CHAPITRE VII (continued 2)
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Il semble qu'on doive ranger parmi les actes qui décèlent le plus la personnalité de l'homme, celui de défendre sa vie ou d'attaquer celle de son semblable. Bien des déguisements et des conventions tombent alors, et la discipline la plus prévoyante et la plus sévère est impuissante souvent à empêcher le combattant de déceler sa véritable nature. Quoiqu'en Europe l'art militaire, la discipline et les armes soient partout les mêmes, les diverses races européennes révèlent néanmoins par leur façon de combattre et de faire la guerre, leurs caractères, leurs aptitudes et jusqu'à leurs mœurs nationales.
On peut dire des Éthiopiens qu'ils combattent en hommes libres, surtout si on les compare aux soldats d'autres nations, dont la forte organisation militaire exige en premier lieu, comme dans les ordres monastiques, le dépouillement de la volonté propre. Si l'on veut juger les Éthiopiens d'après leurs allures à la guerre, on dira qu'ils sont rusés, pillards, formalistes, fanfarons, vains, insouciants et ardents à la fois, aventureux, susceptibles d'attachement et de dévouement, d'une sensibilité féminine, et stoïques souvent jusqu'à l'héroïsme, enthousiastes et tenaces malgré leur légèreté, peu vindicatifs, d'une obéissance facile, portés à la gaîté malgré leur fonds de mélancolie, accessibles à toutes les séductions de la forme et aimant à revêtir toutes choses de poésie, et surtout comme à enguirlander du sentiment religieux, qu'ils mêlent à tout, jusqu'aux scènes les plus meurtrières. Lorsque je leur expliquais notre manière de combattre, ils en comprenaient les terribles effets, mais nous renvoyant le reproche que leur adressaient leurs voisins les Gallas, au sujet de leur propre tactique, ils traitaient la nôtre de brutale, et ils trouvaient répréhensible que des peuples chrétiens si policés fissent tant de victimes dans leurs guerres.
—Vos fusils, disaient ils, sont des inventions maudites, qui doivent servir souvent parmi vous les desseins de Satan, lequel s'attache de préférence à pervertir la volonté des forts.
L'idée généreuse de bannir la guerre d'entre les hommes paraît être une utopie. En tous cas, jusqu'à ce qu'elle se réalise, il est bon de regarder la guerre comme la fonction la plus importante de l'homme, après celle de se procurer la subsistance; et à ce compte, le point de vue sous lequel les Éthiopiens la considèrent et l'organisent, les effets qu'elle exerce sur eux et ceux qu'ils lui attribuent méritent peut-être d'être rapportés.
On a dit en Europe que déclarer la guerre à une nation équivaut à la condamner à mort. Ce principe est celui des Musulmans, et l'on sait les rigueurs que leur inspire la victoire. Les Éthiopiens, moins barbares en théorie, disent que la guerre est presque toujours une expiation amenée par les péchés des hommes; qu'en tout cas, notre vue étant ordinairement trop circonscrite pour saisir l'ensemble des relations qui la produisent, il convient de borner l'effusion du sang au droit du talion. Ils n'admettent pas que le perfectionnement et la multiplicité des engins destructeurs, en rendant les guerres plus meurtrières, les rendent plus courtes, plus décisives et moins fréquentes. «La guerre, disent-ils, ne peut guère être déclarée ni conduite sans passion, et sous cette influence, l'homme s'arrête d'autant plus difficilement qu'il dispose de moyens d'action plus efficaces. Il est dangereux, disent-ils, d'accroître sa puissance, au point où il cesse de redouter celle de ses semblables; le sang enivre, et plus on en verse, plus on est entraîné à en verser.»
Leur organisation militaire, résultat de leur constitution féodale, fait que chaque combattant a une valeur à la fois civile et militaire. Ils prétendent qu'affaiblir ou effacer le caractère civil de l'homme de guerre est un acte immoral, qui tend à faire de lui un monstre tuant et détruisant pour le seul fait de tuer et de détruire; que la qualité de soldat ne peut être justifiée que par celle de citoyen convaincu de l'équité de la guerre qu'il fait; aussi, accordent-ils la préséance sur les engagés volontaires, à ceux qui font campagne pour acquitter un service militaire attaché à leur propriété foncière. Ils disent que les premiers sont des malfaiteurs; que leurs faits de guerre sont autant de crimes aussi injustifiables que ceux des autres sont dignes d'éloges. Ils disent que le dédoublement des fonctions de citoyen et de soldat est dégradant; que l'homme perd de sa valeur et de sa dignité en confiant à autrui le soin de le défendre, et que celui qui accepte ce soin devient un être anti-social et un instrument tout fait pour la tyrannie.
