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Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie

CHAPITRE VII

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CHAPITRE VII

Cependant, le bruit que le Prince allait réunir son armée pour faire une campagne chez les Gallas prenait de la consistance, et un jour j'entendis une rumeur et de grands cris sur la place. On m'apprit qu'un timbalier venait de proclamer le ban de guerre, ordonnant à tous ceux qui devaient le service militaire de se rendre auprès du Dedjazmatch. Après le repas du soir, il me dit que les événements qui se passaient en Bégamdir l'empêcheraient peut-être de quitter le Gojam, mais qu'il voulait au moins intimider les Gallas, en réunissant ses troupes. Il ajouta qu'en tous cas je l'accompagnerais, et il ordonna à son Azzage ou Biarque en chef, de pourvoir à ce qui me serait nécessaire durant la campagne. Quatre jours après, nous quittâmes Dambatcha, suivis de huit à neuf cents lances et trois cents fusiliers seulement, et nous campâmes à quelques milles de la ville.

Je passai la nuit à observer les aspects, si nouveaux pour moi, de la vie militaire éthiopienne.

L'armement du cavalier consiste en un bouclier, un sabre et une ou deux javelines. Son bouclier ou rondache, fait en peau de buffle, est rond, comme le clypeus romain, et garni d'un umbon ou partie proéminente au centre; son diamètre est entre 60 et 70 centimètres. Les sabres sont de deux sortes: les uns ressemblent à nos demi-espadons de la cavalerie légère, en usage du temps du Directoire; les autres sont à deux tranchants, d'une longueur qui varie entre 80 et 140 centimètres, et recourbés au point de ressembler à une monstrueuse faucille à deux tranchants, rappelant beaucoup le harpé des gladiateurs thraces. La poignée de ces armes est en corne, sans garde ni branches d'aucune sorte; les fourreaux, en peau crue, sont recouverts en maroquin rouge, sans bélière; le fourreau du harpé est garni d'une bouterolle en forme de boule. Quant aux dards et javelines, leur longueur varie entre 1 mètre 60 et 2 mètres 20; le fer, depuis la douille jusqu'à la pointe, a une longueur qui varie de 30 à 80 centimètres. Ces armes présentent une grande variété de formes; on y retrouve l'espafut longue, large, à deux tranchants, la framée, la demi-pique, la guisarme, la tragule, l'esclavine, le carrel et la zagaye. L'extrémité inférieure de la hampe est garnie d'une spirale en fer qui sert de contre-poids et de frette.

Toutes ces armes sont d'une acération très-imparfaite; aussi, les demi-espadons d'Europe, fabriqués d'une certaine façon, sont-ils très-recherchés et atteignent-ils quelquefois le prix du plus beau cheval.

Le corps de la selle est formé de deux petites planchettes ou semelles, recouvertes de peau de bœuf verte et rasée. Ces planchettes, espacées parallèlement à l'épine dorsale du cheval, sont reliées entre elles par un arçon droit à courbet et un troussequin faits d'un bois très-léger recouvert d'une espèce de parchemin, et hauts de quatre à six pouces. Les étriers sont en fer très-léger aussi, et, comme l'étrier antique, ne permettent que d'y passer l'orteil. Une peau de mouton garnie de sa laine sert de coussinet et empêche les planchettes de blesser le dos du cheval. Un tapis de selle en drap rouge ou en basane, fendu au troussequin et à l'arçon, remplace les quartiers et tombe de chaque côté du cheval en deux longues pointes. Une croupière, une sangle et une poitrinière assujétissent cette selle, aussi légère que nos selles de course. La tête du cheval est garnie d'un licol en cuir dont la longe est passée à l'arçon, et d'une têtière sans sous-gorge. Une lanière étroite, partant du fronteau à la muserolle, soutient quatre ou six petites rondelles en laiton poli, qui ballottent sur le chanfrein et miroitent à tous les mouvements du cheval. Le mors, semblable à celui des chevaux arabes, a un anneau pour gourmette; les rênes sont comme celles dont se servaient nos chevaliers du moyen-âge. Chaque cavalier porte suspendue sous son tapis de selle une bougette contenant un tranchet, quelques fines lanières et une alène pour raccommoder au besoin son harnais. Les simples cavaliers suspendent aussi à l'arçon un faucillon servant à couper l'herbe. Tous montent à cheval en fauconnier, c'est-à-dire du pied droit et du côté nommé hors-montoir. Cette habitude provient de ce que, portant le bouclier au bras gauche, ils ne pourraient commodément saisir la crinière en se présentant par le côté gauche du cheval et de ce qu'aussi les Éthiopiens portent le sabre au côté droit. Le cavalier est muni d'un fouet dont le manche, d'un pied de long, est en peau d'hippopotame, et la mèche en cuir de bœuf: il excite aussi son cheval du talon, mais ne porte jamais d'éperons. La plupart des chevaux ont un collier de petites chaînettes et une sonnaille qui ne les quitte jamais. La taille des chevaux ne dépasse guère celle de nos chevaux de dragons; leur ossature est un peu plus forte que celle des chevaux du Nedj, au type desquels se rapporte évidemment l'ensemble de leurs formes et même de leurs allures. Comme eux, ils sont doux, familiers, entrent en fougue à la moindre provocation, et reprennent subitement leur calme au gré du cavalier. Les éleveurs éthiopiens, bien moins stricts que les Arabes dans le choix des producteurs, ont laissé dégénérer leur race chevaline. Le cheval éthiopien est rustique, sobre, mais il mange trop d'herbe et pas assez d'orge; il ne porte aucune ferrure, a le pied très-sûr et fait un bon cheval pour le combat, quoiqu'il n'ait plus ce fonds qui fait encore de ses ancêtres asiatiques les premiers chevaux de guerre du monde.

Le soldat à pied ou rondelier est armé du sabre ou du harpé, d'une ou deux javelines, et d'un bouclier dont le diamètre excède un peu celui du bouclier du cavalier, et rappelle quelquefois, par ses dimensions, la harasse des fantassins du moyen-âge. De même que le cavalier et le fusilier, il porte le sabre au côté droit; cette singularité est motivée par l'inconvénient qu'il y aurait à se découvrir, en dégainant du côté gauche. Les Éthiopiens portent le sabre assujetti aux flancs par un ceinturon qui maintient l'arme à un angle à peu près droit avec le corps; cette disposition fort commode pour permettre le dégaînement d'une seule main, exposerait le cavalier qui dégaînerait de son flanc gauche à blesser le col de sa monture.

Les fusiliers sont armés du sabre ou du harpé et d'une carabine à mèche. Ils bouclent à la ceinture une cartouchière d'où pendent des mèches prêtes et un petit pulvérin en corne; ils portent très-rarement un bouclier; plusieurs sont munis d'un mince bâton garni à une extrémité d'une pointe en fer, et dont trois ou quatre branches, rognées à environ un pouce de la tige, leur servent à appuyer le canon de leur carabine, lorsqu'ils visent un objet éloigné; les bons tireurs ne font usage de cet appui ou fourchette qu'à la chasse, ou lorsqu'au combat ils tirent d'une position couverte. Quelques-uns combattent à cheval, mais il en est très-peu qui soient à la fois assez bons cavaliers et tireurs pour tirailler de la selle; ils mettent pied à terre, tirent et remontent aussitôt. Chaque fusilier fabrique lui-même sa poudre, qui est assez bonne; mais comme ils n'ont pas de plomb, ils se servent de balles en fer forgé, d'une rotondité toujours imparfaite; ces projectiles rendent d'ailleurs les rayures inutiles, le tir incertain, et détériorent l'âme de leur arme. Leurs carabines longues, lourdes et mal équilibrées, sont en général de vieilles armes de fabrique indienne, persane, turque ou kurde. La mise en bois, est faite dans le pays; des attaches en cuir remplacent les capucines.

À l'exception des soldats les plus pauvres, l'homme de guerre est constamment suivi d'un servant d'armes, qui lui porte son bouclier et sa javeline, souvent un petit hanap ou corne à boire, et un enkassé ou fort bâton garni à une extrémité d'une douille en fer terminée par une forte pointe, et à l'autre d'une frette qui permet de frapper dessus pour l'enfoncer en terre sans le faire éclater. Cette espèce de pieu porte à sa partie supérieure trois ou quatre crampons; fiché en terre, il sert à suspendre les armes, à une halte ou sous la tente. Ceux qui conduisent les bêtes de somme, les bûcherons, les coupeurs d'herbe, et tous les valets d'armée sont munis de cet instrument, qui, au camp, sert à suspendre les armes ou les harnais, et qui sert d'avant-pieu pour construire les huttes, dresser les tentes, creuser les rigoles, planter les piquets d'attache des chevaux, découvrir les silos cachés dans la campagne ou creuser la fosse pour les morts. Il se trouve dans toutes les maisons et semble être identique à celui que Moïse recommandait aux Hébreux, pour creuser la terre et y déposer tout ce qui pouvait nuire à la salubrité de leur campement. Les soldats éthiopiens l'emploient au même usage; les chefs s'en servent pour y accrocher un porte-missel et une bougie, lorsqu'ils se lèvent de nuit pour accomplir leurs dévotions.

De nombreuses décorations honorifiques entretiennent la vanité des Éthiopiens; les principales sont une espèce de brassard en argent ou en vermeil, la demi-couronne, certaines parties de la peau du lion et diverses pèlerines de guerre. Le brassard, haut d'environ 20 centimètres, orné quelquefois de fort belles applications en filigrane doré, se porte au poignet droit; à l'origine, il fallait avoir tué dix hommes pour l'obtenir. La demi-couronne, garnie de trois tourelles, est faite aussi en argent ou en vermeil; elle s'attache sur le front, au moyen d'une espèce de lemnisque écarlate; elle ne se donnait qu'aux cavaliers les plus intrépides; l'homme qui la portait encourait la peine du fouet, si, même lors d'une défaite, il tournait le dos à l'ennemi. Quiconque s'était rendu remarquable pour avoir pénétré plusieurs fois le premier dans des lignes ennemies, recevait du chef d'armée une bande de la crinière d'un lion, qu'il avait le droit de fixer à l'umbon de son bouclier. Celui qui s'était distingué en couvrant une retraite, recevait une queue de lion qu'il portait également à son bouclier; et celui qui avait tué un lion avait droit d'y accrocher également la peau d'une des pattes de devant armée de ses griffes.

Les chefs d'armée donnent aux combattants qui se distinguent des pèlerines de guerre faites en peau de lion, en peau de panthère noire, en velours bleu ou écarlate ou en drap de même couleur; pour les hommes d'un rang élevé, ces pèlerines sont souvent chargées d'ornements en argent et en vermeil. Celui qui s'est distingué plusieurs fois en combattant avec le sabre, recevait un fourreau de sabre, garni de nombreuses bélières et d'une bouterolle en vermeil; celui qui, dans un combat, a reçu un certain nombre de javelines sur son bouclier, a seul le droit d'y faire appliquer des ornements en cuivre ou en vermeil, comme aussi de porter suspendu, par un cordonnet en soie, au ceinturon de son sabre, un petit étui en argent orné de breloques. Cet étui remplace celui en peau renfermant une pincette terminée en lame de couteau, dont tous les Éthiopiens se servent pour extraire les épines de leurs pieds. Celui qui a tué un éléphant a le droit d'orner la douille de sa javeline d'une spirale de fil de laiton.

Telle était la valeur primitive attachée à ces décorations; mais la plupart se trouvent démonétisées par suite de la prodigalité avec laquelle des chefs d'armée, peu certains de leur pouvoir, les ont distribuées à leurs soldats. Le brassard, le fourreau de sabre garni en argent, la demi-couronne, la queue et surtout la patte du lion sont celles auxquelles on attribuait encore, il y a quelques années, le plus de valeur.

