouveaux qui gardaient encore la teinte rouge de la tuile sortie depuis peu du four, s'étaient éparpillés dans la vallée au milieu des prairies et des arbres en suivant le cours de la rivière; mais, contrairement à ce qui se voyait dans l'usine, c'était les vieilles maisons qui faisaient bonne figure, avec l'apparence de la solidité, et les neuves qui paraissaient misérables, comme si les paysans qui habitaient autrefois le village agricole de Maraucourt, étaient alors plus à leur aise que ne l'étaient maintenant ceux de l'industrie.

Parmi ces anciennes maisons une dominait les autres par son importance, et s'en distinguait encore par le jardin planté de grands arbres qui l'entourait, descendant en deux terrasses garnies d'espaliers jusqu'à la rivière où il aboutissait à un lavoir. Celle-là, elle la reconnut: c'était celle que M. Vulfran avait occupée en s'établissant à Maraucourt, et qu'il n'avait quittée que pour habiter son château. Que d'heures son père, enfant, avait passées sous ce lavoir aux jours des lessives, et dont il avait gardé le souvenir pour avoir entendu là, dans le caquetage des lavandières, les longs récits des légendes du pays, qu'il avait plus tard racontés à sa fille: la Fée des tourbières, l'Enlisage des Anglais, le Leuwarou d'Hangest, et dix autres qu'elle se rappelait comme si elle les avait entendus la veille.

Le soleil, en tournant, l'obligea à changer de place, mais elle n'eut que quelques pas à faire pour en trouver une valant celle qu'elle abandonnait, où l'herbe était aussi douce, aussi parfumée, avec une aussi belle vue sur le village et toute la vallée, si bien que, jusqu'au soir, elle put rester là dans un état de béatitude tel qu'elle n'en avait pas goûté depuis longtemps.

Certainement elle n'était pas assez imprévoyante pour s'abandonner aux douceurs de son repos, et s'imaginer que c'en était fini de ses épreuves. Parce qu'elle avait assuré le travail, le pain et le coucher, tout n'était pas dit, et ce qui lui restait à acquérir pour réaliser les espérances de sa mère paraissait si difficile qu'elle ne pouvait y penser qu'en tremblant; mais enfin, c'était un si grand résultat que de se trouver dans ce Maraucourt, où elle avait tant de chances contre elle pour n'arriver jamais, qu'elle devait maintenant ne désespérer de rien, si long que fût le temps à attendre, si dures que fussent les luttes à soutenir. Un toit sur la tête, dix sous par jour, n'était-ce pas la fortune pour la misérable fille qui n'avait pour dormir que la grand'route, et pour manger, rien autre chose que l'écorce des bouleaux?

Il lui semblait qu'il serait sage de se tracer un plan de conduite, en arrêtant ce qu'elle devait faire ou ne pas faire, dire ou ne pas dire, au milieu de la vie nouvelle qui allait commencer pour elle dès le lendemain; mais cela présentait une telle difficulté dans l'ignorance de tout où elle se trouvait, qu'elle comprit bientôt que c'était une tâche de beaucoup au- dessus de ses forces: sa mère, si elle avait pu arriver à Maraucourt, aurait sans doute su ce qu'il convenait de faire; mais elle n'avait ni l'expérience, ni l'intelligence, ni la prudence, ni la finesse, ni aucune des qualités de cette pauvre mère, n'étant qu'une enfant, sans personne pour la guider, sans appuis, sans conseils.

Cette pensée, et plus encore l'évocation de sa mère, amenèrent dans ses yeux un flot de larmes; elle se mit alors à pleurer sans pouvoir se retenir, en répétant le mot que tant de fois elle avait dit depuis son départ du cimetière, comme s'il avait le pouvoir magique de la sauver:

«Maman, chère maman!»

De fait, ne l'avait-il pas secourue, fortifiée, relevée quand elle s'abandonnait dans l'accablement de la fatigue et du désespoir? eût-elle soutenu la lutte jusqu'au bout, si elle ne s'était pas répété les dernières paroles de la mourante: «Je te vois… oui, je te vois heureuse»? N'est-il pas vrai que ceux qui vont mourir, et dont l'âme flotte déjà entre la terre et le ciel, savent bien des choses mystérieuses qui ne se révèlent pas aux vivants?

Cette crise, au lieu de l'affaiblir, lui fit du bien, et elle en sortit le coeur plus fort d'espoir, exalté de confiance, s'imaginant que la brise, qui de temps en temps passait dans l'air calme du soir, apportait une caresse de sa mère sur ses joues mouillées et lui soufflait ses dernières paroles: «Je te vois heureuse.»

Et pourquoi non? Pourquoi sa mère ne serait-elle pas près d'elle, en ce moment penchée sur elle comme son ange gardien?

Alors l'idée lui vint de s'entretenir avec elle et de lui demander de répéter le pronostic qu'elle lui avait fait à Paris. Mais quel que fût son état d'exaltation, elle n'imagina pas qu'elle pouvait lui parler comme à une vivante, avec nos mots ordinaires, pas plus qu'elle n'imagina que sa mère pouvait répondre avec ces mêmes mots, puisque les ombres ne parlent pas comme les vivants, bien qu'elles parlent, cela est certain, pour qui sait comprendre leur mystérieux langage.

Assez longtemps elle resta absorbée dans sa recherche, penchée sur cet insondable inconnu qui l'attirait en la troublant jusqu'à l'affoler; puis machinalement ses yeux s'attachèrent sur un groupe de grandes marguerites qui dominaient de leurs larges corolles blanches l'herbe de la lisière dans laquelle elle était couchée, et alors, se levant vivement, elle alla en cueillir quelques-unes, qu'elle prit en fermant les yeux pour ne pas les choisir.

Cela fait, elle revint à sa place et s'assit avec un recueillement grave; puis, d'une main que l'émotion rendait tremblante, elle commença à effeuiller une corolle:

«Je réussirai, un peu, beaucoup, tout à fait, pas du tout; je réussirai, un peu, beaucoup, tout à fait, pas du tout.»

Et ainsi de suite, scrupuleusement, jusqu'à ce qu'il ne restât plus que quelques pétales.

Combien? Elle ne voulut pas les compter, car leur chiffre eût dit la réponse; mais vivement, quoique son coeur fût terriblement serré, elle les effeuilla:

«Je réussirai… un peu… beaucoup… tout à fait.»

En même temps un souffle tiède lui passa dans les cheveux et sur les lèvres: la réponse de sa mère, dans un baiser, le plus tendre qu'elle lui eût donné.

XIV

Enfin elle se décida à quitter sa place; la nuit tombait, et déjà dans l'étroite vallée, comme plus loin dans celle de la Somme, montaient des vapeurs blanches qui flottaient, légères, autour des cimes confuses des grands arbres; des petites lumières piquaient çà et là l'obscurité, s'allumant derrière les vitres des maisons, et des rumeurs vagues passaient dans l'air tranquille, mêlées à des bribes de chansons.

Elle était assez. aguerrie pour n'avoir pas peur de s'attarder dans un bois ou sur la grand'route; mais à quoi bon! Elle possédait maintenant ce qui lui avait si misérablement manqué; un toit et un lit; d'ailleurs, puisqu'on devait se lever le lendemain tôt pour aller au travail, mieux valait se coucher de bonne heure.

Quand elle entra dans le village, elle vit que les rumeurs et les chants qu'elle avait entendus partaient des cabarets, aussi pleins de buveurs attablés que lorsqu'elle était arrivée, et d'où s'exhalaient par les portes ouvertes des odeurs de café, d'alcool chauffé et de tabac qui emplissaient la rue comme si elle eût été un vaste estaminet. Et toujours ces cabarets se succédaient, sans interruption, porte à porte quelquefois, si bien que sur trois maisons il y en avait au moins une qu'occupait un débit de boissons. Dans ses voyages, sur les grands chemins et par tous les pays, elle avait passé devant bien des assemblées de buveurs, mais nulle part elle n'avait entendu tapage de paroles, claires et criardes, comme celui qui sortait confusément de ces salles basses.

En arrivant à la cour de mère Françoise, elle aperçut, à la table où elle l'avait déjà vu, Bendit qui lisait toujours, une chandelle entourée d'un morceau de journal pour protéger, sa flamme, posée devant lui sur la table, autour de laquelle des papillons de nuit et des moustiques voltigeaient, sans qu'il parût en prendre souci, absorbé dans sa lecture.

Cependant quand elle passa près de lui il leva la tête et la reconnut; alors, pour le plaisir de parler sa langue, il lui dit:

«A good night's rest to you.»

À quoi elle répondit:

«Good evening, sir.»

«Où avez-vous été? continua-t-il en anglais.

— Me promener dans les bois, répondit-elle en se servant de la même langue

— Toute seule?

— Toute seule, je ne connais personne à Maraucourt.

— Alors pourquoi n'êtes-vous pas restée à lire? Il n'y a rien de meilleur, le dimanche, que la lecture.

— Je n'ai pas de livres.

— Êtes-vous catholique?

— Oui, monsieur.

— Je vous en prêterai tout de même quelques-uns: farewell.

— Good-bye, sir.»

Sur le seuil de la maison, Rosalie était assise, adossée au chambranle, se reposant à respirer le frais.

«Voulez-vous vous coucher? dit-elle.

—Je voudrais bien.

— Je vas vous conduire, mais avant il faut vous entendre avec mère Françoise; entrons dans le débit.»

L'affaire, ayant été arrangée entre la grand'mère et sa petite- fille, fut vivement réglée par le payement des vingt-huit sous que Perrine allongea sur le comptoir, plus deux sous pour l'éclairage pendant la semaine.

«Pour lors, vous voulez vous établir dans notre pays, ma petite? dit mère Françoise d'un air placide et bienveillant.

— Si c'est possible.

— Ça sera possible si vous voulez travailler.

— Je ne demande que cela.

— Eh bien, ça ira; vous ne resterez pas toujours à cinquante centimes, vous arriverez à un franc, même à deux; si, plus tard, vous épousez un bon ouvrier qui en gagne trois, ça vous fera cent sous par jour; avec ça on est riche… quand on ne boit pas, seulement il ne faut pas boire. C'est bien heureux que M. Vulfran ait donné du travail au pays; c'est vrai qu'il y a la terre, mais la terre ne peut pas nourrir tous ceux qui lui demandent à manger.»

Pendant que la vieille nourrice débitait cette leçon avec l'importance et l'autorité d'une femme habituée à ce qu'on respecte sa parole, Rosalie atteignait un paquet de linge dans une armoire et Perrine qui, tout en écoutant, la suivait de l'oeil, remarquait que les draps qu'on lui préparait étaient un grosse toile d'emballage jaune; mais, depuis si longtemps elle ne couchait plus dans des draps, qu'elle devait encore s'estimer heureuse d'avoir ceux-là, si durs qu'ils fussent. Déshabillée! La Rouquerie, qui durant ses voyages ne faisait jamais la dépense d'un lit, n'avait même pas eu l'idée de lui offrir ce plaisir, et, longtemps avant leur arrivée en France, les draps de la roulotte, excepté ceux qui servaient à la mère, avaient été vendus ou s'en étaient allés en lambeaux.

Elle prit la moitié du paquet, et, suivant Rosalie, elles traversèrent la cour où une vingtaine d'ouvriers, hommes, femmes, enfants étaient assis sur des billots de bois, des blocs de pierre, attendant l'heure du coucher en causant et en fumant. Comment tout ce monde pouvait-il loger dans la vieille maison qui n'était pas grande?

La vue de son grenier, quand Rosalie eut allumé une petite chandelle placée derrière un treillis en fil de fer, répondit à cette question. Dans un espace de six mètres de long sur un peu plus de trois de large, six lits étaient alignés le long des cloisons, et, le passage qui restait entre eux au milieu avait à peine un mètre. Six personnes devaient donc passer la nuit là où il y avait à peine place pour deux; aussi, bien qu'une petite fenêtre fût ouverte dans le mur opposé à l'entrée, respirait-on dès la porte une odeur âcre et chaude qui suffoqua Perrine. Mais elle ne se permit pas une observation, et comme Rosalie disait en riant:

«Ça vous paraît peut-être un peu petiot?»

Elle se contenta de répondre:

«Un peu.

— Quatre sous, ce n'est pas cent sous.

— Bien sûr.»

Après tout, mieux encore valait pour elle cette chambre trop petite que les bois et les champs: puisqu'elle avait supporté l'odeur de la baraque de Grain de Sel, elle supporterait bien celle-là sans doute.

«V'là votre lit», dit Rosalie en lui désignant celui qui était placé devant la fenêtre.

Ce qu'elle appelait un lit était une paillasse posée sur quatre pieds réunis par deux planches et des traverses; un sac tenait lieu d'oreiller,

«Vous savez, la fougère est fraîche, dit Rosalie, on ne mettrait pas quelqu'un qui arrive coucher sur de la vieille fougère; ce n'est pas à faire, quoiqu'on raconte que dans les hôtels, les vrais, on ne se gêne pas.»

S'il y avait trop de lits dans cette petite chambre, par contre on n'y voyait pas une seule chaise.

«II y a des clous aux murs, dit Rosalie, répondant à la muette interrogation de Perrine, c'est très commode pour accrocher les vêtements.»

Il y avait aussi quelques boîtes et des paniers sous les lits dans lesquels les locataires qui avaient du linge pouvaient le serrer, mais, comme ce n'était pas le cas de Perrine, le clou planté aux pieds de son lit lui suffisait de reste.

«Vous serez avec des braves gens, dit Rosalie; si la Noyelle cause dans la nuit, c'est qu'elle aura trop bu, il ne faudra pas y faire attention: elle est un peu bavarde. Demain, levez-vous avec les autres; je vous dirai ce que vous devrez faire pour être embauchée. Bonsoir.

— Bonsoir, et merci.

— Pour vous servir.»

Perrine se hâta de se déshabiller, heureuse d'être seule et de n'avoir pas à subir la curiosité de la chambrée. Mais, en se mettant entre ses draps, elle n'éprouva pas la sensation de bien- être sur laquelle elle comptait, tant ils étaient rudes: tissés avec des copeaux, ils n'eussent pas été plus raides, mais cela était insignifiant, la terre aussi était dure la première fois qu'elle avait couché dessus, et, bien vite, elle s'y était habituée.

La porte ne tarda pas à s'ouvrir et une jeune fille d'une quinzaine d'années étant entrée dans la chambre commença à se déshabiller, en regardant, de temps en temps du côté de Perrine, mais sans rien dire. Comme elle était endimanchée, sa toilette fut longue, car elle dut ranger dans une petite caisse ses vêtements des jours de fête, et accrocher à un clou pour le lendemain ceux du travail.

Une autre arriva, puis une troisième, puis une quatrième; alors ce fut un caquetage assourdissant; toutes parlant en même temps, chacune racontait sa journée; dans l'espace ménagé entre les lits elles tiraient et repoussaient leurs boîtes ou leurs paniers qui s'enchevêtraient les uns dans les autres, et cela provoquait des mouvements d'impatience ou des paroles de colère qui toutes se tournaient contre la propriétaire du grenier.

«Queu taudis!

— El'mettra bentôt d'autres lits au mitan.

— Por sûr, j'ne resterai point là d'ans.

_ Où qu' t'iras; c'est-y mieux cheux l'zautres?»

Et les exclamations se croisaient; à la fin cependant, quand les deux premières arrivées se furent couchées, un peu d'ordre s'établit, et bientôt tous les lits furent occupés, un seul excepté.

Mais pour cela les conversations ne cessèrent point, seulement elles tournèrent; après s'être dit ce qu'il y avait eu d'intéressant dans la journée écoulée, on passa à celle du lendemain, au travail des ateliers, aux griefs, aux plaintes, aux querelles de chacune, aux potins de l'usine entière, avec un mot de ses chefs: M. Vulfran, ses neveux qu'on appelait les «jeunes», le directeur, Talouel, qu'on ne nomma qu'une fois, mais qu'on désigna par des qualificatifs qui disaient mieux que des phrases la façon dont on le jugeait: la Fouine, l'Mince, Judas.

Alors Perrine éprouva un sentiment bizarre dont les contradictions l'étonnèrent: elle voulait être tout oreilles, sentant de quelle importance pouvaient être pour elle les renseignements qu'elle entendait; et d'autre part elle était gênée, comme honteuse d'écouter ces propos.

Cependant ils allaient leur train, mais si vagues bien souvent, ou si personnels qu'il fallait connaître ceux à qui ils s'appliquaient pour les comprendre; ainsi elle fut longtemps sans deviner que la Fouine, l'Mince et Judas ne faisaient qu'un avec Talouel, qui était la bête noire des ouvriers, détesté de tous autant que craint, mais avec des réticences, des réserves, des précautions, des hypocrisies qui disaient quelle peur on avait de lui. Toutes les observations se terminaient par le même mot ou à peu près:

«N'empêche que ce soit ein ben brav' homme!

— Et juste donc!

