DISCOURS
Paulin Paris translation
SUR LA MOTION DU COMTE DE DONOUGHMORE,
QUI RÉCLAMAIT LA FORMATION D'UN COMITÉ POUR L'EXAMEN DES DROITS DES CATHOLIQUES, AVRIL 21, 1813.
Milords,
La question qui occupe la Chambre a été l'objet de discussions si fréquentes, si complètes, si habiles (et peut-être aujourd'hui encore plus habiles qu'en aucune autre circonstance), qu'il serait difficile d'apporter de nouveaux argumens pour ou contre. Mais, à chaque discussion, des difficultés ont été éloignées, des objections ont été épluchées et réfutées; et quelques-uns des anciens adversaires de l'émancipation catholique ont enfin concédé qu'il était convenable de faire droit aux réclamations des pétitionnaires. Après cette importante concession, néanmoins, une nouvelle objection s'est élevée: il n'en est pas tems, dit-on, ou le tems est mal choisi, ou il y a encore assez de tems. En quelque sorte, je suis d'accord avec ceux qui disent qu'il n'en est pas tems précisément: le tems en est passé; mieux vaudrait, pour le pays, que les catholiques possédassent en ce moment leur quote-part de nos priviléges, et que leurs nobles eussent dans nos conseils une juste portion d'influence, que de nous trouver ici assemblés pour discuter leurs droits. Oui, cela vaudrait mieux.
Non tempore tali Cogere consilium, quum muros obsidet hostis.
L'ennemi est au dehors et la misère est au dedans. Il est trop tard pour chicaner sur des points de doctrine, quand nous devons nous unir pour la défense de choses plus importantes que le pur cérémonial de la religion. Il est, en vérité, singulier que nous soyons convoqués pour délibérer, non pas sur le Dieu que nous devons adorer, car là-dessus nous sommes d'accord; non pas sur le roi à qui nous devons obéir, car nous lui sommes très-fidèles; mais sur la question de savoir jusqu'à quel point une différence dans les cérémonies du culte, jusqu'à quel point une foi, non pas trop restreinte, mais trop étendue (ce qui est le pire des griefs que l'on puisse imputer aux catholiques),--jusqu'à quel point un excès de dévotion à leur Dieu peut rendre nos concitoyens incapables de servir efficacement leur roi.
On a, dans cette Chambre et hors de cette Chambre, beaucoup parlé de l'église et de la constitution; et, quoique ces mots respectables aient été trop souvent prostitués aux plus misérables desseins de l'esprit de parti, nous ne pouvons les entendre répéter trop souvent. Tous les orateurs sont, je présume, les défenseurs de l'église et de la constitution; de l'église du Christ et de la constitution de la Grande-Bretagne, mais non d'une constitution d'exclusion et de despotisme; non d'une église intolérante, non d'une église militante, qui s'expose elle-même à l'objection dirigée contre la communion romaine, et s'y expose à un plus haut degré; car la religion catholique ne refuse que ses bénédictions spirituelles (et ce point même est douteux); mais notre église, ou plutôt nos hommes d'église, non-seulement dénient aux catholiques les grâces spirituelles, mais encore toute espèce de biens temporels. Le grand lord Peterborough observa dans cette enceinte, ou dans celle où les lords s'assemblaient à cette époque, qu'il était pour un roi parlementaire, pour une constitution parlementaire, mais non pour un Dieu parlementaire, non pour une religion parlementaire. L'intervalle d'un siècle n'a pas affaibli la force de cette remarque. Il est tems, en vérité, que nous laissions ces misérables chicanes sur des points si frivoles, ces subtilités lilliputiennes, dignes de qui veut décider s'il est mieux de casser les œufs par le gros ou le petit bout.
Tout écolier, tout petit laquais (car de tels individus ont obtenu des brevets dans notre service militaire), tout petit laquais qui a pu changer ses rubans de livrée pour une épaulette, peut faire tout cela, et même plus encore contre les catholiques, en vertu de l'autorité même, à lui déléguée par son souverain sous l'obligation expresse de défendre ses concitoyens jusqu'à la dernière goutte de son sang, sans différence ou distinction aucune entre les catholiques et les protestans.
Les catholiques irlandais ont-ils le bénéfice plein et entier du jugement par jury? Non, ils ne l'ont pas; ils ne peuvent l'avoir qu'après avoir obtenu le droit de partager avec les protestans le privilége de servir l'état en qualité de shériffs et de sous-shériffs. Il y a eu un exemple frappant de cet abus, aux assises d'Enniskillen. Un yeoman fut traduit en justice pour le meurtre d'un catholique nommé Macvournagh; trois témoins respectables, et non contredits, déposèrent qu'ils avaient vu le prévenu charger son arme, viser, faire feu, et tuer ledit Macvournagh. Cette circonstance fut convenablement développée par le juge; mais, à l'étonnement du barreau, et à la grande indignation de la cour, le jury protestant acquitta l'accusé. La partialité était si évidente, que le juge, M. Osborn, regarda comme son devoir, d'arrêter l'assassin acquitté, mais non pas absous, pour de larges indemnités, et de lui ôter ainsi pour quelque tems la liberté de tuer impunément les catholiques.
