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Yvonne l'Islaise

La Vision de Mona

Reading edition

I

C’était, au pays de Trégor, un village tassé entre ses rochers et sa grève, devant l’infini de la mer glauque mouchetée d’argent par les flots écumant sur les écueils. Un village très modeste, assez pauvre, infiniment pittoresque sous le geste pieux de son clocher antique — peut-être Plougrescant.

Ce jour-là, un ciel pâle de février tendait sa coupole gris perle sur le petit port où quelques goélettes recevaient leurs derniers approvisionnements avant le départ pour l’Islande. Des hommes calfataient les coques grises ; d’autres vérifiaient les lignes de fond, ces câbles déliés qui portent jusqu’à deux mille hameçons ; pendant ce temps, les femmes mettaient la dernière main au remmaillage des filets qui seraient tendus dans les eaux froides du Banc. Et des paroles montaient, coupées de silences, comme il arrive à ceux qu’absorbe un minutieux travail.

— Ça me plaît, cette campagne, déclara un jeune matelot, râblé sous sa vareuse brune ; je vas voir du pays.

— Ça te plaît ? Tu n’en diras peut-être pas toujours autant ! fit, hochant la tête, un vieil homme aux traits boucanés par le large.

— Pourquoi ?

— Moi, je suis été plus de trente fois en Islande… c’est dur !

— Bah ! Quand il fait beau !

— Il ne fait pas beau toujours, surtout par là ! Quand le ciel et l’eau seront pareillement noirs et que le vent soufflera à démâter ta goélette, tu verras ce que c’est, mon fils !

Le jeune marin se tut. Un ancien, qui n’avait pas parlé encore, le réconforta paternellement :

— Hé là ! Corentin, ne te désole pas à l’avance ! Laisse le père Plogon à ses mauvais souvenirs ! Il y a assez de choses qui ne sont point gaies, sans qu’on se fasse des idées comme ça !

— Des choses point gaies, père Gonéry ? fit le novice déjà revenu à son insouciance. Bast ! quand on est jeune…

— Sais-tu pas que les récifs déchirent aussi bien les barques neuves que les vieilles, mon gars ? Ainsi, la pauvre Mona Le Goanec, qui pourtant est si jolie, est bien malheureuse.

— Mona ?

Les têtes s’étaient levées, attentives, au nom de la plus belle fille de tout le pays, depuis Lannion jusqu’à Paimpol ; chacun l’aimait, les vieux, comme leur fille, les jeunes, comme une possible épousée. Gonéry, montant une ligne avec soin, poursuivit dans le silence :

— Elle serait mon enfant, que je ne l’aimerais pas plus. D’abord c’est moi qui, dans les temps, ai élevé Le Goanec, quand son père, à lui, s’est perdu sur les Triagoz. C’est un rude homme que Le Goanec, dur à lui, dur aux autres… Et voilà qu’aujourd’hui il veut marier Mona à Juhel Guerval.

Un cri de réprobation unanime s’éleva :

— Ça ne se peut pas !

— Tout se peut, quand Le Goanec le veut, soupira le vieillard, et si bien que ça va se faire, rapport que Guerval est le gars le plus riche du bourg. Je connais Le Goanec : il a décidé que sa fille épousera un homme fortuné, il la tuerait plutôt que de changer d’avis.

— Malheur quand même ! fit le père Plogon en bourrant à nouveau sa pipe.

— Pourquoi qu’il fait ça ? Il n’a pas le droit ! grondèrent des voix jeunes.

— Vous savez bien que le dernier coup de gros temps a crevé le vaigrage de la Rose-Printanière, qui n’est rentrée qu’à grand’peine. Le Goanec veut faire réparer sa barque sans vider son bas de laine ; Guerval lui a promis de passer au chantier le soir des noces.

— Juhel est tout à fait un méchant homme, grogna Plogon.

— On ne le dit peut-être point encore autant qu’il l’est, fit le vieux Gonéry tristement. Il est dur comme le roc Ar-Breiz ; pour les gars qui montent sa goélette, c’est quasiment comme pour ceux qu’au pèlerinage on voue à Saint Yves de Vérité, et qui meurent avant dix mois écoulés, sans qu’on sache ni quoi ni qu’est-ce. Quand la Joséphine revient après sa campagne, chaque fois Guerval va déclarer au syndic un manquant ou deux au rôle du bord.

Un malaise pesa. Sûr qu’il y avait quelque chose de pas clair. Et penser que Mona était promise à ce brutal !

Plogon se leva, rejetant son travail :

— Là, c’est fini, à cette heure !

— Demain, on s’en va…

De la douceur plana sur les hommes. Une voix montait, grave, prenante, celle de la mer qui découvrait, au jusant, le pied tout proche de la falaise. Les nuées tout à coup dissipées, le soleil apparut vainqueur, jetant une écharpe d’or sur les eaux du chenal. Dans les yeux des marins, un attendrissement, une extase flottèrent, et Gonéry traduisit la pensée générale en murmurant :

— La vraie amoureuse des gars d’Islande, la voilà ! C’est elle qui tient notre cœur, en attendant de prendre notre vie !

II

Sur la crête de la falaise, non loin du village, un calvaire dresse, face au large, la famille moussue de ses vieilles statues. Une grille l’entoure, surélevée de trois marches ; c’est là que, le lendemain, Gonéry rejoignit Mona qui, écroulée aux pieds de Madame la Vierge, pleurait à grands spasmes douloureux. Le vieux pêcheur s’approcha, et d’une voix qu’il s’efforça de faire gaie :

— Bonjour, Mona !

— Ah ! fit-elle en tressaillant, vous m’avez effrayée !

— Je t’ai effrayée ? reprit le bonhomme avec rondeur. Depuis quand a-t-on peur de son vieil ami ? Et peut-on bien être triste comme te voici, quand on est la plus jolie pennhérès du pays de Trégor ?

— Oh ! jolie… soupira Mona, tandis qu’une désespérance passait dans l’eau bleue de ses prunelles, faisant ployer, telle qu’une fleur, sa tête portée par un col gracile ; jolie… malheureuse surtout… Si vous saviez !…

Elle fondit en larmes ; le vieillard, un instant, laissa s’exhaler le trop plein de cette douleur ; puis, posant la main sur l’épaule agitée de sanglots :

— Pleure, ma mignonne, cela te fera du bien. Et si tu crois que je puisse t’être de quelque secours, parle, Mona… Nous sommes seuls devant la mer qui ne répétera pas tes confidences…

La jeune fille redressa brusquement sa taille bien prise dans le corselet de velours noir :

— Je vais tout vous dire… Vous savez peut-être que mon père veut m’accorder avec Juhel Guerval ?

— Eh oui ! ma pauvre enfant.

— Moi, je ne veux pas, père Gonéry ! Je ne veux pas lui donner la main à la fête des fiançailles ! Ah ! me voir liée à cet homme ? Jamais ! Je m’en irais plutôt à Ploeuc, demander à Notre-Dame qu’elle m’enlève de cette terre de désolation !