— Oh! pour ça!»

Mais tout de suite une autre ajoutait:

«N'empêche aussi…»

Alors les preuves étaient données de façon à montrer cette bonté et cette justice.

«S'il ne fallait point gagner son pain!»

Peu à peu les langues se ralentirent.

«Si on dormait, dit une voix alanguie.

— Qui t'en empêche?

— La Noyelle n'est pas rentrée.

— Je viens de la voir.

— Ça y est-il?

— En plein.

— Assez pour qu'elle ne puisse pas monter l'escalier?

— Ça je ne sais pas.

— Si on fermait la porte à la cheville?

— Et le tapage qu'elle ferait.

— Ça va recommencer comme l'autre dimanche.

— Peut-être pire encore.»

À ce moment on entendit un bruit de pas lourds et hésitants dans l'escalier.

«La voila.»

Mais les pas s'arrêtèrent et il y eut une chute suivie de gémissements.

«Elle est tombée.

—-Si elle pouvait ne pas se relever.

— Elle dormirait aussi ben dans l'escalier qu'ici.

— Et nous dormirions mieux.»

Les gémissements continuaient mêlés d'appels.

«Viens donc, Laïde: un p'tit coup de main, m'n'éfant.

— Plus souvent que je vas y aller.

— Ohé! Laïde, Laïde!»

Mais Laïde n'ayant pas bougé, au bout d'un certain temps les appels cessèrent.

«Elle s'endort.

— Quelle chance.»

Elle ne s'endormait pas du tout; au contraire, elle essayait à nouveau de monter l'escalier, et elle criait:

«Laïde, viens me donner la main, m'n'éfant, Laïde, Laïde.»

Elle n'avançait pas évidemment, car les appels partaient toujours du bas de l'escalier de plus en plus pressants à chaque cri, si bien qu'ils finirent par s'accompagner de larmes:

«Ma p'tite Laïde, ma p'tite Laïde, p'tite, p'tite; l'escalier s'enfonce, oh! la! la!»

Un éclat de rire courut de lit en lit.

«C'est-y que t'es pas rentrée, Laïde, dis, dis Laïde, dis; je vas aller te qu'ri.

— Nous v'là tranquilles, dit une voix.

— Mais non, elle va chercher Laïde qu'elle ne trouvera pas, et quand elle reviendra dans une heure, ça recommencera.

— On ne dormira donc jamais!

— Va lui donner la main, Laïde.

— Vas-y, té.

— C'est té qu'é veut.»

Laïde se décida, passa un jupon et descendit.

«Oh! m'n'éfant, m'n'éfant», cria la voix émue de la Noyelle.

Il semblait qu'elles n'avaient qu'à monter l'escalier qui ne s'enfoncerait plus, mais la joie de voir Laïde chassa cette idée:

«Viens avec mé, je vas te payer un p'tiôt pot.»

Laïde ne se laissa pas tenter par cette proposition.

«Allons nous coucher, dit-elle.

— Non, viens avec mé, ma p'tite Laïde.»

La discussion se prolongea, car la Noyelle, qui s'était obstinée dans sa nouvelle idée, répétait son mot, toujours le même:

«Un p'tiot pot.

— Ça ne finira jamais, dit une voix.

— J'voudrais pourtant dormir, mé.

— Faut s'lever demain.

— Et c'est comme ça tous les dimanches.»

Et Perrine qui avait cru que, quand elle aurait un toit sur la tête, elle trouverait le sommeil le plus paisible! Comme celui en plein champ, avec les effarements de l'ombre et les hasards du temps, valait mieux cependant que cet entassement dans cette chambrée, avec ses promiscuités, son tapage et l'odeur nauséeuse qui commençait à la suffoquer d'une façon si gênante qu'elle se demandait comment elle pourrait la supporter après quelques heures.

Au dehors, la discussion durait toujours et l'on entendait la voix de la Noyelle qui répétait: «Un p'tiot pot», à laquelle celle de Laïde répondait:

«Demain».

«Je vas aller aider Laïde, dit une des femmes, ou ça durera jusqu'à demain.»

En effet elle se leva et descendit; alors dans l'escalier se produisit un grand brouhaha de voix, mêlé à des bruits de pas lourds, à des coups sourds et aux cris des habitants du rez-de- chaussée, furieux de ce tapage: toute la maison semblait ameutée.

À la fin la Noyelle fut traînée dans la chambre, pleurant avec des exclamations désespérées:

«Qu'est-ce que je vous ai fait?»

Sans écouter ses plaintes, on la déshabilla et on la coucha; mais pour cela elle ne s'endormit point et continua de pleurer en gémissant.

«Qu'est que je vos ai fait pour que vous me brutalisiez? Je suis- t'y malheureuse! Je suis-t'y une voleuse qu'on ne veut pas boire avec mé? Laïde, j'ai sef.»

Plus elle se plaignait, plus l'exaspération contre elle montait dans la chambrée, chacune criant son mot plus ou moins fâché.

Mais elle continuait toujours:

«Salut, turlututu, chapeau pointu, fil écru, t'es rabattu.»

Quand elle eut épuisé tous les mots en u qui amusaient son oreille, elle passa à d'autres qui n'avaient pas plus de sens.

«Le café, à la vapeur, n'a pas peur, meilleur pour le coeur; va donc, balayeur; et ta soeur? Bonjour, monsieur le brocanteur. Ah! vous êtes buveur? ça fait mon bonheur, peut-être votre malheur. Ça donne la jaunisse; faut aller à l'hospice; voyez la directrice; mangez de la réglisse; mon père en vendait et m'en régalait, aussi ça m'allait. Ce que j'ai sef, monsieur le chef, sef, sef, sef!»

De temps en temps la voix se ralentissait et faiblissait comme si le sommeil allait bientôt se produire; mais tout de suite elle repartait plus hâtée, plus criarde, et alors celles qui avaient commencé à s'endormir se réveillaient en sursaut en poussant des cris furieux qui épouvantaient la Noyelle, mais ne la faisaient pas taire:

«Pourquoi que vous me brutalisez? Écoutez, pardonnez, c'est assez.

— Vous avez eu une belle idée de la monter!

— C'est té qu'as voulu.

— Si on la redescendait?

— On ne dormira jamais;»

C'était bien le sentiment de Perrine qui se demandait si c'était vraiment ainsi tous les dimanches, et comment les camarades de la Noyelle pouvaient supporter son voisinage: n'existait-il pas à Maraucourt d'autres logements où l'on pouvait dormir tranquillement?

Il n'y avait pas que le tapage qui fût exaspérant dans cette chambrée, l'air aussi qu'on y respirait commençait à n'être plus supportable pour elle: lourd, chaud, étouffant, chargé de mauvaises odeurs dont le mélange soulevait le coeur ou le noyait.

À la fin cependant le moulin à paroles de la Noyelle se ralentit, elle ne lança que des mots à demi formés, puis ce ne fut plus qu'un ronflement qui sortit de sa bouche.

Mais, bien que le silence se fût maintenant établi dans la chambre, Perrine ne put pas s'endormir: elle était oppressée, des coups sourds lui battaient dans le front, la sueur l'inondait de la tête aux pieds.

Il n'y avait pas à chercher la cause de ce malaise: elle étouffait parce que l'air lui manquait, et si ses camarades de chambrée n'étouffaient pas comme elle, c'est qu'elles étaient habituées à vivre dans cette atmosphère, suffocante pour qui couchait ordinairement en plein champ.

Mais puisque ces femmes, des paysannes, s'étaient bien habituées à cette atmosphère, il semblait qu'elle le pourrait comme elles: sans doute il fallait du courage et de la persévérance; mais si elle n'était pas paysanne, elle avait mené une existence aussi dure que la leur pouvait l'être; même pour les plus misérables, et dès lors elle ne voyait pas de raisons pour qu'elle ne supportât pas ce qu'elles supportaient.

Il n'y avait donc qu'à ne pas respirer, qu'à ne pas sentir, alors viendrait le sommeil, et elle savait bien que pendant qu'on dort l'odorat ne fonctionne plus.

Malheureusement, on ne respire pas quand on veut, ni comme on veut: elle eut beau fermer la bouche, se serrer le nez, il fallut bientôt ouvrir les lèvres, les narines et faire une aspiration d'autant plus profonde qu'elle n'avait plus d'air dans les poumons; et le terrible fut que, malgré tout, elle dut répéter plusieurs fois cette aspiration.

Alors quoi? Qu'allait-il se produire? Si elle ne respirait pas, elle étouffait; si elle respirait, elle était malade.