Les lois faites en leur faveur sont-elles observées? Elles sont rendues illusoires dans les cas les plus frivoles comme dans les plus sérieux. Par un règlement récent, on permet dans les prisons les chapelains catholiques: mais dans le comté de Fermanagh le grand jury persista dernièrement à présenter pour cet office un ministre suspendu, et viola par là le statut, malgré les plus pressantes remontrances d'un respectable magistrat, nommé M. Fletcher. Telles sont les lois, telle est la justice pour les libres, heureux, et joyeux catholiques.
Permettez-moi de le demander à nos pasteurs et maîtres spirituels: est-ce là la manière d'instruire un enfant dans la voie qu'il doit suivre? Est-ce là la religion de l'Évangile avant le tems de Luther? cette religion qui proclame tout haut: paix sur la terre, et gloire à Dieu! Est-ce là élever des enfans, pour les rendre hommes ou démons? Mieux vaudrait les envoyer n'importe où,--que de leur enseigner de telles doctrines: mieux vaudrait les envoyer dans ces îles des mers australes, où, par une éducation plus humaine, ils apprendraient à devenir cannibales: il serait moins odieux qu'ils fussent instruits à dévorer les morts qu'à persécuter les vivans. Donnez-vous le nom d'écoles à de tels établissemens? Nommez-les plutôt des fumiers où la vipère de l'intolérance dépose ses petits, afin que plus tard leurs dents étant devenues tranchantes, et leur venin s'étant mûri, ils en sortent, chargés d'ordure et de poison, pour blesser les catholiques. Mais sont-ce là les doctrines de l'église d'Angleterre, ou celles des gens d'église? Non, les ecclésiastiques les plus éclairés sont d'une opinion différente. Que dit Paley: «Je n'aperçois aucune raison pour laquelle des hommes de diverses croyances religieuses ne doivent pas siéger sur le même banc, délibérer dans le même conseil, ou combattre dans les mêmes rangs, tout aussi bien que des hommes d'opinions religieuses différentes discutent ensemble sur une controverse d'histoire naturelle, de philosophie ou de morale.» On peut répondre que Paley n'était pas rigoureusement orthodoxe; je ne saurais rien décider sur son orthodoxie, mais qui niera qu'il n'ait été un des ornemens de l'église, de la nature humaine, et de la chrétienté? Je n'appuierai point sur le fardeau des dîmes, fardeau si durement senti par les paysans, mais il est peut-être à propos de remarquer qu'il y a encore une charge additionnelle, un droit de tant pour cent pour le collecteur, qui, par conséquent, est intéressé à porter les dîmes au plus haut taux possible, et nous savons que dans plusieurs bénéfices considérables d'Irlande, les protestans résidens sont les seuls qui soient procureurs de la dîme.
Parmi tant de causes d'irritation, trop nombreuses pour être récapitulées, il y en a une dans la milice, qu'on ne doit point passer sous silence: je veux parler de l'existence des loges orangistes parmi les particuliers. Les officiers peuvent-ils dénier ce fait? Et si ces loges existent, tendent-elles, peuvent-elles tendre à établir l'harmonie parmi les hommes, qui sont ainsi individuellement séparés de la société, quoique confondus dans les rangs de l'ordre social? Et doit-on permettre ce système général de persécution, ou est-il à croire qu'avec un tel système les catholiques puissent ou doivent être contens? S'ils le sont, ils manquent à l'humaine nature; alors, en vérité, ils sont indignes d'être autre chose que ce que vous les avez faits,--autre chose que des esclaves. Les faits que j'ai cités ont pour appui les plus respectables autorités: sans quoi, je n'aurais point osé en ce lieu, ni en quelque lieu que ce soit, me hasarder à les avancer. Si l'on m'objecte que je n'ai jamais été en Irlande, je vous prierai de remarquer qu'il est aisé de connaître un peu l'Irlande, sans jamais y avoir été, comme il paraît possible que quelques personnes y soient nées, y aient été nourries et élevées, et pourtant demeurent dans l'ignorance des véritables intérêts de cette contrée.