Tant que dura l'Empire, tout possesseur de terres, même ecclésiastiques, était tenu de suivre l'Empereur à la guerre; ceux dont les fonctions impliquaient l'interdiction de répandre le sang de leurs mains, devaient s'en abstenir, mais leur présence était regardée par leurs concitoyens comme une sorte de justification de la guerre. Aujourd'hui, on voit encore dans les armées des hommes qui de leur vie n'ont brandi le sabre ou la javeline, soit à cause de leurs fonctions, soit à cause de leur nature pacifique; la plupart repousseraient comme un déni de leurs droits l'interdiction de faire campagne. Un jour, quelques indigènes, après avoir écouté attentivement le récit des merveilles accomplies par nos armes sous Napoléon Ier, me dirent qu'on se bat partout et que partout on s'entre-détruit; et ils se félicitaient de ce que leur nation n'ayant pas fait de la guerre, comme les nations européennes, un métier et une science, cela ne donnait point lieu chez eux à cette distinction, qui existe chez nous, entre les initiés au métier des armes et les profanes. Chaque citoyen étant soldat reste investi du soin de sa propre défense, comme de celui de concourir à la défense de ses frères, et cette double investiture, unissant intimement la vie civile et la vie militaire, épargne au soldat comme au citoyen l'humiliation de son insuffisance, et renforce par l'idée d'une valeur double, l'idée morale que les Éthiopiens se font de cette double face de la vie de l'homme. Ils ajoutaient que malheureusement ils pratiquaient l'éviration sur le champ de bataille; mais que nous autres, en Europe, nous pratiquions une éviration morale plus désastreuse encore, en dégradant le citoyen dont nous faisons un soldat irresponsable, et en dégradant le soldat auquel nous enlevons sa qualité de citoyen. Ils avaient de la peine à comprendre qu'il pût exister simultanément chez nous un code de lois militaire et un code de lois civil.
—Dieu a donné même aux animaux, disaient-ils, les organes nécessaires pour se procurer leur subsistance, comme aussi pour la défendre; ces deux actes sont aussi légitimes et naturels l'un que l'autre. Pourquoi couper aux uns dents et griffes et les laisser pousser aux autres? C'est dangereux pour un pays. Votre mode de lever les armées peut avoir du bon; mais nos compatriotes ne l'accepteraient pas. Du reste, il faut croire que le monde entier marche à sa perte, car nous sommes en train de vous imiter avec nos bandes de wottoadders, gens sans feu ni lieu, qui ont abandonné leurs foyers et déserté leur passé pour vivre de hasards et de rapines.
Comme on l'a vu, en effet, le morcellement de l'Éthiopie en principautés rivales a donné naissance à une nombreuse classe d'hommes, qui, faisant métier de la guerre, abandonnent leurs terres, vont chercher fortune au service des Polémarques, et mettent une espèce d'amour-propre à guerroyer dans les diverses parties de l'Éthiopie. Quelques-uns reviennent prendre du service chez le gouverneur de leur province natale, et ils parviennent quelquefois à faire dégrever d'impôts leurs terres patrimoniales. La plupart meurent loin de chez eux; quelques-uns finissent par entrer en religion; d'autres se marient au loin et se fixent dans le pays de leur femme; mais le plus grand nombre périt par les fatigues ou dans les combats. Quelques-uns arrivent à une haute fortune. La plupart des Polémarques appartiennent à cette classe, de laquelle sort Théodore, le prétendu empereur actuel, malgré ses prétentions à une origine princière. Les cultivateurs perdent dans les camps leurs habitudes de travail et d'honnêteté, et comme les femmes sont admises à suivre les armées, celles des villes et des campagnes vont aussi dans les camps chercher fortune, aventures, et perdent leurs plus précieux attributs.
Les armées actuelles, composées d'hommes servant les uns pour acquitter le service imposé à leurs terres, les autres comme volontaires et pour une solde, ont donné lieu aux chefs éthiopiens d'apprécier l'influence que chacun de ces mobiles exerce sur le caractère du militaire. D'après eux, les volontaires sont les plus turbulents, les plus gais; ils résistent moins aux privations et se démoralisent plus facilement; ils font moins de cas de la vie des vaincus, mais sont moins implacables que les autres soldats; ils sont les meilleurs escarmoucheurs, mais ils désertent plus volontiers; on les entraîne plus facilement au combat, mais ils y persistent moins et passent sans transition de l'obéissance à la licence. Leur courage a plus d'éclat, mais moins de fond. Néanmoins, comme la plupart des guerres en Éthiopie sont injustes, les chefs préfèrent ces engagés, parce qu'ils se prêtent avec plus d'entrain à toutes leurs entreprises.
Comme on vient de le voir, les manœuvres sur le champ de bataille sont tout à fait élémentaires; elles sont produites par la coordination spontanée des volontés individuelles, et cette espèce d'opinion publique, expression électrique du jugement des combattants, s'est développée d'une façon surprenante. Les Éthiopiens prétendent que ce développement est des plus utiles; qu'il habitue les citoyens à coordonner promptement leurs volontés et à intimider ainsi toutes les tyranies; ils ajoutent que sous toutes les faces la vie est un combat, et qu'il faut habituer chacun à être constamment sur le qui-vive; aussi, disent-ils que le citoyen n'est complet, que lorsqu'il a fait quelques campagnes. À voir la facilité avec laquelle chefs et soldats obéissent aux impulsions collectives, on serait porté à croire que les hommes, si jaloux de leur liberté, le deviennent davantage en face de pouvoirs nettement définis, tant ils mettent de zèle à obéir aux pouvoirs impersonnels, tels que les mœurs ou l'opinion publique, et même les caprices de la mode.
Peu avant mon arrivée dans le pays, le Dedjadj Conefo, ayant fait, dans sa campagne contre les Égyptiens, quelques prisonniers parmi les troupes d'infanterie régulière, les interrogea relativement aux évolutions qu'ils venaient de faire sur le champ de bataille, et, frappé de l'ineptie de leurs réponses, il déclara leur intelligence bien inférieure à celle de ses propres soldats.
—C'est sans doute pour suppléer à leur manque d'esprit et de courage, ajouta-t-il, qu'on fait évoluer ces mécréants comme nous l'avons vu. Ils font la guerre comme un troupeau d'esclaves. À une force collective, réglée comme la leur, je préfère le désordre et l'individualité hardie de mes hommes; ceux-ci, battus sur le champ de bataille, peuvent se relever dans la vie civile; ceux-là, même vainqueurs, sont faits pour croupir dans la servitude.
Comme le soldat peut aspirer au plus haut grade, il existe dans les armées un grand esprit d'égalité, en même temps que le sentiment de la hiérarchie. Cette égalité se répercute dans la vie civile et se manifeste sans insolence d'une part comme sans bassesse de l'autre. Il n'est point de pays, quelque civilisé qu'il soit, où, à un moment donné, l'homme de guerre ne tienne la première place. En Éthiopie, les préséances sont toujours pour lui; cette estime est naturelle, sans doute, dans une société établie principalement sur des bases militaires, mais elle prend sa source aussi dans l'esprit d'indépendance qui préside à la guerre, et l'on se demande si ce n'est pas un des mérites de la discipline européenne d'enlever quelque chose de son charme à l'action de s'entre-détruire, de toutes la moins conseillable assurément, quoique la plus universellement admirée.
L'Éthiopien est svelte, souple, adroit, endurci aux fatigues, excellent piéton, quand il n'est pas bon cavalier, de peu de besoins, d'une sobriété merveilleuse et naturellement porté à la vie militaire par ses qualités comme par ses défauts. Il fuit d'instinct toutes les entraves, et autant il redoute la compression inexorable des grands entassements de combattants, autant il se déploie et joue allégrement sa vie dans les combats moins en disproportion avec son individualité.
Le combat qu'il préfère à tous, parce qu'il est plus libre d'y développer sa personnalité, est celui où l'insuffisance du terrain ou d'autres circonstances portent les chefs à n'engager qu'une partie de leurs forces. Il aime à voir les escarmoucheurs des deux armées s'épier et s'aborder en vociférant leurs thèmes de guerre. Il jette joyeusement sa toge pour revêtir quelque ornement de combat, quelque oripeau d'apparat, et se mêler aux lignes largement espacées qui s'entre-suivent et se relèvent à l'attaque. Il aime à comprendre la raison des évolutions des deux partis, à pouvoir juger des coups, à savoir sous quelle main les victimes tombent, à choisir parmi les ennemis pour venger leur mort, à conformer ses mouvements aux instincts qui illuminent ses compagnons, et à sentir le sol frémissant sous des charges de cavalerie qui viennent, comme par raffales, changer subitement la configuration du combat. Il aime à entendre, au milieu des pétillements de la fusillade, les hourras, les cris, les défis, les injures, les encouragements, les allocutions, la voix perçante des trouvères, et les sons cadencés des flûtes alternant avec les mâles et lugubres gémissements des trompettes, à savoir enfin que sur les collines, derrière leurs timbaliers battant la charge sur place, les deux chefs rivaux et les deux armées le suivent des yeux, et qu'il peut d'un moment à l'autre retourner vers son seigneur, et, jetant devant lui quelque trophée, lui dire en finissant son thème de guerre:
—Tiens, voilà ce que je sais faire!
Cette longue digression à propos de la retraite que nos 900 cavaliers effectuèrent malgré un ennemi plus du double en nombre, permettra de considérer sous leur vrai jour ce fait de guerre et ceux que nous aurons occasion de rapporter dans la suite. L'ennemi nous tua neuf chevaux; il en perdit environ autant; nous eûmes une vingtaine de blessés, mais on estima que les cavaliers gallas avaient moins souffert. Chacun des nôtres avait fait son devoir; quelques cavaliers s'étaient signalés d'une façon particulière. Comme on le pense, je n'eus pas les honneurs de cette journée; mon apprentissage de la guerre commençait à peine. Je m'étais appliqué, depuis Gondar, à relever exactement à la boussole toutes mes routes et les points saillants qui les bordaient, à régler fréquemment mon chronomètre au moyen de hauteurs correspondantes du soleil, à prendre des distances lunaires, et à faire journellement vingt et une observations météorologiques. Mais peu avant notre excursion au monolithe, notre armée étant en marche, l'approche de l'ennemi me contraignit à monter précipitamment à cheval, et en franchissant le lit rocheux d'un torrent, ma boussole de relèvement s'échappa de ma ceinture et roula sur les pierres. Au camp, je m'aperçus que le pivot de l'aiguille s'était faussé. Dès lors, mettant de côté boussole, chronomètre, sextant et écritures, je suivis sans remords mon inclination pour la vie militaire.
Cependant l'hiver débutait; nous étions au mois de juin. Durant les matinées, le tonnerre grondait fréquemment; le ciel était devenu morne, et les ondées, de plus en plus abondantes, rendaient pénible la vie de camp; aussi l'armée se montrait-elle impatiente de prendre ses quartiers d'hiver. Nous campâmes en Kouttaïe; les chefs de ce pays avaient reçu, dès l'ouverture de la campagne, l'aman du Prince, et les habitants vinrent nous vendre des chevaux, des ânes, du grain, des toges, du beurre, du miel et des poules.
Conformément à ce que le Prince m'avait dit à Dambatcha, je lui demandai à hiverner chez ces Gallas. Il ne voulut pas en entendre parler; tout ce que je pus obtenir fut de profiter des quelques jours que nous avions à rester dans le pays, pour m'installer chez un notable du district que nous occupions.
Le peu de temps que je passai à un foyer galla accrut mes sympathies pour ce peuple libre, simple et attrayant, ainsi que mon désir de le visiter plus à loisir. L'armée, inquiète relativement à la crue de l'Abbaïe, accueillit mon retour avec de grandes démonstrations de joie. La plupart des soldats me tenaient pour un conjurateur d'une puissance d'autant plus exceptionnelle que je venais de loin, et ma curiosité de visiter les Gallas n'ayant pas paru expliquer suffisamment mon absence du camp, ils avaient conclu que j'étais allé jeter dans le fleuve quelque charme théurgique.
