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Yvonne l'Islaise

DEUXIÈME PARTIE

Reading edition

IV

Tandis qu’Yeu pansait ses blessures et s’apprêtait à revivre dans le travail et dans la foi, Yvonne voyait avec joie se consolider la santé de son père. Tous deux, l’un à l’autre appuyés, reprenaient, dans le calme, leurs habitudes paisibles et leurs occupations de bienfaisance, sans soupçonner la singulière aventure où les allaient entraîner les desseins mystérieux de la Providence.

Présentons maintenant un nouveau personnage, héros de la Grande Guerre, et d’ailleurs bien connu de ce que l’on est convenu d’appeler le Tout-Paris littéraire et mondain.

L’appartement de Roger Mauroy était bien tel qu’on pouvait supposer le logis de cet écrivain comptant trente-cinq ans à peine, et que le roman et le théâtre comblaient pareillement de leurs grisants sourires dorés. C’était, dans la paix élégante de Passy, un rez-de-chaussée dont les fenêtres ouvraient sur la voie ferrée qui suit en tranchée le boulevard Marbeau ; dès le vestibule, les affiches du dernier succès de Mauroy accueillaient les visiteurs de l’auteur dramatique, et le grand bureau-salon, que deux fenêtres voilées de soie verte éclairaient d’un jour étrange et raffiné, était meublé avec une fantaisie fastueuse qui révélait les goûts et la vie du jeune et déjà célèbre écrivain.

Au mur, des rangs de livres couraient ; ils composaient le fond du décor, fond précieux où s’épaulaient les éditions anciennes et les reliures plus vives habillant les maîtres modernes du roman et de la scène. L’austérité que cette imposante bibliothèque eût aisément conférée à la pièce se trouvait corrigée par une foule de bibelots groupés capricieusement, et auxquels Roger tenait fort ; au mur, des pointes sèches de Helleu, quelques dessins de camarades, des photographies chaleureusement dédicacées par d’aimables interprètes désireuses de se voir attribuer un prochain rôle. Une bannière brodée, prix d’une fête du Grand Journal, était drôlement plantée dans une potiche japonaise ; en bonne lumière, une caricature incisive, prestement enlevée, représentait le maître de céans sous les traits d’un cavalier à large feutre, Falstaff maigre ou d’Artagnan barbu.

Le dessinateur n’avait exagéré qu’à peine, ainsi qu’il est aisé de nous en rendre compte en surprenant l’écrivain assis à sa table de travail, un bureau Renaissance finement sculpté, encombré de papiers, d’ailleurs mal rangés, entre une machine à écrire, et un appareil téléphonique — indispensables auxiliaires de l’homme de lettres au XXe siècle. Roger Mauroy est un grand garçon svelte, bien moulé dans le veston montant de la gent romancière. Il est blond, d’un blond châtain que met en valeur une barbe bien fournie que l’écrivain soigne avec amour, car il sait que de face elle lui confère l’aspect de Henri IV, tandis que de profil l’arête impérieuse de son nez l’apparente directement au François Ier du Titien : double ressemblance dont Roger, je vous le confie, a la faiblesse d’être assez vain.

Sur le veston bleu fleurit, discret, un étroit ruban rouge et vert, cueilli parmi la fournaise de Verdun, et qui vint panser à propos la blessure ouverte par un éclat d’obus reçu dans l’épaule, aux avant-postes. Parti, en août 1914, sergent de réserve, comme Péguy, le lieutenant Mauroy a été démobilisé à Mayence, en avril 1919, voici deux mois. Il s’est, avec une satisfaction vive, inséré de nouveau dans des vêtements civils, constatant toutefois sans plaisir que la rude vie des camps l’avait fait passablement maigrir, et qu’il lui faudrait enfoncer davantage son feutre mousquetaire : n’avait-il pas semé, au cours d’une campagne de cinquante-trois mois, bon nombre des cheveux si joliment bouclés dans lesquels s’égarait volontiers sa main longue, au cours de ses laborieuses rêveries ?

L’auteur des Orchidées parisiennes, hardi roman à clé dont l’éditeur Gauvain mettait en vente le quarantième mille lorsque éclata la conflagration européenne, a fait encore, à son retour dans la capitale, une constatation d’un autre ordre, et plus grave. Quelques visites dans les bureaux de rédaction et chez certains secrétaires de théâtres, membres de cette confrérie qui s’est si spirituellement rangée sous l’égide des « Mille-Regrets », ont enseigné au démobilisé que quatre ans de guerre sont parfaitement aptes à appesantir l’oubli sur l’écrivain qui a délaissé la plume pour le revolver. Tandis que Mauroy, des Vosges à l’Yser, promenait son intrépidité railleuse et son casque bossué, toute la tribu des invalides, des trop vieux, des trop faibles — et des embusqués — s’est ruée à l’assaut des feuilles délaissées par les combattants. Mon Dieu ! il leur fallait bien vivre… il fallait aussi que les revues parussent, serait-ce en format réduit. Si bien que Roger a dû reprendre ses affaires en main vigoureusement, et, sans perdre une minute, se faire voir, se rappeler avec insistance au souvenir des importants directeurs de théâtres ou de journaux. Maintenant le voilà remis en selle, grâce aux fondations solides que possédait sa réputation d’artiste, grâce aussi aux bonnes relations que ce garçon sympathique avait su nouer un peu partout.

A ce jeu, travaillant le jour, sortant le soir pour joindre les confrères, qui généralement reçoivent à des heures tardives, Mauroy ne s’est pas reposé des fatigues de la guerre. Aujourd’hui, en dépit du soleil printanier qui joue effrontément près de lui, sur le buste orgueilleux d’une Circé de marbre, il est singulièrement déprimé.

Cependant ce conte, promis aux Œuvres françaises, et dont les pages s’étalent devant le jeune écrivain, doit être terminé au plus vite… Sous la plume nerveuse qui hésite, ou griffe le papier d’un trait rageur, les feuilles se couvrent de ratures aussitôt que de lignes nouvelles ; Roger dépose avec humeur son stylo, passe la main sur son front las ; certainement, il ne fera rien de bon aujourd’hui.

Au moins faut-il porter, sur l’acte en représentation au Théâtre de la Victoire, cet œil du maître vanté par La Fontaine, et que les conditions de la vie moderne ont pourvu de moyens d’investigation dont le Bonhomme eût été grandement surpris. Mauroy décroche son récepteur téléphonique :

— Allo, mademoiselle… voulez-vous me donner Trudaine 76-81… Bien… Merci.

Après l’attente coutumière imposée par cette administration que l’Europe, assure-t-on, ne cesse de nous envier, la conversation s’engage.

— Allo ! Le Théâtre de la Victoire ?

— …

— Voulez-vous me donner le secrétaire général ? Ici, M. Mauroy.

— …

— Ah ! bonjour, cher ami. Eh bien ! ça marche toujours, mon Aurore effroyable ?

— …

— Bravo ! Combien hier ?

— …

— Oh ! oh ! pas possible ! et la location pour ce soir ?

— …

— Hé mais ! Je suis un heureux auteur — parce qu’admirablement servi, d’ailleurs, et merveilleusement encadré.

— …

— Si, si ! c’est vrai. Je passerai rue Chaptal un de ces jours.

— …

— Aujourd’hui, pas moyen. Je vais à mon cercle où je dois rencontrer Mercier, du Nouveau Magazine. Au revoir.

Et François Ier raccrocha le récepteur en fredonnant dans sa barbe royale un refrain de café-concert. Puis, décidé à abandonner momentanément son conte, sous ce prétexte, d’ailleurs spécieux, que sa pièce vogue à pleines voiles sur l’océan du succès, l’écrivain sonne son domestique :

— Julien, donne-moi mon pardessus et mon chapeau.

— Vous sortez, mon lieutenant ?

— Je sors, et je dîne au cercle.

— Bien, mon lieutenant.

Pour Julien, le romancier Mauroy est demeuré l’officier qui, au péril de sa vie, emporta sur son dos, jusqu’au poste de secours, son ordonnance à qui un éclat d’obus venait d’ouvrir la cuisse. Ce sont là choses qui ne s’oublient point, et qui, par-dessus les distances sociales, établissent un pont d’affectueuse sympathie entre le sauveur et le sauvé. Sorti de l’ambulance peu après le temps que les troupes françaises franchissaient le Rhin aux accents de Madelon, Julien Boitel, tout naturellement, était revenu au service de Mauroy démobilisé ; celui-ci, depuis longtemps orphelin, avait été heureux de retrouver le dévouement fidèle de son poilu. Ignorant les haines de classe, Julien ne s’offusquait pas, bien au contraire, d’entendre son maître conserver, pour lui parler, le tutoiement des tranchées.

… Bien pris dans le pardessus qu’il laissait flotter avec négligence, le feutre légèrement sur l’oreille, suivant une inclinaison à loisir étudiée, Roger sortit sur le boulevard. La brise de juin caressait avec douceur les feuilles des arbres tout proches, et il flottait dans l’air léger une printanière allégresse, qui fut douce au front fatigué de l’auteur dramatique.

Quand Mauroy arriva, pour y dîner, au cercle de l’avenue des Champs-Élysées, une impulsion le poussa vers une table solitaire, après que, d’un coup d’œil, il se fut assuré que le secrétaire du Nouveau Magazine ne se trouvait pas encore là. Cette absence contraria le romancier moins qu’il ne l’eût pensé : vraiment, il était las, dégoûté de lui-même et des autres, et la démarche infructueuse qu’il venait de tenter dans une rédaction où sa carte n’avait pu forcer la porte du directeur, avait achevé de plonger l’écrivain dans un état d’écœurement nettement caractérisé.

— Tiens, Mauroy ! Que fais-tu là sans bouger ? Attends-tu que ton potage prenne en gelée ?

Roger leva un regard morne sur l’ombre qui s’interposait entre la fenêtre et lui. Il reconnut le front large, le menton énergique, les yeux scrutateurs de son ami le docteur Fernac ; il lui dédia un sourire, accompagné d’une main molle que l’autre serra cordialement.

— Bonjour, vieux.

— Dis donc, s’enquit le médecin en posant l’index sur la chaise qui faisait face à Mauroy, la place est libre ?

— … Oui.

— Ma femme a emmené les enfants chez sa mère pour les vacances de la Pentecôte ; je vais dîner avec toi.

— … Oui.

Le maître d’hôtel s’empressait. Témoignant d’une affectueuse sollicitude, le docteur examina son camarade. Il plaisanta :

— Pas folâtre, ce soir, l’illustre auteur de l’Aurore effroyable. Voyons, qu’y a-t-il ? Fais voir ta mine ?