Elle avait parlé en une exaltation croissante. Le vieux marin voulut la consoler ; elle reprit dans un sanglot :

— Vous ne savez pas tout encore. Tout mon malheur !… Yann, vous le connaissez ?

— Cet enfant que, voilà quinze ans, ton père a sauvé, seul survivant d’un bateau naufragé sur les Sept-Iles ? Je sais. Un brave garçon, maintenant.

— Et si bon, si malheureux lui aussi. Toujours seul, est-ce une vie ? Ma mère le dit bien, qui l’a soigné comme son enfant !

— Mais au fait, pourquoi est-il parti de chez vous ?

— Parce qu’il n’a pas voulu aller à la mer… J’ai eu bien du chagrin !

Le vieillard contemplait Mona avec une paternelle indulgence :

— Ah ! petite, fit-il en hochant sa tête grise, je devine : il te plaît ?

— Oui, avoua l’enfant rougissante, depuis longtemps, depuis toujours. Et il était si bon pour maman…

— Tu l’épouserais bien ?

Mona inclina affirmativement la tête.

— Par saint Pabu ! s’écria Gonéry en pâlissant sous ses rides ; ton père a juré cent fois que tu n’épouserais qu’un marin comme lui !

— Hélas !

Le vieil homme pensait aux terribles colères de Le Goanec.

Plaintive, la voix de la jeune fille s’éleva sur la falaise où courait un vent léger :

— Que me conseillez-vous, père Gonéry ?

Le pêcheur ne se hâtait point de répondre. Les sourcils froncés, il évoquait les jours cruels qu’allait connaître la jeune fille, si elle entrait en lutte avec son père. Cependant, abandonner cette jeunesse, cette innocence à Juhel, c’était livrer l’alouette à l’épervier. Le bonhomme soupira :

— Que te dire, ma pauvre enfant ? Une seule chose est sûre : si tu épouses Guerval, tu n’auras, dans toute ta vie, pas assez de jours pour pleurer !

Mona baissa la tête en silence : le coup sourd et lugubre d’une vague déferlant au pied de la falaise, sur une roche déchiquetée, répondit seul à l’avertissement du pêcheur.

III

Il est d’usage, aux villages disséminés autour de Paimpol, qu’à la veille du départ des goélettes pour l’Islande, une procession quitte chacune des vieilles églises prosternées près des grèves. Les gars, chacun sa « douce » au bras, suivent dévotement les recteurs, aux pas majestueux sous les lourds ornements d’or. On longe la côte, en invoquant la bénédiction du ciel sur ceux qui vont partir ; et le lendemain les goélettes prennent le large d’un coup d’aile, emportant des cœurs moins lourds.

Juhel Guerval devait venir chercher Mona ; ils suivraient ensemble la procession, et seraient dès lors « accordés » aux yeux de tous.

Décidée à éviter ces fiançailles publiques, la jeune fille, rassemblant son courage, avait sur le conseil de sa mère fui la maison paternelle avant l’heure fixée pour le rendez-vous ; et seule, très triste, elle errait sur la grève, les yeux brillants de larmes contenues.

Un beau gars, bien découplé dans sa veste ronde de paysan breton, le fusil en bandoulière, la cartouchière à la taille, parut sur la falaise, qu’il dévala d’un pied sûr. Quelques pas le rapprochèrent de Mona, aux pieds de qui il jeta un lièvre au pelage roux.

— Bonjour, Mona ! Tiens, vois : j’ai chassé pour toi !

La jeune fille se détourna ; ses lèvres fraîches esquissèrent un navrant sourire, elle murmura :

— Merci, Yann.

— Mais qu’as-tu donc, petite amie chérie ? Tu es triste ?

— Oh ! Yann, mon père…

— Tu lui as parlé de nos projets ?

— J’en ai causé à maman, qui est contente. A lui, je n’ai pas osé, parce que je sais qu’il en a d’autres. Des projets terribles…

— Quoi donc ?

— A l’automne, dès le retour des Islandais, il veut que j’épouse Guerval…

— Que tu épouses Guerval ? fit le gars dans un cri.

Le jeune berger avait jeté sur le sable son fusil et son carnier ; chancelant, il s’appuya sur un roc vêtu d’algues luisantes.

— Ah ! Mona ! Mona… pourquoi cela ? balbutia-t-il.

— Parce qu’il est riche, répondit douloureusement la jeune fille. Et puis, continua-t-elle en baissant la tête, parce qu’il est marin… Ah ! Yann… pourquoi n’es-tu pas marin aussi ?… Regarde comme elle est belle, aujourd’hui, la mer… Sa chanson t’appelle…

La nappe liquide miroitait, calme et bleue sous le soleil léger ; les vagues, sur les brisants, faisaient un bruit de baisers. Le visage du gars se contracta :

— Mona, fit-il d’une voix oppressée, cette mer si douce, oublies-tu qu’elle a roulé les corps de mes parents ?… Je te dis, moi, que si maintenant elle se fait caressante, c’est pour m’appeler aussi, pour m’attirer dans ses bras froids qui m’apporteraient la mort.

Il parlait d’un accent si sombre, si résolu, que la pennhérès frissonna ; elle demanda, en tordant de désespoir ses petites mains nerveuses :

— Alors, que va devenir notre tendresse ?

Yann un instant songea : il cherchait un appui.

— Tu dis cependant que ta mère est contente ? Que conseille-t-elle ?

— Elle craint la colère du père… sans doute elle ne nous défendra guère…

— Alors, murmura le berger, comment nous soutenir l’un l’autre ?

Il s’assit sur le roc ; la jeune fille prit place à ses côtés. Suivant sa pensée, Yann expliqua, une lueur extatique dans ses yeux de terrien :

— Il existe dans nos montagnes une herbe d’or que l’on rencontre rarement, parce qu’elle ne fleurit que tous les sept ans ; elle est belle, dit-on, belle à rendre fous ceux qui l’aperçoivent. Il en est de même de notre tendresse, ma jolie, elle est belle, elle est rare, c’est pourquoi elle vaincra toutes les difficultés.

Confiante, la jeune fille souriait aux paroles de son ami, qui ambitionnait de la conquérir et de la protéger. Un instant de bonheur fleurit au cœur de ces êtres jeunes qui se chérissaient ; mais soudain un coup de vent du large parcourut la mer, un brusque ressac crêta d’écume les vagues crevant à grand bruit. Mona s’écarta, subitement pâlie :

— Yann ! j’ai peur ! Vois comme l’Océan est mauvais ! il semblerait qu’il veuille se dresser contre notre cher projet…

— Aie confiance, Dieu ne nous abandonnera pas, il m’aidera à te protéger de tout péril.

Le Breton voulut prendre dans la sienne la petite main crispée qui se défendait. A ce moment, du clocher caché derrière la falaise, une sonnerie joyeuse s’égrena.

