CHAPITRE X (continued 2)
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Excepté les jours de grand repas, le Dedjadj Birro préférait être servi à la corbeille. Croyant que ces apprêts étaient pour moi seul, j'alléguai mon peu d'envie de manger, et Birro fit signe de tout enlever. Bientôt après survint un homme dont l'entrée fit sensation: les chefs se levèrent et ne se rassirent qu'après lui; Birro l'accueillit amicalement et me dit:
—Mikaël, voici mon chef d'avant-garde; aime-le; c'est Tiksa-Méred, un de mes meilleurs amis.
Et, s'adressant à son Fit-worari:
—Toi, Méred, aime Mikaël comme un autre moi-même.
C'était la première fois que je voyais ce favori déjà célèbre; sa physionomie mobile ne me parut que franche à demi.
—Je viens savoir, dit-il, ce qu'a aujourd'hui Monseigneur, qu'il a renvoyé sans y toucher son déjeuner?
—C'est Mikaël qui l'a ainsi voulu, dit Birro. Je resterai jusqu'au dîner sur un burilé d'hydromel et un bout de grillade que j'ai pris ce matin; quand il aura faim, nous mangerons tous ensemble.
Comprenant alors la faute que j'avais faite, je m'empressai de mettre mon appétit à sa disposition.
—Vous autres, là-bas! s'écria-t-il, qu'on nous serve!
Quand il eut mangé, il distribua de sa main aux soldats ce qui restait de la panerée; et le boire se prolongea au milieu de conversations animées.
Mes gens furent logés chez des notables, et l'on dressa pour moi une tente à côté de la hutte du Prince.
—Fils de ma mère, me dit-il, je sais que tu n'aimes pas dormir comme nous côte à côte avec tes amis; tu seras seul quand tu le voudras, mais il faut que tu soies assez près pour que je puisse m'assurer que tu dors en paix. Si des rêves omineux viennent te troubler, moi, ton frère, je serai là, auprès de toi; et quand les soucis chasseront mon sommeil, j'irai me rasséréner à tes côtés.
Je passai ainsi quelques semaines dans l'intimité orageuse de ce Dedjazmatch. La nuit, il m'appelait ou venait me réveiller pour m'entretenir de ses regrets, de ses craintes ou de ses espérances: il me disait qu'il voulait tourner son père contre le Ras, dont il redoutait de devenir captif, et il me demandait mon avis sur la fidélité de tel ou de tel de ses chefs. Il parlait religion, philosophie, guerre, poésie, chasse, médecine; d'amour fort peu. À deux ou trois heures du matin, il prétendait quelquefois que nous avions faim et il ordonnait d'égorger un mouton gras; il voulait manger des grillades et il faisait fouetter un page, un soldat ou une femme de service dont les allures à demi endormies lui paraissaient trop lentes. D'autres fois, son chapelet à la main, il venait furtivement s'asseoir sur mon alga et, récitant ses prières, il me réveillait de la main tout en me faisant signe de faire silence. Son chapelet terminé, il me disait:
—Je ne puis te voir dormir quand je veille. Tout ne doit-il pas être commun entre nous? Nous devrions mourir le même jour. Puis, vois-tu, je me méfie de tous mes hommes; ma vie n'est qu'un long semblant; j'ai besoin de parler à cœur ouvert. Attristons-nous sur moi.
Quelquefois il cessait d'égrener son chapelet, son regard devenait méditatif, et, après être resté silencieux, le front dans la main, oubliant ma présence, il se levait soudain, commençait une prière, mais quittant la formule usitée, il s'adressait à Dieu en termes improvisés et poignants; puis il se tournait vers moi en riant de confusion, mais les yeux encore pleins de larmes.
Dès le lever du soleil, il commençait l'expédition des affaires, présidait le conseil, rendait la justice et envoyait de tous côtés des messagers pour nouer ses intrigues compliquées. La vigilance, l'ordre, le discernement qu'il déployait surprenaient tout le monde. Il formulait ses instructions et ses ordres avec concision et clarté, et possédait le don de commandement; il avait l'adresse de faire croire à une supériorité plus grande encore que celle dont il était doué; la moindre parole était dite à intention; il posait toujours, souvent vis-à-vis de lui-même, et il était comédien consommé. Quelquefois, nous montions à cheval pour jouer au jeu de cannes; d'autres fois, le déjeuner ou le dîner se prolongeait des heures entières: on buvait, on causait, on écoutait les trouvères. Un dimanche, nous nous rendîmes à l'église de Findja.
Depuis près d'un siècle, Findja servait de capitale aux Polémarques du Dambya, et les libéralités de plusieurs d'entre eux avaient enrichi son église et son clergé. C'était la première fois que le Dedjadj Birro s'y rendait. Il était monté sur une mule superbement caparaçonnée, et, dédaignant d'en tenir les rênes, il les avait confiées à deux piétons qui couraient de chaque côté de sa monture. Un long collier de riches amulettes était passé par dessus sa toge, d'une blancheur éclatante et traînant presque jusqu'à terre; il était coiffé d'un volumineux turban de mousseline et portait une pélerine blanche de peau de mouton, garnie en vermeil: les mèches de la toison, longues de plus d'une coudée, ondulaient gracieusement à ses moindres mouvements. À quelques pas derrière, se pressaient silencieusement tous ses notables; pour lui faire honneur, ils allaient bouclier au bras. Devant lui, son cheval Dempto, conduit à la main, se balançait sous la housse écarlate de sa selle. En tête, les timbaliers, gonfanon et parasol déployés, battaient la marche des grands jours. Une centaine de cavaliers, en tenue de combat, ouvraient la marche, fermée par six cents rondeliers d'élite.
Tout le clergé de Findja vint à sa rencontre avec croix et images. À la porte de l'église, le Dedjazmatch mit lestement pied à terre, jeta sa pélerine à un soldat, et, se découvrant la poitrine, il se prosterna jusqu'à terre, avant même d'entrer dans la première enceinte, où stationnait une foule considérable. Là, drapant sa toge à la façon respectueuse, il s'adossa à un mur et reçut des mains du prieur un long bâton, en forme de béquille, qu'on trouve dans les principales églises et dont se servent les moines pour se soutenir debout durant leurs longues oraisons.
Quand il entrait dans une église, c'était avec des marques exagérées de respect; mais si l'intérieur était désert, il se dépouillait de ses allures fastueuses, congédiait sa suite, à l'exception d'un ou deux favoris, et il semblait alors prier avec ferveur.