Docile, Mauroy leva la tête. Le patricien évalua d’un regard expert les yeux creux, les joues pâles, le pli lassé de la bouche ; il avança en une moue soucieuse la moustache qui ombrageait son menton strictement rasé.

— Heu ! fit-il, pas brillant ! Tu es malade.

— Je suis à plat.

— Qu’est-ce qui cloche ?

— Rien et tout… Fatigué… des ennuis de métier… Vrai, en ce moment, conclut l’écrivain, je ne vaux pas grand’chose… tiens ! pas même une pièce d’Henri Fortis.

Le médecin sourit :

— Incorrigible, ce Roger ! Et alors, que fais-tu pour te soigner ?

— Je me repose.

— Tu te reposes… à Paris ?

— Dame ! observa Mauroy, le Grand Prix n’est pas couru, personne n’est parti. Lundi, à la générale du Gymnase…

Haussant les épaules, Fernac coupa, du ton net qu’il prenait au chevet des malades :

— Écoute, mon vieux, laisse le Gymnase tranquille, le Grand Prix aussi. As-tu confiance en moi ?

— Tu le sais bien, Maurice.

— En ce cas, voici mon diagnostic : la guerre t’a esquinté, comme beaucoup d’entre nous, du reste. Et mon ordonnance : il faut enrayer cela d’un seul coup, puisque tu n’es pas, grâce à Dieu, un forçat de la copie.

Roger mirait au jour déclinant les chaudes transparences du fluide rubis qui emplissait son verre de cristal ; il s’enquit assez négligemment :

— Que faire ?

— La bête, pendant quatre mois au moins.

La nonchalance du romancier, qui promenait à l’habitude autour de soi un regard chargé d’indolent scepticisme, se cabra sous le verdict. Mauroy posa son verre, en prononçant un « bigre ! » qui en disait plus long que telle tirade de feu Ponsard ; le docteur poursuivait :

— Mon cher, il n’y a que cela de vrai. Pas de soucis, pas de travail, pas de plaisirs. La bonne vie animale et contemplative du veau dans la prairie. Avec cela on remonte un homme, mieux qu’à coups de régimes et de piqûres.

Le romancier n’en paraissait pas autrement convaincu ; il maugréa :

— C’est gai ! Où veux-tu m’envoyer ?

— Où il te plaira, pourvu que ce soit un pays perdu.

— Au bout du monde, alors ?

Le regard de Fernac, qui se perdait dans une méditation, s’éclaira soudain :

— Tiens ! Tu m’y fais songer. Au bout de l’Europe, tout au moins.

— Id est ? tu m’intéresses, docteur.

— A l’île d’Yeu.

Les blonds sourcils du jeune auteur se froncèrent en un effort affecté ; sa main erra dans les taillis annelés de sa barbe historique :

— Où diable pourrai-je pêcher cette Arcadie ? Je vais demander le Larousse au larbin.

— Pas la peine ; c’est une île vendéenne, près de Noirmoutier : une nature superbe, et la solitude.

— Je m’en doute ! soupira Mauroy.

Sans relever l’interruption, le médecin continuait :

— J’y ai passé des vacances avec ma femme et les petits ; nous en sommes revenus rétamés à neuf.

Roger demeurait silencieux, laissant jouer une grimace significative au coin de ses lèvres. Fernac consulta sa montre, puis jeta précipitamment :

— Neuf heures ! et j’ai encore deux visites ce soir ! Au revoir, Mauroy. Demain je t’enverrai des renseignements qui te seront utiles pour ton voyage. Souviens-toi que je ne veux pas te rencontrer à Paris avant la fin d’octobre !

Et, ayant pris son chapeau des mains d’un valet, le docteur sortit ; il laissait son ami en lutte avec des sentiments complexes dont le plus net était la mauvaise humeur, jointe à des velléités de résistance, toutes prêtes, d’ailleurs, à mettre bas les armes.

V

Dans le petit boudoir où se tenait généralement Mme Carriès, et qu’assombrissait un peu la double silhouette carrée, toute proche, des tours de Saint-Sulpice, la vieille dame n’avait admis qu’un seul genre d’ornementation : des portraits. Portrait grave du mari qu’elle avait trop tôt perdu ; portraits rieurs de délicieux bambins ; portraits des enfants que Dieu avait conservés à sa tendresse, deux filles et un fils, tous trois mariés en province, où elle allait parfois les visiter en des séjours que leur affection trouvait toujours trop brefs, mais que limitaient étroitement les obligations assumées par Mme Honorine vis-à-vis des œuvres paroissiales. Tache sanglante parmi l’or des cadres, une croix de la Légion d’honneur soulignait de son trait vif la photographie de Louis, l’aîné, sa fierté autant que sa douleur, depuis qu’il s’était offert en oblation pour la France, sur l’autel des Éparges.

Au même panneau souriait le spirituel profil de Roger Mauroy, doté d’une finesse que sa barbe n’annihilait point. Il se trouvait en bonne place, car Mme Carriès nourrissait une affection quasi maternelle pour ce fils d’une sœur prématurément disparue ; aux yeux bleus de Roger, elle se plaisait à retrouver les lueurs câlines du regard que jadis, au temps où les fillettes s’habillaient comme dans les livres de la comtesse de Ségur, elle avait tant aimé dans les prunelles de Lucie.

Ce jour-là, précisément, Mme Honorine songeait à son neveu dont elle attendait vaguement la visite, parce que depuis une dizaine de jours déjà, ce qui était inhabituel pour lui, il n’avait sonné à l’entresol de la place Saint-Sulpice. La respectable tante pensait à Roger avec, comme à l’accoutumée, le souci de voir ce grand garçon, un peu blasé et trop léger, lancé sans l’appui d’une saine tendresse dans un monde qui ne présentait pas les garanties morales qu’elle eût souhaitées pour lui. Mais l’affection profonde, indulgente, qu’elle portait au jeune homme, faisait à cette vieille dame d’œuvres, intelligente, fine et bonne, un devoir très doux de reconnaître que son romancier de neveu était un homme de cœur — il l’avait assez prouvé au front — et donc qu’il y avait en lui les ressources que Dieu dispense aux « âmes bien nées ».

Le soleil devenait importun ; Mme Carriès déposa sur la travailleuse ses lunettes d’écaille, ainsi que la pièce de layette où elle s’activait ; puis elle se leva pour baisser le store de linon brodé qui protégerait ses yeux d’un jour trop vif. Ce mouvement déploya, en une netteté d’estampe, la silhouette maigre, mais pleine de vie, de cette sexagénaire à la blanche et soyeuse chevelure ; les yeux, plus vifs que doux, dont un rayon de bonté tempérait cependant la malice naturelle, avaient conservé toute la transparence de la jeunesse, et semblaient deux pervenches égarées sur un visage aux tons de cire ; le nez, à l’arête droite et longue, descendait vers une bouche qui ne riait plus depuis les deuils dont la bonne dame avait été frappée, mais qui savait encore sourire, et exquisement.

Et pour terminer ce croquis physique par un trait moral, qui peut-être trouve sa place ici, ajoutons que Mme Honorine possédait, dans sa corbeille à ouvrage, une petite Imitation reliée à son chiffre, fort coquette à la vérité, dont les pages étaient littéralement usées, tant on y avait cherché — et trouvé — de précieux réconfort.

Un coup de sonnette ébranla soudain la paix de l’appartement. Fanfreluche, qui reposait sur un coussin sa paresse d’angora bien nourrie, étira, toutes griffes dehors, ses pattes gantées de velours, et, renfonçant sa tête entre ses épaules, par un mouvement qui fit se hérisser sa collerette de souples poils blancs, guetta la porte d’un œil où une défiance flottait dans l’eau verte de la prunelle. Elle se rassura en voyant apparaître la femme de chambre, qui annonçait, d’une voix cassée par l’âge, mais vibrante d’allégresse :

— Madame, c’est M. Roger !

— Qu’il entre, ma bonne, qu’il entre tout de suite !

Un pas viril, une haute taille qui s’inclina pour un baiser sur la main de Mme Carriès ; du bruit, regrettable, dans le boudoir si calme : n’importe ! Fanfreluche connaissait cette barbe imposante, et savait que nul péril ne l’accompagnait ; elle ramena sur ses yeux sa patte à la fourrure lustrée, et s’abandonna de nouveau à un sommeil sans rêves, mais non pas sans douceur.

Cependant, avec un tendre sourire qui corrigeait la vivacité des paroles, Mme Honorine accueillait son neveu :

— Te voilà donc, mauvais sujet ? Le dirai-je ? Il m’ennuyait de ne pas te voir, et je t’attendais quelque peu.

Attirant à soi un dagobert familier, sous lequel il casait commodément ses longues jambes, le jeune homme expliqua :

— Ma tante, je viens vous faire mes adieux.

Mme Carriès avait de nouveau chaussé ses lunettes, qui lui conféraient, de par leur grosse monture d’écaille brune, dont les cercles empiétaient sur ses joues, l’apparence d’un sage oiseau de Minerve ; la bonne dame retira ses bésicles pour mieux considérer Roger ; puis elle émit une opinion fâcheuse :

— Quel coureur ! Il part encore ! Voici combien de temps que tu étais rentré ? Six semaines ?

— Deux mois dimanche prochain, me tante : la classe 1907 a été démobilisée en avril.

— Là ! Qu’est-ce que je disais ?… Voyons, laisse donc ce coussin tranquille, mon petit ; tu vas donner des cauchemars à Fanfreluche !

Docile, le « petit » obéit. Mme Honorine s’inquiétait :

— Et où vas-tu ? C’est bien trop tard pour Nice, et quant à Deauville, le 3 juin…

— La chose est très sérieuse, ma tante ; je suis malade.

La bonne dame changea de ton :

— De fait, tu as une triste mine, mon pauvre Roger ! Et moi qui ne m’en étais pas aperçue ! Toujours ton estomac ?

— Cela et le reste ; au juste, je suis fatigué ; Fernac prétend… vous connaissez bien Fernac ?

— Oui certes, un charmant garçon.

— Et un bon ami, très fort comme médecin. Il dit que la vie où ma carrière m’entraîne dépasse mes forces pour le moment. Bref, je l’ai vu hier soir — il m’envoie au vert.

Mme Carriès leva un index attentif :

— Ah ! cela, c’est la bonne idée… surtout si l’endroit est suffisamment écarté. Où t’en vas-tu, beau voyageur ?

Le nez bossué à la royale parut s’effondrer dans la barbe blonde. Soupirant avec ampleur, l’écrivain prononça :

— … A l’île d’Yeu, ma tante.

— En effet, ce sera calme, — intéressant aussi.

— Oh ! intéressant…

— Si, si ; mon pauvre Louis avait excursionné un été aux îles bretonnes ; il en rapporta le meilleur souvenir. Et tu resteras longtemps là-bas ?

— Fernac parle de quatre mois ! Je pars ces jours-ci.

— Ce sera une vraie cure ! Moi qui avais compté sur toi pour me chaperonner à Vichy en juillet !

— Soyez certaine, ma tante, répondit le jeune homme avec élan, que j’eusse préféré cent fois porter vos écharpes à la buvette…

— … Et surtout ma lorgnette à la villa des Fleurs, continua la vieille dame en souriant. Je n’en doute pas, mon ami, tu as toujours été l’obligeance même !

… Voyez un peu comme les hommes sont une étrange espèce, et malaisée à contenter : le jeune romancier, croyant discerner dans ce compliment une innocente malice, ne le reçut pas avec la gratitude émue qu’on eût pu supposer.

Il est fort regrettable, à coup sûr, que le célèbre Lavater n’ait pu connaître la veuve Birant, de Port-Joinville, lorsqu’il écrivit les chapitres par lui consacrés, dans son Essai de Physiognomonie, aux analogies existant entre tels visages humains et tels facies d’animaux. Dans cette tête longue couronnant un maigre corps, et coiffée de cheveux bien tirés, à plat sous le barbichet blanc du pays de Retz, d’où la bonne femme était originaire, l’éminent philosophe eût avec joie diagnostiqué une formelle ressemblance caprine, ce qui eût enrichi d’un exemple, topique à la vérité, les remarquables planches sur cuivre qui ornent son curieux ouvrage.

Sans doute est-il superflu de dire que l’honnête paysanne n’avait pas le moindre souci de cette quasi-similitude relevée par la malignité de ses voisins. Si jamais elle avait perdu un instant à le regretter, devant la grande glace piquée qui ornait sa cheminée, ce n’était pas, à coup sûr, par cet après-midi du 7 juin, où elle s’affairait à des rangements. Et vraiment la maison avait fort bon air, habillée de chaux éclatante au dedans comme au dehors, avec ses parquets lavés de frais, ses lits drapés de rideaux blancs et raides, et ses vieilles armoires sculptées en plein bois, mais si noircies par le temps que leur propriétaire les eût bien voulu échanger pour de beaux meubles en pitchpin verni, comme ceux qu’on vend à Nantes.

La mère Birant s’appliquait à remplir le bénitier de coquillages qui accompagnait, dans la chambre d’honneur, le lit au volumineux édredon, quand un bruit de pas, résonnant au dehors, l’appela à sa croisée largement ouverte sur le calme ensoleillé de la Grande-Rue. La liaison de cause à effet ne paraît peut-être pas évidente ni surtout forcée ; mais il faut savoir d’abord que la bonne femme, éprouvée par la solitude où l’avait laissée son veuvage, était fort amie d’une innocente causette, et aussi que cette journée s’annonçait, on va le voir, comme devant être de celles qui marquent dans la vie d’une loueuse en meublé.

Les pas entendus étaient ceux de Michelle, la gentille boiteuse qui servait les voisins d’en face. Dame Sidonie Birant fut légèrement déçue ; mais la petite, peut-être, pourrait donner un renseignement précieux. Penchant son plat corsage par la fenêtre, la mère Birant s’enquit :

— Dis-moi, ma grande, sais-tu pas si le bateau de Fromentine est rendu au port ?

La jeune fille déposa sur l’appui de la grille le filet à provisions dont elle était chargée :

— Je ne saurais vous dire, mère Birant ; j’avais mes courses pour l’épicerie, près de la poste ; je ne suis pas descendue sur les quais.

— Ah ! ça me préoccupe, cette affaire, rapport à mon monsieur.

— Votre monsieur ? interrogea Michelle, assez curieuse de sa nature, et se réjouissant de raconter, tout à l’heure, du nouveau à Mlle Yvonne.

— C’est vrai, tu n’es pas au courant. J’ai eu les sangs si tourneboulés par ces dépêches, depuis trois jours, que je ne sais pas comment j’ai vécu. Gratter mes parquets, laver mes rideaux, brasser la paillasse et la mettre chauffer au soleil…

Du coup, la petite boiteuse traversa la rue. C’était une entreprise plus facile, d’ailleurs, et moins périlleuse, que de s’engager à Paris, vers cinq heures du soir, dans la traversée du carrefour Châteaudun.

Sidonie continuait, heureuse d’avoir une auditrice, et possédée par le réconfortant sentiment du labeur accompli :

— J’ai d’abord reçu un télégramme d’un de mes anciens locataires, le docteur Fernac ; des gens tout ce qu’il y a de comme il faut, avec des enfants bien mignons qui se plaisaient à croquer mes pommes, comme des amours. Le docteur retenait ma grande chambre pour un ami fatigué, qu’il m’a dit ; sans doute que je lui ferai la « pension » aussi, à cet homme. Lui, il m’a télégraphié, hier, qu’il serait là aujourd’hui. Alors, tu comprends, ma fille, j’ai eu du tracas ; mais maintenant tout est en ordre, la Sainte Vierge pourrait s’y mirer. Regarde voir.

Michelle avança la tête par la fenêtre, et admira, comme il convenait, la propreté cossue de la maison, que la mort du patron Birant, broyé avec son bateau, lors d’une bourrasque d’équinoxe, forçait sa veuve à louer à des baigneurs, pour pouvoir élever les orphelins. Ayant admiré les poignées de la commode fourbies à clair, comme une drague qui vient de racler le fond de la mer, la jeune fille se disposa à rentrer en face, dans la maison drapée de vigne. Par habitude, avant que de pousser la porte de la grille, elle jeta un coup d’œil dans la rue ; alors, elle s’écria :

— Mère Birant, voici votre locataire, pour sûr !

— Jésus ! le crois-tu bien, ma fille ?

— En tout cas, ce n’est point quelqu’un de l’île. Et Jamicot, le commissionnaire, suit ce monsieur avec une malle.

Trois enjambées, démesurées d’ailleurs, amenèrent Sidonie sur sa porte. Elle y arriva pour voir s’avancer, à une vingtaine de mètres, un homme de haute taille, jeune mais pâle, qui portait sur le bras un vêtement de voyage, et dont le front était ombragé par un feutre assez semblable — mon Dieu, oui ! — à ceux des métayers du marais breton. Il marchait en regardant autour de soi avec curiosité, ce qui ne laissait pas que d’étonner Sidonie, car, en vérité, chacun sait bien qu’il n’y a rien à voir à Port-Joinville : c’est ce que tout le monde connaît, et voilà tout.

La bonne femme s’avança vers l’étranger, souriante et empressée :

— Ça ne serait-il pas que vous venez chez moi, monsieur ?

— Mais c’est bien possible, madame, répliqua fort courtoisement le voyageur. Madame Birant, sans doute ?

— Elle-même, monsieur, pour vous servir, répondit la Bretonne, intimidée par la barbe dorée de l’inconnu.

Il semblait à la bonne femme avoir vu quelque part une tête de ce genre… peut-être dans les livres d’école de ses garçons, et ce souvenir, pour vague qu’il fût, était certainement impressionnant.

— Eh bien donc ! riposta l’étranger, moi, on m’appelle M. Mauroy, et je suis votre pensionnaire. Vous voulez bien consentir à faire ma cuistance et mon lit pendant quatre mois ?

Jamais la veuve Birant n’avait entendu ce terme insolite de cuistance, fleur poussée au sillon âpre des tranchées. Elle devina pourtant quelle en pouvait être la signification, et répondit, avec un élan favorisé par la bonne humeur d’un homme qui se révélait si facilement abordable :

— Ah ! dame oui, monsieur, tant que vous voudrez !

— Parfait ; nous nous entendrons très bien, et votre maison me plaît à première vue.

Sur quoi l’écrivain s’occupa de faire avancer sa malle ; et, mettant le pied dans le large vestibule, qui fleurait le pot-au-feu, l’eau de Javel et le printemps, Roger Mauroy entra dans sa vie islaise, laquelle devait être pour lui la cause d’une aventure infiniment plus singulière que mes lecteurs jusqu’ici ne le peuvent raisonnablement supposer. Le ciel resplendissait d’un bleu vif, où de frêles nuées se dissipaient, dans l’éblouissement de la lumière, comme s’effaçaient, derrière le romancier, les préoccupations, si menues à distance, qu’il avait laissées à Paris.

VI

C’était de bon cœur, on l’a vu, que l’auteur de l’Aurore Effroyable commençait de suivre l’ordonnance formulée par son ami Fernac. La première mauvaise humeur passée — si l’on a vingt-quatre heures pour maudire ses juges, on peut bien en consacrer douze, parfois, à pester contre son médecin, — l’homme de lettres avait reconnu toute la justesse du conseil qui lui avait été donné. Une excellente nuit en chemin de fer avait disposé le voyageur à goûter tout le charme de la traversée de quatorze milles indispensable pour gagner son séjour insulaire. La mer s’était faite câline à l’abri de Noirmoutier, qui dresse, appels de bras indolents derrière ses dunes herbues, les ailes des moulins de Barbâtre, — si câline pour porter le svelte bateau-poste, que Roger avait estimé ce début de villégiature vraiment plein d’attraits.

La maison de la mère Birant, et la vie qu’il y menait, ne le firent point changer de sentiment. Il régnait une paix totale dans ce logis baigné de soleil, adossé à un potager où le printemps plus chaud donnait l’essor à une végétation plus riche que dans la région parisienne. L’ensemble fut doux à ce citadin fatigué par la vie des camps, lassé par celle de la capitale. Et il se plut, allongé sur un vieux fauteuil de paille, à l’ombre d’une tonnelle de rosiers odorants et vigoureux, à laisser couler les heures rythmées par la cloche voisine de Notre-Dame, en regardant d’un œil vague les traits noirs que le vol rapide des martinets inscrivait au ciel bleu.

Le premier soin de l’écrivain avait été d’enfouir aux vastes flancs d’une commode, profonde comme une armoire de sacristie, et sans en couper les pages, les livres nouveaux dont, à tout hasard, il avait chargé sa malle, dans ce lointain — si lointain ! — Paris. Une lettre brève à Mme Carriès, un bulletin de bonne arrivée au docteur Fernac, un mot au fidèle Julien, en vacances, largement rétribuées, dans sa famille, avec défense de donner à qui que ce fût l’adresse de son lieutenant, avaient suffi à Roger pour remplir ce qu’il considérait comme ses obligations à l’égard du monde extérieur. Les trois feuillets partis, le jeune homme s’était plongé en un farniente total et délicieux, où se détendaient exquisement ses nerfs, matés bien vite, d’ailleurs, par le solide appétit que Mauroy s’était connu naguère, et que ne tardèrent pas à réveiller les menus simples, mais variés, de la mère Birant.

Lorsque, au soir, la chute du soleil, s’inclinant du côté du Grand Phare comme la boule d’un bilboquet vers son bâtonnet, faisait la chaleur moins accablante, l’écrivain partait en promenade. Il allait, nonchalamment, jouant avec une canne dont il avait sculpté la pomme au fond d’une « cagna » champenoise, certain jour infernal où le bombardement forçait à quelque occupation manuelle, propre à distraire un peu la pensée de l’hallucinant fracas. A pas lents, jouissant intensivement du calme qui l’entourait, le jeune homme gagnait, par des chemins solitaires, la côte voisine de Ker-Châlon. Il en suivait les découpures, plage de sable grenu frangée de zostères, rochers plats profondément incisés d’échancrures perpendiculaires. Au port, il s’arrêtait à goûter les jeux du soleil, presque horizontal, sur les voiles aux tons vifs, qui battaient comme des ailes, tandis que les barques de pêche, leurs flancs lourds de victimes argentées, venaient prendre à quai les postes d’amarrage.

Avant que de retrouver sa chambre, Roger volontiers s’attardait à l’étable où la mère Birant trayait la Roussotte, dont le lait giclait en filets durs dans le seau bientôt empli d’une mousse montueuse, tandis que, flegmatique et mangeant des pommes vertes, la bête balayait de sa queue la face de la femme, qui ne songeait point à s’en émouvoir. Et Mauroy, gagnant son lit, les joues hâlées d’air pur, ivre de soleil, de calme et de lait chaud, se demandait avec une conviction horrifiée comment il peut y avoir dans Paris, ville tentaculaire, ainsi que disait Verbaeren, des romanciers qui peinent à inventer des bourdes, quand il est si doux de se laisser vivre au fil des jours, au sein d’une nature indulgente.

Le dimanche qui suivit, à Port-Joinville, l’arrivée du Parisien, celui-ci flânait béatement, en pantoufles et la barbe ébouriffée, sur la terrasse étroite qui régnait derrière la maison, élevée de deux marches au-dessus du jardin parfumé. Soudain la mère Birant apparut. Correctement sanglée dans sa robe noire, un barbichet festonné surmontant son long profil osseux, plus que jamais elle eût évoqué, pour un esprit davantage porté à la malice que ne l’était alors celui de Mauroy, la silhouette de ces chèvres maigres qui songent, par les causses du Quercy.

La bonne femme déposa un paroissien sur la table de cuisine, auprès des cahiers que les gamins avaient abandonnés la veille pour gagner leur soupente. Elle sourit à son locataire aussi gracieusement que le lui permettaient ses moyens, et annonça :

— Je reviens de la première messe ; je me suis dépêchée, rapport à votre déjeuner…

— Il est certain que mon café au lait sera le bienvenu.

— Voilà… je vais vous le servir tout de suite… Et vous, monsieur Mauroy, à quelle messe que vous allez ?

Le romancier demeura interdit. Au vrai, il pensait employer cette journée comme les autres, à paresser parmi les fleurs, dans le bourdonnement joyeux qui montait de toute cette vie odorante et ensoleillée. Mais le visage de sa logeuse exprimait que la chose était d’importance ; puis, dans un coin de son âme, un petit coin demeuré fidèle aux purs souvenirs de sa première communion, malgré les traverses d’une carrière assez aventureuse parfois, Roger estima que sa cure islaise, pour être complète, pouvait, en somme, revivifier l’âme aussi bien que le corps. Il déclara donc, avec aplomb :

— Je me suis levé de bonne heure pour flâner un moment au jardin avant que de m’habiller, madame Birant. Je me rendrai tout à l’heure à la grand’messe.

— C’est ce que je pensais, répliqua la Bretonne, qui déjà s’affairait au petit déjeuner de son hôte, en face du chaudron primitif suspendu dans l’âtre. C’est à dix heures. Tout le beau monde du Port s’y retrouve.

Mauroy accueillit sans sourciller cet hommage naïf. Soucieux peut-être de justifier la bonne opinion que sa propriétaire nourrissait à son égard, il apporta quelque soin à son nœud de cravate, devant la glace flanquée de vases d’où jaillissaient de belles tiges de phragmites, au plumet violacé. Et il ne fut pas l’un des derniers à franchir le seuil de la modeste église, où l’accueillit, dès l’entrée, or sur marbre noir, une inscription gravée pour perpétuer la mémoire héroïque des sauveteurs Palvadeau et Marchandeau, canotiers du bateau de sauvetage, enlevés par la mer en novembre 1876, après avoir sauvé deux pêcheurs de l’île.

VII

Avouons ici que la position d’un auteur se trouve parfois assez délicate, placé comme il se trouve entre le respect qu’il doit à la vérité et le souhait légitime de maintenir sympathiques les individus dont il s’est constitué le bénévole historiographe. Nous dirons donc simplement que le sincère désir de recueillement, apporté par le neveu de Mme Carriès, sous la voûte ronde de Notre-Dame-du-Port, fut péniblement mis à l’épreuve par la majestueuse lenteur des cérémonies se déroulant devant les hautes verrières du chœur. Les regards de l’homme de lettres, qui eurent tôt fait d’apprécier la jeunesse relative de l’édifice, furent un moment retenus par un joli trois-mâts votif qui, encapuchonné de pavillons, minutieusement exécuté dans tous ses détails, chaloupes comprises, virait lentement au bout de son long fil d’acier. Puis une curiosité professionnelle, dont jamais l’écrivain ne saurait se défaire, amena notre Parisien à examiner l’assistance qui l’entourait.

La masse était formée par de bonnes gens du pays, trop vieux ou trop jeunes pour avoir des occupations actives, au milieu d’un groupe important de fidèles qu’on aurait pu, têtes et toilettes, rencontrer à Paris, sous les nefs bourgeoises de Sainte-Marie de Batignolles, ou de Saint-Lambert de Vaugirard. Évidemment c’était là, — Mme Birant l’avait annoncé d’ailleurs, — la société huppée de l’île, fonctionnaires, usiniers et leurs familles. Quelques rares fanchons noires, nouées par-dessus des bonnets plats à bords tuyautés, étaient modestement groupées auprès des piliers qui avoisinent l’entrée. En somme, rien qui fût particulièrement intéressant, et Mauroy se décidait à rappeler à lui ses souvenirs de latiniste, en vue de suivre les chants liturgiques, quand ses regards tombèrent sur un couple assis non loin de lui.

C’était évidemment le père et la fille, à en juger par la ressemblance des traits autant que par la différence d’âge que leurs visages accusaient. Lui, très droit, sous ses cheveux et sa barbe de neige ; elle, en pleine floraison d’une beauté rare, une de ces beautés qu’il faut qualifier d’impérieuses, non par suite de l’allure hautaine de celles qui en sont dotées, mais parce que leur éblouissant rayonnement force l’admiration même du passant. Et tous deux possédaient, dans la sobre élégance de leur toilette, dans la dignité de leur maintien, un quelque chose d’impalpable et de certain qui retint l’esprit du Parisien exilé. Sa pensée se cristallisa en cette formule fâcheusement incorrecte pour un écrivain, mais des plus expressives :

— Ceux-là, c’est quelqu’un.

Roger avait espéré offrir, au moment de la sortie, l’eau bénite à ces inconnus ; mais un remous de la foule l’enveloppa, le porta presque jusqu’au petit parvis caillouteux. Il les retrouva bientôt, car une assemblée islaise, même à la grand’messe, n’a jamais rien d’innombrable ; alors le jeune homme eut la surprise de voir ceux qui le préoccupaient suivre devant lui la Grande-Rue, et la stupeur, plus profonde encore, de constater qu’ils entraient dans la maison, de bonne apparence derrière sa grille soignée, qu’il avait déjà remarquée en face du logis de la mère Birant.

Tenant dans sa main un menton méditatif, Mauroy, peu après, interpellait sa logeuse sur ce grave sujet, tandis qu’elle posait devant lui un buisson de langoustines aux pinces rosées :

— Dites-moi, madame Birant, j’ai vu à la messe deux personnes que je ne connaissais pas encore.

— Il y en a comme ça quelques-unes dans l’île, répondit la Bretonne avec une logique élémentaire et puissante.

— Sans doute, acquiesça Mauroy. Mais celles-ci, je les ai remarquées, parce qu’elles habitent en face de chez vous. Un monsieur et une jeune fille.

— Ah ! déclara Sidonie, rectifiant un pli de la grosse nappe bise, c’est le commandant Héricau et sa demoiselle.

— Ils ont l’air de gens fort bien.

— Vous pouvez le dire, monsieur. Le commandant était dans la marine ; maintenant le voilà retiré à Port-Joinville, son pays de naissance. Il n’est pas fier au pauvre monde, et on n’en trouverait point comme lui pour connaître l’île.

— Est-elle donc si curieuse ?

— A son estime, la côte serait une merveille, de la pointe du But à celle des Corbeaux, en passant par le Vieux-Château… mais mangez donc, monsieur, c’est cuit à point.

Et la paysanne s’en alla vers la cuisine, où l’appelait une bruyante querelle survenue entre ses fils, avec la soudaineté d’un grain crevant sur la mer, en gouttes larges et pressées. Quelques taloches sonores, autant qu’impartiales, rétablirent l’ordre un moment troublé ; dans la salle, le monsieur de Paris, qui ressemblait à François Ier d’après l’opinion de Pierre Birant, déjeunait en silence, avec le sentiment singulier que cette pièce était plus vaste qu’à l’habitude, et qu’il s’y trouvait un peu seul.

Le voisinage qu’il s’était découvert taquinait Mauroy, plus peut-être qu’il n’eût consenti à l’avouer. Les jours suivants, il se trouva que le grand air fatigua le romancier, ainsi qu’il l’expliqua à sa propriétaire, ce qui l’obligea de demeurer plus longtemps dans sa chambre ; mais vous n’auriez point voulu qu’il s’y claquemurât par ce temps de rêve ? Dans l’embrasure de la fenêtre grande ouverte, dissimulé derrière les persiennes mi-closes, il goûtait, ayant à la main un livre dont nous n’affirmerions pas qu’il ne le tînt point à l’envers, il goûtait une paix fraîche, plus reposante encore que celle du jardin ; et était-ce la faute de Roger, je vous le demande, si, étant ainsi placé, il avait sous son regard la maison Hérieau, où nul mouvement extérieur ne lui pouvait échapper ?

