PREMIÈRE PARTIE
Reading edition
I
De la grande horloge affairée à mesurer aux humains la fuite du temps, et qui troue la façade gothique primitive de la basilique de Saint-Denis, l’angelus du soir s’envola. Il s’envola sonore et grave, et, porté par la brise, s’en fut jeter son appel de consolation et d’espoir dans les usines aux vitrages grands ouverts, par cette étouffante journée de juillet 1913. Le chant des cloches s’épandit sur le tumulte de la grande ville ouvrière, la sanctifia un instant en faisant battre, sur son front laborieux, l’aile de la prière ; en même temps, il emplissait de sa voix profonde un appartement tout proche, dont les fenêtres étaient ouvertes sur la place que borne, en précieux fond de décor, la façade crénelée de l’église abbatiale.
Nul faste en ce logis, qui pourtant n’était pas la demeure dénonçant une médiocrité morale autant que matérielle. La coquetterie des rideaux, l’élégance des coussins révélaient le soin tendre pris par une main — et un cœur — de femme, pour que, dans ce foyer, l’on pût se plaire ; et des panoplies d’armes étranges, des ivoires asiatiques amoureusement travaillés, des fétiches sénégalais, pittoresques à force de laideur, disaient qu’ici se reposait un voyageur ayant longuement couru la planète, avant que de planter sa tente en face du tombeau de nos rois.
Ce soir-là, des fleurs égayaient la nappe, et la vieille servante disposait avec soin un double couvert étincelant, sinon de luxe, du moins de netteté. Lorsque tout fut prêt à son idée, elle avança au seuil d’un salon minuscule, et annonça, en même temps que le festin, la raison pour quoi il était donné :
— Monsieur le commandant est servi. Et je me flatte que ça sera un vrai balthazar, comme ça se doit le jour que Mlle Yvonne a sorti de son école !
Un joli rire argentin lui répondit, accrochant ses clochettes à la tenture mauresque qui suffisait presque à garnir la piécette encore baignée de soleil ; Yvonne Hérieau, déployant sa taille souple, entraîna son père vers la salle à manger.
Ils s’assirent l’un en face de l’autre, comme ils faisaient depuis que la vraie reine du foyer, la mère d’Yvonne, dormait son dernier sommeil dans ce cimetière de Lorient, où la mort l’avait couchée du temps que le lieutenant de vaisseau Hérieau était attaché à la majorité générale. Avec intensité ils goûtaient la joie de se trouver définitivement réunis, aujourd’hui que, ses brevets brillamment obtenus, Yvonne venait de quitter, à dix-huit ans, la maison de la Légion d’honneur ; là, l’orpheline avait fait toute son éducation sous la maternelle direction de femmes supérieurement distinguées. Et, se souriant en un élan de mutuelle confiance, ils se regardèrent avec tendresse.
La jeune fille remercia le Ciel une fois de plus pour la robuste maturité de son père, dont les larges épaules portaient ses soixante-deux ans avec une aisance de quadragénaire. Bien que l’inaction pesât fort à l’officier de marine, atteint par la retraite peu après l’obtention de son quatrième galon, nulle lassitude n’alourdissait le buste moulé dans une vareuse bleue quasi militaire, rayée d’un fil rouge à la boutonnière. Et cet homme aux portes de la vieillesse eût presque semblé un jeune enseigne avec ses yeux clairs et sa barbe bien plantée, n’était le teint un peu brouillé, décelant, pour des yeux plus exercés que ceux de sa fille, le paludisme qu’il avait rapporté de Dakar, où il avait séjourné longtemps. Désireux d’éviter autant que possible tout souci à son enfant unique, il avait toujours soigneusement caché à Yvonne les accès, peu fréquents d’ailleurs, de son mal.
Yvonne ! elle était la tendresse profonde et sans rivale du veuf, l’objet sur lequel il avait reporté toutes les forces de son cœur meurtri. Telle il l’évoquait naguère sur sa passerelle de commandant, par les nuits calmes où le ciel tend son velum clouté d’or sur le silence noir de la mer, telle il la voyait aujourd’hui, déjà devenue femme, et à l’aube radieuse d’une beauté de qui les prochaines années allaient précieusement épanouir la fleur lumineuse. Brune comme son père, comme les filles dont l’ascendance sort à la fois de l’océan et de la terre vendéenne, elle avait un teint éblouissant et un visage à l’expression aisément un peu hautaine, mais corrigée, dès qu’elle souriait, par deux mignonnes fossettes qui se creusaient dans les joues au ferme modelé. En ses yeux, profonds comme des lacs d’eau brune pailletée d’or, sommeillait l’infini des tendresses futures ; et ces dons physiques, qui à eux seuls eussent valu peu de chose, prenaient toute leur valeur d’être unis à une riche floraison morale et intellectuelle, dont s’était félicitée la directrice de la Légion d’honneur en remettant entre les mains du commandant cette jeune fille, vers laquelle l’inclinait une toute particulière affection.
Écartant un peu, avec une brume aux cils, l’un des bouquets dont il avait voulu que, ce soir, sa table fût parée, l’officier exprima la pensée qui, depuis un moment, l’obsédait :
— Que ta pauvre maman serait heureuse ce soir, mignonne, si elle te voyait !
— Elle nous voit tous deux du haut du ciel, père, n’en doutez pas.
— Je le crois, j’en suis sûr, ma chérie ; cette pensée m’a soutenu au long du chemin solitaire ; elle m’aidera encore dans l’étape nouvelle à laquelle nous voici parvenus… Car, y as-tu songé, fillette ? nous nous trouvons à un tournant de ta vie, et donc de la mienne.
— C’est vrai, fit gaiement Yvonne, depuis ce matin j’ai cessé d’être pensionnaire ! Votre Vonnette est maintenant une jeune fille du monde, cher papa !
Un sourire erra parmi la barbe du commandant, qui répondit sur le même ton :
— Oh ! du monde… avec bien peu des avantages que celui-ci prise si fort, en tout cas !
— Père, les choses sont très bien ainsi : vous verrez comme nous serons heureux tous les deux !
La vivacité de la réponse satisfit l’officier ; il répliqua :
— Oui, Vonnette, je te sais sérieuse, et prête, comme l’était ta mère, à tous les devoirs que la vie peut requérir de toi. A ce propos, j’aimerais à te communiquer certain projet auquel je m’arrêterais volontiers, pour peu qu’il te sourie.
— Je vous écoute, père.
— Tu sais, ma chérie, que j’ai pris cet appartement de Saint-Denis, au jour de ma retraite, uniquement afin d’être près de toi pendant le temps de tes études.
— Mais oui, pour m’entourer, à chacune de mes sorties, d’une tendresse qui m’a été bien chère.
— Euh !… il y avait aussi, de ma part, un peu d’égoïsme ! Me vois-tu, seul, quelque part, comme un vieux loup à l’oreille fendue ? En tout cas, fillette, maintenant que nous avons tiré notre révérence à la noble maison qui t’a élevée, beaucoup mieux d’ailleurs que je n’aurais su et pu le faire, une question se pose : tiens-tu beaucoup à demeurer par ici ?
Redressant la grâce fragile d’une rose penchée au bord d’un cornet de cristal, Yvonne affirma, de sa voix chantante où dormaient d’exquises sonorités un peu graves :
— Je tiens beaucoup, je tiens surtout à assurer votre bonheur autant qu’il me sera possible, père chéri : j’y prendrai mon unique souci, j’y trouverai ma joie la plus vive. Et je suis intimement persuadée qu’après votre existence si active, et habitué comme vous l’êtes aux larges horizons, vous ne pouvez rencontrer le moindre agrément à vivre à Paris… ni à Saint-Denis, ajouta la jeune fille avec un sourire.
— Alors ?
— Alors, conclut-elle sur un ton de gentille crânerie, je suis prête à vous suivre quand vous voudrez, où vous voudrez, serait-ce au bout du monde ! en vraie fille de marin que je suis… et, plus simplement, en fille qui chérit tendrement son père.
M. Hérieau contempla avec une fierté attendrie l’enfant vaillante qui faisait si bon marché des désirs personnels qu’elle pouvait nourrir, et s’annonçait prête à vouer sa radieuse jeunesse à réjouir et ensoleiller l’automne paternel.
— Merci, mon enfant bien-aimée. Au vrai, je n’attendais pas moins de toi.
Puis l’officier poursuivit, avec un léger tremblement dans la voix, parce qu’il s’agissait à présent de sa jeunesse à lui, ombre lointaine qui surgissait à son appel hors des brumes du passé :
— Je possède, t’en souvient-il ? une petite maison à Port-Joinville, dans l’île d’Yeu. Rien d’élégant ni de moderne ; mais c’est le vieux toit familial, où je suis né, où mes parents goûtaient le bonheur l’un par l’autre, lorsque, entre deux voyages aux antipodes, le capitaine au long cours Joseph Hérieau se reposait quelques semaines sur le rocher natal. J’aimerais à y finir mes jours, auprès de la mer sur laquelle j’ai vécu.
— Finir vos jours, père ! Oh ! les vilaines paroles ! Vous me devez encore bien des années avant que d’y songer.
— Dieu est maître, ma petite, et nous sommes dans Sa main, ce qui est une douce sécurité. Quoi qu’il en doive être, il me semble que cette installation à Port-Joinville, à laquelle j’ai mûrement réfléchi, serait le meilleur parti qu’il convînt de prendre, même pour toi.
— Pour moi ! mais je serai bien partout, père, pourvu qu’il me soit donné de vous entourer de ma tendresse…
— Si, si, chérie, je sais ce que je veux dire, insista le commandant. Sans doute ce chef-lieu minuscule d’une île perdue ne te semblera pas un séjour particulièrement séduisant. Cependant il s’y trouve un noyau de société : plusieurs usiniers, deux médecins, je crois, un notaire ; à coup sûr, des fonctionnaires… Tes qualités, ma chérie, y seront plus aisément remarquées que dans une grande ville.
M. Hérieau parlait d’un ton légèrement mystérieux, qui amusa sa fille.
— Ah ! cher papa, je vous devine !… Mais êtes-vous donc si pressé de vous débarrasser de moi, alors que je vous suis rendue depuis quelques heures seulement ?
— Non, certes ; cependant il faut tout prévoir… mais voyez la malicieuse qui cherche un compliment !
Et, pour couper court, l’officier annonça à la vieille servante :
— Rose, Mademoiselle ayant terminé ses études, nous allons quitter Saint-Denis.
— Loin d’ici, que vous irez, monsieur ?
— Très loin, dans une île où m’attend ma maison natale ; j’espère que vous nous y suivrez ?
Le visage de la pauvre femme exprima une consternation profonde ; ses doigts secs tremblèrent un peu, au bord du plat qu’elle apportait :
— Oh ! faut pas y compter, monsieur, avec tous mes enfants qui travaillent aux usines alentour… je peux pas quitter le pays… ça me fera bien de la peine…
Elle sortit très vite, un enrouement soudain voilant sa grosse voix franche. Yvonne soupira :
— Pauvre Rose, notre départ la chagrine. Combien il est dommage que nous ne puissions l’emmener !
— Que veux-tu ? ma chérie, répondit le commandant, la marche de la vie a ses rigueurs. Elle nous entraîne dans son tourbillon, comme des fétus : que lui importe que nous souffrions, ou que nous fassions souffrir ? L’homme s’agite, et Dieu le mène…
— Faisons confiance à la Providence, père.
— Elle nous mène vers mon île un peu lointaine, un peu sauvage, mais que, je l’espère, tu apprendras à aimer, parce que ce sont ses âpres falaises, ses horizons magnifiques qui ont fait de moi l’homme que je fus, que je suis toujours.
— Je l’aimerai tout de suite, père.
Et Yvonne inclina pour une promesse sa tête couronnée de jais ondé, aux somptueux reflets.
Le capitaine de corvette Louis Hérieau, qui s’était distingué, au long de sa carrière, par une activité dont l’avaient souvent félicité ses chefs, ne s’était pas départi de cette qualité en abandonnant le service de l’État. Trois semaines à peine après l’entretien que nous venons de rapporter, l’appartement de Saint-Denis se trouvait rendu à son propriétaire. Une vente avait débarrassé les partants des meubles auxquels ils ne tenaient point ; les autres, dûment emballés, accompagnés des bibelots exotiques à quoi de chers souvenirs se rattachaient pour l’officier de marine, étaient partis à destination de Port-Joinville. Là, ils retrouveraient le mobilier familial qui, depuis des années, attendait son maître, sous la garde fidèle d’une voisine, la vieille Nanette, dont le père avait navigué au long cours avec le capitaine Joseph Hérieau, dans les temps quasi légendaires de la marine à voiles.
Après avoir prié, à Lorient, sur la tombe de la chère disparue, le commandant et sa fille se dirigèrent eux-mêmes vers Yeu. Plutôt que de redescendre sur le continent, jusqu’au minuscule embarcadère de Fromentine, aussi pittoresquement préparé par la nature que mal agencé par les hommes, l’officier préféra s’arrêter à Saint-Nazaire :
— Six heures de traversée, Vonnette, à bord du courrier mixte qui dessert les îles, cela ne te fait pas peur ?
— Peur, cher papa ? Peur de la mer, et auprès de vous ? Qu’allez-vous penser là ?
Elle s’était, d’un pas résolu, engagée déjà sur l’étroite planche réunissant le bateau au quai ; instinctivement, elle s’installa à l’avant du petit vapeur, que commençaient à agiter des trépidations, comme des frissons courent sous la peau d’un cheval impatient de prendre le départ. Le commandant admira l’atavisme qui portait cette fille de marin aux régions qu’avec soin les terriens évitent, parce qu’on y est, plus qu’ailleurs, exposé aux gifles de l’embrun… et aux fantaisies du tangage. Puis, comme on avait démarré dans un grincement de chaînes, et que, déjà, la pointe de Chemoulins apparaissait sur tribord avant, l’officier s’abandonna à l’émotion qui l’étreignait en retrouvant l’objet de son ancienne passion, la mer.
Verte ou grise, languissamment assoupie ou mugissante de colère, dans ses nuits de calme où elle apparaît ocellée d’argent, ou même dans ses jours de furie qui la montrent drapée d’écharpes glauques, comme elle avait manqué, la mer, au marin exilé loin de ses bords par amour paternel ! Près de la capitale bruissante, lumière et centre du monde, combien il s’était senti perdu, plus perdu cent fois qu’il ne serait dans l’îlot écarté vers quoi l’emportait ce sabot crachotant, à une allure affligeante de torpilleur moribond !
Accoudé sur la lisse, l’officier regardait l’incessant mouvement de la mer. Dans les vagues qui se portaient paresseusement au-devant de la petite carène, qu’elles léchaient avec un friselis soumis et amical, c’était sa vie qu’il voyait s’évoquer, sa vie d’honneur, de dévouement et d’aventures. Yvonne, prise elle aussi par la magie du spectacle, respectait la rêverie de son père ; elle ne l’en tira que pour lui montrer un amoncellement de maisons blanches groupées autour d’un clocher trapu, bouquet jaillissant d’une île ceinturée d’écume.
— Port-Joinville, sans doute, père ?
— Oui, la capitale de l’île ; la maison est dans la Grande-Rue, tout auprès de l’église.
Il disait « la maison », sans autre désignation, car, depuis des années que sa pensée allait vers elle, c’était véritablement la seule maison qui existât pour lui ; et, quand l’officier arriva devant la petite grille bordant, sur son muret blanc, la rue rocailleuse, une émotion contre quoi il se défendit vainement lui serrait la gorge à l’étouffer.
Une vieille femme vint à la rencontre des voyageurs, construisant un sourire de bienvenue sur sa face osseuse, encadrée par la fanchon noire des Islaises. Elle avait revêtu son costume de cérémonie, qui, à l’île, ne se différencie de la noire livrée coutumière qu’en étant plus neuf qu’elle.
— Salut, commandant, mademoiselle et la compagnie, fit la Vendéenne en esquissant une révérence empesée.
— Bonjour, ma bonne Nanette ; nous voici de retour, et pour toujours, cette fois.
— Tant mieux, donc ! C’est votre fille, bien sûr, cette jolie Parisienne ?
— Une Parisienne qui est ravie de devenir Islaise, mère Nanette ! répondit gaiement Yvonne. Montrez-moi vite la maison.
— Tout est ouvert pour faire entrer le soleil. J’ai mis vos meubles en place, bien rangés contre les murs.
Un sourire éclaira le gracieux visage d’Yvonne, dont les fossettes riaient avec entrain.
— Dame ! cela ne sera peut-être point à votre idée…, fit la vieille avec une soudaine inquiétude.
— Ne vous tourmentez pas, Nanette, nous nous installerons petit à petit.
C’était une assez grande demeure carrée, basse, étendue, comme il arrive dans les heureux pays où ni la place ni le soleil ne sont mesurés aux hommes. Elle se présentait toute blanche, avenante, avec ses lignes principales relevées en bistre à la mode islaise, qui emploie, pour cette décoration primitive, une chaux liquide et colorée séchant instantanément ; un jardin qui attendait depuis longtemps des soins nécessaires la séparait de la grille, et sa façade était chargée d’une belle vigne, dont les grappes, lourdes de la richesse estivale, s’arrondissaient déjà au soleil.
Tandis que son père s’attardait aux pièces spacieuses, où dormaient pour lui des souvenirs qui ne pouvaient éveiller d’écho dans le cœur d’Yvonne, la jeune fille parcourait la maison, derrière la robe sombre de Nanette. Elle en aima tout de suite la disposition simple mais pratique, et les meubles anciens qui paraissaient sourire avec indulgence, du haut de leurs moulures patinées par le temps, aux caisses récemment arrivées de Saint-Denis. Et comme l’heure prit son essor au clocher tout proche, Mlle Hérieau sentit que, tout en étant moins solennelle que celle de la vieille abbaye royale, la voix de l’église vendéenne lui souhaitait une bonne et féconde bienvenue, lui promettant les bénédictions célestes pour l’aider à remplir les tâches qui l’attendaient dans sa nouvelle existence. Les vibrations du bronze s’étaient tues, diluées en l’espace. On n’entendait, sur le bourg écrasé de chaleur, et vidé de ses hommes partis pour la pêche à la sardine, que la grande voix de la mer encerclant, avec ses bras frais, la petite île, et qui ronronnait de plaisir à y compter deux captifs de plus.
II
Entre l’école libre et l’hôpital, où des religieuses, robes noires et guimpes blanches, inclinent sans relâche leur dévouement vers ces deux grandes faiblesses humaines, l’enfance et la maladie, s’élève la cure de Port-Joinville, vaste bâtisse de l’autre siècle. Elle possède un large salon, où des meubles en velours rouge, alignés autour d’une carpette, tournent le dos à des photographies de sanctuaires célèbres, qu’escortent quelques gravures pieuses anciennes : c’est là que Mlle Clotilde, sœur du curé doyen, reçut peu de jours après M. et Mlle Hérieau, venant présenter leurs devoirs au pasteur du village.
La vieille demoiselle, volubile et affairée, sous la mantille de dentelle ombrageant ses cheveux gris, se mettait en frais d’amabilité, pour accueillir ses visiteurs :
— Mon frère va venir dans un instant, il termine la préparation d’un sermon ; je l’ai prévenu, ajouta Mlle Clotilde, en confiant sa ronde petite personne aux bras amicaux d’un fauteuil.
— Son sermon de demain ?
— Justement, mademoiselle ; il est toujours en retard ! Ces monstres d’hommes !… Je vous demande pardon, monsieur, une vieille habitude…
— Une habitude… peut-être ; je proteste quant à son ancienneté, glissa le commandant amusé.
— Vous êtes tout à fait aimable, monsieur… et vous voici, je l’espère, pour longtemps parmi nous ?
— Notre installation est définitive, mademoiselle.
— J’entre sur une bonne parole ; bonjour, mon cher paroissien ! Mes compliments, mon enfant.
L’abbé Dominique Jauvin avait pénétré dans le petit cercle. Carrure d’athlète, yeux de marin, âme d’apôtre, dès l’abord il inspirait la confiance autant que le respect ; depuis trente années il se trouvait à la tête de ce fragment de chrétienté essaimé dans l’océan ; moins conseilleur qu’ami, avant tout paternel, il obtenait parmi cette population maritime, saine mais rude, des résultats qui émerveillaient l’évêché de Luçon. Tout de suite, il dit à son visiteur les paroles qui étaient le mieux de nature à créer un mouvement de sympathie :
— Commandant Hérieau, n’est-ce pas ?
— En effet, monsieur le curé ; et je vous présente ma fille Yvonne, qui vient de terminer son éducation à la maison de la Légion d’honneur.
— Parfait… Au début de mon ministère à Port-Joinville, j’ai connu un capitaine au long-cours, d’ailleurs ne naviguant plus, qui portait ce nom.
— C’était mon père.
— Je le pensais : un digne homme, un grand chrétien ! Il eut une admirable fin ; sa femme, qui l’a suivi de près dans le repos du Seigneur, était la providence de nos œuvres.
— Je serais tout heureuse, monsieur le curé, intervint Yvonne avec chaleur, que vous permettiez à ma bonne volonté de continuer sous vos auspices l’effort de ma grand’mère !
Mlle Clotilde n’avait rien dit depuis longtemps ; elle rompit avec éclat ce silence insolite :
— Que le Ciel vous bénisse pour cette bonne idée, ma jeune amie ! Vous me serez du plus grand secours quant aux catéchismes et au patronage ; car je suis positivement débordée.
— Les enfants sont nombreux ?
— Oui, certes, grâce à Dieu. Et puis surtout, telle que vous me voyez, je suis, de mon métier, imprimeur.
— … Ah ? fit Yvonne interloquée.
— Ma sœur, à elle toute seule, expliqua l’abbé Dominique, compose et tire notre petite Croix locale, à laquelle nos pêcheurs sont fort attachés.
— Je vois qu’il y a du travail pour tout le monde, constata l’officier. Il est superflu de vous le dire, monsieur le curé, comptez sur moi si je puis vous être utile en quelque chose.
— Je serai ravi que vous conseilliez parfois nos jeunes gens. Le prestige de votre grade vous permettra d’acquérir sur eux une heureuse influence.
— Parfaitement ; ayant maintenant plus de loisirs que je ne souhaiterais, j’ai aussi l’intention de bourlinguer un peu autour de l’île. Ah ! que ce sera bon de me retrouver un bateau sous les pieds, fût-ce un canot de trois planches ! Je suppose que je pourrai facilement me procurer une barque ?
— Rien de plus simple, commandant ; je parlerai de votre désir à quelques marins du port. Il vous faudrait aussi un matelot.
— J’avoue, monsieur le curé, que j’ai mis en vous mon espérance, pour l’équipage comme pour le cuirassé.
— Vous avez fort bien fait, commandant. Que diriez-vous de Jean Hennebin ?
— Jean Hennebin ?
L’abbé Dominique se prit à sourire ; ainsi s’inscrivirent quelques rides, en forme de virgules, sur son visage, qui, au repos, ignorait cette légère atteinte de l’âge. Il expliqua :
— Le frère de Nanette, la bonne femme à qui vous aviez confié le soin d’aérer votre maison.
— Ah ! oui, je me souviens maintenant ; où donc avais-je l’esprit ? L’idée est excellente, monsieur le curé : je serai content d’avoir ce gamin avec moi.
Les virgules s’épanouirent en parenthèses, agrémentées de plusieurs tirets : l’abbé riait de tout son cœur.
— Ce gamin, commandant, a bien passé la soixantaine !
Après un instant de réflexion, l’officier de marine acquiesça :
— C’est fichtre vrai ! Au fond, rien n’est plus juste : pourquoi serais-je seul à vieillir ? Et alors, monsieur le curé, vous pensez qu’Hennebin pourrait me donner un coup de main ?
— A peu de frais il entretiendra votre barque et vous aidera à la manœuvre. Ayant pris ses invalides de bonne heure, à cause d’une hernie qui a résisté à toutes les incantations des sorciers de l’île, il ne demandera pas mieux que de passer de temps à autre une journée à la mer.
— Si cela peut se faire, j’en serai contente pour mon père.
— Soyez assurée que ce projet ne souffrira pas de difficultés, mademoiselle. Si vous saviez avec quelle force l’amour de la Magicienne possède nos marins, lorsqu’une fois ils lui ont voué leur cœur ! Si vous saviez quel attrait irrésistible, quelle vie formidable et tentatrice, ils reconnaissent, instinctivement d’ailleurs, à cette immensité mouvante, qui est, au vrai, la plus belle création de Dieu !
L’abbé Dominique s’était animé ; ce n’était plus le prêtre qui parlait : c’était le fils, le petit-fils, le descendant de toute une race de marins, en qui des hérédités chères s’élevaient à l’évocation de l’Océan qui avait tué tant de ses ancêtres, qui les avait fait vivre tous, et qui aurait à coup sûr pris son existence à lui-même, si l’appel divin ne l’avait prosterné aux pieds des autels. Et le commandant Hérieau, écoutant le curé de Port-Joinville, se réjouissait de trouver en lui un ami avec lequel il sympathiserait de façon aussi sûre que profonde — tout comme Yvonne avec Mlle Clotilde dont la pesante rotondité se trémoussait d’aise, tandis que la bonne demoiselle dénombrait à la jeune fille les précieux services que celle-ci pourrait lui rendre.
Quelques jours plus tard, l’abbé Jauvin descendait paisiblement la rue de l’Argenterie en lisant son bréviaire, lorsque des plaintes et des appels issus d’une impasse le firent tressaillir :
— Encore ce malheureux Ravignier qui bat Michelle ! Il tuera cette enfant, c’est certain, si on ne la lui enlève.
Le prêtre hâta le pas et pénétra dans un humble logis, plus humble que ses voisins, car on ne saurait tout ensemble enrichir les cabarets du port, et donner à sa ménagère de quoi tenir convenablement les mioches et la maison. Dans une pauvre salle, où des chaises dépaillées entouraient une table fendue d’un coup de poing un jour d’ivresse, le pêcheur Ravignier, mâchonnant entre ses lèvres crispées des imprécations indistinctes, frappait avec une régularité obstinée et brutale sa fille Michelle. Depuis douze ans, il lui reprochait une luxation congénitale de la hanche, la rendant impropre aux besognes élémentaires, par exemple à quérir l’eau, ainsi que font les Islaises, les épaules courbées sous un joug aux extrémités duquel brimbalent les lourds seaux débordants. Jetée à terre du bout d’un sabot péremptoire, la mère, amaigrie et chétive, pleurait tout bas dans un coin, à sanglots douloureux, le front appuyé sur le bord d’un berceau où son dernier-né, face rouge couronnée d’un duvet déjà dru, dormait avec l’insouciance robuste des nourrissons bien portants.
L’abbé Dominique, marchant droit à la brute, d’une poigne solide retint en l’air le poing velu, que Ravignier allait abattre, avec une impassibilité de forgeron maritime martelant un rivet, sur la fillette craintive et tremblante, qu’il retenait captive de l’autre main.
— Holà ! Ravignier, es-tu fou ?
L’homme, dans un grognement, essaya de dégager son bras. N’y parvenant point, il leva sur l’arrivant, avec une sorte de respect engendré par l’impuissance où il se trouvait réduit, un regard terne où flamba pourtant une vague lueur, quand il reconnut le curé.
— A veut point en fiche une secousse, hoqueta-t-il en manière d’excuse. Alors, je la corrige, c’est mon droit. Je suis-t-un père juste.
— Tu es un sauvage. Laisse-la. Relève-toi, Michelle, ma petite, ajouta-t-il en se tournant vers la fillette.
Essuyant son visage baigné de larmes, celle-ci se redressa ; ses pauvres yeux de chien battu se posèrent, rayonnant d’une gratitude effarée, sur le secours que Dieu lui envoyait. Tandis que la Ravignier, debout, rajustait sa fanchon bousculée, l’abbé Dominique reprenait, sur le ton d’autorité sans rudesse qui accomplissait des miracles en semblables occasions :
— Tu as ton compte, Paul-Émile. Va te coucher.
— Monsieur le curé ! bégaya le matelot, dégrisé par l’imprévu de la visite, et dont une confusion larmoyante commençait de faire clignoter les paupières éraillées.
— Allons, on sait ce que tu vas dire. Prie le bon Dieu de t’éclairer sur l’indignité de ta conduite, si tu es en état de réfléchir.
Heurtant les meubles au passage, mais le bonnet congrûment à la main et le front baissé, l’ivrogne louvoya vers son lit. Avant de s’éloigner, l’abbé Jauvin dit à la ménagère :
— Demain, après-midi, ma bonne, amenez-moi Michelle à la cure. Nous verrons ensemble le moyen de la soustraire à cet enfer ; j’ai une idée…
— Oh ! monsieur le curé, comment vous remercier ? Je sens que vous allez sauver ma petiote !
— J’espère que Dieu le permettra. A demain.
… L’idée de l’abbé Dominique était fort simple, et peu de mots suffirent pour l’exposer, lorsque, vingt-quatre heures après, M. Hérieau reçut le curé et les deux Islaises dans le salon qui commençait de prendre un tout autre air, depuis qu’Yvonne dépensait, pour l’ordonner selon son goût, les trésors de la plus active ingéniosité.
— Commandant, voici un sauvetage à accomplir.
— Je suis prêt à faire parer la baleinière, mon cher curé ; de quoi s’agit-il ?
— Cette petite Michelle, que je vous amène, a le malheur d’être fréquemment en butte aux brutalités de son père, qui a de regrettables habitudes d’intempérance. Pourtant elle est douce, intelligente et courageuse ; n’est-il pas vrai, madame Ravignier ?
— Oh ! ça, on peut le dire, monsieur le curé : travailleuse et tout, qu’elle est. Seulement cet homme est hors de lui, vu qu’elle cloche de naissance.
— Pauvre petite ! murmura la jolie demoiselle, en posant sur l’enfant un regard si doux que Michelle songea à la Vierge bleu et or, souriant dans son paroissien de première communion.
L’abbé Dominique poursuivait :
— Vous aurez besoin certainement, mademoiselle, qu’une petite bonne vous aide aux travaux de votre maison ; voulez-vous accueillir l’oiselle éclopée pour qui le nid s’est fait inhospitalier ?
Qu’il parlait bien, monsieur le curé ! s’émerveillait Michelle ; on ne comprenait guère, sans doute, mais on sentait que c’était beau. Voilà cependant que ce monsieur à la barbe carrée, comme le saint Joseph de la crèche, n’avait pas l’air disposé à se mettre d’accord :
— Ce serait bien volontiers, monsieur le curé ; mais… si le père ne veut pas nous la confier ?
— Il n’est pas un mauvais homme, dans le fond ; un peu rude et soiffard, malheureusement, comme nombre de nos pêcheurs, qui, ne buvant pas de vin à la mer, sont, à terre, tout de suite perdus pour deux verres de paillé. Quand on lui dira que sa fille, heureuse chez de bons maîtres, ne lui coûtera plus rien, il n’en demandera pas davantage.
Ainsi fut négociée l’entrée de Michelle Ravignier au service de la demoiselle qui avait des yeux si doux, si doux, qu’on sentait, sous leur regard, couler en soi une caresse comparable à ces fouasses exquises dont maman parfois confectionnait pour ses enfants la pâte légère et parfumée, du temps que le père ne se grisait pas tous les jours.
III
Des mois coulèrent, tissant pour Yvonne une vie calme et heureuse. Dans cette maison de la Grande-Rue qui avait acquis, grâce à la jeune fille, derrière ses façades quasi paysannes, un confort discret et sûr, Mlle Hérieau regrettait à peine ses gaies compagnes de la Légion d’honneur. Quelques livres choisis par l’officier de marine dans sa bibliothèque, d’autres qu’avait prêtés M. le curé, meublaient au gré de la jeune fille ses rares loisirs. Pour ses occupations actives, Mlle Clotilde y pourvoyait amplement ; elle le faisait avec un élan affectueux, une bonté communicative, qui lui avaient promptement gagné le cœur de la petite Parisienne.
La sœur de l’abbé Jauvin arrivait, suivant la saison, dissimulée sous un immense parapluie bleu promu à la dignité d’ombrelle, ou perchée sur des socques qui claquaient au sol inégal de la rue. Elle se posait tout essoufflée au bord d’un fauteuil, et annonçait, avec une précipitation qui semblait faire partie intégrante de sa personne rondelette, toujours affairée :
— Vite, mademoiselle Yvonne ! Le troisième gamin de Pennarveau s’est cassé un bras, en tombant de la soupente à foin ; venez lui poser des attelles, sans attendre le retour du Dr Verteuil, qui est parti, comme par hasard, pour tirer des éperviers au Vieux-Château.
Ou bien :
— Ma petite amie, l’abbé m’a donné un article d’une longueur !… je n’en vais pas finir avec sa composition. Voulez-vous aller, à Ker-Borny, visiter de ma part la veuve Teillart, à qui je devais porter ce jupon chaud ?
Ou encore :
— La petite femme de Burgoin n’arrive pas à admettre qu’il faut porter régulièrement son nourrisson à la pesée de la mairie. C’est jeune, ça ne sait pas… et, me trouvant évidemment trop vieille, elle est mal disposée à écouter mes conseils. Yvonne, ma chérie, si vous alliez lui faire comprendre que c’est la mode à Paris ?
La jeune fille partait allègre, posant sur la masse ondée de sa chevelure un couvre-chef plus simple encore que celui de la Femme au chapeau de poil, mais qui eût pareillement tenté le pinceau de Rembrandt, parce que la coiffure d’Yvonne auréolait admirablement aussi un charmant visage à l’éblouissante carnation. Avec la même bonne grâce, elle pansait le petit Pennarveau, s’intéressait aux soucis domestiques de la veuve Teillart, dont les chats ne s’accordaient point entre eux, et portait d’autorité le poupon Burgoin vers la balance administrative. Et elle ne s’inquiétait pas de ce que devenait la maison pendant ses fréquentes absences, Michelle, bien guidée et traitée avec des ménagements qui lui rendaient son infirmité moins cruelle, témoignant d’un intelligent dévouement, qui s’accroissait à mesure qu’elle s’attachait davantage à sa jeune maîtresse.
Le commandant avait acheté un sloop de faible échantillon, gréant tout juste une grand’voile et un foc, celui-ci amuré sur un très court beaupré qu’on ne devait ni ne pouvait relever au port, suivant les ordonnances maritimes applicables aux beauprés ordinaires. La Rose-de-Mai n’avait rien d’un croiseur de bataille, ni même d’un coureur de régates ; mais c’était un petit bateau bien construit et râblé, que deux hommes suffisaient aisément à manœuvrer, et avec lequel un pouvait agréablement naviguer une douzaine d’heures aux atterrages de l’île, — et même plus loin.
Tel était l’avis de Jean Hennebin, dont la face tannée, hérissée de poils, tout comme une brosse de calfat, semblait respirer une nouvelle jeunesse, depuis qu’il avait, suivant son expression, repris du service sur le youyou du commandant. Certes, il traînait toujours cette fichue hernie, dont nul sorcier de l’île n’avait pu obturer l’écoutille, et pas même le père Bontereau, le fameux leveur de sorts habitant sur la côte entre le Port et Ker-Châlon, et que tout le monde considère, même M. le curé, comme un homme des plus sérieux, vu que jamais il ne boit, ni ne sort, ni ne cause. Mais quoi ! on peut bien vivre avec son mal, et les courtes expéditions de la Rose-de-Mai étaient exactement propres à tenir en santé un digne invalide de l’État.
Elles ne suffisaient point à conserver sa belle humeur au commandant Hérieau. Sans doute éprouvait-il une joie des plus vives à recevoir en plein visage le souffle sain et fort de la mer, après en avoir été privé durant son escale terrienne à Saint-Denis ; sans doute trouvait-il une jouissance physique à sentir les planches d’un bateau frémir sous ses talons, de cette façon vivante qui donne au marin la grisante sensation du perpétuel combat. Mais ce plaisir, cette jouissance n’empêchaient pas l’officier de connaître un amer souci, que chaque semaine aggravait impitoyablement.
N’avait-il pas fait fausse route, quant à l’avenir d’Yvonne, en condamnant sa jeunesse à fleurir solitaire dans ce bourg perdu ? N’avait-il pas contracté, à l’égard de cette enfant, une responsabilité lourde, écrasante, dont il sentait tout le poids en voyant devant la vie s’effacer, comme sous le soleil se dissipent les brumes de l’horizon maritime, la chimère de l’avenir qu’il avait conçu pour elle ?
Que serait, après lui, l’existence de sa fille isolée sur ce rocher ? Le gendre escompté par le commandant, avec une naïveté qu’il se reprochait âprement, ne se dessinait point au ciel de Port-Joinville — mais point du tout. Les usiniers étaient tous mariés, le notaire paraissait trop vieux, le juge de paix s’avérait neurasthénique, le docteur Verneuil ne connaissait que la chasse et la ripaille, son confrère… hum !
Certain jour qu’une pluie battante jetait aux vitres ses poignées de mitraille, offensant la belle vigne au souple étirement, l’officier de marins, obligé à demeurer au logis, paraissait si douloureusement préoccupé qu’Yvonne s’inquiéta.
La jeune fille s’assit aux pieds du commandant sur un tabouret bas, et, posant sa joue fraîche contre la main de son père :
— Père chéri, qu’avez-vous donc ? Vous n’êtes pas malade, au moins ?
— Pas du tout, Vonnette.
— Mais vous semblez soucieux.
— Soucieux, oui, je l’avoue.
— Et pourquoi donc ?
— Ah ! pourquoi !
L’officier, pesamment, hocha la tête, passant la main, d’un geste pensif, sur sa barbe aux fils grisonnants. Il soupira, bruit léger qui palpita dans la vaste pièce assombrie par la rafale ; alors, Yvonne se tourmenta tout à fait. D’un bond, elle se leva, et, nouant ses bras au cou de M. Hérieau :
— Cher papa ! Ma tendresse s’épouvante ! Je veux savoir ce qu’il y a. Vous êtes triste ! Ce n’est pas à mon sujet, n’est-ce pas ?
— Si, justement, petite aimée.
— Oh ! père, qu’ai-je fait ?
— Tu n’as rien fait que de bien, ma chérie, rien que me donner, chaque jour plus tendre et plus précieux, le cher témoignage de ton dévouement et de ton amour. Mon poignant souci est de me demander — avec quelle angoisse ! — si, quant à moi, j’ai bien rempli mon devoir à ton égard.
Elle se redressa, une flamme d’étonnement avivant le jais de ses prunelles :
— Père, je vous proteste que je ne comprends pas !
Caressant le beau front lisse que les chagrins de la vie n’avaient pas terni encore, non plus que ses laideurs ne l’avaient effleuré, le commandant prononça, lentement, d’un accent où frémissait un remords véritable :
— Je ne vois pas ici, depuis dix mois que nous y vivons, l’homme loyal et sûr aux bras de qui je remettrais avec confiance mon trésor. Je ne le vois pas, et je crains de ne le voir jamais, car vraiment c’est sur un rocher perdu que je t’ai fait échouer, ma chérie.
— Père, qu’importe ?
— Pauvre petite !… si… je sais bien ce que je veux dire !
— N’êtes-vous donc pas heureux de notre vie ?
— J’en éprouve un bonheur profond que je me reproche, Vonnette. Ai-je le droit de laisser pour moi seul s’épanouir les dons exquis de ta jeunesse ? Et que puis-je faire, maintenant que nos destinées sont ancrées sur cet îlot ?
— Vous pouvez, répondit tendrement Yvonne agenouillée devant son père, et serrant dans les siennes les mains de l’officier, vous pouvez penser avec certitude que mon bonheur, ce bonheur auquel s’est vouée votre bonté, est pleinement assuré, du moment que je vis près de vous, et qu’il m’est donné de vous prouver par mes soins tout mon filial amour.
— Chère, chère petite ! Mais après moi ?
— Oh ! le vilain papa, qui ne cesse d’évoquer des choses lugubres ! Pourquoi ne serait-ce pas après moi aussi bien, que je pourrais dire ? Sait-on jamais de quoi sera fait demain, demain qui tient dans la main du Seigneur ?
Le lendemain qui se préparait était plus grave encore que les graves paroles prononcées par Yvonne ; l’avenir qu’elle avait évoqué fut rouge, rouge plus que toutes les aurores incarnadines, et que tous les couchers sanglants qu’a, depuis la naissance du monde, connus l’immensité rêveuse des océans. Car, demain, ce fut, imprévu pour beaucoup dans son apparition même, inattendu pour tous dans son horreur, le fléau que la mémoire épouvantée des hommes appelle la Grande Guerre.
Lorsque les deux clochers de l’île d’Yeu, Notre-Dame du Port unissant sa voix plus jeune aux accents quasi millénaires de Saint-Sauveur, appelèrent tous les hommes au secours de la patrie en danger, le commandant Hérieau se prépara aussitôt à reprendre du service. Sous un ciel écrasant, d’où tombaient des nappes de flammes, l’officier, quoique souffrant depuis quelques jours, accomplit avec une hâte fébrile les démarches nécessaires à son prochain départ. Ayant confié Yvonne raidie d’anxiété, mais dévorant ses larmes, à la maternelle protection de Mlle Clotilde, qui gémissait, avec justice cette fois, sur les méfaits de « ces monstres d’hommes », le capitaine de corvette, grelottant malgré la chaleur torride, s’accorda deux heures de repos avant que d’embarquer sur le courrier de Fromentine ; mais le moment venu, il ne put quitter, pour partir, la couche où venait de le jeter un nouvel et brusque accès de paludisme.
Il demeura des semaines sous la griffe du mal, jauni, squelettique et tremblant, et regardant, sans les voir, les gens et les choses, de ses prunelles qu’une extrême maigreur rendait maintenant lugubrement saillantes. Tout le calvaire de l’impaludé, il le gravit, dans le naufrage de sa pensée et de sa mémoire, saisi d’une peur obscure, harcelé par les cauchemars, brûlé et glacé tour à tour par la fièvre et par la sueur.
Aidée du vieux docteur que la mobilisation avait laissé à l’île, Yvonne, saisie de stupeur à la vie de ce mal auquel elle ignorait que son père fût sujet, disputa pied à pied l’officier à la mort. Elle lui fit prendre, en pastilles, à la cuiller, en piqûres, la quinine salvatrice et cruelle qui rend les paludéens sourds à tout bruit, cependant qu’elle broie leur cerveau de martèlements d’enclumes et d’appels de cloches. A force de dévouement et de prières, la courageuse enfant sauva son malade ; mais l’homme vigoureux qu’elle avait connu tout récemment encore n’était plus qu’une ombre semblant évadée de la toile des Pestiférés de Jaffa, et que seuls des soins incessants et attentifs pouvaient, avec le temps, rattacher définitivement à l’existence.
L’officier vit donc dans l’inaction — supplice dont il éprouva toute l’interminable acuité — se dérouler le drame sanglant où la civilisation chancela. Il en aperçut seulement ce que connut la petite île douloureuse, dont tous les enfants valides souffraient pour la patrie sur tous les champs de bataille de la terre et de la mer, de Messein à Corfou.
Ce fut d’abord l’invasion, théoriquement pacifique, du 11e bataillon d’Afrique, pègre de Brest et de Nantes, à qui la tunique de soldat français donnait droit de circuler librement partout. Un mois écoulé, l’île fut heureusement délivrée de ces bandits, parmi lesquels un tri savant envoya les meilleurs à la ligne de bataille, et les autres au Maroc.
Il ne resta plus comme défenseurs à Yeu que de rares soldats ; en hâte, on arma d’une pièce légère quelques dundées, plus aptes à faire la pêche au thon, avec leur demi-douzaine d’hommes, qu’à chasser le requin germanique embusqué sous les flots. La marine leur enjoignit de petits chalutiers espagnols à la coque de bois peinte en gris, frêles bibelots d’étagère, armés d’un canon de 47 ; c’était un progrès ; mais ils n’étaient pas continuellement sous pression, ce qui laissait à l’assassin tout le temps de perpétrer ses forfaits.
Ce fut avec ces moyens de fortune — ou d’infortune — que Yeu fut abandonnée, elle et ses quatre mille âmes françaises, au péril des sous-marins pirates. Abandonnée est le mot, car la pauvre escadrille était bien incapable de défendre l’île contre l’ennemi sournois, invisible et présent, sous le manteau complice et moiré des flots verts. On vit s’accumuler les crimes dont les habitants furent, du haut des falaises, les témoins impuissants et désespérés. Un dundée armé fut coulé, comme aussi un voilier chargé de rhum ; ce dernier se trouva poignardé si près de la côte que la garnison tira sur le forban, mais que pouvaient les balles des fusils, sinon griffer la crête écumeuse des vagues impassibles ?… D’autres victimes allongeaient successivement le funèbre tableau : un charbonnier anglais, canonné pendant quatre heures, alla s’échouer, moribond, sur la côte de la Barre-de-Monts ; et le transport Sequana, atteint à mort, entraîna au fond des abîmes cent huit de ses passagers. Plus tard, un puissant navire américain fut aussi envoyé par le fond dans les eaux de l’île.
Au ballet infernal comptait maintenant un coryphée nouveau : la mine-flottante, qui s’en allait, ronde et sautillante, dandinant au gré des lames ses antennes polies, et condamnant à une mort implacable et instantanée tout ce qu’effleuraient ces pointes à l’aspect inoffensif. L’une d’elles vint endommager les ouvrages nord-ouest du port ; une autre, le 27 octobre 1916, jalouse des pièces qui meurtrissaient la cathédrale de Reims, s’en fut éclater au pied de la falaise couronnée par l’antique chapelle de la Meule, que sa mitraille d’acier tordu blessa lâchement. L’île, résignée au pire, et soutenue par sa foi française, attendait dans le deuil que les destins célestes fussent accomplis. Les Islais tombaient au feu, par grappes sanglantes, jusqu’à onze le même jour.
Alors, on estima en haut lieu que ce rocher battu par les lames pourrait se muer en un nid de faucons ; un camp d’aviation fut installé près de Saint-Sauveur, et quelques postes de protection placés sur la côte ; le téléphone devait les réunir, mais on ne posa que les lignes des routes centrales. Ce fut le temps où le nouveau monde envoya au secours de l’humanité en péril ces grands gars musclés et bruyants, qui ouvraient de larges bouches sur des sourires aurifiés.
Ils arrivèrent si nombreux qu’il fallut en mettre partout. Yeu reçut un contingent important de Yanks ; dès lors, ses angoisses furent un peu allégées ; mais ses étonnements commencèrent. Le croirait-on ? ces hommes sortis de la mer importèrent avec eux des motocyclettes et jusqu’à une automobile, invention effarante dont jamais l’île n’avait vu que l’image dans les gazettes.
Et le drame déroula ses derniers actes ; l’écho de la victoire, récompensant enfin la France toute saignante de ses douloureux sacrifices, fit tressaillir de joie l’îlot lointain et dolent. D’une joie amère cependant, trempée de larmes, frémissante de douleur, car, sur les tables glorieuses qui s’allaient dresser dans les deux églises islaises, soixante noms pour le Bourg, quatre-vingt-huit pour le Port, disaient le martyre d’Yeu, qui avait offert le plus pur de son sang sur l’autel de la Patrie.