L'office terminé, tout le clergé lui chanta un hymne en guez composé en son honneur. Ces démonstrations courtisanesques lui déplaisaient; mais, dans l'incertitude de ses affaires, il avait intérêt à se concilier les prêtres de cette paroisse influente. Il leur dit qu'il ne voulait gouverner que pour le bonheur du pays, et qu'ils eussent à le faire comprendre à tous. Le plus âgé s'avança, le bénit, et, conformément à l'usage, termina en récitant avec tout le monde un Pater et un Ave à son intention.
Rentré ensuite au camp, au milieu des acclamations des habitants échelonnés sur notre route, et dans tout l'orgueil d'un haut pouvoir, Birro réunit ses chefs dans un long festin.
Chaque jour, quelque ancien officier de Conefo ou de ses fils venait prendre service chez Birro, qui s'appliquait à se faire accepter par les notables du Dambya et à donner de lui une opinion plus favorable que celle qu'il avait laissée à la cour du Bégamdir; car, bien que brillante, la position que lui faisait notre victoire à Konzoula était encore précaire. Le Ras Ali, satisfait de la défaite de l'armée des fils de Conefo, ne voyait plus dans Birro qu'un instrument bon à briser désormais. Dans l'espoir de s'emparer de sa personne, il l'invitait à venir le trouver à Dabra-Tabor pour reprendre la Waïzoro Oubdar et s'entendre avec lui sur un plan de campagne contre Oubié, dont la vassalité nominale le fatiguait, disait-il. Birro, averti par des familiers du Ras, demandait encore quelques jours de délai, afin d'en finir avec les rebelles du Dambya, à la réduction desquels il procédait en effet, mais avec des ménagements calculés; et, d'intelligence avec la Waïzoro Manann, il suppliait qu'en attendant on lui envoyât sa jeune femme. Le Ras lui envoyait des cadeaux, et il les lui rendait avec usure; et, afin d'entretenir le dévouement de ses soldats, il fermait les yeux sur leur licence, leur donnait festins sur festins, pendant lesquels il dictait à ses trouvères des bouts-rimés relatifs à sa prochaine entrée en campagne contre Oubié, l'ennemi cauteleux de son gracieux suzerain le Ras Ali. De son côté, le Ras faisait chanter par ses poëtes des vers à la louange de Birro, son plus fidèle vassal, son beau-frère, le mari d'Oubdar, sa sœur de prédilection.
La Waïzoro Manann, tiraillée par son attachement pour son fils, par son faible pour son gendre et par son amour pour sa fille, n'osait agir, dans la crainte de précipiter la catastrophe qu'elle cherchait à conjurer. Birro achevait de la désespérer en lui faisant dire qu'il se mourait d'amour pour sa fille, qu'il désirait ne point altérer ce sentiment, mais qu'il ne pouvait plus vivre de la sorte et qu'il ne lui restait plus qu'elle pour sauver son bonheur domestique.
Prétextant le voisinage de rebelles, il tenait ses troupes agglomérées et échelonnait des vedettes déguisées depuis Furka-Beur (col qui donnait accès à son pays du côté du Bégamdir) jusqu'à son camp. Nuit et jour, ces sentinelles étaient prêtes à donner l'alarme dans le cas d'une irruption du Ras, qui, de son côté, avait réuni à petit bruit près de Dabra-Tabor plus de quatre mille de ses meilleurs cavaliers. Mais ces deux Polémarques essayaient en vain de cacher leurs intentions, elles transparaissaient chaque jour davantage; la pacification du Dambya s'en ressentait. Les marchés étaient mal pourvus, les caravanes n'osaient s'aventurer, la défiance arrêtait toute transaction, chacun se préparait à de nouveaux troubles.
Quelques favoris du Ras, mécontents de leur position, désertèrent et vinrent chez Birro; celui-ci leur fit excellent accueil, donna des grades à quelques-uns et obtint du Ras la rentrée en grâce des autres, avec une position plus avantageuse. Aussi, beaucoup de notables d'Ali étaient-ils prêts à passer au service de son adroit vassal. Parmi eux se présenta un cavalier nommé Syoum, destiné à une célébrité précoce. D'une famille noble, mais déchue, Syoum était entré comme page chez le Ras Imam, un des prédécesseurs d'Ali; une réponse spirituelle le fit remarquer de son maître, qui, avant de mourir, le promut au grade d'échanson pour ses veillées intimes. Le jeune Syoum, devenu bon cavalier et fort lutteur, avait de plus pris cette énergie de caractère commune à tous ceux qui, comme lui, avaient fait leur éducation militaire dans la rude intimité d'Imam. Admis au nombre des compains du Ras Ali, l'ambition le rendit inquiet; trouvant son avancement trop lent, il venait chez Birro. Celui-ci lui donna l'investiture d'un fief, auquel était attaché le titre de Balambaras ou chef des écuries impériales, et il le revêtit publiquement d'une cotte-d'armes en soie, comme il est d'usage pour ce titulaire.
Syoum était âgé d'environ vingt-huit ans, grand, bien fait, gracieux, d'une force musculaire peu commune et le teint sombre et velouté que les Éthiopiens comparent à la couleur d'une grappe de raisin noir; il avait une grande distinction de manières, le visage séduisant, des façons à la fois modestes et hautes qui semblaient annoncer sa confiance dans sa fortune. Élevé dans les cours, son tact le guidait sûrement au milieu des dédales des intrigues; son élocution facile, son amabilité, son entrain et son intelligence, plus sérieuse que ne le comportait son âge, captivèrent promptement Birro, et en quelques jours, quoique faisant pressentir un concurrent redoutable à la faveur de son nouveau maître, il s'était concilié les favoris, les notables et jusqu'aux pages.
Le montfort de Tchilga, le plus considérable du Dambya, où s'étaient réfugiés avec leurs richesses, des partisans influents d'Ilma, défiait l'autorité de Birro.
Celui-ci, comptant se servir du jeune prince pour hâter la soumission du pays, avait obtenu de son père la remise de sa personne. Il somma les partisans de son prisonnier de lui rendre le montfort, les menaçant, s'ils persistaient dans leur refus, de faire couper le poignet de leur ancien maître; et pour qu'ils ne doutassent pas de sa résolution, il fit mettre le malheureux prisonnier à la torture, en faisant resserrer l'anneau de fer qui fixait la chaîne à son poignet.
