TROISIÈME PARTIE
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XVII
La voyageuse fut accueillie au débarqué, gare Montparnasse, par un affreux brouillard, glacial et terne, qui dérobait aux yeux les maisons de la rue de l’Arrivée, évoquant avec une hallucinante précision, pour la jeune fille, le linceul opaque dont les plis mous avaient enveloppé le corps de son père. Et elle eut, pour elle-même, douloureuse à crier, la sensation d’avoir fait naufrage aussi, dans l’immensité de cette ville bruissante comme la mer, comme elle cruelle aux faiblesses égarées parmi les houles impitoyables.
L’arrivée au couvent dont l’abbé Dominique lui avait donné l’adresse, et où Mlle Hérieau se fit conduire aussitôt, à la façon d’un oisillon perdu volant à tire-d’aile, droit vers le nid, réconforta quelque peu l’isolée. Des hautes murailles, que couronnaient les ramures puissantes d’un noble parc dénudé par l’hiver, tombait une paix précieuse, faite tout exprès, semblait-il, pour panser les cœurs saignants, pour secourir les âmes affligées. Et Yvonne retrouva cette impression bienfaisante dans le parloir tout blanc, où elle attendait, devant un grand Christ aux bras accueillants, que la supérieure vînt lui donner audience.
Bientôt la Mère apparut, imposante dans la bure aux plis épais ; elle tenait aux doigts un feuillet reçu le matin même, sur lequel s’alignait la robuste écriture du curé de Port-Joinville. Yvonne se leva et s’inclina respectueusement.
La religieuse considéra le beau visage pâli qui émergeait de ses crêpes, comme un lis aux purs contours serti de jais frissonnant. Satisfaite de cet examen, elle prononça avec bonté :
— Asseyez-vous, mon enfant. Vous m’êtes recommandée par un ami vénérable, et vous avez souffert : c’est plus de titres qu’il n’en faut pour avoir tous les droits à notre affection, à notre protection, s’il est possible.
— Je vous remercie, ma Mère, balbutia Mlle Hérieau. Voici un autre billet que l’abbé Jauvin m’avait chargée de vous remettre…
Ayant lu, la fille de M. Vincent inclina un front approbateur :
— Vous aurez une chambre parmi nous, mademoiselle, et aussi longtemps que vous le souhaiterez. D’autre part, votre curé me demande de vous aider selon le désir que vous m’en exprimerez ; toute notre bonne volonté vous est acquise : de quoi s’agit-il ?
— Je viens de perdre mon père, vous le voyez. Mes ressources sont insuffisantes : il est nécessaire que je trouve du travail.
La religieuse enveloppa d’un long regard de pitié cette belle fille qui, forte de son courage, et aussi de sa naïveté, venait sans crainte demander que l’aidât à vivre de son labeur la Ville monstrueuse qui dévore tant de vies jeunes et use de si nombreuses énergies. Toutes les tristesses, toutes les misères matérielles et morales sur quoi s’était, au cours d’une longue existence, penchée sa cornette, se levèrent, en une masse angoissante et trouble, dans la pensée de la supérieure ; elle soupira :
— Ce sera bien difficile, ma pauvre petite. Que voudriez-vous faire ?
— J’ai obtenu mes brevets à Saint-Denis : ces dames de la Légion d’honneur m’estimaient… Je pourrais donner des leçons, travailler dans un bureau, être dame de compagnie…
Hochant la tête, la religieuse tout d’abord ne répondit pas. Et, à mesure que le silence s’amassait dans le parloir clair, l’anxiété montait au cœur de l’orpheline, qui sentait ses doigts se glacer sous la minceur des gants. Enfin la supérieure déclara :
— Évidemment, il ne doit pas être tout à fait impossible de vous trouver quelque chose ; je vais m’en occuper… Mais, en attendant, mon enfant, considérez-vous ici comme en famille, et reposez-vous quelques jours… Vous devez être brisée ! Je vais vous faire donner une chambre confortable.
Le front d’Yvonne, un instant ployé, se redressa : une autre lutte, plus pénible, encore, sollicitait son énergie.
— Je vous remercie, ma Mère, fit-elle ; avant tout, je dois voir un écrivain que mon père connaissait.
— Un écrivain, mon enfant ? Qui cela ?
— M. Mauroy…; sans doute savez-vous où il demeure ?
La religieuse eut un geste évasif.
— Pas du tout ; j’ignore même tout à fait ce nom.
Une surprise mêlée d’inquiétude s’empara de la jeune fille : ce serait encore plus difficile qu’elle n’avait cru ! Elle balbutia :
— Vous l’ignorez, ma Mère ?
— Absolument.
— Je… je croyais qu’il était connu.
— Il l’est peut-être, ma petite fille, sans que sa renommée ait franchi les murs de notre maison. Dans quel genre écrit-il ?
— C’est un romancier.
— Oh ! un romancier !… apprécia la digne Mère avec une moue ; nous n’en connaissons guère…
— Il faut pourtant que je le retrouve !
C’était annoncé avec une décision que la religieuse remarqua, légèrement surprise.
Sans s’arrêter à cette impression, et se levant d’un mouvement dont l’aisance trahit la femme du monde, cachée sous la robe massive humblement ornée d’un chapelet noir :
— Dieu, sans doute, vous aidera dans vos recherches, mon enfant. Voulez-vous que je vous montre le chemin de notre chapelle ? Vous y rencontrerez le grand apaisement…
Derrière la religieuse qui, les mains dans ses larges manches, glissait, ombre auréolée de blancheur, parmi les couloirs du couvent, Yvonne gagna le coquet oratoire. C’était une pièce assez vaste, que la piété des sœurs et le zèle des dames pensionnaires avaient ornée de charmante façon ; sur l’autel, la petite lampe annonçait la divine Présence : Mlle Hérieau se jeta sur un prie-Dieu avec soulagement, avec gratitude, ainsi qu’un voyageur harassé dépose le fardeau qui l’oppresse, dans le bienfaisant asile qu’il rencontre sur son chemin douloureux.
Ce fut la même sensation de paix, si précieuse à son cœur meurtri, que l’orpheline trouva dans la chambrette qui lui avait été donnée. Sur le lit étroit, quasi monacal, dominé par une pieuse gravure, Yvonne reposa mieux qu’elle n’avait fait encore depuis son deuil, et, le lendemain matin, elle se trouva parfaitement dispose pour partir à la recherche de Roger Mauroy.
Une idée lui était venue, d’ailleurs assez simple : cette adresse, cette adresse indispensable que mère Opportune ignorait, et qu’il fallait absolument avoir, elle irait la demander au Grand Journal. On la lui donnerait là, sans difficulté, à coup sûr.
Ainsi Yvonne l’Islaise, dans sa candeur, se dirigea vers la rue de Mazarin, ne doutant point qu’on ne lui fournît sans ambages, tout comme si elle était une vieille universitaire à lorgnons, corsage plat et bandeaux lissés, le renseignement passablement compromettant qu’elle souhaitait. Détournant ses yeux des numéros du Grand Journal qu’elle apercevait dans les kiosques, et où elle avait la confusion de se savoir exposée, sous une apparence déformée, à la curiosité amusée du public, elle parvint au somptueux immeuble où une activité ordonnée présidait à la confection du grand organe parisien.
Avec une tranquille assurance, s’adressant à un garçon de bureau solennel qui trônait derrière une table chargée de papiers :
— Puis-je parler à votre rédacteur en chef ?
L’homme, levant une paupière flasque, détailla, d’un œil expert, cette visiteuse qui ne portait même pas de fourrures, et dont les chaussures étaient fatiguées. Avec hauteur, il laissa tomber :
— Pas là.
— C’est bien, je vais l’attendre.
La jeune fille prit un siège, et du temps passa, morne, que n’allégeaient point les allées et venues de gens affairés côtoyant sa tristesse. A la fin, le garçon de bureau, qui était sensible à la beauté féminine, daigna émettre un avis :
— Vous savez que vous en avez pour un moment !
— A quelle heure ce monsieur vient-il donc ?
Goguenard, l’employé tira sa montre : il y avait quarante minutes déjà que cette inconnue attendait le patron. En plein après-midi ; si ça ne faisait pas pitié ! Il déclara :
— Mais comme d’habitude, vers six heures et demie ; il part à minuit.
Yvonne retint un gémissement :
— Si tard !
Mains aux poches, se dandinant sur ses courtes jambes, le garçon de bureau toisa la visiteuse ignorante et mal chaussée — quelque provinciale, pour sûr ! — qui prétendait voir le patron lui-même, et à cette heure insolite.
— Vous lui parlerez à ce moment-là, toutefois qu’il aura du temps à perdre.
Mlle Hérieau se leva, navrée. Elle ne pouvait ni ne voulait quémander, la nuit, un renseignement de cet ordre, dans la ruche bourdonnante dont l’activité l’écrasait ; mais que faire ? L’employé, brave homme au fond, proposa :
— Voulez-vous que je vous mène à la rédaction ? Quelques-uns de ces messieurs sont là ; vous verrez à vous arranger avec eux.
En silence, elle suivit son guide qui l’introduisit dans une vaste salle où plusieurs hommes jeunes travaillaient. C’était là le fretin du journalisme, chroniqueurs des chiens écrasés, soiristes, échotiers mondains ; ils préparaient leurs papiers pour le numéro de la nuit prochaine, et semblaient, échangeant des réflexions et des lazzis, une classe de grands écoliers tapageurs. Une banquette, près de la porte, reçut Yvonne, à qui l’on n’accorda nulle attention : elle n’avait pas de bas de soie, et le courant d’air provoqué par son entrée n’était chargé d’aucun parfum hardi.
Intimidée, presque découragée, la jeune fille attendit. Combien de temps ? Elle ne l’aurait su dire. Un gringalet lisait un écho gaillard, d’une voix de fausset que chargeaient des sous-entendus ; le sens échappa en partie à la visiteuse, mais l’assemblée incontinent manifesta sa joie.
Lorsque se fut calmé le tumulte d’ovations joyeuses excité par cette lecture, l’orateur, satisfait de son triomphe, voulut bien s’apercevoir qu’une femme se morfondait auprès d’eux ; il s’approcha de Mlle Hérieau, et, cassant en deux sa taille, par un salut de mécanique bien réglée :
— Vous désirez, madame ?
— J’aurais voulu parler à votre rédacteur en chef : on m’a dit qu’il n’était pas ici…
— Il ne vient qu’aux heures du tirage. Mais je pourrais peut-être le remplacer. C’est pour un manuscrit ?
— Non, monsieur.
La jeune fille levait sur son interlocuteur l’éclat triste de ses grands yeux noirs ; le journaliste en fut ébloui. Songeant qu’il avait peut-être devant soi une artiste de cinéma ou de music-hall, en peine de se lancer et sans relations pour le moment, il risqua :
— Question de publicité ?
— Non.
— Il ne s’agit pas d’un abonnement ? suggéra le rédacteur avec quelque dédain.
— Non plus.
— Alors — excusez-moi, madame — ce serait donc une affaire personnelle ?
— Oui, monsieur.
Le silence s’était établi dans le bureau. On suivait, avec un intérêt amusé, joint à quelque envie, le colloque du petit Mourier et de cette étrangère à la toilette modeste mais qui se permettait d’avoir des yeux et une taille comme on n’en fait point. Le petit échotier déclara :
— L’administrateur doit être encore là ; je vais m’informer. Voulez-vous me confier votre carte, madame ?
— Je n’ai pas de cartes, avoua Yvonne, rougissante.
— Ah !… Eh bien ! voici une fiche ; je la porterai quand vous l’aurez remplie.
Mlle Hérieau prit le feuillet, se déganta pour écrire ; Mourier estima que cette main, fine à souhait, devait appartenir à quelque femme du grand monde, qui avait pris, pour sauvegarder son incognito, les frusques d’une de ses femmes de chambre. Qui serait romanesque, je vous le demande, sinon un journaliste dont la fonction naturelle est de rechercher les menus scandales, et de les grossir au besoin ?
Devant la mention « Objet de la visite », la jeune fille, un instant, demeura hésitante, la plume levée. Puis elle traça bravement, de son écriture élégante et décidée : « Demander l’adresse du romancier Mauroy ». Impassible et correct, le jeune homme prit la fiche ; au passage, il la montra, d’un imperceptible geste, à ses camarades, et disparut derrière une porte capitonnée. Yvonne retomba à son délaissement, plus pénible à supporter que tout à l’heure, parce que maintenant elle se savait l’objet des chuchotements qui bourdonnaient derrière cette grande table, le point de mire des regards curieux ou impertinents qui cherchaient à surprendre le secret caché derrière ce front pur.
— Monsieur l’administrateur peut vous accorder un instant, mademoiselle ; si vous voulez me suivre…
D’un pas souple, la fille du commandant, à la vérité fort émue, accompagna Mourier. Il la laissa au seuil d’un somptueux cabinet où paraissait fort à l’aise un personnage imposant, le cheveu gris, la barbe soignée, le veston étoilé d’un ruban rouge ; ce pontife émergeait d’un large fauteuil.
— Veuillez vous asseoir, mademoiselle. Ainsi vous désirez connaître l’adresse d’un de nos collaborateurs ?
— Oui, monsieur…
L’administrateur considéra Mlle Hérieau avec un intérêt qui était un hommage admiratif à sa beauté, mais d’où la surprise n’était pas exclue. Comment cette jeune fille, de mise simple mais correcte, et de tenue si parfaitement réservée, pouvait-elle avoir été amenée à une démarche si singulière ? Il s’inquiéta :
— Cette adresse vous est vraiment utile, mademoiselle ?
— Indispensable, monsieur.
C’était une voix ferme, qui annonçait, sans bravade aucune, cette étrange nécessité. On devinait une résolution bien arrêtée, inspirée par un motif important. M. l’administrateur jugea bon d’appuyer :
— Vous savez qu’il est tout à fait contraire à nos usages de répondre à une question de ce genre ?
Yvonne joignit les mains en un geste qui ressemblait à une supplication :
— Peut-être pourrait-on, monsieur, faire fléchir les usages, en faveur d’un cas très grave ?
— Si vous voulez écrire à M. Mauroy, mademoiselle, nous ferons parvenir la lettre.
— Il faut absolument que je le voie…
Ses paroles sombraient dans un sanglot contenu ; des larmes, qu’elle retenait avec effort, perlaient au bord de ses paupières. Allait-elle donc voir échapper l’unique possibilité qu’elle aperçût, de joindre l’écrivain qui l’avait si gravement compromise ? Sur la poignée d’un sac qui était plus à la mode de Port-Joinville qu’à celle de Paris, les doigts fins se tordirent d’angoisse : l’administrateur gardait le silence, toujours.
Enfin il saisit un bloc-notes :
— S’il en est ainsi, mademoiselle, et pour vous être agréable, je vais enfreindre la coutume. Voici l’adresse de M. Mauroy.
— Oh ! merci, monsieur !
M. Degoury se leva, marquant la fin de l’entretien. Près d’atteindre la porte, il prononça, d’un ton dont la galanterie, pour discrète qu’elle fût, heurta la délicatesse de Mlle Hérieau :
— M. Mauroy, je pense, appréciera le bonheur qu’il a de s’attirer d’aussi charmantes sympathies. Son roman, d’ailleurs, le mérite : il est agréablement suggestif.
Il ouvrait le vantail, dissimulé sous une lourde tapisserie. Le feu au visage, Yvonne sortit, après un bref salut. Elle ne voulut pas remarquer que les jeunes rédacteurs suivaient du regard, avec un intérêt narquois, la pauvre fleur déracinée de son île lointaine.
XVIII
Deux heures plus tard, la jeune Islaise arriva boulevard Marbeau, ayant éprouvé, dans l’enchevêtrement des lignes du métro, plus de tribulations qu’elle n’en eût rencontré, par exemple, pour explorer à Yeu les mystérieuses profondeurs de la grotte des Soux. Au numéro indiqué, elle se trouva en présence d’un immeuble confortable et correct, sis en bordure d’une large voie calme, que creusait en son milieu une tranchée au-dessus de laquelle se boursouflaient les fumées de locomotives empressées.
— M. Mauroy, je vous prie ?
Le concierge leva, au-dessus du Petit Lutécien, un nez inquisiteur qui se fronçait d’un vague mépris. Cette visiteuse à la mine effacée ne ressemblait guère aux jolies personnes qui parfois venaient demander l’un ou l’autre de ses locataires, et laissaient au couloir de l’immeuble un capiteux sillage. Sans se déranger plus qu’il ne convenait, je veux dire bougeant à peine, Cerbère articula :
— Rez-de-chaussée, la porte à droite… Il est sorti.
Yvonne eut un soupir. Le chevalier du cordon s’émut : on sait ce qui se doit à une jeune dame quand elle est en peine, fût-elle plus mal « fringuée » que les trottins qui apportent continuellement des fanfreluches à l’artiste du second. Comme Mlle Hérieau se disposait à s’éloigner le bonhomme la rappela :
— Son domestique est là : vous pouvez toujours voir.
Au coup de sonnette de la jeune fille, un valet de chambre, en effet, se présenta ; il déclara avec sérénité :
— Mon lieutenant est absent.
— Mais, précisa la voyageuse consternée par cette difficulté nouvelle, c’est M. Mauroy, le romancier, que je désire voir.
Un sourire entendu éclaira le visage intelligent du domestique :
— Eh bien ! oui, fit-il, c’est ça ! Je dis toujours : mon lieutenant, une habitude, que j’ai rapportée du front, où que sans lui je serais resté comme tant d’autres.
Tout en parlant, Julien avait ouvert le salon à Mlle Hérieau ; celle-ci s’inquiéta :
— Pensez-vous que M. Mauroy demeure longtemps absent ?
— Il ne m’a rien dit… peut-être qu’il ne va pas tarder, rapport à son courrier. Si vous voulez l’attendre, madame.
Ayant ainsi, avec une courtoisie déférente, encore qu’il ignorât les raffinements de la troisième personne, invité la visiteuse à s’asseoir, l’ordonnance de Roger rectifia d’un soulier impératif l’édifice des bûches qui crépitaient au foyer. Puis Julien sortit, et s’en fut astiquer les bottines de son maître, occupation qu’il accompagnait toujours par un refrain de caserne, au vif dédain de la cuisinière de l’entresol.
Demeurée seule, Yvonne éprouva une impression, qui la surprit elle-même, de soulagement véritable. Depuis cinq jours — cinq jours seulement, et qui avaient suffi à bouleverser sa vie — elle avait poursuivi l’instant où elle se trouvait maintenant parvenue ; elle était au cœur de la place, toute prête, non pas à recevoir l’assaut de l’ennemi, mais à attaquer elle-même. Et cette imminence de l’action conférait à l’orpheline un calme très analogue, toutes proportions gardées, à celui du chirurgien au moment de l’intervention de salut.
Mlle Hérieau avait si fréquemment envisagé quelles paroles elle prononcerait, quand elle se trouverait en présence de celui qui lui avait manqué si étrangement, qu’elle put laisser son esprit se détendre en toute liberté, dans la tiède atmosphère de la pièce solitaire. Cette chambre était élégante, à coup sûr : moitié salon, moitié bureau, c’était là le studio d’un homme qui devait y recevoir autant qu’y travailler : les papiers apparaissaient en ordre : la machine à écrire, mi-drapée d’un voile algérien, ne choquait point en face des reliures précieuses avec qui s’harmonisait le ton des tapisseries. En somme, le logis d’un homme de goût.
Cet homme de goût était peut-être aussi un homme de cœur, puisqu’il avait secouru son humble camarade de combat, en un moment sans doute où de telles interventions n’allaient pas sans un particulier mérite… Allons ! si Dieu le permettait, l’entreprise de l’orpheline pouvait réussir : le livre, le livre odieux ne paraîtrait pas…
La cendre fine du crépuscule commençait à se répandre dans la pièce, noyant les tons des tableaux, estompant les formes d’une Aphrodite de marbre qui dressait sur une colonne sa jeunesse orgueilleuse. Yvonne se leva, sortit dans le vestibule, où son apparition fit surgir l’ordonnance devant une porte vitrée.
— Vous partez, madame ?
— Oui, voici la nuit.
— Mon lieutenant va regretter…
— Vous lui direz que je reviendrai demain avant quatre heures.
Et la jeune fille sortit rapidement, pour n’avoir pas à avouer ici, encore, qu’elle ne possédait aucun de ces minuscules cartons, qui lui paraissaient tenir une place si importante dans les rapports parisiens.
Une heure environ pouvait s’être écoulée depuis le départ d’Yvonne, lorsqu’un taxi, troublant par son bourdonnement d’insecte effaré la paix du boulevard assoupi en l’obscurité, déposa Roger à sa porte.
L’écrivain qui jamais, pourvu qu’il fût en bonne santé, ne sacrifiait à la mélancolie, était, ce soir-là, particulièrement satisfait de lui-même et de la vie : Gauvin venait de lui prendre un recueil de contes, en sorte qu’il voyait tout en rose, ce qui, pour l’homme de lettres, se produit, par une optique d’ailleurs bizarre, chaque fois que son regard peut se promener, sur les gens et les choses, du travers d’un nouveau traité d’édition.
Débarrassant son maître du pardessus à col de fourrure où s’emmitouflait la précoce célébrité du romancier, Julien annonça aussitôt l’événement du jour :
— Il y a une dame qui est venue pour vous voir, mon lieutenant.
Ce n’était pas là grande merveille ; Mauroy entra dans son cabinet, et, d’un doigt machinal éparpillant le courrier, demanda distraitement :
— Une dame ? quelle dame ?
— Elle n’a pas dit son nom.
Roger leva les yeux où une surprise s’éveillait. Il montra à son fidèle serviteur les photographies dont les sourires de théâtre égayaient les murs, sous la lumière blanche qui rayonnait de la coupe d’albâtre :
— Une de celles-là ? Regarde bien, Julien.
Le brave garçon considéra son maître avec une surprise sans fard :
— Oh ! ça non, mon lieutenant ; pour sûr, c’est pas une personne qui travaille dans les théâtres !
— Mais enfin, demanda le Parisien, fort intrigué, comment est-elle, cette inconnue ?
— Elle est jeune, en grand deuil, et a l’air bien triste.
Henri IV caressait sa barbe, vers laquelle s’inclinait un nez aquilin et pensif.
— Je ne vois pas qui c’est, murmura-t-il. En tout cas, tu m’en fais un tableau qui n’est guère engageant !
— Elle est très belle, aussi.
— Voilà qui est plus intéressant, mon brave ; doit-elle revenir, cette mystérieuse beauté ?
— Demain, avant quatre heures, mon lieutenant.
— C’est bon, j’y serai ; nous verrons bien. Pour le moment, va préparer mes affaires : je dîne chez Mme Carriès.
Une chansonnette aux lèvres, Roger, devant la glace, vérifia l’agencement de sa cravate, et l’impeccable ordonnance de son plastron. Tandis qu’il se livrait à ces soins, dans une humble chambre de couvent, une jeune fille, par sa faute, pleurait.
Elle pleurait sa vie naguère calme et respectée ; elle pleurait la paix qu’elle avait perdue, heureuse encore, pourtant, dans son malheur, d’avoir échoué dans ce monastère où elle avait trouvé un asile, qui, hélas ! ne serait que passager. Elle regrettait sa maison et Michelle, la maison chérie et la servante dévouée, abandonnées l’une à l’autre, et pour combien de temps ? Elle songeait avec déchirement à son père qui l’aurait entourée, protégée, en cette lamentable aventure.
Se sentant toute chétive, effroyablement isolée dans ce Paris dont l’hostilité l’oppressait, Yvonne l’Islaise sanglotait à la pensée de sa détresse qui soudain lui semblait irrémédiable, et que rendait plus amère encore la sérénité de tous ceux qu’elle avait côtoyés aujourd’hui, et le décor de large insouciance où elle avait vu que se déroulait l’existence de celui dont la légèreté l’avait cruellement offensée.
XIX
— Mon lieutenant vous attend, madame.
Mlle Hérieau fut introduite dans la vaste pièce où elle avait pénétré la veille ; mais, cette fois, un homme était assis devant le bureau, un homme vêtu d’un complet seyant, et si différent du touriste enjoué à qui le commandant avait accordé son amitié, que la jeune fille l’eût à peine reconnu, sans le caractéristique visage qui faisait le bonheur des dessinateurs d’actualités.
Mauroy se leva, désigna un fauteuil :
— Madame…
Il s’inclinait, courtois, mais froid et distant. Involontairement, la jeune fille rapprocha cette attitude et sa triste visite, de leurs promenades pendant l’été lumineux, avec son père, confiant et gai ; et ce lui fut, au cœur, comme le tourbillon d’un âpre vertige. Songeant que, dès cette époque heureuse, et tandis qu’il possédait leur sympathie, il méditait, il préparait déjà la vilenie, elle s’assit, méprisante, sans un mot.
Lui, pourtant, à cent lieues de reconnaître, parmi ces voiles qui l’enveloppaient, la jeune provinciale qui, un moment, l’avait intéressé, s’excusait en homme du monde, avec la plus déférente correction :
— En vérité, madame, je suis confus… Voulez-vous me faire l’honneur de me rappeler votre nom ?
Alors la visiteuse, redressant sa taille, légèrement ployée par l’émotion ou le chagrin, mit son visage en pleine lumière, et, posant droit sur l’écrivain son beau regard sombre qu’un reproche aigu assombrissait encore, elle prononça, sévère, hautaine :
— Je suis Yvonne l’Islaise.
Le feuilleton du jour étalait, sur le bureau, comme titre à ses colonnes serrées, le nom que l’étrangère venait de s’appliquer. En une seconde, Roger reconnut celle qui se trouvait devant lui, tandis que le saisissait, foudroyante, la notion de la faute qu’il avait commise. Ce qui lui avait semblé un acte tout naturel, sinon même l’exercice élémentaire d’un des droits de l’écrivain, lui apparut maintenant, devant la douleur digne de la jeune fille, une inconséquence inqualifiable, une véritable diffamation, qu’il s’étonna d’avoir pu commettre.
Il balbutia :
— Mademoiselle, croyez…
Elle, cependant, l’interrompit net :
— Voyez ce que vous avez fait… Tout Port-Joinville m’a reconnue sous ces traits qui ne sont pas les miens ; les calomnies que vous avez osé écrire ont été reçues en une créance qui m’a été, qui m’est toujours cruelle… J’ai perdu, par votre faute, l’estime de ceux qui avaient respecté ma jeunesse ; j’ai perdu mon gagne-pain aussi : des leçons que je donnais à une enfant malade, à laquelle je m’étais attachée, m’ont été retirées, et l’on m’a écartée sans pitié… Voilà votre œuvre, monsieur.
Roger écoutait, écrasé, sans se chercher une excuse qu’il savait ne pouvoir trouver. Il balbutia, pitoyable :
— Je n’ai pas voulu…
— Vous n’avez pas voulu peut-être, mais vous avez fait. Et mon père n’est plus là pour me défendre, pour me couvrir de son honorabilité.
Des larmes, qu’elle s’efforçait de contenir, montaient aux cils d’Yvonne. Mauroy comprit la raison de ses crêpes, cadre tragique à l’émouvante beauté de la visiteuse ; il s’informa, avec une compassion sincère :
— Vous avez eu le malheur de perdre monsieur votre père ?
— Il est mort en mer le mois dernier.
— Je n’ai pas su…
Elle eut, à son adresse, un geste de froideur lassée, et le silence s’étendit entre eux, par la pièce heureuse qui jamais n’avait entendu, entre ses murs riants, vibrer si grave entretien. Roger se jugeait sot et méprisable. Il comprenait qu’à tout prix, sous peine d’être déshonoré à ses propres yeux, il devait tenter quelque chose pour panser la blessure qu’il avait creusée avec une légèreté dont les conséquences l’atterraient. Mais que faire ? Le jeune homme s’abîmait en une perplexité qu’il communiqua, le plus respectueusement qu’il put, à Mlle Hérieau. Elle répondit, sans hésiter, — car c’était là le but même de son voyage :
— Il faut empêcher ce scandale de s’étendre encore. Sans doute ne peut-on pas arrêter le feuilleton en cours ?
— Malheureusement, non…
— Au moins, qu’il n’y ait pas de livre !
Mauroy soupira, positivement navré :
— Hélas ! je n’en suis plus maître…
— Est-il possible ? jeta Yvonne avec angoisse.
— L’ouvrage est vendu, j’ai signé le traité. Mon éditeur a fait commencer la composition sur-le-champ…
C’en était trop pour les nerfs, si longtemps contenus, de l’orpheline. Devant l’irréparable, en face duquel, après tant d’efforts, elle se trouvait soudain placée, sa vaillance, un instant, l’abandonna ; cachant son visage entre ses mains tremblantes, Mlle Hérieau éclata en sanglots douloureux qui secouaient son buste svelte. Le romancier, ému de cette douleur, se mettait l’esprit à la torture pour trouver le moyen de l’adoucir quelque peu. Lorsque la crise fut calmée, et qu’Yvonne, tamponnant ses yeux rougis, fut en état de l’écouter de nouveau, Mauroy parla :
— Je suis désespéré, mademoiselle ! Je vous jure que je ressens au fond de l’être la vilenie de mon acte, et que je donnerais tout au monde pour le réparer. Du moins, voici ce que je vous propose : sur les épreuves, je changerai le titre du volume et le prénom de l’héroïne, j’adoucirai de mon mieux les passages regrettables…
Elle le regardait de ses grands yeux à qui les larmes conféraient plus que jamais un admirable éclat. A voix basse, car des spasmes l’oppressaient encore, elle s’enquit :
— Est-ce vraiment tout ce que vous pouvez faire ?
— Ce sera déjà quelque chose…
— Ce n’est guère !
Silencieux, il baissa la tête lourdement, comme un coupable qu’il était. Alors, d’un accent pensif, qui s’amortissait aux tentures parant la pièce où déjà les premiers voiles de la nuit s’épaississaient, Mlle Hérieau murmura, mains jointes et pour soi-même :
« Seigneur, guidez-moi sur ce que je dois faire ! »
Perplexe, Roger la regardait. Se tournant vers lui, elle exprima :
— Maintenant la vie m’est impossible à Port-Joinville.
Elle n’ajouta point « par votre faute », parce que Roger était si visiblement effondré que la jeune fille, par un délicat instinct de féminine indulgence, se trouvait moins courroucée qu’à son arrivée boulevard Marbeau, et ne pouvait point accabler davantage le coupable repentant. Lui, timidement, demanda :
— Où… où demeurez-vous, en ce moment ?
— Dans un couvent de la rive gauche… Mais il me faut trouver du travail…
Le jeune homme soupira profondément :
— Travailler ?… et à quoi donc ?
— A ce que je trouverai… un service de bureau… des leçons… La supérieure s’occupe de me procurer quelque chose… elle m’a prévenue que ce serait très difficile…
Tristement, le Parisien hochait la tête. Il voyait, dans la ville immense et cruelle dont, mieux que personne, il connaissait les périls, il voyait les difficultés sans nombre qui assailliraient cette jeune fille, les avanies qu’elle subirait et qu’elle se préparait à affronter avec une intrépidité tranquille, faite, d’ailleurs, d’ignorance autant que d’énergie.
Et il était responsable de tout cela !
Mais voici qu’une solution se présentait à l’esprit du romancier ; d’une seconde à l’autre s’imposant plus impérieusement à lui, elle lui parut d’abord possible, puis souhaitable, puis nécessaire, et de nature à tout arranger pour le mieux. Avec des précautions attentives, car maintenant le hardi Mauroy, conscient du mal qu’il a causé, se trouve fort intimidé devant celle qui est sa victime, le jeune homme propose :
— Peut-être y aurait-il un moyen…
— Verriez-vous quelque chose ?
Elle le regarde avec une défiance dans l’attitude, dans l’accent. Mauroy remarque cette réserve, et, sur le ton de la prière :
— Oh ! je ne vous demande pas d’avoir confiance en moi ; j’ai perdu tout droit à cette faveur. Je vous supplie, je vous conjure d’envisager la proposition que je vais vous adresser tout comme si elle vous parvenait d’un inconnu ne vous ayant donné aucun sujet de plainte !
— Dites-moi toujours de quoi il s’agit.
François Ier ne fut certes pas aussi embarrassé à Marignan, avant de charger les Suisses, que ne l’est en ce moment Mauroy pour demander à la visiteuse :
— Je me trouve actuellement sans secrétaire ; j’en cherche une, et n’en puis trouver. Daigneriez-vous accepter cette occupation ?
Un instant, Mlle Hérieau demeure interdite : c’est si étrange, si inattendu ! Puis brusquement sa réserve se cabre :
— Y songez-vous, monsieur ? Après le mal que vous m’avez fait !
— Ah ! proteste Mauroy, je sacrifierais dix ans de ma vie pour racheter cette faute, je vous en donne ma parole d’honnête homme !
Il est certaines intonations, certains élans, plus précieux encore que les paroles qu’ils accompagnent, et qui ne trompent point. Mlle Hérieau a vraiment, en cette minute, la perception que, malgré sa grave culpabilité, celui qui lui parle est bien, comme il dit, « un honnête homme ». Plus doucement, elle prononce :
— C’est impossible… Je ne puis sous aucun rapport songer à m’installer ici.
— Vous ne vous installeriez pas, vous ne quitteriez pas le couvent dont vous me parliez à l’instant, et viendriez travailler seulement aux heures de bureau.
— Ici !… mais n’habitez-vous pas seul ?
— Moi ? se récrie le jeune littérateur, dans le cerveau de qui vient de poindre une idée de génie, une de ces idées qui valent leur poids de bronze, pour couler une statue à celui qui en est favorisé ; où avez-vous pris que je vive seul ?
Le visage de la jeune fille exprimait une profonde stupeur.
— Sans doute, continua Roger, j’ai le malheur, moi aussi, et vous le savez, d’être orphelin ; sans doute personne ne m’avait accompagné à Yeu. Mais à Paris…
Et voici que le romancier, poussé par la nécessité, se met à mentir avec allégresse, avec frénésie, parce qu’il veut, malgré les difficultés, secourir la jeune fille dont le regard attentif s’est fixé sur lui, moins hostile…
— J’habite avec ma tante, la sœur de ma mère, une vénérable personne qui m’a élevé, et qui veut bien m’aimer tendrement, comme, du reste, je la chéris moi-même… Pendant mon séjour à Port-Joinville, elle faisait une cure à Vichy ; nous nous sommes retrouvés avec joie. Elle est charmante et maternelle, vous verrez ; tout de suite, elle vous prendra en amitié…
— Quelle folle proposition !
Humblement, Mauroy avança :
— En attendant que vous trouviez quelque autre chose…
Le moyen de ne pas écouter ces paroles, prononcées avec une conviction émue et entraînante ? Ce serait un répit dans les soucis matériels, en attendant, comme il dit, que Mère Opportune ait découvert mieux, car évidemment Mlle Hérieau ne peut supporter la pensée de travailler longtemps auprès de celui qui lui a rendu, dans l’île, la vie impossible. Et si la tante de M. Mauroy ne semble pas à l’orpheline suffisamment respectable, il sera toujours temps de ne plus reprendre le chemin du boulevard Marbeau.
On règle quelques détails encore, et Yvonne, qu’avec déférence l’écrivain reconduit au seuil, s’éloigne dans la nuit sombre. Tout abasourdie par l’étrange péripétie qui vient de se greffer sur son aventure, la jeune fille, pourtant, se trouve un peu moins triste que la veille. Elle n’est plus une pauvre femme isolée dans la tumultueuse métropole, et regagnant, sans idée de ce qu’elle deviendra le lendemain, son charitable asile ; elle est la secrétaire du romancier Mauroy ; étourdie, mais au fond vaguement satisfaite, parce qu’elle a vu un rayon de loyauté luire aux yeux de celui qu’elle a le droit de mépriser, elle commencera de se mesurer, dans la prochaine matinée, avec le mystérieux organisme et les rouages compliqués de la machine Underwood. Un élan de reconnaissance monte de son cœur vers la Providence qui, dans le désarroi où elle se trouvait, lui a ménagé cette planche de salut que, d’ailleurs, elle abandonnera dès que possible.
XX
Aussitôt qu’Yvonne eut disparu, Mauroy convoqua Julien, d’une sonnerie impérative :
— Mon garçon, voici le moment de se débrouiller. Tu vas m’aménager une chambre dans le fumoir.
— Dans le fumoir, mon lieutenant ?
— Mon lit sur le canapé, mon linge dans la bonnetière ; les volumes qui s’y trouvent, tu les colleras au sous-sol.
— Mais…
— Ça va, je t’expliquerai ce soir. Pour l’instant, cherche-moi un taxi, et en vitesse ; je cours chez Mme Carriès.
Interdit, le brave garçon ne bougeait point ; son maître le poussa vers la porte d’une bourrade cordiale. Puis il s’habilla en un tour de main, et boutonnait ses gants devant sa porte, lorsque Julien sauta d’une auto.
— Voilà votre voiture, mon lieutenant.
— C’est bien. Chauffeur, 18, place Saint-Sulpice.
Mme Honorine écrivait à l’un de ses petits-fils lorsque son neveu entra. Posant le porte-plume sur l’encrier d’argent, en un tintement que Fanfreluche assoupie secoua d’une oreille importunée, la vieille dame sourit à l’arrivant : un regard lui suffit pour deviner qu’il était survenu quelque chose à Roger, et sans doute quelque chose d’important. Elle demanda, après avoir embrassé celui qu’elle considérait peut-être comme le plus cher, à coup sûr comme le plus espiègle de ses enfants :
— Qu’est-ce qui me procure aujourd’hui le plaisir de ta visite, mon petit ?
Henri IV s’installe près du bureau, dont les cuivres, ciselés au temps de Louis le seizième, accrochaient la lumière ; il déclara, en caressant sa barbe ondée :
— Ma tante, je viens vous inviter à déjeuner pour demain.
— Bonne idée ! fit Mme Carriès avec un affectueux sourire.
— … Et aussi à dîner.
— Oh ! oh ! fête complète, alors ?
— Euh ! fête… maugréa le jeune homme, en balançant une tête dubitative, ça dépend… tout cela est plus extraordinaire que vous ne croyez ! Je vous invite ensuite à coucher : Julien prépare ma chambre à votre intention ; moi, je camperai dans le fumoir.
— Voyons, Roger, que se passe-t-il ? et que vas-tu me demander encore ?
— De continuer ainsi tous les jours que Dieu fera, ma tante.
Afin d’y voir plus clair, car vraiment le cas s’annonçait étrange, Mme Honorine ôta ses lunettes. Elle les déposa sur le bureau, à la vive désapprobation de Fanfreluche roulée en spirale sur ses genoux, et dont ce geste troublait le calme précieux. Puis, scrutant d’un regard inquisiteur le visage de son neveu, éclairé dans tous ses détails par la lampe voilée de soie brodée, la vieille dame décréta :
— Tu es fou, mon garçon ! Au moins, comprends-tu que tu me doives des explications ?
— Et même une confession, ma tante.
Point de doutes, l’affaire était grave ; le long nez de Roger avait perdu sa ligne impérieuse ; il se penchait morne comme le style d’un cadran solaire. Mme Carriès s’inquiéta pour tout de bon :
— Quelle sottise as-tu commise encore, malheureux garçon ?
— Permettez-moi d’abord une question qui, loin d’être une digression, nous mène au vif du sujet.
— Vas-y.
— Lisez-vous Yvonne l’Islaise, ma tante ?
— Ah ! parlons-en, de ce roman ! Quelque chose de joli ! Du ragoût, de l’esprit, du talent même, soit ! Mais quel fond ! Tu ne seras donc jamais sérieux, mon pauvre enfant ?
La bonne dame, en proie à une excitation inhabituelle, agitait ses bras amaigris par l’âge. Fanfreluche, pour marquer sa désapprobation, alla s’allonger, comme une descente de lit minuscule et neigeuse, devant la cheminée, sur la moquette tiède dont elle s’efforçait à étreindre, de son corps frileux, la plus grande surface possible. Roger, le front contrit, laissa passer l’orage ; puis, humblement :
— Je vois que vous êtes renseignée sur ce malheureux travail ; figurez-vous qu’il m’arrive à ce sujet une histoire terrible, effroyable.
Il avait l’air si désolé que sa tante, oubliant tous griefs, se fit maternelle pour accueillir la confidence qui venait à elle. Mauroy se rapprocha, et confia tout au long l’aventure, sans chercher en rien à pallier ses torts ; Mme Carriès l’écoutait, surprise, puis mécontente, puis navrée. Quand il se tut, après avoir indiqué la seule réparation qu’il eût trouvée, et qui nécessitait la présence d’un chaperon :
— Tu t’es mis dans une belle situation ! Et si seulement il n’y avait que toi… Mais cette enfant !… c’est indigne, ce que tu as fait là !
L’auteur des pimpantes Orchidées baissa le front en silence ; Mme Honorine se donna le malin plaisir d’accroître les transes du coupable.
— En somme, constata-t-elle, dans tout cela, je distingue aussi que tu t’es permis de disposer de ma personne sans y être le moins du monde autorisé.
— Ma tante…
— Il n’y a pas de « ma tante » qui tienne, mon garçon. Qu’est-ce qui te dit que j’ai le désir, voire la simple possibilité, de mener chez toi cette vie de camp volant ? A mon âge !
— Ma tante, j’emploierai tout mon cœur à vous choyer…
Il était si penaud que Mme Carriès eut bonne envie d’embrasser sur les deux joues ce mauvais sujet, aujourd’hui placé devant les conséquences d’une faute qu’il regrettait. Elle secoua les épaules pour se donner une contenance, et, bourrue :
— C’est bon, je réfléchirai.
Parole d’espoir, demi-acquiescement qui — voyez combien les hommes sont étranges — déchaîna chez le jeune écrivain les noires puissances de la désolation.
— Au nom du ciel, ma tante, venez tout de suite ! Songez que j’ai annoncé votre présence chez moi comme un fait établi !
— C’est bien ce que je te reproche, incorrigible que tu es !
— Mais comment voulez-vous que j’aie pu m’en tirer autrement ? Fallait-il donc, malhonnête homme jusqu’au bout, que je laisse cette jeune fille dans un état de gêne matérielle dont je suis responsable, et, sans essayer de la protéger, l’abandonner aux périls de la capitale, où j’ai la honte de l’avoir jetée ? Et me feriez-vous grief, ma tante, de vous appeler au secours pour une bonne œuvre ?
Il s’animait, Mme Honorine aussi ; c’est-à-dire que cette digne dame cherchait avec une hâte fébrile son mouchoir, rendu nécessaire par quelque coryza subit. Grondeuse encore, mais déjà plus qu’ébranlée, elle s’enquit :
— Et alors, finalement, comment arranges-tu les choses ?
— Julien viendra chercher vos bagages demain matin ; moi-même je passerai vous prendre à huit heures…
— A huit heures ! s’écria Mme Carriès avec un effroi comique, qui creusait dans son visage des rides en résille ; mais tu veux donc ma mort ?
— Ma tante, il faudrait que vous fussiez installée, tout à fait chez vous, à l’arrivée de Mlle Hérieau, pour dix heures…
— Quelle affaire, mon Dieu, quelle affaire ! gémit la digne personne. Ah ! quand il y a un écrivain de ta trempe dans une famille, on peut s’attendre à tout ! Et cette pauvre Fanfreluche !
— Fanfreluche ? s’étonna le romancier, en baissant son regard vers l’écheveau de soie blanche où quelque vie se manifestait, à l’énoncé de ce nom.
— Oui ! consentira-t-elle à prendre ses habitudes chez toi ?
Question angoissante, à laquelle l’angora sembla vouloir donner une réponse aussitôt. Dérangée de son repos par ces voix qui s’occupaient d’elle, la jolie bête se leva, s’étira, bâilla sans vergogne et sans hâte ; puis, s’enlevant d’un élan sur les genoux du jeune homme, elle alla frotter sa tête immaculée contre la joue de Roger. Car Mauroy était une vieille connaissance que Fanfreluche estimait pour ses manières généralement calmes, et aussi parce qu’il portait du poil ressemblant au sien, quoique moins soyeux, évidemment.
Lorsque, le lendemain, à l’heure convenue, la jeune Islaise arriva chez l’écrivain, il n’était pas dans le bureau où Julien la fit entrer ; mais, au coin de l’âtre, une dame âgée, vêtue d’une toilette d’intérieur simple et élégante, lisait le Gaulois à l’aide d’un face-à-main d’écaille.
Posant son journal, elle sourit sympathiquement à la jeune fille, qui demeurait sur le seuil, intimidée, quoique un peu rassurée par cette respectable présence.
— Mademoiselle Hérieau, je présume ? demanda Mme Honorine, en tendant la main par un geste qui réconforta l’arrivante aussitôt.
— En effet, madame.
— Mon neveu m’a annoncé votre arrivée ; je suis certaine que nous nous entendrons fort bien toutes deux… Mettez-vous à votre aise, mon enfant.
Docile, Yvonne ôta son manteau et son chapeau. Elle apparut alors dans sa robe de grand deuil, tout unie, mais dont la coupe sévère ne parvenait pas à alourdir la taille élancée de l’orpheline ; Mme Carriès regardait la jeune fille avec une admiration qui se fit compatissante lorsqu’elle remarqua la mine attristée de la pauvrette.
— Roger va venir tout à l’heure ; causons un peu en l’attendant… Tenez, chauffez-vous ; cette matinée terne doit être glaciale !
— Je vous remercie, madame, je n’ai pas froid.
— Eh bien ! prenez ce fauteuil, mon enfant… Celui-ci… Fanfreluche !
La chatte blanche, qui ressemblait à un renard de la région polaire, abandonna d’assez mauvaise grâce le coussin où elle se prélassait ; un instant, elle erra par la pièce, comme si les aîtres ne lui étaient pas familiers. Puis, revenant à la jeune Islaise, qui lui avait pris sa place, l’animal sauta délibérément sur sa jupe, et, blottie en rond, ramena le panache de sa queue contre son nez rose, à gestes précautionneux et satisfaits.
— Voilà Fanfreluche qui vous adopte, constata gaiement Mme Carriès. Elle ne sera pas seule à s’efforcer de vous rendre la maison douce… Vous en avez besoin, ma pauvre petite ; mon neveu m’a dit que vous venez d’avoir le malheur de perdre votre père.
Commencé sur ce ton, l’entretien ne pouvait manquer de rasséréner le cœur de la jeune fille, serré par la pensée de la situation délicate où elle se trouvait. De sa triste aventure, que savait la tante de l’écrivain ?…
Rien, sans doute, conclut Yvonne après un quart d’heure de causerie, et ce lui fut un soulagement. Quand Mauroy entra, peu après, un coup d’œil lui indiqua, à son vif plaisir, qu’une entente sympathique était toute prête à s’établir entre sa tante et sa nouvelle secrétaire.
Le jeune homme s’inclina ; Mme Honorine, qui l’observait, sans qu’il y parût, derrière l’écran dont l’ardeur du foyer venait de l’obliger à se munir, estima que son salut était ainsi qu’il convenait, et dans l’exacte proportion requise, mêlé de respect et de confusion. Satisfaite, et augurant assez bien de l’équipée où son fou de neveu s’était embarqué et l’avait embarquée elle-même, la vieille dame reprit sa gazette, tandis que le romancier expliquait à Yvonne la fonction et le maniement des organes rébarbatifs, et terriblement nombreux, de la machine à écrire.
XXI
Deux semaines passèrent. Avec une facilité qui les surprenait, lorsqu’il leur arrivait d’y réfléchir, les trois personnages que la vie avait curieusement rapprochés s’accoutumaient à leur existence nouvelle. Mme Carriès éprouvait un bonheur véritable à retrouver un foyer où la solitude n’érigeait plus devant elle sa face morne et sans âme ; Mauroy s’apercevait que la présence d’une secrétaire intelligente et attentive lui apportait dans son travail de considérables facilités, qui se verraient accrues encore lorsque ladite secrétaire serait plus au courant de ses fonctions. Enfin, Mlle Hérieau avait l’impression d’être au port, un port où sans doute elle ne séjournerait que de façon transitoire, mais qui lui paraissait assez paisible pour qu’elle attendît sans trop d’impatience le succès — problématique — des démarches promises par Mère Opportune. La jeune fille en remerciait Dieu du fond de l’âme, tout en se tenant sur une prudente réserve, et prête toujours, si la moindre chose la heurtait, à s’évader d’une situation dont elle connaissait toute l’étrange délicatesse.
Le dernier jour de l’année, Yvonne trouva, devant la place qu’elle occupait en face de son clavier, un paquet qui semblait l’attendre. Comme elle posait sur Mme Carriès un regard interrogateur, celle-ci lui répondit :
— Voulez-vous permettre à une vieille amie, mon enfant, de vous offrir un modeste présent ?
— Oh ! madame…
— Je vous ai choisi ce petit porte-mine qui m’a paru nécessaire pour prendre vos notes.
— Vraiment, je suis confuse…
— En ces jours de fête, je voudrais que vous ne vous sentiez pas tout à fait isolée…
Des larmes montèrent aux cils de Mlle Hérieau ; touchée profondément, elle remercia la tante de Mauroy en quelques paroles dignes et simples, qui trouvèrent le chemin du cœur de la vieille dame. Puis, brusquement, Yvonne demanda :
— Savez-vous, madame, à la suite de quelles circonstances je me trouve à Paris ?
Depuis qu’elle avait pu apprécier la bonté maternelle que lui témoignait Mme Carriès, la jeune Islaise souhaitait de lui faire confidence de son pénible secret ; une pudeur, toujours, l’avait retenue. La réponse de Mme Honorine fit regretter à l’orpheline cette réserve, qui avait aggravé la fausseté de sa situation :
— Mais oui, mon enfant, je sais…
— Vous savez… tout ?
— Oui… c’est là, chez les écrivains, une détestable coutume, à laquelle ne craignent point de s’abandonner la plupart d’entre eux…
— Elle est criminelle, madame, cette coutume ! attesta Yvonne, d’une voix grave où frémissait un sanglot.
— Vous l’avez dit, ma pauvre petite. Roger l’a compris… fort tard, il est vrai. Je l’ai bien grondé : il est navré du mal qu’il a fait…
L’arrivée du romancier interrompit l’entretien. Tandis qu’il dictait à sa secrétaire une lettre rappelant la notion du temps à l’éditeur Verlor, dont il attendait la décision depuis un délai interminable, au sujet de certain petit roman intitulé Vif-Argent, Mme Carriès songea.
Pour que la réparation fût complète, son neveu devrait épouser cette gentille enfant. C’était, non plus une fillette, mais une femme déjà, sérieuse, intelligente et pieuse, capable de prendre et de conserver sur lui la meilleure des influences. Tout à fait la femme qu’il fallait à ce grand gamin de Roger…
— Qu’en dis-tu, Fanfreluche ?
La phrase chuchotée s’était perdue dans le cliquetis de la machine à écrire ; elle parvint cependant aux oreilles de la chatte, qui détourna une tête maussade : l’angora n’avait pas d’opinion arrêtée sur ce point, et jugeait parfaitement oiseux qu’on la dérangeât pour semblable bagatelle.
Mme Carriès, dont la prudence, respectable vertu, n’était pas le moindre mérite, s’absorba, au long des semaines qui suivirent, dans des réflexions oscillant entre ces deux pôles :
« Sont-ils dignes l’un de l’autre ? Peuvent-ils mutuellement se rendre heureux ? »
Grave et double problème, qui parfois, spécialement à table, entraîna la bonne dame à des distractions dont gentiment Roger s’égayait. Un jour, il s’étonna :
— Eh ! ma tante, vous refaites, je crois, le fameux voyage dans la lune de Cyrano ! En quelle compagnie y êtes-vous ce soir ?
Mme Honorine hésita un court instant ; puis, posant sur Mauroy son regard dont les années n’avaient pas terni la clarté :
— Je pense à ta secrétaire, dit-elle.
— Tiens ! A quel sujet ?
— Je me demandais si elle se fait, aussi bien qu’on le pouvait souhaiter, à ce genre de travail, du reste extrêmement intéressant.
— Mieux même que je n’osais l’espérer, ma tante ! répondit le jeune homme avec chaleur. D’ailleurs, étant, ainsi qu’il convient, toujours présente lors de nos heures de travail, vous pouvez vous rendre exactement compte de l’aide très compréhensive, et par conséquent infiniment précieuse, que m’apporte Mlle Hérieau.
— Ainsi, j’avais une bonne idée, fit la vieille dame en hochant la tête, lorsque je te conseillais de prendre un secrétaire ?
Un… ou une ? Le jeune homme allait-il relever le genre de cet article insidieux, jeté devant lui comme par hasard ? Mme Carriès se le demandait, intriguée ; Roger répondit seulement, en pelant artistement une banane, qu’il offrit comme une fleur à sa tante :
— Excellente, votre idée, chère tante ! quand vous en aurez une autre, du même genre si possible, prévenez-moi aussitôt : je ne veux pas tarder un instant à l’exécuter !
— Il paraît que la poire n’est pas mûre, constata in petto Mme Honorine en savourant son dessert. Patience ! laissons faire au temps, qui est un grand maître, comme chacun sait, et à Dieu surtout, qui en est un bien plus grand encore…
Mme Carriès ne parla pas plus avant ce soir-là ; mais, le lendemain matin, elle demanda à la jeune fille, qui explorait les bibliothèques, en vue d’y relever des notes dont Mauroy se servirait pour une étude sur le Dante, demandée par la Revue jaune :
— Dites-moi donc, mademoiselle Yvonne, où en sont les démarches entreprises par Mère Opportune, et dont vous m’aviez parlé ?
Le ton affectueux de la question effaçait ce qu’elle pouvait avoir d’insolite ; la petite Islaise s’étonna, comme d’une chose sortie de sa pensée :
— Quelles démarches, madame ?
— Au sujet de cet emploi de sous-maîtresse dans une école libre.
La belle barbe de François Ier dressa des flots fauves et batailleurs.
— Ma tante, gronda une voix chargée de reproches, je pense que vous n’allez pas donner à Mlle Hérieau l’idée de nous quitter ?
Avec une vivacité à quoi la volonté fut étrangère, la jeune fille déclara :
— Je n’en ai pas la pensée, monsieur.
— A la bonne heure !
— Toutefois, je sais gré à Mme Carriès de l’intérêt qu’elle me marque. Non, madame, ces démarches n’ont pas encore abouti, et ne semblent pas devoir aboutir. Tout est tellement difficile, à notre époque !
… Mais, chose curieuse ! Mme Honorine ne paraissait nullement encline à se lamenter sur les tristesses du moment présent…
Certain incident, vers la fin de janvier, vint définitivement éclairer Mme Carriès, quant au problème qu’elle étudiait. Dans la vaste pièce tiède et calme, où peu à peu une atmosphère familiale avait remplacé la trop frivole ambiance qui régnait en la garçonnière de Mauroy, la vieille dame tricotait paisiblement, Fanfreluche sur ses genoux, Yvonne copiait un conte, et l’écrivain examinait son courrier ; tout à coup, une exclamation lui échappa :
— Bonne nouvelle !
— Quoi donc, Roger ?
— Réjouissez-vous, ma tante ; notre dernière lettre a atteint son but : Verlor me prend Vif-Argent.
— Bien, cela.
— Oui… mais, continua le jeune homme en parcourant de nouveau le feuillet de l’éditeur, voilà un ennui : il faut que je rajoute huit cents lignes.
— Et pourquoi ?
— Dans les séries à format fixe, 96 pages, ou 128, ou 80, le fait se produit fréquemment. Il faut tomber juste avec le nombre de cahiers prévus pour l’impression, et l’éditeur vous fait allonger ou raccourcir, suivant qu’il en est besoin.
Yvonne écoutait, attentive et fort intéressée, comme il lui arrivait chaque fois que se dévoilait pour elle l’un de ces dessous professionnels que le public ne soupçonne point. Mme Carriès remarqua :
— En somme, dans les deux cas, un travail fort désagréable pour l’auteur…
— Certes, oui, ma tante ; aussi nous allons nous y mettre tout de suite… Mademoiselle Yvonne, voulez-vous prendre le manuscrit de Vif-Argent ? Deuxième tiroir du cartonnier, la chemise orange… là… Lisez d’abord ; ensuite nous verrons ensemble dans quel sens orienter les chapitres à ajouter.
Tout en parlant, Mauroy avait débarrassé une table légère, qu’il plaça près de sa tante, en un jour favorable. Mlle Hérieau s’y installa, entourée par la sollicitude, différemment manifestée, de Mme Carriès qui lui passa un coussin, et de Fanfreluche qui vint en ronronnant se caresser contre sa jupe, dans l’évidente intention de sauter ensuite sur ses genoux.
On n’entendit plus, un long moment, que le froissement léger des feuillets tournés par la jeune fille, et la course de la plume aux doigts de Roger. Enfin, Yvonne releva la tête, mouvement que le romancier imita tout aussitôt, exactement comme s’il eût — mon Dieu, oui ! — guetté avec anxiété l’impression produite sur sa secrétaire par l’intrigue où évoluait, en pleine fantaisie, la gentille personne surnommée Vif-Argent.
— Eh bien ?
— Très spirituel.
Une réserve fort nette, dans le ton de la lectrice, modifiait singulièrement la valeur de cet éloge, et Mme Honorine le sentit. Mais allez donc demander à un romancier, fût-il aussi savant analyste que délicat psychologue, de saisir d’emblée une nuance aussi désobligeante, lorsqu’il s’agit d’une œuvre qu’il a ciselée avec amour ! Satisfait de la vie, de sa secrétaire et de soi-même, Mauroy s’épanouit :
— N’est-ce pas ?
— Trop spirituel.
Cette fois, il n’y avait pas moyen d’ignorer la réprobation d’Yvonne ; Mme Carriès, suivant avec un intérêt des plus vifs les péripéties de l’action, entendit monsieur son neveu grogner :
— Par exemple !
Nullement intimidée, la fille du commandant rendit son verdict :
— Trop d’esprit dans ces pages, et pas assez de cœur.
— Ah oui ! persifla Roger. Je vois : la petite héroïne douceâtre et sentimentale, Octave Feuillet revu et corrigé par Mme Cottin… Jamais !
— Il ne s’agit pas de cela, et vous le savez bien, reprit avec tranquillité Mlle Hérieau. Faites votre petite Vif-Argent tout à la fois et plus tendre et plus fière ; c’est possible, certainement. Le personnage y gagnera… et le roman aussi.
L’écrivain demeurait interdit devant cette critique aussi précise qu’inattendue. Ne connaissant pas le manuscrit, mais persuadée que la vérité était du côté de la jeune fille dont elle avait eu loisir de pénétrer la mentalité élevée, Mme Carriès appuya :
— Bravo !
— Il n’y a point de fond, dans cette histoire, continuait Mlle Hérieau, encouragée. Pourtant la vie n’est pas un jeu : c’est une suite de difficultés contre lesquelles il faut lutter avec énergie, en s’appuyant sur une conscience droite, si l’on veut qu’elles ne nous écrasent irrémédiablement.
Mme Honorine, ayant déposé son tricot, écoutait et regardait Yvonne avec complaisance : sa fille Madeleine eût ainsi parlé, en semblable circonstance. Roger, dont la conduite s’était basée sur des données différentes, voyait s’ouvrir devant lui des perspectives insoupçonnées ; son existence, comme son œuvre, lui apparut mesquine. Il hasarda :
— Vous croyez ?
— C’est certain ! D’autre part, l’écrivain doit remplir un rôle social, affirma Yvonne.
— Un rôle social ? répéta le jeune homme surpris.
— Sans doute. Il devrait se soucier davantage de n’exercer qu’à bon escient l’influence réelle dont il dispose. Un livre est rarement privé de toute action sur le public ; il fait du bien ou du mal, selon qu’il incline l’esprit de ses lecteurs vers le sérieux ou le futile. N’est-il pas effrayant de songer à la multiplicité des âmes dévoyées par une lecture mauvaise — ou simplement légère, comme celle-ci ?
Roger avait écouté en silence ; il prononça, feuilletant le manuscrit d’un doigt pensif :
— Ce que vous dites là peut être juste, mademoiselle. Mais, aujourd’hui, que voulez-vous que je fasse ? Je ne puis guère mettre tout ce roman par terre…
— Ce serait grand dommage ! jeta Yvonne avec un élan qui fut doux au jeune homme. Quelques retouches aux caractères, par-ci par-là, suffiront à donner une tout autre mine à l’ouvrage, sans le défigurer. Et puisque nous devons ajouter huit cents lignes, concevons-les dans le sens, non point d’un sermon, mais bien d’une riante sagesse.
Parlant ainsi, la jeune fille vraiment était délicieuse, avec la flamme intelligente qui illuminait son visage, avec son regard qui se faisait presque tendre, dans l’ardent désir qu’elle avait de convaincre son interlocuteur. Subjugué, conquis par cette théorie si joliment défendue — qui a donc écrit que la Beauté est le meilleur des ambassadeurs ? — Mauroy une seconde fois prononça :
— Vous croyez ?
— Je suis sûre ! Essayez, essayons ensemble…
Dans son coin, où elle demeurait parfaitement oubliée, et tout heureuse de cet abandon, la tante de Roger constata à part soi :
— Dieu me pardonne ! Voici que la chère enfant s’est faite presque câline, à son insu même !… Et c’est qu’elle a entièrement raison, dans tout ce qu’elle dit ! Pourvu qu’il cède, ce mauvais sujet !… Sainte Vierge, c’est ici, pour vous, le moment d’intervenir !
Les mains sèches s’étaient cherchées, puis rejointes, sous le discret abri du tricot ; et il faut croire que la prière de la bonne dame fut favorablement écoutée, car, après un moment d’hésitation qui dut être employé à lutter contre un dernier sursaut d’amour-propre, Mauroy décida, en déployant dans sa barbe son sourire des meilleurs jours :
— Eh bien, soit ! Comme vous dites, miss Sagesse, essayons ensemble.
Yvonne s’approche du bureau, où Roger vient de déposer son manuscrit près d’un bloc-notes. Et tous deux se penchent sur les pages, suggérant, discutant, travaillant, pour tout dire, avec une animation cordiale et joyeuse, qui fait penser à Mme Honorine, réduite à caresser le dos de Fanfreluche, mélancolique :
— Merci, mon Dieu ! La voilà, l’influence irrésistible qui sauvera le fils de ma pauvre Lucie ! Car déjà leurs têtes se touchent, et leurs cœurs ne sont pas éloignés d’en faire autant…
XXII
Un clair soleil hivernal jouait dans la chambre de Mme Carriès, lorsque, au lendemain de cette scène, elle y convoqua son neveu. Avant que le jeune homme ne se fût inquiété de ce que désirait la respectable dame, celle-ci déclara à brûle-pourpoint :
— Mon ami, je voulais te communiquer une décision à laquelle je viens de m’arrêter, après mûre réflexion. Tu connais bien Louis de Verfeuil, le meilleur ami de mon fils aîné ?
— Verfeuil ?… Attendez donc, ma tante… un petit brun, avocat à la Cour ?
— Oh ! petit !… surtout un charmant garçon, pourvu de nombreuses qualités d’esprit et de cœur. Je vais le marier à Mlle Hérieau.
— A Mlle Hérieau !
Subitement, le visage de Roger, que Mme Honorine regardait attentivement, était devenu très pâle. Il présentait l’aspect d’un de ces masques mortuaires que le ciseau des statuaires de la Renaissance sculpta sur les tombeaux des grands. Puis une flambée de colère brillant aux yeux enfoncés sous les sourcils que plissait le mécontentement, Mauroy déclarait, d’une voix rageuse qui hachait les mots :
— C’est inconcevable ! C’est fou !
Feignant une surprise qu’elle était loin d’éprouver, car en réalité l’emportement de son neveu confirmait son diagnostic tout autant qu’il servait ses plans, Mme Carriès mima un étonnement fort bien joué :
— Mais qu’est-ce qui te prend, mon petit ?
— Je vous demande un peu, ma tante, marier cette enfant !
— Cette enfant, comme tu dis, est une femme, et absolument exquise.
Mauroy haussa les épaules, sans mot dire. Les mains aux poches, l’écrivain, à pas saccadés, se mit à arpenter le parquet ; sous son pied, une lame craquait à réguliers intervalles ; cela produisait un bruit agaçant qui froissa les nerfs de Fanfreluche, surprise par cette agitation inhabituelle. Enfin, Roger s’arrêta ; campé devant Mme Carriès, il déclara avec une mauvaise figure, une très mauvaise figure en vérité :
— D’abord, j’ai besoin d’elle.
A son tour, la vieille dame s’indigna :
— Tu perds le sens, mon garçon.
— Comment cela, je vous prie ?
— Aurais-tu l’aberration, par hasard, de te figurer que tu peux accaparer toute la vie de cette jeune fille avec l’enveloppe que tu lui remets à la fin de chaque mois ? Ce serait complet de ta part, après que, l’ayant quasiment déshonorée, tu lui aies rendu impossible de continuer son existence passée.
Mauroy baissa la tête ; la justesse de ces paroles était trop évidente pour qu’il eût la moindre envie de protester. Et cependant… comment dire à sa tante qu’il ne pouvait plus se passer d’Yvonne, dont l’intelligence faisait une collaboratrice idéale, comme sa souriante bonne grâce était pour lui le charme de la vie ? Comment avouer que, Parisien sceptique, auteur frivole qui volontiers raillait l’attendrissement chez ses contemporains et n’admettait guère les sentiments profonds que comme matière et prétexte de scènes à l’effet certain, comment avouer qu’il s’était laissé prendre tout entier par le paisible courage, par la réserve fière d’une petite provinciale en robe de deuil ?
— … Eh bien ! mon grand, c’est donc si difficile à révéler ?
Tante Honorine souriait à son neveu, avec une affection maternelle, si maternelle que, ma foi ! le romancier Mauroy envoya promener hésitations, scrupules et réticences, et, fort penaud dans sa longue barbe royale, fit tout bonnement confidence de son cher secret. Et voici que Mme Carriès déclarait, avec une tranquillité vraiment surprenante :
— S’il en est ainsi, mon ami, épouse-la !
— Oh ! ma tante, balbutia Roger éperdu, vous croyez que…
— Je crois que tu peux toujours lui parler ; ce n’est plus une enfant, et toi, tu es, elle le sait maintenant, un honnête homme qui, déplorant une erreur, serait heureux de la réparer complètement.
Mais Roger n’écoutait plus. Déjà il marchait vers le bureau où Yvonne s’installait pour sa tâche quotidienne ; il y entra avec un visage si bouleversé que la jeune fille eut l’intuition qu’une heure grave allait sonner pour elle. L’orpheline tendit à Mauroy une main qu’il sentit frémir légèrement dans la sienne ; Mlle Hérieau s’apprêtait à copier le premier des nouveaux chapitres de Vif-Argent ; l’écrivain sollicita :
— Mademoiselle… voulez-vous m’accorder un instant d’entretien ?
— Je vous écoute, monsieur.
Elle écarta les papiers et se tourna légèrement sur sa chaise, attentive à contenir le trouble dont elle était saisie ; et elle ne demanda point sur quoi cet entretien devait porter, car son cœur en émoi le lui faisait pressentir. Toutefois, Roger engagea le dialogue d’une façon inattendue :
— Mademoiselle, je voudrais savoir — depuis des semaines, cette question me torture — si vous m’avez pardonné…
La voix était basse ; une supplication ardente palpitait dans l’accent. Levant sur le romancier le rayon de son regard sombre aux lumineuses profondeurs, Mlle Hérieau affirma :
— Oui, je vous ai pardonné, parce qu’en ces derniers temps, vivant partiellement de votre vie, j’ai pu me convaincre qu’il n’y avait eu pour vous, en cette malheureuse affaire, rien de plus qu’une légèreté, d’ailleurs très regrettable, et qui m’a fait cruellement souffrir.
— Je le sais, et cela me désole… Dites-moi que vous n’en souffrez plus !
Trop peu sûre de sa voix, où se serait révélée une émotion qu’elle ne voulait point trahir, Yvonne sourit en silence, d’un sourire amical et grave, qui prêta un charme infini à sa beauté. Alors, tendrement penché vers les frisons bruns qui encadraient d’une parure royale le front pur, Mauroy supplia :
— Yvonne… Voulez-vous me donner la joie… le bonheur immense… de consacrer toute ma vie à racheter cette déplorable faute ? Voulez-vous me faire l’honneur d’accepter mon cœur et mon nom ?
Mlle Hérieau pâlit : c’étaient si bien les mots qu’elle attendait, et voici que, à les entendre, elle vibrait toute, d’une extase inconnue. Lui cependant continuait, plus bas, plus tendre encore :
— Ma vie, que je vous offre, c’eût été, voilà peu de temps encore, un bien piètre don. Maintenant que vous m’avez enseigné le sens profond du devoir, elle est, peut-être, moins indigne de vous…
Yvonne se taisait toujours, la gorge serrée par la vision de l’amour qui venait à elle ; il l’entraînait vers les régions mystérieuses qui ne sont point le paradis que prétend l’humanité frivole, mais où Dieu a placé parfois pourtant le summum du bonheur que sa miséricorde consent aux créatures. Troublée au profond de son être, quoique demeurant très maîtresse de soi, la jeune Islaise interrogea :
— Vous me permettrez bien de réfléchir un peu ?
— Sans doute !
— Je voudrais parler à Mme Carriès.
— Ma tante est dans sa chambre.
Déjà la jeune fille atteignait le seuil ; s’inclinant devant elle, avec une affectueuse déférence, Roger supplia :
— Revenez-moi bien vite…
Elle s’était envolée, laissant derrière elle le troublent sillage de sa jeunesse et de sa beauté.
Tout de suite, quand, après un coup léger frappé à la porte, Mlle Hérieau parut devant elle, Mme Honorine fut certaine que son neveu avait parlé. Elle fut certaine aussi que la décision de l’orpheline n’était pas prise, et se promit qu’elle le serait quand Yvonne quitterait la pièce.
— Eh bien ! ma chère enfant, qu’y a-t-il donc ? Vous semblez tout émue…
— Oh ! madame ! si vous saviez ce que M. Mauroy vient de me dire !
— Je le sais, mignonne, c’est moi qui vous l’ai envoyé.
— Vous, madame !
— Mais oui… Que dites-vous de ce grand projet ?
— Je dis que je viens m’excuser auprès de vous…
Mme Carriès regardait avec surprise la jeune fille qui poursuivait, dans un élan où se donnaient cours toute la franchise de sa nature, toute la droiture de son cœur :
— Ce mariage, qui, du point de vue situation, serait inespéré pour moi maintenant, Dieu m’est témoin, madame, que je ne l’ai pas souhaité. J’ai travaillé loyalement, et je ne puis pas…
Tante Honorine l’arrêta ; d’un ton sans sévérité, mais assez net, elle demanda :
— Tranchons le mot, mon enfant : vous ne voulez pas accepter la recherche de mon neveu ?
— Madame, je crois que je ne le dois pas…
— Pourquoi ?
— Parce que je suis pauvre, et que M. Mauroy…
Héroïquement, la petite Islaise s’appliquait à arracher, avant qu’elles fussent écloses, les merveilleuses fleurs d’amour prêtes à s’épanouir au parterre secret de son âme. Mme Carriès, qui écoutait avec quelque impatience, l’interrompit brusquement :
— Voyons, ma petite, toute l’affaire tient en trois mots. Il vous déplaît ?
— Je ne dis pas cela !…
Yvonne avait parlé très vite. La rougeur de la jeune fille, son embarras soudain, eussent attendri tout tortionnaire moins impitoyable que ne l’était Mme Honorine ; mais la digne personne, qui, de sa vie, n’avait attenté aux jours d’une mouche, était, ce matin-là, décidée à tout pour mener à bonne fin l’entretien d’où devait sortir le bonheur de son neveu. Elle suggéra donc avec une cruelle tranquillité :
— Alors, il vous plaît ?
— Oh ! madame…
Yvonne n’en put dire davantage ; éperdue, les yeux brillants de larmes contenues, elle avait l’air si malheureux que Mme Carriès n’y tint plus.
— Écoutez-moi, dit-elle, et voyez comme c’est simple. Avec vous, Roger sera heureux : avec une autre, il ne le serait point. Qui plus est, mon enfant, auprès de vous il trouvera l’influence salutaire et puissante autant que douce, qui ennoblira sa pensée, qui orientera définitivement son talent vers les hauteurs. Consentez-vous à vous dévouer pour assurer le bonheur de ce grand enfant ?
C’étaient là de troublantes paroles, mais le geste qui les accompagnait était bien plus troublant encore : dans les bras qui lui étaient ouverts, Yvonne se jeta, riant et pleurant à la fois, et tout heureuse, parmi son émoi, à la pensée qu’elle allait réaliser le dernier désir exprimé par son père, avant qu’il fût roulé aux plis de la mer implacable. Et Mme Honorine, embrassant comme une mère la fille nouvelle que lui envoyait le Ciel, décida dans un baiser :
— Séchez vite vos jolis yeux, mon enfant, et allons voir ce polisson… je gage qu’il se meurt d’inquiétude !
Un instant plus tard, Mauroy voyait s’ouvrir la porte de son bureau, où il tournait à la manière d’un ours. Une voix un peu cassée par l’âge, mais à qui la joie rendait presque les sonorités de la jeunesse, s’écriait :
— Allons, mauvais sujet, sois heureux : embrasse ta fiancée !
… Fin de chapitre, et de roman, que Roger Mauroy, l’auteur d’Yvonne l’Islaise, se plut souvent a reconnaître pour l’un de ses plus jolis dénouements, — sans doute parce qu’il ne l’avait pas inventé…
FIN