I
Reading edition
En Mer noire.—Des signaux mystérieux.—En vue des côtes kémalistes.—Inéboli, l'antique Inépolis.—Sur la Terre indépendante.—un peuple qui prend les armes.—En route vers Angora.—Les haltes dans les montagnes.—La Suisse anatolienne ou les Alpes pontiques.—Edjevid, l'auberge et relai perdu dans les monts.
Fin Septembre 1920.
Le Bruenn, gros paquebot du Lloyd Triestino, lève l'ancre dans la Corne d'Or. Un beau soleil d'automne fait miroiter dans l'onde calme du port les reflets lumineux que renvoient les dômes des mosquées de Stamboul... ce Stamboul à la silhouette encore si belle, mais hélas qui a tout à fait changé depuis que l'Angleterre y a mis son pied, depuis que ses monstres d'acier sont ancrés dans ce paisible Bosphore, dirigeant les gueules de leurs canons--prêts à vomir un déluge de fer et de feu--vers les fins minarets.
En mon for intérieur, pourtant, une joie indescriptible me réchauffe... c'est que je quitte un sol déjà étranger, pour une terre indépendante encore, où se livre la lutte désespérée d'un peuple qui veut son droit à la vie.
Le soir est presque venu lorsque nous perdons de vue, à l'horizon du couchant, l'entrée du Bosphore. La mer est calme et le Bruerm a pris la route du large se dirigeant vers Sinope. Pour vaincre la monotonie d'un voyage en mer, on a tôt fait connaissance de quelques passagers du bord et, à peine confortablement étendu dans le «rocking-chair», les conversations s'engagent avec mes compagnons de traversée.
Quelques-uns des voyageurs se dirigeaient, ainsi que moi, vers Inéboli, d'où je devais me rendre, par terre et en voiture, à Angora; parmi eux, M. Corpi, directeur de la Banque ottomane, et quelques Turcs, se disant de gros négociants de cette ville.
Nous étions déjà bien au large lorsque l'un d'eux, se levant, nous proposa de nous faire faire connaissance avec un de ses amis. Il descendit dans sa cabine pour remonter bientôt, suivi d'un monsieur d'une cinquantaine d'années, qu'il nous présenta comme un commerçant en blé, Mouktalib bey. Mais, dès les premiers mots, j'eus lieu d'être intrigué. Ce simple négociant, qui parlait élégamment l'anglais et le français, connaissait tous les hommes politiques turcs. Après le dîner, nous nous retrouvons tous, de nouveau, sur le pont. Un clair de lune superbe argente les flots de la Mer Noire; vers la côte anatolienne une lumière brille, puis soudain s'efface; c'est le phare de Chilé qui finit, lui aussi, par disparaître au loin. Il est tard lorsque je descends dans ma cabine, car, sur le pont, tous les passagers et passagères ont prolongé leur veille, retenus par le ravissant spectacle de la Mer Noire en pleine nuit, reflétant la longue traînée des lueurs argentées...

—Vous vous rendez à Angora?
—Oui, Mademoiselle.
—En qualité d'envoyé de presse?
—Certainement, et je compte rentrer dans un mois.
—Mais, comment ne craignez-vous pas ces horribles kémalistes?
—Mademoiselle, il n'y a rien à craindre, ce ne sont pas des antropophages, comme vous pourriez le croire.
Ces bribes de conversation se croisaient le lendemain matin dans la salle à manger du Bruenn, où je déjeunais en face d'une jeune demoiselle française se rendant à Batoum avec sa mère.
Je dois noter que déjà plusieurs fois depuis mon départ de Constantinople, j'avais entendu de pareilles exclamations, surtout avant de m'embarquer. Sur le quai du départ, quelques amis m'avaient conseillé d'abandonner mon projet de me rendre à Angora, me jurant que toute l'Anatolie était à feu et à sang. Je passai outre aux supplications de ces pessimistes mal avertis, car j'étais bien décidé à partir.
Cette voix douce et tremblante de jeune fille va-t-elle me convaincre et m'inquiéter; si tout ce qu'on dit et écrit était vrai pourtant ou contenait seulement des parcelles de vérité? Que deviendrait, dans ces conditions, le malheureux correspondant de quelques journaux étrangers, que les Kémalistes devaient exécrer et pour cause... Mais je me repris aussitôt en pensant à ce qui s'écrit de fausses nouvelles parfois...
Je rassurai la belle jeune fille sur le Kémalisme qui n'est pas tout à fait rouge, comme on l'est sur la rive d'en face.
Vers midi nous sommes en vue des côtes kémalistes. De hautes montagnes se profilent à l'horizon et, avec leur apparition, je vois surgir des «Kalpaks» noirs sur la tête de certains négociants de la veille qui, tout aussitôt, se déclarent partisans de Mustapha Kémal. Il est près de quatre heures de l'après-midi lorsqu'à l'avant du paquebot la ville d'Inéboli se dessine sur le rivage.
Ses environs sont montagneux et boisés, et le petit port où nous allons descendre est comme serti dans une vallée s'ouvrant sur la mer où s'étagent, des deux côtés, des maisons noyées dans la verdure.
Tandis que nous approchions de l'antique Inépolis, nous entretenant avec le capitaine, un de ces pseudo-négociants, s'approchant du commandant, le pria de faire arborer au mât les signaux: N.K.M. Immédiatement, cet ordre fut donné et, à notre stupéfaction, nous vîmes s'avancer du rivage des voiliers tenus prêts...
L'ancre jetée, les cales ouvertes, des marchandises sont débarquées, sur le genre desquelles je ne veux pas trop insister, mais dont je noterais comme fait curieux que sur certaines caisses, on lisait ces mots, faits pour surprendre: Made in England. C'est la première impression que j'eus de l'audace et du courage des kémalistes. Ce ravitaillement risqué, emprunté à leurs mortels ennemis, n'est-il pas typique? Après avoir pris congé de nos compagnons de bord et de la peureuse mais charmante jeune fille qui tremblait encore pour nous, nous quittâmes le Bruenn, ancré à deux encablures au large, pour gagner la côte à bord d'un calque, que les grosses vagues faisaient danser sur l'eau comme une plume. A peine avais-je mis pied à terre qu'un grand soupir de soulagement sortit de ma poitrine; enfin, je foulais un sol encore indépendant!
C'est en me rendant à l'hôtel de l'endroit, que j'appris que le «vali» ou gouverneur général de Castamouni, était mon très distingué et grand ami Djemal bey. La première chose que je fis fut de me rendre auprès du caïmakam chez qui je réussis à pouvoir téléphoner avec Castamouni et le vali donna des ordres formels pour que je puisse partir pour l'intérieur sans attendre le permis de la Commission instituée ici à cet effet et qui se livre à une enquête minutieuse pour chaque voyageur arrivant de Constantinople.
A Inéboli tout est tranquille, comme d'ailleurs partout à l'intérieur. Quand je demandai si les nouvelles lancées par la presse étaient vraies, on m'a simplement ri au nez.
Comment réprimer alors un sursaut de révolte contre les calomnies répandues dans la presse constantinopolitaine et étrangère: «Les Turcs massacrent, les Kémalisles déportent les Chrétiens!...»
Et je les vois ces Chrétiens d'Anatolie, ils vaquent tranquillement à leurs affaires sans que personne s'en mêle, loin des servitudes interalliées de Constantinople, auxquelles sont assujetties toutes les populations de la capitale.
A Inéboli, tout va son train d'avant-guerre. Seulement toute la population est armée. Chaque concitoyen est prêt à la défense de sa maison, de son foyer, contre les hordes grecques qui mirent le feu aux provinces de Smyrne, d'Aïdine et de Ménémen.
A la première alerte, les milices populaires formées en bataillons, l'arme à l'épaule et la cartouchière à la ceinture, prennent position aux environs. C'est pour cela qu'on y respire... on y sent le soulèvement d'un peuple pour son indépendance.
«Quand je vois ce peuple qui a pris les armes, me disait un Suisse, sous-directeur de la Banque Ottomane d'Inéboli, il me vient involontairement à l'esprit les guerres d'indépendance de nos aïeux à l'époque de Guillaume Tell... On sent ici un idéal, une résolution de vivre qui est indescriptible et que l'on ne saurait comprendre ni à Constantinople -dont la population dort ou ne pense qu'à spéculer—ni en Europe.»
C'était l'opinion d'un étranger nouvellement arrivé en Anatolie. Cette Anatolie n'a néanmoins rien perdu de son cachet oriental. Dans ses petits cafés au bord de la mer, une multitude de Turcs enturbanés fument le narghilé, réchauffés par un soleil de septembre. La vie, comparativement à celle de Constantinople, est à peu près dix fois meilleur marché. Une chose qui frappe immédiatement le voyageur arrivant en Anatolie, c'est la récente prohibition de toutes les boissons alcooliques, ainsi que la fermeture de tous les tripots, sous des peines très sévères.

Après de longs marchandages, nous avons fixé un prix raisonnable pour une voiture, qui m'amènera jusqu'à Angora. Le cocher, un certain Ahmed Agha, qui vient d'arriver de cette ville après huit jours de voyage, m'affirme que les routes sont plus sûres que jamais et qu'en Anatolie, depuis l'armistice, on a oublié les brigands des temps de guerre qui infestaient tous les chemins.
Nous partons à l'aube. Après m'être confortablement étendu dans ces bonnes voitures anatoliennes qui sont identiques à un lit roulant et bien couvert, nous commençons à gravir les montagnes. La route est sinueuse et traverse des sites enchanteurs, où l'on ne voit que de hautes montagnes couvertes de forêts, au pied desquelles des villages rustiques se groupent dans les vallées, et au loin, le bleu azuré de la mer qui, peu à peu, s'estompe et disparaît. Après six heures de montée, une petite halte dans un han au bord de la route où nous déjeunons sur le pouce et repartons aussitôt.
Plus nous avançons, plus le paysage devient pittoresque.
Jamais, à Constantinople, je ne m'étais douté que l'Anatolie cachait de si beaux sites égalant en magnificence ceux du Tyrol ou de la Suisse.
Maintenant ce ne sont que des montagnes plus hautes les unes que les autres. La voiture gravit la chaussée qui suit les vallées où grondent des torrents, où jaillissent des cascades; et partout des sapins exhalant un parfum odorant.
Vers le soir, nous traversons un grand village flanqué au bas d'une montagne, nommé Kuré et sis à 850 mètres d'altitude. Près de là, la route passe entre plusieurs couches de minerai de cuivre, dont les lingots sont venus rouler sur la chaussée et attendent inutilement qu'on les exporte. Les richesses minérales de Castamouni sont inappréciables, mais, jusqu'ici, l'état politique de l'Empire ottoman a empêché les Turcs, depuis un demi-siècle en guerre, de les mettre en valeur.
Au coucher du soleil, nous arrivons au relai...
Quelques rustiques maisons blanches aux tuiles rouges émergent de loin en loin dans le feuillage des arbres d'une magnifique vallée; c'est un spectacle merveilleux.
Ce village, c'est Edjevid, juché à 1.120 mètres d'altitude, dans un décor magique.
On se croirait bien loin de l'Anatolie qu'on s'imagine un désert plein de fièvre.
Tandis que je m'installe dans une coquette chambrette de l'auberge, où règne une propreté remarquable et rare dans les hôtels d'Orient, je vois, par la fenêtre, déboucher au tournant de la chaussée un cavalier qui accourt au grand galop.
C'est un gendarme qui précède une voiture pour annoncer qu'un pacha va être l'hôte de l'auberge pour la nuit. Mais il ne put nous dire le nom du personnage attendu.
Soudain apparaît la voiture, escortée par deux gendarmes à cheval, et qui aperçois-je assis sur les coussins? Mouktalib Effendi, le soi-disant commerçant du Bruenn...
Il se présente joyeusement sous son vrai nom: le général Mouheddine pacha!
Quelques instants plus tard, nous faisions un tour ensemble aux environs du «han».
C'est le soir; bien haut dans les montagnes les vaches rentrent de leurs pâturages et l'écho de leur carillon qui s'approche tinte comme dans une vallée des Alpes. Tout est silence et toujours cette odeur des pins qui donne au voyageur un appétit féroce.
Dans ma chambre, sur les murs blanchis à la chaux, je lis plusieurs inscriptions; l'une écrite en français est si touchante que je la transcris ici...
«Malheureux hôte d'une nuit, j'ai tout laissé derrière moi... Mais je me console, car c'est pour ma patrie que je me prive de ce qui est le plus cher au monde.»
(Signé) Un Turc.
«Le 3. IX. 1920.»
On sent la révolte d'un cœur parmi tant de milliers d'autres qui ont fui Constantinople pour se battre désespérément en Anatolie.
Je ne puis m'empêcher d'écrire au-dessous:
«Envoyé de la presse en route pour Angora, où se livre une lutte sublime contre l'injustice et l'impérialisme du plus fort, pour la défense du droit à la vie, j'ai passé une nuit sous ce toit hospitalier qui, à lui seul, donne une idée du cœur turc ouvert à tous.»
Le vieil hôtelier à barbe blanche Ismaïl Agha, qui est l'hospitalité même, nous sert un succulent repas que le pacha et moi dévorons...
...Tout sent ici la vraie campagne, la campagne merveilleuse, libre et indépendante ... loin de Constantinople, loin de cet horrible Péra, de ses douleurs et de ses hontes. Ici, au contraire, avec ces braves gens hospitaliers, dans ces montagnes aux cimes pures dans la grande clarté du ciel, dans la bonne odeur des champs, l'homme des cités se sent tout à fait autre.