—Dépecez-le et jetez ses membres aux chiens, répondirent les assiégés; vous en aurez l'odieux; nous ne nous rendrons pas!
En apprenant la conduite cruelle de son fils, le Dedjadj Guoscho lui envoya un message des plus sévères, et la torture d'Ilma cessa. Quelques jours après mon arrivée, Birro porta de nouveau son camp auprès de Tchilga pour dévaster le koualla qui l'entoure, enlever ainsi des ressources aux assiégés et ravitailler ses soldats. Nous revînmes chargés de vivres au camp de Kobla.
Peu après, des chefs de partisans qui tenaient isolément la campagne, se concertèrent pour surprendre notre camp: c'était après minuit; nous dormions tous, jusqu'aux fusiliers qui étaient de garde devant la tente du Dedjazmatch. Réveillé par les cris, j'entendis Birro qui maugréait en s'armant à la hâte; il s'élança hors de sa tente en faisant retentir sur son passage le refrain bien connu de son thème de guerre. Le camp, attaqué de deux côtés opposés, était dans une confusion inexprimable. Birro courut au camp de droite, où l'attaque était la plus vive; des soldats mirent le feu à quelques huttes et de rougeâtres lueurs éclairèrent la scène. Les assaillants, au nombre d'environ 700, avaient fait une large irruption, et s'avançaient de plus en plus au milieu de nos huttes en combattant avec fureur; mais nos gens affluaient, et, encouragés par la voix de Birro, se jetaient tête baissée dans la mêlée; Birro lui-même en fit autant. Pendant trois ou quatre minutes, les cris cessèrent; on n'entendit que le fer et les coups. Une clameur victorieuse s'éleva parmi les nôtres: le brave Guolemdatch et une poignée de rondeliers faisaient une trouée dans les rangs de l'ennemi, qui recula en désordre et disparut dans l'obscurité, laissant quelques morts et une trentaine de prisonniers. Des cavaliers, déjà en selle, poursuivirent les fuyards, mais sans oser les entamer. Nos timballiers battaient à tout hasard la charge au centre du camp. La crainte d'avoir le Dedjazmatch sur les bras décontenança l'attaque faite contre notre camp de gauche, où les assaillants étaient pourtant en plus grand nombre; ils se retirèrent précipitamment sans grande perte. Nous eûmes une vingtaine d'hommes tués et un nombre moindre de blessés; on nous tua aussi deux femmes et on nous en blessa une trentaine.
Au point du jour, Birro fit couper le poignet droit à quelques-uns des prisonniers, et ordonna aux autres d'emmener les mutilés afin qu'ils servissent d'exemple aux rebelles; et, le même jour, nous quittâmes le terrain incommode où nous campions pour aller nous établir un peu plus loin. Au moment de monter à cheval, Birro me fit cadeau de sa belle pèlerine blanche que depuis quelques jours ses principaux seigneurs lui demandaient à l'envi. Peu après, manquant encore de vivres, le Dedjazmatch fit publier un ban engageant les habitants de certains districts à mettre à couvert leurs personnes, leur bétail et leurs objets précieux, afin qu'il envoyât ses soldats se ravitailler sur leurs terres; il leur accordait en même temps l'exemption d'une année d'impôts. Les habitants se prémunirent en conséquence; mais ils s'apostèrent, laissèrent s'effectuer le pillage, et attaquèrent nos gens sur plusieurs points à la fois, lorsqu'ils revenaient en désordre chargés de vivres. Notre arrière-garde eut fort à faire pour les dégager: nous y laissâmes une soixantaine de morts; nous fîmes prisonniers une trentaine d'hommes et plus de 200 femmes.
Birro ayant perdu dans cette affaire un parent douteux, ou, pour le moins, très-éloigné, saisit ce prétexte pour sévir cruellement. On annonça aux prisonniers rassemblés sur la place la mort du parent du Dedjazmatch, qui leur fit demander ce qu'ils avaient à dire pour se justifier. Les femmes répondirent par des sanglots; un des prisonniers s'avança devant la tente et dit:
—Ô monseigneur, à toi la force! Tu es l'étoile de ton matin, et tu annonces les splendeurs de ta propre journée. Que Dieu fasse luire à tes yeux la vérité de mes paroles. Au commencement de son règne, Conefo aussi nous laissa maltraiter; nous prîmes les armes et nous fûmes vaincus. Mais, reconnaissant la justice de notre résistance, il nous gouverna avec mesure, et nous lui avons été de fidèles sujets pendant tout son règne. Nous avons refusé obéissance à ses fils, parce qu'ils ont été durs envers nous, et qu'ils ont méconnu l'héritage de leur père; aussi, n'étions-nous pas représentés à la bataille de Konzoula. Par obéissance à ton ban, nous avons laissé tes soldats se ravitailler sur nos terres; mais ils ont attenté à nos personnes; et où convient-il que le laboureur affronte la mort, si ce n'est sur son sillon? Nous espérions qu'il en serait avec toi comme avec Conefo, et que tu apprécierais notre résistance. Nous voici prêts à être asservis par ton pardon. Que ta javeline soit toujours victorieuse, et que Dieu t'inspire notre arrêt!
—Créature du jeudi! (c'est du jeudi que date la création des animaux, dans la Genèse) s'écria Birro. Puisqu'ils ont eu recours aux armes, ils en subiront la loi. Ils ont tué mon parent, tout meurtrier doit son sang; je leur laisse la vie, mais qu'on leur coupe à chacun le pied et la main!
La tente fut refermée. Celui qui avait pris la parole s'offrit le premier au rasoir du bourreau, avec ce stoïcisme si commun parmi les Éthiopiens.
Seize malheureux subirent la mutilation, pendant qu'au milieu de ses familiers consternés, Birro cherchait, par des discours animés, à donner le change à son émotion. Je pus enfin l'interrompre et l'engager à gracier le reste des condamnés. Malheureusement pour eux, les assistants, malgré Tiksa-Méred qui leur faisait signe de s'abstenir, appuyèrent mes instances, et, à cette apparence de pression, Birro éclata:
—On ne les a donc pas tous ébranchés? s'écria-t-il. Qu'on mande mes bûcherons pour abattre ceux qui restent à coup de hache! Je ne pourrai donc pas venger le sang de mon parent et celui de mes soldats?
