VII
Reading edition
A la Chambre d'Angora.—Déclarations d'Ismail Fazil pacha.—Comment le mouvement National a pris naissance.—Son historique.—Stamboul et Angora.—Les débats au Parlement.—Une discussion intéressante.—La loi supprimant l'alcool.—Les ravages des boissons en Anatolie.—L'argument religieux.—La loi est approuvée.
On m'avait fortement conseillé d'aller suivre les débats de la Chambre kémaliste ou Assemblée nationale (Megliss-i-Milli) qui devait voter ce jour-là une loi contre l'usage des boissons spiritueuses en Anatolie. Le Parlement siège, comme je l'ai dit plus haut, dans une jolie bâtisse de construction récente. Dans ses couloirs je rencontrai Ismail Fazil pacha, Mouheddine pacha et Hamdoullah Soubhy bey, tous coiffés du kalpak de rigueur. Ayant presqu'une demi-heure jusqu'à l'ouverture des débats, nous échangeâmes quelques mots.
Je questionnai Ismail Fazil pacha sur le soulèvement de l'Anatolie et nous nous retirâmes dans la salle de lecture.
Ismail Fazil est le père du général Ali Fuad, commandant le corps d'armée sur le front de Smyrne. C'est un homme frisant—on peut le dire—les 65 ans, car il est d'une constitution, sans jeu de mots, et d'une santé parfaite.
Il détient au sein du cabinet kémaliste le portefeuille des Travaux publics.
Voici le résumé de ses déclarations:
«Lorsque les Grecs débarquèrent à Smyrne. Mustapha Kémal pacha se trouvait à Erzeroum comme Inspecteur général de l'armée. A cette nouvelle, il vit que la Turquie désarmée allait être dépecée par ses petits voisins et il décida de tenir à Erzeroum même un Congrès appelé à délibérer sur la situation et sur ce qu'il y avait à faire. Tous les commandants de l'armée de l'Ouest ainsi que les valis et religieux de toutes ces provinces y furent convoqués.
«C'est à ce Congrès que furent envoyés des délégués des provinces de l'Ouest qui demandèrent tous la résistance, non contre l'Entente, mais contre les petits Etats comme la Grèce et l'Arménie qui ne rêvaient qu'à anéantir la Turquie et à placer le Conseil suprême devant le fait accompli. Smyrne fut d'ailleurs un exemple frappant de cette prévision.
«C'est ce Congrès d'Erzeroum qui fut le noyau de la défense nationale à outrance. Mustapha Kémal reçut l'approbation générale et un vote de confiance à l'unanimité et c'est lui qui prit l'initiative de la tâche. Sivas déclara adhérer aussitôt au mouvement d'Erzeroum, puis Trébizonde, Van, Diarbekir, Samsoun,etc., etc...
«Entre temps, du côté de Smyrne, les horreurs des Grecs à peine débarqués et les massacres de. Musulmans d'Aïdine et Ménémen avaient soulevé toute une masse de paysans qui avaient pris les armes pour lutter désespérément contre l'envahisseur. Ceux-ci se groupèrent peu à peu et leurs effectifs augmentèrent de jour en jour, opposant sans répit la résistance aux Hellènes.
«Au bout de deux mois et grâce aux milliers d'officiers arrivés de Constantinople, un noyau d'armée se formait dans l'Anatolie de l'Est.
«C'est à ce moment que je quittai Constantinople, appelé à Sivas où se trouvait mon fils, le général Ali Fuad. Un deuxième Congrès, où était représenté déjà la moitié de l'Empire, tint séance à Sivas, composé d'environ soixante membres influents que chacune des provinces y représentait.
«Le mouvement nationaliste prit son élan à Sivas et continua à se propager vers Smyrne.
«A ce moment, le vali d'Angora, Mouheddine pacha, très anglophile et sous l'influence directe du général Scotland, commandant à Eski-Chèir, travaillait à gagner en faveur des Anglais les derviches de. Tchoroum, très influents dans l'Anatolie.
«Des missionnaires y furent envoyés mais leurs tentatives échouèrent.
«La population prit soudain les armes et se dirigea, avec le commandant du corps d'armée Ali Fuad, sur Angora pour mettre fin à ces intrigues. Le général Scotland lui envoya alors un message lui disant que s'il osait attaquer avec ses troupes rebelles les soldats de S. M. Britannique, il en répondrait devant le Conseil suprême.
«Ali Fuad répondit qu'il n'était plus général, mais citoyen et que ce n'étaient pas des troupes qui barraient la route mais une population venant de prendre les armes pour lui demander ce qu'il cherchait dans le pays d'un autre.
«Là-dessus, pour éviter une effusion de sang, Angora fut évacuée, Mouheddine pacha s'enfuit à Constantinople et un gouvernement nationaliste fut installé.
«D'autre part, Koniah et toutes les autres provinces ainsi que les volontaires combattant sur le front de Smyrne, adhérèrent au mouvement nationaliste. Entre temps, Damad Ferid à Constantinople interceptait toutes les communications de Mustapha Kémal avec le Souverain.
«C'est la-dessus que le Congrès de Sivas envoya une sommation à la Sublime-Porte d'avoir la communication directe avec le Sultan dans le délai d'une demi-heure.
«Tout le Congrès et Mustapha Kémal attendirent exactement une demi-heure devant l'appareil télégraphique qui ne répondait pas. Ce délai passé, toutes les communications furent interrompues.
«A l'occupation de Constantinople (16 mars 1920), après sommation et pour éviter une inutile effusion de sang, le général Scotland évacua Eski-Chéir.
«A présent toute l'Anatolie lutte pour sa libération des servitudes étrangères, nous sommes tous confiants dans le succès de notre lutte car nous ne sommes pas seuls. Trois formidables alliés nous tendent la main: le Bolchevisme. l'Asie et l'Islam...
«J'espère et crois aussi que. l'Angleterre jusqu'à présent l'alliée de l'Islam et qui a failli à sa ligne de conduite traditionnelle, reviendra à elle afin de gagner les Turcs qui luttent pour leur indépendance, plutôt que de compter sur un ramassis de petits Etats qui ont tourné en sa faveur dès que la victoire a fait pencher la balance de ce côté, rêvant ainsi d'avoir leur part au butin gagné par le sang des autres.»

On vint nous prévenir que la Chambre était réunie. A 2 h. 1/2 les 95 députés kémalistes prenaient place autour de l'hémicycle où trônait tout en haut le vice-président de la Chambre, le grand Tchélébi. A ses côtés je remarquai la volumineuse personnalité de Djelaleddine Arif bey, ex-bâtonnier du barreau ottoman et second vice-président. Dans la salle, on percevait un sourd bourdonnement de voix. Tout à coup, la cloche du président retentit et le silence s'établit. J'ai pris note sténographiquement d'une partie des débats les plus intéressants.
Mazhar bey (Aïdine).—Vous savez, chers camarades, que notre budget-d'après l'exposé que nous retraçait l'autre jour le ministre des finances, Ferid bey—est on ne peut plus satisfaisant. Néanmoins, l'Etat doit s'imposer des sacrifices énormes pour faire face à nos préparatifs militaires et solder nos achats en matériel de guerre. Il en résulte un déficit inévitable de plusieurs millions de livres, et la Chambre est chargée de le couvrir.
«Or, une plaie affreuse ronge le pays, plus que cela n'a lieu n'importe où ailleurs, et paralyse toutes nos forces vives; c'est l'abus de l'alcool. Par contre, il ne faut pas oublier que les boissons spiritueuses rapportent au budget annuel de l'Etat la coquette somme d'environ un million et demi de livres turques. Beaucoup de nos paysans, à Aïdine, Smyrne et Magnésie en particulier, ne vivent que du produit de leurs vendanges. Il faut tenir compte dans nos décisions de tous ces éléments.
Djevàd bey (Sivas).—Ces provinces ne sont plus entre nos mains. (Bruits.)
Mazhar bey.—Oui, mais elles nous reviendront un jour «inchallah», de même que l'Alsace et la Lorraine sont revenues à la France. (Applaudissements redoublés.)
«Donc, continue l'orateur, ces provinces ne vivent que des produits distillés du raisin et en premier lieu du «raki», Aujourd'hui, en interdisant l'alcool dans le pays, vous enlevez leur gagne-pain à des milliers de citoyens. Chers camarades, je vous préviens, statistique en main, que la loi proposée à la Chambre serait une folie.
«Nous devons maintenir l'alcool, car il s'agit d'un bénéfice net d'un million de livres par an, et qu'en agissant différemment nous fournirions aux paysans de Chio et de Mytilène, un moyen de s'enrichir à nos dépens.
Chukkry bey (Trébizonde) le remplace.
«Je ne veux pas contredire mon prédécesseur, affirme le nouveau venu. Mais je tiens à vous exposer, Messieurs, les ravages que cause la boisson au sein de notre Patrie.
«Un mal interne ronge notre peuple. Aujourd'hui, notre paysan de Konia, après avoir vendu son beurre et ses œufs au marché, remporte dans son foyer des bidons de raki et s'enivre oubliant toutes les prescriptions de l'Islam!
Velhi bey (Konia).—Pas à Konia seulement, c'est partout ainsi. (Rires.)
Ali Chukkri bey (Trébizonde).—Il y a de cela dix ans, à Trébizonde, les personnes abusant de l'alcool pouvaient se compter sur les doigts.
«A présent, hélas! les enfants de 7 à 8 ans pratiquent le culte de la «dive bouteille» comme père et mère. Les maladies augmentent avec ces abus, et la nation entière est exposée à un péril imminent; elle se trouve au bord de l'abîme.
«On ne veut pas faire perdre au budget un million de livres, mais on bride le pays. La Chambre assume une responsabilité écrasante. Tous les députés doivent être d'accord pour entreprendre la lutte en vue d'assainir la nation et d'élaborer cette loi...
Farik bey (Denizli)—... que le Gouvernement ne pourra à aucun prix appliquer intégralement. (Bruits dans la salle.)
Ali Chukkri (Trébizonde), répliquant vivement.—Un gouvernement qui ne peut appliquer ses lois n'en est pas un...
(Grand bruit, protestations; on empêche le député de continuer.—Le président rappelle à l'ordre.)
«Je ne veux pas qu'on prête à mes paroles un sens qu'elles n'ont pas et je me rétracte! (Le silence se fait.)
«Une loi supprimant l'alcool délivrerait l'Anatolie d'un mal affreux. Nous devons imiter l'Amérique et la Russie. En Russie, la loi contre l'alcool a été appliquée en recourant, le cas échéant, à la bastonnade! Il faudra que nous sachions en faire autant. Pour nous autres Turcs, il n'y a qu'un remède radical,la bastonnade! (Bruits, protestations.)
Mehmed Hodja (Edremid). (Il prend la parole à la tribune et d'une voix de stentor entonne une harangue en faveur de la loi.)
«La principale cause de nos malheurs est que, nous autres Turcs, nous n'observons plus les lois de l'Islam.
«Notre religion nous interdit l'alcool et nous nous permettons d'en abuser. Tous les peuples musulmans savent trop combien nous négligeons les lois divines. Il y a vingt ans, à Edremid, les Chrétiens n'avaient que vingt maisons tout au plus. L'alcool et le jeu ont ruiné les Turcs de l'endroit et aujourd'hui la moitié de la ville appartient aux étrangers!
«Tant que les Turcs ne prendront pas les mesures nécessaires contre l'ivresse et le jeu, ils seront foulés aux pieds de leurs plus vils ennemis.»
Cette fois les contradicteurs se sont tus. L'argument divin est sans réplique, dans la toujours religieuse Anatolie, et c'est au milieu d'un silence complet que Djelaleddinc Arif bey note le compte rendu officiel et lit le projet de loi suivant:
1º L'importation de tous les spiritueux est strictement interdite sur toute l'étendue du territoire ottoman.
2º Tout débit d'alcool sera fermé. Les scellés seront apposés par l'Etat sur tous les alambics, bidons et barils.
3º L'alcool ne pourra se vendre dans le commerce que dénaturé et après un contrôle de l'Etat.
Les contrevenants seront condamnés à une amende de 100 à 500 livres et à une peine corporelle variant entre 80 et 100 coups de bâton et à une réclusion de 2 à 6 mois de prison.
Et, sans plus ample discussion, la loi est approuvée. Il y a des pays, n'est-ce pas, où cela ne va pas si vite.