Mais il y en a qui affirment que les catholiques ont été déjà trop bien traités. Voyez, disent-ils, ce qui a été fait; nous leur avons donné un collége entier, nous leur allouons la nourriture et l'habillement, la pleine et complète jouissance des élémens, et nous les laissons combattre pour nous aussi long-tems qu'ils ont leurs membres et leurs vies à nous offrir, et néanmoins ils ne sont jamais contens! O généreux et justes déclamateurs! C'est à cela, et à cela seul qu'aboutissent tous vos argumens, dépouillés de tout sophisme. Ces personnes me remettent en mémoire l'histoire d'un certain tambour qui, appelé au rigoureux devoir d'administrer la punition ordonnée contre un ami attaché au poteau, fut sommé de fouetter haut; il fouetta bas, il fouetta un peu moins bas, il fouetta haut, puis bas, puis entre deux, et ainsi de suite à plusieurs reprises, mais le tout en vain: le patient continua ses plaintes avec la plus choquante opiniâtreté, jusqu'à ce que le tambour, épuisé de fatigue et bouillant de colère, eût jeté à bas les verges, en s'écriant: «Le diable vous rôtisse; il n'y a aucune manière de fouetter qui vous plaise.» Ainsi vous comportez-vous vous-mêmes: vous avez fouetté le catholique haut et bas, ici et là, et partout, et vous vous étonnez qu'il ne soit pas content! Il est vrai que le tems, l'expérience, et la fatigue qui suit l'exercice même de la barbarie, vous ont appris à fouetter un peu plus doucement; mais vous continuez toujours à sangler votre victime, et continuerez ainsi jusqu'à ce que peut-être le fouet soit arraché de vos mains, et tourné contre vous-mêmes et contre votre postérité.
Il a été dit par un des orateurs précédens (j'ai oublié qui c'était, et ne me soucie guère de m'en souvenir): «Si les catholiques sont émancipés, pourquoi pas les juifs?» Si ce propos a été dicté par une sincère compassion pour les juifs, il mérite attention; mais si ce n'est qu'un trait d'ironie contre les catholiques, est-ce autre chose que le langage de Shylock transporté du mariage de sa fille à l'émancipation catholique?--
Je présume, qu'un catholique est un chrétien, même dans l'opinion de celui dont le goût seul peut être supposé pencher en faveur des juifs.
C'est une remarque, souvent citée, du docteur Johnson (que je prends pour une autorité presque aussi bonne que le doux apôtre de l'intolérance, le docteur Duigenan), que celui qui entretiendrait quelque appréhension sérieuse de danger pour l'église dans les tems actuels, aurait crié au feu durant le Déluge. Ceci est plus qu'une métaphore, car un restant de ces personnages antédiluviens semble aujourd'hui s'être retiré chez nous, avec le feu dans la bouche et l'eau dans la cervelle, pour troubler et inquiéter le genre humain de leurs cris bizarres et fantasques. Et comme c'est un symptôme infaillible de la désolante maladie dont je les crois atteints (maladie sur laquelle le premier docteur venu donnera des renseignemens à vos Seigneuries), comme c'est, dis-je, un symptôme infaillible pour ces infortunés malades d'apercevoir sans cesse des éclairs devant leurs yeux; surtout quand leurs yeux sont fermés, il est impossible de convaincre ces pauvres créatures que le feu contre lequel ils nous avertissent nous et eux-mêmes de nous prémunir, n'est rien autre chose qu'un feu follet; produit de leurs imaginations idiotes. Quelle rhubarbe, quel séné; ou quelle autre drogue purgative peut expulser de leur esprit ce vain fantôme?--Cela est impossible; ils sont perdus. C'est à eux que s'applique véritablement ce mot.
Tels sont vos vrais protestans. Comme Bayle, qui protestait contre toutes les sectes, ainsi protestent-ils contre les pétitions catholiques, contre les pétitions protestantes, contre toute réparation, et tout ce que la raison, l'humanité, la politique, la justice et le bon sens peuvent opposer aux illusions de leur absurde délire. Ces gens-là présentent le cas inverse de la montagne qui enfanta une souris: ce sont des souris qui s'imaginent être dans le travail d'enfantement d'une ou plusieurs montagnes.
Et avez-vous donc plus de considération pour un souverain étranger que pour vos concitoyens qui ne sont point des sots (car ils connaissent votre intérêt mieux que vous ne connaissez le vôtre); qui ne sont point des bigots, car ils vous rendent le bien pour le mal; mais qui endurent un sort pire que d'être tenus en prison par un usurpateur, car les chaînes qui asservissent l'ame sont plus pesantes que celles qui entravent le corps.
Et maintenant, milords, avant de me rasseoir, je demanderai aux ministres de Sa Majesté la permission de dire quelques mots, non pas sur leurs mérites, car cela serait superflu; mais sur le degré d'estime que leur accorde le peuple des trois royaumes. L'estime qu'on leur accorde a été en une récente occasion célébrée d'un ton de triomphe dans cette enceinte, et l'on a établi une comparaison entre leur conduite, et celle des nobles lords qui siégent de ce côté de la Chambre.
J'ai à m'excuser auprès de la Chambre, qui, je l'espère, pardonnera à un jeune homme qui n'a pas l'habitude de réclamer souvent votre patience, d'avoir aujourd'hui si longuement tâché d'attirer votre attention. Mon opinion irrévocable est, comme mon vote le sera, en faveur de la motion.