Deux infortunés furent tués à coup de hache. On vint lui dire que tout était fini, et il sembla respirer plus à l'aise. Des soldats compatissants avaient fait évader une dizaine des condamnés. Birro l'apprit quelques jours après et dit:
«Tant mieux! mais c'était mon devoir de faire un grand exemple.»
À partir de ces exécutions, ses soldats, même isolés, purent circuler avec sécurité dans toute la province.
Cependant, un prétendant nommé Woldé Teklé augmentait le nombre de ses troupes, et Birro s'en préoccupait. Sur le rapport de nos espions, nous partîmes de nuit avec près de 2,000 hommes pour le surprendre. Après environ quatre heures de marche, nous arrivâmes près de l'endroit désigné une soixantaine de cavaliers seulement et une quinzaine de fantassins, les meilleurs coureurs. Nous eûmes à peine mis pied à terre pour attendre nos gens, que, dans une plaine boisée qui s'étendait à nos pieds, nous crûmes apercevoir environ 800 fantassins précédés par des éclaireurs et marchant droit sur nous en soulevant la poussière. Birro se remit en selle, poussa vers l'ennemi, mais la rapidité de Dempto lui donna bientôt une avance telle, qu'il crut prudent d'attendre ses cavaliers. L'un d'eux, doué d'une meilleure vue que les autres, nous cria:
—Tout doux! frères; nous avons bien le temps; laissons souffler nos chevaux; les vaches doivent être à sec à cette heure, et ne redonnent de lait que dans la soirée.
Une folle hilarité s'empara de nous: le nuage de poussière n'était soulevé que par un beau troupeau de bestiaux. Pour compléter notre désappointement, les vachers, nous apprirent que Woldé Teklé avait décampé depuis longtemps.
Malgré ses qualités militaires incontestées, ce chef ne pouvait rien mener à effet; brave, généreux, affable et instruit, il excitait partout des sympathies, mais sans profit pour sa cause. Élevé à la cour de son parent, le célèbre Dedjadj Maro, gouverneur du Dambya, de l'Agaw-Médir, du Metcha, du Kouara et de l'Armatcho, il devait naturellement hériter de sa puissance. Conefo, fils de sa propre sœur, qu'il avait dotée et mariée à un de ses vassaux, le supplanta par surprise. Woldé Teklé se maintint quelque temps en rébellion, mais après plusieurs combats malheureux, il tomba entre les mains de son neveu Conefo, qui, après l'avoir tenu captif plusieurs années, le lia à lui par serment, le remit en liberté et lui donna un fief important. À la mort de son frère, le Dedjadj Gabrou, Conefo sentit se réveiller des doutes sur la fidélité de son oncle; les devins lui prédisaient à lui-même une fin prochaine; son intrépide frère ne serait plus là pour protéger ses deux fils, Ilma et Mokouannen, contre l'ambition légitime de leur grand-oncle; enfin, sa maladie s'aggravant, sans provocation de la part de Woldé Teklé, il ordonna qu'on lui crevât les yeux. Soit maladresse, soit connivence du bourreau, cette terrible exécution fut mal faite: Conefo mourut quelques jours après, et Woldé Teklé guérit; ses paupières seules restèrent mutilées. Il se rebella contre ses petits-neveux; mais avant la bataille de Konzoula, il se joignit à eux, disant qu'après tout, ces enfants étaient siens, et que, dût-il éprouver leur ingratitude, il lui convenait de les défendre contre un prince étranger. Échappé de leur défaite, il parcourait le Dambya, ou il était très-populaire, mais sans pouvoir faire prendre sa cause au sérieux.
À quelques jours de là, nous apprîmes en soupant qu'il venait de s'arrêter à un village près de Gondar, et nous fûmes en selle immédiatement. Au point du jour, nous atteignîmes ses traînards; il avait encore déguerpi et s'était réfugié sur les terres du Wogara, province de la mouvance d'Oubié. En revenant de cette course, nos soldats harassés obliquèrent vers Gondar, où ils espéraient que Birro leur permettrait de se faire héberger une nuit; mais il envoya des cavaliers pour garder les avenues de la ville et passa outre. Il m'accorda un congé de quelques jours pour revoir le Lik Atskou.
Quoique je n'eusse avec moi que deux cavaliers et six fantassins, les habitants de Gondar, déjà alarmés par le voisinage de Birro s'émurent à mon approche: le harnais en vermeil et la housse écarlate de mon cheval me firent prendre pour quelque haut personnage qui serait bientôt suivi de soldats turbulents et affamés. Mais on se rassura en me reconnaissant, et je regagnai sans incident mon ancienne demeure, où j'avais vécu en moine et où je rentrais en soldat.
Le bon Lik Atskou me reçut avec effusion, mais, après m'avoir considéré, il hocha tristement la tête en disant:
—Mon fils, tu as bien fait parler de toi depuis que tu m'as quitté. On ne réfléchit guère à cheval. As-tu assez songé aux conséquences de ta conduite? Tes deux princes ont reçu de leurs ancêtres une lourde dette à acquitter devant Dieu et devant les hommes; n'as-tu pas craint d'en devenir solidaire, toi qui es sans racine dans notre pays et de passage seulement? Car tu ne peux avoir renoncé à ta patrie, terre de vérité, de justice et de science. Un fait futile en apparence se présente à nous autres, vieillards, avec toutes ses conséquences; aussi suis-je peiné des changements que je vois dans ton costume: ta poitrine n'est plus recouverte d'une tunique, tu te contentes de notre toge, tes jambes sont nues, tu marches sans chaussure, tu n'as plus dans le vêtement cette retenue qui te distinguait de nous, tu as quitté pour le nôtre le costume de tes pères. Ce changement m'en fait craindre bien d'autres dans tes idées. Prends garde, mon fils, en te détournant des traditions qui ont étayé ta première jeunesse, de nuire à ton âge mûr.
Je m'efforçai de rassurer mon austère et bienveillant conseiller; mais sa défiance était en éveil; mes protestations ne parurent l'apaiser qu'à demi.
Le lendemain, il me conduisit à son église de prédilection pour remercier Dieu, disait-il, de mon heureux retour.
La forme des églises en Éthiopie est presque toujours celle d'un périptère circulaire; les murs, en pierre brute et en bousillage, sont enduits d'une couche de terre blanche ou jaune; les embrasures sont en menuiserie, les colonnes en bois et le toit en chaume. Au centre, une énorme colonne tronquée et creuse renferme le sanctuaire; de sa base formée de quatre murs à hauteur d'épaule, orientés aux quatre points cardinaux, se dégage un fût carré, rond quelquefois, qui monte jusqu'à la partie centrale du toit auquel il sert d'appui; au milieu de chaque face s'ouvre dans l'intérieur de la colonne une porte dont la partie supérieure est dans le fût et dont le seuil s'appuie sur des marches de bois dans la base. À quelques mètres de ce sanctuaire court un mur qui l'enclave de façon à former une enceinte circulaire; ce mur n'a d'autre ouverture que quatre portes établies en face de celles du sanctuaire, et il est enclavé à son tour par une espèce de péridrome ou galerie extérieure formée de colonnes ordinairement en bois. La portion inférieure des entre-colonnements est souvent garnie d'un treillage en roseaux. Ces trois enceintes sont couvertes par un vaste toit en chaume, très-épais, de forme conique, dont le centre s'appuie sur le fût tronqué du sanctuaire, et le pourtour sur les linteaux de la colonnade. Ordinairement une grande croix grecque se dresse sur le sommet de ce toit, et des œufs d'autruche sont embrochés à quelques-uns de ses croisillons; sur les églises riches, cette croix est en cuivre doré et scintille au loin. Des troupes de tourterelles nichent dans les boulins du mur de l'église; pendant les offices même, elles circulent impunément dans l'intérieur, et personne n'oserait les molester, soit dans le cimetière, soit même au dehors. Les quatre faces externes du sanctuaire et le mur de l'enceinte qui court autour sont couverts du haut en bas de peintures à la colle représentant des sujets historiques ou religieux. Ces peintures, vives de couleurs, sont d'un dessin très-incorrect et primitif; les règles de la perspective y sont inconnues, et leur caractère rappelle un peu celui des peintures chinoises. Autour de l'église court un terrain enclos d'un mur et toujours planté de grands arbres dont la plupart sont des cèdres; c'est le cimetière. Un bâtiment à part, derrière l'église, sert de sacristie. On entre dans le cimetière par un porche quadrangulaire, bâti comme les murs de l'église, en pierre brute et bousillage. Au-dessus du porche se trouve ordinairement une chambre qui, lorsque l'église possède une cloche, soutient un beffroi, de façon à ce que la corde de la cloche descende sous le porche à hauteur de la main; à défaut de cet instrument on se sert de phonolithe, d'un sémantron ou de pièces de bois sonores. Lorsque les ecclésiastiques chantent les offices, ils se groupent en face de la porte principale du sanctuaire dans l'enceinte qui le contourne; le reste de cette enceinte est laissée aux fidèles. Comme on ne prononce pas de sermons, il n'y a pas de chaire. Pendant la messe, les portes du sanctuaire sont tantôt ouvertes, tantôt fermées, selon le rite éthiopien, mais un voile empêche de voir l'autel; le prêtre officiant et ceux qui le servent ont seuls le droit d'y entrer; ils se présentent sur le seuil pour la lecture de l'évangile, comme aussi pour donner la communion, et ils se retirent à chaque fois derrière le voile. Ceux qui ne sont point nets, d'après les règles mosaïques du pur et de l'impur, n'ont point le droit de pénétrer dans cette enceinte qu'on regarde comme l'enceinte d'Israël; ils doivent s'arrêter dans le péridrome, espèce d'enceinte des Gentils, ou bien dans le cimetière. Ceux qui sont nets depuis sept jours vont d'abord à la porte principale du sanctuaire, et ils en baisent le seuil, ou un des montants, avant et après leurs prières; les gens dévots font le tour du sanctuaire en stationnant à chacune de ses quatre faces et baisant successivement les quatre portes. En Amarigna et en Tegrigna, on ne dit pas visiter les églises, mais baiser les églises. On ne s'agenouille que durant la semaine sainte; les prières se font debout ou assis par terre; il n'y a aucune espèce de siége; ça et là se trouvent des béquilles isolées dont on se sert comme d'appui lorsqu'on est fatigué de rester debout. Ceux qui veulent prier sans être dérangés, ou lire leurs prières, s'adossent ordinairement aux arbres du cimetière ou s'asseyent sur l'herbe entre les tombes. Par un reste d'obéissance à la loi du Lévitique, ceux qui peuvent posséder deux toges, en réservent une spécialement pour se présenter à l'église. Des sistres et des tambours à main sont les seuls instruments dont il soit fait usage pour accompagner les chants religieux.
Dans la plupart des églises, il est défendu de se présenter avec une arme à feu, un bouclier ou une javeline: on les laisse à l'entrée du porche; dans quelques-unes, il est même défendu d'entrer le sabre au côté, et, comme le fourreau est retenu aux flancs par plusieurs tours de ceinture, il est d'usage de dégainer et de laisser l'arme sous le porche. C'est sous le porche, qui sert aussi de porterie, que se réfugient les mendiants, les lépreux, les voyageurs ou les étudiants sans asile; c'est là qu'on dépose les étrangers malades ainsi que les enfants abandonnés, qui heureusement sont très-rares dans le pays. Les voyageurs sans asile couchent aussi dans le péridrome de l'église, mais comme la saillie du toit est fort courte et que les colonnes sont assez hautes, ils n'y sont guère plus abrités que s'ils étaient dehors.
Lorsque l'église jouit du droit d'asile, celui qui veut invoquer ce droit s'empresse, en arrivant sous le porche, de sonner la cloche: il déclare à haute voix et par trois fois son intention de prendre refuge; dès ce moment sa personne est inviolable. Le porche se nomme en amarigna: porte du salut. Si les réfugiés sont nombreux, ils dressent des tentes ou des huttes dans le cimetière. C'est parfois un spectacle curieux qu'un millier d'hommes et plus campés de la sorte, les chevaux broutant l'herbe des tombes; des selles, des boucliers suspendus aux branches des arbres, des harnais, des housses, des armes de tous côtés; des femmes préparant la nourriture au milieu des agaceries des soldats; plus loin, des chefs, la figure mi-couverte de leur toge, causant avec anxiété des événements du dehors; des blessés couchés sur des herbes sèches et entourés de leurs amis; ailleurs, des compagnons absorbés dans une partie d'échecs; d'autres occupés à fourbir leurs armes, à réparer leurs vêtements; des pages déguenillés courant de tous côtés, provoquant le rire par leurs espiégleries, ou fuyant devant les imprécations de quelque cuisinière à qui ils ont voulu dérober des provisions; enfin toute une population se livrant activement aux occupations et aux gaietés de la vie, au-dessus d'une autre population endormie dans la mort.