Après m'avoir plaisanté toute la soirée sur le rôle qu'on m'attribuait, le Prince me dit:
—En tout cas, te voilà adopté par mes soldats; tu es devenu pour eux nécessaire à leurs succès, comme tu l'es à notre maison.
L'armée salua de hourras le ban réglant l'ordre de marche pour le lendemain. Le Dedjazmatch prit en personne le commandement de l'arrière-garde, composée de six à sept cents hommes. À moitié chemin de l'Abbaïe, voulant donner à de nombreux traînards le temps de rejoindre, il mit pied à terre sous un warka, et pendant que nous causions gaîment, un Galla, monté sur un beau cheval blanc, vint à portée de voix, de l'autre côté d'un profond ravin. Il nous donna le bonjour et dit:
—Ô Guoscho, Guoscho! tu vas hiverner chez toi, après avoir fait bien des veuves et des orphelins, foulé nos prairies, égorgé nos troupeaux, dont tu n'as profité que pour semer ta route de charognes; mais le Père du ciel bleu jugera entre toi et nous. En tout cas, nous ne nous reverrons peut-être pas de longtemps. Cet hiver pourrait bien te donner de la besogne ailleurs. Tu dois connaître nos aruspices; ils y voient clair et ils pronostiquent des bouleversements prochains pour ton pays. Maintenant, si tu as un brave de confiance, envoie-le-moi; je lui dirai deux mots pour toi.
Mais voyant deux cavaliers contourner le ravin pour le joindre:
—Ouais! dit-il, nous ne donnons pas nos secrets à quatre oreilles à la fois.
Et il partit au galop, nous laissant rire à notre aise.
Pendant qu'on nous amusait de la sorte, une troupe de Gallas pénétra notre ligne de marche, tua quelques traînards, en emmena une trentaine prisonniers, et disparut avant que nous pussions porter secours. En arrivant sur le lieu de l'action, j'appris qu'un de mes hommes, soldat musulman, avait été blessé en protégeant vaillamment quelques femmes.
Sur le bord d'une mare où elles avaient cru peut-être se réfugier, gisaient d'un air reposé trois victimes: un homme à barbe et à cheveux blancs, un soldat de 18 à 20 ans, et, à ses côtés, une toute jeune fille, dont la jolie figure n'avait encore rien perdu de son charme. L'ennemi l'avait complètement dépouillée, mais par un pudique hasard, l'eau trouble la recouvrait jusqu'à la ceinture. Malgré leur habitude de voir des morts, nos soldats s'arrêtèrent pour contempler ceux-ci et reprirent leur chemin, en courbant la tête, après les avoir recouverts de ramilles vertes. Cette piété pour les restes de l'homme, ce sentiment de respect envers la mort sont universels chez les chrétiens de l'Éthiopie. Quand des soldats trouvent un cadavre sur leur route, chacun dépose dessus des feuillages verts, et à leur défaut, une poignée d'herbe, de feuilles sèches, une pierre ou un peu de poussière. J'ai vu fréquemment le corps d'un inconnu, celui même d'un ennemi, disparaître ainsi sous ce linceul improvisé, sans que la troupe, accomplissant ce pieux devoir, eût presque interrompu sa marche. Cette coutume rappelle la coutume analogue en vigueur chez les anciens Grecs, qui vouaient à l'opprobre celui qui, trouvant sur le rivage de la mer le corps d'un naufragé, manquait à lui faire des funérailles. Sans cesse exposés aux retours du sort, à passer brusquement de la plus haute fortune au dénuement absolu, à la mutilation ou à la mort, les Éthiopiens, comme tous les hommes placés sous le coup d'une destinée toujours incertaine, paraissent plus accessibles au sentiment d'une véritable pitié que ceux qui se croient garantis contre les vicissitudes.
En arrivant au fond de l'immense gorge où coule l'Abbaïe, bien qu'au commencement de l'hiver, et malgré l'effet des premières pluies, nous trouvâmes la chaleur suffocante. Ymer-Sahalou avait ordre d'empêcher le passage des troupes jusqu'à ce qu'il eût rendu compte au Dedjazmatch de l'état du gué. Mais le Prince ne fut pas plus tôt sur le bord de l'Abbaïe, qu'une panique effroyable éclata.
Plusieurs circonstances avaient prédisposé à cette panique. En causant, quelques jours auparavant, avec le Prince sur les moyens de réduire les pays Gallas, je lui dis qu'à sa place, des Européens construiraient un pont sur l'Abbaïe ou laisseraient en pays ennemi, durant l'hiver surtout, des troupes dans un camp retranché.
Ce dernier moyen lui ayant paru d'une efficacité certaine, pour réduire des populations qui mettaient toute leur confiance dans l'obstacle que l'Abbaïe oppose, durant plus de la moitié de l'année, aux communications de quelque importance avec le Gojam, il en parla à quelques chefs. Ceux-ci, craignant d'être chargés d'une pareille mission, objectèrent qu'on ne trouverait pas dans toute l'armée mille hommes qui voulussent accepter d'hiverner au milieu de païens, avec la perspective d'être privés, en cas de mort, d'une sépulture en terre chrétienne. Le Dedjazmatch renonça à regret à son dessein, mais il s'était déjà ébruité, et beaucoup des nôtres, redoutant le caractère entreprenant de leur chef, s'imaginèrent que le retard extraordinaire qu'il apportait à rentrer en Gojam, provenait de son désir secret de trouver l'Abbaïe infranchissable. Il en résulta que quand les timbaliers du Prince débouchèrent sur le franc-bord, l'armée qu'Ymer avait empêchée à grand'peine de commencer le passage, s'était attendue à leur voir prendre le gué; mais le Prince ayant dit qu'il traverserait le dernier, les timbaliers remontèrent un peu la berge, pour se mettre à l'ombre, et l'idée que le passage était remis s'était emparée comme un éclair de la multitude.
En atteignant la rive du Gojam, les fusiliers de l'avant-garde déchargèrent leurs armes; on en fit autant de notre côté, et la fusillade roula comme au début d'une bataille. Nous étions à l'époque où les fièvres, très-souvent mortelles, sévissent sur les bords de l'Abbaïe, comme dans beaucoup d'autres kouallas; et le commun des Éthiopiens prétend que les djinns, ministres ordinaires de cette maladie, s'enfuient au bruit des décharges et surtout à l'odeur du soufre, qui leur est antipathique. Cet axiome démonologique leur explique suffisamment le fait, admis du reste par beaucoup d'Européens, de l'assainissement par suite de la perturbation atmosphérique qui succède à des décharges d'artillerie. Beaucoup de soldats se traçaient une croix sur le front avec de la poudre délayée, afin d'éloigner sûrement les esprits malfaisants, tant par la vertu du soufre que par celle du symbole du christianisme. Un large courant d'hommes s'établit le long du gué; vers le milieu du fleuve, ils avaient de l'eau jusqu'au menton; et afin de n'être pas soulevés par le courant, plusieurs chargeaient leurs épaules d'un compagnon, d'une femme ou de bagages. Pour obvier à l'insuffisance du gué, les plus impatients se réunissaient par bandes de trois à quatre cents, et serrés les uns contre les autres, ils traversaient le fleuve un peu en amont, escortés par des files de nageurs. Le passage, commencé un peu avant midi, dura jusqu'à la nuit. À mesure que le jour baissait, les crocodiles multiplièrent leurs attaques; timides ordinairement quand les eaux sont claires, ils s'enhardissent lorsqu'elles sont limoneuses, et s'approchent alors de leurs victimes sans être vus. Cette fois, ils attaquèrent même des hommes qui puisaient de l'eau sur les bords.
Chacun de ces accidents était signalé par de grandes clameurs. Le Dedjazmatch passa l'un des derniers, monté sur son cheval de combat et entouré de nageurs battant l'eau avec des bâtons, tandis que l'armée poussait de grands cris pour éloigner les crocodiles et les ondins. L'obscurité venue, on voyait encore quelques nageurs traversant le fleuve, une torche allumée ou un tison à la main: autre moyen usuel d'effrayer les crocodiles et les esprits. Nous perdîmes une quarantaine d'hommes entraînés par le courant et seize enlevés par les crocodiles; nous recueillîmes cinq hommes qui n'étaient que mordus. Nous perdîmes aussi quelques bagages, des bêtes de somme, des mules et même quelques chevaux de combat. Bientôt, le mouvement et le vacarme cessèrent; les feux à perte de vue indiquaient seuls la présence de nos multitudes endormies, aux grondements des eaux du fleuve. Le niveau de l'Abbaïe s'éleva, vers la fin de la nuit, comme pour justifier l'inquiétude générale relativement à l'imminence de cette crue complémentaire; les sous-bermes et les cours d'eau qui se jettent dans l'Abbaïe se forment ou grossissent souvent avec une instantanéité telle, qu'ils surprennent jusqu'à des panthères, des lions ou d'autres animaux sauvages, et les roulent jusqu'au fleuve. Quelques heures plus tard, il eût fallu peut-être se résigner à hiverner en pays Galla, où, vu la saison et la difficulté de se procurer des subsistances, la plus grande partie de notre armée aurait probablement péri par les intempéries, les privations ou le fer de l'ennemi.
Le lendemain, dès l'avant-jour, l'armée se déroula en serpentant sur les longues et raides montées qui mènent au plateau du Gojam. Le premier hameau que nous atteignîmes était groupé autour d'une église dédiée à saint Michel. Pour la saluer, les cavaliers, un pied à l'étrier, de l'autre touchaient la terre en passant; d'autres stationnaient aux abords, le temps de faire une prière; hommes et femmes remerciaient Dieu à haute voix de les avoir ramenés en terre chrétienne; les femmes surtout lui parlaient avec une familiarité affectueuse, parfois touchante. Il est probable que toutes ces démonstrations n'étaient point aussi épurées qu'il l'eût fallu, qu'il s'y mêlait dans bien des poitrines des pensées d'un ordre plus mondain que céleste: le réveil d'affections égoïstes, l'espoir de s'abriter au foyer contre les pluies de l'hiver, d'intéresser la veillée par les récits de l'expédition accomplie; mais il faut croire aussi que pour plusieurs l'idée de la bonté providentielle se dégageait de toute préoccupation terrestre.
Comme il arrive à la fin d'une expédition, lorsque le stimulant de l'imprévu et du danger a disparu, l'entrain s'était affaissé; bêtes et gens, tous s'abandonnaient à la fatigue. Notre marche et notre campement eurent lieu pêle-mêle, les mille soins de la vie des camps étaient négligés; malgré une pluie pénétrante, beaucoup de soldats, plutôt que de se construire une hutte, se pelotonnaient à plusieurs sous quelque abri portatif ou se recoquillaient sous leur bouclier. Des chefs ne purent retrouver leurs tentes, d'autres leurs provisions ou leurs gens de service; on pataugeait dans la boue, on se cherchait, on s'entre-appelait de tous côtés. La tente du Prince fut assiégée de messagers, accourus de toutes parts pour l'informer des événements survenus durant notre absence. On m'apprit que le sommier portant ma tente s'était abattu et avait dévalé toute une montée.
—Sais-tu dormir quand tu n'as pas dîné? me dit le Prince. Je doute que nous trouvions à manger ce soir, car tout le service du gobelet est encore en route, et les drôles s'abriteront sans doute dans quelque village. Cette pluie va durer toute la nuit; tu resteras avec moi; nous causerons pour chasser la faim et le froid.
Il faisait nuit, lorsque les gens d'un gouverneur des environs, resté pour garder le pays, arrivèrent chargés de provisions de bouche pour le Prince. Leur maître, retenu chez lui par une ophtalmie, demandait que j'allasse lui donner quelque remède.
—Va, va, me dit le Prince, je voudrais pour ce soir n'être pas Dedjazmatch, et avoir tes recettes, afin de me reposer, moi aussi, chaudement et bien repu.
Après environ une demi-heure de marche, je mis pied à terre devant une grande et confortable maison. On s'empressa autour de moi; le gouverneur fit sortir son cheval favori de sa stalle, pour y mettre le mien, et me jeta sur les épaules une de ses toges, la mienne étant trempée de pluie; on approcha un large brasier bien ardent, puis une table bien servie. Mon hôte se crut largement payé de son hospitalité par un collyre, qui heureusement fut efficace; moi, je me considérai son débiteur, et nous mîmes à profit dans la suite, plus d'une occasion de nous obliger.
Je rejoignis le Prince le lendemain, avant le boute-selle. Il venait d'être prévenu officieusement de la mort de son allié le Dedjadj Conefo, Polémarque du Dambya et de l'Agaw-Médir. Le conseil, réuni sur-le-champ, était d'avis d'hiverner à Goudara, bourgade située sur les confins du Damote et de l'Agaw; car, de là, nous serions à même de surveiller les chefs remuants de cette dernière province, et d'influer sur les événements en Dambya.