Le jeune homme s’amusa, avec un intérêt très vif, à jouer la classique vieille dame provinciale, embusquée, disent les méchantes langues, derrière son rideau, comme derrière sa toile se tapit l’araignée, qu’à Yeu l’on appelle une filante. Il vit souvent sortir et rentrer le père et la fille, qui lui parurent fort actifs ; il apprit, par des renseignements complémentaires obtenus de la veuve Birant, qu’ils s’adonnaient, l’un à des sorties maritimes, l’autre à des œuvres charitables. Tant et si bien qu’à force de les regarder, Mauroy ressentit le désir, tôt mué en décision, d’entamer des relations directes avec M. et Mlle Hérieau, à la prochaine de ces occasions imprévues qui se rencontrent dans la vie tout aussi bien qu’aux pages fallacieuses des romans.

Elle se présenta bientôt, cette occasion, sous l’apparence joviale du vieux pêcheur qui fournissait la mère Birant de homards hautement appréciés par son pensionnaire.

Cette fois, il y en avait une pleine hottée, que la Bretonne considéra avec une admiration consternée :

— Vous voudriez que je vous prenne tout ça, père Antoine ! Y pensez-vous ?

— Bien sûr, mère Sidonie ! Regardez-moi s’ils sont vivaces, les gaillards !

— Combien y en a-t-il ?

— Onze, et de pleine santé !

En fait, dans la hotte déposée devant les persiennes où s’abritait Roger, des pinces impatientes se heurtaient en crissant. Le marchand poursuivit :

— Vous direz à vos gamins d’aller chercher des guinches marines, au jusant, sur la grève de Ker-Châlon. Empaquetées dans ces herbes, mes bêtes vivront bien une semaine : vous les cuirez quand ça vous chantera.

— Tout de même… faisait la mère Birant, en hochant la tête.

Dans la maison d’en face un rideau remua, à la fenêtre d’une pièce que de savantes déductions faisaient tenir à Mauroy pour le salon de Mlle Hérieau. Par un réflexe bizarre, et qui ne saurait guère s’expliquer que d’après le cas maladif d’un Parisien isolé sur un rocher où il commence de s’ennuyer, ce flottement léger d’une mousseline innocente amena Mauroy sur le seuil de son ermitage. Au même instant, l’officier retraité sortait de chez lui :

— Dites-moi, Vignereau, si votre hottée est assez importante, je vous en prendrai bien la moitié.

— Une riche idée que vous avez là, commandant : par ainsi, ça va, mère Sidonie ?

— Comme de juste, je préfère.

Genou en terre, le pêcheur se mit en devoir d’aligner les crustacés sur le sol. Puis les uns s’engouffrèrent dans un panier apporté par Michelle, les autres dans le tablier que tendait la Bretonne. Comme Vignereau présentait une superbe bête qui agitait frénétiquement de longues antennes rugueuses, Mauroy s’avança :

— Voici la plus belle pièce du lot, monsieur ; je ne saurais l’accepter pour moi.

Regardant avec sympathie ce Parisien dont la chronique, dûment interprétée par Michelle, s’occupait activement, le commandant protesta :

— Vraiment, monsieur, il n’y a aucune raison pour qu’elle se trouve plutôt dans ma part.

— Vous me permettrez peut-être de la destiner à Mlle Hérieau ?

Et, en moins de rien, l’animal, saisi avec précaution par une main plus accoutumée à manier un stylo qu’un crustacé, allait rejoindre ses congénères dans le panier de la petite boiteuse. Les comptes réglés, et tandis que les sabots du pêcheur recommençaient à résonner sur la route blanche, crevée de têtes granitiques, l’officier s’approcha :

— Je serais heureux de savoir, monsieur, à qui je dois un si aimable procédé ?

— Oh ! répondit gaiement Mauroy, je n’ai pas la fatuité de croire que mon nom ait pénétré jusqu’en ce coin, d’ailleurs charmant, encore qu’un peu isolé. Mais, à Paris, il se trouve à la devanture de quelques libraires, et parfois sur les colonnes Picard : Roger Mauroy.

Le commandant s’inclina :

— Auteur dramatique, parfaitement.

— Et même romancier !

— De mieux en mieux, et toutes mes félicitations. A mon tour de me présenter : commandant Hérieau.

— Très honoré, commandant.

— Je vis ici avec ma fille, dans cette maison qui m’a vu naître.

— Sous la parure que fait à votre vieux toit cette vigne merveilleuse, on doit trouver aisément le calme que nous poursuivons en vain à Paris.

— Oui, il fait bon vivre dans mon île.

— Vous la connaissez en tous ses recoins, évidemment.

— C’est la moindre des choses, puisque j’ai tout mon temps à moi… Je possède aussi des photographies qui reproduisent fidèlement ses merveilles ; vous plairait-il, monsieur, d’y jeter un coup d’œil ?

Il plut ainsi au neveu de Mme Honorine, lequel accompagna son voisin en admirant les chemins détournés préparés par la Providence pour faciliter les relations souhaitées par lui. Deux minutes plus tard, Roger entrait dans une pièce à laquelle des tentures et des bibelots exotiques, armes, fétiches, et jusqu’à des punkas indiens richement ornés, conféraient une personnalité de haut goût. Et il s’inclina devant une jeune fille au sourire un peu grave, mais étrangement attirant, qui, posant son ouvrage, répondait, gracieuse et réservée, au salut du Parisien.

— Roger Mauroy, l’auteur dramatique bien connu… Ma fille… Yvonne, veux-tu nous faire servir un verre de bière ?

Peu après, Yvonne rentrait suivie de Michelle, qui, sans trop de gaucherie, tenait un plateau chargé d’un service en cristal gravé.

— Je l’ai rapporté d’Obock, à mon dernier passage, expliqua l’officier dont le visage s’éclaira à ce souvenir, tandis qu’Yvonne emplissait les verres filigranés d’or.

Mauroy admira ; il était en disposition de trouver un charme exquis à tout ce qui s’offrait à lui dans cette chambre fraîche, entre cette jolie hôtesse faisant les honneurs de son foyer avec une distinction parfaite encore qu’un peu lointaine, et ce vieillard affable qui semblait tout prêt à ouvrir dans ses amitiés une place à l’écrivain, exilé loin de la capitale. En cette ambiance éminemment sympathique, le défilé des photographies promises agissant aussi sur son esprit, Mauroy soudain se découvrit une passion de tourisme aussi sincère que subite. Il s’avoua chasseur, se reconnut pêcheur, marcheur intrépide, voire alpiniste à l’occasion. En sorte que le commandant établit tout un programme d’excursions qui ressemblait fort à un plan de campagne. Quel père, vivant avec une fille de vingt-quatre ans déjà, dans une solitude insulaire, plus isolée que la plus isolée des campagnes, songerait, je vous le demande, à lui en faire grief ?

… Lorsqu’il eut reconduit son hôte, après avoir pris rendez-vous pour une très prochaine chasse aux goélands, M. Hérieau rentra au salon. Yvonne avait repris sa place laborieuse, s’activant à un chandail que l’hôpital attendait. Le soleil, tamisé par le store, animait délicieusement les traits purs de son visage, qu’ombrageait le rideau soyeux des longs cils. Elle était belle, belle comme une rose aux premières heures de son épanouissement parfumé ; elle était aussi sereine, sérieuse, déjà femme, bien que presque enfant encore. Le commandant alluma sa pipe, et se prit à méditer. Ne serait-ce pas là enfin le gendre si longtemps attendu, et qu’il désespérait parfois de trouver ? Celui qui, envoyé par la Providence, assurerait le bonheur de son enfant chérie — et la lui enlèverait, hélas !

Un soupir s’envola parmi les ondes de fumée légère, un étrange soupir, lourd, tout ensemble, d’espoirs et de regrets…

VIII

Armé d’un des fusils de l’officier, Mauroy passa avec M. Hérieau la plus charmante des journées, sur cette falaise de l’Entaillée qui domine de trente mètres l’eau verte du fjord minuscule au fond duquel la mer a creusé le petit port de la Meule. Les grands oiseaux blancs sont nombreux en ce point de la côte ; le capitaine Garcie Ferrande le constatait déjà en 1520 ; leur quartier général semble établi sur le Galoubry, roc isolé, perpétuellement frangé d’une écume qui brode d’argent fin les transparences bleu vert des flots jaseurs. Au soir, les chasseurs rapportèrent à Port-Joinville trois goélands à manteau noir, gibier que l’on ne chasse que par passe-temps, sa chair n’étant pas comestible. Roger, dans ce tableau, avait une victime, qu’en galant homme il offrit à Mlle Hérieau pour qu’elle en fît une parure du chapeau.

Le jeune homme, en rentrant chez soi, éprouvait, en même temps qu’une saine fatigue, le sentiment admiratif des beautés déployées par la nature sur la côte islaise. Le commandant avait dit vrai : Yeu est une île superbe, et valant la peine qu’on l’explore à fond, pour occuper un été de vacances. Le plaisir serait complet d’être accompagné, dans les excursions, par un guide érudit et disert.

L’intention que manifesta Roger de pérégriner autour de l’île concordait trop bien avec les vœux de M. Hérieau, pour que celui-ci ne fût pas ravi de piloter le romancier parmi les splendeurs de la côte sauvage. Piloter, en effet, car on vit les deux hommes tour à tour embarquer dans le frêle esquif du commandant pour visiter les points inaccessibles du rivage, ou bien, suspendus à la même corde à nœuds, descendre, avec précaution, le long des falaises à pic. Ils explorèrent ainsi les deux Trous d’enfer de la Rondée, profonds d’une vingtaine de mètres, au-dessus desquels, par tempête, les vagues jaillissent en mousseux geysers ; un autre jour, ils atteignirent le fond même du Trou du Bélier, dont la cavité s’étend, durant soixante-dix mètres, sous le chaos granitique de la falaise des Degrés. Enfin, un jour resplendissant d’une lumière qui s’arrêtait au seuil de la crevasse, Mauroy put constater par lui-même que, s’il est difficile à un chameau de passer par un trou d’aiguille, il est pénible pour un romancier, même assez vain de sa sveltesse, de s’insinuer dans les trois cavernes successives, pavées de blocs aux rudes arêtes, qui portent le nom significatif de Grotte des Aplatis.

Certain après-midi, M. Hérieau dit à son compagnon :

— Vraiment, cher monsieur, je vous admire et vous envie.

— Et pourquoi donc ?

— Vous possédez deux choses précieuses que, hélas ! je n’ai plus : un jarret intrépide, et la jeunesse.

— Pardon, commandant ! Souvenez-vous que, dans nos escalades, c’est vous qui me montrez le chemin.