Comme elle se débattait, sa main frôla le papier qui remplaçait une des vitres de la fenêtre, contre laquelle sa couchette était posée.

Un papier n'est pas une feuille de verre, il se crève sans bruit et, crevé, il laissait entrer l'air du dehors. Quel mal y avait-il à ce qu'elle le crevât? Pour être habituées à cette atmosphère viciée, elles n'en souffraient pas moins certainement. Donc, à condition de n'éveiller personne, elle pouvait très bien déchirer ce papier.

Mais elle n'eut pas besoin d'en venir à cette extrémité qui laisserait des traces; comme elle le tâtait, elle sentit qu'il n'était pas bien tendu, et de l'ongle elle put avec précaution en détacher un côté. Alors se collant la bouche à cette ouverture, elle put respirer, et ce fut dans cette position que le sommeil la prit.

XV

Quand elle se réveilla une lueur blanchissait les vitres, mais si pâle qu'elle n'éclairait pas la chambre; au dehors des coqs chantaient, par l'ouverture du papier pénétrait un air froid; c'était le jour qui pointait

Malgré ce léger souffle qui venait du dehors, la mauvaise odeur de la chambrée n'avait pas disparu; s'il était entré un peu d'air pur, l'air vicié n'était pas du tout sorti, et en s'accumulant, en s'épaississant, en s'échauffant, il avait produit une moiteur asphyxiante.

Cependant tout le monde dormait d'un sommeil sans mouvements que coupaient seulement de temps en temps quelques plaintes étouffées.

Comme elle essayait d'agrandir l'ouverture du papier, elle donna maladroitement un coup de coude contre une vitre, assez fort pour que la fenêtre mal ajustée dans son cadre résonnât avec des vibrations qui se prolongèrent. Non seulement personne ne s'éveilla, comme elle le craignait, mais encore il ne parut pas que ce bruit insolite eût troublé une seule des dormeuses.

Alors son parti fut pris. Tout doucement elle décrocha ses vêtements, les passa lentement, sans bruit, et prenant ses souliers à la main, les pieds nus, elle se dirigea vers la porte, dont l'aube lui indiquait la direction. Fermée simplement par une clenche, cette porte s'ouvrit silencieusement et Perrine se trouva sur le palier, sans que personne se fût aperçu de sa sortie. Alors elle s'assit sur la première marche de l'escalier et, s'étant chaussée, descendit.

Ah! le bon air! la délicieuse fraîcheur! jamais elle n'avait respiré avec pareille béatitude; et par la petite cour elle allait la bouche ouverte, les narines palpitantes, battant des bras, secouant la tête: le bruit de ses pas éveilla un chien du voisinage qui se mit à aboyer, et aussitôt d'autres chiens lui répondirent furieux.

Mais que lui importait: elle n'était plus la vagabonde contre laquelle les chiens avaient toutes les libertés, et puisqu'il lui plaisait de quitter son lit, elle en avait bien le droit sans doute, — un droit payé de son argent.

Comme la cour était trop petite pour son besoin de mouvement, elle sortit dans la rue par la barrière ouverte, et se mit à marcher au hasard, droit devant elle, sans se demander où elle allait. L'ombre de la nuit emplissait encore le chemin, mais au-dessus de sa tête elle voyait l'aube blanchir déjà la cime des arbres et le faite des maisons; dans quelques instants il ferait jour. À ce moment une sonnerie éclata au milieu du profond silence: c'était l'horloge de l'usine qui, en frappant trois coups, lui disait qu'elle avait encore trois heures avant l'entrée aux ateliers.

Qu'allait-elle faire de ce temps? Ne voulant pas se fatiguer avant de se mettre au travail, elle ne pouvait pas marcher jusqu'à ce moment, et dès lors le mieux était qu'elle s'assit quelque part où elle pourrait attendre.

De minute on minute, le ciel s'était éclairci et les choses autour d'elle avaient pris, sous la lumière rasante qui les frappait, des formes assez distinctes pour qu'elle reconnût où elle était.

Précisément au bord d'une entaille qui commençait là, et paraissait prolonger sa nappe d'eau, pour la réunir à d'autres étangs et se continuer ainsi d'entailles en entailles les unes grandes, les autres petites, au hasard de l'exploitation de la tourbe, jusqu'à la grande rivière. N'était-ce pas quelque chose comme ce qu'elle avait vu en quittant Picquigny, mais plus retiré, semblait-il, plus désert, et aussi plus couvert d'arbres dont les files s'enchevêtraient en lignes confuses?

Elle resta là un moment, puis, la place ne lui paraissant pas bonne pour s'asseoir, elle continua son chemin qui, quittant le bord de l'entaille, s'élevait sur la pente d'un petit coteau boisé; dans ce taillis sans doute elle trouverait ce qu'elle cherchait.

Mais, comme elle allait y arriver, elle aperçut au bord de l'entaille qu'elle dominait une de ces huttes en branchages et en roseaux qu'on appelle dans le pays des aumuches et qui servent l'hiver pour la chasse aux oiseaux de passage. Alors l'idée lui vint que, si elle pouvait gagner cette hutte, elle s'y trouverait bien cachée, sans que personne pût se demander ce qu'elle faisait dans les prairies à cette heure matinale, et aussi sans continuer à recevoir les grosses gouttes de rosée qui ruisselaient des branches formant couvert au-dessus du chemin et la mouillaient comme une vraie pluie.

Elle redescendit et, en cherchant, elle finit par trouver dans une oseraie un petit sentier à peine tracé, qui semblait conduire à l'aumuche; elle le prit. Mais, s'il y conduisait bien, il ne conduisait pas jusque dedans car elle était construite sur un tout petit îlot planté de trois saules qui lui servaient de charpente, et un fossé plein d'eau la séparait de l'oseraie, Heureusement un tronc d'arbre était jeté sur ce fossé, bien qu'il fut assez étroit, bien qu'il fût aussi mouillé par la rosée qui le rendait glissant, cela n'était pas pour arrêter Perrine. Elle le franchit et se trouva devant une porte en roseaux liés avec de l'osier qu'elle n'eut qu'à tirer pour qu'elle s'ouvrît.

L'aumuche était de forme carrée et toute tapissée jusqu'au toit d'un épais revêtement de roseaux et de grandes herbes: aux quatre faces étaient percées des petites ouvertures invisibles du dehors, mais qui donnaient des vues sur les entours et laissaient aussi pénétrer la lumière; sur le sol était étendue une épaisse couche de fougères; dans un coin un billot fait d'un troc d'arbre servait de chaise.

Ah! le joli nid! qu'il ressemblait peu à la chambre qu'elle venait de quitter. Comme elle eût été mieux là pour dormir, en bon air, tranquille, couchée dans la fougère, sans autres bruits que ceux du feuillage et des eaux; plutôt qu'entre les draps si durs de Mme Françoise, au milieu des cris de la Noyelle, et de ses camarades, dans cette atmosphère horrible dont l'odeur toujours persistante la poursuivait en lui soulevant le coeur.

Elle s'allongea sur la fougère, et se tassa dans un coin contre la moelleuse paroi des roseaux en fermant les yeux. Mais, comme elle ne tarda pas à se sentir gagnée par un doux engourdissement, elle se remit sur ses jambes, car il ne lui était pas permis de s'endormir tout à fait, de peur de ne pas s'éveiller avant l'entrée aux ateliers.

Maintenant le soleil était levé, et, par l'ouverture exposée à l'orient, un rayon d'or entrait dans l'aumuche qu'il illuminait; au dehors les oiseaux chantaient, et autour de l'îlot, sur l'étang, dans les roseaux, sur les branches des saules se faisait entendre une confusion de bruits, de murmures, de sifflements, de cris qui annonçaient l'éveil à la vie de toutes les bêtes de la tourbière.

Elle mit la tête à une ouverture et vit ces bêtes s'ébattre autour de l'aumuche en pleine sécurité: dans les roseaux, des libellules voletaient de çà et de là; le long des rives, des oiseaux piquaient de leurs becs la terre humide pour saisir des vers, et, sur l'étang couvert d'une buée légère, une sarcelle d'un brun cendré, plus mignonne que les canes domestiques, nageait entourée de ses petits qu'elle tâchait de maintenir près d'elle par des appels incessants, mais sans y parvenir, car ils s'échappaient pour s'élancer à travers les nénuphars fleuris où ils s'empêtraient, à la poursuite de tous les insectes qui passaient à leur portée. Tout à coup un rayon bleu rapide comme un éclair l'éblouit, et ce fut seulement après qu'il eut disparu qu'elle comprit que c'était un martin-pêcheur qui venait de traverser l'étang.