Les huttes de nos gens, pressées côte à côte sur un seul rang, formaient une enceinte circulaire d'environ 100 mètres de diamètre, n'ayant qu'une ouverture, large d'une quinzaine de pas, en face de l'entrée de la tente du Prince, dressée au centre. Devant l'entrée des huttes, toutes tournées vers la tente, étaient les feux; les chevaux de selle, les sommiers, les mules et les ânes attachés à des piquets, formaient comme un deuxième cercle intérieur. À dix pas derrière la tente du Prince, se trouvait celle de la Waïzoro, et plus loin derrière, trois tentes en bure pour la sellerie, la cuisine et les amphores d'hydromel; les divers services du Prince étaient encore loin, me dit-on, d'être au complet. Devant la sellerie, autour d'un énorme feu, ses quatre chevaux et ses trois mules mangeaient leur herbe, sous la surveillance de palefreniers et d'un piquet de fusiliers; une autre troupe de fusiliers et des pages se chauffaient, ou dormaient autour d'un grand feu, devant sa tente; celle de la Waïzoro était enveloppée d'une obscurité discrète, qui laissait à peine distinguer les eunuques de garde. Les hennissements des chevaux et des mules, le tapage qu'ils faisaient en s'entrebattant, et les cris et la rumeur qui s'élevaient du camp, cessèrent vers le milieu de la nuit, mais le bourdonnement des conversations dura jusqu'au point du jour. Les femmes, et il y en avait beaucoup, entretinrent cette vie nocturne par leurs travaux et leur caquetage; à la lueur des feux, elles s'occupaient de l'émondage des grains, de leur mouture ou de celle des condiments qui servent de base à leur cuisine, ou bien elles préparaient ces provisions faciles à conserver et offrant une ressource durable sous un petit volume. Bon nombre de soldats oubliaient le sommeil pour suivre avidement des yeux ces préparatifs appétissants, d'autres pour se donner le plaisir d'escarmoucher et de s'escrimer de la langue avec les travailleuses. Celles-ci, comme on le devine, n'étaient point en reste, et plusieurs fois pendant la nuit, quelque vif dialogue, quelques bouts-rimés lancés à propos soulevaient des huées ou des éclats de rire qui faisaient grommeler les dormeurs. Si la présence des femmes dans un campement entraîne de nombreux inconvénients, elle a du moins l'avantage de préserver souvent des attaques de nuit, car les femmes remplissent presque toujours le rôle des oies du Capitole. Ce sont elles qui portent les ustensiles servant à faire le pain et la cuisine, et qui assurent le plus économiquement la nourriture; elles supportent admirablement les fatigues et les privations, ne cessent de travailler avec un entrain merveilleux, entretiennent la gaîté et soutiennent le moral des troupes. Les conversations se ralentirent un peu avant le jour. La nuit m'avait paru courte, tant la nouvelle vie qui s'ouvrait pour moi m'accueillait avec ce charme souriant des choses qui commencent. Bêtes et gens semblaient heureux de reprendre cette intimité que fait naître une aventure commune. À l'aurore, les hennissements des chevaux donnèrent le signal des apprêts du départ; la tente du Prince s'ouvrit, et, aux premiers rayons du soleil, nous laissions derrière nous, sur l'herbe foulée, les huttes vides et béantes de notre premier campement.

Même aux yeux d'un étranger comme moi, tout dénotait dans le pays une animation inaccoutumée. Les Gojamites aiment la guerre, et malgré la réserve du Dedjazmatch, soldats et paysans se réjouissaient à l'idée d'une campagne contre les Gallas, leurs ennemis naturels. Nous ne faisions que des étapes très-courtes, afin de permettre aux contingents de nous rejoindre. Une bande d'environ deux cents fusiliers, la crosse en l'air, marchaient en tête; puis venaient le parasol, le gonfanon et les quarante-quatre timbales; une trentaine de fusiliers d'élite; les chevaux du Prince conduits à la main; une vingtaine de porte-glaives et autant de soldats à pied, de ceux qu'on nomme compains ou commençaux du maître, et enfin le Dedjazmatch à mule, et, à deux ou trois pas derrière lui, une rangée d'une soixantaine de cavaliers montés à mule également. À leur suite se pressaient confusément leurs servants d'armes, leurs chevaux de combat, des fusiliers ou des soldats montés sur des bidets; le reste de nos gens, hommes, femmes, pages, sommiers, chiens, bagages, valets, mêlés et confondus, suivaient à la débandade. Nous avancions prestement à travers champs, les piétons au pas gymnastique, les cavaliers causant et riant entre eux, et les timbales battant la marche. De temps en temps, un trouvère, dominant de ses vocalises perçantes le son des timbales, chantait un distique en l'honneur du Dedjazmatch ou de quelque cavalier célèbre par sa bravoure. Le Dedjazmatch, impassible et droit sur sa mule à l'amble rapide, semblait entraîner tout ce monde qu'il dominait. Les toges blanches et flottantes, la variété pittoresque de leurs draperies, le teint bronze florentin et les tresses des chevelures noires des fantassins, ballantes au gré de leur course, chevaux de combat, selles éclatantes, housses écarlates, boucliers, javelines, les scintillations de l'argent, du cuivre, du vermeil et du fer, les mèches fumantes des carabines, timbales et trouvères chantant, le bruissement des poitrines haletantes, le roulement sourd que rendait la terre sous les pieds des chevaux, toute cette étrange cohorte allant, réveillait par son ensemble et ses détails le souvenir des plus antiques images historiques. Les habitants des villages se portaient en troupes sur notre route pour accueillir le Dedjazmatch de leurs cris de joie; des groupes de jeunes filles le recevaient en chantant des villanelles; les prêtres accouraient s'incliner sur son passage et bénir ses entreprises; pour ces derniers, le Prince, par déférence, suspendait un moment sa marche. Nous étions en automne: pas le moindre nuage au ciel; une chaleur douce et des brises agréables. Les moissons avaient été d'une abondance exceptionnelle; les paysans paraissaient satisfaits. D'innombrables troupeaux jonchaient paisiblement les vastes prairies qu'animaient des volées d'ibis et des escouades de grues; les bergers demi-nus, leur long bâton et leur flûte à la main, souriaient avec sécurité en nous voyant; jusqu'à des compagnies de gazelles et d'antilopes qui s'enfuyaient un peu, puis s'arrêtaient pour regarder passer; et pour que rien ne manquât à la marche triomphale du Dedjazmatch au milieu de cette explosion spontanée de l'affection de ses compatriotes, comme cet admoniteur qui marchait à côté du triomphateur à Rome, pour lui rappeler qu'il n'était qu'un homme, quelque paysan, posté de loin en loin, faisait entendre le cri perçant, à la fois suppliant et impérieux, usité par ceux qui réclament justice.

Le Prince s'arrêtait, et, s'il y avait lieu, donnait au plaignant un soldat chargé de faire redresser le grief; puis il reprenait son chemin aux cris de joie et aux bénédictions verbeuses de son vassal consolé.

Des troupes de cavaliers ou de fantassins se joignaient à nous le long de la route, et notre camp grossissait d'étape en étape. Beaucoup de petits chefs nous attendaient sur le chemin avec leurs soldats, afin que le Prince pût juger par ses yeux du nombre de vassaux qu'ils lui amenaient. Les seigneurs de marque rejoignaient, suivis seulement d'une faible escorte, et leurs troupes s'évertuaient à former un campement, le plus grand possible; on rapportait au Dedjazmatch que depuis l'arrivée de tel ou tel, l'armée s'étendait à perte de vue. Parfois, la nuit, les hyènes faisaient tout à coup silence; le sol résonnait sourdement, et l'on entendait dans le lointain un chœur militaire qui grandissait en se rapprochant: c'était encore quelque bande qui venait rejoindre. Le brillant Ymer-Sahalou nous arriva un matin à la tête d'environ huit cents cavaliers; nous venions de nous mettre en route; il devançait ses hommes de pied et ses bagages. Le lendemain, pendant la marche également, nous vîmes une troupe d'environ douze cents lances venir rapidement vers nous; elle s'ouvrit des deux côtés de notre chemin, et le Blata-Filfilo, à la tête d'une quarantaine de cavaliers aux boucliers étincelants, s'avança au galop. Il montait sans jactance un magnifique et fougueux cheval noir; une pèlerine de guerre remplaçait sa toge, et, en signe d'allégeance, il portait au bras son bouclier rutilant de vermeil. À vingt pas du Prince, il mit prestement pied à terre et s'inclina, ses hommes restant derrière et en selle. Par déférence pour le rang et l'âge de ce vassal, le Dedjazmatch arrêta sa mule et dit selon l'usage:

—Par Notre Dame! que mon frère se remette en selle.

Vingt voix firent écho, et un suivant jeta une toge sur les épaules du Blata Filfilo, qui enfourcha sa mule et chemina à côté du Prince.

Parfois, nous restions quelques jours au même endroit. Toute apparence de mystère cessa enfin: un ban invita les volontaires, tant étrangers que sujets, soldats ou paysans, à venir concourir à une expédition contre les Gallas, et des auxiliaires, la plupart paysans du Gojam, affluèrent, malgré la saison avancée qui faisait appréhender que la crue prochaine de l'Abbaïe ne rendît notre retour périlleux. De leur côté, les Gallas, instruits de nos projets, se préparaient à la résistance. Afin de leur donner le change sur le point où nous traverserions l'Abbaïe, l'armée exécuta plusieurs mouvements contraires, tantôt dans la direction du Gouderou, tantôt dans celle du Liben; ensuite, revenant sur nos pas, nous campâmes en face du Horro, puis dans le centre du Gojam. Là, le bruit se répandit que notre campagne contre les Gallas n'était que simulée; que par suite d'une mésintelligence entre le Dedjadj Guoscho et le Ras Ali, nous allions être obligés de défendre nos frontières du côté du Bégamdir. Quelques districts gallas ajoutèrent foi à cette nouvelle; d'autres demandèrent des sauf-conduits, et députèrent auprès du Dedjazmatch, pour lui offrir leur soumission, lui promettre des tributs et se le concilier par des présents consistant en chevaux, bétail, grains d'or, toges grossières, et quantité de miel et de beurre. Le Prince recevait de toutes mains et faisait même visage à tous ces envoyés, qu'il congédiait avec de vagues assurances. Un jour que nous avions reçu une cinquantaine de chevaux et beaucoup de denrées, je lui fis observer qu'à ce compte, nous n'aurions bientôt plus d'ennemis contre qui faire campagne.

—Malgré leur air rustique, me dit-il, ces Gallas sont plus fins que tu ne crois: ils n'aspirent qu'à nous déposséder même du Gojam; mais heureusement des rivalités souvent sanglantes les occupent chez eux. Afin de découvrir mes projets, plusieurs de ces envoyés me proposent de m'aider à ravager les districts voisins des leurs, et une fois chez eux, tous se ligueront contre nous.

Le Dedjadj Guoscho était le seul prince chrétien, qui, depuis la chute de l'Empire, ait su prendre quelque ascendant sur les Gallas établis au Sud de l'Abbaïe. C'est, comme on l'a vu déjà, à l'époque de la décadence de l'Empire, que le peuple Galla ou plutôt Ilmorma signale pour la première fois son existence, en pénétrant par les frontières Est et Sud de l'Éthiopie chrétienne. Sa marche est bientôt arrêtée au Nord et Nord-Est, par les obstacles que présentent le Béchelo et l'Abbaïe à l'extrémité de la presqu'île du Gojam; contournant ce dernier obstacle, il envahit tout le grand Damote, vaste province de l'Empire située au Sud et Sud-Est de l'Abbaïe et comprenant jusqu'à l'Innarya. Mais en s'établissant sur ces riches territoires, ces conquérants se sont fractionnés en petites républiques patriarcales. Leur élan général de conquête s'est ainsi perdu, et leur énergie s'est consumée depuis lors en guerres intestines, dans les intervalles desquelles, comme par un retour aux idées de conquête de leurs pères, ils n'ont cessé de traverser l'Abbaïe en petites troupes, pour tuer, incendier, piller et fuir avec leur butin. Les communes des frontières chrétiennes ont répondu à ces incursions par des incursions analogues, mais le plus souvent elles ont eu le dessous, parce qu'elles ne jouissaient pas d'autant d'initiative politique que les communes Gallas, et que d'ailleurs elles se trouvaient dans l'obligation d'envoyer leurs hommes auprès de leurs seigneurs engagés dans les guerres civiles qui désolaient l'Empire. Cet état de choses amena une dépopulation rapide en Damote et en Gojam. Les Polémarques de ces provinces marchèrent quelquefois contre les Gallas à la tête de leurs armées, mais les résultats furent d'accroître plutôt que d'amoindrir l'ascendant de leurs ennemis. Pour remédier à ces maux, les derniers Empereurs attirèrent, par des concessions territoriales et des franchises commerciales, un nombre considérable de colons gallas; des districts entiers furent ainsi repeuplés, entre autres, celui du Metcha qui était, dit-on, presque désert. Tous ces colons embrassèrent le christianisme, et s'identifièrent tellement aux intérêts de leur patrie adoptive, qu'ils reprirent avec acharnement, contre les Gallas la guerre de frontières. Quelques-uns entretinrent néanmoins, de loin en loin, des relations avec leurs anciens compatriotes, ou prirent leurs filles en mariage. Parmi les familles qui conservèrent ainsi leurs traditions originelles, on comptait celle de Zaoudé, originaire des Gallas Amourous et établie dans le Damote.

Ce Zaoudé, qui avait acquis une grande réputation de bravoure dans les guerres de frontières, se rebella contre le Dedjazmatch du Damote, à l'occasion de quelque déni de justice. Il attira autour de lui, par ses largesses, les déserteurs, les insoumis, les mécontents de toute espèce, et ayant battu les troupes envoyées contre lui par le Dedjazmatch, il finit par le vaincre lui-même en bataille rangée. Le Ras Gouksa, originaire, comme on sait, des Gallas de l'Idjou, s'efforçait alors de restaurer à son profit l'omnipotence impériale; et quoique le Dedjazmatch du Damote fût son vassal, il trouva opportun de reconnaître Zaoudé, mais avec le dessein de le déposséder à la première bonne occasion. Le Dedjadj Zaoudé épousa la Waïzoro Dinnkénech, princesse de la famille impériale, et de ce mariage était né Guoscho. Gouksa ne tarda pas à disposer du Damote en faveur d'un de ses lieutenants, et à l'envoyer, à la tête d'une armée, prendre possession de son investiture. Zaoudé battit ce nouvel adversaire, et, après quelques années durant lesquelles il vainquit plusieurs prétendants envoyés contre lui de la même façon, il s'allia avec le Ras Walde Sillacé, Polémarque du Tegraïe, et prit rendez-vous avec lui en Bégamdir, pour livrer bataille au Ras Gouksa. Zaoudé s'avança selon les conventions; mais au dernier moment, il apprit que son allié, déjà en marche, retournait sur ses pas, et il se trouva seul, en face d'une armée quatre ou cinq fois plus nombreuse que la sienne. Ses troupes furent encore réduites par la défection de quelques importants vassaux, qui, effrayés de son audace, passèrent à l'ennemi, la veille de la bataille. On le pressa de battre en retraite pendant qu'il en était encore temps.

—Je mourrai, répondit-il, plutôt que de fuir un ennemi sans l'avoir combattu.

Il combattit, en effet, et tomba aux mains de son vainqueur. Afin de soustraire à l'ennemi de sa maison son fils encore enfant, il lui fit dire de se réfugier auprès de ses parents en Amourou. Chaque année, un messager lui apportait une baguette à la mesure de la taille de l'enfant, et il marquait une hoche correspondante sur le mur de sa prison. La huitième année de sa captivité, ayant reçu une huitième baguette, il la fit mesurer sur quelques soldats qui le gardaient, et en trouvant un dont elle égalait la taille:

—Que fait ton père? lui dit-il.

—Il travaille aux champs.

À cet ordre, Guoscho repassa l'Abbaïe et se déclara rebelle en Damote. Sa jeunesse, sa beauté, son courage, la renommée de son père, redouté du paysan, mais adoré du soldat, et surtout les respects traditionnels que l'on conservait pour la race impériale, à laquelle il appartenait par sa mère, les pieux souvenirs laissés par cette princesse qui venait de mourir à Jérusalem, où elle était allée en pèlerinage peu après la dernière défaite de son mari, toutes ces causes contribuèrent à fortifier son parti. Après plusieurs rencontres partielles, il défit complètement le Dedjazmatch du Damote. Mais le brave Zaoudé ne put se réjouir longtemps de la perspective de sa délivrance: il mourut de maladie, la neuvième année de sa captivité.

Pendant que le Dedjadj Guoscho était en Amourou, les Gallas avaient voulu le tuer, afin d'empêcher, disaient-ils, que le fils d'une chrétienne ne tournât plus tard contre eux sa connaissance de leurs mœurs, de leur langue et de leur état politique. Dès qu'il fut au pouvoir, il reconnut avec libéralité les soins de ses protecteurs, qui, grâce à à son appui, devinrent les premiers de leur petite république. Mais, comme les Gallas l'avaient prévu, il ravagea leur pays à plusieurs reprises, depuis l'Amourou jusqu'en Touloma, et les contraignit à cesser leurs incursions contre les frontières chrétiennes. Néanmoins, pendant mon séjour à Gondar, lorsqu'il avait été bruit d'une rupture entre lui et le Ras Ali, les Gallas avaient attaqué sur plusieurs points les frontières du Gojam et du Damote, et c'était pour les punir que nous nous mettions en campagne. Le Dedjadj Guoscho n'était pas fâché d'ailleurs d'avoir ce prétexte de guerre. Ses victoires sur les Gallas flattaient son amour-propre plus que toutes les autres; elles enrichissaient son pays, et, dans le secret de sa pensée, il caressait l'espoir de forcer un jour ce peuple païen à adopter le christianisme.

Un matin, le Prince m'engagea à choisir un cheval parmi ceux qu'il recevait journellement en tribut, et qu'avant de distribuer à ses troupes, il faisait essayer devant sa tente.

—En Gojam, me dit-il, à l'exception des ecclésiastiques, tout homme de bonne condition a son cheval de combat, et il ne convient pas que tu en sois dépourvu.

Je vis quelques beaux chevaux, mais, par un reste de discrétion européenne, je ne laissai pas paraître qu'ils me fissent envie; j'eusse désiré bien davantage savoir les manier comme les cavaliers qui les montaient, mais la libéralité du Prince ne pouvait aller jusque-là. Un jour, pendant que le Prince faisait sa sieste et qu'Ymer Sahalou causait avec moi, à la porte de ma tente, en attendant le réveil de son maître, il s'éleva un grand tumulte, et nous vîmes arriver sur la place un beau cheval gris-pommelé. Effrayé par l'aspect du camp, il avançait par saccades, les crins au vent, la tête haute, les naseaux distendus, et entraînait avec lui deux robustes palefreniers plutôt qu'il n'était conduit par eux. J'oubliai un moment Ymer pour admirer ce fougueux animal sans selle, sans couverture, sans rien qui masquât la beauté de ses formes.

Après le repas du soir, devant le petit cercle admis à la veillée, le Prince tourna la conversation de façon à dire qu'il fallait que les chevaux de mon pays fussent bien supérieurs, puisque je n'en avais pas encore vu un seul à mon goût en Gojam; et à peine rentré dans ma tente, un huissier vint de sa part me rendre ce message:

—Pourquoi te cacher de moi Mikaël? Manqué-je de franchise avec toi? Quand tu comprendras assez l'amarigna pour recevoir mes pensées sans intermédiaire importun, tu verras jusqu'à quel point tu as ma confiance. Que t'ai-je donc fait pour que tu restes ainsi toujours sur tes gardes?

Je ne sus répondre que des banalités. L'huissier revint bientôt me dire:

—Voici la parole de Monseigneur:

—Tu es le plus entêté de nous deux; c'est donc moi qui céderai. Tu as vu ici plus d'un beau cheval, mais, par fierté sans doute, tu as feint l'indifférence. Aujourd'hui même, tu as admiré le meilleur de mon écurie et tu m'as refusé toute la soirée le plaisir de me le demander. Je te l'envoie, et rappelle-toi qu'ainsi que ce cheval, je voudrais fixer tes prédilections sur moi.

Le cheval dont il s'agissait piétinait déjà devant ma tente. Un écuyer me remit un harnais complet couvert d'ornements en vermeil; ce harnais, fait pour le Prince, était le seul de ce genre dans notre armée. Je sortis pour admirer mon nouveau compagnon. À la lueur des feux, il me sembla qu'il me regardait avec dédain et colère, et ce ne fut pas sans appréhension que je songeai au moment où il me faudrait le monter.

Mes connaissances vinrent dès le matin me féliciter. J'appréciais, il est vrai, la générosité et la courtoisie du Prince; mais je n'en comprenais pas encore la portée, non plus que celle de l'empressement de ses gens, dont les manières prirent une nuance de familiarité plus affectueuse. Dans ce pays féodal, les hommes sont unis par une infinité de liens qui seraient sans valeur en Europe; ils vivent dans une dépendance et une solidarité réciproques qu'ils avouent hautement, dont ils se font gloire, et qui influent sur toutes leurs actions. À leurs yeux, l'homme affranchi de toute sujétion est en dehors du pacte social; c'est le cas de l'étranger. En acceptant la mule du Dedjazmatch, j'avais déjà contracté, selon les mœurs du pays, comme un premier engagement moral envers lui. Mais en recevant un cheval de combat, je devenais aux yeux de ses gens l'homme de leur maître; j'étais astreint à le suivre, à participer pendant quelque temps du moins à sa mauvaise ou à sa bonne fortune. Quelque bienveillance qu'ils m'eussent témoignée jusque-là, j'avais été pour eux comme un être à part, sans rapport social avec eux; j'allais désormais participer à leurs devoirs, à leurs droits; je cessais d'être pour eux l'étranger, dans le sens antique et hostile de ce mot, et je devenais leur confrère, leur compagnon.

La Waïzoro Sahalou, qui nous avait accompagnés jusque-là, partit pour Dima, ville d'asile, où elle devait attendre notre retour; car nous allions décidément envahir le Liben.

Quittant le plateau du Gojam, nous descendîmes pendant plusieurs heures les pentes précipitées qui mènent à l'Abbaïe, où nous campâmes. En face de nous, et dès les galets du fleuve, s'élançaient brusquement, à pic en plusieurs endroits, les contreforts du plateau du Liben; derrière nous se dressaient de la même façon ceux du Gojam. Notre armée semblait comme perdue au fond de cet immense ravin capable d'avoir servi à l'écoulement des eaux d'un déluge. Les berges gigantesques sont arides, brûlées, poudreuses, dépourvues de sources, clairsemées de broussailles et d'arbres épineux dont l'avare feuillage ne donne qu'une dentelle d'ombre. Cette gorge serait étouffante de chaleur, si quelques brises ne s'y engouffraient parfois; car lorsque le soleil y plonge, il devient presque impossible de rester debout sur les galets, tant ils brûlent la plante des pieds.

Le gué reconnu, toute la journée du lendemain fut employée au passage de l'armée; plusieurs hommes furent enlevés par les crocodiles, fort nombreux dans le fleuve.

Comme on sait, l'Abbaïe, dès sa sortie du lac Tsana, enceint le Gojam et le Damote et en fait comme une presqu'île au milieu des terres. Son lit, encaissé presque partout profondément, reçoit toutes les eaux pluviales et tous les cours d'eau. Presque nulle part, le long de ses rives, il ne féconde des moissons; les riverains ne connaissent de lui que des maladies endémiques et des désastres. De même que le Takkazé, il semble recueillir ses trésors, et, comme un larron, cachant son cours dans des profondeurs, il va les déverser sur les terres de la Nubie et de l'Égypte. Du reste, à l'exception de quelques petites rivières qui coulent à pleins bords, tous les cours d'eau de l'Éthiopie sont des torrents, et leurs bords, dans les kouallas ou basses terres, sont infestés de fièvres durant plusieurs mois de l'année. Une répartition divine, sans doute, a voulu que les deux plus grands fleuves de la fertile Éthiopie ne pussent servir qu'à entraîner ses terres et le surplus de sa fécondité, pour aller les distribuer à d'autres contrées dont ils sont la providence, et auxquelles ils apportent une abondance proverbiale depuis l'origine des siècles.

Avant la pointe du jour, Ymer-Sahalou, notre chef d'avant-garde, partit avec 2,000 hommes environ pour éclairer notre marche. Au soleil levant, l'armée le suivit, et, après avoir gravi pendant plus de quatre heures des sentiers tortueux et difficiles, le Prince, entouré d'un grand nombre de chefs, atteignit un dernier ressaut spacieux et richement cultivé, qui soutenait l'assise supérieure ou deuga du Liben. Là nous attendait Ymer-Sahalou, avec plusieurs milliers d'hommes, qui, dans l'espoir du pillage, s'étaient mis en marche de nuit. Les troupes affluèrent rapidement. Le Prince les réunit par masses, et, se plaçant derrière avec les timbaliers et quelques-uns de ses principaux seigneurs, il désigna une petite arrière-garde pour la protection des bagages encore engagés dans la montée. Les timbaliers battirent la marche, et l'armée, trompettes sonnantes, s'ébranla au pas gymnastique; prairies, cultures, jeunes arbres, broussailles, clôtures, tout fut foulé, brisé, nivelé sous nos pas. Le Dedjazmatch et ses seigneurs s'accordèrent à évaluer à plus de 30,000 les fantassins rondeliers, les fusiliers à 1,900, et les cavaliers à près de 5,000. Mais les Éthiopiens sont peu exacts dans leurs évaluations, lorsque le nombre de leurs troupes dépasse une dizaine de mille hommes. Ils tiennent un compte plus rigoureux des fusiliers, parce que le nombre en est toujours restreint, et que les armes à feu constituent, outre la force, la principale richesse mobilière des Polémarques. Il m'était fort difficile de contrôler leur évaluation. Les masses irrégulières que nous avions sous les yeux se déformaient d'un moment à l'autre; on ne pouvait distinguer des files, et il n'y avait ni drapeau, ni guidon, ni fanion qui indiquât une unité numérique à prendre pour base. Cependant, vu l'étendue du terrain que nous occupions, et prenant pour mesure approximative l'espace occupé par cent hommes, j'estimai à 27,000 le nombre de nos combattants; ce qui, considérant les habitudes des armées indigènes, impliquait que l'armée entière comptait au moins 40,000 âmes.

Après une marche d'environ trois quarts d'heure, nous fîmes halte près d'un magnifique warka. Lorsque les trompettes de notre arrière-garde nous annoncèrent son approche, les timbaliers battirent au pillage, et à cette batterie impatiemment attendue, les soldats s'élancèrent en poussant de grandes clameurs. Les masses se rompirent, se disséminèrent par bandes et disparurent derrière les plis du terrain; nous entendions encore leurs cris, que nos yeux ne les voyaient déjà plus. Le silence et la solitude où nous restâmes étaient saisissants; notre armée s'était dissipée comme par enchantement, laissant derrière elle le squelette d'un camp, les femmes, les plus jeunes pages, les hommes sans armes voués aux bas services, quelques chefs et le Dedjazmatch, qui se retira sous sa tente plantée à l'ombre du warka.

Le warka, le plus bel arbre de l'Éthiopie, ne vient pas en pays deuga, et prospère surtout dans les plus bas kouallas, où il atteint des dimensions colossales. Partout où il se montre, il semble attirer les troupes de voyageurs et les caravanes, qu'il couvre d'une ombre épaisse et spacieuse.

Bientôt des colonnes de fumée s'élevant au loin, nous annoncèrent que l'œuvre de destruction commençait.

Je fis remarquer au Dedjazmatch que, dégarnis comme nous l'étions, trois cents cavaliers gallas, bien embusqués, pourraient nous enlever aisément, et que, bien que nombreux, nos soldats seraient impuissants à regagner le Gojam; j'ajoutai qu'en Europe, une imprudence pareille nous perdrait infailliblement. Le Prince sourit de mes craintes et m'expliqua la façon dont il conduisait la guerre.

Les Gallas établis au sud de l'Abbaïe ne savent faire que la guerre d'escarmouches, leur morcellement en petites communautés hostiles les ayant accoutumés à des engagements, où souvent le nombre des combattants n'excède pas deux ou trois cents, et, dans aucun cas, ne dépasse cinq à six mille. Ils ignorent l'usage des armes à feu. Leur bouclier, rond comme celui des Gojamites, est plus convexe, un peu plus étroit et de meilleure qualité. Ils portent à la ceinture un coutelas légèrement courbe, à deux tranchants, dont la longueur varie entre 50 et 60 centimètres; leur arme principale est une tragule ou javelot, à fer large, d'une longueur qui varie entre 2 mètres et 2 mètres 30. Ils excellent à lancer cette arme, que quelques-uns de leurs cavaliers envoient jusqu'à 90 mètres de distance, dans les combats de cavalerie, une distance de 40 à 50 mètres étant considérée parmi eux comme une portée ordinaire. L'armement supérieur des Gojamites, et surtout la vue de leurs bandes, relativement si nombreuses, les portent toujours à fuir. Mais lorsque les envahisseurs se dispersent pour le pillage, et surtout lorsqu'ils commencent à rentrer avec leur butin, ils font un retour offensif, et les harcellent jusqu'au camp, profitant, pour les accabler parfois, de leur ignorance du terrain. La sécurité des Gojamites dépend de la fermeté et de l'intelligence du chef chargé de diriger l'arrière-garde, dont l'importance varie selon la configuration du pays et la réputation belliqueuse des habitants. Il est très-rare que ces Gallas attaquent un camp un peu considérable de jour, quelque dégarni de soldats qu'il puisse être. Le Dedjazmatch jugeait d'ailleurs que nous étions encore trop près de l'Abbaïe pour avoir à craindre une surprise de cette nature.

L'invasion dont j'étais le témoin réveillait naturellement en moi le souvenir de ces hordes de barbares lancées jadis à la destruction des plus riches contrées de l'Europe, et me donnait une idée saisissante et sinistre de ces immenses tragédies, qui, heureusement, ne se voient plus chez nous, où chaque famille se sentait isolée en face d'une armée, dont elle surexcitait la férocité par sa faiblesse même.

Bientôt quelques cavaliers arrivèrent à toute bride, en débitant leurs thèmes de guerre; ils rapportaient d'horribles dépouilles humaines appendues à leurs boucliers ou au frontal de leurs chevaux. Fantassins et cavaliers se succédèrent, chargés de butin, et poussant devant eux des prisonniers: des femmes, des enfants et même des vieillards. Ces tristes spectacles me portèrent à faire une remarque un peu sévère, qui, quoique faite en mauvais amarigna, fut comprise et répétée. Au repas du soir, pour la première fois, le Prince ne causa pas avec moi; le lendemain, il me fit appeler avant le déjeuner et me dit:

—Revenons un peu sur tes paroles d'hier. La guerre que nous faisons te paraît peu digne de ce nom? Il faut pourtant bien réprimer les cruautés que ces païens commettent sur nos frontières, où ils éventrent même nos femmes enceintes. Je les menace, ils n'en tiennent pas compte; je viens les combattre, ils n'acceptent pas la bataille; nous détruisons alors leur pays, et comme ils sont braves, l'espoir de se venger les ramène à notre portée. Quant aux cruautés de nos soldats, surtout celles de nos paysans auxiliaires, je les déplore; mais d'une part, ce sont des représailles; de l'autre, tu dois savoir que des soldats qui agissent isolément sont ordinairement plus inhumains que lorsqu'ils combattent par troupes. Si les panthères pouvaient aller par bandes, elles deviendraient moins cruelles. Les Gallas ont quelques belles qualités sans doute, mais ils ne les mettent en exercice qu'entre eux; dans leurs relations avec nous, ils deviennent mauvais, et nous ne pouvons les atteindre qu'en agissant comme eux. Pèse un peu toutes ces circonstances, et avec le temps, ton opinion se modifiera, j'en suis sûr.

Un soir, rentrant fort tard, par une obscurité profonde, je trébuchai contre un homme couché auprès des restes du feu allumé, suivant l'usage, devant ma tente. Les hommes de garde endormis furent sur pied à l'instant; on apporta une torche, et nous vîmes un Galla, presque nu, qui s'était glissé parmi les dormeurs. Outre deux blessures, le malheureux avait subi l'éviration. Je lui fis donner une boisson composée de miel et de graine de lin, et on l'étendit sur un lit d'herbes sèches, à côté d'un bon feu. Le lendemain, il me fit par interprète le récit suivant:

—Je suis maître de maison; j'ai épousé une fille de bon lieu, et j'ai deux enfants. Ayant conduit mon bétail dans un district voisin, je revenais pour prendre ma famille, lorsque je fus surpris et mutilé par vos soldats. Ma femme avec mes enfants a été entraînée par vos hommes, mon frère blessé et emmené également, et nos maisons sont incendiées. Me trouvant seul au milieu de ruines, exposé aux oiseaux de proie qu'alléchaient mes blessures, je me suis traîné du côté où ma famille avait disparu. Les hyènes sont venues avec la nuit, et je me suis réfugié dans votre camp. C'est le Maître du ciel bleu qui m'a conduit, puisque je n'ai plus ni soif, ni froid, et que j'ai un lit entre mon corps et la terre. Tu dois être un homme puissant, car ta tente est voisine de celle de Zaoudé Guoscho; achève donc ce que tu as commencé, fais-moi rendre ma femme, mes fils et mon frère; que je les voie en mourant.

Le Prince voulut bien consentir à ma demande. Des prisonnières nous firent découvrir la femme du Galla, qui, après avoir longtemps parcouru le camp avec un huissier du Prince, revint accompagnée de son beau-frère et de deux enfants, un gentil garçon d'une dizaine d'années, et un autre de deux ou trois ans, qu'elle portait à chevauchons sur sa hanche. Toute la vie du blessé sembla remonter dans son regard. J'annonçai à ces infortunés que devant nous mettre en marche le jour suivant, j'allais, afin de les soustraire aux violences de nos traînards, les faire escorter jusqu'à une certaine distance d'où ils pourraient rejoindre leurs compatriotes. Le blessé demanda alors instamment à devenir mon fils adoptif, et mes gens m'engagèrent tant à satisfaire à ce vœu d'un moribond, que je m'y rendis.

L'adoption, usage emprunté aux Éthiopiens par la plupart des peuples qui les environnent, se pratique de la façon suivante: celui ou celle qui adopte présente le sein aux lèvres de l'adopté, qui s'engage par serment à se conduire comme un fils. Dans quelques endroits, selon les circonstances, l'adoptant présente le sein et le pouce, ou, comme chez les Gallas, le pouce seulement. Cette parenté conventionnelle, reconnue du reste par les us et coutumes, entraîne parfois, comme toutes choses, des conséquences abusives, mais elle produit souvent aussi les effets les plus salutaires.

En partant, le blessé me dit:

—Tu m'as trouvé déchu, car je ne suis plus rien; mais je vaux quelque chose par mes parents; on compte parmi eux de véritables fils d'hommes, dont le bon vouloir est recherché. Tu m'as recueilli et tu as fait rentrer en moi mon âme, en me disant: «Voilà ta femme, tes enfants, ton frère; je te les donne.» Tu es, dit-on, d'un pays bien éloigné du Gojam, et tu marches devant toi à travers le monde; peut-être viendras-tu un jour chez nous. Si je vis, je te donnerai un cheval, des bêtes grasses, du miel parfumé; mes parents et tous mes voisins t'accueilleront comme un des nôtres, car tous dans nos pays apprendront ta conduite envers moi. Si je suis revêtu de la toge qui ne s'use pas (la terre), mes fils reconnaîtront ma dette. Quoi qu'il arrive, que le bien que tu nous fais retombe sur toi comme une pluie!

La femme, qui était jolie, ajouta:

—Sois protégé de Dieu, pour m'avoir rendu mes enfants, mon mari, mon pays et mon protecteur naturel, dit-elle naïvement en désignant son beau-frère.

J'appris à cette occasion que, comme chez les Hébreux, la loi du Lévirat était en pleine vigueur parmi les Gallas, et que la femme du blessé était désormais considérée comme veuve.

Pendant trois semaines, nous parcourûmes par petites étapes les woïna-deugas du Liben. L'armée allait au pillage: tantôt c'étaient tous les soldats, tantôt ceux du camp de droite, ou du camp de gauche, ou du camp de derrière seulement; et quand nous avions épuisé les ressources dans un rayon de quelques milles, nous portions nos tentes plus loin. Peu après le départ de l'avant-garde, les batteries des timbales annonçaient que le Dedjazmatch se mettait en marche; à ce signal, l'armée s'ébranlait en tumulte et évacuait rapidement le camp; cavaliers, fantassins, fusiliers, femmes, pages, bêtes de charge, porteurs de civières, fourmillaient sans ordre le long de la route; l'arrière-garde poussait les traînards. Un passage difficile se présentait-il, on mettait des heures entières à le franchir, au milieu d'accidents et de rixes de toutes natures; ces jours là, l'arrière-garde n'arrivait au camp qu'à la tombée de la nuit. À tel ou tel de ces passages, cinq cents Gallas, bien conduits, eussent pu amener notre déroute complète. La confiance était telle que, malgré la défense du Prince, de petites bandes s'engageaient imprudemment dans le pays sur les flancs de l'armée en marche, et que des maraudeurs se détachaient vers quelque point supposé inexploré; les Gallas les enlevaient quelquefois, comme aussi quelques traînards. De pareils actes d'indiscipline nous firent éprouver trois ou quatre fois des pertes sensibles; néanmoins, la moyenne ne dépassait guère une vingtaine d'hommes par jour; l'ennemi en perdait un nombre bien plus grand.

Nous montâmes sur le deuga du Liben, et nous campâmes dans des plaines boisées où les Gallas nous inquiétèrent beaucoup. De jour, ils attaquaient de tous côtés nos soldats au pillage, et, la nuit, malgré les grands abattis d'arbres dont nous entourions notre camp, ils nous assaillaient de projectiles sur plusieurs points de notre périmètre et tuaient ainsi des hommes endormis, des femmes, des pages, des chevaux ou des mules. Un soir, ces attaques plus multiples et plus vives nous tinrent en éveil; il pouvait être onze heures, la lune était pleine et nos hommes escarmouchaient en dehors de nos défenses; mais la lune se voilant subitement, ils rentrèrent de peur d'être enlevés, car le haut Liben est réputé pour le nombre et l'adresse de ses cavaliers. Un Galla s'approcha de nos défenses, et, d'une voix sonore, demanda à être écouté:

—Ô fils de Zaoudé! ô Guoscho! tu comprends notre langue, dit-il. Pourquoi viens-tu dans le pays des paisibles Gallas? Pourquoi aiguiser sur nous tes sabres et tes javelines? pourquoi faire tonner tes carabines? Le père du ciel lui-même ne fait pas autant de bruit que toi. Si nos compatriotes des frontières t'ont offensé, pourquoi te venger sur nous? Pourquoi quitter tes demeures en pierre, bien assises, pour promener jusqu'ici tes maisons de toile, incendier, dévaster notre pays, entraîner nos femmes, affamer nos bestiaux et pousser nos hommes au désespoir? Souviens-toi du sang de Zaoudé. Si tu ne crains pas que nous détruisions ton pays, crains Dieu; n'as-tu rien à lui demander? Comme tu écouteras ma prière, il écoutera les tiennes. Rends-moi mon père fait prisonnier aujourd'hui; il ne peut payer rançon, il est vieux, il n'a que ses fils pour tout bien, et nous ne possédons que nos femmes, nos enfants, nos boucliers et quelques bestiaux à peine suffisants pour nous nourrir, tandis que tes soldats à toi égorgent tout un troupeau pour choisir une bouchée de viande à leur goût, laissant le reste aux vautours et aux hyènes. Ô fils de Zaoudé! renvoie-nous un vieillard qui n'a de valeur que pour ses enfants!

C'était beau de voir, au milieu de la nuit, nos soldats debout, en armes, éclairés par les flammes dansantes du bivac, suivant attentivement la voix vibrante de cet étrange harangueur. On lui cria d'attendre. Avant qu'il eût achevé, un vieillard d'apparence chétive se présenta en disant:

—Ô Guoscho! c'est moi qui suis le père.

Le Prince le questionnait, lorsque soudain la lune reparaissant, le harangueur poussa un hurlement de guerre qu'il termina par un ricanement, et nous entendîmes le bruissement des branches qu'il froissait dans sa fuite. À distance, il nous cria:

—Traîtres Gojamites! vos carabines attendaient la lune, n'est-ce pas? Gardez le vieillard: faites-en ce que vous voudrez; mais il ne vous servira pas d'appeau. Venez donc un peu ici, javeline à javeline.

Le Prince fit sortir une troupe avec un homme criant dans la langue des Gallas:

—Assurance! voici le prisonnier.

Celui-ci criait également, mais en vain. Ils furent assaillis par des projectiles, et, malheureusement, trois ou quatre des nôtres rentrèrent blessés. Le pauvre vieillard tremblait en reparaissant devant le Prince, qui lui dit:

—Nous valons mieux que vous autres; va-t'en, si tu veux.

Le vieillard se prosterna; puis, s'arrêtant un instant à l'issue du camp pour s'annoncer à ses compatriotes, il disparut dans les fourrés. L'ennemi nous cria:

—À la bonne heure! Maintenant reprenons la grande affaire.

Et quelques javelots vinrent de loin se ficher entre nos huttes, mais ce fut la fin des hostilités pour cette nuit-là.

La richesse du deuga du Liben, comme celle de presque tous les deugas éthiopiens, consistait en bétail, en chevaux et en objets de valeur faciles à soustraire à nos recherches. Ayant envoyé leurs femmes et leurs troupeaux dans les kouallas à l'Ouest, les habitants, cavaliers habiles et belliqueux, avaient pris tout d'abord l'ascendant sur les nôtres, dont les chevaux du reste manquaient de nourriture suffisante. Nos fantassins rondeliers, même nos fusiliers n'osaient guère escarmoucher en plaine, de peur d'être enlevés par l'ennemi; enfin, nos nuits étaient si peu tranquilles, qu'on résolut de retourner vers l'Abbaïe, en parcourant les woïna-deugas et les kouallas, où nous devions trouver en abondance des grains dont nous manquions, des troupeaux, et où notre nombreuse infanterie pourrait reprendre tous ses avantages.

L'aspect du pays que nous avions parcouru depuis l'Abbaïe était fort beau. Les Gallas, pasteurs à l'origine, se préoccupent encore avec prédilection du soin de leurs troupeaux; c'est en les poussant devant eux qu'ils ont marché à la conquête des terres qu'ils possèdent, et où ils se sont établis d'une façon conforme à leur occupation favorite. Au lieu d'être réunies en villages ou en hameaux, leurs maisons sont éparpillées au milieu de leurs champs et de leurs prairies, et ressemblent même à leurs anciennes tentes rondes qu'ils auraient recouvertes en chaume. À moins d'invasion exceptionnelle comme la nôtre, ils n'ont jamais à souffrir du passage des armées et des dévastations qui en sont la suite. Aucun ennemi ne venant ébrancher ou abattre les arbres qu'ils aiment tant à planter auprès de leurs habitations, la verdure et l'ombre réjouissent partout les yeux et donnent au paysage une richesse et une variété qui en font comme un jardin sans bornes. Le climat sain, égal et tempéré, la fertilité du sol, la beauté des habitants, la sécurité dans laquelle leurs demeures semblent assises, font rêver de s'arrêter en si beau pays. Souvent, durant nos marches, on voyait un soldat fatigué quitter son rang, s'affaisser jusqu'à terre en glissant le long de la hampe de sa javeline et dire, en contemplant le site:

—Hein, vous autres! quel dommage que cette terre ne soit pas chrétienne! comme on y attendrait bien la fin de ses jours!

Nous apprîmes par des prisonniers que les Gallas du deuga, supposant que nous prolongerions notre séjour chez eux, avaient convoqué leurs compatriotes des districts éloignés, pour nous attaquer le lendemain avec des forces considérables, consistant surtout en cavalerie. Le Dedjazmatch transporta immédiatement son camp sur un premier versant de la descente de woïna-deuga, où le terrain étroit, courant entre un immense ravin, presque à pic, d'une longueur d'environ cinq milles, et la berge du deuga, haute d'environ huit cents mètres, nous mettaient à l'abri de la cavalerie ennemie. Le soir, il prévint par ban l'armée de se tenir prête à se remettre en marche au petit jour.

Dès que notre arrière-garde évacuait nos campements, les Gallas, qui nous épiaient toujours, y entraient par petits groupes. J'éprouvai le désir d'en profiter pour les voir de plus près. Comme d'habitude, le Prince, en sortant à mule de sa tente, me donna le bonjour et m'invita du geste à le suivre. Mais je le laissai partir. L'armée s'écoula, et pour me soustraire aux perquisitions que l'arrière-garde faisait dans le camp avant de le quitter, je me retirai derrière un grand rocher avec quatre de mes hommes: l'un conduisait mon cheval, plus embarrassant qu'utile; l'autre portait ma carabine; le troisième, mon bouclier et ma javeline; mon drogman, un peu à contre-cœur, faisait le quatrième. Aux timbales, aux trompettes, aux flûtes, aux cris, à tout le vacarme de l'évacuation, succéda un lourd silence, interrompu seulement par les oiseaux encore mal rassurés, qui, d'intervalle en intervalle, s'encourageaient timidement à reprendre leurs chants du matin. Quoique nous ne pussions rien découvrir, un instinct, qui depuis m'a souvent servi dans des circonstances analogues, m'avertissait que le terrain devenait de plus en plus hostile. Soudain, nous entendîmes le cri galla: Hallelle! hallelle! signifiant: Frappe! tue! et nous vîmes trois hommes fuyant entre les huttes et serrés de près par douze ou quatorze Gallas. Au même instant sortirent d'une embuscade des cavaliers qu'à leurs housses rouges nous reconnûmes pour des nôtres. À leur vue, les Gallas se détournèrent pour gagner le grand ravin. Nous essayâmes les uns et les autres de leur couper la retraite, mais ils avaient trop d'avance. Arrivé un des premiers sur le bord, je pus les voir dévaler en bondissant, comme des chamois sur les blocs éboulés qui hérissaient la berge; ils s'arrêtèrent à une portée de fusil et nous crièrent des injures.

Nos gens de l'embuscade nous rejoignirent. C'était un chalaka ou chef de millier nommé Beutto qui, avec une vingtaine de cavaliers, avait voulu, courir aventure; il me sauta au cou en riant aux éclats et me reprocha de ne lui avoir pas communiqué mon dessein.

Des trois hommes poursuivis par les Gallas, l'un mortellement blessé au mollet, et un autre le ventre ouvert, gisaient à terre; le troisième avait eu le bonheur d'échapper à plusieurs javelines qu'on lui avait lancées, et qui, fichées dans le sol de distance en distance, jalonnaient la ligne en zig-zag qu'il avait suivie dans sa fuite. Un quatrième, que nous n'avions point vu, était sans vie et affreusement mutilé à côté d'un feu sur lequel fumaient des grillades. Les deux blessés nous suppliaient de ne point les abandonner; mais notre position s'aggravait d'instant en instant. Les Gallas surgissaient déjà en nombre sur les crêtes du deuga dominant la droite de notre route vers l'armée; ils pouvaient nous compter; notre arrière-garde devait être loin, et pour la rejoindre, nous avions à suivre un terrain buissonneux, favorable aux surprises. Le soldat blessé au mollet cessa brusquement ses supplications, roidit ses membres et expira. L'autre criait:

—Ô fils d'hommes, au nom de la Vierge, ne me laissez pas ici; en moi vous rachèterez vos âmes; saint Georges veillera sur vous jusqu'au camp!

Un d'entre nous fit observer que ce serait une belle prouesse que d'empêcher l'ennemi de mutiler le mort et d'achever le blessé; et vite, de sa ceinture, on lui fit un bandage pour contenir ses entrailles, puis on l'attacha en selle; le corps de son compagnon fut mis en travers sur un autre cheval. Mais cela nous avait fait perdre quelques minutes.

Nous partîmes, en appuyant notre gauche le long du ravin. Ma carabine et celle d'un de nos compagnons, nommé Abba-Boulla, étant les seules armes à feu de notre troupe; on nous mit en tête, comptant sur l'effet que produirait la vue de ces armes. Beutto, avec sept ou huit cavaliers, ferma la marche.

Bientôt parurent des Gallas se glissant derrière les broussailles sur notre droite, pour nous intercepter le passage; nous les gagnâmes de vitesse, et ils disparurent sous bois. Nous profitâmes d'un bas-fond pour coucher furtivement dans le lit d'un torrent, et sous des détritus d'arbres, le cadavre de notre compagnon. Nos prudents ennemis, que nous décélaient parfois les accidents du terrain ou le bruit des cailloux roulant sous leurs pas, nous suivaient toujours, mais nous leur échappions. Abba-Boulla, du haut de son grand cheval blanc, ne cessait de braquer vers les points suspects sa carabine qu'il agitait comme un télégraphe. Notre chance, si heureuse jusque-là, nous donna l'espoir de rejoindre les nôtres. Chemin faisant, le blessé nous expliqua sa mésaventure. Le désir de tuer un Galla l'avait porté à s'embusquer dans le camp avec trois de ses camarades; mais la vue d'un bœuf égorgé, dont la belle viande était presque intacte, les ayant mis en appétit, ils s'oublièrent au point d'en faire des grillades qu'ils mangeaient autour du feu, lorsqu'un javelot, en venant se ficher dans la poitrine de l'un d'eux, fit détaler les trois autres.

Ayant enfin tourné le ravin, nous arrivâmes à un endroit où l'arrière-garde venait d'avoir affaire avec des Gallas embusqués dans des grottes. Un jeune soldat gojamite, couché parmi sept ou huit morts, se souleva sur son bouclier, nous regarda silencieusement d'abord, puis nous dit:

—Ô frères, soyez les bienvenus. Relevez-moi.

Son calme, et la mâle élégance de sa pose me rappelèrent ces gladiateurs des arènes romaines, qui s'étudiaient à mourir de façon à mêler les applaudissements du cirque aux angoisses de leur agonie. À l'assaut d'une des grottes, une grosse pierre poussée par les Gallas lui avait brisé la jambe et l'avait envoyé rouler jusqu'au lieu où il était. Un des nôtres le mit sur son cheval.

Cependant une troupe d'une vingtaine de Gallas se démasqua résolument et marcha sur nous. Le terrain étant trop mauvais pour les chevaux, nous les laissâmes avec les blessés au pied d'un rocher, et nous prîmes l'offensive avec une décision qui décontenança l'ennemi. La déroute commence par les yeux, a dit Tacite. Les Gallas furent culbutés, ils eurent deux hommes tués et plusieurs blessés. Le brave Beutto nous cria de ménager le terrain, et nous empêcha de céder à l'attraction de l'ennemi, dont la tactique était de nous éloigner de nos montures. Plus loin, une charge imprévue, exécutée par Beutto et quelques cavaliers, coûta encore à l'ennemi deux hommes et un cheval. Nous approchions de notre camp. Bientôt des femmes, occupées à ramasser du bois, jetèrent l'alarme, et nos maladroits ennemis, en voyant des cavaliers et des fantassins accourir à notre secours, disparurent une dernière fois.

À peine rentré dans ma tente, le Dedjazmatch m'envoya souhaiter la bienvenue; il m'avait fait chercher partout pour le déjeuner; ma part était réservée, et il voulut que je la prisse devant lui.

—Si tu m'eusses consulté, seigneur maraudeur, me dit-il, je t'eusse donné une compagnie de fusiliers, et tu eusses pu joncher d'ennemis ta promenade.

Apprenant que le Chalaka Beutto était avec moi, il le fit mander. Celui-ci, pour excuser son acte d'indiscipline, insista sur la coïncidence fortuite qui l'avait heureusement mis à même de me ramener au camp. Le Prince se fit rendre un compte détaillé de notre matinée. Les familiers forcèrent l'entrée; on fit venir de l'hydromel, les trouvères accoururent, et l'on se mit gaîment à boire jusqu'au repas du soir.

J'avais obéi un peu étourdiment au désir de voir par moi-même ce qu'on me racontait des Gallas guerroyant en enfants perdus. Notre campagne tirait à sa fin, les occasions allaient manquer, et j'avais cru pouvoir sortir un instant de la sécurité qui m'enveloppait auprès du Prince, pour y rentrer sitôt ma curiosité satisfaite. Mais aucun passage étroit n'ayant entravé sa route, l'armée, ce jour-là, avait fait son étape bien plus promptement que d'habitude, ce qui nous avait empêchés de rejoindre l'arrière-garde, quoique pendant plus de quatre heures nous eussions accéléré le pas. Les mœurs militaires indigènes tolèrent des escapades de ce genre; mais si, d'une part, elles dénotent un esprit d'aventure qui ne déplait pas aux Éthiopiens, de l'autre, elles leur paraissent peu compatibles avec un rang de quelque importance; aussi le Chalaka Beutto, un des familiers du Prince, regardé comme destiné à un avenir brillant, crut-il devoir s'en justifier comme d'une dernière folie de jeunesse. Ce qui d'ailleurs nous excusait le mieux était notre heureuse chance d'avoir recueilli deux blessés abandonnés par l'arrière-garde.

Quelques années après, l'armée traversait une rivière dont le gué était dangereux, et j'étais en aval avec une troupe de nageurs pour venir en aide aux hommes que le courant entraînait. Parmi ceux qu'on retira de l'eau, il s'en trouva un ayant sur l'abdomen une large cicatrice, et mes gens lui ayant demandé à quelle affaire il avait reçu cette blessure:

—En Liben, dit-il; votre maître était encore parmi mes sauveurs, et je désire le remercier cette fois.

En deux mots, il raconta aux assistants à quel heureux hasard il devait d'avoir échappé aux Gallas; puis il vint me saluer et s'en alla.

L'armée marcha encore deux jours, de façon à faire croire à l'ennemi que nous allions repasser l'Abbaïe; mais, faisant volte-face, nous remontâmes sur un woïna-deuga, dans l'espoir que les habitants, nous ayant vus descendre vers l'Abbaïe, auraient ramené leurs troupeaux, qu'à notre première approche ils avaient mis en sûreté dans un quartier éloigné. Notre stratagème ne nous réussit qu'imparfaitement.

Non loin de là, se trouvait un monument monolithe, célèbre par la vénération dont il était l'objet chez les Gallas. Les traditions gojamites l'attribuaient au conquérant Ahmed Gragne. Selon les unes, Gragne poursuivant les débris de l'armée impériale jusqu'en Liben, pays alors chrétien, qui faisait partie du Grand Damote, après avoir fait incendier les églises, dressa ce menhir ou pierre fichée, pour indiquer le kibleh ou direction de la Mecque; selon d'autres, il la planta comme borne d'une de ses courses victorieuses; selon d'autres enfin, c'était une pierre tumulaire marquant le lieu où un de ses favoris était tombé en combattant. Ces traditions s'étaient converties chez les Gallas en superstitions grossières qui les portaient à vénérer cette pierre, à lui faire, à certaines époques de l'année, des onctions de beurre, de graisse et de parfums, et à y accomplir des tauroboles et même, dit-on, des sacrifices humains. Le Dedjazmatch crut de son devoir de chrétien de détruire ce monument d'idolâtrie; sa vanité se trouvait d'ailleurs flattée de l'idée d'effacer les traces du conquérant musulman. Laissant l'armée au camp sous le commandement du chef d'avant-garde, il partit à la pointe du jour, avec huit à neuf cents cavaliers d'élite, et après environ trois heures de marche, nous atteignîmes le monolithe.

Ce monolithe, haut de près de deux mètres, était dressé au sommet d'une petite butte. L'aspect des terrains environnants donnait à supposer qu'il avait dû être apporté de loin. Sa forme un peu en pointe était celle d'une pierre druidique; des amulettes, des onctions de beurre, des péritoines d'animaux et des parfums couvraient sa partie supérieure; des fils votifs de différentes couleurs entouraient sa base, où l'on voyait l'usure produite par les armes que les Gallas y aiguisaient afin de les rendre victorieuses.

—Qui m'aime fasse comme moi! dit le Prince, en jetant quelques broutilles contre l'idole. Et grâce à l'empressement de chacun, elle disparut sous un énorme bûcher. Bientôt l'intensité des flammes força notre cercle à s'élargir. Nous espérions que la pierre éclaterait; mais lorsque le combustible se fut affaissé en cendres, elle reparut dans son intégrité. On dispersa le feu. Plusieurs hommes chargèrent à bras un tronc d'arbre, et, balançant leurs efforts, donnèrent à plusieurs reprises de ce bélier improvisé; mais elle resta encore inébranlée. Les superstitions des assistants s'éveillaient, lorsqu'un homme vigoureux, en ruant une lourde pierre, fit enfin sauter un éclat du sommet. On poussa des hourras.

—Très-bien! dit le Prince, mais cela ne suffit pas; dussé-je venir camper ici, il faut que je la détruise.

Au moyen de forts enkassés, espèce d'épieux, on la déchaussa à grand'peine, sa partie enfouie étant la plus longue et la plus grosse; on la fit basculer sur un lit de bois sec, on l'entoura encore de combustible, et après qu'elle eut été maintenue longtemps encore dans un immense brasier, elle finit par se fendiller de toutes parts. On la brisa; et, jaloux de compléter l'œuvre de destruction, on combla sa large alvéole et l'on dispersa au loin les fragments de ce monument d'idolâtrie.

Mais les préoccupations du Prince et des chefs étaient déjà tournées d'un autre côté; on apercevait à l'horizon des bandes noires glissant dans la direction de notre camp. Pendant les quelques heures que nous venions de passer au même endroit, les Gallas, qui, le matin, n'avaient fait qu'apparaître à distance par petits pelotons, rassemblaient leur cavalerie pour intercepter notre retour.

Excepté sur quelques points, le terrain à parcourir était plat; nos neuf cents cavaliers ne redoutaient pour eux-mêmes aucune rencontre, mais nos gens à pied allaient entraver leurs évolutions. Lorsque le Dedjazmatch ne prenait pour escorte que de la cavalerie, il arrivait ordinairement que, malgré ses ordres, des fantassins, dans l'espoir d'avoir à se signaler sous ses yeux, suivaient à leurs risques et périls les mouvements rapides de l'escorte; de plus, pour ménager leurs chevaux de combat, beaucoup de cavaliers les faisaient conduire à la main par leurs palefreniers ou leurs servants d'armes à pied; ce qui fit qu'en cette circonstance, étant partis le matin, imparfaitement renseignés, et croyant n'avoir à faire qu'une petite course avant le déjeuner, nous nous trouvions à plusieurs lieues de notre camp, avec plus de quatre cents fantassins à protéger en plaine contre la cavalerie ennemie.

On s'était bien aperçu du danger qui grandissait autour de nous, mais en véritable soldat chacun avait dissimulé cette préoccupation: les chefs se plaisantaient sur leur gaucherie à manier l'enkassé ou à faire du bois; les soldats se livraient à mille espiègleries. On avait ri et joué comme des enfants. Notre besogne terminée, le silence se fit subitement. Le Prince excepté, chacun quitta sa toge, s'alestit, s'assura de ses armes, du harnais de son cheval, et nous partîmes: deux cents cavaliers environ en avant-garde, les piétons, nos trente fusiliers et les hommes à mule au centre; le Prince à l'arrière-garde; chaque corps étant à environ cent mètres l'un de l'autre. Nos fantassins prirent le pas gymnastique, et bientôt les cavaliers ennemis, qu'on estima à plus de deux mille, nous enveloppèrent en fer à cheval. Je fus frappé de l'entente avec laquelle nos gens, sans ordres donnés, répondirent à cette manœuvre. Nos trois corps serrèrent les distances; éclaireurs, flanqueurs, escarmoucheurs, relais, se détachèrent simultanément et prirent l'offensive sur tous les points. Les Gallas essayèrent d'arrêter l'avant-garde, et la décision qu'ils mirent à la charger nous donna lieu un instant d'appréhender que la mêlée ne s'engageât. Mais des contre-attaques habilement faites par nos flanqueurs maintinrent le combat d'escarmouches; et sans dévier de notre route, nous continuâmes à avancer rapidement, combattant toujours de façon à refuser le combat sur place. Le Prince, sachant combien les Gallas redoutent les armes à feu, mais s'enhardissent après une décharge inefficace, défendit aux fusiliers de tirer sans son ordre. Il est à croire que la présence de ces fusiliers préserva notre centre, car les ennemis l'ayant chargé en force une fois dans l'intention de nous couper, s'en détournèrent à portée de traits et ne s'attaquèrent plus qu'à l'avant ou à l'arrière-garde. Le terrain devenait-il mauvais, ils nous précédaient à droite et à gauche et nous attendaient plus loin. Nous fîmes ainsi retraite, au milieu d'attaques, de contre-attaques, de feintes, de ruses et de surprises réciproques, chaque accident de terrain donnant lieu à des manœuvres d'une physionomie nouvelle. Après des tentatives infructueuses contre l'avant-garde, l'ennemi essaya d'entamer l'arrière-garde, en la chargeant obliquement des deux côtés à la fois. Jusque là, le Dedjazmatch était resté à mule; il monta à cheval, quitta sa toge, et, le front haut, bouclier et javeline en mains avec une trentaine de cavaliers, il se porta en première ligne sur les points les plus menacés. Son calme, ses allures fières et résolues suffisaient à faire reconnaître en lui le chef princier de tous ces combats qui tourbillonnaient dans la plaine; ses grands yeux étaient fixes, sa lèvre frissonnante souriait de ce sourire particulier à l'homme énergique qui s'anime tout en méprisant le péril. Deux ou trois fois, passant à côté de nos fantassins, il leur cria:

—Bon pas et courage! nous ne vous laisserons pas ici.

Nos escarmoucheurs se multipliaient pour refuser à l'ennemi toute prise sérieuse. Parfois, une troupe compacte de trente à quarante Gallas s'élançait pour couper un peloton de six à huit cavaliers; un parti des nôtres s'élançait au secours; l'ennemi se dérobait en demi-cercle, fuyait penché sur ses chevaux et se couvrant de ses boucliers; un autre parti ennemi contre-attaquait; les nôtres voltaient, fuyaient vers nous, étaient secourus, et, lorsque des jouteurs de l'un ou de l'autre parti échappaient à grand'peine, de toutes parts on applaudissait par des hourras. Il était beau de voir, autour de cette petite troupe de fantassins, les cavaliers Gallas et Gojamites fourmillant dans la plaine, s'épier, s'interpeller, se charger, se fuir, s'entremêler et se disjoindre au galop furieux de leurs chevaux; et les courbes gracieuses que les javelines décrivaient dans l'air, et le bruit sourd des boucliers qu'elles déchiraient; les thèmes de guerre, les cris, les injures, les hourras, et la fougue intelligente des chevaux, qui, les crins au vent, les naseaux bas, passaient et repassaient, en faisant résonner le sol. Par moments, on eût dit de gais carrousels en l'honneur du Prince. Une expérience savante présidait à tous ces mouvements, si désordonnés en apparence.

Nous arrivâmes enfin près d'un bois qui devait nous mettre à couvert pendant plus d'un kilomètre. Un grand nombre d'ennemis prirent les devants pour nous en disputer l'entrée. Nos fantassins s'avancèrent résolument avec la cavalerie aux ailes; nos fusiliers firent leur première décharge, et, quoiqu'elle fût peu efficace, les Gallas se dérobèrent à droite et à gauche, et à l'orée du bois, nous fîmes une halte dont nos chevaux et surtout nos piétons avaient grand besoin. Peu après, nous traversions une novale hérissée de souches fraîchement coupées qui forçaient nos chevaux à changer de pied à tous moments. Une pesée inégale sur les étriers fit tourner ma selle; je roulai à terre; mon cheval s'échappa du côté de l'ennemi, évita d'abord la chasse que lui donnèrent Gallas et Gojamites et fut repris par un des nôtres. Un groupe de cavaliers était venu m'entourer dès l'instant de ma chute, d'autant plus intempestive, que le désir de me protéger pouvait amener le combat sur place. Peu après cet incident, nous arrivâmes en vue de notre camp établi sur des collines. Les Gallas, nous ayant harcelés encore un peu, s'arrêtèrent et nous donnèrent l'adieu, en poussant des cris, mêlés d'injures et d'éloges. La nuit tombait lorsque nous rentrâmes. Les chefs étaient tout glorieux d'avoir détruit du même coup une idole païenne et un monument de la conquête musulmane, et de ramener tous nos piétons, après avoir déjoué en plaine les efforts de plus de 2,000 cavaliers ennemis. Chacun était d'autant plus satisfait, que si les Gallas eussent réussi à engager le combat sur place, pas un de nous probablement n'eût rejoint l'armée.

Il semblera peut-être, vu notre infériorité numérique et les conditions défavorables dans lesquelles nous eûmes à opérer, que c'est grâce au manque de décision de nos adversaires que nous avons pu exécuter notre retraite. Il n'en est rien cependant. En Éthiopie, dans presque toute l'Afrique, en Arabie et dans la plupart des contrées d'Asie, prévaut le principe instinctif, que toute impulsion violente s'usant d'elle-même, il faut attendre, pour la combattre, que sa force initiale soit affaiblie. C'est ce même principe appliqué à la conduite des affaires, qui donne aux diplomates de ces pays une supériorité mise trop souvent au service de mauvaises causes. Quoique les Éthiopiens, en grande majorité, n'emploient que l'arme blanche, il est rare qu'ils répondent à une attaque de façon à s'entrechoquer du premier coup. Le combat débute, en général, par un échange plus ou moins répété d'attaques, de retraites et de retours offensifs; et ces préliminaires amènent le combat de pied ferme ou la mêlée, selon les conditions de terrain ou les causes morales qui jaillissent du conflit même. Il peut arriver que ces évolutions préliminaires ayant causé des pertes sensibles, les partis se séparent sans en venir à une mêlée; comme encore la victoire peut dès ce moment se décider si l'un des deux décèle, par un flottement ou d'autres signes, la perte de son assurance. En ce cas, il ne tardera pas à être rompu et morcelé, à moins que ses champions d'élite ne lui redonnent l'ascendant par quelque initiative énergique. Ces moments de crise sont ceux qui fournissent le plus à la verve des trouvères, et c'est à en profiter que vise l'ambition des plus intrépides. Quoiqu'il n'y ait pas de commandements, attaques et retraites se font avec ensemble, au pas de course et sur une ou plusieurs lignes de profondeur; elles sont inspirées par le désir de prendre ou de refuser tel ou tel avantage de terrain, de position, par celui de couvrir un blessé, de relever un cadavre ou par d'autres motifs analogues. Le combat singulier débute de la même façon, seulement, comme les adversaires n'ont à se préoccuper que de leur propre personne, leurs évolutions se succèdent plus rapidement et donnent lieu à une escrime, où l'agilité, l'adresse et surtout la puissance des poumons ont souvent plus de part que le courage. Deux troupes de fantassins rondeliers s'avancent l'une vers l'autre. À partir de quinze à dix-huit mètres, moyenne du jet efficace de la javeline pour les fantassins, elles commencent à darder quelques traits; les plus hardis, tenant la javeline par le talon, s'abordent, s'attaquent à coup d'estoc, et quelquefois avant même qu'un seul homme tombe, une des troupes bat en retraite devant l'ennemi, qui la poursuit de près, saisissant les occasions de frapper; puis soudain elle fait volte-face et prend l'offensive; et les rôles s'échangent ainsi successivement, jusqu'à ce que la mêlée s'engage, soit par l'effet de l'entraînement de ceux qui poursuivent, soit, ce qui est plus fréquent, parce que ceux qui cèdent le terrain, espérant désordonner leurs adversaires, font volte-face subitement et de façon à la rendre inévitable. Les fantassins Gojamites sont bien plus habiles que les Gallas à combattre en troupes de cette façon; et à cause de la vivacité plus grande de leur caractère et de leurs mouvements, les natifs des kouallas sont en général supérieurs à ceux des deugas. C'est, comme on le voit, la tactique du combat des Horaces et des Curiaces; aussi, personne en Éthiopie ne songerait-il à louer ou à blâmer la fuite de l'Horace vainqueur.

La cavalerie emploie la même tactique, mais d'une façon plus accentuée, les évolutions ayant lieu à fond de train et sur un champ plus étendu. Les mêlées sont bien moins fréquentes, quoique les corps à corps soient plus communs, deux partis pouvant s'entremêler et se disjoindre presque aussitôt. Quand les cavaliers en viennent aux mains, avant d'être à portée de javeline, c'est-à-dire à environ trente mètres, moyenne du jet pour les cavaliers, les uns tournent bride et cèdent le terrain, en accélérant l'allure, à mesure que les autres approchent. Ils fuient, le regard en arrière, comme les fantassins, et le bouclier sur la croupe du cheval, prêts à couvrir leur monture ou leur personne; les bons cavaliers protégent ainsi jusqu'aux jarrets du cheval; puis à l'instant opportun, ils reprennent l'offensive comme dans le combat à pied. Le moment difficile, principalement pour le cavalier, est celui où il faut volter, soit pour fuir, soit pour prendre l'offensive; dans ce mouvement, outre qu'il découvre sa personne, il présente la plus grande surface de son cheval. Si l'un des partis est mieux monté, ou si ses chevaux sont plus frais, il peut, en donnant la chasse, rompre et diviser la troupe ennemie. On voit de quelle importance est le cheval dans ce genre de combat, et l'on comprend pourquoi les cavaliers éthiopiens ont maintenu l'antique usage, rapporté dans la Bible, d'exécuter leurs marches à mule ou à bidet, afin de conserver au cheval de combat toute sa vivacité et sa souplesse. Aussi, tel qui n'a qu'un cheval ira à pied des journées entières en le conduisant à la main.

En conséquence de son armement et de sa manière de combattre, le fantassin rondelier a peu de chance de réussir contre un cavalier, partout où le terrain laisse au cheval la liberté de ses mouvements; et un corps de plusieurs mille fantassins, dépourvu de fusiliers, se laissera presque toujours entamer sérieusement par quelques centaines de cavaliers. Néanmoins, la cavalerie donne rarement à fond contre l'infanterie; elle sert à disperser un corps de fantassins déjà en désordre, à éclairer les marches, à engager le combat; dans les batailles rangées, on en forme la réserve, on la place aux ailes pour tourner l'ennemi ou le prendre d'écharpe, mais on évite de l'opposer à une infanterie compacte. De même que l'infanterie, lorsque deux corps de cavalerie dépassent quelques centaines d'hommes, ils engagent rarement une action générale; ils prennent position et combattent par détachements; et d'habitude, lorsque deux armées de quinze à trente mille hommes chacune se sont campées en face l'une de l'autre, leur cavalerie, appuyée par des lignes d'escarmoucheurs à pied, tant rondeliers que fusiliers, combat des heures entières et même durant plusieurs jours, pendant que le gros des deux armées reste en bataille. Les chefs ignorant l'art de manœuvrer les masses, c'est en dernier ressort ordinairement qu'ils commettent la victoire aux éventualités qui résultent du choc de multitudes; ils essaient de la remporter ou de la préparer au moins par des combats dont la direction leur échappe moins, mais qui amènent quelquefois malgré eux l'action générale.

Les fusiliers ne combattent guère qu'en tirailleurs, soutenus et protégés en pays de montagnes par des rondeliers, auxquels, en plaine, on adjoint de la cavalerie. Cette nécessité provient de l'imperfection de leur fourniment, de la lenteur qu'ils mettent à recharger leur arme, et de ce que n'ayant pas de bouclier, ils seraient sans protection contre les javelines. Ils se déploient en tirailleurs derrière une ligne de rondeliers et de cavaliers, dont la tactique consiste à aller attaquer l'ennemi et à le ramener de façon à le mettre à leur portée. Lorsque sur le lieu du combat, il se trouve un bouquet d'arbres ou un accident de terrain favorable, les fusiliers s'y postent, et la visée des combattants étant soit de les débusquer, soit de les soutenir, ces points forment le centre de combats souvent longs et acharnés.

Les populations chrétiennes de la Haute-Éthiopie, c'est-à-dire celles comprises entre la mer Rouge et l'Abbaïe à l'Est et à l'Ouest, le Lasta et l'Idjou au Sud, le Wohéni et le Wolkaïte au Nord, sont redoutées de tous les peuples voisins, les Turcs exceptés. Elles doivent cet ascendant avant tout peut-être à ce qui reste de leur organisation féodale: les terres allodiales dites de bouclier, de javeline ou de cheval, étant encore en assez grand nombre, les tenanciers de ces modestes investitures entretiennent encore le sentiment de dignité martiale, qu'engendre l'habitude de se garder soi-même, tant la liberté et la responsabilité donnent de la valeur à l'homme et développent les ressources d'un ordre social même bien imparfait. De plus, la configuration accidentée de leur pays, dont les deugas, woïna-deugas et kouallas offrent tant de ressources comme positions de défense, accoutume les populations à en tirer un certain parti élémentaire et entretient cet esprit militaire, qui enseigne jusqu'au dernier paysan à se suffire, à compter sur lui-même, et le rend apte à passer sans effort de la vie agricole à celle des camps. Cet état de choses permet de réunir promptement des armées et de leur faire tenir la campagne pendant plusieurs mois. C'est ainsi que ces populations ont pu arrêter jusqu'à présent l'invasion des Gallas, qui, par suite de leur organisation politique et de leurs mœurs plus républicaines et patriarcales que féodales, ne peuvent que difficilement opérer une concentration de forces de quelque durée.

Quoiqu'ayant conduit des armées de plus de 200,000 hommes, les Atsés et leurs Polémarques semblent n'avoir jamais eu une science militaire plus avancée qu'aujourd'hui. La stratégie, la fortification, la castramétation sont, comme la tactique, à l'état d'enfance. Les armées, dont la marche est ralentie par les femmes et les gens de service qu'elles traînent à leur suite, ne peuvent guère espérer surprendre par des mouvements imprévus, à cause de la connaissance que tous ont du pays, et de la diffusion rapide des nouvelles. Les travaux de fortification consistent à achever grossièrement de rendre défensibles les monts-forts, que, grâce à l'habitude géologique du pays, on trouve dans la plupart des provinces. Les chefs de corps déterminent l'assiette d'un camp d'après des considérations plutôt politiques que militaires, et ils ne songent jamais à le fortifier de retranchements. Ils ont bien entendu parler de travaux analogues, mais ils n'en font aucun cas pour eux-mêmes. Quant à la tactique, les bandes étant organisées sur des bases plutôt civiles que militaires, et ne contenant aucune de ces unités divisionnaires qui forment comme des articulations nécessaires aux manœuvres, leurs mouvements sont réduits à peu près aux évolutions que nous avons citées plus haut. Le Polémarque est ordinairement instruit par ses espions de l'ordre de bataille projeté par l'ennemi; de concert avec ses principaux officiers, il arrête le sien en conséquence, et ordinairement les soldats suppléent aux lacunes par des décisions qu'ils se communiquent au moyen de passe-paroles. La disposition la plus commune consiste à mettre en première ligne les fusiliers et les escarmoucheurs rondeliers entremêlés de pelotons de cavalerie; ces troupes engagées, on fait avancer, successivement ou à la fois, des masses d'infanterie de plusieurs rangs de profondeur et disposées en trois corps de bataille, pendant que la cavalerie essaie de tourner l'ennemi. En général, le Polémarque se tient au centre, derrière ses timbaliers qui battent la charge, et contre lesquels se dirige le principal effort de l'ennemi; derrière le centre, on place ordinairement des troupes de réserve, prêtes à renforcer les lignes qui fléchissent. Quelquefois le Polémarque laisse ses timbales au centre, pour y figurer sa présence, et il prend la conduite de cette réserve dont la direction décide souvent de la victoire. Quelques Polémarques, désireux d'accomplir des prouesses personnelles, donnent la conduite des différents corps à leurs principaux officiers, et, accompagnés seulement de leurs comités ou commensaux intimes, vont combattre à une des ailes. Mais, durant la bataille, bien qu'il leur soit impossible, quelque poste qu'ils occupent, d'opposer aux urgences accidentelles une manœuvre improvisée de quelque importance, chefs et soldats désapprouvent une ardeur, qui, tout en témoignant de l'intrépidité de leur chef, met en péril sa sûreté.

La bataille une fois bien engagée, les différents corps échappent complètement à la direction des chefs, qui ne combattent plus que pour leur compte personnel. Sans confiance dans la cohésion de leurs rangs, les bandes se désordonnent promptement, et leurs mouvements ne dépendent plus que de ces vertiges qui sillonnent les amas d'hommes. Aussi les paniques éclatent-elles fréquemment au milieu de ces collisions chaotiques, d'où la victoire surgit presque toujours d'une façon imprévue.

Deux bandes s'acharneront quelquefois l'une contre l'autre dans une mêlée persistante, mais en général les batailles sont d'autant moins longues et sanglantes que les combattants sont plus nombreux. Quant aux combats entre petites troupes, ils sont quelquefois fort opiniâtres. Pendant notre séjour à Goudara, deux bandes de rondeliers, l'une de 163 hommes et l'autre de 206, en vinrent aux mains en Metcha sur une question de préséance insignifiante. La plus nombreuse fut battue: il n'en survécut que 38 hommes dont plusieurs blessés; des vainqueurs, il n'en resta que 76, dont plus de la moitié étaient aussi blessés. Le centenier qui commandait ces derniers fut tué; l'autre centenier survécut à ses blessures. Les paysans accourus en armes avaient tenté d'arrêter le combat; d'un commun accord, les combattants, quoique inférieurs en nombre, leur avaient couru sus, les avaient dispersés, puis ils avaient recommencé à s'entre-détruire. Le lendemain, en relevant les morts, on en trouva qui étreignaient encore leur dernier adversaire. Les vainqueurs attribuèrent leur victoire et l'acharnement du combat aux prouesses et surtout à la verve d'un des leurs, trouvère en réputation. Jamais ses inspirations n'avaient été aussi entraînantes, aussi heureuses; il y mourut; mais jusqu'au dernier soupir, il ne cessa d'électriser les deux troupes. Ses camarades étaient à jeun depuis la veille, et quelques-uns se plaignaient d'avoir soif. Voici une des dernières strophes qu'il leur chanta:

«Ô frères, vous avez faim et soif! ô véritables fils de ma mère, »N'êtes-vous pas des oiseaux de proie? Allons, voilà les viandes ennemies! »Et moi, je serai votre écuyer tranchant! en avant! »Et, si l'hydromel vous manque, je vous donnerai mon sang à boire!»

À la suite de combats importants, il est très-difficile d'arriver à une appréciation exacte du chiffre des pertes; les indigènes se contentent des termes peu et beaucoup.

Une armée, une fois sérieusement aux prises, a très-rarement su se dégager et opérer sa retraite; toute l'infanterie reste prisonnière; la cavalerie se retire par petits détachements et quelquefois par masses. Les troupes vaincues ne sont pas plutôt morcelées et prisonnières, que les vainqueurs se précipitent au pillage du camp; leur cavalerie ramasse les piétons en fuite et engage avec les fuyards à cheval des combats qui font parfois plus de victimes que la bataille même. Quelque bande de rondeliers, profitant de la confusion, s'éloignera du champ de bataille, mais ordinairement elle tombe aux mains des paysans, qui ont l'habitude de garder les passages sur les derrières des armées prêtes à en venir aux mains; néanmoins il échappe toujours des groupes de cavaliers, d'une défaite même complète. Lorsqu'on connaît les localités, on peut, avec de la résolution et un peu de chance, décourager les poursuivants et se dégager des paysans, qui se montrent presque toujours impitoyables. Il arrive aussi que les prisonniers mal gardés se retournent contre leurs capteurs et ressaisissent la victoire. Enfin, il est aisé de se figurer à combien de péripéties donnent lieu deux armées de 30 à 40,000 hommes chacune, se débattant dans un même hasard. Il est bon d'ajouter que sur le champ de bataille, à ces moments de crise, durant lesquels malheureusement les soldats de tout pays peuvent se livrer impunément à des actes de cruauté gratuite, ces actes sont peu communs parmi les soldats éthiopiens, et les traits de générosité fort nombreux. Il est consolant de voir que ceux-là même dont la profession est de tuer l'homme, s'exposent très-fréquemment pour lui sauver la vie. Ils le font avec simplicité, et ils ont ordinairement cette pudeur virile, qui leur fait dédaigner, de la part de ceux qu'ils ont sauvés, ces démonstrations verbeuses dont le moindre inconvénient est d'user la reconnaissance. Un mot, un serrement de main, un geste même leur suffit. D'ailleurs le sauvé d'aujourd'hui peut devenir le sauveur du lendemain.

Les Éthiopiens attaquent un camp la nuit et de préférence au point du jour; mais ces surprises pourraient être exécutées bien plus fréquemment, vu la négligence avec laquelle les camps sont gardés. Quant aux attaques contre une armée en marche, qui offriraient des chances à peu près certaines de réussite, elles n'ont lieu que très-rarement.

Le siége des monts-forts mérite à peine ce nom; on leur donne rarement l'assaut, et comme les indigènes n'ont ni canon, ni machine de guerre, ils se bornent à des blocus. Ces forteresses sont prises par trahison ou par coups de mains; elles sont défendues principalement par des fusiliers et des blocs de pierre qu'une poussée suffit à faire rouler sur les sentiers escarpés qui y conduisent.

On comprend que la moins nombreuse de ces deux armées avait dépassé le chiffre au delà duquel un accroissement numérique, loin d'être un accroissement de force, devenait au contraire une cause de faiblesse, par suite de l'inhabileté des Polémarques éthiopiens à faire manœuvrer des corps de troupes considérables. Aussi, avant d'en venir à une rupture et à une grande bataille, ces deux rivaux se sont-ils combattus indirectement par de savantes combinaisons politiques, qui amenèrent plusieurs fois leurs vassaux ou leurs alliés à se mesurer avec des forces ne dépassant pas quinze mille hommes. Du reste les armées nombreuses nuisent bien plus à l'Éthiopie par les dévastations qu'occasionnent leurs marches et par les déplacements d'autorité qu'entraîne la victoire, qu'elles ne se nuisent réciproquement par des faits de guerre proprement dits.

Dans un pays où l'on se sert principalement de l'arme blanche, et où les chevaux sont nombreux, la cavalerie prend naturellement toute son importance et donne pour ainsi dire le ton aux combats, même à ceux d'infanterie. Aussi, pour les indigènes, même pour ceux du Tegraïe, où les chevaux sont rares et les armes à feu communes, l'homme qui combat à cheval représente le type de l'homme de guerre. Quoiqu'ils redoutent les fusiliers, leur esprit se refuse à leur attribuer une efficacité d'action aussi grande qu'aux cavaliers, dont les moindres faits militaires ont d'ailleurs, à leurs yeux, un caractère de bravoure et de noblesse qu'ils sont loin d'attribuer aux faits accomplis au moyen d'armes à feu. On peut s'expliquer ainsi pourquoi, malgré l'introduction de ces armes, les fantassins ont continué de conformer leur tactique à celle du cavalier, et de pratiquer ces fuites et ces retours offensifs, très-appropriés à l'emploi des armes blanches, mais qui, au premier aspect, semblent ne donner lieu qu'à des simulacres de combats.

Comme on l'a vu, la tactique du cavalier est celle des Scythes, des Parthes et des Numides; il dresse son cheval, comme ceux d'Énée loués par Homère, à suivre et à éviter l'ennemi, et s'il doit être hardi à l'attaque, il doit, comme le héros troyen, avoir aussi la science de la fuite.

Les combats, entre cavaliers surtout, sont faits pour étonner un Européen. Que deux corps de cavalerie, de 2 ou 3,000 hommes chacun, se trouvent en présence, et ne soient point contraints par quelque circonstance à une action générale immédiate, 20 à 25 cavaliers s'élanceront à toute bride contre tout un escadron qui les alléchera en leur cédant du terrain. Mais, par un retour offensif, une centaine de cavaliers peut-être se détachent, relancent ces assaillants et cherchent à les envelopper avant qu'ils soient secourus. Si le terrain s'y prête, il s'établit ainsi, comme au jeu de barre, un va-et-vient de charges sur plusieurs points à la fois. Ces combats partiels seront soudainement interrompus par une charge formidable de 12 à 1,800 chevaux, balayant tout devant elle, dans le but de sonder le terrain, de modifier l'assiette des forces de l'ennemi, ou simplement de l'impressionner, ou peut-être pour dégager un peloton de 10 à 15 cavaliers, qui, dans cet emmêlement de charges et contre-charges, allait être enlevé. Au milieu de ces échanges d'attaques, de ruses, et de retours faits au grand galop, escadrons, escouades, lignes, pelotons, se rompent, se mêlent, se disjoignent et se reforment, donnant tour à tour au combat, comme dans un kaléidoscope, des physionomies toujours nouvelles. On verra un cavalier, séparé de ses compagnons, serpenter au milieu de ses adversaires, le sabre à la main, sous une grêle de javelines, et leur échapper quelquefois, après leur avoir distribué des blessures, aux applaudissements des deux partis. Deux troupes considérables s'essaieront réciproquement par dix, quinze ou vingt charges partielles, avant d'exécuter une charge en masse; puis elles recommenceront à s'attaquer par petits détachements, et elles se sépareront après quelques heures, n'ayant peut-être que 60 ou 100 hommes hors de combat par le seul effet des javelines. Si les attaques et les contre-attaques ont été vivement menées, la journée passera pour avoir été chaude. Les Gallas, dans leurs guerres entre eux, se séparent après une perte bien moindre quelquefois, et le combat n'en a pas moins des résultats politiques importants; les chrétiens, cherchant davantage à s'aborder le sabre à la main, s'entretuent bien plus. Les Gallas musulmans du Wollo passent pour les plus habiles à cette tactique; ils reprochent aux cavaliers chrétiens de s'entretuer, sans discernement ni science, de se colleter en rustres avec la cavalerie, de s'aheurter contre l'infanterie, de l'enfoncer parfois, il est vrai, mais comme le feraient des goujats, par la seule et bestiale impulsion de leurs montures, sacrifiant ainsi leurs meilleurs chevaux et leurs plus braves cavaliers; et pour confirmer leur appréciation, ils rappellent les désastres sanglants qu'avec leur manière éclectique de combattre, ils ont fait éprouver aux armées des Ras du Bégamdir en particulier, ces succès ne leur ayant coûté que des pertes insignifiantes.

Cette prédilection pour une façon de combattre qui fait de la fuite un moyen essentiel, prévaut chez presque tous les peuples orientaux. Ils admirent sans doute l'homme énergique qui se pose résolument en obstacle contre un péril pour l'arrêter ou périr, mais ils admirent bien davantage celui qui, surmontant l'ivresse qu'occasionne le péril, sait ruser avec lui, c'est-à-dire disposer avec jugement et économie de ses moyens d'action. L'Éthiopien prend pour type du premier genre de courage le taureau ou le bélier, que leur énergie inintelligente et aveugle porte à exposer du premier coup, en se heurtant front contre front, le centre physiologique de leur vie; il symbolise le second par le lion, bien plus intelligent, dit-il, qui, lui, circonvient cauteleusement ses victimes, fuyasse, se flâtre et se tapit, avant de se dresser en hérissant sa crinière et d'user de sa force, sans rivale cependant; l'homme perd sa valeur, ajoute-t-il, s'il s'abandonne à l'ivresse, que ce soit celle du combat ou celle de l'hydromel.

Cette manière des Éthiopiens d'envisager la guerre est malheureusement loin d'en avoir épuré les lois et banni les brutalités, comme le prouve la coutume barbare de l'éviration; cependant, il ne faut point conclure de cette déplorable coutume à la férocité de ceux qui l'ont adoptée. Les Éthiopiens chrétiens font la guerre avec assez d'humanité, surtout si on les compare à leurs voisins musulmans, les Gallas du Wollo, les Adals, les Taltals et les Chaawis, et même aux Gallas païens et aux Changallas ou nègres, qui passent pour être moins cruels que ceux-ci.

Les Éthiopiens sont braves. Il serait peu prudent de dire à quel degré ils le sont; car si tant de races et de nations s'attribuent chacune en particulier la faculté de savoir le mieux affronter la mort, il en est heureusement peu qui n'aient quelques titres à cette supériorité, comme, heureusement aussi, il n'en est aucune qui puisse avec justice en revendiquer le monopole, tant de nations ayant été les plus braves, selon les temps, les lieux ou les mobiles!

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