— Oh ! mettons qu’un vieil entraînement de marin me tienne lieu de souplesse… voilà tout. Quoi qu’il en soit, j’aimerais, mon jeune ami, à vous faire faire quelques expéditions moins acrobatiques ; ma fille, alors, pourrait nous accompagner.

Roger s’inclina, autant que le lui permettait l’équilibre instable de la position qu’il occupait à ce moment, tout au sommet de la Jusette, à vingt-neuf mètres de l’eau moirée déployant au pied du roc sa chevelure d’algues rousses.

— La présence de Mlle Yvonne donnerait un charme de plus à nos promenades, déclara-t-il courtoisement. Je suis sûr que vous avez quelque projet, commandant ?

— Nous pourrions aller déjeuner après-demain en pique-nique au Châtelet ; qu’en dites-vous ?

— Bravo pour le pique-nique ! J’espère que ma bonne femme de propriétaire se distinguera. Mais… qu’appelle-t-on le Châtelet, si loin du théâtre Sarah-Bernhardt ?

— C’est un plateau élevé et aride dont le quadrilatère irrégulier, plus long que large, forme une presqu’île de sept hectares, aux bords très découpés. Il appartenait au système de fortifications de la côte sud ; des ruines importantes demeurent, que vous verrez probablement avec intérêt.

— N’en doutez pas, commandant ; je m’en réjouis fort.

Mais l’approbation de Roger se borna à cette formule assez brève, car, après avoir gravi la Jusette, il convenait évidemment de la descendre, entreprise ardue qui requérait toute l’attention des deux touristes, et au cours de quoi le jeune homme, admirant l’expérience de son compagnon, médita amèrement sur les lacunes que présente l’éducation des terriens en général, et celle des romanciers en particulier.

Yvonne accueillit avec plaisir la perspective d’une excursion qui lui ferait passer une journée tout entière au clair soleil, en face d’un de ces grandioses panoramas qui foisonnent sur la côte islaise, et dont la jeune fille, guidée par son père, avait tôt appris à chérir la magique splendeur. Puis elle saisissait volontiers cette occasion de connaître un peu mieux le nouveau compagnon de M. Hérieau. Celui-ci en disait le plus grand bien ; il n’avait jamais vu homme plus sympathique ni lettré plus simple… pauvre père ! ne se laissait-il pas abuser par des apparences ? Instinctivement Yvonne se mettait en défense.

Au jour dit, Michelle déballa les paniers à l’entrée de la presqu’île, dans l’ombre bienfaisante d’un corps de garde ruiné. Non loin dormait un petit étang qui semblait avoir rempli sa coupe d’eau douce tout exprès pour qu’y rafraîchissent les bouteilles.

Le commandant emmena les jeunes gens au bord de la crête :

— Regardez, monsieur Mauroy ; avez-vous déjà contemplé un aussi magnifique tableau ?

Les promeneurs étaient parvenus à l’extrémité, et au faîte, de l’éboulis de rochers que terminent deux pointes écartées, assez semblables aux cornes d’un escargot. A droite, au-dessus de la lande, brûlée par le soleil et l’air salin, montait, silhouette d’ivoire détachée sur le ciel bleu, le fût élancé du Grand Phare ; à gauche, le vieux château d’Yeu élevait, devant un cirque de falaises dressées en amphithéâtre, ses ruines massives et têtues agrippées à leur îlot. Et ses murs formidables évoquaient le souvenir des vexations, des rapts, des gémissements, des pleurs, dont ils avaient été les témoins impassibles, et qu’étouffait la voix de la mer, emportant aussi bien le balbutiement des supplications qui s’effilochaient au vent du large, sans atteindre le cœur des bourreaux.

Debout sur un roc faisant face à l’immensité de l’océan, Yvonne contemplait l’espace bleu. Dans sa robe simplement coupée, mais fraîche et claire comme ce jour riant, et moulée sur elle par la brise, elle semblait une statue, la statue de la Jeunesse et de la Vie, dressée au point de rencontre des éléments rivaux, telle qu’une réplique de la Terre, glorieuse de son œuvre, à la Mer drapée dans son écrasante majesté. Elle étendit la main :

— Admirez, fit la jeune fille, d’un accent où tremblait une sorte de religieuse ferveur. Est-il des mots pour décrire semblable magie ?

Des mots ! C’était le métier de Mauroy que de les connaître tous, et de leur faire tout dire. Il fut sur le point d’en faire la remarque à haute voix ; mais un regard au spectacle que montrait Mlle Hérieau fit mourir sur ses lèvres cette petite fatuité d’auteur parisien.

Comment enfermer, en effet, dans le fini d’une phrase ce qui, par essence même, est infini ? Devant Roger, la mer s’étendait sans bornes, limitée seulement par cet autre espace sans limites aussi qu’est le ciel. C’était un miroitement d’azur vivant, de soyeuse émeraude poudrée de soleil, frangée d’écume, et sur laquelle tranchaient, taches infimes que la distance rendait plus infimes encore, les voiles aux tons crus de quelques barques de pêche. A l’horizon traînait l’écheveau lâche d’une fumée, respiration d’un de ces lévriers de la mer qui joignent l’Europe aux pays inconnus vers lesquels fuient nos rêves : de longues houles accourues de l’ouest, formées peut-être à des milliers de milles, venaient se briser sur les récifs en chantant, pour ajouter le charme de leur perpétuelle harmonie à la féerie du coup d’œil, pour séduire l’oreille des hommes, comme leurs yeux, déjà, étaient conquis.

Mauroy murmura, en enveloppant d’un même regard Yvonne, la falaise et la mer :

— De fait, mademoiselle, ce paysage atteint à une beauté magique, vous le dites fort bien. Me serait-il permis d’ajouter que vous le complétez dans la perfection ?

A l’abri du voile léger qui retenait la grande paille posée sur sa chevelure, Mlle Hérieau rougit : elle était surprise, légèrement froissée du madrigal trop direct, et qui prenait, sur cette côte austère, une intention plus appuyée que ne l’avait souhaité le jeune Parisien. Devinant ce sentiment de sa fille, le commandant intervint avec rondeur :

— Les pointes terminales de la péninsule paraissent avoir été fortifiées… Voulez-vous voir, mon jeune ami, ce qui reste du système de défense ?

— Volontiers, commandant ; tout ceci est très intéressant.

— Je vais surveiller le couvert de Michelle, déclara Yvonne.

Elle s’éloigna, souple et blanche, un peu grave dans son souci de maîtresse de maison active et entendue. Revenant vers l’intérieur de l’île, dont le corps pesant s’étalait à cinq cents mètres en arrière, l’officier expliquait :

— En cas d’invasion, cette presqu’île servait certainement de refuge aux habitants et à leurs troupeaux. Ce dispositif n’est pas unique dans les îles bretonnes : une fortification semblable existe à Groix.

— Vous connaissez tout, commandant.

— J’ai beaucoup voyagé, cher monsieur, et même dans les environs immédiats de mon pays natal, répliqua gaiement M. Hérieau. Tenez, faites la part des dégradations causées par le temps et les hommes, et dites-moi quel formidable ouvrage ce dut être ici, voilà bien des siècles, évidemment.

Les promeneurs étaient parvenus au point de rattachement de l’isthme avec l’île. Là s’élevait un rempart de terre et de pierres, précédé d’un fossé de trois à quatre mètres d’ouverture, dont les déblais avaient été rejetés extérieurement à l’île. Malgré la quantité de matériaux enlevés par les Islais en mal de bâtir, ce mur présente encore une hauteur de cinq mètres environ, sur une épaisseur double à la base. Roger apprécia.

— Un travail de cyclopes !… A quelle époque remonte-t-il bien ?

— Nul n’en connaît ni l’âge, ni l’histoire ; seules des suppositions sont permises, quant à sa destination primitive. On ne sait même pas si les deux brèches que vous voyez furent pratiquées de haute lutte, ou ne sont qu’une action du temps qui détruit en se jouant les plus formidables ouvrages.

Mauroy embrassa d’un coup d’œil le plateau borné sur ses trois autres faces par le talus à pic des rocs, au bas desquels la mer échevelait sa colère :

— Cette langue de terre devait constituer un camp imprenable, commandant ?

— Oui, certes, d’autant que nulle barque ne saurait aborder les récifs sans éclater comme une coquille d’oursin. Mais, ajouta soudain le marin, la main en auvent sur ses sourcils drus, voilà qu’Yvonne nous appelle. Tout est prêt, sans doute ; venez vite, mon ami.

Ils se rapprochèrent de la nappe étendue sur l’herbe rase, couvert champêtre que la jeune fille avait su rendre attrayant. Les deux promeneurs — ce qui est la meilleure disposition pour goûter le charme d’une partie de campagne — étaient fort satisfaits l’un de l’autre, quoique pour des motifs différents. Le romancier se félicitait de nouveau des agréables relations qu’il avait nouées en ce coin perdu ; le commandant voyait s’accroître en lui la sympathie qu’il éprouvait pour ce jeune homme qui possédait l’art de savoir écouter avec intelligence, en témoignant d’un intérêt déférent. Cette sympathie, déjà, était quasi paternelle… en attendant mieux. Eh ! eh ! pourquoi pas ?

… Le ton détaché, voilant une anxiété de père soucieux de marier sa fille, M. Hérieau, ce même soir, demanda à Yvonne :

— En somme, fillette, que penses-tu de M. Mauroy ?

Trop modeste pour se figurer qu’elle eût pu faire impression sur leur élégant voisin, trop chrétienne pour laisser son esprit errer en d’aventureuses imaginations, la jeune fille répondit sans émoi :

— Mais… il me paraît de bonne compagnie, père ; sa conversation est attrayante.

— Comment l’entends-tu ?

— Ce qu’il nous a raconté touchant l’odyssée de sa dernière pièce, avant qu’elle ne soit jouée, m’a vivement intéressée.

Un peu déçu, le commandant insista :

— C’est tout ?

Yvonne sourit :

— Mon cher papa, que souhaiteriez-vous de plus ?

— Je voudrais savoir ton impression du point de vue moral…

Les fins sourcils rapprochèrent, sur le front pur d’Yvonne, leur arc au contour délicat :

— Mais je n’ai pas du tout d’impressions !

— Voyons, Vonnette, entre nous…

— Vous savez, père, ceci est grave ; il faudrait connaître davantage notre voisin pour émettre un avis sérieux.

— Tes réticences me font penser que tu le juges sévèrement.

— Non, car, en somme, il ne se montre que superficiellement. Il se montre, je n’ose dire un étudiant… tout au moins un homme en vacances, qui jouit avec un vif plaisir de l’été radieux, de notre superbe pays, et du charme de votre compagnie.