Longtemps, sans un mouvement qui, en trahissant sa présence, aurait fait envoler tout ce monde de la prairie, elle resta à sa fenêtre, à le regarder. Comme tout cela était joli dans cette fraîche lumière, gai, vivant, amusant, nouveau à ses yeux, assez féerique pour qu'elle se demandât si cette île avec sa hutte n'était point une petite arche de Noé.

À un certain moment elle vit l'étang se couvrir d'une ombre noire qui passait capricieusement, agrandie, rapetissée sans cause apparente, et cela lui parut d'autant plus inexplicable que le soleil qui s'était élevé au-dessus de l'horizon continuait de briller radieux dans le ciel sans nuage. D'où pouvait venir cette ombre? Les étroites fenêtres de l'aumuche ne lui permettant pas de s'en rendre compte, elle ouvrit la porte et vit qu'elle était produite par des tourbillons de fumée qui passaient avec la brise, et venaient des hautes cheminées de l'usine où déjà des feux étaient allumés pour que la vapeur fût en pression à l'entrée des ouvriers.

Le travail allait donc bientôt commencer, et il était temps qu'elle quittât l'aumuche pour se rapprocher des ateliers. Cependant avant de sortir, elle ramassa un journal posé sur le billot qu'elle n'avait pas aperçu, mais que la pleine lumière qui sortait par la porte ouverte lui montra, et machinalement elle jeta les yeux sur son titre: c'était le Journal d'Amiens du 25 février précédent, et alors elle fit cette réflexion que de la place qu'occupait ce journal sur le seul siège où l'on pouvait s'asseoir, aussi bien que de sa date, il résultait la preuve que depuis le 25 février l'aumuche était abandonnée, et que personne n'avait passé sa porte.

XVI

Au moment où sortant de l'oseraie elle arrivait dans le chemin, un gros sifflet fit entendre sa voix rauque et puissante au-dessus de l'usine, et presque aussitôt d'autres sifflets lui répondirent à des distances plus ou moins éloignées, par des coups également rythmés.

Elle comprit que c'était le signal d'appel des ouvriers qui partait de Maraucourt, et se répétait de villages en villages, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles dans toutes les usines Paindavoine, annonçant à leur maître que partout en même temps on était prêt pour le travail.

Alors, craignant d'être en retard, elle hâta le pas, et en entrant dans le village elle trouva toutes les maisons ouvertes; sur les seuils, des ouvriers mangeaient leur soupe, debout, accolés au chambranle de la porte; dans les cabarets d'autres buvaient, dans les cours, d'autres se débarbouillaient à la pompe; mais personne ne se dirigeait vers l'usine, ce qui signifiait assurément qu'il n'était pas encore l'heure d'entrer aux ateliers, et que, par conséquent, elle n'avait pas à se presser.

Mais trois petits coups qui sonnèrent à l'horloge, et qui furent aussitôt suivis d'un sifflement plus fort, plus bruyant que les précédents firent instantanément succéder le mouvement à cette tranquillité: des maisons, des cours, des cabarets, de partout sortit une foule compacte qui emplit la rue comme l'eût fait une fourmilière, et cette troupe d'hommes, de femmes, d'enfants, se dirigea vers l'usine; les uns fumant leur pipe à toute vapeur; les autres mâchant une croûte hâtivement en s'étouffant; le plus grand nombre bavardant bruyamment: à chaque instant des groupes débouchaient des ruelles latérales et se mêlaient à ce flot noir qu'ils grossissaient sans le ralentir.

Dans une poussée de nouveaux arrivants Perrine aperçut Rosalie en compagnie de la Noyelle, et en se faufilant elle les rejoignit:

«Où donc que vous étiez? demanda Rosalie surprise.

— Je me suis levée de bonne heure, pour me promener un peu.

— Ah! bon. Je vous ai cherchée.

— Je vous remercie bien; mais il ne faut jamais me chercher, je suis matineuse.»

On arrivait à l'entrée des ateliers, et le flot s'engouffrait dans l'usine sous l'oeil d'un homme grand, maigre, qui se tenait à une certaine distance de la grille, les mains dans les poches de son veston, le chapeau de paille rejeté en arrière, mais la tête un peu penchée en avant, le regard attentif, de façon que personne ne défilât devant lui sans qu'il le vît.

«Le Mince», dit Rosalie d'une voix sifflée.

Mais Perrine n'avait pas besoin de ce mot; avant qu'il lui fût jeté, elle avait deviné dans cet homme le directeur Talouel.

«Est-ce qu'il faut que j'entre avec vous? demanda Perrine.

— Bien sûr.»

Pour elle, le moment était décisif, mais elle se raidit contre son émotion: pourquoi ne voudrait-il pas d'elle puisqu'on acceptait tout le monde?

Quand elles arrivèrent devant lui, Rosalie dit à Perrine de la suivre et, sortant de la foule, elle s'approcha sans paraître intimidée:

«M'sieu le directeur, dit-elle, c'est une camarade qui voudrait travailler.»

Talouel jeta un rapide coup d'oeil sur cette camarade:

«Dans un moment nous verrons», répondit-il.

Et Rosalie, qui savait ce qu'il convenait de faire, se plaça à l'écart avec Perrine.

À ce moment un brouhaha se produisit à la grille et les ouvriers s'écartèrent avec empressement, laissant le passage libre au phaéton de M. Vulfran, conduit par le même jeune homme que la veille: bien que tout le monde sût qu'il ne pouvait pas voir, toutes les têtes d'hommes se découvrirent devant, lui, tandis que les femmes saluaient d'une courte révérence.

«Vous voyez qu'il n'arrive pas le dernier», dit Rosalie.

Le directeur fit quelques pas pressés au-devant du phaéton:

«Monsieur Vulfran, je vous présente mon respect, dit-il le chapeau à la main.

— Bonjour, Talouel.»

Perrine suivit des yeux la voiture qui continuait son chemin, et, quand elle les ramena sur la grille, elle vit successivement passer les employés qu'elle connaissait déjà: Fabry l'ingénieur, Bendit, Mombleux et d'autres que Rosalie lui nomma.

Cependant la cohue s'était éclaircie, et maintenant ceux qui arrivaient couraient, car l'heure allait sonner.

«Je crois bien que les jeunes vont être en retard», dit Rosalie à mi-voix.

L'horloge sonna, il y eut une dernière poussée, puis quelques retardataires parurent à la queue leu leu, essoufflés, et la rue se trouva vide; cependant Talouel ne quitta pas sa place et, les mains dans les poches, il continua à regarder au loin, la tête haute.

Quelques minutes s'écoulèrent, puis apparut un grand jeune homme qui n'était pas un ouvrier, mais bien un monsieur, beaucoup plus monsieur même par ses manières et sa tenue soignée que l'ingénieur et les employés; tout en marchant à pas hâtés il nouait sa cravate, ce qu'il n'avait pas eu le temps de faire évidemment.

Quand il arriva devant le directeur, celui-ci ôta son chapeau comme il l'avait fait pour M. Vulfran, mais Perrine remarqua que les deux saluts ne se ressemblaient en rien.

«Monsieur Théodore, je vous, présente mon respect», dit Talouel.

Mais bien que cette phrase fût formée des mêmes mots que celle qu'il avait adressée à M. Vulfran, elle ne disait, pas du tout la même chose, cela était évident aussi.

«Bonjour, Talouel. Est-ce que mon oncle est arrivé?

— Mon Dieu oui, monsieur Théodore, il y a bien cinq minutes.

— Ah!

— Vous n'êtes pas le dernier; c'est M. Casimir qui aujourd'hui est en retard, bien que comme vous il n'ait pas été à Paris; mais je l'aperçois là-bas.»

Tandis que Théodore se dirigeait vers les bureaux, Casimir avançait rapidement.

Celui-là ne ressemblait en rien à son cousin, pas plus dans sa personne que dans sa tenue; petit, raide, sec; quand il passa devant le directeur, cette raideur se précisa dans la courte inclinaison de tête qu'il lui adressa sans un seul mot.

Les mains toujours dans les poches de son veston, Talouel lui présenta aussi son respect, et ce fut seulement quand il eut disparu qu'il se tourna vers Rosalie:

«Qu'est-ce qu'elle sait faire ta camarade?

Perrine répondit elle-même à cette question:

«Je n'ai pas encore travaillé dans les usines», dit-elle d'une voix qu'elle s'efforça d'affermir.

Talouel l'enveloppa d'un rapide coup d'oeil, puis s'adressant à Rosalie:

«Dis de ma part à Oneux de la mettre aux wagonets[1], et ouste! plus vite que ça.

