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Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second

XLVIIe DÉPESCHE

Reading edition

—du XIXe jour de juillet 1569.—

(Envoyée par Jehan Pigon, mon homme, jusques à Calais.)

Préparatifs que font des gentilshommes anglais pour passer en France et se joindre aux protestants de la Rochelle.—Plainte portée à ce sujet par l'ambassadeur, auprès d'Élisabeth, qui déclare s'être opposée à leur projet.—Elle proteste de son constant désir de conserver la paix, et donne l'assurance que la flotte anglaise n'a porté aucun secours à la Rochelle.—Continuation de l'armement pour l'Irlande.—Négociation pour l'accommodement des affaires des Pays-Bas.—Espoir du prochain rétablissement de la reine d'Écosse.—Résolution prise par sir Chambernant, de se rendre à la Rochelle avec des volontaires, malgré le refus fait par la reine d'autoriser son départ.—Projet qui semble arrêté dans le conseil, de débarquer une armée anglaise en France si le duc Casimir y pénètre.—Audience est accordée par Élisabeth au vidame de Chartres.

Au Roy.

Sire, entendant qu'aulcuns gentishommes anglois pourchassoient leur congé pour passer en France, et que, nonobstant le reffuz que leur Royne leur en faisoit, ilz ne layssoient de se pourvoir d'armes et de chevaulx, d'assembler hommes, de solliciter les estrangiers, qui sont icy, d'affretter vaysseaulx et achapter monitions et vivres, pour faire leur voyage, j'ay crainct que la dicte Dame, encor qu'elle ne leur donnast l'expresse permission qu'ilz demandent, pour ne monstrer contravenir à la paix, ny aller contre l'opinion d'aulcuns principaulx de son conseil qui fermement s'y opposent, qu'elle pourroit néantmoins dissimuler et faire semblant de n'en veoir rien, ou mesmes se laysser en fin aller aulx trop vifves et véhémentes persuasions de ceulx qui, pour la venue de l'armée du duc de Deux Pontz et de l'aprest de celle [du duc] de Cazimir, se monstrent à ceste heure merveilleusement bouillans et eschauffez d'entreprendre quelque chose.

J'ay bien vollu, Sire, pour aulcunement essayer d'y remédier, dire en la meilleur façon que j'ay peu à la dicte Dame que je ne voulois faillir de faire le meilleur et le plus exprès office, que je pourroys envers elle, sur ung propos qu'aulcuns seigneurs de son conseil m'avoient naguières tenu, touchant ung nombre d'anglois de bonne qualité, qu'ilz disoient estre prestz et bien dellibérez de passer en France:—non, disoient ilz, contre Vostre Majesté ny contre la Royne, ny Monsieur, par ce qu'ilz se réputoient voz serviteurs, tant que seriez en bonne paix avecques elle; ains pour aller faire la guerre à Mr. le cardinal de Lorrayne et aux Italliens, que le pape avoit envoyez pour exterminer leur religion; ce qu'elle ne leur avoit vollu permettre.—Dont je luy voulois bien dire le mesmes que j'avois respondu à iceulx seigneurs de son dict conseil, que, au nom de Vostre dicte Majesté, je la remercyois grandement de sa bonne intention et que j'avois desjà miz peyne de vous faire cognoistre que, à la vérité, elle la vous portoit bonne et droicte, comme aussi vous luy en réserviez et luy en rendiez une toute pareille de vostre part, et qu'en cella avoit elle monstré une royalle correspondance de vraye Royne avecques ung grand Roy; comme eulx, de leur costé, monstroient celle qu'ilz avoient de subjectz à subjectz, laquelle ne luy debvoit aulcunement playre; et que à elle touchoit de ne faire ny souffrir estre faict par ses dicts subjectz, pour quel prétexte que ce fût, aulcune entreprinse en France, sinon, ainsy que Vostre Majesté l'en requerroit; car, de tant que c'estoit vous deux qui aviez contracté paix, et l'aviez pour vous et les vostres jurée l'ung à l'aultre, elle pouvoit bien penser qu'elle seroit toutjour tenue de tout ce que, au préjudice d'icelle, ses subjectz entreprendroient; et qu'elle creût hardyment, s'ilz descendoient en armes en France, qu'ilz vous y trouveroient tout armé avec bon nombre de Françoys, que vous aviez desjà miz aulx champs contre les reytres; et seriez prest d'y en mettre encores ung aultre bon nombre de toutz frais contre eulx, avec grand occasion de poursuyvre quelque foys, par après, contre elle et contre son royaulme le juste rescentiment à quoy ilz vous auroient provoqué: dont, puisque Dieu l'avoit desjà meue à ne leur laysser sur ung tant inique fondement bastir une très injuste guerre, qui ne luy pouvoit estre ny utille ny honnorable, je la suplioys qu'elle leur vollût si bien interrompre leurs dellibérations, que vous n'en puyssiez estre aulcunement offancé, ny elle désobéye.

A cella la dicte Dame, monstrant ne prendre que de bonne part ma remonstrance, m'a respondu qu'il estoit vray qu'ung bon nombre de ses subjectz, avec aulcuns principaulx du royaulme, s'estoient résoluz et aprestez d'aller trouver monsieur l'Admyral, et que celluy qui premier luy avoit parlé de l'entreprinse, estimant qu'elle l'auroit fort agréable, avoit espéré d'en raporter ung bon présent, mais qu'elle vouldroit de bon cueur que je sceusse ce qu'elle luy en avoit respondu, et comme elle avoit griefvement reprins leur folle dellibération, me priant de croyre qu'elle ne randroit la parolle, qu'elle m'avoit donnée là dessus, ny faulce ny mensongière; bien estoit vray qu'il y en avoit aulcuns qui estoient poussez d'une si forte conscience qu'on ne les pouvoit arrester.

Je luy ay dict, et l'ay dict despuys bien expressément aux seigneurs de son conseil, qu'elle et eulx vous auroient à respondre de tout le mal qui vous viendroit de ce royaulme, ou bien vous monstrer ceulx qui le vous auroient procuré, et que eulx mesmes seroient contrainctz de vous en faire la justice, lesquelz se pourroient asseurer d'avoir ung grand Roy à partie, qui ne se contanteroit jamais qu'il n'en vît une exemplaire punition. Après, j'ay parlé à la dicte Dame du retour de sa flotte de la Rochelle, et qu'encor qu'il vous eust faict bien mal de veoir mener un tel traffic avec ceulx que vous teniez meintennant pour grandz ennemys, néantmoins, parce qu'elle m'avoit prié vous assurer qu'il n'y alloit rien de quoy vous peussiez estre offancé ny eulx secouruz, vous aviez miz ordre qu'il ne leur fût, à l'aller ny au retour, faict aulcune démonstration d'hostillité en toute la coste de dellà; dont aulcuns de ceulx, qui en estoient revenuz, se louoient d'avoir, partout où ilz avoient vollu descendre, esté bien receuz en amys.

Elle m'a respondu, avecques sèrement sur son Dieu, qu'elle ne sçavoit qu'on eust aporté en la dicte flotte aulcune chose qui vous deût offancer, et que ceulx de la Rochelle ne se pouvoient vanter d'avoir eu de son argent, ny de ses monitions, ny de ses vivres, sinon qu'ilz les eussent prins sur la parolle de Hélie dans la bouteille de la veufve de Sareptha[8], car elle ne se trouvoit avoir rien [de] moins dans sa bource, pour ce qu'ilz disoient en avoir tiré; et que ceulx, qui avoient advancé leurs deniers en ce marché de la Rochelle, se malcontantoient bien fort pour ne leur avoir esté forny, à moictié prez, le nombre de sel et vins qu'on leur avoit promiz; mesmes l'on avoit vollu vandre le tout à d'aultres, de sorte qu'elle avoit esté contraincte d'en escripre à monsieur l'Admyral; dont, à ceste heure, quant elle les voyoit entrer en plainctes, elle se prenoit à rire de la grand confiance qu'ilz avoient heue aulx parolles de ceulx là.

Despuys, Sire, l'on m'a asseuré que le ser Henry Chambernant et aultres, sur le congé qu'ilz pourchassoient de passer en France, en ont esté du tout débouttez, et qu'on a dépesché nouvelles commissions contre les pirates; tant y a que ceulx de la nouvelle religion ne cessent pour cella de se pourvoir, et de préparer secrectement tout le secours qu'ilz peuvent pour ceulx de leur party. Mesmes j'entendz que, pendant que ceste flotte a séjourné à la Rochelle, il y est arrivé deux ourques, de Dasque et de Hembourg, chargées de monitions de guerre, oultre ce que le conseiller Cavaignes y a envoyé d'icy. Et toutjour continue l'on l'aprest des grandz navyres de guerre de ceste Royne; mesmes aulcuns principaulx seigneurs de ce conseil les sont allez visiter ceste sepmaine, pour haster la besoigne, ce qui me faict toutjour doubter de quelque entreprinse; et, si la guerre de Guyenne s'aproche en ce quartier, ou que l'armée [du duc] de Cazimir y descende, je ne fays doubte qu'ilz ne se jectent incontinent en mer, avec tout cest équipage de navyres, pour les favoriser. Ilz hastent le plus qu'ilz peuvent le secours d'Irlande, duquel ilz feront bientost l'embarquement.

L'on est après, touchant les différandz de Flandres, de veoir avec monsieur l'ambassadeur d'Espaigne et avec aulcuns merchans gènevoys et espaignolz, qui sont icy, s'il se pourra moyenner aulcun bon accord sur l'intérest des particuliers; et puys le dict ambassadeur pourchassera audience de ceste Royne pour tretter de celluy du Roy Catholique, son Maistre.

Il ne se faict, en aparance, aulcune sollicitation pour la Royne d'Escoce, atandant le retour du Sr. Bourtic, son escuyer, qui est allé en France, et la venue des députez de son pays; mais les affaires ne layssent de s'advancer beaulcoup soubz main par une certaine voye, qui fera, à mon adviz, réuscir ce qu'elle prétend; et, en cest endroict, etc.

De Londres ce xıxe de juillet 1569.

Sellon aulcun propos, que le conseiller Cavaignes a tenu à des principaulx seigneurs de ce conseil, il semble que la Royne de Navarre ayt envoyé ses bagues par deçà pour emprumpter de l'argent dessus; dont ne fault doubter qu'elle n'y recouvre quelque bonne somme. Les Srs. Du Doict et de Sainct Symon, qui sont pour la seconde foys arrivez naguières de la Rochelle, sollicitent leur dépesche pour s'y en retorner; et me vient on d'advertyr que le susdict Chambrenant s'apreste, de luy mesmes et sans congé, d'y aller avecques eulx, puysque la Royne, sa Mestresse, le luy a reffuzé et d'y mener ceulx qui volontairement l'y vouldront suyvre.

A la Royne.

Madame, l'occasion de ceste dépesche, comme de plusieurs aultres précédantes, est pour advertyr Voz Majestez de l'altération et changement qu'on voyt, quasi toutz les jours, advenir ez choses de deçà, esquelles l'on ne suyt guyères le mesmes reiglement qu'on leur ordonne dans le conseil; ains, hors de là, soubz main elles sont par aulcuns, qui n'ont bonne affection, ausquelz ne deffault ny moyen, ny authorité dans ce royaulme, incontinent acheminées au rebours, de sorte que les bien affectionnez n'en sentent que le vent; ou bien, quand ilz s'en aperçoyvent, c'est lorsqu'elles sont desjà si advancées, avec la colleur du proffict et advantaige de la dicte Dame et de son royaulme, qu'ilz ne les peuvent plus ny les ozent arrester ny contradire. Par ainsy, j'estime estre fort requiz que Voz Majestez soyent souvant advertyes commant le tout y passe. Or, ce que j'en escriptz présentement en la lettre du Roy monstre qu'il ne se pourroit desirer de la dicte Dame aulcunes meilleures parolles, ny promesses, ny aulcunes meilleures démonstrations de paix, que celles qu'elle me donne, et que je les trouve ordinairement telles en elle et en aulcuns principaulx de son conseil; mais leurs aprestz, et aulcuns secretz adviz qui me viennent de leurs dellibérations, me mettent néantmoins en doubte d'une guerre; et ne fays doubte, si celle qui est en Guyenne s'aproche vers la mer de deçà, ou que le duc de Cazimir avec son armée y descende, qu'il ne se manifeste lors quelque entreprinse tramée de long temps entre eulx, ou bien qu'ilz s'eschauferont d'en tenter quelcune nouvelle d'eulx mesmes, laquelle les gens de bien n'ozeront bonnement empescher; ains, pour la peur des mauvais qui seront lors insolans, ilz feront semblant de la trouver bonne.

A quoy, Madame, puysqu'il y a encores du temps et que leur soubdaineté ne pourra, comme j'espère, prévenir la dilligence dont j'useray toutjour à vous advertir, je m'asseure que vous pourvoirrez si à propos à la seurté de la frontière, qui regarde ce royaulme, qu'on ne pourra gaigner que honte et dommaige d'y entreprendre quelque chose.

Monsieur le vydame de Chartres s'estant miz plus avant dans le pays, comme ceste Royne le luy avoit faict commander, est enfin venu loger aulx faulxbourgs de ceste ville, et, dimenche dernier, il soupa avec ces seigneurs du conseil en la mayson du duc de Norfolc. Hier, il fut faire la révérance à la dicte Dame à Grenuich. Je ne sçay encores s'il mettra en avant quelques pratiques avecques elle. Monsieur le cardinal de Chastillon ne l'a veue despuys le commancement de may; possible qu'il la viendra trouver à Richemont qui n'est guières loing de Chin, où il est logé: auquel lieu elle va jeudy prochain pour y demeurer cinq ou six jours, et puys, elle s'acheminera à son progrez qu'on continue dire qui sera sans doubte vers l'Isle d'Ouyc.

Je vous requiers toutjour, Madame, de donner quelque satisfaction à la dicte Dame tant sur les saysies de Roan et de Calais que envers son ambassadeur; car voz bons déportemens envers elle m'aydent grandement à renverser les conseilz de ceulx qui l'instiguent à vous nuyre. Sur ce, etc.

De Londres ce xıxe de juillet 1569.

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