EXTRAIT
Paulin Paris translation
DE LA REVUE D'EDIMBOURG.
Les Heures d'oisiveté, recueil de poésies originales ou traduites, par Georges Gordon, Lord Byron, mineur; in-8° de 200 pages.--Newark, 1807.
Les poésies de ce jeune lord appartiennent à cette classe que ni les dieux ni les hommes ne peuvent, dit-on, supporter. Nous ne nous rappelons pas que dans aucun recueil de vers nous en ayons rencontré si peu qui s'éloignent de l'exacte médiocrité. Comme une eau stagnante dans les bas-fonds, les effusions de sa muse ne sauraient s'élever au-dessus, ou tomber au-dessous d'un niveau désespérant. Le noble lord a grand soin de plaider sa minorité comme circonstance atténuante de sa faute; nous voyons sa qualité de mineur sur le titre, nous la retrouvons à la dernière page, elle s'accole à son nom, c'est une partie favorite de sa signature. On la fait fortement sonner dans la préface, c'est une particularité qu'on ne perd de vue dans aucun des poèmes, puisqu'on y prend soin d'indiquer, par des dates précises, l'âge auquel ils ont été composés. Cependant la loi nous paraît claire sur ce fait de minorité; il peut sans doute être utile au défendeur, mais le demandeur ne peut en aucun cas s'en faire un moyen à l'appui de ses prétentions. Ainsi, si un procès était intenté à Lord Byron, afin de le forcer à présenter en cour une certaine quantité de poésies, si un jugement à cet effet était obtenu contre lui, il est très-probable, qu'on ne le regarderait pas comme ayant satisfait à l'arrêt, s'il voulait passer, comme poésies, les pièces contenues dans ce volume. C'est alors qu'il pourrait plaider la circonstance de sa minorité; mais, comme dans l'espèce c'est lui qui vient volontairement nous offrir sa marchandise, si elle ne se débite pas bien sur le marché, il ne saurait arguer de sa qualité de mineur pour nous forcer à lui en payer le prix en bons éloges au cours du jour. C'est ainsi que nous envisageons la question, et c'est dans ce sens, oserons-nous ajouter qu'elle sera jugée.
Peut-être, cependant, ne nous parle-t-il tant de sa jeunesse, que pour augmenter notre admiration; et non pour désarmer notre critique. Peut-être veut-il nous dire: «Voyez comme un mineur peut écrire! Cette pièce de poésie a été composée par un jeune homme de dix-huit ans, et cette autre par un jeune homme de seize!» Malheureusement nous nous rappelons toutes les poésies de Cowley à dix ans et celles de Pope à douze, et, loin d'être surpris qu'un jeune homme puisse écrire de mauvais vers, depuis son entrée au collège jusqu'à sa sortie, nous sommes persuadés que cela n'a rien que de très-ordinaire, que c'est le cas de neuf hommes sur dix, élevés en Angleterre, et que le dixième écrit encore mieux que Lord Byron.
Notre auteur a l'air de ne citer, qu'en y renonçant, les autres droits qu'il pourrait avoir au privilége de l'indulgence. Toutefois il fait de fréquentes allusions à sa famille et à ses ancêtres, tantôt dans le texte, tantôt dans les notes; tout en rejetant l'idée que son rang social lui en donne aucun au Parnasse, il a soin de nous rappeler ce mot de Johnson, que «quand un lord se présente comme auteur, son mérite doit être généreusement récompensé.» C'est en vérité cette considération qui nous a portés à donner place, dans cette revue, aux poésies de Lord Byron, jointe au désir de lui conseiller d'abandonner la poésie, et de faire un usage plus avantageux de ses grands talens et de l'heureuse position qu'il occupe dans le monde.
Dans ce but, nous lui demanderons la permission de l'assurer bien sérieusement, que la rime placée au bout du vers, précédée d'un certain nombre de pieds, même quand (ce qui n'est que rarement le cas chez lui) ces pieds seraient scandés régulièrement et scrupuleusement comptés sur les doigts, ne compose pas encore tout l'art de la poésie. Nous le supplierions de croire qu'un peu de vivacité, qu'un peu d'imagination, sont nécessaires pour constituer un poète, et que, pour être lu aujourd'hui, un poème doit, au moins, contenir une idée, soit un peu différente de celles des poètes qui ont écrit avant nous, soit différemment exprimée. Nous en appelons à sa bonne foi; y a-t-il rien qui mérite le nom de poésie dans les vers suivans, écrits en 1806? et si un jeune homme de dix-huit ans a cru devoir dire des choses si peu intéressantes à ses aïeux, un jeune homme de dix-neuf eût-il dû les publier?
Ombres de héros! adieu! Votre descendant, prêt à quitter l'antique demeure de ses pères, vous adresse ses adieux! Dans sa patrie ou hors de son pays, il retrouvera un nouveau courage, en pensant à la gloire et à vous.
Quoiqu'une larme humecte ses yeux à cette triste séparation, c'est la nature et non la crainte qui excite ses regrets; il s'en va au loin, guidé par une noble émulation; jamais il n'oubliera la gloire de ses ancêtres.
Il jure qu'il chérira toujours votre renommée et votre mémoire; il jure qu'il ne ternira jamais votre nom; il vivra comme vous, ou il périra comme vous; puisse à son dernier jour sa cendre être réunie à la vôtre!
Maintenant nous affirmons positivement qu'il n'y a rien de meilleur que ces stances dans tout le volume du noble mineur.
Lord Byron devrait aussi se donner de garde d'essayer les sujets que les plus grands poètes ont traités avant lui, car les comparaisons (il peut l'avoir vu dans les exemples de son maître d'écriture) sont toujours odieuses. L'ode de Gray, sur le collége d'Éton, aurait dû le détourner de nous donner les dix stances boiteuses qu'il a intitulées: Sur une vue éloignée du village et du collége d'Harrow:
Quand l'imagination se plaît encore à retracer la ressemblance de nos camarades, et des compagnons de nos premiers plaisirs, de nos premières peines, combien elle me flatte, cette ressemblance de chacun de vous, que je garde en mon cœur, quoique sans espoir certain de vous revoir un jour!
De même, les excellens vers de M. Rogers, sur une larme, auraient dû avertir le noble auteur d'abandonner ce sujet, et nous auraient sauvé une douzaine de stances de la force des deux suivantes:
Faibles mortels que nous sommes, l'ardeur seule de la charité ôte à notre âme sa barbarie, la compassion l'émeut, quand la charité est touchée, et son sentiment se manifeste par une larme.
L'homme condamné à naviguer, à braver la fureur des vents, à se frayer un chemin à travers l'Océan, lorsqu'il jette un coup d'oeil sur ces flots qui peut-être seront son tombeau, laisse échapper une brûlante larme.
Nous en dirons autant des sujets où les grands poètes avaient échoué avant lui. Ainsi, nous ne pensons pas que Lord Byron, encore mineur, dût essayer de traduire l'invocation d'Adrien à son ame, quand Pope n'y avait que si médiocrement réussi. Cependant si le lecteur se trouvait d'opinion différente, voici la nouvelle traduction:
Oh! mon ame, si douce, si incertaine, si passagère, amie, associée de mon limon, née pour je ne sais quelles régions inconnues, où diriges-tu ta course lointaine! tu n'as plus ta gaieté habituelle, tu es pâle, sans joies, abandonnée.
Quoi qu'il en soit, nous craignons que Lord Byron n'ait un goût particulier pour les traductions et les imitations. Il nous en donne de tous les genres, depuis Anacréon jusqu'à Ossian, et, à ne les considérer que comme des devoirs de classe, elles sont assez passables; mais alors pourquoi les imprimer, quand leur tems est passé et qu'elles ont rempli leur but? Pourquoi appeler traduction ce qui se trouve page..., quand deux mots de l'original (ϑελω λεγειν) y sont délayés en quatre vers, et ce passage (page...) où µεσανυκοιϛ ποθ'ὡραιϛ est rendu par six vers boiteux? Nous ne sommes pas juges compétens de ses poésies ossianiques; nous sommes si peu versés dans ce genre de composition, que nous craindrions d'attaquer ce qui appartient à Macpherson lui-même, en essayant d'émettre une opinion sur les rapsodies de Lord Byron. Si donc ce commencement d'un chant des poètes est de sa seigneurie, nous nous permettrons de ne l'approuver pas, si tant est que nous le comprenions: «Quelle est cette forme qui s'élève au milieu des nuages rugissans, et dont l'ombre noire brille sur le torrent rougeâtre des tempêtes? Sa voix roule, portée par le tonnerre; c'est Orla, le brun chef d'Octhona. Il était, etc.» Après avoir arrêté ce brun chef quelque tems, les bardes lui donnent avis de «lever ses beaux cheveux,» puis de «les épandre sur l'arc-en-ciel,» et enfin de «sourire à travers les larmes de la tempête.» Nous avons au moins neuf pages de ce genre; nous oserons nous aventurer assez loin en leur faveur, pour dire qu'elles ressemblent beaucoup à du vrai Macpherson, et nous assurons positivement, qu'elles sont presque aussi stupides et presque aussi ennuyeuses.
L'auteur ayant consacré une portion si considérable de son livre à immortaliser l'emploi de son tems à l'école et au collége, nous ne pouvons prendre congé de lui sans soumettre au lecteur un exemple de ses confidences ingénieuses. Dans une ode intitulée Granta, ode ornée d'une épigraphe grecque, on trouve ces magnifiques stances:
Là, dans des appartemens petits et humides, le candidat aux prix de colléges s'assied la nuit près de sa lampe solitaire, se couche tard, et se lève matin.
Il lit des quantités fautives dans Sele, se tourmente sur un triangle difficile, se prive de plusieurs repas qui lui seraient si utiles, condamné à s'occuper d'une latinité barbare.
Renonçant aux pages qui pourraient lui plaire dans les historiens, il préfère aux écrits des moralistes le carré de l'hypothénuse. Toutefois ces occupations innocentes ne nuisent qu'au malheureux écolier qui s'y adonne, si nous les comparons à d'autres récréations auxquelles les imprudens se réunissent pour se livrer.
Nous sommes fâchés d'avoir, sur la psalmodie collégiale, des détails aussi peu satisfaisans que ceux renfermés dans ces deux stances d'un style vraiment attique:
A peine notre chœur pourrait-il être excusé, comme une troupe de débutans dans ce genre; mais quelle indulgence doit-on avoir pour les croassemens de vieux pécheurs comme nous?
Si David, après avoir terminé ses psaumes, les eût entendu chanter par de tels fous, jamais il ne les eût laissé venir jusqu'à nous, mais il les eût déchirés dans sa juste fureur.
Quelque jugement que l'on porte sur les poésies du noble mineur, il paraît qu'il faut les prendre telles qu'elles sont, et nous en contenter, car ce sont les dernières que nous aurons jamais de lui. Il n'est tout au plus, dit-il lui-même, qu'un étranger dans les bosquets du Parnasse; il n'a jamais vécu dans un grenier, comme les poètes-nés, et quoiqu'il ait erré autrefois sans souci dans les montagnes de l'Écosse, il n'a pas, depuis long-tems, joui de cet avantage. De plus, il n'attend nul profit de cette publication, quel que soit son succès ou sa chute; il est très-improbable, d'après sa position et les devoirs qu'elle va lui imposer, qu'il condescende de nouveau à se faire auteur. Nous devons donc prendre ce qu'on nous donne et remercier. Quel droit avons-nous, nous autres pauvres diables, d'être si difficiles? Ne devons-nous pas nous tenir tout contens et tout aises d'avoir obtenu quelque chose d'un homme du rang de sa seigneurie, qui n'habite pas un grenier, mais qui règne en souverain dans la noble abbaye de Newsteadt. Encore une fois, soyons reconnaissans; appelons, avec l'honnête Sancho, les bénédictions de Dieu sur le bienfaiteur, et n'allons pas regarder de trop près la bouche du cheval qui nous est donné.