— Qu'est-ce que c'est que les wagonets?» demanda Perrine en suivant Rosalie à travers les vastes cours qui séparaient les ateliers les uns des autres. Serait-elle en état d'accomplir ce travail, en aurait-elle la force, l'intelligence? fallait-il un apprentissage? toutes questions terribles pour elle, et qui l'angoissaient d'autant plus que maintenant qu'elle se voyait admise dans l'usine, elle sentait qu'il dépendait d'elle de s'y maintenir.

«N'ayez donc pas peur, répondit Rosalie qui avait compris son émotion; rien n'est plus facile.»

Perrine devina le sens de ces paroles plutôt qu'elle ne les entendit; car, depuis quelques, instants déjà, les machines, les métiers s'étaient mis en marche dans l'usine, morte lorsqu'elle y était entrée, et maintenant un formidable mugissement, dans lequel se confondaient mille bruits divers, emplissait les cours; aux ateliers, les métiers à tisser battaient, les navettes couraient, les broches, les bobines tournaient, tandis que dehors les arbres de transmission, les roues, les courroies, les volants, ajoutaient le vertige des oreilles à celui des yeux.

«Voulez-vous parler plus fort? dit Perrine, je ne vous entends pas.

— L'habitude vous viendra, cria Rosalie, je vous disais que ce n'est pas difficile; il n'y a qu'à charger les cannettes sur les wagonets; savez-vous ce que c'est qu'un wagonet?

— Un petit wagon, je pense.

— Justement, et quand le wagonet est plein, à le pousser jusqu'au tissage où on le décharge; un bon coup au départ, et ça roule tout seul.

— Et une cannette, qu'est-ce que c'est au juste?

— Vous ne savez pas ce que c'est qu'une cannette? oh! Puisque je vous ai dit hier que les cannetières étaient des machines à préparer le fil pour les navettes; vous devez bien voir ce que c'est.

— Pas trop.»

Rosalie la regarda, se demandant évidemment si elle était stupide; puis-elle continua:

«Enfin, c'est des broches enfoncées dans des godets, sur lesquelles s'enroule le fil; quand elles sont pleines, on les retire du godet, on en charge les wagonets qui roulent sur un petit chemin de fer, et on les mène aux ateliers de tissage; ça fait une promenade; j'ai commencé par là, maintenant je suis aux cannettes.»

Elles avaient traversé un dédale de cours, sans que Perrine, attentive à ces paroles, pour elles si pleines d'intérêt, put arrêter ses yeux sur ce qu'elle voyait autour d'elle, quand Rosalie lui désigna de la main une ligne de bâtiments neufs, à un étage, sans fenêtres, mais éclairés à l'exposition du nord par des châssis vitrés qui formaient la moitié du toit.

«C'est là», dit-elle.

Et aussitôt ayant ouvert une porte, elle introduisit Perrine dans une longue salle, où la valse vertigineuse de milliers de broches en mouvement produisait un vacarme assourdissant.

Cependant, malgré le tapage, elles entendirent une voix d'homme qui criait:

«Te voilà, rôdeuse!

— Qui, rôdeuse? qui rôdeuse? s'écria Rosalie, ce n'est pas moi, entendez-vous, père la Quille?

— D'où viens-tu?

— C'est l'Mince qui m'a dit de vous amener cette jeune fille pour que vous la mettiez aux wagonets,»

Celui qui leur avait adressé cet aimable salut était un vieil ouvrier à jambe de bois, estropié une dizaine d'années auparavant dans l'usine, d'où son nom de la Quille. Pour ses invalides, on l'avait mis surveillant aux cannetières, et il faisait marcher les enfants placés sous ses ordres, rondement, rudement, toujours grondant, bougonnant, criant, jurant, car le travail de ces machines est assez pénible, demandant autant d'attention de l'oeil que de prestesse de la main pour enlever les canettes pleines, les remplacer par d'autres vides, rattacher les fils cassés, et il était convaincu que s'il ne jurait pas et ne criait pas continuellement, en appuyant chaque juron d'un vigoureux coup du pilon de sa jambe de bois appliqué sur le plancher, il verrait ses broches arrêtées, ce qui pour lui était intolérable. Mais comme, au fond, il était bon homme, on ne l'écoutait guère, et, d'ailleurs, une partie de ses paroles se perdait dans le tapage des machines.

«Avec tout ça, tes broches sont arrêtées! cria-t-il à Rosalie en la menaçant du poing.

— C'est-y ma faute?

— Mets-toi au travail pus vite que ça.»

Puis, s'adressant à Perrine:

«Comment t'appelles-tu?»

Comme elle ne voulait pas donner son nom, cette demande qu'elle aurait dû prévoir, puisque la veille Rosalie la lui avait posée, la surprit, et elle resta interloquée.

Il crut qu'elle n'avait pas entendu et, se penchant vers elle, il cria en frappant un coup de pilon sur le plancher:

«Je te demande ton nom.»

Elle avait eu le temps de se remettre et de se rappeler celui qu'elle avait déjà donné:

«Aurélie, dit-elle.

— Aurélie qui?

— C'est tout.

— Bon; viens avec moi.»

Il la conduisit devant un wagonet garé dans un coin, et lui répéta les explications de Rosalie, s'arrêtant à chaque mot pour crier:

«Comprends-tu?»

À quoi elle répondait d'un signe de tête affirmatif.

Et de fait son travail était si simple qu'il eût fallu qu'elle fût stupide pour ne pas pouvoir s'en acquitter; et, comme elle y apportait toute son attention, tout son bon vouloir, le père la Quille, jusqu'à la sortie, ne cria pas plus d'une douzaine de fois après elle, et encore plutôt pour l'avertir que pour la gronder:

«Ne t'amuse pas en chemin.»

S'amuser elle n'y pensait pas, mais au moins, tout en poussant son wagonet d'un bon pas régulier, sans s'arrêter, pouvait-elle regarder ce qui se passait dans les différents quartiers qu'elle traversait, et voir ce qui lui avait échappé pendant qu'elle écoutait les explications de Rosalie? Un coup d'épaule pour mettre son chariot en marche, un coup de reins pour le retenir lorsque se présentait un encombrement, et c'était tout; ses yeux, comme ses idées, avaient pleine liberté de courir comme elle voulait.

À la sortie, tandis que chacun se hâtait pour rentrer chez soi, elle alla chez le boulanger et se fit couper une demi-livre de pain qu'elle mangea en flânant par les rues, et en humant la bonne odeur de soupe qui sortait des portes ouvertes devant lesquelles elle passait, lentement quand c'était une soupe qu'elle aimait, plus vite quand c'en était une qui la laissait indifférente. Pour sa faim, une demi-livre de pain était mince, aussi disparut-elle vite; mais peu importait, depuis le temps qu'elle était habituée à imposer silence à son appétit, elle ne s'en portait pas plus mal: il n'y a que les gens habitués à trop manger qui s'imaginent qu'on ne peut pas rester sur sa faim; de même, il n'y a que ceux qui ont toujours eu leurs aises, pour croire qu'on ne peut pas boire à sa soif, dans le creux de sa main, au courant d'une claire rivière.

XVII

Bien avant l'heure de la rentrée aux ateliers, elle se trouva à la grille des shèdes, et à l'ombre d'un pilier, assise sur une borne, elle attendit le sifflet d'appel, en regardant des garçons et des filles de son âge arrivés comme elle en avance, jouer à courir ou à sauter, mais sans oser se mêler à leurs jeux, malgré l'envie qu'elle en avait.

Quand Rosalie arriva, elle rentra avec elle et reprit son travail, activé comme dans la matinée par les cris et les coups de pilon de la Quille, mais mieux justifiés que dans la matinée, car à la longue la fatigue, à mesure que la journée avançait, se faisait plus lourdement sentir. Se baisser, se relever pour charger et décharger le wagonet, lui donner un coup d'épaule pour le démarrer, un coup de reins pour le retenir, le pousser, l'arrêter, qui n'était qu'un jeu en commençant, répété, continué sans relâche, devenait un travail, et avec les heures, les dernières surtout, une lassitude qu'elle n'avait jamais connue, même dans ses plus dures journées de marche, avait pesé sur elle.

«Ne lambine donc pas comme ça!» criait la Quille.

Secouée par le coup de pilon qui accompagnait ce rappel, elle allongeait le pas comme un cheval sous un coup de fouet, mais pour ralentir aussitôt qu'elle se voyait hors de sa portée. Et maintenant tout à sa besogne, qui l'engourdissait, elle n'avait plus de curiosité et d'attention que pour compter les sonneries de l'horloge, les quarts, la demie, l'heure, se demandant quand la journée finirait et si elle pourrait aller jusqu'au bout.