— Tu entends, Mona, la cloche ? C’est l’appel du bonheur.

— Crois-tu ?

— Viens, ma jolie, viens ; je veux suivre avec toi, sous la protection de la bonne Mère, le cortège des fiancés !

La cloche sonnait maintenant plus vite et plus fort ; des chants, des bombardes, des binious, s’unissaient à l’alleluia joyeux qui s’épandait sur les grèves ; confiante, Mona mit dans celle de Yann sa main qui tremblait encore.

Et la procession déboucha sur la plage, long cortège recueilli, où les ailes blanches des coiffes palpitaient, auprès des têtes brunes ou blondes des gars en prière. Des bannières flottaient à la brise, parmi les vapeurs d’encens entourant le dais doré sous lequel s’avançait M. le recteur, haussant de ses bras vigoureux la lourde monstrance flamboyante. Les enfants de cœur suivaient, floraison de soutanelles rouges. Et des invocations frissonnaient dans l’espace, mêlant les phrases latines de la liturgie aux cantiques naïfs de la foule :

— Mater amabilis…

— Mater admirabilis…

— Ora pro nobis…

— Notre-Dame de la Clarté !

— Sainte Anne !

— Saint Gildas !

— Grand Saint Méen !

— … Priez pour nous !

La procession se déroulait toujours, couvrant toute la petite grève blottie entre ses récifs dorés par le printemps. Les porte-croix commencèrent de gravir lentement la falaise, par le sentier que Yann avait si lestement descendu tout à l’heure. Mona et Yann, qui s’étaient agenouillés sur le passage du dais, se relevèrent. La jeune fille glissa, avec un geste de chaste assurance, son bras sous celui de son ami, et prit avec lui rang dans le cortège. Et sa voix fraîche se joignit aux soprani des pennhérès, aux barytons des gars, pour l’hymne saint qui décrut au loin.

— Ave maris stella…

Maintenant la plage étroite était déserte, jonchée de rameaux d’ajoncs et de bruyères. La mer était silencieuse, et quelques barques noires aux voiles brunes faisaient paraître plus vaste encore son immensité mystérieuse.

IV

Les derniers chants avaient été dispersés par un souffle léger du vent, quand un groupe nouveau apparut. C’étaient les Le Goanec, et le marin qui les accompagnait, face brutale, carrure épaisse, c’était Juhel Guerval, l’époux promis à Mona.

Les deux hommes paraissaient de fort méchante humeur.

— Elle n’est pas là ! dit Guerval, d’une voix où grondait la colère.

— C’est extraordinaire ! fit Le Goanec, fouillant la côte à regards rapides et perçants. Je me demande…

— Demandez-vous ce qu’il vous plaira, interrompit le patron de la Joséphine, pour moi, je vous avertis que je trouve cette histoire désagréable autant que singulière.

Une phrase du Magnificat, étouffée, lointaine, vint mourir là. La mère de Mona s’écarta, le cœur étreint d’un pressentiment.

— Pourvu qu’elle n’ait pas suivi la procession avec Yann, murmura la Bretonne en se signant à la dérobée.

Son pauvre visage de femme courbée depuis vingt ans sous le poing du maître, avait pâli de terreur ; elle grimpa sur un rocher pour tenter d’apercevoir, par delà la falaise, les couples qui bientôt allaient revenir. Mona s’y trouverait-elle point au bras de Yann ? C’étaient en somme ses deux enfants qu’elle réunissait volontiers dans son cœur, et pour lesquels elle redoutait également la colère du père.

Cependant Guerval reprenait d’une voix âpre qui martelait ses paroles :

— Tout de même, patron Le Goanec, vous me faites là un rude affront !

— Hé ! comment cela ?

— Dame ! vous m’avez dit qu’avant le départ des goélettes je suivrais le pardon des amoureux, Mona à mon bras. Le jour est venu, la fête se déroule, le galant est prêt, mais la promise… pfft !… et j’embarque demain !

Il eut un geste goguenard, où tremblait une fureur. Le Goanec, pris de peur quant aux réparations promises pour sa barque par ce fiancé en expectative, affirma, cachant son inquiétude sous une rondeur affectée :

— Parole, vous vous alarmez à tort, Juhel ! Puisque je vous ai promis que la petite vous épousera ! Cristi ! Je lui casserais plutôt mon penn-bas sur la tête !

— J’espère que vous n’aurez pas à en venir à cette extrémité.

Le père avait appuyé cette menace d’un coup de talon énergique, qui broya une innocente étoile de mer rêvant au soleil sur le sable. La Bretonne eut un frisson : elle savait qu’il ferait comme il le disait !

Cependant le pêcheur, calmé par cette explosion de colère, avait posé la main sur l’épaule du gendre qu’il s’était choisi ; bonhomme, il expliqua :

— Je ne sais point ce qui lui trotte en la cervelle ; c’est si jeune ! Mais vous pouvez vous préparer pour les noces, compère ; nous les ferons dès votre retour d’Islande, foi de Goanec ! Je vois déjà les rubans qui flotteront à votre boutonnière !

— Les chaînes de ma petite… pensa Marie Le Goanec.

L’homme continua, en se redressant avec autorité :

— Je suis le maître sous mon toit, comme vous à votre bord. Je parle, on obéit. Guerval, vous pouvez aller parer la Joséphine, puisque le temps vous presse, comme vous me disiez tout à l’heure. Moi je veux voir revenir la procession ; si Mona y a été, je mets le grappin dessus, et je ne lâche sa main que pour la mettre dans la vôtre.

— A tantôt, patron.

Guerval s’éloigna. Marie se rapprocha de son homme, dont le regard bleu, subitement adouci, caressait la mer. Les chants vibraient, plus fort à chaque seconde. La Bretonne murmura douloureusement :

— Ils reviennent…

— Qui ? grogna Le Goanec.

— Ah ! soupira sa femme sans répondre directement, pourquoi donc que tu y tiens tant que cela, à la gueuse de mer, mon pauvre homme ? Jusqu’à faire notre malheur à tous !

— J’y tiens !… j’y tiens !… parce qu’elle ne m’a point fait périr ! C’est quelque chose, je pense. Et puis je veux un gendre avec qui je puisse causer de mon métier. Ainsi Mona n’épousera qu’un marin… Et elle ne sera pas non plus la femme d’un sans-le-sou.

— Hélas, Jérôme, as-tu bien réfléchi ?

— A quoi encore ?

— Nous n’avons plus qu’elle, puisque les gars sont morts à la guerre… murmura la mère appelant à elle tout son courage. Si tu brises son cœur pour toujours…

— Comment ? fit le patron Le Goanec, qu’est-ce que tu veux dire ?

— Yann, son ami d’enfance… Ils ont été élevés ensemble… Ça ne serait pas étonnant qu’ils se plaisent…

Le marin tressaillit, une bouffée de sang empourpra son visage :

— Tais-toi, gronda-t-il. Écoute ce que je te dis : si j’étais sûr que ma fille aime ce failli paysan, je la tuerais ce soir, de la main que voilà !

Il brandissait un poing noueux. Puis, entendant se rapprocher les cantiques, il gronda, les mâchoires serrées de fureur :

— Voilà le cortège ! Si ma fille, par impossible, était là avec un galant… il y aurait du vilain !

V

A ce moment les bannières arrivaient, à la tête de la longue théorie des fidèles. Le recteur s’arrêta, et, autour de lui, les surplis se groupèrent, face aux lames moirées de soleil. D’un geste ample, il bénit tout le peuple, et chacun s’agenouilla. Le Goanec lui-même, à l’écart, près de sa femme craignant quelque malheur, ôta son bonnet et bredouilla un Ave. Lentement, dans le silence traversé par la chanson douce et grave des brisants, le prêtre bénit la mer aussi. Puis il jeta un regard de bonté sur les couples des fiancés, si proches aujourd’hui, et que demain allait séparer la Mauvaise.

Il y eut quelques secondes de recueillement profond ; quand les fronts inclinés se relevèrent, un alleluia jaillit de mille poitrines. Le clergé commença de descendre la dune, derrière les hautes croix d’argent balancées au rythme des pas de ceux qui les portaient. Et les fidèles de tout à l’heure se groupèrent dans le désordre du cortège disloqué, au gré des amitiés ou des amours. Par trois ou quatre, plus souvent par deux, jeunes gens et jeunes filles, mains nouées, erraient sur le large plateau de la falaise. Des aveux, des projets fleurirent, que la brise de mer emportait dans l’infini du mystère, et qu’accompagnait parfois le cri railleur d’un goéland.

Marie Le Goanec scrutait la foule avec une anxiété qui d’abord se rassura à ne pas y voir Mona. Les poings serrés, le père dévisageait les couples ; brusquement, il s’écria :

— Les misérables !

Il venait d’apercevoir sa fille au bras de Yann, respectueusement penché vers elle.

En trois bonds, le père fut auprès d’eux ; saisissant Mona par la manche, il la secoua, furieusement. Un tumulte monta dans la foule, stupeur, curiosité, épouvante.

— Ma fille ! cria la Bretonne dans un sanglot.

— Patron ! protesta Yann.

Mais le pêcheur n’écoutait rien. Mona chancelait sous l’étreinte ; il proféra dans un juron :

— C’est comme ça que tu me désobéis ! Tonnerre ! Je te briserai !

— Vous me tuerez avant, s’écria le gars, en s’élançant devant son amie d’enfance.

D’une bourrade, le père l’écarta ; sur Mona qui, le front baissé, demeurait atterrée, il leva son poing fermé. La mère eut un cri d’effroi, les assistants s’approchèrent.

— T’expliqueras-tu, fille dénaturée ? Réponds, ou je t’écrase !

Des mains retinrent Yann qui allait s’élancer sur le forcené. Gonéry, qui avait vu avec inquiétude ses deux jeunes protégés suivre côte à côte la procession des fiancés, au frissonnement moiré des bannières, Gonéry se plaça entre les deux hommes, et, avec l’autorité que lui conférait, dans le village, d’un consentement unanime, toute une vie de travail et d’intégrité :

— Arrêtez, Goanec ! Et toi, petit, dit-il à Yann frémissant, tiens-toi tranquille… Voyons, patron, assez de gros mots et de grands gestes ; que voulez-vous, en somme ?

Avant même que le pêcheur n’ait eu le temps de répondre, une rumeur court la foule, qui s’écarte : Guerval paraît. En un éclair il comprend la scène, il embrasse d’un même regard Mona réfugiée aux bras de sa mère, Le Goanec courroucé, Yann résolu, un regard ardent au fond de ses yeux clairs. Et avec la condescendance de l’homme habitué à parler en maître, qui, pour un moment, fait la grâce de quitter le premier rang, Juhel se prend à rire :

— Voilà bien du bruit, semble-t-il ! Que se passe-t-il donc à cette heure ?

— Tenez, père Gonéry, ma réponse, la voici qui arrive : je veux que Mona épouse ce garçon-là ! Un rude homme, que c’est ! et un fin matelot !

Une étreinte, où il y a de la complicité, unit les deux pêcheurs, car, ayant prononcé cette double déclaration, Jérôme s’est tourné vers Juhel, et a appuyé ses paroles d’une vigoureuse accolade. Puis Guerval, avec un sourire féroce, tend à la jeune fille sa main velue. Mona s’écrie :

— Jamais !

Défaillante, elle chancelle ; Yann s’approche pour la soutenir, et, semblant presque frêle devant les deux marins, le gars prononce :

— Patron, je vous demande la main de votre fille ; tout à l’heure, nous nous sommes accordés.

— Accordés, tonnerre ! rugit Le Goanec ivre de fureur. Que le diable t’étrangle ! Décampe vivement, ou je te fiche à l’eau.

Un mauvais rictus plisse les lèvres minces de Guerval ; Yann n’a pas reculé. Gonéry pose sur la vareuse du pêcheur une main que l’âge n’a point affaiblie :

— Du calme, Goanec ! Dis-moi plutôt, pourquoi ne veux-tu pas de Yann pour gendre ?

— Parce que…

— Parce que quoi ?

— Parce qu’il est pauvre.

L’ancien haussa les épaules :

— Belle raison ! Tu l’étais à son âge. La pauvreté, quand on a du cœur au travail, ça se guérit, tu le sais comme moi.

— Mona n’épousera, moi vivant, qu’un marin.

La déclaration tombe, formelle, dans le silence. Juhel redresse son torse épais ; sur l’épaule de sa mère, Mona pleure. Yann enveloppe son amie d’un long regard rayonnant d’amour ; il fait un pas vers l’arête de la falaise, regarde, avec une répulsion qu’il domine, la mer endormie dans sa paix trompeuse, et d’une voix ferme il lance :

— Soit. J’embarque demain. Qui veut de moi pour novice, patrons ?

— Je te prends sur les Trois-Frères !

— Viens à bord de l’Espoir-en-Marie, petit !

— Il a du cœur, le gars !

Cependant Le Goanec s’est concerté avec Guerval. Le père de Mona s’avance, roulant dans ses lourdes bottes comme au large :

— C’est sérieux ? Tu es prêt à tout ?

— Je ferai à votre volonté, patron.

— Eh bien, tu vas embarquer sur la Joséphine. Guerval te donne un cadre pour l’Islande. A ton retour, on causera.

— Sur la Joséphine ? répète Yann pâlissant.

— Je le veux. C’est dit ?

— C’est dit.

Yann se tourne vers Mona ; mais la jeune fille est évanouie : autour d’elle, sa mère, des voisines s’empressent. Le Goanec hausse les épaules, et gagne avec Guerval la prochaine buvette, pour s’entretenir des affaires qui tiennent si fort au cœur du père de Mona ; les hommes s’écartent sur leur passage, plusieurs viennent serrer la main du nouveau marin. Lui cependant, pensif, regarde le flot dont la course a noyé la petite grève ; et il prononce, dans un frisson dont il n’est pas maître :

— O mer, tu es sinistre ce soir…

VI

Les mois ont passé, septembre étend sur les villages un précoce automne, septembre qui sème la joie sur la côte en ramenant les Islandais. Les auberges sont pleines de chants et de rires, le parfum des victuailles s’en échappe, mêlé au tintement des bouteilles, aux ritournelles des binious. Les femmes ont sorti des profondes armoires les devantiers de velours et les coiffes brodées ; et plus haut que les quais du petit port, les goélettes désarmées dressent leurs mâts aux vergues apiquées.

Deux hommes longent le bassin, l’un vieux, l’autre jeune, et le plus âgé s’enquiert, dans un soupir :

— Et alors, Corentin, t’as fait une bonne campagne ?

— Mais oui, père Gonéry.

— L’Islande, vois-tu, mon gars, c’est loin, c’est froid, c’est dur… N’importe, quand on devient trop vieux pour bourlinguer, on s’en ronge de regret.

— Sûr que ça n’y est point gai tous les jours !

Du bout de sa botte, le marin tourmente, pensif, un anneau scellé pour l’amarrage des chaloupes, dans la pierre du quai. Brusquement il demande :

— Et Mona ?

— Elle pleure, la pauvre petite, à s’user les yeux…

Corentin hoche la tête. Ce geste semble inquiétant à l’ancien. Il s’arrête, frappe sur l’épaule du jeune homme :

— Mon gars, fait-il, tu sais quelque chose que tu ne m’as pas dit.

— Peut-être.

— Parle !

— Je ne connais rien par moi-même, père Gonéry ; mais celui-ci pourra vous renseigner. Yves !

Corentin montre, parmi une troupe joyeuse, sortant d’une auberge voisine, un novice bien découplé. Celui-ci quitte ses camarades, qui se hâtent vers l’église, dont le clocher appelle pour les vêpres. Il rejoint son ami :

— Yvon, questionne Gonéry, Corentin dit que tu sais des choses rapport à la Joséphine…

— Je les sais sans les savoir, reprend le gars en grattant sous son béret sa tête bouclée. On n’aime pas à raconter le malheur, on n’ose pas dire qu’on est sûr…

— Parle toujours, insista Corentin. Tu sais bien que c’est pas nous qui te ferions des ennuis.

— Pour lors, c’était vers la fin de juillet, sur les bancs. On pêchait par une nuit de lune, claire à voir tous les mouvements des gars dans les doris et sur le pont des goélettes. Le bateau à Guerval était à tribord de nous, à deux cents brasses peut-être…

Le matelot hésitait ; anxieux, Gonéry le pressa :

— Alors, mon petit, alors ?

— Alors on entend sur la Joséphine un bruit de querelle ; ça arrive souvent avec une brute de patron comme ils ont. Nous, n’est-ce pas, on était habitué, on n’y faisait plus attention. Et puis tout à coup, voilà que nous arrive un cri, mais un cri !…

Le gars se tait, frémissant et tout pâle. Reconnaissant à peine sa propre voix, l’ancien demande, anxieux :

— Qui avait crié ?

— Jamais on ne l’a su…

Un silence, lourd de l’épouvante des drames enveloppés de mystère, s’appesantit entre les trois hommes. Du regard, Gonéry compte les goélettes, immobiles et comme endormies sur l’eau verte du port. Se parlant à lui-même, il dit :

— Guerval n’est pas rentré…

— Il n’ose point rallier sans doute. A la fin, le syndic trouverait cela drôle, tous ces malheurs…

— En tout cas, ne dites rien à la petite ! Tant qu’on n’est pas tout à fait certain… Pauvre Mona !

Un nuage noir passa sur le soleil, un coup de vent froid souleva, en petites lames aiguës et sournoises, l’eau lourde du bassin. Les matelots courbèrent la tête, et s’en revinrent vers le village, lentement, et comme terrassés sous le poids du destin.

VII

Le soir allait tomber. Sur la courte jetée, Gonéry se promenait, rêveur, inquiet, fouillant l’horizon d’un regard encore aigu. C’était bien vrai que Guerval n’était pas revenu avec les autres. Il n’y avait pas eu de tempête nouvelle annoncée au bureau de la marine, ce long retard était inexplicable.

Un cliquetis de petits sabots fit se retourner l’ancien. Un groupe de jeunes filles s’avançaient. Elles étaient joyeuses du retour de leurs pères, de leurs frères, et leur printemps allumait des rires dans leurs yeux, posait des roses à leurs joues. Seule Mona était pâle, ses lèvres avaient désappris le frais sourire de naguère. Elle s’approcha nerveusement du vieillard :

— Père Gonéry, ne le voyez-vous point venir, le bateau qui porte mon Yann ?

— Pas encore…

Avec un sanglot, la triste fiancée se laissa tomber sur le parapet. Ses compagnes l’entourèrent, s’efforçant, à gestes compatissants, d’adoucir sa peine, tout en cachant leur propre joie.

— Il reviendra, Mona, bientôt.

— Des goélettes, parfois, ne rentrent qu’à la fin du mois.

— Peut-être ont-ils touché à Brest, pour cause d’avaries ?

C’était le vieux marin qui suggérait cet espoir. Mona releva la tête :

— Bien vrai, vous croyez cela ?

Elle plantait ses yeux clairs droit dans ceux de l’ancien. Se sachant inhabile à faire vivre une espérance qu’il avait perdue lui-même, lentement il détourna le visage.

— Vous voyez bien… gémit douloureusement la petite Bretonne.

Ses amies cherchaient vainement quoi dire pour alléger cette détresse. Soudain une plainte lointaine vibra dans l’air. Mona se leva d’un bond, effrayée.

— Ah ! fit-elle, la voix basse et rapide, avez-vous entendu ?

— Voyons, Mona, tu rêves ! C’est la sirène des îlots, tu le sais comme nous, expliqua l’une des jeunes filles. Le vent la fait chanter quand il tourne.

— Tu crois ?… Sainte Vierge, que j’ai peur ! fit la pauvrette.

Son accent résonnait étrangement dans les ombres bleues du crépuscule ; interdites, effrayées à leur tour, les pennhérès, craintives enfants de la superstitieuse Bretagne, s’écartèrent. Gonéry, lui, s’approcha.

— Petite, il va se faire nuit. Je veux te reconduire chez ta mère ; viens !

Elle eut un signe de dénégation muette ; il s’étonna :

— Pourtant, il faut rentrer. Regarde, les autres sont parties.

— Justement, père Gonéry. Je vais faire une prière à la Bonne Dame, et puis je rentrerai, je vous le promets.

— Pas toute seule ?

— Si… il fait encore un peu jour ; peut-être je verrai revenir son bateau… Je retournerai chez nous bientôt, je vous l’ai promis.

Elle parlait d’une voix un peu lente, très douce, mais résolue. Le vieil homme eut un soupir devant cette peine qu’il comprenait si bien, sans que son âme simple la sût consoler ; il s’éloigna à pas lourds, le long du chenal où l’eau prenait des reflets noirs.

Là-bas, à l’extrémité de la jetée, le phare s’allume, dardant son œil jaune dans la pénombre ; la mer, presque invisible, écrase ses lames sur le môle, avec un bruit rageur auquel répond l’âpre chanson des brisants tout proches.

VIII

Mona est demeurée assise sur l’étroit parapet ; dans la poche de son petit tablier, sa main a cherché son chapelet qu’elle égrène pieusement, tandis que sa pensée vagabonde autour des syllabes rituelles :

— Je vous salue, Marie… Bonne Mère, j’ai fait sonner la cloche des nouvelles, et je n’ai pas reçu de lettre… Sainte Marie, mère de Dieu… Sainte Marie, ma mère aussi, protégez-moi… Sainte Anne, veillez sur nous… J’irai à Auray ; j’irai au pardon quand Yann sera revenu, et j’allumerai un grand cierge… je prierai les bras en croix aussi longtemps qu’il brûlera… priez pour nous, pauvres pécheurs… Yann, c’est un isolé dont je vous confie la garde…

La petite Bretonne s’enveloppe d’un grand signe de croix, et, réconfortée, elle gagne, pour mieux guetter l’horizon, l’extrémité du môle battu par le ressac. Mais la nuit tombe très vite, on n’y voit plus qu’à peine sur l’espace mouvant où roulent les flots. Alors, une idée vient à Mona, que l’inquiétude possède et martyrise : elle va gravir la falaise ; de là, elle verra plus loin…

En quelques instants d’une course affolée, la jeune fille a gagné la crête rocheuse. Mais la nuit a marché plus rapidement qu’elle, il fait complètement noir maintenant. Qu’importe ? qu’importe tout ? Le froid, l’obscurité, l’angoisse du foyer, la faim, la peur qui rôde sur la lande, où vers minuit, disait-on jadis à la veillée, trottinent les pieds fourchus des korrigans ? Insensible, écroulée sur l’herbe humide, les mains jointes, les yeux fixes, Mona guette le retour de son bien-aimé.

Soudain la lune se lève au-dessus des roches ; comme la mer bruit sinistrement ! des panaches d’écume sautent en aigrettes d’argent sur les récifs. Immobile, la jeune fille regarde sans les voir les flots où courent des traînées laiteuses, parmi lesquelles dansent des étincelles.

Et voici qu’un tremblement la secoue, la vie semble se retirer de son visage pâli sous les rayons de la lune. Mona voit… oh ! ce qu’elle voit !

Dans le ciel, très près — très loin peut-être, car elle n’a plus le pouvoir d’apprécier les distances — c’est le pont d’une goélette morutière, le pont de la Joséphine ; tout au fond, la côte d’Islande se découpe en noir contre le velours du firmament nocturne. Assis sur un rouleau de cordages, adossé au plat-bord dans une attitude abandonnée de songe extasié, Yann dort. Yann ? Est-ce bien lui, ce garçon amaigri ? Il rêve ; un sourire très tendre illumine son visage.

Mona essaye de lui envoyer un baiser à travers l’espace ; mais son bras n’esquisse qu’un geste inachevé.

La vision se déroule, s’amplifie : Guerval surgit d’une écoutille, il interpelle rudement son novice.

Avec brutalité, Juhel reproche à Yann son inaction ; le fiancé de Mona se lève pour obéir à l’ordre qui vient de lui être donné, mais il est très las… il a un mouvement de la main pour s’appuyer au bastingage, et se tourne dans la direction du pays ; Guerval serre les poings et demande à Yann s’il prétend toujours lui ravir Mona. Le gars fait un signe affirmatif ; brusquement, Juhel bondit sur lui, et les deux hommes roulent sur le pont, corps à corps.

Sur la falaise, Mona tend des mains suppliantes, elle veut fermer les yeux pour ne plus voir. Mais, retenus par une force invincible, ses bras retombent, ses paupières refusent de s’abaisser, il faut que jusqu’à la fin elle regarde la terrible scène.

La lutte est courte. Yann, plus souple, a l’avantage ; Juhel se débat vainement. Il cherche quelque chose dans sa poche. Horreur ! D’un coup de couteau, il poignarde son adversaire, et voici qu’il le jette par-dessus bord. L’excès de la douleur rend le mouvement à Mona… Elle se lève, toute raidie encore, un cri rauque s’étrangle dans sa gorge, elle veut courir, fuir le cauchemar ; mais elle tombe d’une pièce, évanouie.

Cependant la vision a disparu, au ciel où des nuages noirs accourent en chevauchées pressées. Ils vont masquer la lune, pas assez vite toutefois pour que ses derniers rayons n’éclairent une goélette qui embouque la passe, glissant sans bruit, sous petite voilure. C’est la Joséphine ; Guerval est à sa barre, son front est soucieux, sa bouche a des plis durs.

IX

La grande salle de la maison Le Goanec est une vaste pièce orientée vers la mer qu’on entend bruire, dès que s’ouvre la porte ou la fenêtre qui l’avoisine. Des meubles s’y dressent, solides comme la race qu’ils servent : armoire de châtaignier massif, portant sur ses panneaux les initiales du ménage, taillées au couteau en plein bois ; lit-clos à cintre sculpté, avec de courts rideaux à ramages ; dressoir bien garni, horloge à longue gaîne historiée de fleurs peintes.

Ce soir, une petite lampe triste brûle sur la table, découpant au plafond des ombres bizarres ; elle éclaire trois couverts dressés. Près de l’âtre qui flambe, Marie Le Goanec est assise à son rouet qui ronronne, et voici que le mouvement de la fileuse s’alanguit, et puis s’arrête ; elle repousse le rouet d’un geste las. Elle consulte la pendule, et tout à coup se précipite à la porte : ces pas… serait-ce enfin Mona ? Mais un voisin passe après un rapide bonsoir, et seul pénètre le vent qui fait monter, dans la cheminée, la flamme claire des fagots. Affolée, la mère se penche dans la nuit close :

— Mona ?

Une voix lointaine répond :

— J’arrive, femme !

La Bretonne est soudain tranquillisée ; la petite est avec le père, c’est sûr. Joyeuse, Marie verse la soupe dans la soupière, et la met sur la table. L’instant d’après, Le Goanec entre, et clôt la porte derrière lui.

— Failli temps ! Bonsoir.

— Et la petite ?

Le Goanec tend à la flamme ses mains engourdies ; il se retourne, placide :

— Pas là ? T’inquiète pas, elle rentrera toujours bien. A table !

Un instant, la mère sert en silence celui qui n’a jamais parlé qu’en maître à la maison ; puis, impuissante à surmonter plus longtemps son angoisse :

— L’as-tu bien cherchée, au moins ?

Haussant les épaules, le marin répond, en se versant une bolée de cidre :

— Tranquillise-toi donc ! Elle est quelque part, sur la grève, qui attend Yann !

Il a un rire ironique ; Marie proteste :

— Ne ris pas, Jérôme ! Le malheur pourrait bien être sur la maison !

— Tu es folle !

— Ne vois-tu pas que ta fille se ronge à périr, de peur du mari que tu veux lui donner ?

— Des mots ! gronde le marin. Elle épousera Juhel, ou bien…

— Ou bien ?

— Je la chasserai. Et ce n’est pas toi qui m’en empêcheras. Pour commencer…

Renversant d’un coup de botte son escabeau, il lève un poing massif. Sa femme lui fait face, et la dignité de son regard, qui reflète une âme droite et fortifiée par les principes élevés sur lesquels elle s’est toujours guidée, fait reculer l’homme courroucé. Dans le silence où tictaque l’horloge, Marie parle, et l’autorité de sa voix s’impose au pêcheur qui l’entend malgré soi :

— Écoute, mon homme ; j’ai supporté toute ma vie tes deux passions, la mer et l’or ; j’ai été faible, je t’ai cédé toujours ; mais c’est fini ; j’ai réfléchi, ces derniers temps, en voyant Mona pâlir comme une trépassée ; je veux la protéger. Elle épousera Yann, il faudra bien que tu y consentes. Et je vas le lui dire en la ramenant.

Écrasé de stupeur, sentant vaguement poindre en lui l’aiguillon du remords, Le Goanec ne trouve rien à répondre. Sa femme s’enveloppe d’une cape ; elle ouvre la porte, et se retournant sur le seuil, ombre noire où luit l’acier d’un regard résolu :

— Que Dieu te pardonne, mon pauvre homme, pour le mal que tu as fait à ta fille, et que tu voulais lui faire encore !

Elle referme la porte, qui bat avec un claquement sourd. Le Goanec, vaincu, s’écroule sur une chaise.

X

Combien de temps le pêcheur demeura ainsi, courbé sous le poids du remords naissant, il n’aurait su le dire. En lui des pensées s’agitaient, mêlées, confuses, douloureuses pour son cerveau inhabitué à réfléchir. Il songeait que peut-être il avait parlé jadis trop vite et trop fort ; il regretta le bel ordre de son foyer, docile sous sa main ; il s’inquiéta malgré tout, dans un renouveau de sa vieille affection de père adoptif, de ce qu’avait pu devenir Yann : de mauvais bruits couraient depuis deux jours sur le patron de la Joséphine ; tout de même, il l’aimait, l’enfant qu’il avait sauvé, puis élevé, et la pensée qu’il avait pu lui arriver malheur par sa faute à lui, Le Goanec, était tout à coup pénible au pêcheur.

Et comme celui-ci ressassait des pensées tristes, et commençait à s’attendrir sur le sort malheureux de sa fille, un coup sourd, dans la vieille porte, tira l’homme de sa méditation.

— Qui va là ?

— Juhel Guerval.

Les deux mains appuyées sur sa table, le marin se leva à demi, en maugréant :

— V’là autre chose, à cette heure !

— Eh bien ? fit derrière l’huis, une voix impatiente.

Sans hâte, sans pensée, le Breton alla tirer son loquet. Une bouffée d’air froid lui sauta au visage, tandis que furtif, le regard baissé, l’Islandais entrait :

— Bonsoir à tous !

— Bonsoir.

Les deux hommes étaient en présence. Le Goanec restant immobile et muet, Guerval attira un siège, et s’y laissa lourdement tomber. Alors, avec un embarras qu’il ne dissimulait point, étant novice en diplomatie, patron Le Goanec demanda, et sa voix sonnait étrange à ses propres oreilles :

— Ainsi donc, la campagne est finie ?

— Oui.

— Et voilà que vous arrivez ?

— Tout de suite.

— En retard que tu es.

Guerval haussa les épaules. Puis, à son tour, il interrogea :

— Et chez vous, ça va ?

— Oui.

— Mona ?

— Aussi.

Juhel se leva :

— Par la sambleu, voisin ! les mots coûtent cher, ce soir, à ce qu’il paraît. Je reviendrai.

Déjà Guerval gagnait le seuil. Il marchait pesamment, jetant à droite, à gauche, des regards sournois, qui incitèrent Le Goanec à tirer les choses au clair. Aussi bien, la femme avait peut-être raison, et puis, il faudrait toujours en arriver là, n’est-il pas vrai ?

D’un air bonhomme, le vieux pêcheur jeta :

— Vous en allez pas comme ça… Donnez-moi avant des nouvelles de Yann, votre novice.

— Hein ?

Guerval s’appuyait à la table, suivant sa pose favorite.

— Ben oui, je m’y intéresse, à ce petit ; quelquefois on a des mots, comme ça… mais tout de même, c’est moi qui lui ai sauvé la vie, et c’est la patronne qui l’a élevé. Alors, qu’est-ce qu’il devient ?

L’autre, ayant eu le temps de se reprendre, fit, avec une jovialité forcée :

— Parole ! On dirait un interrogatoire ! Je ne me fâcherai pas, voisin, rapport à votre fille, vu que vous me l’avez promise… mais parlons d’autre chose.

Un trouble, dans sa voix, n’était pas si bien caché, que la finesse de Le Goanec ne le perçut. Qu’y avait-il donc ? Prudent, le père de Mona n’insista pas de front :

— C’est bon, c’est bon, Juhel ; comme vous dites, parlons d’autre chose. Et pour fêter votre retour, vous prendrez bien un verre ?

Tout en parlant, il tirait de l’armoire une bouteille de tafia vénérable, rapportée des îles jadis. S’attablant en face de Guerval, il emplit deux verres, l’un jusqu’au bord, l’autre à moitié seulement ; et prenant pour soi-même ce dernier, qu’il leva dans la clarté de la lampe :

— Eh ! c’est du bon, Juhel ! Allez-y sans crainte !

— Je vois ça !

Un silence pesa. Le Goanec reprit :

— Dites donc, camarade, on est mieux à boire ici qu’à faire le quart dans les brumes d’Islande !

— Pour ça, bien sûr !

— Encore un verre ?

— C’est pas de refus.

Juhel, poussé par son hôte, absorba coup sur coup de fortes rasades du liquide ardent ; ses joues s’animaient ; ses yeux brillants roulaient dans leurs orbites, et cherchaient par delà les murs.

Le Goanec demanda, versant toujours l’eau-de-vie qui ne demeurait guère dans le gobelet de l’Islandais :

— Vous me raconterez bien vos souvenirs de là-bas ? Ça me rajeunira : j’y suis été, moi aussi, dans les temps !