Dès la montée de l'Abbaïe, les contingents de volontaires et d'auxiliaires étaient partis pour chez eux; un ban fut publié pour désassembler l'armée, et, chef d'avant-garde, seigneurs censiers, haubergiers, bénéficiers, hobereaux, francs tenanciers et vassaux à tous les degrés se dispersèrent rapidement. Les chefs de bandes se rendirent avec leurs soldats dans les quartiers désignés pour leur subsistance d'hiver, et le Prince, ne gardant auprès de lui que quelques familiers et trois ou quatre mille hommes, tant fusiliers que cavaliers et rondeliers, s'achemina vers Goudara. La pluie commençait vers le milieu du jour, nos étapes étaient très-courtes. Nous nous arrangions de façon à arriver de bonne heure à des villages bien pourvus, où nous logions chez l'habitant; et quoique la présence du Prince ne contînt qu'imparfaitement les exactions des soldats, les paysans les subissaient ordinairement en témoignant cette satisfaction étrange que dénotent certaines femmes lorsqu'elles sont battues par le mari qu'elles aiment. Notre cortége se grossissait de plaignants, de notables, de riches trafiquants munis de présents, d'hommes âgés ou infirmes, soldats en retraite, de vieilles femmes titrées, de clercs, de rimeurs et chanteurs ambulants, enfin de ces happe-lopins et parasites de toute sorte qui grouillent autour des Éthiopiens puissants; tous accouraient pour complimenter le Prince sur son retour. Dans le Damote, malgré les pluies, le clergé des paroisses voisines de notre route se portait sur notre passage pour bénir le Dedjazmatch et lui chanter des hymnes en guez; des troupes de paysans se présentaient la poitrine et les épaules découvertes; des chœurs de jeunes filles, coryphées en tête, chantaient des villanelles en battant des mains et en se balançant en cadence; derrière elles, les matrones poussaient le cri de joie plaintif particulier au pays; et, comme pour narguer les cantilènes de ces filles des champs, nos chanteuses et improvisatrices en titre, effrontées commères qui venaient de faire campagne avec nous, glapissaient leurs plus bruyantes vocalises. À quelques milles de Goudara, le Misil-Énié ou lieutenant Sakoum Guébré Kidane, laissé à la garde du Damote, vint au devant de nous, à la tête d'une troupe de sept à huit cents hommes, précédée par des joueurs de flûte.
Le Prince mit pied à terre au fond d'un pavillon oblong, ressemblant à une vaste grange et consacré aux grandes réunions. Les huissiers du lieutenant s'emparèrent des portes, et pendant qu'ils faisaient entrer les convives selon leur importance, les timbaliers se rangeaient sur la place; les écuyers tranchants gourmandaient et encourageaient tour à tour les bûcherons qui abattaient une dizaine de bœufs; les hâteurs de rôt attisaient de grands feux et disposaient la braise pour les grillades, et les comptables de la viande surveillaient le dépècement, écartaient à coups de verge pages, soldats et chiens faméliques. On se poussait aux portes, sur la place; partout on s'ébattait, on riait, on criait, on était content, et au-dessus, comme un dais tournoyant, planaient d'innombrables oiseaux de proie, faucons, buses, éperviers ou émouchets, qui sifflaient de joie aux apprêts saignants de cette bombance. Lorsque quelques centaines de convives furent entassés autour des tables surchargées de pains et flanquées de distance en distance de distributeurs debout, et que les divers serviteurs bachiques, dégustateurs, transvaseurs, échansons et comptables, avec leurs blanchets, vidercomes, carafons, hanaps, cratères, gamelles, calebasses et tout l'attirail hétérogène de la boisson, se trouvèrent à leur poste, auprès des jarres d'hydromel, grandes à pouvoir noyer trois ou quatre hommes, les timbaliers firent entendre la batterie d'usage; une soixantaine de cuisinières défilant, majordome en tête, vinrent déposer sur les tables des mets fumants, et alors commença un festin qui se prolongea bien avant dans la nuit, et qui formait comme la clôture de cette campagne contre les Gallas.