Quand cette question l'angoissait, elle s'indignait et se dépitait de sa faiblesse; Ne pouvait-elle pas faire ce que faisaient les autres qui n'étant ni plus âgées, ni plus fortes qu'elle, s'acquittaient de leur travail sans paraître en souffrir; et cependant elle se rendait bien compte que ce travail était plus dur que le sien, demandait plus d'application d'esprit, plus de dépense d'agilité. Que fût-elle devenue si, au lieu de la mettre aux wagonets, on l'avait tout de suite employée aux cannettes? Elle ne se rassurait qu'en se disant que c'était l'habitude qui lui manquait, et qu'avec du courage, de la volonté, de la persévérance, cette accoutumance lui viendrait; pour cela comme pour tout, il n'y avait qu'à vouloir, et elle voulait, elle voudrait. Qu'elle ne faiblit pas tout à fait ce premier jour, et le second serait moins pénible, moins le troisième que le second.

Elle raisonnait ainsi en poussant ou en chargeant son wagonet, et aussi en regardant ses camarades travailler avec cette agilité qu'elle leur enviait, lorsque tout à coup elle vit Rosalie, qui rattachait un fil, tomber à côté de sa voisine: un grand cri éclata, en même temps tout s'arrêta; et au tapage des machines, aux ronflements, aux vibrations, aux trépidations du sol, des murs et du vitrage succéda un silence de mort, coupé d'une plainte enfantine:

«Oh! la! la!

Garçons, filles, tout le monde s'était précipité; elle fit comme les autres, malgré les cris de la Quille qui hurlait:

«Tonnerre! mes broches arrêtées!»

Déjà Rosalie avait été relevée; on s'empressait autour d'elle, l'étouffant.

«Qu'est-ce qu'elle a?»

Elle-même répondit:

«La main écrasée,»

Son visage était pâle, ses lèvres décolorées tremblaient, et des gouttes de sang tombaient de sa main blessée sur le plancher.

Mais, vérification faite, il se trouva qu'elle n'avait que deux doigts blessés, et peut-être même un seul écrasé ou fortement meurtri.

Alors la Quille, qui avait eu un premier mouvement de compassion, entra en fureur et bouscula les camarades qui entouraient Rosalie.

«Allez-vous me fiche le camp? Vlà-t-il pas une affaire!

— C'était peut-être pas une affaire quand vous avez eu la quille écrasée», murmura une voix.

Il chercha qui avait osé lâcher cette réflexion irrespectueuse, mais il lui fut impossible de trouver une certitude dans le tas. Alors il n'en cria que plus fort:

«Fichez-moi le camp!»

Lentement on se sépara, et Perrine comme les autres allait retourner à son wagonet quand la Quille l'appela:

«Hé», la nouvelle arrivée, viens ici, toi, plus vite que ça.»

Elle revint craintivement, se demandant en quoi elle était plus coupable que toutes celles qui avaient abandonné leur travail; mais il ne s'agissait pas de la punir.

«Tu vas conduire cette bête-là chez le directeur, dit-il.

— Pourquoi que vous m'appelez bête? cria Rosalie, car déjà le tapage des machines avait recommencé.

— Pour t'être fait prendre la patte, donc.

— C'est-y ma faute?

— Bien sûr que c'est ta faute, maladroite, feignante…»

Cependant il s'adoucit: «As-tu mal?

— Pas trop.

— Alors file.»

Elles sortirent toutes les deux, Rosalie tenant sa main blessée, la gauche, dans sa main droite.

«Voulez-vous vous appuyer sur moi? demanda Perrine.

— Merci bien; ce n'est pas la peine, je peux marcher.

— Alors cela ne sera rien, n'est-ce pas?

— On ne sait pas; ce n'est jamais le premier jour qu'on souffre, c'est plus tard.

— Comment cela vous est-il arrivé?

— Je n'y comprends rien; j'ai glissé.

— Vous êtes peut-être fatiguée, dit Perrine pensant à elle-même.

— C'est toujours quand on est fatigué qu'on s'estropie; le matin on est plus souple et on fait attention. Qu'est-ce que va dira tante Zénobie?

— Puisque ce n'est pas votre faute.

— Mère Françoise croira bien que ce n'est pas ma faute, mais tante Zénobie dira que c'est pour ne pas travailler.

— Vous la laisserez dire.

— Si vous croyez que c'est amusant d'entendre dire.»

Sur leur chemin les ouvriers qui les rencontraient les arrêtaient pour les interroger: les uns plaignaient Rosalie; le plus grand nombre l'écoutaient indifféremment, en gens qui sont habitués à ces sortes de choses et se disent que ça a toujours été ainsi; on est blessé comme on est malade, on a de la chance ou on n'en a pas; chacun son tour, toi aujourd'hui, moi demain; d'autres se fâchaient:

«Quand ils nous auront tous estropiés!

— Aimes-tu mieux crever de faim?»

Elles arrivèrent au bureau du directeur, qui se trouvait au centre de l'usine, englobé dans un grand bâtiment en briques vernissées bleues et rases, où tous les autres bureaux étaient réunis; mais tandis que ceux-là, même celui de M. Vulfran, n'avaient rien de caractéristique, celui du directeur se signalait à l'attention par une véranda vitrée à laquelle on arrivait par un perron à double révolution.

Quand elles entrèrent sous cette véranda, elles furent reçues par Talouel, qui se promenait en long et en large comme un capitaine sur sa passerelle, les mains dans ses poches, son chapeau sur la tête.

Il paraissait furieux:

«Qu'est-ce qu'elle a encore celle-là?» cria-t-il.

Rosalie montra sa main ensanglantée.

«Enveloppe-la donc de ton mouchoir, ta patte!» cria-t-il.

Pendant qu'elle tirait difficilement son mouchoir, il arpentait la véranda à grands pas; quand elle l'eut tortillé autour de sa main, il revint se camper devant elle:

«Vide la poche.»

Elle regarda sans comprendre.

«Je te dis de tirer tout ce qui se trouve dans ta poche.»

Elle fit ce qu'il commandait et tira de sa poche un attirail de choses bizarres: un sifflet fait dans une noisette, des osselets, un dé, un morceau de jus de réglisse, trois sous et un petit miroir en zinc.

Il le saisit aussitôt:

«J'en étais sur, s'écria-t-il, pendant que tu te regardais dans ton miroir un fil aura cassé, ta cannette s'est arrêtée, tu as voulu rattraper le temps perdu, et voila.

— Je me suis pas regardée dans ma glace, dit-elle.

— Vous êtes toutes les mêmes; avec ça que je ne vous connais pas. Et maintenant qu'est-ce que tu as?

— Je ne sais pas; les doigts écrasés.

— Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?

— C'est le père la Quille qui m'envoie à vous.»

Il s'était retourné vers Perrine.

«Et toi, qu'est-ce que tu as?

— Moi, je n'ai rien, répondit-elle décontenancée par cette dureté.

— Alors?…

— C'est la Quille qui lui a dit de m'amener à vous, acheva Rosalie.

— Ah! il faut qu'on t'amène; eh bien alors qu'elle te conduise chez le Dr Ruchon; mais tu sais! je vais faire une enquête, et si tu as fauté, gare à toi!»

Il parlait avec des éclats de voix qui faisaient résonner les vitres de la véranda, et qui devaient s'entendre dans tous les bureaux.

Comme elles allaient sortir, elles virent arriver M. Vulfran qui marchait avec précaution en ne quittant pas de la main le mur du vestibule:

«Qu'est-ce qu'il y a, Talouel?

— Rien, monsieur, une fille des cannetières qui s'est fait prendre la main.

— Où est-elle?

— Me voici, monsieur Vulfran, dit Rosalie en revenant vers lui.

— N'est-ce pas la voix de la petite fille de Françoise? dit-il.

— Oui, monsieur Vulfran, c'est moi, c'est moi Rosalie.»

Et elle se mit à pleurer, car les paroles dures lui avaient jusque-là serré le coeur et l'accès de compassion avec lequel ces quelques mots lui étaient adressés le détendait.

«Qu'est-ce que tu as, ma pauvre fille?

— En voulant rattacher un fil j'ai glissé, je ne sais comment, ma main s'est trouvée prise, j'ai deux doigts écrasés… il me semble.

— Tu souffres beaucoup?

— Pas trop.

— Alors pourquoi pleures-tu?

— Parce que vous ne me bousculez pas.»

