← Table of contents
À Angora auprès de Mustafa Kemal

VIII

Reading edition

Ismail sabry bey.—à la défense nationale.—l'occupation de Smyrne.—L'agression hellène contre l'Anatolie.—Les causes du soulèvement de l'Asie-Mineure.—En Cilicie.—Deux mots de Fevzi pacha, ministre de la guerre.—Quelques proclamations.

J'ai rencontré à Angora, dans l'entourage de Mustapha Kémal, un ancien ami: Ismail Sabry bey, ancien adjudant de la reine Marie de Roumanie.

Sabry bey est originaire de la Dobroudja et il était capitaine de cavalerie dans l'armée roumaine. Mais les déportations et massacres qu'eurent à subir les Musulmans de la Dobroudja le décidèrent à passer dans les rangs de l'armée turque.

C'est aujourd'hui un des membres les plus influents du soulèvement kémalisle. Comme récompense de ses précieux services et de son courage vis-à-vis de l'ennemi, Mustapha Kémal pacha le prît à ses côtés.

Sabry bey m'amène au Ministère de la Guerre.

Je suis introduit auprès du commandant Riza, de l'Etat-Major, qui nous reçoit fort aimablement.

A peine la conversation était-elle engagée et lui avais-je demandé comment prit naissance le mouvement national, il me tendit un dossier. Je l'ouvris et y trouvai tout d'abord quelques dépêches, qu'il me parait intéressant de transcrire ici:

Télégramme du commandant d'Aïdine

«Le 15 mai 1919.

«Notre correspondance avec Smyrne occupée par les Hellènes s'est trouvée interrompue. Détails parvenus ici annoncent massacres sur population musulmane commis par troupes grecques. Caractère occupation imprécis. Population extrêmement surexcitée.»

«Commandant de la 57e Division,

«Chefick».

«Panderma, le 16-5-1919.

«Population Panderma extrêmement surexcitée suite occupation injustifiée Smyrne.»

«C. div. 14e C. Armée,

«Yussouf Izzet».

«Aïdine (très urgent), le 16-5-1919.

«...Le 14-5-19, six transports hellènes, protégés par quelques torpilleurs, commencèrent à entrer dans le port de Smyrne. La population grecque s'assembla en masse sur le quai. Tout d'abord, une compagnie de 300 Efzones débarqua sur le quai, suivie par d'autres groupes. Les forces débarquées se divisèrent en deux colonnes, dont l'une prit la direction de la caserne et l'autre celle de Punta. La population indigène armée accompagnait ces troupes; aussitôt les quartiers grecs, sis aux environs du quai, bissèrent des drapeaux hellènes. Au moment où la première colonne fut près de la tour de la place de la caserne, un coup de feu éclata. Là-dessus un choc s'engagea entre nos soldats d'une part et les soldats hellènes et la population armée d'autre part. Des deux côtés aux prises sur les lieux, les pertes se montent à plus de 700. Le choc dura une heure. Une partie de nos officiers et soldats se trouvant dans la caserne, furent faits prisonniers. On les conduisit à bord du cuirasé Avcroff. D'autres soldats ottomans se sont retirés avec leurs armes hors de la ville. Les habitants grecs de Seydi-Keuy et des environs, accourus en armes durant le choc, se mirent à piller le local du Gouvernement, la caserne et les magasins appartenant aux Musulmans. Après l'occupation des établissements officiels et de ceux de la Sûreté publique, l'armée se joint aux bandes grecques pour commettre des atrocités tant dans la ville que dans les environs. La malheureuse population musulmane est assassinée et torturée. Guidés par des bandes grecques, les soldats hellènes se saisirent de quelques-uns de nos officiers et arrachèrent leurs uniformes à coups de crosse. La population musulmane se réunit dans le cimetière juif, dans l'intention de s'élever contre l'annexion et de sauvegarder ses droits. Elle ne voulut pas se disperser et passa la nuit du 15 au 16 dans le cimetière Israélite continuant ses manifestations nationales. Après minuit, des coups de fusils et de mitrailleuses se firent entendre aux environs de ce cimetière. Le feu continua dans ce quartier et dura environ quatre heures. La population musulmane, exposée à ce massacre, dût se disperser.

«Durant toute la nuit, on entendait partout dans la ville des coups de fusil et de bombes. Les dépôts d'armes et de munitions, ainsi que les caisses des établissements officiels furent entièrement pillés par la population locale grecque. L'agression se manifesta avec une fureur telle que les soldats hellènes en vinrent jusqu'à faire usage de leurs mitrailleuses.

«Les atrocités des Grecs furent portées au-delà des limites de la ville, des bandes grecques formées dans les villages se mirent à attaquer aussi les trains et les villages musulmans.

«Dans plusieurs villages, des bandes helléniques et grecques ont commis aussi de nombreuses agressions et leurs actes de violence se sont étendus jusqu'aux environs de Kouche-Ada et de Soke.

«Les violences ainsi commises par les Grecs indigènes, tant en groupes qu'individuellement, à l'encontre des lois de l'humanité, ont vivement indigné la population musulmane d'Aïdine et de ses dépendances. Tant que l'occupation de Smyrne par la Grèce durera et que les violences des bandes grecques continueront, l'énervement de la population musulmane doit fatalement croître et, par conséquent, il y aura lieu de s'attendre à des événements regrettables.

«Donc, au nom de l'humanité, il est d'une importance extrême de faire les démarches nécessaires auprès des représentants de l'Entente afin que, dans le cas où l'occupation de la ville serait nécessaire pour l'Entente, des contingents ententistes anglais, français et américains viennent seuls effectuer cette occupation.

«Le Commandant de la 57e Division,

«Chefick».

Aïdine, 17 5-19.

(Suite télégramme nº 892)

«1º) Les membres de l'Etat-Major du corps d'armée et des divisions ont été arrêtés à Smyrne le jour de l'occupation.

«2º) Les massacres et les pillages commis à Smyrne contre la population musulmane et contre nos soldats n'ont nullement été provoqués par les nôtres, mais il existe, au contraire, des preuves indiquant qu'ils ont été commis avec préméditation par les Grecs indigènes et les soldats hellènes.

«Chefick.»

Le passage suivant, d'un autre rapport du général Nadir pacha, sur les horreurs de Smyrne, vaut aussi d'être cité:

«A ce moment furent commis des crimes et atrocités inimaginables, que réprouveraient les peuples même les moins civilisés.

«Des Grecs, armés de revolvers, tiraient continuellement sur le groupe des officiers turcs, traversant la rue au milieu de deux rangées de soldats hellènes d'occupation.

«La population grecque n'a rien épargné pour insulter, humilier, torturer et frapper les officiers.

«Tous ceux qui étaient à bord des bateaux grecs, le long des quais, ainsi que tous les soldats hellènes descendus dans la rue et la population grecque de la ville elle-même, ont participé par tous les moyens à cette scène tragique. Les officiers turcs, mains en l'air, furent contraints de crier «Zito» et un grand nombre d'officiers et de soldats furent impitoyablement massacrés ou blessés. Une pluie battante, mêlée de grêle qui commença à tomber peu après, contribua heureusement à détourner sensiblement ce déchaînement de barbarie.»

Si je devais transcrire, ici, la suite de dépêches annonçant la destruction d'Aïdine, de Ménémen, les massacres de Magnésie, etc., la série n'en finirait pas.

Aussi Riza bey me dit que si quelqu'un lui demandait pourquoi l'Anatolie est rebelle et s'est ainsi soulevée, il montrerait ce recueil qu'il gardait précieusement.

Nous causâmes ensuite de la Cilicie. Je remarquai avec plaisir qu'aucune rancune envers la France n'existait chez ces officiers. Seulement Riza bey me donna deux proclamations qui venaient d'être rédigées pour être jetées par avion sur les troupes françaises. Je les reproduis ici à titre documentaire et parce qu'ils font ressortir les vœux que formaient alors les nationalistes turcs sur la Cilicie.

asterism
asterism

«SOLDATS DE FRANCE!

«Combattants de la République et apôtres de la justice, demandez à vos chefs pourquoi vous versez encore votre sang pour la conquête inutile de la Cilicie turque qui ne vous est même pas cédée par le traité de Versailles?

«Poilus de France! Songez que votre patrie vient de gagner une belle victoire en vous rendant l'Alsace et la Lorraine, mais vous tacheriez l'œuvre de vos camarades morts au champ d'honneur, en voulant déchiqueter le peuple turc qui ne demande qu'à vivre libre et en bonne amitié avec vous.

«Soldats de France!

«Si vous poursuivez ces projets, les Turcs sont à la veille de s'allier aux rebelles arabes. Un exemple frappant est sous vos veux. En Mésopotamie, les Anglais ont une armée de 100.000 hommes, qui est harcelée de tous côtés. Leurs troupes ont leurs arrières coupés, sont attaquées chaque jour par les Turco-Arabes et périssent par milliers. En Cilicie, vous êtes en face d'un péril identique et imminent!

«Aujourd'hui, l'époque des conquêtes est passée!...

«Est-ce le moment pour la France républicaine de dévoiler son ambition, ou celui de se mettre au travail et de chercher ses vrais intérêts là où ils sont autrement que par la force?... Cela demandez le à vos chefs, et s'ils ne peuvent vous répondre, consultez votre conscience; elle vous refusera de déshonorer votre histoire en vous ruant sur un peuple qui ne demande qu'à vivre libre et tranquille!...»

Illustration from À Angora auprès de Mustafa Kemal

«POILUS DE FRANCE!

«Vous avez laissé bien loin derrière vous vos villages, vos foyers chéris...

«La guerre est finie depuis longtemps, l'Alsace et la Lorraine sont redevenues françaises, mais vous, que cherchez-vous encore ici?

«Le moment est venu de prendre la truelle en main et de réparer les sanglantes blessures de la Patrie.

«Le moment est venu pour l'humanité entière de respirer, non de conquérir, de brûler encore et de verser inutilement du sang.

«Poilus de France égarés en Cilicie, qu'avez-vous à attaquer les Turcs qui ne demandent qu'à vivre tranquilles et amis de la France?

«N'oubliez pas vos traditions d honneur et de justice, ne perdez pas ainsi vos vrais intérêts en Orient!

«Vous combattez pour les beaux yeux de l'Angleterre, qui est pour nous tous l'ennemi commun.

«Poilu de France! Rentre chez toi, profite de la victoire et mets toi à l'œuvre avant les Allemands...

«Ne pense pas à vouloir le bien d'autrui!...

«Rentre dans ta douce France, laissons les armes pour reprendre la charrue et nous remettre enfin à travailler en paix!

«Chacun chez soi! Dieu avec tous!...»

Tandis que nous étions en train de lire ces proclamations, le général Fevzi pacha entra dans la pièce.

Il me dit quelques mots sur la Cilicie que je reproduis ici textuellement. Je n'ai pas eu la possibilité de m'entretenir longuement avec lui, car il dût me quitter précipitamment pour îles affaires urgentes.

Mais ces déclarations, si concises quelles soient, confirment les précédentes.

Jusqu'à présent, remarque Fevzi pacha, nous avions négligé ce front, car nos principaux efforts tendaient à résister par tous les moyens à l'invasion hellène. Quelques milices de volontaires réussissent toutefois, non sans éclat, à rendre critique, à certains moments, la situation militaire française. Mais nous avons toujours voulu régler les affaires de Cilicie, sans effusion de sang avec la France, car elle a tout intérêt à le faire.

L'esprit militaire l'a emporté et les Français n'ont pas hésité à armer des bandes arméniennes pour les lancer dans nos paisibles campagnes. Si les Français ne veulent pas conclure avec nous un accord qui leur serait favorable, la guerre de guérillas continuera de plus belle avec l'aide et l'appui que nous apporteront les rebelles arabes!

Illustration from À Angora auprès de Mustafa Kemal
Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings