V
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A la Sublime-Porte d'Angora.—Les Ministères.—Aux Affaires étrangères.—Une entrevue avec Mouhktar bey, Vékil des Affaires étrangères.—Le 12e point de Wilson.—L'Offensive des Hellènes.—En Cilicie.—Les servitudes étrangères.—Le but des nationalistes turcs.
Le lendemain de mon arrivée dans l'antique Aneyre, je me rendis dans la matinée au gouvernaurat où siège la Sublime Porte anatolienne.
Après avoir franchi la porte d'entrée gardée par deux sentinelles harnachées de cartouchières, on gravit les marches branlantes d'un grand escalier de bois qui aboutit au premier étage. Là, un immense corridor où l'on coudoie tous les divers «types» ethniques rencontrés dans les rues d'Angora, qui s'y donnent rendez-vous. Au-dessus des grandes portes sont placés des écriteaux voyants: «Cheik-ul-Islamat» ou plutôt «Cheik-ul-Islam» par intérim (cheik vekaleti). A travers l'entrebâillement de la porte entr'ouverte je distingue, assis à son bureau, un uléma au large turban, à barbe imposante. C'est l'ex-mufti de Brousse Djemil Mollah. Puis viennent les autres ministères: Agriculture, Affaires étrangères, Travaux publics, Intérieur, Finances, Hygiène publique, etc.
Quant au Ministère de la Guerre, il n'est pas installé à la Sublime-Porte et il est dénommé «Défense nationale»; son siège est à l'école Sultanié. C'est évidemment le plus important et le plus cossu.
Revenons à notre visite à la Sublime-Porte. Le Ministère des Affaires étrangères compte tout juste deux pièces, comme d'ailleurs tous les ministères. D'abord, c'est le cabinet du ministre qui siège avec son sous-secrétaire d'Etat et son chef de bureau particulier dans une seule pièce. Puis c'est le bureau du ministère avec toutes ses sections empilées dans la seconde. Je demandai audience à S. E. Mouhktar bey, ministre par intérim des Affaires étrangères et je fus introduit aussitôt auprès de lui. Il vint à moi, me tendant la main tout souriant. Ex-ministre à Athènes et fin diplomate, Mouhktar bey est un travailleur assidu; il est à son bureau depuis l'aube jusqu'au crépuscule et ne peut se rendre à la Chambre malgré sa charge de député de Constantinople.
Je reproduis ici ses déclarations:
D'abord et avant tout, nous réclamons le droit accordé à chaque peuple: celui de vivre. Nous avons signé, en octobre 1918, un armistice et déposé les armes en nous basant sur la justice dont l'Entente était alors l'apôtre et sur le 12e principe de Wilson qui donnait droit à une souveraineté turque aux parties ottomanes de l'Empire ottoman. Or, aucun de ces engagements ne furent tenus, on nous a honteusement trompés et alors que la Turquie, était désarmée on lança sur elle les armées grecques qui occupèrent Smyrne et y déchaînèrent des horreurs sans précédents. C'est l'indignation et l'exaspération d'un peuple qui a été le premier facteur du soulèvement national vers la résistance à outrance.
Aujourd'hui les forces nationalistes acquièrent de jour en jour de plus grands moyens d'action.
—Et la dernière, avance hellénique vous a-t-elle dérouté?
—Elle a redoublé la résolution de la population de tenir jusqu'au bout et notre armée a doublé ses effectifs. Le nombre de volontaires augmente de jour en jour.
—Excellence, et en Cilicie, quelle est la situation?
—A vrai dire, nous ne savons pas ce que les Français sont venus y chercher. Depuis des mois, ils versent leur sang pour la conquête de territoires purement turcs et qui ne leur sont même pas cédés par le Traité de Versailles. Pour ce qu'ils ont entrepris en Syrie, je ne saurai que dire, mais pour la Cilicie, là, nous sommes chez nous.
Je comprends parfaitement que l'opinion publique en France soit contre l'entreprise de Cilicie, car, en voulant conquérir par le sabre quelques parcelles de terre à Adana, le fougueux esprit militaire ne songe pas que la France perd ses sympathies séculaires en Orient.
Les Italiens n'ont pas commis au moins la faute de faire couler le sang de leurs soldats pour effectuer des conquêtes qu'ils ne pourraient garder à aucun prix, le réveil de la conscience turque étant trop puissant pour laisser là-dessus aucun espoir à n'importe quelle puissance impérialiste.
En Cilicie, comme ailleurs, notre dernier mot est le suivant: la fixation des frontières est avant tout une question ethnique, et en second lieu, une question de débouché sur la mer. Elle ne doit, dans aucun cas, revêtir la forme d'un arrangement entre les convoitises des capitalistes d'Occident ou d'une récompense pour les services que peuvent rendre aux grandes Puissances les petits Etats comme la Grèce.
C'est à ce titre que nous revendiquons et continuerons à revendiquer jusqu'au triomphe de la justice, nos droits imprescriptibles sur la Thrace, sur Smyrne et Adana. La preuve que les Turcs sont en très grande majorité en Thrace et à Smyrne réside dans le fait que nos ennemis n'ont pas osé ordonner un plébiscite dans la première de ces provinces et à Smyrne la consultation populaire ne doit avoir lieu que dans cinq ans, période jugée suffisante pour l'extermination de la population turque de l'endroit.
La population de Cilicie, laissée à la merci des bandes arméniennes, s'est soulevée et poursuit vaillamment la lutte pour sa libération.
Le même mouvement se dessine dans les provinces occupées par les Grecs et soumises par eux à une extermination systématique, afin d'y détruire l'élément musulman. Sous peu les Grecs se trouveront dans la même situation que les Anglais en Mésopotamie et les Français en Cilicie, coupés de leurs lignes de retraite et harcelés partout et à tout instant jusqu'à ce qu'ils soient complètement repoussés à la mer.
D'ailleurs, à notre époque, où tous les peuples de l'Occident ont secoué le joug, il est tout naturel que ce soit le tour des peuples orientaux d'être libérés des servitudes étrangères.
Cette libération est inévitable. Tous les efforts contraires n'aboutiront qu'à faire couler plus de sang sans influencer en rien le résultat final.
