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À Angora auprès de Mustafa Kemal

VI

Reading edition

En tête à tête avec Mustapha Kémal.—La Maison du chef de gare.—Ce que dit le chef des nationalistes turcs.—L'offensive en Arménie.—Le traité de Sèvres et les Hellènes en Asie-Mineure.

Redjeb bey, un des aides de camp du pacha que je rencontrai dans les couloirs de la Chambre, m'annonça que son chef m'invitait à dîner à sa villa. Je m'y rendis.

Mustapha Kémal habile, comme je l'ai déjà dit, une petite maison destinée autrefois au chef de gare, aux abords de la station.

De grands arbres l'entourent et on y pénètre par un coquet jardin aux allées soigneusement ratissées.

Un escalier mène les visiteurs au premier étage, toutes les marches sont recouvertes de de toile cirée et partout règne une propreté d'autant plus appréciable que partout ailleurs, à Angora, les maisons sont envahies de poussières.

Nous entrons dans une salle à manger très simplement meublée où le couvert était déjà mis. A côté, un petit salon, aux meubles recouverts d'étoffe rouge foncé et un minuscule cabinet de travail.

Dans le cadre de la porte apparaît un homme de haute taille, à la moustache blonde: c'est Mustapha Kémal. Il est en civil, décoiffé, et fume nerveusement une cigarette.

Sur un signe de lui, j'entre dans son bureau, où se trouvait déjà le capitaine Hayati bey, chef de son cabinet particulier. Celui-ci est coiffé d'un grand kalpack noir.

Sur le bureau de travail du pacha, je vois une pile de télégrammes chiffrés et de journaux.

Nous passons presque aussitôt à la salle à manger, car le dîner vient d'être servi. A table, se trouvent quatre aides de camp, les généraux Ismail Fazil et Mouheddine pacha.

Mustapha Kémal aime de préférence la cuisine européenne. Les mets à l'huile, lourds et indigestes, qui composent le fond de la cuisine orientale, sont exclus de sa table.

Le pacha déclare que la cuisine turque l'empêche de travailler; il est de fait qu'il fournit beaucoup de besogne. Il ne quitte pas son bureau avant deux heures du matin. Parfois même il y reste toute la nuit, la tête baissée sur une masse de papiers, d'ordres, de dépêches et de caries d'état-major. Il dort très peu, ce qui l'a fatigué et fait maigrir à l'excès.

Après dîner, nous passons au salon pour fumer, et, assis en face de lui, je me mets en devoir de l'interviewer. Tout en causant, je ne puis m'empêcher d'admirer le regard pénétrant de Mustapha Kémal. On peut dire qu'il fascine et je comprends comment sa popularité est attribuable à la puissance de ses yeux et de sa parole. Le pacha parle couramment le français.

Lorsqu'en 1914, déclara Kémal Pacha, l'Allemagne a violé le traité garantissant l'intégrité de la Belgique, l'Angleterre prît solennellement les armes pour défendre son honneur national outragé. Le Monde entier frémit d'indignation à la violation de la Belgique par le Kaiser. Juste cinq ans plus tard, la signature, au bas des clauses de l'armistice de Moudros, de l'amiral Galthrope, représentant de la Grande-Bretagne, était honteusement violée par l'attaque soudaine, à main armée, d'une nation sans défense.

L'armée hellène débarquait sans raison d Smyrne, y commettait des massacres et causait le soulèvement de toute l'Anatolie.

L'Angleterre, si fière de la sauvegarde de son honneur en Belgique, a taché son histoire en Orient par une politique impérialiste pleine, d'ambition et fatale pour son avenir colonial.

—Croyez-vous à votre réussite finale, Excellence?

—Sans doute. Lorsqu'il y a près de 75 ans, quelques centaines de comitadjis serbes gagnèrent les montagnes et luttèrent contre des armées turques entières envoyées pour la répression des rebelles, ces armées ne purent en venir à bout, car les Serbes luttaient pour leur indépendance. La Bulgarie fit de même, la Grèce aussi.

Aujourd'hui le tour est venu pour les Turcs de gagner leurs montagnes natales, de prendre le fusil en main pour la lutte de guérillas et mener à bonne fin une guerre de francs-tireurs. Plus cette situation se prolonge, plus nous en profitons. Chaque jour est un pas en avant pour nous et vers le dénouement fatal pour les oppresseurs. D'un côté, nous sommes appuyés par la Russie des soviets et de l'autre par l'Asie entière qui suit avec intérêt notre lutte suprême pour nous imiter dans un avenir prochain.

Est-ce que l'armée hellène supportera toutes ces campagnes! Le soldat grec a laissé derrière lui son foyer, son commerce et ne pense qu'à sauver sa peau pour pouvoir travailler et nourrir sa famille. Tandis que tous les volontaires turcs viennent d'avoir leurs villages détruits par l'envahisseur et qu'ayant perdu leurs foyers, ils s'engagent, pour les recouvrer, dans une lutte vie ou à mort.

D'un côté une armée qui veut conquérir, de l'autre un peuple entier qui défend son foyer natal... Qui des deux remportera?

Aujourd'hui, à l'arrière du front grec, nos bandes pullulent et le soldat hellène reçoit souvent des balles de face et de dos.

Et voici l'hiver... encore un allié pour nous qui approche...

—Que pensez-vous, Excellence, de l'offensive et de la dernière avance des Hellènes?

—Toute l'offensive et l'avance des Hellènes étaient prévues par moi. Cette avance a affaibli son front qui a triplé sa largeur. Une preuve éclatante en a été la bataille de Dêmirdji qui, si nous avions eu un peu plus de cavalerie et de troupes de réserve, aurait été un véritable désastre pour eux. Mais j'ai voulu faire un essai de rupture, avec des forces beaucoup moins nombreuses que ne l'ont dit les communiqués hellènes, qui a réussi du reste, et fut pour le général Paraskevopoulos un revers cuisant. Demain, si Venizelos, obéissant à un ordre de son dictateur Lloyd Georges, veut sacrifier une armée de 500.000 hommes comme il l'a prétendu, il réussira peut-être d occuper difficilement Angora et même Konia. En nous retirant à Sivas, noire guerre de francs-tireurs redoublera et notre armée pourra plus facilement percer leur front qui dépasserait dans ce cas mille kilomètres.

M. Venizelos est entré en Anatolie dans un bourbier et l'armée grecque finira par être obligée de quitter-après y avoir enterré des milliers de cadavres-ce pays qui ne lui appartient pas.

—La presse, ennemie vous accuse, Excellence, d'agir contre l'intérêt du Sultan?

—Mes soldats et un peuple entier qui lutte contre renvahisseur meurent pour défendre la terre sacrée léguée par nos anciens khalifes...

J'ai une confiance aveugle en la réussite finale de ma sainte cause, car elle représente la justice même que l'on veut étouffer par l'ambition.»

Complétant ces déclarations, Mustapha Kémal ajouta au sujet de l'offensive kémaliste à peine déclanchée, que cette offensive n'était qu'à sa première phase.

«Cela mettra fin, ajouta-t-il, aux agressions des bandes arméniennes en territoire turc, cherchant à semer des désordres à l'intérieur.

«J'ai confiance dans le plein succès de cette offensive qui nous ouvrira une communication plus directe avec les Soviets et l'Asie entière.

«L'Arménie constituera aussi demain un gage précieux en nos mains et ce seront les délégués arméniens eux-mêmes qui finiront par intervenir auprès de la Société des Nations pour la révision des clauses du Traité de Sèvres qui ont arraché injustement la ville de Smyrne à notre chère Anatolie.»

Illustration from À Angora auprès de Mustafa Kemal
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