La jolie église de Notre-Dame où nous conduisit le Lik Atskou, est attenante à l'enceinte du Palais-Impérial à Gondar; par exception elle est bâtie à la chaux. Malgré son style éthiopien, ses matériaux, la juste proportion de ses parties, indiquent qu'elle est l'œuvre d'ouvriers expérimentés. On dit qu'un empereur la fit bâtir par des ouvriers portugais et l'enrichit d'ornements en profusion telle, qu'on lui donna le nom, resté populaire, de Maison de soie. Sa splendeur a disparu depuis la chute de l'empire; on y voit encore, parfaitement conservées, les peintures de l'intérieur, représentant tous les épisodes de la guerre parricide que Rougoum (maudit) Tékla-Haïmanote fit à son père Yassous-le-Grand, qu'il fit tuer par un de ses oncles d'un coup de carabine, dans une île du lac Tsana, on y voit aussi la mort de ce parricide, assassiné à la chasse peu après être monté sur le trône. Le quartier voisin composant la paroisse est presque entièrement détruit. Son cimetière ombreux et recouvert d'une herbe vivace qui dissimulait les tertres effondrés des tombes, attirait des oiseaux en grand nombre; leur gazouillement incessant et le roucoulement des tourterelles étaient les seuls bruits qu'on y entendît. Le palais délabré, vide et silencieux, debout au milieu de ses cours désertes, semblait étendre sur cette église son ombre mélancolique; aussi la foule portait-elle ses dévotions dans des lieux plus souriants. Les offices s'y célébraient à petit bruit, et l'on n'y voyait que de rares fidèles, la figure émaciée de quelque timide anachorète de passage, ou bien à demi caché derrière un arbre quelque soldat, la tête basse et la pose affaissée, s'humiliant devant Dieu.
En sortant de cette église, je fus accosté par une femme reconnaissable à son costume pour une servante de bonne maison. Elle me dit que sa maîtresse était dans la peine, et que, sachant que j'avais mes entrées auprès du Dedjadj Birro, de qui dépendait son sort, elle me demandait quand je pourrais la recevoir et prendre connaissance de sa situation: et, comme j'hésitais, elle ajouta que sa dame était la Waïzoro Bir-Waha (eau d'argent), fille du Dedjadj Conefo et femme du Balambaras Aschebber, que Birro retenait dans les fers depuis la bataille de Konzoula, où le prisonnier avait été blessé. Elle me montra la Waïzoro, assise toute seule au pied d'un arbre et enveloppée d'une toge grossière, unique vêtement qu'elle voulût porter, dit-elle, depuis les malheurs qui l'accablaient. Je lui fis dire que c'était à moi à me rendre chez elle, et que je m'emploierais en faveur de sa cause, si elle était juste, et je m'éloignai, laissant mes gens pour se tenir à ses ordres et lui faire escorte de ma part jusqu'à sa demeure.
Le Lik Atskou m'apprit que le Dedjadj Conefo, durant sa dernière maladie, avait recommandé ses deux fils à Aschebber, ainsi qu'à quelques autres de ses fidèles. Aschebber avait énergiquement servi les intérêts d'Ilma jusqu'à la bataille de Konzoula, mais il était accusé d'avoir détourné des valeurs de la succession de Conefo, et le Dedjadj Birro menaçait de le faire mutiler s'il ne les lui livrait.
Je promis à la Waïzoro Bir-Waha de partir deux jours après pour le camp; mais le lendemain, à mon grand regret, il m'arriva un Chalaka et une compagnie de la garde de Birro, conduisant Aschebber enchaîné. Le Chalaka avait ordre de s'arrêter chez moi, d'y recevoir les objets qu'Aschebber avait promis de restituer, de les soumettre à mon inspection, et, dans le cas où la restitution serait insuffisante, de le remettre à la torture en resserrant l'anneau qui fixait la chaîne à son poignet. Le malheureux me fit observer que cet anneau le serrait encore trop pour lui permettre de dormir: j'obtiens du Chalaka qu'on le fit aaiser.
Grâce à des cadeaux en comestibles qui m'arrivaient de tous côtés, je pus faire festiner mes hôtes; le prisonnier mangea, but et fut joyeux avec nous: le Chalaka noya complétement sa raison dans l'hydromel, et plusieurs de ses soldats l'imitèrent. Le Lik Atskou, sachant qu'on faisait grande chère chez moi, me fit dire que des vassaux d'Aschebber rôdaient par la ville, et que, pour éviter toute surprise, j'eusse à faire bonne garde de nuit; il ne dormit point lui-même et m'envoya d'heure en heure son esclave pour s'assurer de la vigilance de mes gens.
Le lendemain, la famille d'Aschebber produisit une partie de la rançon demandée: c'étaient surtout des carabines, de vieux tapis et des étoffes en soie dont les dessins rappelaient le goût qui régnait jadis dans l'Inde et dans l'Yemen, des pièces d'orfévrerie, des poignards et des sabres aux montures indiennes enrichies de pierres de couleur et d'un travail exquis. La magnificence de ces objets, provenant sans doute de quelque empereur, me confirma une partie de ce que m'ont raconté les vieillards sur la richesse des costumes de leurs aïeux. Mais tout cela était loin de représenter le chiffre de la rançon imposée. L'ordre vint de remettre le prisonnier à la torture. J'obtins un délai, et je me rendis auprès du Dedjadj Birro, qui voulut bien permettre de relâcher Aschebber moyennant un appoint insignifiant en argent.
En rentrant à Gondar, je trouvai le Chalaka gardé à vue par ses propres soldats et son prisonnier. Je lui avais laissé trop grosse provision d'hydromel et d'eau-de-vie, et une insolation après boire l'avait privé de la raison depuis quatre jours. Je fis libérer Aschebber, et je repartis pour le camp avec les soldats de la garde. Quant au Chalaka, toujours en proie au délire, ses suivants personnels, trop peu nombreux pour le bien garder dans ma maison isolée, se réfugièrent avec lui sous le porche d'une église.
Après quelques jours passés au camp, j'étais revenu à Gondar, lorsqu'un matin la ville fut réveillée par les soldats de Birro, qui arrivait encore de la poursuite de l'insaisissable Woldé Téklé. Birro m'envoya prévenir, et j'allai le trouver dans une église où il se reposait. Il me dit que Gondar n'était qu'un ramassis de vils marchands, de grandes dames au rabais, d'ecclésiastiques faux savants et de clercs séditieux, et que je devais en avoir assez. «Pendant que les soldats se rafraîchissent, ajouta-t-il, allons respirer un air moins impur.» Et, suivis de quelques cavaliers seulement, nous partîmes au galop, laissant la ville sens dessus dessous. Il m'emmena à l'ancienne habitation de son aïeule, l'Itiégué Mentewab, femme et mère d'empereur.
Cette habitation, située à un kilomètre environ de Gondar, au pied des montagnes qui entourent la ville, consiste en un joli pavillon flanqué d'une tour carrée, bâti à la chaux et à l'européenne, tout auprès d'une église bâtie également par l'Itiégué et dédiée à Notre-Dame, sous la vocable de Koskouam, nom donné par les Éthiopiens au lieu de refuge choisi par la mère du Sauveur durant son exil en Égypte. Quelques misérables huttes de paysans groupés autour forment seules aujourd'hui la paroisse. Cachées au milieu d'un bouquet de grands arbres toujours verts, l'église et l'habitation, qui se décèle par sa haute tour, offrent un des points les plus pittoresques des environs de la ville.
L'Itiégué Mentewab, qui vivait encore au temps du voyageur Bruce, représente une des physionomies les plus attrayantes du déclin de l'Empire. Native de la province de Kouara, elle fut amenée à Gondar dans son enfance par sa mère, qui, ayant perdu son mari, dut suivre elle-même un procès en Cour suprême; et les pages impériaux, frappés de la beauté de l'enfant, en parlèrent devant l'Empereur comme d'une merveille. La mère obtint justice, et l'Empereur retint l'enfant, qu'il confia à ses femmes et qu'on surnomma Mentewab (Que tu es jolie!), nom que les pages lui avaient donné en la voyant. Elle grandit dans le palais, oubliée durant quatre années. Un soir à souper, un des familiers parla d'elle, et l'Empereur désira la voir; mais il s'endormit sans y plus penser, et s'étant réveillé avant le jour, il aperçut debout, au pied de sa couche, la belle et gracieuse Mentewab, qui seule veillait sur lui, un flambeau de cire à la main.
Mentewab, devenue Itiégué (Impératrice), confirma sa haute position par la sagesse et la retenue de sa conduite, ne cessant de protester par son exemple au moins contre les vices de la cour de son mari et de celle de son fils, qui succéda à son père sous le nom de Yassous. Elle savait vivre le jour en princesse et la nuit, dit-on, elle se soumettait aux plus dures austérités de la pénitence. Durant quarante années elle exerça par son mari, son fils et sa famille une puissance souveraine, suffisamment interrompue par des vicissitudes pour rendre manifestes la force et la bonté de son caractère. En tout pays, on voit de ces êtres que la fortune semble se complaire à élever, à abaisser et à retourner dans sa main, comme des joyaux dont elle veut faire briller toutes les faces.
C'était la première fois que Birro visitait l'église et l'habitation de son aïeule. Le clergé n'avait pas eu le temps de s'y réunir, mais un vieux religieux que nous trouvâmes à la porterie nous servit de cicerone. Birro devint mélancolique en voyant le domaine délabré où, il y a un siècle, sa famille florissait à l'abri du trône impérial. Il me proposa de monter au haut de la tour, afin d'y jouir du point de vue, quoique le cicerone prétendît que l'ascension était périlleuse: de l'escalier, en plusieurs endroits, il ne restait que la cale. Nous atteignîmes néanmoins la plate-forme; Birro s'épanouit. Les factionnaires laissés au pied de la tour cherchaient à éloigner une troupe d'environ deux cents marchands musulmans.
—Ces trafiquants, dit-il, viennent sans doute réclamer contre mes soldats.
Un corbeau vint se poser sur le faîte d'un arbre en face de nous. (On dit vulgairement que quand un corbeau apparaît seul, c'est un mauvais présage). Birro se saisit du pistolet que j'avais à la ceinture et laissa errer sa main armée dans la direction des Musulmans, tout en détournant la tête pour parler avec moi; les Musulmans, épouvantés, se dispersèrent sous les arbres.
—Si je tue ce corbeau, dit Birro, c'est que je devrai un jour rentrer dans les possessions de mes ancêtres: je régnerai; tu feras venir de ton pays des gens qui bâtissent à la chaux, nous nous élèverons de belles demeures, nous les léguerons à nos neveux, et notre amitié aura ainsi un signe dans l'avenir.
J'arrêtai son bras, en lui représentant que le corbeau perchait un peu loin et qu'il ne devait point risquer de manquer son coup devant tant de gens.
—C'est juste, c'est juste, dit-il.
Et le bras sur mon cou, il m'entraîna jusqu'au rebord de la tour, pour faire juger à tout le monde, disait-il, du degré d'amitié qu'il avait pour moi.
—Par la mort de Guoscho! ajouta-t-il, ne suis-je pas un homme fortuné de pouvoir réclamer de pareils palais comme ayant appartenu à mes aïeux? Les faucons hésiteraient avant de se poser ici, et tu viens de Jérusalem pour y monter avec moi! Je suis jeune, et Dieu m'a décoré de la victoire! Cependant je crois pressentir quelque revers. Mais Notre-Dame y pourvoira, en souvenir des mérites de mon aïeule, et toi, fils de ma mère, tu seras à mes côtés.
Peu à peu son étreinte cessa, son bras se retira de moi, son regard changea d'expression et il descendit en silence. En bas, il me dit à l'oreille:
—Comme c'est bon de vivre haut et loin de terre!
Il fit approcher les Musulmans; l'un d'eux prit la parole pour dire que leur quartier était mis à sac par ses soldats, et qu'ils venaient se réfugier auprès de lui. Il appuya sa supplique d'un cadeau de deux burilés pleins de poivre noir et d'une pèlerine de guerre en drap rouge, ajoutant que ce qu'il y avait d'imprévu dans leur démarche et le désordre dans lequel ils étaient devaient faire excuser la modicité de leur offrande.
—Que Dieu vous le rende! leur dit Birro.
Et il monta précipitamment à cheval et partit au galop pour le Salamgué ou quartier musulman.
J'arrivai sur la place du marché quelques instants après lui; ses soldats fuyaient de toutes parts, en lâchant leur butin. L'un d'eux fixa sa poursuite: le malheureux, pour alléger sa course, abandonna jusqu'à son bouclier et sa javeline. Encore quelques bonds et, il était à l'abri derrière des rochers, lorsque le javelot de Birro l'atteignit; il tomba percé d'outre en outre. La population musulmane poussa des cris de joie, tandis que le servant d'armes du Prince ramassait le javelot sanglant de son maître. Tous les pillards fuyaient dans la campagne et reprenaient la route du camp. Birro demanda sa mule, ordonna de balayer les traînards hors de la ville haute et donna lui-même l'exemple du départ pour le camp. Avant mon arrivée sur la place du marché, il avait déjà tué un autre de ses soldats, qui, les mains pleines, sortait d'une maison.
Birro avait défendu à ses gens de descendre dans le quartier musulman, et en sévissant comme il venait de le faire d'une façon si conforme à la fougue de son caractère, il ravivait cette terreur qu'il aimait à inspirer, et il affichait du même coup sa déférence pour les intentions de son suzerain Ali, qui protégeait les musulmans de Gondar d'une façon spéciale. Nous sortions à peine du Salamgué, qu'un musulman, traînant après lui un jeune soldat, arrêta le Prince par ses cris.
—Parle donc, lui dit Birro.
Le musulman accusa le soldat d'avoir pillé sa maison de fond en comble et d'avoir maltraité sa femme.
—Holà! qu'on lui coupe pieds et mains, dit Birro.
—Par Allah! mon Seigneur, dit le plaignant, que ferais-je de ses membres? Qu'il les garde pour s'en aller le plus loin possible, mais qu'il me rende ce qu'il m'a pris.
Le soldat terrifié protesta par serment qu'il n'avait pris qu'une vieille ceinture, et qu'encore, un de ses camarades la lui avait enlevée sur le champ; il offrait d'ailleurs de donner celle qu'il portait. Birro lui dit en se remettant en marche:
—Roncin que tu es! s'il en est ainsi, que ne lui frottes-tu les oreilles à ce mécréant?
Et il laissa le musulman composer comme il put avec le soldat.
Cependant il me tardait d'aller au-devant de mon frère, et le Dedjadj Birro remettait de jour en jour de me donner mon congé, lorsqu'il conclut avec le Dedjadj Oubié une alliance secrète, dont le but était de marcher prochainement contre le Ras Ali, leur suzerain commun. Je représentai à Birro que cette circonstance me permettrait d'aller et de revenir de Moussawa avec promptitude et commodité, puisque le Dedjadj Oubié tenait tout le pays depuis Gondar jusqu'à la mer Rouge.
Après beaucoup d'objections, il consentit à mon départ, et afin, disait-il, que je pusse figurer convenablement à la cour de son allié, il voulut me donner un bouclier richement garni en vermeil, un fort beau sabre et une belle mule caparaçonnée comme la sienne. Je refusai ces présents, et il en prit de l'humeur:
—Celui qui reçoit s'engage, me dit-il; tu veux partir sans pensée de retour.
Enfin, après beaucoup d'instances, il m'accorda deux mois pour faire mon voyage, en me recommandant toutefois de me joindre à l'armée d'Oubié, si avant cette époque cet allié opérait sa jonction avec lui pour marcher contre le Ras.
—Car, si Dieu le permet, dit-il, nous ferons parler de nous grandement. Mais avant de nous séparer, je veux que nous nous engagions, par serments réciproques, toi à revenir, moi à te traiter toujours comme un frère.
Malgré ma répugnance à me lier de cette façon, je crus devoir céder.
—Je ne sais, me dit-il, quelles sont les formules de serment usitées dans ton pays, mais que m'importe! tout serment recèle le principe vengeur de son inobservance. Pose ta main sur ma cuisse, et engage-toi, par la mort de Monseigneur Guoscho et par la mienne, à revenir auprès de moi ou de mon père, sauf la volonté contraire de Dieu.
Je promis.
—Et si tes projets venaient à changer, ajouta-t-il, dis que le pain se tourne pour toi en venin et te corrode les entrailles, et que tout ce que tes lèvres pourront boire ne serve qu'à enflammer ta soif; dis que les hommes n'éprouvent pour toi que de la haine; dis que les désirs que tu formeras s'accomplissent pour d'autres et sous tes yeux; dis que ton passage sur la terre, comme dans le cœur de ceux que tu aimes, ne laisse pas plus de trace que n'en laisse le serpent maudit qui rampe sur un rocher nu!
Je répétai ces paroles après lui.
—Quant à moi, mon frère, reprit-il, dicte-moi le serment que tu voudras.
Comme je refusais:
—Si je trahis le premier notre amitié, dit-il, que mes chairs se déchirent et flottent en lambeaux le long de mes ossements, avant que mon âme ait quitté la terre; que tous ceux en qui je me confie se tournent contre moi et m'imputent ma confiance à crime; que mon cheval, mes armes et jusqu'à l'herbe des champs, que tout se dresse contre moi; que Dieu fasse un exemple hideux de mon corps sur la terre et de mon âme dans l'éternité! Maintenant, mon frère, dit-il en fermant les yeux, clos mes paupières de ta main, avec la pensée que c'est la mort qui me les scelle, si tu trahis ton serment.
Je lui obéis. Et à son tour, il me ferma les yeux de sa main, en disant:
—Que mon frère meure, si je n'accomplis pas ce que je dis!
Il me fit quelques recommandations relativement à Oubié, m'offrit un sachet contenant de l'or natif, que je refusai, et nous nous quittâmes après une accolade.
Après une journée de route, j'arrivai à Gondar. Le Lik Atskou parut peu satisfait lorsque je lui racontai comment je venais de quitter le Dedjadj Birro. La nature droite, judicieuse et toute magistrale de mon hôte s'accommodait mal des allures impétueuses de ce jeune prince, et il ne se gênait nullement pour rappeler publiquement sa descendance équivoque du Dedjadj Guoscho et pour improuver sa conduite.
—On peut bien conduire les hommes à coups de hache, disait-il, et échafauder ainsi un semblant de puissance, mais un jour tout cela croule sous le souffle de Dieu. Si j'étais plus jeune, ajouta-t-il, c'est en France que je t'engagerais à retourner, afin d'y aller avec toi; mais je suis trop vieux, et puisque tu dois revenir à Gondar, tu pourras au moins me fermer les yeux. Triste temps que le nôtre!
Il m'engagea à resserrer ma confiance à la cour d'Oubié; et, selon son habitude, il me congédia sur le seuil de sa maison, en me donnant sa bénédiction.