— Oui… dans les temps.

— Qu’y avez-vous vu de neuf ?

— Oh ! c’est une île… une île… bigrement éloignée !

Il rit, d’un rire épais d’ivrogne ; le père de Mona suivait son idée :

— Oui, c’est bien vrai… et la mer est mauvaise dans ce coin-là !

— Elle n’est point commode tous les jours !

— Bah ! Avec un bon équipage comme vous aviez, voyons, camarade !

— Oui, oui, c’étaient des braves gens ! A leur santé !

— Tous des braves gens, Juhel ? A la bonne heure !

Mais la main de Le Goanec tremblait maintenant, tandis qu’il versait à son hôte la liqueur dorée ; il touchait au cœur de son enquête, il allait savoir… et soudain il avait peur de ce qu’il allait apprendre.

Guerval grogna :

— Tous ? Je n’ai pas dit cela !

— Comment ?

Il rit, et Le Goanec blémissant rit aussi, le cœur serré. Juhel continua :

— Le petit Yann… mauvaise tête !

A ce moment, derrière les deux hommes absorbés dans leur conversation, la porte s’ouvrit sans bruit. Mona parut, décoiffée par la tempête brusquement surgie sur la falaise. Ses vêtements ruisselaient d’eau, et les brides de sa coiffe flottaient sur ses épaules. En voyant Guerval, en entendant ses paroles, la jeune fille chancela, prête à tomber. Mais elle joignit les mains, demanda dans une ardente imploration le courage de tout savoir, et, forte de l’assistance divine, s’enfonça résolument dans un coin d’ombre pour écouter le colloque qui libérait le secret maudit.

Patron Le Goanec insistait :

— Alors, Yann ?

— Ben, j’y ai fait son affaire… voilà !

— Ah !… Ce que c’est que d’être un homme !

Flatté dans son amour-propre, l’Islandais se rengorgea :

— Ça n’a pas été long !

Un gémissement plaintif s’éleva, noyé dans le souffle de la tempête.

Sentencieux, Le Goanec déclara :

— Un gaillard fort comme vous êtes !

Par-dessus la table, Juhel se pencha. Il perdit l’équilibre, se redressa, puis allongea au vieux pêcheur une bourrade amicale :

— Ce Le Goanec ! Quel farceur !

Le patron de la Rose-Printanière se recula, et l’homme tomba de nouveau sur la table. Dans l’ombre, la jeune fille, les yeux agrandis par l’horreur, écoutait toujours. Elle gravissait son calvaire, comme Madame Marie dans les siècles passés.

— Un petit verre encore ? proposa le Breton.

— Tout de même, acquiesça Guerval ; du riche trois-six que vous avez là !

L’ivrogne faisait claquer une langue épaisse. Son hôte le ramena au sujet :

— Alors, Yann ?

— Ah oui, Yann… Eh bien, voilà ! un soir après la pêche je l’ai trouvé à fainéanter sur un paquet d’aussières. Voilà !

— Voyons, Juhel, continuez !

— Alors moi, n’est-ce pas ? j’ai voulu l’envoyer à la besogne, et puis il m’a dit des mots… rapport à votre fille, qu’on était venu à parler. Ça fait que moi, j’ai bien vu qu’il fallait en finir… Houp !… par-dessus bord !

Debout sur ses jambes mal assurées, il cherchait à mimer le mouvement.

Mona avait caché sa tête dans ses mains.

D’une voix qu’il parvient à rendre indifférente, Le Goanec s’enquiert :

— Il ne s’est donc pas défendu, Yann ?…

— Minute ! Il ne voulait pas y aller, même, ce petit ! Mais moi, j’avais ce qu’il fallait pour le dresser, et proprement encore !

— Quoi donc ?

Du regard, Juhel cherche sur la table ; d’une main malhabile il saisit un couteau, le brandit, l’air égaré, l’accent éraillé par l’ivresse.

— Comme ceci, compère !

Le Goanec se lève précipitamment pour désarmer le bandit ; en même temps un cri jaillit, surhumain, râle et sanglot, et Mona s’élance.

C’était plus que n’en pouvaient supporter les forces de la pauvre enfant épuisée, et devant les yeux de qui flottait encore la vision de tout à l’heure.

Vers l’église prochaine, dont la voix frêle, trouant la nuit, appelle les fidèles à l’angelus, elle s’encourt éperdue, pour chercher la force de souffrir. Au passage, elle heurte Guerval, dont le dos épais obstruait la porte ; sous le choc léger, l’homme tombe, d’une masse, comme font les ivrognes, sur son propre bras qui brandissait le couteau meurtrier ; sur le parquet soigneusement lavé, orgueil de Marie Le Goanec, du sang bouillonne, épanouissant sa pourpre fleur.

XI

Mona, les jours qui suivirent, demeura prostrée dans sa douleur ; des frissons convulsifs l’agitaient en pensant au meurtre de Yann, et elle ne pouvait voir sans horreur la place où Juhel était tombé. Elle ne trouvait un peu d’apaisement qu’au pied des autels.

Marie Le Goanec voyait avec une peine indicible sa fille glisser dans une tristesse morne, qui la rendait incapable d’aucun effort. Et les semaines après les semaines coulaient, toutes pareilles pour la pauvre affligée, dans laquelle nul n’aurait pu reconnaître la jolie pennhérès aux yeux rieurs.

Un jour, Le Goanec, dont l’humeur s’était adoucie depuis les derniers événements, revint chez lui le front soucieux.

— Femme, dit-il, prends ta mante… Il y a ce pauvre Gonéry…

— Gonéry ?

— Dans les jambes, qu’il souffre. Voilà trois jours… Personne pour le soigner : c’en est une vraie misère !

Avant que sa mère n’ait eu le temps de répondre, Mona déjà s’était levée.

— C’est moi qui le soignerai ; restez, mère !

Et à son père étonné :

— Il aimait Yann… et n’est-ce point ma place, à moi qui n’aurai jamais de foyer, de venir à celui de l’affligé, pour le soigner s’il est malade, pour le consoler s’il souffre ?

Marie retrouvait enfin sa fille : elle joignit les mains pour remercier Dieu, tandis que Mona l’embrassait tendrement.

Désormais la jeune fille avait compris son vrai rôle ; ayant beaucoup souffert, elle fit sa consolation d’adoucir les souffrances des autres, et la paix descendit en elle doucement.

Un matin elle s’aperçut qu’une résille de rides légères se posait sur son front. Mais elle se sentait une âme sereine et un cœur vaillant, elle était prête à tous les dévoûments. De partout montaient vers elle l’amitié des uns, la reconnaissance des autres, la confiance de chacun : malgré les mauvais jours écoulés, Mona la Dévouée était heureuse.

On assure qu’elle le demeura, car elle voua sa vie à dispenser autour d’elle la divine charité.

ABBEVILLE (FRANCE). — IMPRIMERIE F. PAILLART.

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