Talouel haussa les épaules.

«Tu peux marcher? demanda M. Vulfran.

— Oh! oui, monsieur Vulfran.

— Rentre vite chez toi; on va t'envoyer M. Ruchon.»

Et s'adressant à Talouel:

«Écrivez une fiche à M. Ruchon pour lui dire de passer tout de suite chez Françoise; soulignez «tout de suite», ajoutez «blessure urgente».

Il revint à Rosalie:

«Veux-tu quelqu'un pour te conduire?

— Je vous remercie, monsieur Vulfran, j'ai une camarade.

— Va, ma fille; dis à ta grand'mère que tu seras payée.»

C'était Perrine maintenant qui avait envie de pleurer; mais sous le regard de Talouel elle se raidit; ce fut seulement quand elles traversèrent les cours pour gagner la sortie qu'elle trahit son émotion:

«II est bon M. Vulfran.

— Il le serait ben tout seul; mais avec le Mince, il ne peut pas; et puis il n'a pas le temps, il a d'autres affaires dans la tête,

— Enfin il a été bon pour vous.»

Rosalie se redressa:

«Oh! moi, vous savez, je le fais penser à son fils; alors vous comprenez, ma mère était la soeur de lait de M. Edmond.

— Il pense à son fils?

— Il ne pense qu'à ça.»

On se mettait sur les portes pour les voir passer, le mouchoir teint de sang dont la main de Rosalie était enveloppée provoquant la curiosité; quelques voix aussi les interrogeaient:

«T'es blessée?

— Les doigts écrasés.

— Ah! malheur!»

Il y avait autant de compassion que de colère dans ce cri, car ceux qui le proféraient pensaient que ce qui venait d'arriver à cette fille, pouvait les frapper le lendemain ou à l'instant même dans les leurs, mari, père, enfants: tout le monde à Maraucourt ne vivait-il pas de l'usine?

Malgré ces arrêts, elles approchaient de la maison de mère Françoise, dont déjà la barrière grise se montrait au bout du chemin.

«Vous allez entrer avec moi, dit Rosalie.

— Je veux bien.

— Ça retiendra peut-être tante Zénobie.»

Mais la présence de Perrine ne retint pas du tout la terrible tante qui, en voyant Rosalie arriver à une heure insolite, et en apercevant sa main enveloppée, poussa les hauts cris:

«Te v'là blessée, coquine! Je parie que tu l'as fait exprès.

— Je serai payée, répliqua Rosalie rageusement.

— Tu crois ça?

— M. Vulfran me l'a dit.»

Mais cela ne calma pas tante Zénobie, qui continua de crier si fort que mère Françoise, quittant son comptoir, vint sur le seuil; mais ce ne fut pas par des paroles de colère qu'elle accueillit sa petite-fille: courant à elle, elle la prit dans ses bras:

«Tu es blessée? s'écria-t-elle.

— Un peu, grand'maman, aux doigts; ce n'est rien.

— Il faut aller chercher M. Ruchon.

— M. Vulfran l'a fait prévenir.»

Perrine se disposait à les suivre dans la maison, mais tante Zénobie se retournant sur elle l'arrêta:

«Croyez-vous que nous avons besoin de vous pour la soigner?

— Merci», cria Rosalie.

Perrine n'avait plus qu'à retourner à l'atelier, ce qu'elle fit; mais au moment où elle allait arriver à la grille des shèdes, un long coup de sifflet annonça la sortie.

XVIII

Dix fois, vingt fois pendant la journée, elle s'était demandé comment elle pourrait bien ne pas coucher dans la chambrée où elle avait failli étouffer, où elle avait peu dormi.

Certainement elle y étoufferait tout autant la nuit suivante et elle ne dormirait pas mieux. Alors, si elle ne trouvait pas dans un bon repos à réparer l'épuisement de la fatigue du jour, qu'arriverait-il?

C'était une question terrible dont elle pesait toutes les conséquences; qu'elle n'eût pas la force de travailler, on la renvoyait et c'en était fini de ses espérances; qu'elle devint malade, on la renvoyait encore mieux, et elle n'avait personne à qui demander soins et secours: le pied d'un arbre dans un bois, c'était ce qui l'attendait, cela et rien autre chose.

Il est vrai qu'elle avait bien le droit de ne plus occuper le lit payé par elle; mais alors où en trouverait-elle un autre, et surtout que dirait-elle à Rosalie pour expliquer d'une façon acceptable que ce qui était bon pour les autres ne l'était pas pour elle? Comment les autres, quand elles connaîtraient ses dégoûts, la traiteraient-elles? N'y aurait-il pas là une cause d'animosité qui pouvait la contraindre à quitter l'usine? Ce n'était pas seulement bonne ouvrière qu'elle devait être, c'était encore ouvrière comme les autres ouvrières.

Et la journée s'était écoulée sans qu'elle osât se résoudre à prendre un parti. Mais la blessure de Rosalie changeait la situation: maintenant que la pauvre fille allait rester au lit pendant plusieurs jours sans doute, elle ne saurait pas ce qui se passerait à la chambrée, qui y coucherait ou n'y coucherait point, et par conséquent ses questions ne seraient pas à craindre. D'autre part, comme aucune de celles qui occupaient la chambrée ne savait qui avait été leur voisine pour une nuit, elles ne s'occuperaient pas non plus de cette inconnue, qui pouvait très bien avoir pris un logement ailleurs.

Cela établi, et ce raisonnement fut vite fait, il ne restait qu'à trouver où elle irait coucher si elle abandonnait la chambrée. Mais elle n'avait pas à chercher. Combien souvent n'avait-elle pas pensé à l'aumuche avec une convoitise ravie! comme on serait bien là pour dormir si c'était possible! rien à craindre de personne puisqu'elle n'était fréquentée que pendant la saison de la chasse, ainsi que le numéro du Journal d'Amiens le prouvait: un toit sur la tête, des murs chauds, une porte, et pour lit une bonne couche de fougères sèches; sans compter le plaisir d'habiter dans une maison à soi, la réalité dans le rêve.

Et voilà que ce qui semblait irréalisable devenait tout à coup possible et facile.

Elle n'eut pas une seconde d'hésitation, et après avoir été chez le boulanger acheter la demi-livre de pain de son souper, au lieu de retourner chez mère Françoise, elle reprit le chemin qu'elle avait parcouru le matin pour venir aux ateliers.

Mais en ce moment des ouvriers qui demeuraient aux environs de Maraucourt suivaient ce chemin pour rentrer chez eux, et comme elle ne voulait point, qu'ils la vissent se glisser dans le sentier de l'oseraie, elle alla s'asseoir dans le taillis qui dominait la prairie; quand elle serait seule, elle gagnerait l'aumuche, et la bien tranquille, la porte ouverte sur l'étang, en face du soleil couchant, assurée que personne ne viendrait la déranger, elle souperait sans se presser, ce qui serait autrement agréable que d'avaler les morceaux en marchant, comme elle avait fait pour son déjeuner.

Elle était si ravie de cet arrangement qu'elle avait hâte de le mettre à exécution; mais elle dut attendre assez longtemps, car après un passant, il en arrivait un autre, et après celui-là d'autres encore; alors l'idée lui vint de préparer son emménagement dans l'aumuche, qui sans doute était propre et confortable, mais pouvait le devenir plus encore avec quelques soins.

Le taillis où elle était assise se trouvait en grande partie formé de maigres bouleaux sous lesquels avaient poussé des fougères; qu'elle se fit un balai avec des brindilles de bouleau, et elle pourrait balayer son appartement; qu'elle coupât une botte de fougères sèches, et elle pourrait se faire un bon lit doux et chaud.

Oubliant la fatigue, qui, pendant les dernières heures de son travail, avait si lourdement pesé sur elle, elle se mit tout de suite à l'ouvrage: promptement le balai fut réuni, lié avec un brin d'osier, emmanché d'un bâton; non moins vite la botte de fougère fut coupée et serrée dans une hart de saule de façon à pouvoir être facilement transportée dans l'aumuche.

Pendant ce temps les derniers retardataires avaient passé dans le chemin, maintenant désert aussi loin qu'elle pouvait voir et silencieux; le moment était donc venu de se rapprocher du sentier de l'oseraie. Ayant chargé la botte de fougère sur son dos et pris son balai à la main, elle descendit du taillis en courant, et en courant aussi traversa le chemin. Mais dans le sentier, il, fallut qu'elle ralentit cette allure, car la botte de fougère s'accrochait aux branches et elle ne pouvait la faire passer qu'en se baissant à quatre pattes.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings