DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
Reading edition
XI
Quelques jours plus tard, M. et Mlle Hérieau conduisaient Roger à ce quai de la Tour où s’amarre le petit vapeur qui relie Yeu au continent. L’écrivain éprouvait une joie vive à regagner, vigoureux, prêt à la lutte, le centre actif de son existence, en emportant dans sa valise un manuscrit qu’il savait réussi. Il modérait de son mieux cette satisfaction, car, avec une surprise que sa légèreté chargeait d’un vague dédain, il voyait M. Hérieau, tout au contraire, singulièrement affligé de son départ ; sentimentalité ridicule que le Parisien attribuait à l’incurable… ingénuité de la province, et qui glissa quelque gêne parmi les adieux échangés entre les deux hommes.
Au soir, tandis que Michelle, dans la pièce voisine, desservait la table du dîner, le commandant jugea vide et triste le salon où pourtant fleurissait comme toujours la grâce souriante d’Yvonne. Il essaya d’attacher son esprit au dernier fascicule de la Ligue navale, mais les lignes dansaient devant les yeux de l’officier ; s’efforçant de suivre une description technique, il fut sur le point — horresco referens ! — de confondre un étai avec un hauban. Jugeant à ce trait qu’il était vain de chercher plus longtemps à ruser avec soi-même, et qu’il ne servirait à rien de louvoyer pendant des heures avant que d’aborder avec sa fille le sujet de sa préoccupation, le marin jeta sa revue sur une table, dans un mouvement de lassitude impatiente, et déclara :
— Je n’y comprends rien !
Yvonne leva son beau visage, penché sur quelque babiole destinée à un minuscule protégé.
— A quoi donc, cher papa ?
— Ou, plutôt, je n’en reviens pas.
Le commandant s’était levé. Mains aux poches, sourcils froncés, il arpentait la pièce comme il avait, jadis, martelé du talon sa passerelle, aux jours où, par exemple, la brume empêchait de distinguer nettement les signaux envoyés à la drisse de l’amiral. Silencieuse, et respectant la préoccupation de son père, la jeune fille attendait, une interrogation flottant dans le regard qu’avec tendresse elle fixait sur l’officier.
Brusquement, l’orage éclata :
— Je n’en reviens pas que ce petit gendelettre soit parti comme cela !
Yvonne s’étonna :
— Comme quoi trouvez-vous qu’il est parti, père ?
— Comme tout ce que tu voudras ! comme un gabier d’eau douce ! comme un pékin de la rue Royale ! comme le dernier des pleutres, quoi !
— Pardonnez-moi, père, prononça une voix posée, je vous avoue que…
— Comment, enfant, tu ne me comprends pas ? Mais où as-tu l’esprit, toi aussi ? Tu ne vois pas que ce petit imbécile nous a bernés ? Qu’il m’a joué comme il aurait fait du plus niais des mousses ?
M. Hérieau se campa devant sa fille ; celle-ci étant demeurée assise, il la dominait de sa haute taille encore robuste ; dans la barbe blanche, la lampe allumait des reflets d’argent. Véritablement intriguée par une sortie qui n’était pas dans les habitudes paternelles, Yvonne protesta :
— En conscience, père, je ne vois pas que vous méritiez, pour quoi que ce soit, vous ou lui, de semblables qualificatifs.
Un petit rire sec s’envola vers les punkas indiens :
— Alors, tu trouves naturel qu’il nous ait quittés de la sorte ?
— Voyons, cher papa, songez-y donc ! Il était, non pas naturel, mais nécessaire, qu’après un repos de plusieurs mois, ce monsieur reprît son genre de vie. Ce n’est pas à Yeu qu’un écrivain peut poursuivre sa carrière !
— Mais, que diable ! il n’y a pas que la carrière dans la vie d’un homme !
— Père…
— Il est en âge de se marier, ce galopin ! Pourquoi n’a-t-il pas demandé ta main ? Il a assez tourné autour de nous !
— M. Mauroy a été heureux de trouver dans notre île, où il se fût tôt ennuyé, le guide compétent, le compagnon charmant que vous êtes, père chéri. Il n’y avait, il ne pouvait y avoir rien de plus.
— Et pourquoi donc, je te prie ?
La jeune fille joignit sur ses genoux ses mains blanches et nues : ce n’était pas cette fois encore, songeait avec amertume l’officier, que l’anneau des promesses viendrait en relever la finesse aristocratique… Avec la simplicité souriante qui parait d’un charme encore sa naturelle réserve, Yvonne repartit :
— A mon gré, M. Mauroy est beaucoup trop « Parisien » !
— Trop Parisien ?
— Oui, trop brillant, trop spirituel… Rien ne m’attire chez ceux qui ont tant d’esprit : c’est aux dépens du cœur, généralement, qu’ils l’exercent… Quant à moi, je n’étais certainement à ses yeux qu’une petite sauvageonne de province…
— Il s’est toujours montré déférent à ton égard, Vonnette.
— Sans doute, parce que c’est un homme bien élevé qui sait les égards que l’on doit aux femmes. Mais songez donc, père, une Islaise ! Une Islaise sur son rocher ! Comment voulez-vous qu’elle retienne l’attention d’un homme dont la vie est fixée en un milieu si différent du sien ?
C’étaient là paroles trop sages, et répondant trop bien à la réalité, pour que M. Hérieau n’en reconnût pas toute la justesse. Plus calme, et penché sur le fauteuil de sa fille, dans les yeux de qui le regard paternel plongeait avec tendresse, le commandant murmura :
— C’est vrai, chérie…; mais où cherchera-t-il femme plus sérieuse, plus intelligente… et plus jolie que toi ?
— Père, sourit Yvonne, vous exagérez !
— Non, mignonne, pas du tout… la compagne parfaite que tu eusses été pour lui, où la trouvera-t-il, veux-tu me le dire ?
D’un mouvement souple, la jeune fille se leva : elle se blottit sur la poitrine de son père. Mutine, toute frêle entre les bras qui l’étreignaient, elle déclara :
— Je n’en sais rien, moi ! et puis, cela m’est égal ! N’est-il pas convenu, cher, cher papa, que, pour mon plus grand bonheur, je veux rester toujours avec vous ? Vous me permettrez bien d’être un peu égoïste !
L’officier embrassa passionnément sa fille, legs et survivance de la femme tant aimée. Dans sa caresse, toutefois, s’alourdissait une inquiétude ; un pressentiment sinistre, qui parfois l’obsédait, revenait, ce soir, assombrir pour lui la pièce close sur leur chère intimité : s’il arrivait qu’il disparût sans que fût décidé le sort de son enfant ! Si Dieu voulait qu’il la laissât seule au monde, sans autre appui que le dévouement d’une fillette infirme, quelle serait la destinée de sa chérie ? Aux cils du vieillard trembla une larme qui, retenue par la barbe blanche, ne roula point sur les cheveux ondés d’Yvonne.
Le romancier réintégra la capitale, avec la joie sans mélange, sinon d’une conscience pure, tout au moins d’une mentalité assez… large pour ne point s’embarrasser des scrupules qui arrêtent les pas de certains. C’est à ces conquérants, dit-on, qu’appartient parfois, à défaut de l’empire du ciel, celui de la terre ; l’écrivain, qui ne se souciait que de ce dernier, se sentait en pleine forme pour s’y tailler un domaine de plus en plus vaste, et savait que le manuscrit d’Yvonne l’Islaise possédait les qualités nécessaires pour l’y aider.
Ce fut donc avec la jovialité qui accompagne le succès — celui qu’on a obtenu, et celui qu’on espère — que Roger répondit à la bienvenue de son fidèle Julien, télégraphiquement rappelé, depuis deux jours, de sa province familiale.
— Vous avez bonne mine, mon lieutenant.
— Mais oui, mon brave, je suis complètement retapé. Et toi ? Ça va ? Tu as eu le temps de te reposer, hein ?
— Pour sûr, mon lieutenant ! Mais, vous savez, j’aime avant tout faire mon service auprès de vous !
— Ça, c’est bien ! Occupe-toi de ma malle. Il y a du courrier ?
— La grande coupe de Daum en déborde. La concierge m’a remis, à mon retour, un gros paquet ; vous m’aviez défendu de donner votre adresse…
— Je pense, il n’aurait plus manqué que cela ! Voyons…
Une ariette aux lèvres, Mauroy pénétra dans son cabinet de travail. D’un regard cordial, presque tendre, ce sceptique caressa ses livres, ses objets d’art, ses meubles soutachés de soleil ; il lui parut que toutes ces choses amies l’accueillaient, le reconnaissaient, lui souriaient avec reproche, mais avec joie, comme si les lutins d’Argyll nichaient aux vieilles reliures et au creux des fauteuils.
Le jeune homme s’installa devant son courrier, dont l’amoncellement couvrait, en effet, une jolie table Louis XVI, vêtue de peluche vieil or.
A déchirer des bandes, à fendre des enveloppes, Roger passa plusieurs heures dont il ne soupçonnait point la fuite. Il lui était doux de se plonger, dès son retour, comme en un bain excitant, dans cet amas de papiers qui évoquaient pour l’écrivain l’ensemble de sa carrière et de son existence parisienne, dont il avait été, quatre mois, privé. Quatre mois ! comment avait-il pu si longtemps demeurer éloigné des revues, des théâtres — et du boulevard ?
D’un œil expert, Mauroy interrogeait les courriers littéraires, il parcourait les lettres de confrères et les circulaires de sociétés. A mesure que ces feuillets — tous sans intérêt spécial, car l’homme de lettres avait pris soin de mettre ordre à ses affaires avant que de partir — à mesure que ces feuillets sombraient dans le gouffre vorace de la corbeille à papiers, Roger se formait une idée suffisamment précise, mais non approfondie encore, du mouvement littéraire en cet été 1919, qui venait d’aller rejoindre les vieilles lunes. Vers le soir, Julien frappa :
— Vous dînez ici, mon lieutenant ?
— Non, mon vieux. Je dîne au Cercle, voir si tout est demeuré en place. Je te signe une permission de minuit, si ça te chante, pour fêter mon retour.
— Merci bien, mon lieutenant ; mais il faut que je m’occupe de vos affaires. Quel est le sagouin d’ordonnance qui a massacré comme ça le pli de vos pantalons ?
— Ce sagouin-là, répondit gaiement Roger, c’était une digne Bretonne, qui me servait aussi de propriétaire. Elle battait mes chemises au lavoir cantonal, et cuisait ma soupe dans un chaudron vétuste, pendu à un croc.
Julien disparut, scandalisé ; Mauroy, allumant une cigarette, acheva le dépouillement de ses papiers. Il gagna ensuite le cercle, où la fin des vacances ramenait l’animation ; des mains se tendirent, des ovations crépitèrent, joyeuses ; Roger se vit accueilli comme un revenant, à peu près comme l’aurait pu être le bon roi Henri, dont le jeune écrivain promenait, à travers le XXe siècle, le regard malicieux et la barbe prospère. Mais Fernac, le seul qu’il eût désiré voir, n’étant pas apparu tandis que les maîtres d’hôtel passaient solennellement les mets, Mauroy s’annonça par un coup de téléphone au domicile du médecin, et s’y rendit sans tarder.
Le romancier trouva son ami entouré de tout le bonheur paisible qui souvent avait excité, tout haut, la blague du célibataire, et, tout bas, sa secrète envie. Les enfants couchés, Fernac, près de sa jeune femme penchée sur le livre à la mode, annotait une revue de médecine, dans l’orbe de la lampe électrique, dont le rayonnement, si borné qu’il fût par l’abat-jour de soie rose, suffisait à éclairer leurs deux têtes, rapprochées ce soir, comme tous les soirs, comme toute la vie…
Le médecin se leva, les mains tendues :
— Eh bien ! te voilà, voyageur ?
— Bonsoir, mon cher ! Arrivé aujourd’hui, ma première visite t’appartient. Mes hommages, madame.
— Dis donc, fit Fernac, en avançant un siège à son ami, tu es en avance sur le programme, il me semble.
— Comment cela ?
— Dame ! Je ne t’attendais guère avant une dizaine de jours, vers le 15. L’île doit être encore agréable, par ce beau temps.
— Ah ! tu sais, Paris me rappelait.
— Soit. Fais voir ta mine ?
C’était, à présent, le médecin qui parlait ; Mme Fernac sortit, tandis que son mari haussait la lumière devant le visage du visiteur.
— Eh bien ! mais tout cela a l’air rempli à souhait. Tu es, non pas rose — je ne te traite pas comme une jeune fille — mais hâlé consciencieusement. Ton poids a-t-il augmenté ?
— Oh ! figure-toi ! Après bien du mal, j’ai fini par découvrir une balance chez un boucher.
— Chez un boucher ?
— Mais oui, fit Roger en riant. Il me pesait entre deux veaux, les jours de marché ; quel pays ! Enfin, j’ai pris six kilos.
— Parfait, te voilà d’attaque pour recommencer, avec l’hiver, ton existence mouvementée. Que dis-tu de mon traitement ?
— Je dis que tu es toubib épatant.
Fernac montra, au mur de son cabinet, une grande et belle gravure représentant Ambroise Paré :
— Celui-ci avait coutume de dire, après une cure heureuse : « Je le pansay, Dieu le guarist ». Pour ton cas, c’est la même chose ; nous pouvons même dire, si tu le veux, que Dieu s’est servi d’Yeu, si j’ose risquer un aussi épouvantable calembour. Et alors, je suppose que tu es content de ton été ?
— Enchanté, ravi ! Je rapporte un bouquin, mais un bouquin !… Tu m’en diras des nouvelles.
Le docteur eut un haut-le-corps :
— Comment, incorrigible que tu es, tu rapportes un livre ? Un livre que tu as écrit ?
— Probable, répondit flegmatiquement Francois Ier, dont le long nez remuait d’aise. A moins que ce ne soit le chat de la mère Birant…
— Mais je t’avais défendu de faire quoi que ce fût !
— Écoute, Maurice, j’ai trouvé là-bas un modèle plein d’intérêt, des cadres merveilleux… je n’ai pas pu me retenir ! Il fallait m’envoyer dans les Landes !
— Et encore ! maugréa le médecin.
— Et encore, comme tu dis. Des gens très bien y ont découvert une poésie dont ils surent faire percevoir tout le charme à leurs lecteurs ; vois Jean Rameau…
Mme Fernac rentrait, au tintement léger d’un service à liqueurs, qu’elle fit déposer sur le bureau du docteur par une femme de chambre accorte. Un sourire éclaira son visage de blonde heureuse :
— Ah ! fit-elle, Jean Rameau ! N’est-ce pas que la Route bleue est une chose exquise, cher monsieur ?
— Délicieuse, madame. J’avoue que la côte sauvage d’Yeu m’a inspiré une œuvre d’un genre différent.
— En somme, tu t’es beaucoup plu dans notre île, fit le docteur, en versant de l’or liquide qui étincela aux facettes taillées. J’en étais sûr ; penses-tu y retourner l’été prochain ?
— Je pense n’y retourner jamais.
— Vraiment ?
— Vraiment. Songez donc, madame, j’ai exprimé, si je puis dire, la sève de ce rocher dans un livre ; Yeu dorénavant est vidée pour moi. Au cercle, tout à l’heure, on me disait grand bien de Belle-Ile : la Pointe des Poulains, la Grotte Sanglante… Hein ! la Grotte Sanglante ? Voilà qui me tente !
Par-delà les murs du cabinet de travail, l’imagination de l’écrivain l’emportait vers les pittoresques perspectives que le hasard d’une conversation avait ouvertes devant lui. Déjà Yvonne l’Islaise, n’exigeant plus que son esprit s’y appliquât, était presque morte à ses yeux ; déjà la véritable Yvonne reculait, s’enfonçait, disparaissait dans une brume semblable à celle qui, par les tempêtes d’hiver, enveloppe de son linceul glacé la petite île perdue parmi les flots cruels…
XII
Roger Mauroy, nous l’avons assez montré, n’était point exempt de défauts ; cet homme honnête ne réunissait pas toutes les vertus qui paraient « l’honnête homme » de nos pères, et, si l’habileté généralement trouvait son compte en ses actions, la délicatesse n’y rencontrait pas assez souvent le sien. Manque prématuré de direction, d’ailleurs, absence d’influence salutaire, bien plutôt que disposition particulièrement mauvaise. Ainsi, pour illustrer par un fait précis cette sorte de négligence morale, qui ternissait, sans la flétrir, l’âme du jeune homme, nous dirons qu’il ne s’était pas donné la peine d’écrire à sa tante pour lui annoncer son retour, mais qu’il se sentit tenu, par une obligation qui lui était chère, d’aller l’embrasser dès le lendemain de son arrivée à Paris.
Comme à la dernière visite de son neveu, Mme Honorine travaillait pour le vestiaire de son curé ; mais la bergère avait été transportée près de la cheminée, où un feu de bûches luttait allègrement contre les premières fraîcheurs automnales. En face d’elle, devant le porte-pincettes, le coussin de damoiselle Fanfreluche supportait une masse de poils soignés, frileusement pelotonnés en un manchon neigeux, d’où émergeait un nez rose comme un pétale d’églantine.
Une paupière qui se soulève languissamment, pour retomber plus languissamment encore, une queue dont l’imposant panache se resserre étroitement contre le flanc attiédi : ce fut tout l’accueil que l’angora daigna faire au voyageur. Mme Carriès se montra plus démonstrative : quittant précipitamment son fauteuil, sans souci des pelotons de laine qui roulèrent à terre, avec une exclamation joyeuse elle ouvrit les bras à Roger, qui s’y jeta affectueusement. Même je ne jurerais pas que quelque émotion ne se glissa point dans la voix mâle parmi les compliments qu’indique la civilité, et que parfois améliore le cœur.
— Mets-toi près du feu, mon grand, là… A côté de Fanfreluche, c’est la meilleure place. Et Anna va apporter le thé.
La bonne dame sonna, donna ses instructions ; Roger sourit :
— Vous me gâtez, ma tante…
— Je suis si contente de te revoir… mais, sans reproche, mauvais sujet, tu n’as pas mis le facteur sur les dents pour m’apporter tes lettres !
Henri IV prit un air profond, méditatif et résigné ; probablement songeait-il à la dernière discussion qu’il avait eue avec Sully !… Sans s’arrêter à ces considérations historiques, Mme Carriès s’enquit :
— Que faisais-tu, là-bas ?
— Un livre…
Piteusement, avec une impayable grimace de gamin pris en faute, l’aveu tomba dans la barbe opulente. La vieille dame leva un index grondeur :
— Eh bien ? c’est du joli ! Parti pour se reposer, monsieur s’amuse à s’exténuer… car je suis certaine que tu t’es exténué, sur tes papiers.
— Mais pas du tout, ma tante.
— Oh ! naturellement, mon petit, tu n’en conviendras pas ! D’ailleurs, ta mine n’est pas mauvaise. Et quel genre, ce roman ? Car c’est un roman, bien entendu ?
— En effet, ma tante.
— Je l’aurais parié ! Ah ! toi, quand tu écriras des ouvrages comme ceux de Brunetière ! Enfin !… Nous disons donc, quel genre ?
Le jeune écrivain se prit à tousser, ce qui provoqua un grognement de Fanfreluche réveillée, et une question inquiète de Mme Honorine :
— Qu’y a-t-il, mon cher enfant ? Si tu as pris froid, veux-tu un grog ?
— Mais non, ma tante. Je cherche à vous donner de mon roman une définition juste… juste et satisfaisante.
— Bravo ! fit la vieille dame, en se carrant dans son fauteuil pour mieux goûter les paroles de son neveu, lequel savait être un charmant causeur. D’abord, le titre ?
— Yvonne l’Islaise.
— Gentil, très gentil ! Cela vous a un petit air pittoresque qui fait plaisir. Après ?
— Après… heu ! c’est une histoire d’amour, naturellement. Il y a de la couleur locale aussi… L’héroïne est une jeune fille…
Roger pétrissait sa barbe, sans parvenir à trouver le moyen de raconter dignement, à cette respectable personne qu’il chérissait fort, l’aventure très osée imaginée par lui. Mme Carriès, qui voyait l’embarras de son coquin de neveu, en jouissait à proportion des efforts qu’il faisait pour le dominer. Elle déclara finalement, passant sa main baguée le long de la soyeuse fourrure de Fanfreluche, qui venait de sauter sur les genoux de sa maîtresse :
— Oui, et le héros est un jeune homme, je vois. Palpitant, et surtout neuf, oh ! mais neuf !… Mon garçon, tu te moques de moi ; ou alors, c’est le voyage qui t’a abruti.
Rassemblant ses énergies, Mauroy protesta avec vigueur.
— Ni l’un ni l’autre, ma tante. Mais je ne sais comment vous définir mon travail. Vous le trouverez peut-être un peu… un peu… Enfin, j’espère que vous le lirez tout de même.
Le visage de Mme Carriès s’était légèrement assombri. Servant dans les tasses de vieux Chine le thé blond et parfumé, tandis que la chatte se levait par politesse pour l’assiette de gâteaux, la vieille dame soupira :
— Toujours la même chose donc, mon pauvre garçon ! Ta mère aurait eu tant de peine à te voir ainsi te complaire seulement dans des sujets risqués !
— Ma tante, je ne suis pas un écrivain immoral !
— Je veux le penser, bien que tes sous-entendus m’effrayent, quant à ton nouveau livre. Où paraîtra-t-il ?
L’homme de lettres eut un geste vague :
— J’ignore encore, tout à fait. Ce matin, je l’ai porté à la copie.
— Pour moi je n’aimerais pas, remarqua Mme Honorine, à me séparer d’un manuscrit. Maintenant que tu es un homme presque célèbre, arrivé en tout cas, il te faudrait un secrétaire à demeure, je te l’ai déjà dit.
Une moue plissa les lèvres de Mauroy.
— Bien désagréable et bien scabreux. Faire pénétrer un étranger dans l’intimité de son travail… A ce propos, savez-vous l’aventure qui vient d’arriver à Villières, le poète-compositeur à la mode ?
Et le jeune homme se lança dans un de ces récits qu’il savait conter avec une inimitable verve, et qui avaient le don d’égayer Mme Carriès. Aussi la paix fut très vite, comme à l’accoutumée, rétablie entre l’aimable femme et le neveu qu’elle aimait au moins autant qu’un fils… tout en se défendant bien haut d’une légère préférence, issue de l’isolement où, depuis si longtemps, la vie cruelle avait réduit l’orphelin.
Aussitôt que le manuscrit revint de la copie, le romancier s’occupa de caser son travail. A ce stade de ses métamorphoses, qui pour les romans sont aussi nombreuses que pour les phryganes des étangs, Yvonne l’Islaise, dans son enveloppe de papier fort, se présentait sous la forme d’un imposant paquet de feuilles petites, proprement couvertes de lignes très espacées, et ornées d’une marge démesurée. Le tout savamment calculé pour accroître le salaire, et donc les bénéfices du copiste, payé à la page.
D’obligeants confrères se chargent, moyennant un pourcentage honnête, de placer les œuvres des « jeunes » pourvus de talent, mais dénués de relations. Roger, qui avait en son temps apprécié les bienfaits réels de ces agences commercialo-artistiques, avait bien vite grimpé à un degré supérieur de la hiérarchie. Depuis l’éblouissant succès des Orchidées parisiennes, on estimait vivement l’écrivain, dans les bureaux de rédaction et chez les éditeurs. Et Mauroy n’exerçait pas sa verve contre ces derniers, ainsi qu’il est d’usage aux banquets réunissant de vieux jeunes lassés d’attendre, et des amateurs pressés de voir la gloire les couronner d’un laurier qu’ils sont seuls à estimer nécessaire à leurs fronts. Il portait soi-même ses œuvres chez les manitous de la presse, et n’avait point à se fatiguer en démarches : on les lui prenait d’emblée.
Ainsi déposa-t-il Yvonne l’Islaise au Messager des Lettres, puissante maison dont le rédacteur en chef lui avait fait des avances, avant qu’il ne partît pour la Vendée. Il la déposa tête haute, et parlant assez net, comme on peut se permettre lorsqu’on sait que si, d’aventure, cette porte demeurait close, dix autres seraient heureuses de s’ouvrir toutes grandes devant vous. Même, considérant l’armoire aux manuscrits où l’éminent confrère venait de placer son texte, sur une pile imposante et bariolée de cartons analogues, Mauroy se permit, l’une suivant l’autre, une grimace et une observation :
— Dites donc, mon cher, c’est impressionnant ! Tout cela, que vous devez lire ?
— Oh ! reprit l’autre avec un paisible sourire, ne vous frappez pas, nous avons des lecteurs.
— Je m’en doute ; mais si vous croyez me rassurer ! Dans combien de temps puis-je avoir une réponse ?
— Ça, c’est le mystère.
— Mais encore ? insista Roger qui s’impatientait.
— Voyons… trois mois… plutôt quatre…
— Pourquoi pas six ?
Le secrétaire suggéra :
— On a vu plus longs délais…
— Sans doute ; à vous qui vivez depuis 1672, le temps ne dure point. Le Messager est éternel.
— Flatteur !
— … Mais moi qui ne suis qu’un simple mortel, acheva Mauroy, je préfère que vous me rendiez cela, Moreuil.
— Quoi donc ?
— Mon volume. Pas plus que Louis XIV…
— Votre illustre petit-fils…
— Charmant !… Pas plus que lui, je n’aime attendre.
Le romancier avançait une main résolue. Ce que voyant, le secrétaire prit bien le manuscrit, mais pour le classer au bas de la pile.
— Constatez, dit-il, homme sans patience, je vous donne un tour de faveur. Que dis-je ? un tour ? vous serez prévenu dans quinze jours ; ça vous va mieux ?
— Parfait, merci. A propos, j’ai une loge au Vaudeville, pour ce soir ; vous serait-il agréable d’en profiter avec moi ?
… Car c’est ainsi que se préparent les affaires, dans le monde de la littérature.
Celle-là, si bien mise en route, aboutit à peu de chose. Vers le 25 octobre, Mauroy reçut du Messager ce billet :
« Mon cher Confrère,
« J’ai le plaisir de vous informer que notre Comité de lecture vient d’émettre une opinion des plus favorables au sujet de votre roman Yvonne l’Islaise, que vous aviez bien voulu nous communiquer.
« Nous publierons donc volontiers cet ouvrage ; mais, par suite d’engagements antérieurs, il nous est tout à fait impossible de vous promettre cette publication pour une date plus rapprochée que l’été de 1921, soit dans dix-huit mois environ.
« Nous regrettons d’imposer un si long délai à votre attente, et vous prions d’agréer, etc. »
Mauroy froissa la lettre avec dépit ; le prenait-on pour un gamin ? Dans dix-huit mois, Yvonne l’Islaise serait depuis longtemps parue, éditée et reproduite ! C’est ce qu’il fit connaître sur-le-champ à son confrère, par un pneumatique où la déconvenue se voilait sous une gerbe de cordialités. Et le manuscrit revint dans la garçonnière du boulevard Marbeau, où Julien le déposa respectueusement parmi les papiers de Monsieur.
Il y demeura au repos plusieurs jours, parce que l’écrivain se donnait tout entier alors à une importante chronique littéraire, qu’il entendait parachever avant que de s’en laisser distraire par quoi que ce fût. Un matin gris du début de novembre, ce petit travail étant terminé, Roger méditait, les coudes sur son bureau, se demandant à quelle revue il allait présenter son Yvonne, pour qu’elle rencontrât le maximum des chances d’un rapide succès, lorsque se manifesta l’imprévu, loi de toute carrière artistique.
Il se manifesta, cette fois, par la voix du téléphone, dont le grelottement impératif secoua le silence du bureau. Le romancier s’empara des récepteurs, et la conversation s’engagea, privée d’artifices littéraires, mais non pas d’intérêt.
— Allo ! monsieur Mauroy ?
— Lui-même.
— Ici, Lemernier, du Grand Journal.
— Ah ! bonjour, vieux ! Ça va ?
— Oui ; écoute, veux-tu nous rendre un service ?
— On oblige toujours le Grand Journal avec plaisir.
— Nous avons un trou soudain. Un roman de Jeanne Pithiviers qui nous manque, d’autres qui ne sont pas prêts… le patron est affolé. As-tu quelque chose de disponible, pas trop long ?
— Oui, j’ai ça.
— Dans notre genre, hein ?
— Naturellement.
— Apporte-moi ton ours ce soir ; il passera d’ici trois ou quatre semaines, après le feuilleton en cours. Au revoir.
— Merci !
— Pour rien. A tout à l’heure, Mauroy.
Le lendemain, Roger remettait un double de son ouvrage chez Gauvin, suivant les termes du contrat qu’il avait passé naguère avec l’éditeur de la rue Racine, lequel, prévoyant la brillante carrière que ne pouvait manquer de fournir l’incisif botaniste des Orchidées, se l’était de bonne heure attaché. Après quoi, l’esprit complètement écarté de ce manuscrit pour lequel il ne pouvait ni ne souhaitait plus rien, l’homme de lettres se mit allègrement à une importante nouvelle destinée à faire connaître les chiffonniers de Saint-Ouen, milieu infiniment pittoresque, sur quoi Roger s’était documenté de première main.
XIII
L’hiver, cette année-là, commença rude et précoce à Yeu. De bonne heure, la tenace humidité maritime, qui dépose aux lèvres des terriens le baiser froid de la mer, pénétra dans les maisons blanches. Une grippe fâcheuse ayant pâli les joues d’Yvonne, M. Hérieau fit rentrer une imposante provision de charbon : dépense lourde pour le budget du retraité, et qui le parut d’autant plus que les fonds russes étaient tombés à peu près à rien. Pour rétablir l’équilibre, la Rose-de-Mai sortit davantage ; dans les eaux troublées par les houles d’arrière-saison, l’épervier de Jean Hennebin fit merveille, et suffit presque à nourrir les deux ménages, celui du commandant et celui du matelot.
Yvonne, cependant, ne voyait pas sans anxiété son père prendre la mer par des jours où le mauvais temps, quoique n’empêchant pas absolument toute sortie, retenait dans l’île la plupart des marins. Une certaine matinée où le soleil ne perçait les nues que pour en faire ressortir les boursouflures plombées, aux plans épais qui semblaient moulés dans de la cendre, la jeune fille ne put maîtriser son inquiétude.
— Père, dit-elle d’une voix tremblante, voulez-vous me faire plaisir ? Ne sortez pas aujourd’hui !
L’officier endossait un suroît, sous lequel il ressemblait fort à un de ces vieux mathurins, mangeurs d’écoutes et bourlingueurs d’océans, dont le pinceau de Tattegrain a fixé d’inoubliables effigies. Il tourna vers sa fille un visage surpris :
— Pourquoi donc, chérie ? Serais-tu souffrante ?
— Certes non, seulement… ce mauvais temps m’inquiète… voyez comme il fait gris !
— Que tu es donc enfant, Vonnette ! j’en ai vu bien d’autres !
— Sur votre navire de guerre, père ; mais cette barque paraît si fragile !…
— Dis donc, fit gaiement le marin, n’attaque pas mon cuirassé ! Il est très bien construit, et nous ne traversons pas l’Atlantique. Prépare-moi seulement un bon feu, pour me sécher ce soir.
Et le commandant embrassa sa fille, ni plus ni moins tendrement qu’il ne faisait à chacune de ses sorties, sans se douter qu’il marchait vers l’heure que la puissance divine a pour chacun de nous assignée, sans emplir son regard, et son cœur, par la vision de la maison où, sous la guirlande de la vigne aux tons de cuivre rouge, une enfant tourmentée lui souriait, d’un pauvre sourire chargé d’angoisse…
La journée sembla cruelle à Yvonne, qui vainement tentait de s’absorber dans ses occupations de maîtresse de maison. Elle sentait rôder autour d’elle, aux angles des pièces, aux tentures des chambres familières, quelque chose de froid et de sinistre, qui était proprement inexprimable, et qui se traînait à sa suite, dans la pénombre de ce jour terne, comme la larve invisible et présente du Tourment.
Vers trois heures, une brusque chute de brume vint donner un corps au souci de la jeune fille. C’est là un phénomène qui n’a rien d’exceptionnel en pays maritime, au mois de novembre, et dont les gens de mer eux-mêmes ne s’inquiètent pas outre mesure au large, pourvu que leur esquif soit de suffisant échantillon. On allume les falots du bord, on met à la cape, et, se laissant dériver dans une brise généralement faible en de semblables circonstances, on attend que, au propre comme au figuré, la situation se soit éclaircie.
Yvonne n’ignorait pas comment se règle à l’ordinaire cet incident de la vie de nos pêcheurs ; mais elle savait aussi combien frêle était la Rose-de-Mai, si frêle… un point roulé dans les volutes de la brume périlleuse. Lorsque l’horloge de Notre-Dame laissa tomber sur Port-Joinville des sons qui moururent tout de suite, cotonneux, étouffés par le mur blafard et opaque du nuage appesanti dans les parages de l’île, la jeune fille n’y tint plus. Elle jeta une cape sur ses épaules, et s’en fut prier à l’église.
Des femmes s’y trouvaient, épouses ou filles de marins à la mer, que Mlle Hérieau reconnut au premier coup d’œil, bien qu’elles fussent toutes pareilles, sous les plis noirs de la mante, continuant la noire parure de la fanchon. Disséminées sous le plafond en bois des bas-côtés, devant les médaillons du chemin de croix, ou aux pieds de Notre-Dame de Bon-Secours, elles suppliaient de toute leur âme le Maître des flots cruels. On entendait le chuchotement des invocations, le cliquetis des chapelets égrenés ; celles-là souffraient de la même angoisse qui torturait Yvonne. A se sentir en douloureuse communion avec ces humbles femmes, à voir sur leurs austères visages la confiance s’épandre peu à peu, la jeune fille, une fois de plus, vérifia la merveilleuse puissance de la foi, seul refuge et secours du chrétien meurtri.
Près du bénitier, Mlle Hérieau, sortant de l’église, rencontra la sœur d’Hennebin, qu’une même pensée avait conduite au pied des autels.
— Mauvais temps pour nos gens, mademoiselle ! maugréa la vieille femme, en présentant l’eau bénite d’une main mal assurée.
— Oui, Nanette, je suis inquiète, terriblement… pensez-vous qu’ils vont tarder à rentrer ?
— Dame, je n’en sais rien… Jean m’a dit ce matin que le commandant avait envie de lancer l’épervier aujourd’hui devant les rochers de la Pèlerine.
— Si loin ! soupira Yvonne en joignant les doigts.
Elles étaient sorties sur le parvis rocailleux. La vieille Islaise, ainsi qu’un chien en quête, humait l’air froid et blanc, qui plaquait aux visages comme une loque mouillée.
— Paraît, grogna-t-elle. Les parages ne sont point bons de delà, rapport aux remous de la pointe des Corbeaux… En 86, pas loin, entre l’anse et le Gibbas, le Camille s’a perdu ; j’avais mon promis à bord… Roche-Sèche, qu’on appelle…
Yvonne eut un cri :
— Oh ! taisez-vous, Nanette, vous m’épouvantez !
La vieille haussa les épaules :
— Ça ne fait pas venir le malheur, de rappeler les souvenirs… Quoique ça, je voudrais bien qu’ils soyent rentrés !… Bonsoir, mademoiselle.
Elle hâta la marche et disparut, forme noire presque fantomatique, tôt happée par les voiles de la brume étouffant le bruit de ses pas. Yvonne rentra frissonnante ; dans le salon tiède et clos où la sollicitude de Michelle avait allumé la lampe et préparé une tasse de thé chaud pour sa jeune maîtresse, longtemps, la pensée vague et le cœur lourd, la fille du marin attendit…
....... .......... ...
Jean Hennebin tira de l’eau l’épervier ruisselant, et prononça :
— Commandant, je crois bien que, pour aujourd’hui, la pêche est finite.
— Pourquoi cela, mon brave ?
— Regardez-moi c’te saloperie de brume qui monte du surouet ; dans vingt minutes, nous ne verrons plus le nez du bout-dehors.
M. Hérieau tourna la tête. Sur l’horizon s’était levée une épaisse couche d’ouate, nette et délimitée comme une muraille ; elle accourait relativement vite, atteignant, puis noyant les voilures rouges ou bistrées des quelques voiliers de pêche qu’elle rencontrait sur sa route, et qu’elle absorbait comme une masse de charpie étendue sur des jouets d’enfants. Et à l’approche du banc de brume, la mer, d’ailleurs à peine clapotante, virait au gris ardoisé.
Penché sur l’étroit plat-bord, le vieux Jean cracha dans l’eau mouchetée d’une écume effilochée ; il proposa :
— Des fois qu’on attendrait qu’il soit passé, ce coup de suie ? On reviendrait tranquillement après…
— Non, fit le commandant. Ma fille s’inquièterait, à nous voir rentrer si tard. Et puis, au cas où le vent prendrait grand frais, que ferions-nous, avec un canot qui n’est même pas ponté ?
Déjà Hennebin saisissait les écoutes du foc :
— Alors faut manœuvrer à rentrer en vitesse, commandant.
— Justement. Hisse la grand’voile à bloc.
Le petit sloop tendit toute sa voilure, ce qui n’était pas une affaire bien compliquée, et ne fournissait point une surface utile très considérable. Gouvernant grand largue, l’officier s’appliqua à ne rien perdre du souffle léger qui ridait l’eau où dansaient, de place en place, les lièges repérant les casiers mouillés par les homardiers des Corbeaux ; dans le fond de la barque, le matelot extrayait, des plis gluants de l’épervier, des rougets qu’il rangeait amoureusement en un panier plat, suivant son vieil instinct de pêcheur.
La Rose-de-Mai avançait aussi convenablement que le lui permettaient et la brise faible, et sa voilure restreinte. Parfois M. Hérieau se retournait, soucieux, et sa main se crispait sur la barre : le banc de brume, derrière, gagnait de vitesse… il gagnait, sûrement.
Ainsi l’embarcation, fuyant devant le péril, dépassa le Port-Neuf, et doubla la pointe de la Conche. Comme, devant le Fort-Gauthier, elle obliquait légèrement pour éviter les dangers de la Petite-Famille, récif conique entouré d’autres plus petits, la nuée rejoignit la barque en fuite, et l’engloutit d’un seul coup, en silence.
Du blême linceul, la voix du commandant jaillit, brève :
— Les fanaux !
Tandis qu’il obéissait à l’officier, Jean Hennebin maugréait :
— On n’entendra même pas la cloche de brume, vu qu’on est du mauvais bord…
Bientôt deux points blancs s’allumèrent, navrants, tachant à peine, d’une étincelle enfantine, la nappe morne appesantie sur la mer. Et la Rose-de-Mai continua, en aveugle, sa marche vers le port, taillant de sa courte étrave l’eau qui chuchotait, câline, le long des flancs étroits, comme si elle n’était pas prête, d’un instant à l’autre, à faire disparaître en ses abîmes les imprudents qui osaient braver ces deux forces de la nature, terribles toujours, invincibles lorsqu’elles sont liguées : l’Océan et le brouillard.
XIV
Le chalutier Étoile-Polaire, matricule I. D. 198, avait été surpris par la brume, à trois milles seulement de Port-Joinville, direction nord-quart-ouest. C’était un solide dundée ponté, tout neuf, qui armait cinq hommes en été pour le thon, et sept en hiver pour la drague. Celui-là, au large, aurait pu aisément laisser passer la brume, en faisant le gros dos ; mais patron Chauvières, de Ker-Châlon, qui le barrait, préféra rentrer au port, redoutant la bourrasque inconnue susceptible, en pareille saison, de suivre ce satané brouillard.
Il n’était pas question de pouvoir se repérer sur les bouées ou les phares, mais cela ne gênait guère Chauvières, qui méprisait de plus, pareillement, sextants et cartes, et se vantait volontiers de pouvoir naviguer les yeux fermés par tout son quartier natal. D’autre part, il arrivait droit dans l’axe du chenal : il n’y avait qu’à gouverner en tirant les bordées requises par le lit du vent, droit sur la cloche de brume, dont la voix parvenait, en fil ténu, à travers la pénombre. Les choses étaient donc relativement aisées, et l’Étoile-Polaire ne se trouvait plus qu’à deux encâblures à peine des passes, lorsqu’un sinistre craquement se fit entendre, par bâbord devant.
L’oreille d’un marin ne pouvait hésiter quant à la nature de ce bruit ; patron Chauvières pâlit sous son bonnet détrempé :
— Il y a t’un bateau qu’a manqué l’entrée, il s’a écrasé sur l’estacade. Faut aller voir, les gars !
En même temps, d’une vigoureuse pesée sur la barre, il faisait dévier le dundée, le jetant ainsi hors de sa route, droit vers le péril où d’autres marins venaient de se briser. Mais la pensée du risque ne pouvait retenir Laurent Chauvières, non plus qu’aucun des Islais de son équipage ; déjà deux hommes avaient sauté dans le canot, qui se dandinait à la traîne. Un instant plus tard, l’amarre larguée, courbés sur leurs avirons, ils faisaient force de rames vers l’estacade, qui, maigre sur ses piles hautes, émergeait de la brume comme une araignée dégingandée enjambant la mer.
Tout à coup une exclamation sourde échappa à l’un des Islais :
— Regarde, Jean-Louis ! Contre l’avant-bec !
Le long de la seconde pile, les vagues jouaient avec des débris qui raclaient la pierre en un bruit lugubre de choses trépassées. Il y avait des morceaux de coque et de bordage, un tronçon de mât, des lambeaux de voile déchirée : le tout de si faible taille que Jean-Louis grogna, d’un ton où la réprobation le disputait à la pitié :
— Un joujou ! Pas dix pieds de tête en tête ! Faut être fou pour sortir avec ça par un temps de brume !
— Pauvres gens ! fit l’autre, ils l’ont payé cher ! Qui ça peut-il être ?
Jean-Louis se tenait à l’avant du canot, une gaffe à la main ; d’un regard aigu fouillant la brume, il interrogeait l’eau grise, qui clapotait le long de l’embarcation :
— Tiens, dit-il, en voilà toujours un.
Il se pencha, et harponna d’un geste précis, par son suroît sanglant, un corps qui flottait, la main crispée à une planche brisée. Avec précaution, le pêcheur attira la pauvre dépouille près du bord, son camarade l’aida à l’embarquer. Ils se penchèrent sur le front que la pierre avait broyé, creusant une blessure horrible par où la vie avait fui ; un nom s’éleva, vite étouffé dans l’air opaque :
— M. Hérieau !
— Cristi ! Alors, Hennebin aussi ?
— Sans doute… Oh ! le pauvre vieux, le voici qui remonte… C’est bien vrai que la mer ne veut plus des hommes, une fois qu’elle les a tués !
Ils atteignirent péniblement le matelot ; lui ne portait pas de blessure apparente ; sans doute avait-il la poitrine défoncée, car il ne respirait plus. Le canot revint avec son fardeau lugubre au dundée ; du silence, du respect, un chagrin sincère accueillirent les corps du serviteur fidèle, et de celui que tout Yeu entourait d’une déférente estime. Et l’Étoile-Polaire, redressant sa route, embouqua lentement les passes ; aggravant la brume, la nuit tombait, la nuit sombre et glacée de novembre. Dans le crépuscule, les voiles brunes du dundée semblaient noires — noires comme celles que hissait, à sa barque funèbre, le nocher Caron.
M. le curé de Port-Joinville, près de sa sœur, lisait, au coin du feu, son bréviaire. Il ne le lisait, si j’ose dire, que d’un œil, parce qu’il savait plusieurs barques dehors, et que son cœur paternel souffrait toutes les angoisses, frémissant aux foyers des absents. Aussi, lorsqu’il entendit à son seuil des gens saboter, s’arrêter, chuchoter, le prêtre se précipita au-devant de l’Inconnu ; son anxiété maintenant était devenue une certitude, une certitude que ne pouvait rendre plus certaine l’aspect des civières posées à terre, et qui, évidemment, dissimulaient des corps sous les cirés dont les pêcheurs les avaient recouverts.
— Au nom du ciel, Chauvières, parlez vite ! s’écria le prêtre ; il y a un malheur ?
— Oui, monsieur le curé.
— Qui ?
— Le commandant… avec Hennebin.
Déjà l’abbé Dominique avait glissé à genoux sur la pierre humide ; pieusement, il souleva le voile qui recouvrait les traits de son ami ; d’une main tremblante, il traça sur le front glacé le signe qui bénit. De même, le curé bénit le cadavre du vieux Jean ; puis il se redressa, chancelant d’horreur ; alors seulement il s’aperçut que Mlle Clotilde l’avait suivi, et, bouleversée, mais vaillante, élevait sur le groupe le terne halo d’une lampe.
Patron Chauvières expliquait :
— Ils se sont écrasés contre une pile de l’estacade, comme le Nereus en janvier 12. C’était juste l’instant que nous arrivions, et les gars ont couru tout de suite ; mais les malheureux avaient rencontré leur sort sur le coup…
Plus bas, l’Islais ajouta :
— On n’a pas osé le porter chez la demoiselle ; on a pensé que vous sauriez mieux le dire, monsieur le curé.
L’abbé Jauvin s’était ressaisi ; le tribut payé à la douleur humaine, il redevenait le pasteur, le soutien de cette population qui reconnaissait en lui un chef autant qu’un père. D’une voix calme, il parla :
— Vous avez bien fait, mes amis. Clotilde, courez chez la bonne Nanette ; dites-lui tout ce que vous dictera votre cœur. Moi, je vais voir Mlle Hérieau.
— Et nous, monsieur le curé ?
— Vous, Chauvières, poursuivez votre pieuse charité. Entrez ces pauvres corps chez moi, et restez près d’eux jusqu’à ce que nous ayons adouci un peu, pour ceux qui restent, l’œuvre de la mort. Ensuite, vous les porterez sous leurs toits.
Ayant dit, le prêtre endossa vaille que vaille sa douillette, et se dirigea vers la demeure où Yvonne attendait celui qui en était la tête et qui n’y reviendrait plus vivant. De la cure à la maison blanche, la distance était minime ; elle parut longue au vieillard qui cherchait en son esprit, avec angoisse, les paroles les plus propres à panser l’atroce blessure qu’il allait creuser. A grands efforts, — car l’infortune de l’orpheline était exceptionnelle vraiment, — le prêtre crut avoir trouvé ce qu’il fallait dire, et il remercia Dieu d’avoir aidé en cela son serviteur ; un peu réconforté, l’abbé Jauvin sonna chez Yvonne.
Quand il aperçut, près du fauteuil vide, et qui resterait vide toujours, la jeune fille pâle, une petite Imitation à la main, toute sa dialectique, toutes ses belles phrases s’évadèrent de l’esprit du curé. Il ne sut que demeurer sur le seuil, où il avait été tant de fois accueilli joyeusement, et où il était messager de douleur ; il ne sut que prononcer, de ses lèvres tremblantes, une courte phrase d’une banalité navrante, mais où il mit tout son cœur paternel, toute son âme éplorée :
— Ma pauvre enfant !
Brusquement, Yvonne se retourna ; elle était blanche, elle devint livide ; sans trouver un mot, sans avoir une larme, elle se leva d’une seule pièce, toute droite en sa modeste robe noire, qui déjà était une livrée de deuil. Et, dans la connaissance soudaine de son malheur, dans l’intuition formelle et définitive qu’il ne reviendrait pas ce soir, qu’il ne reviendrait jamais plus, elle s’écroula, évanouie, dans les bras de Michelle accourue.
Huit jours ont passé, huit siècles d’horreur et d’angoisse, dont Yvonne, la chair déchirée, garde un souvenir épouvanté, qui lui est doux cependant, parce qu’elle fut, durant cette semaine, occupée par les ultimes soins que sa tendresse pouvait rendre, sur la terre, à celui qui l’avait tant aimée. Maintenant, le commandant reposait dans la paix du cimetière herbu qui aligne ses humbles tombes à la sortie de Port-Joinville, au bord de la route même où se dressait le pignon de la maison drapée de vigne. Et tous les jours la jeune fille qui, à l’abri de ses crêpes, semblait un fantôme endeuillé, venait prier sur la modeste sépulture, au sortir de la messe où son âme blessée allait apprendre la vertu, chrétienne entre toutes, de la résignation.
La ligne de sa vie se dressait devant elle, sombre mais droite. Gardienne du foyer solitaire, elle coulerait le courant terne de ses années dans la chère demeure que son père aimait. Entourée de la sympathie, de la considération de chacun, elle y vieillirait jour à jour, priant et faisant le bien qu’elle pourrait ; les grandes joies ne seraient pas pour elle, mais, dans sa vie en grisaille, les chagrins n’auraient pas de place : nulle épreuve ne la pourrait plus atteindre maintenant, puisque, avec la mort de son père, l’orpheline avait épuisé la coupe de l’humaine douleur. Cependant elle avait quelques secours dans sa peine, quelques appuis où étayer sa solitude : elle conservait le dévouement de Michelle ; elle savait trouver, non loin, la maternelle affection de Mlle Clotilde. Et parfois, la vieille Nanette, frappée en même temps qu’elle et de la même façon, lui marquait, avec cette rudesse ingénue des simples, un désir de se rapprocher, confiant et attendri.
Cet ensemble était doux au cœur d’Yvonne, mais ne pouvait rien aux difficultés matérielles qu’elle vit bientôt se dresser, dans leur mesquinerie redoutable, en face de son chagrin. Elle s’en ouvrit à l’abbé Dominique, lors de la première visite qu’après son malheur la jeune fille fit au presbytère :
— Savez-vous bien, monsieur le curé, que, mes comptes étant faits, je me trouve dans une situation embarrassée, sinon précaire ?
— Comment cela, ma chère enfant ?
— Ces choses sont si vaines auprès de la catastrophe, je n’y voulais pas penser !… et puis, il a bien fallu… La retraite de mon pauvre père disparaît toute avec lui, puisque je suis majeure, et de longtemps ; quant au capital, nous n’avions guère que des fonds russes…
— Les questions d’argent sont malgré tout d’importantes questions…
— Cette situation était fort pénible à mon père ; c’était le secret des sorties, si fréquentes, qu’il accomplissait dans ce malheureux bateau. Sa pêche nous était une aide…
En silence, le prêtre serra la petite main qui tremblait. Yvonne continua, un pli soucieux barrant son front pur :
— Michelle ne veut pas me quitter : je lui suis profondément reconnaissante de cet attachement ; mais, si économes que nous soyons, mes ressources ne suffiront pas à assurer la vie de la maison… Monsieur le curé, donnez-moi un conseil !
La jeune fille levait vers le doyen son beau regard qu’aujourd’hui assombrissait une anxiété. A sa vive surprise, le visage de son vieil ami lui apparut parfaitement calme, presque satisfait ; Mlle Hérieau soupira : avait-elle donc perdu la plus précieuse sollicitude, l’appui le plus éclairé qui lui demeurât dans sa détresse ?
Cependant l’abbé Dominique parlait, de sa voix profonde qui savait si bien trouver le chemin des rudes cœurs islais :
— Ma petite enfant, j’admire les voies de la Providence ! Voulez-vous sauver une fillette, qui dépérit d’ennui autant que de maladie, dans la riche villa des Roses, sur la côte de Ker-Châlon ?
— Si mon dévouement peut suffire…
— Personne ne réussirait aussi bien que vous dans cette œuvre ! Venez avec moi, je vais vous présenter.
Le prêtre était debout déjà ; l’orpheline s’étonna :
— Aujourd’hui même, monsieur le curé ?
— Sans doute, à l’instant ! Mme de Vineuilles va être ravie ; je me demande comment il est possible que je n’aie pas pensé à vous plus tôt.
Et voilà comme Yvonne devint, en peu de temps, moins encore l’institutrice que la grande amie d’une fillette de douze ans, Marcelle de Vineuilles, riche des biens de la terre, pauvre de santé autant que d’affections, et qu’une belle-mère frivole, dépitée de rester par force à Yeu où son mari dirigeait une importante usine, laissait se miner d’ennui, sur sa chaise longue de coxalgique.
XV
Mlle Hérieau commençait à peine, dans sa tâche nouvelle, qui lui était douce, de se reprendre aux soins et aux sourires de la vie, lorsqu’il lui arriva une aventure tellement surprenante qu’elle fut plusieurs jours avant que de croire à sa réalité. Brusquement, dans la première semaine de décembre, l’orpheline sentit que l’atmosphère changeait autour d’elle, et que le respect dont elle était environnée se fanait, mourait, comme il adviendrait d’une fleur atteinte par un souffle empoisonné.
Cela se manifesta d’abord d’une façon impondérable, comme Beaumarchais dit que la calomnie débute dans sa venimeuse carrière. Ce furent des riens, des regards que la jeune fille surprit, des chuchotements qui, sur son passage, s’élevaient parmi les commères du bourg ; moins encore — mais c’était assez pour tourmenter Yvonne lorsqu’elle s’en apercevait — des yeux qui se détournaient dès qu’elle posait sur eux l’éclat franc de ses prunelles.
Qu’avaient donc tous ces gens ? Que signifiait ?… Dans sa candeur fière de fille sans reproche, Mlle Hérieau était plus surprise encore qu’affligée devant ces manifestations étranges dont elle ne pouvait discerner la cause.
Un triste matin, la situation se précisa. Yvonne, se disposant à gagner la villa des Roses où l’attendait l’impatience de Marcelle, s’approcha de Nanette qui balayait son seuil. Au moment où la jeune fille allait, comme à son habitude, adresser un mot de sympathique intérêt à la sœur du vieux Jean, celle-ci lui claqua littéralement le vantail au visage, en grommelant d’indistinctes paroles, qui ne pouvaient, à coup sûr, être prises pour des amabilités.
Douloureusement surprise de cette attitude nouvelle, et la rapprochant des diverses humiliations qu’elle avait subies en ces derniers jours, Mlle Hérieau continua son chemin, l’esprit à la torture quant à l’animosité dont elle se voyait entourée. En arrivant au coude de la route, là où les toits groupés cessent de dérober l’horizon, Yvonne aperçut, au-dessus de la mer, un si farouche bataillon de ternes nuées qu’elle rebroussa chemin pour quérir son vêtement de pluie. A la maison, elle trouva Michelle qui rentrait du marché, si rouge, si visiblement animée, presque furieuse, que sa jeune maîtresse ne put se tenir de lui demander la cause de cette excitation :
— Oh ! Mademoiselle, ce que le monde sont méchants ! répondit la petite toute frémissante, et les cils lourds de larmes contenues.
L’orpheline pâlit : qu’allait-elle apprendre encore ? Car il n’y avait aucun doute pour elle que les paroles de Michelle ne se rapportassent à ses propres observations. Elle pressa la fillette :
— Qu’y a-t-il, Michelle ? Que t’a-t-on fait ?
— Rien.
— Alors, que t’a-t-on dit ?
— Des choses, des choses ! Aussi je leur ai répondu comme il faut !
— Mais encore, qu’étaient ces propos ?
— Des menteries, mademoiselle. Je ne vous les répéterai pas, pour sûr ; d’abord, ça ne veut rien dire.
Yvonne ne put tirer autre chose de la petite Islaise, qui penchait vers le sol un visage têtu, auquel ses yeux brillants de colère prêtaient une apparence de fille basque révoltée. L’heure s’avançait. Mlle Hérieau dut gagner la villa des Roses sans en connaître davantage… A sa grande douleur, si récente encore, se mêlait maintenant une angoisse nouvelle et sourde, quelque chose comme ce qu’on éprouve à l’approche d’un péril inconnu, et dont il est d’autant plus impossible de se garder qu’on l’ignore davantage. Et pour lutter contre ce danger qu’elle devinait grave, qui déjà se révélait cruel, l’orpheline se sentait désespérément faible et seule, dans ce gris matin secoué par l’aigre bise accourue du grand large.
Ce 9 décembre, c’est-à-dire deux ou trois jours plus tard, l’abbé Dominique se trouvait en commerce intime avec les Entretiens spirituels du père de Ravignan, quand il reçut la visite de Me Grivard, l’avoué de Port-Joinville. Ce sexagénaire robuste, qui, à vendre les biens de la terre, en avait pour son compte acquis une jolie part, était dans les meilleurs termes avec son curé. Cela, quoiqu’il s’affichât passablement positiviste, et dénué d’illusions sur les hommes, pour ce qu’il avait assisté de tout près à mainte tragi-comédie née autour de Sa Majesté l’Argent ; par ailleurs, grand chasseur lors des passages de bécasses et de tourterelles, fin gourmet en toute saison, et contribuant largement à la prospérité des œuvres paroissiales, sinon tout à fait par charité chrétienne, au moins, comme il parlait, « par strict devoir d’humaine solidarité ».
Or, ce matin-là, Me Grivard présentait une expression de physionomie des plus singulières. La forte moustache, qui barrait son visage haut en couleur, dressait des pointes allègres, et ses yeux gris, embusqués sous des sourcils drus, luisaient d’un éclat sarcastique ; le doyen fut aussitôt mis en éveil :
— Eh là ! mon ami, s’inquiéta-t-il, qu’est-ce donc ?
— Une bonne histoire, répondit l’autre, en faisant craquer devant le foyer clair ses mains, qu’il avait larges, et velues quelque peu aux phalanges. Mlle Clotilde n’est pas là ?
— Elle est allée porter une layette urgente à Ker-Pierre-Borny ; vous désiriez la voir ?
— Du tout, du tout !… Enfin je veux dire : j’aime mieux vous parler en tête à tête.
— Très flatté, sourit le curé. Et alors, de quoi s’agit-il ?
L’homme de loi s’était jeté dans un fauteuil que l’assaut fit gémir. Il riposta, une malice jouant sur sa face de bon vivant :
— Il s’agit, l’abbé, qu’il s’en passe de belles, à l’ombre de votre bâton pastoral !
— Parlons-en, de mon bâton pastoral ! Il n’a pas encore su vous indiquer le bon chemin, païen que vous êtes !
— Que n’a-t-il au moins guidé mieux l’une des brebis sur qui s’étend son ombre !
Le ton de l’avoué masquait un sous-entendu.
L’abbé Dominique posa ses lunettes sur le père de Ravignan, repoussa le tout, et, accoudé à son bureau, fouillant de son regard lumineux le visage du visiteur, il prononça :
— Vous parlez en énigme, monsieur Grivard. Qui visez-vous ?
— Hé ! hé ! cette petite Hérieau ! reprenait l’avoué comme pour soi-même, avec un air de jubilation intense, et clignant d’un œil entendu, hé ! hé ! qui aurait cru…
Le prêtre se fâcha :
— Mlle Hérieau est au-dessus de tout soupçon. Je réponds d’elle.
Il parlait avec une assurance qui n’eut d’autre effet que d’accentuer la gaîté pétillant aux prunelles de son visiteur.
— Ah ! vous répondez d’elle ? Touchante candeur des âmes saintes ! Eh bien ! regardez donc cela, je vous prie !
Me Grivard portait un veston de chasse, dont l’une des poches, — le doyen s’en aperçut alors, — était outrageusement gonflée. Il en sortit un paquet de journaux, qu’il braqua comme un pistolet sur le prêtre. Celui-ci s’étonna :
— Que voulez-vous que je fasse de ces papiers ?
— Attendez. Vous savez que je suis abonné au Grand Journal ?
— Eh oui ! Puisque vous ne voulez pas lire la Croix !
— Ne rouvrons pas cette vieille querelle. Or, apprenez que le Grand Journal a récemment commencé un feuilleton, un feuilleton… d’entre les feuilletons, comme dirait Pierre Million, dans ses contes orientaux.
— Une malpropreté sans doute, soupira le curé. Je ne vois pas quel rapport une œuvre malsaine peut avoir avec Mlle Hérieau.
— Le plus étroit des rapports, répliqua l’avoué, ouvrant une gazette au hasard. Remarquez d’abord le titre.
En tête du rez-de-chaussée qui lui était présenté, le pasteur de Port-Joinville vit deux mots, par quoi sa sérénité ne fut point ébranlée.
— Eh quoi ! fit-il, sévère, tout cela parce qu’un romancier a intitulé son récit Yvonne l’Islaise ? Tant de bruit pour une coïncidence ? Vous êtes bien prompt à attaquer une enfant que chacun s’accorde à juger parfaitement respectable, mon ami.
— Vous me la baillez belle, avec votre coïncidence ! rétorqua l’homme de loi. Examinez donc le feuilleton d’aujourd’hui.
D’un geste plein de narquoise assurance, il mettait un journal sous le nez de l’abbé Dominique. Celui-ci prit la feuille avec lassitude, chaussa ses lunettes en parcourant les colonnes d’un air distrait ; ce qu’il vit excita sans doute son intérêt, car le prêtre, rajustant aussitôt ses besicles, plaça la feuille en pleine lumière, et, sourcils froncés, étudia attentivement le passage qui lui était communiqué. C’était une scène, au reste expertement filée, où tout l’art de l’écrivain s’était complu, suggérant plus de choses encore qu’il n’en exprimait, à montrer Yvonne l’Islaise, cyniquement représentée sous les traits exacts de Mlle Hérieau, dans une situation extrêmement délicate. L’action était, de plus, encombrée par un partenaire fâcheusement dénué de tout scrupule. Cela se passait parmi les ruines vénérables du Vieux Château, dont le site et les abords étaient, eux aussi, dépeints en traits d’une saisissante vérité.
Avec dégoût, l’abbé Jauvin jeta la feuille, froissée par sa main d’honnête homme :
— Je suis atterré, murmura-t-il.
Me Grivard ramassa triomphalement le journal, et, montrant la signature :
— « Roger Mauroy » ; vous connaissez ?
— C’est ce journaliste de Paris qui a passé l’été ici.
— Ah ! ce grand flandrin d’artiste, avec son veston montant et sa barbe historique ?
— Oui… quelle infamie !
Un chagrin réel assombrissait la face du pasteur ; il se sentait cruellement atteint par l’outrage infligé à son enfant d’élection, privée maintenant du viril soutien qui l’aurait pu défendre. L’avoué bomba le torse, et, frisant sa moustache, insinua, d’un accent qu’il s’efforçait de rendre spirituel :
— Eh ! eh ! sait-on jamais ?
L’abbé Dominique déploya sa haute taille. D’une voix profonde, la voix que devaient avoir ses ancêtres, les marins de Vendée, pour commander la manœuvre qui serait victorieuse de la bourrasque, il gronda :
— Taisez-vous, si vous ne voulez pas que je vous méprise ! Taisez-vous, et… pardonnez-moi de vous quitter.
— Vous sortez ?
— Je cours chez cette malheureuse enfant ; pourvu qu’elle ne sache rien !
Ils traversaient l’antichambre de la cure ; secouant les épaules, Me Grivard prononça :
— Pensez-vous, l’abbé ! Il n’est bruit que de ce scandale dans le Port, et peut-être bien par toute l’île.
— Dieu juste !
Sans s’attarder à prendre congé de son visiteur, le doyen traversait à longs pas la cour du presbytère. Il allait, une fois de plus, vers une infortune frémissante, pour la panser avec ce baume souverain qu’est la parole de Dieu ; le prêtre avait cru, en ses trente années de ministère, s’être penché sur toutes les blessures, avoir sondé toutes les plaies : voici qu’il s’en dévoilait une de nature toute nouvelle, devant quoi les ressources des consolations ordinaires allaient, sans doute, se trouver fort dépourvues. Et l’enfant que frappait cette douleur inattendue n’avait plus de tendresse sur la terre, plus de situation indépendante, à peine un foyer…
Si quelque chose pouvait consoler Yvonne de l’extraordinaire hostilité qu’elle sentait croître autour d’elle, marée bourbeuse dont l’entourait le flot amer, c’était l’affection que lui témoignait la petite malade, son élève. Lorsque la fillette nouait ses bras frais autour du cou de la triste isolée, celle-ci se sentait moins isolée et moins triste ; elle trouvait une douceur profonde dans l’œuvre charitable, presque maternelle, entreprise par elle. Si singulier que cela pût sembler à ceux qui se laissent dominer par les complications de l’existence, Mlle Hérieau était reconnaissante à Marcelle du bien qu’elle lui faisait à elle-même, et sa propre infortune trouvait le meilleur des apaisements aux soins prodigués à la petite infirme.
Vers le moment où Me Grivard présentait à l’abbé Jauvin les feuilletons qui avaient exercé sa verve malicieuse, le valet de chambre de la villa des Roses apportait un billet à Yvonne. Celle-ci ouvrit l’enveloppe avec plaisir, parce que Marcelle lui avait confié certain projet : une invitation tout intime que sa belle-mère devait envoyer à Mademoiselle… : la jeune fille déplia le feuillet avec l’assurance confiante de voir venir à elle un témoignage précieux de cordiale sympathie. Et voici ce qu’elle lut :
« Mademoiselle,
« Vous comprendrez que, dans les circonstances actuelles, votre place ne soit plus auprès de Marcelle. Il est de mon devoir de vous l’indiquer, comme aussi de porter un regard attentif sur l’entourage de ma belle-fille.
« Vous savez parfaitement ce que je veux dire, et pouvez vous dispenser de venir me demander des explications qu’il me serait difficile de vous donner.
« Mormart-Vineuilles. »
Yvonne demeura foudroyée. Le papier cruel glissa de ses mains sans qu’elle eût la force de le retenir ; elle-même se soutint au bord d’une table afin de ne pas tomber. Chancelante, elle gagna un fauteuil que dominait un beau portrait de son père ; là, le front dans ses mains, elle pleura, à lourds sanglots, à spasmes douloureux. Elle pleura son triste destin, ébranlé d’une bourrasque nouvelle, et plus affreuse d’être incompréhensible ; elle pleura son honorabilité évidemment attaquée par quelque calomnie infâme, et dont l’auteur inconnu se plaisait à la torturer lâchement. L’esprit tendu, les yeux brillants, la gorge serrée, Mlle Hérieau tâchait — en vain — de discerner d’où pouvait venir le coup qui la frappait.
C’est ainsi que le curé la trouva, si blême, la taille ployée sous le fait d’un tel désespoir, que l’homme de Dieu connut que la jeune fille était prévenue, et que sa présence, à lui, serait salutaire. Il s’inclina vers cette souffrance :
— Ma petite enfant, dit-il, Dieu vous éprouve encore ?
Yvonne tendit la lettre qu’elle venait de recevoir, et, tordant avec angoisse ses mains pâles, où le bleu réseau des veines se dessinait sous la peau blanche :
— Oh ! monsieur le curé, au nom du Ciel ! dites-moi d’où vient cette brusque hostilité qui m’écrase !
— D’où elle vient, ma pauvre petite ? Je le sais depuis un moment : j’accourais pour tenter de vous prémunir contre cette vilenie…
— Parlez, parlez vite, monsieur le curé ! Tout plutôt que cette ignorance où je me meurtris, et qui me mine !
L’abbé tira de sa douillette un numéro du Grand Journal, qu’il avait pris au hasard ; le pliant, il montra une ligne écrite en gros caractères :
— Tout le mal vient de ce feuilleton… voyez !
— Yvonne l’Islaise, lut la jeune fille. De quelle importance peut être cette similitude de prénoms ?
— De nulle importance par elle seule, mon enfant ; mais ce titre s’applique à une œuvre… légère, où l’auteur n’a pas craint de vous représenter d’une façon si exacte du point de vue physique, et si fausse du point de vue moral, que dans notre petit pays un déplorable scandale a éclaté.
— Mais, fit Yvonne abasourdie, comment cela est-il possible ?
— C’est une bien triste chose.
Les yeux sombres de Mlle Hérieau s’allumèrent d’un feu plus sombre :
— … Incompréhensible… Permettez, monsieur le curé ?
Elle tendait la main vers la feuille, que le prêtre éloigna.
Avec une douce autorité, l’abbé Dominique déclarait :
— Non, vous ne devez pas lire ces lignes ; elles vous feraient du mal.
Déjà il repliait le journal ; dans ce mouvement, la signature apparut au vol. Brusquement, la vérité illumina l’esprit d’Yvonne ; elle eut un rire amer :
— Roger Mauroy ! C’est lui qui a conçu, qui a perpétré cette ignominie !
L’âme bienveillante du digne curé tenta une explication indulgente :
— Pour le monde un peu… spécial où vit ce jeune homme, ce n’était là, sans doute, qu’une inconséquence — d’ailleurs gravement déplacée.
Le regard fixé sur l’âtre, où rougeoyait un feu chétif — un feu d’orpheline — Mlle Hérieau gémit :
— Mon pauvre père l’estimait tant ! Il lui avait ouvert sa maison, presque son cœur…
Un sanglot coupa la parole à la jeune fille. Le prêtre respecta l’explosion de cette douleur frémissante : les mains nouées, il priait pour que Dieu, tout à l’heure, lui inspirât les paroles salutaires et bénies qui seraient, à cette âme meurtrie, comme la rosée bienfaisante est à la terre corrodée par un impitoyable soleil.
XVI
Yvonne, nous l’avons vu, était une vaillante : ayant d’abord pleuré, bientôt elle réfléchit. La nuit se passa toute, pour elle, à méditer sur la situation qui se trouvait la sienne, sur l’hostilité, railleuse ou indignée, dont elle était devenue l’objet, et dont elle ne comprenait que trop maintenant les causes. Quand vint le matin, elle se rendit à la première messe, celle qui décore l’autel de fleurs lumineuses trouant la nuit où dort encore la nef. Puis, un peu réconfortée, elle gagna le cimetière.
C’était un joli matin de gel craquant, qui brodait d’argent les herbes et vêtait les tiges des arbustes d’une gaine endiamantée. Là-bas, sur le continent, le soleil, surgissant d’un lit d’écharpes mauves, montrait une face ronde et rouge de nouveau-né. Des rayons s’accrochaient aux croix de pierre ; le silencieux enclos, à peine triste, revêtait une accueillante gravité qui fut douce à l’âme d’Yvonne.
Longtemps, indifférente à la morsure de la bise qui lui rosissait les joues, la fille de l’officier demeura prosternée sur la tombe où dormait pour toujours son défenseur, son appui. Elle s’y affermit dans la résolution qu’au long des heures nocturnes son esprit avait posément mûrie et qu’elle venait d’arrêter à l’église. Puis, rentrée chez soi, elle dit à Michelle qui s’inquiétait, avec une déférente affection, de voir ses yeux largement cernés :
— Ce n’est rien, petite fille ; j’ai à peine reposé cette nuit…
— Vous serez fatiguée, mademoiselle, d’aller à Ker-Châlon…
— Je n’irai plus à Ker-Châlon, Michelle.
Le voix d’Yvonne tremblait un peu : la petite boiteuse comprit que quelque grave tourment assaillait sa jeune maîtresse, sans doute à cause de « toutes ces misérables menteries » que l’on colportait par le bourg. Elle desservit la table en silence, n’osant rien dire. Mlle Hérieau reprit :
— Par contre, je vais peut-être me voir obligée d’aller à Paris.
La fillette pâlit devant l’énormité de ce projet, dont la réalisation la séparerait de sa maîtresse.
— A Paris ? balbutia-t-elle.
— Oui, pour quelques mois. Tu garderais ta chambre ici, Michelle, je te confierais notre chez-nous, et demanderais aux religieuses de l’hôpital de te donner du travail, de la couture… qu’en dis-tu ?
Il y eut un court silence, employé par la petite servante à dévorer les larmes qui l’étouffaient ; enfin elle affirma :
— Je ferai ce que vous voudrez, mademoiselle, et la maison sera toujours prête à vous recevoir. Mais… j’espère que vous y reviendrez bientôt !
Boitillant sur le dallage du vestibule, elle s’enfuit vers la cuisine, son honnête visage bouleversé. Guère plus vaillante, mais touchée profondément d’une affection qui, si humble fût-elle, la consolait des vilenies dont elle souffrait, Yvonne aussitôt se rendit au presbytère. L’abbé Jauvin l’accueillit avec émotion :
— Ma petite enfant, dit-il, j’ai beaucoup prié pour vous… à quel parti vous arrêtez-vous ?
Un fugitif sourire, pâle souvenir des années heureuses, se joua sur les traits d’Yvonne. Ainsi elle était idéalement jolie, fleur que l’ouragan allait arracher de la falaise où elle se croyait à jamais fixée.
— A quel parti ?… Ce serait peut-être à moi de vous le demander, monsieur le curé ?
Le prêtre leva au ciel ses larges mains :
— Hélas ! mon enfant, que me dites-vous là ? Je ne vous étonnerai pas sans doute en vous confiant que jamais je n’eusse même cru possible pareille aventure !
— Oh ! c’est certain !… Enfin, reprit Yvonne, ayant longuement réfléchi, j’ai formé un dessein que je viens vous soumettre.
— Expliquez-moi cela, mon enfant.
Mlle Hérieau noua sur ses genoux ses doigts gantés de noir :
— En somme, monsieur le curé, ma situation est celle-ci : on jase sur mon compte à Port-Joinville ; cela m’est affreusement pénible…
— Je le pense.
— … Et ma vie est rendue proprement intenable. D’autre part j’avais grâce à vous un gagne-pain qui m’était précieux ; je l’ai perdu. Donc, je ne puis plus rester ici.
Elle parlait d’une voix nette, qui déjà semblait déblayer la route devant ses pas, et ramener sa position cruelle à la mesure d’une banale difficulté. Le curé s’effara :
— Où donc voulez-vous aller, mon enfant ?
— A Paris.
Ainsi qu’avait fait Michelle, le prêtre sursauta :
— A Paris !
— Mais sans doute. La première chose à faire n’est-elle pas d’aller voir M. Mauroy ?
— Cette visite sera délicate, ma pauvre petite !
— Que voulez-vous ! monsieur le curé, soupira l’orpheline, seule ainsi que me voilà maintenant, il faut bien que je mette de côté toutes les hésitations, toutes les répugnances qui m’auraient retenue en d’autres temps…
— Eh oui ! c’est juste… Et alors, poursuivit l’abbé en passant sa main sur son front, qu’avez-vous l’intention de lui dire, à ce M. Mauroy ? Lui reprocherez-vous sa mauvaise action ?
— Cela d’abord ; mais surtout je veux obtenir de lui qu’il arrête autant que possible le scandale.
Le prêtre eut une lippe significative, celle par quoi il commentait en silence les cas embarrassants. Il demanda :
— Que peut-on faire, dans cet ordre ?
— Je crains qu’il ne soit impossible d’arrêter la publication du feuilleton ; mais un journal, c’est éphémère, cela s’oublie… En tout cas, il ne faut pas qu’il édite cette triste histoire en volume. Je l’exigerai, au besoin. S’il a un peu de cœur, il me comprendra.
Hochant une tête pensive, l’abbé Jauvin médite. Il s’inquiète de l’expédition où veut se hasarder cette enfant ; cependant Yvonne a vingt-cinq ans : sage et forte, elle est bien armée pour la vie, qui est dure à tous… Que Dieu la garde en son entreprise ; le curé ne se reconnaît pas le droit de la dissuader.
C’est ce qu’il explique à Yvonne, avec les paroles de foi et d’espoir qui peuvent le mieux réconforter la jeune fille. Elle reprend :
— Je suis heureuse, monsieur le curé, de voir que votre prudence ne me déconseille pas ce voyage. D’ailleurs, il faut, vous le savez, que je me crée des ressources par mon travail ; je le pourrai plus facilement à Paris qu’ici maintenant.
— Qu’espérez-vous faire, mon enfant ?
— Ancienne élève de la Légion d’honneur, à Saint-Denis, j’ai mes brevets ; sans doute me sera-t-il possible de trouver, jusqu’à ce qu’ici ce triste bruit se soit éteint, un travail ou un emploi quelconque…
L’abbé réfléchissait ; il admirait ce jeune courage, qui allait affronter sereinement des difficultés sans nombre. Songeur, il prononça :
— Grâce à Dieu, il me sera permis de vous aplanir les débuts, ma petite fille. J’en suis très heureux.
— J’aurai plaisir à vous devoir cette gratitude, monsieur le curé.
— Je connais à Paris un couvent qui prend des pensionnaires, dames et jeunes filles, travaillant au dehors : c’est un calme refuge sous l’aile de la prière. Je vais vous donner une lettre de recommandation pour la supérieure ; au moins aurez-vous une chambre assurée, à votre arrivée dans ce grand, ce terrible Paris…
— Oh ! monsieur le curé, comment vous remercierai-je ?
L’abbé Jauvin cherche parmi ses papiers une feuille, une plume ; ses mains tremblent un peu. Par bonheur, Dieu veille sur les âmes fidèles, et son appui secourt ceux que les hommes sont impuissants à défendre… Les doigts du prêtre se raffermissent ; ils achèvent de tracer le billet où le vieux curé a mis tout son cœur. Puis ils déposent le porte-plume, et dessinent le geste de la bénédiction sur le front de la voyageuse, inclinée parmi ses voiles.
Deux jours plus tard, Mlle Hérieau quittait la maison blanche d’où la chassait la malignité des hommes. Ce départ fut un arrachement pour l’orpheline, moins encore par la rupture qu’il consommait, avec un heureux passé, que par les circonstances dont il s’accompagnait.
Un commissionnaire avait charroyé vers le port la malle de la jeune fille ; après un léger repas à la cure, pris sur la volonté expresse de l’excellent pasteur, Yvonne à son tour gagna les quais, accompagnée de Michelle en pleurs, et de Mlle Clotilde, dont la capote en bataille et la courte taille redressée semblaient braver l’opinion publique, si sottement et si cruellement hostile à sa petite amie. Et la fille du commandant, le front haut comme son père lorsqu’il luttait contre l’océan démonté, crut que ne se terminerait jamais un chemin qui lui parut être celui du martyre, parce qu’elle sentait sur chaque seuil, derrière chaque fenêtre, une curiosité malveillante embusquée, et commentant sans pitié son départ.
Sur le pont du petit vapeur, qui retentissait des apprêts de l’appareillage, les adieux demandèrent tout le courage de la jeune fille. Elle embrassa Michelle comme elle eût fait pour une sœur tendrement chérie, puis s’abîma sur le vaste sein de Mlle Clotilde, qui se répandait en sanglots sonores, mêlés d’invectives bien frappées, quoique mal distinctes, à l’adresse de ces monstres d’hommes. C’étaient là les seules affections qui restassent à l’orpheline, et jamais autant qu’en ce moment où elle s’en séparait, elle n’avait éprouvé leur consolante douceur.
Enfin, la Grive s’ébranla ; au patouillement de son hélice, les phares minuscules s’écartèrent, reculèrent, se déplacèrent, comme les cavaliers d’une figure de danse bien réglée. Ayant une dernière fois agité son mouchoir, la triste passagère se mit en quête d’un coin à peu près solitaire, où sa détresse ne fût pas trop meurtrie par les indifférents. Là, accoudée au bordage, qui résonnait durement sous les assauts d’une mer grise, hargneuse, aux vagues courtes, aux masses opaques, Yvonne Hérieau put, songeuse, s’abandonner aux âcres délices de la solitude. Elle s’y abandonna, le cœur battant, les larmes aux cils, l’esprit et le corps tendus vers cette vie nouvelle dont elle ignorait tout, sinon que l’épreuve l’y attendait…