— Flatteuse ! protesta l’officier.

— Si, si, c’est comme cela. Hors de là… eh bien ! je crois que nous ne connaîtrons pas grand’chose de sa personnalité véritable — si tant est qu’il en ait une… Peu importe, d’ailleurs.

Ayant dit, Yvonne posa l’échiquier sur la table où des œillets épanouissaient leur odorante fraîcheur : l’heure était venue de la partie du commandant. Mais ce soir-là, l’officier se révéla tacticien déplorable ; il fit clouer sa dame dans des conditions qui dévoilaient le trouble de son esprit, et qui eussent excité l’indignation de Philidor, le grand maître du noble jeu.

Quelques jours plus tard, M. Hérieau allait demander un ou deux livres à l’inépuisable bibliothèque de son vieil ami, l’abbé Jauvin. C’était pour le commandant une chère habitude ; sous le prétexte d’un Virgile à quérir, ou d’un Fénelon à rapporter, il passait volontiers un moment en la compagnie de ce pasteur affable et érudit, chez qui les soucis d’une direction éclairée pour son troupeau n’avaient fait perdre ni le goût, ni le talent de la conversation telle qu’on l’entendait jadis.

Mlle Clotilde s’avança au-devant de l’officier, avec cette vivacité sur quoi les années ne semblaient point avoir prise, encore qu’elle contrastât curieusement avec l’ampleur de sa personne.

— Enfin, c’est vous, commandant ! Asseyez-vous… Non, pas ce fauteuil, j’en ai cassé les ressorts ! Ici, plutôt… Vous allez bien ?

— Vous êtes tout aimable, mademoiselle, et accroissez ainsi ma confusion d’être demeuré si longtemps sans venir à la cure.

La bonne demoiselle appuya, en agitant ses bras courts, comme pour prendre à témoin le Ciel et les prophètes :

— Si longtemps, monsieur Hérieau ! Dites un siècle… et c’est très mal d’oublier ainsi vos vieux amis ! L’abbé va vous gronder, vous l’avez bien mérité… n’est-ce pas, Dominique ?

— Ah ! ma sœur ! Je vous y prends à accueillir mes visiteurs de la belle manière ! morigéna gaiement le curé de Port-Joinville, qui entrait sur ces mots. Laissez-moi, je vous prie, tout au plaisir que j’éprouve à revoir notre ami.

Le vieillard gagna sa place accoutumée, derrière le bureau chargé de papiers, près d’une fenêtre qui découpait en pleine lumière son visage aux lignes fortes, rappelant assez bien le Bossuet de Rigaud, mais un Bossuet fils d’une race à l’abord un peu rude, comme les rochers que son île oppose aux fureurs de la mer. Désignant la pluie qui vernissait les feuillages du jardin curial, l’abbé Dominique fit avec malice :

— Au lieu de vous gronder, mon bon ami, comme ma sœur s’y attend charitablement, je me féliciterais plutôt, une fois par hasard, de cet affreux temps… Sans lui, j’imagine que vous seriez parti en une excursion plus lointaine que celle du presbytère.

M. Hérieau se prit à rire, et serra cordialement la main que le prêtre lui tendait, par-dessus un paquet de la Croix de l’île d’Yeu.

— Il est vrai, dit-il, mon cher curé, que je vous ai négligé un peu ces derniers temps.

— Un peu !

— Mettons beaucoup, mademoiselle, beaucoup trop, je m’en excuse. La faute en est à ce que le Ciel a d’aventure envoyé chez la mère Birant un voyageur auquel je fais connaître les beautés de notre pays.

— Ah ! oui, ce Parisien !

Une hostilité chargeait le ton à l’habitude empreint de franche bonhomie de la vieille Vendéenne. Hostilité, peut-être, de femme ordonnée, ponctuelle et travailleuse, en face de l’élégance et de la fantaisie du jeune oisif ; hostilité surtout de femme au cœur vibrant, abandonnée, voici quelque trente ans, par un inconstant fiancé. Depuis cette époque lointaine, Mlle Clotilde gardait une invincible méfiance contre « ces monstres d’hommes ». Le commandant Hérieau ne s’arrêta pas à ce point de psychologie, mais il retint, pour aujourd’hui, sur ses lèvres, le secret de ses espoirs paternels, dont il s’apprêtait à faire la confidence à son vieil ami. Il se contenta d’expliquer :

— Ce jeune homme est un agréable compagnon de promenade. Je lui apprends, vous disais-je, à connaître notre île, dont il s’émerveille.

Le prêtre, songeur, jouait avec un ouvre-lettres ; il s’enquit, l’accent méditatif :

— Comme caractère, quel est-il ?

— Aimable, distingué, spirituel. Il doit être de bonne race, sa croix de guerre l’indique ; quant à son intelligence, elle a fait ses preuves : n’a-t-il pas atteint, dans une carrière longue et difficile, sinon la célébrité, du moins la réussite ? Et il est âgé de trente-cinq ans à peine !

Mlle Clotilde éclata ; c’est-à-dire qu’un peu de sang monta à ses joues pleines, mais fanées, et que son nez, se plissant de dédain, conféra à sa large face une vague ressemblance avec celle d’un griffon pékinois.

— Oh ! ces monstres d’hommes ! gronda-t-elle en brandissant belliqueusement la brassière où sa charité s’activait, dire qu’ils se soutiennent tous !

— Eh ! mademoiselle…

— Taisez-vous donc, commandant ! continua la digne personne qui s’arrêtait malaisément quand elle était lancée. Je l’ai vu, ce bel oiseau, avec son veston genre artiste, son chapeau qu’il a pris à d’Artagnan, et sa barbe copiée sur celle d’Henri IV ! Je l’ai vu, et je le tiens pour un petit poseur. C’est superficiel, ça n’a pas de fond… d’ailleurs, comme tous les garnements de nos jours ! Et d’abord, savez-vous s’il est vraiment si connu, dans leur Paris ?

Essoufflée, Mlle Clotilde dut reprendre haleine ; c’était dommage, car son navire aurait pu longtemps garder la même route, si le vent ne lui eût manqué. L’abbé Dominique, mi-riant, mi-fâché, profita de l’accalmie :

— Doucement, ma sœur ! Eh là, comme vous y allez ! Où l’avez-vous donc tant vu, ce pauvre garçon, pour l’avoir si tristement percé à jour ?

— Comme tout le monde peut le voir, reprit la bonne demoiselle : dans la rue… sur le quai… à l’église…

Le curé échangea avec son visiteur un sourire amusé :

— Vous lui avez beaucoup parlé, ma sœur ?

Mlle Jauvin étouffa un cri d’horreur :

— Moi ? Pour qui me prenez-vous, l’abbé ? Parler à un étranger que je ne connais point… Je ne lui ai jamais adressé un mot !

— Alors ?

Mlle Clotilde ouvrit la bouche pour une réponse, qui ne franchit pas ses lèvres ; elle baissa la tête sur son ouvrage, tandis que son frère reprenait :

— Eh bien ! moi, je suis plus avancé que ma sœur, commandant. Je me suis entretenu, même assez longuement, avec ce M. Leroy.

— Mauroy, rectifia le père d’Yvonne.

— Racontez-nous cela, mon frère ; vous ne m’aviez pas fait encore cette confidence !

La bonne demoiselle, les yeux pétillants de curiosité, se penchait dans son fauteuil.

— Vous voyez, reprit avec sérénité le curé, sans paraître autrement pressé de satisfaire cette impatience, tout vient à point à qui sait attendre.

— L’abbé, vous me faites bouillir !

— N’est-ce pas une fort pieuse situation ? demandez plutôt à saint Jean… Quoi qu’il en soit, l’autre jour, comme je lisais mon bréviaire sous les ormeaux de la place La Pylaie, j’ai aperçu M. Mauroy qui contemplait la rentrée des barques.

— Voilà ! Toujours inactif… oh ! ces hommes ! triompha la vieille fille.

— Il ne médisait de personne, ma sœur, c’est quelque chose déjà… Il m’a salué, avec, ma foi ! beaucoup de déférence ; je me suis approché, et nous avons causé.

Le commandant s’inquiéta :

— Et alors, mon cher curé, que pensez-vous du personnage ?

Il badinait, mais un souci véritable se cachait sous la légèreté de l’accent. L’abbé Dominique s’en aperçut-il ? En tout cas, il traduisit avec fidélité son sentiment :

— Je pense avant tout qu’il convient de témoigner une particulière indulgence aux hommes qui n’ont pas connu leur mère. Pour celui-ci, je le crois très capable de suivre une bienfaisante influence ; se présentera-t-elle à temps ? C’est le secret de Dieu.

Mlle Clotilde eût volontiers donné son avis ; mais nul ne songeait à le lui demander. Alors l’excellente personne reprit son ouvrage avec une ardeur nouvelle ; en somme, toutes ces histoires lui faisaient perdre son temps, et le dernier chérubin des Burgoin attendait le travail de ses doigts charitables. Puis se dévouer aux petits, aux pauvres, aux souffrants, n’est-ce pas là le vrai soleil de la vie ? Telle est bien l’opinion de Mlle Clotilde, bien qu’elle se plaise quelquefois à s’envelopper d’une coquille hérissée de piquants, à l’instar d’une araignée de mer.

IX

— Monsieur Mauroy, demanda l’officier, avez-vous eu jamais des relations personnelles avec l’épervier ?

— Lequel, commandant ? L’oiseau sacré d’Horus, ou celui que, l’autre jour, j’ai manqué si bellement, sur la tour d’entrée du vieux château ?

— Ni l’un ni l’autre : tout simplement l’engin de pêche que nous employons à bord de la Rose-de-Mai.

— J’avoue, commença le romancier avec le sentiment fâcheux de son ignorance ; j’avoue…

— Eh bien ! venez donc avec moi faire un tour en mer… demain, voulez-vous ?

— Demain, c’est entendu.

— Vous verrez, mon matelot Hennebin le lance avec une virtuosité véritable ; et c’est tout un art.

— Oh, oh ! commandant, vous voulez rire.

— Vous essayerez, mon jeune ami, vous essayerez… et vous jugerez par vous-même !

Voilà comment il se fit que, le lendemain dès l’aube, la Rose-de-Mai doubla la haute estacade de l’avant-port, et s’en fut avec trois passagers vers le large. Dans ses voiles tannées soufflait une brise molle, presque câline ; le nez de la barque se soulevait à peine, au passage des rides légères qui couraient sous la surface de l’eau. La mer était exquisement verte, d’un vert vivant, traversé de reflets, allégé de lumière ; Roger qui, tout en ne craignant point de naviguer, n’était pas aussi assuré qu’il l’eût pu souhaiter de son endurance maritime. Roger pouvait goûter, sans redouter l’insidieuse et déplorable nausée, le charme profond de ces heures dérobées aux routines terrestres.

Lorsque les passagers du petit sloop virent, sous son étrave, l’émeraude des atterrages tourner, en d’insensibles dégradations, à la turquoise du large, le commandant annonça gaiement :

— Voici les grands fonds, cher monsieur — ou du moins ceux où le poisson se plaît mieux qu’aux abords immédiats de la côte. Tu es paré, Hennebin ?

Depuis un instant, le matelot s’affairait autour d’une lourde poche grisâtre, qui encombrait la chaloupe, et que Mauroy eût comparée, s’il eût dû la décrire, aux filets dont le rétiaire, pour le cruel plaisir d’un peuple en délire, s’efforçait, au Colisée, d’envelopper le mirmillon. Hennebin se releva, les bras chargés d’un engin aux mailles serrées, derrière lequel tout son buste disparaissait ; des morceaux de plomb, attachés à réguliers intervalles vers la base du filet, le tendaient en plis verticaux.

— Paré, commandant.

L’officier donna un coup de barre ; la Rose-de-Mai, brisant son allure, vint aussitôt dans le creux des lames, où elle se mit à rouler assez lourdement. Machinalement, le terrien, bousculé, s’accrocha à un hauban ; toute son attention, d’ailleurs, était captivée par la manœuvre du pêcheur.

Celui-ci s’approcha du bordage, traînant la masse encombrante de l’épervier. De la main droite, il avait empoigné le cône de corde vers son sommet ; de l’autre, saisissant le bord du filet à une coudée environ de la ligne des plombs, il ramena sur son épaule, d’un geste large et aisé, l’énorme appareil des mailles. Puis il imprima à son corps un ample mouvement d’oscillation ; son bras se détendit avec sûreté : comme un rapace qui plane, le vaste entonnoir se développa, couvrant la mer d’une ombre ovoïde ; vers les flots, comme fondrait un vautour, il se précipita brusquement. Dans un friselis d’eau partagée, l’épervier disparut, entraîné par son chapelet de plombs, et déroulant avec un fouettement la double corde amarrée au fond du réseau.

Hennebin se mit, tout en tirant le cordeau, à faire alternativement un pas à droite et un à gauche : manœuvre qui sembla au jeune Parisien si singulière, qu’il ne put se tenir d’en faire la remarque au commandant Hérieau :

— Dites-moi, cher monsieur, pourquoi ne ramène-t-il pas directement le filet ?

— Eh ! terrien que vous êtes ! sourit l’officier, c’est afin que les plombs ferment, en se rapprochant, l’orifice de l’épervier… Écartez-vous, voici notre pêche qui remonte.

Ruisselant d’une eau qui fuyait entre ses mailles avec un grésillement d’averse, le filet apparut le long du bord. D’un effort, Hennebin le jeta sur les planches de la barque : des éclairs d’argent y tressautaient, cherchant désespérément la vie, ne trouvant que la mort qui bientôt raidissait les corps fusiformes, tachetés d’ardoise, de bistre et d’ocre. Penché sur le panier où son matelot rangeait les prises, M. Hérieau apprécia :

— Quelques rougets, un quarteron de sargates, deux petits maquereaux… pas trop mal.

— Je n’aurais jamais cru, monsieur, qu’un seul coup de filet pût être si productif, ailleurs que sur le lac de Tibériade !

— Oh ! la mer est le prodigieux réservoir de la vie. Les plus populeuses des cités, dont les hommes se montrent si vains, ne sont que des déserts auprès d’un banc de sardines.

— Moi qui vous parle, intervint Hennebin, une année, j’en rapportais douze mille chaque soir. Et c’était à la mi-novembre, quand la saison-z-était finie.

— Vous plairait-il, cher monsieur, de lancer l’épervier à votre tour ?

— Très volontiers, mais tout à l’heure… quand j’aurai pris quelques leçons encore, répondit le romancier avec une prudente circonspection.

Vers le milieu de l’après-midi, et comme le soleil, s’inclinant du côté de l’île lointaine, établissait entre elle et la barque, sur le dos miroitant des vagues, un triomphal chemin d’or, Mauroy crut pouvoir se risquer à la redoutable manœuvre. Il drapa sur ses bras, du mieux qu’il sut, la masse pesante du filet, sentant le varech et le poisson.

Debout contre le bordage du sloop, où, sans qu’il y prît garde, la vigilante amitié du commandant l’avait suivi, le jeune homme, cambré en arrière, les jambes écartées tout comme il l’avait vu faire au père Hennebin, lança d’un grand effort l’épervier au loin. Il le lança… mais ce fut un lamentable chiffon, nullement déployé, qui chut pesamment dans l’eau opaque ; Roger, emporté par son élan, l’y eût suivi à coup sûr, si, d’une poigne solide, M. Hérieau ne l’avait retenu en riant :

— Eh quoi ! mon jeune ami ! Nourririez-vous donc des idées de suicide ?

Confus de sa maladresse, conscient aussi du péril qu’il avait couru, Mauroy répliqua :

— Je vous dois la vie, commandant, il me semble.

— Bah ! à la mer, ce sont choses qui ne comptent point… Mais que dites-vous de la manœuvre de l’épervier ?

— Je dis que c’est une science plus qu’un art, et une science qui m’a tout l’air d’être fort ardue !

Il se retenait à un cordage, car le vent s’élevait. Des rides légères se creusaient sur la mer, qu’ourlaient, par places, les langues d’écume, longues et minces, dues à l’écroulement des petites crêtes coiffant les vagues entre-heurtées. Hennebin dit à son chef, en désignant le jeune homme par un clin d’œil plein de bonhomie :

— Ça va fraîchir, commandant. Vaudrait peut-être mieux rentrer…

— Tu as raison, mon vieux Jean. Cap à terre et vivement. Quand le bateau sera amarré, tu porteras ces deux paniers à l’hôpital !

Hennebin pesa sur la barre, et la Rose-de-Mai, dans le vent qui raidissait les écoutes des voiles gonflées, bondit vers Port-Joinville, comme une fleur brune qu’un caprice de la brise ferait voltiger sur une mouvante et féerique prairie.

Lorsqu’au soir Mauroy, joues brûlantes et lèvres salées, se retrouva seul dans sa chambre, il éprouva que, malgré la fatigue physique, son esprit était merveilleusement en éveil. L’écrivain rapportait de sa journée de pêche un si agréable, un si pittoresque souvenir, qu’il décida de le noter aussitôt, afin de le conserver intact à sa disposition, au cas où quelque jour il aurait besoin, pour un roman ou pour un conte, d’un épisode maritime.

Voyons… où a-t-il serré son carnet, en arrivant ? A l’habitude Roger le porte toujours sur soi ; mais comme il venait ici pour se mettre au repos… ah ! le voici dans ce tiroir, sous les cravates. Cette lampe éclaire à souhait : le robuste matériel de la campagne vaut bien les raffinements de la ville, sans compter qu’il n’y a pas à craindre les caprices de la fée Électricité… A travers les trèfles ajourant les volets gris, entre, par la fenêtre grande ouverte, l’odeur saine de la terre endormie, aromes des jardins où juillet fait mûrir les fruits, senteurs venues des champs tout proches. Positivement, Mauroy se découvre intelligent à miracle ; sa plume court, court, notant aux feuillets quadrillés les détails infimes, mais vécus, parmi lesquels, dans dix ans ou plus, il pourra puiser pour reconstituer la journée qui vient de s’écouler, avec autant de précision, autant de fraîcheur, que s’il venait de la vivre.

Les pages se succèdent, et les minutes s’envolent. Loin que l’allégresse de l’écrivain s’alourdisse, elle se renouvelle, se vivifie avec l’effort. Les comparaisons se pressent sous sa plume, les images la sollicitent, neuves ou hardies. Qui donc disait qu’il était malade ? Peut-être le fut-il : l’existence qu’il vivait à Paris pouvait fort bien l’avoir surmené ; mais la fatigue est vaincue, elle est lointaine comme la ville fiévreuse est lointaine de l’île dont le calme a dispensé la nécessaire détente aux nerfs du romancier. De nouveau il se sent jeune, il se sent fort, il connaît qu’est ressuscitée en lui la puissance créatrice, comme avant la guerre — mieux qu’avant la guerre, parce que les années (et quelles années !) ont apporté à son esprit la vigueur que l’on ne peut posséder encore à vingt-cinq ans.

Et voici qu’une idée surgit dans l’esprit de Mauroy. Elle s’en empare, s’y développe, le domine tout entier, l’embrasant de cette sorte de feu intérieur, le divin enthousiasme, qui soutient l’écrivain au long de sa rude carrière. Tout à l’heure, il pensait utiliser dans un temps indéterminé les notes qu’il vient de prendre ; mais à quoi bon ce délai ? Puisque, à présent, il est guéri, et dispos, et allègre ainsi qu’en ses meilleurs jours, va-t-il passer dans l’inaction le temps qu’il lui reste à demeurer le pensionnaire de Mme Birant ?

Le romancier consulte son calendrier : huit… neuf… dix… il a encore dix semaines de séjour dans l’île, s’il veut satisfaire à l’ordonnance de Fernac. Deux mois et demi… c’est suffisant pour mettre debout un bref roman local, facile à écrire sur place, et qui fera grand effet à Paris. Un cinq à six mille lignes, très observé, très situé, qui passera d’abord dans une forte revue en inédit, à la Gazette de Paris ou au Messager des Lettres, et qui ensuite formera un joli volume chez Gauvin en interlignant au besoin, s’il est trop court. Yeu fourmille de sites splendides, qui constitueront un fond de décor inégalé, pour peu qu’on en sache tirer parti convenablement.

La voix grave de l’église jette à l’espace douze coups qui s’émiettent dans l’immensité sereine de la paix nocturne. Toute l’île dort ; demain, Mme Birant se demandera avec terreur si sa lampe n’a pas quelque fêlure par où le pétrole ait pu s’évader. Mais Mauroy n’a cure des inquiétudes de sa propriétaire ; possédant son cadre, il médite sur les marionnettes qui le viendront animer.

Bientôt une résolution s’impose à lui, avec cette tyrannique rigueur que bon gré, mal gré, subissent les écrivains, tous plus ou moins esclaves des figurines que crée leur imagination. Le premier rôle sera tenu par Yvonne Hérieau ; cette petite est intelligente, jolie… mieux encore, elle est belle. Elle se montre supérieure au milieu qui l’entoure, ce qui permettra d’obtenir sans peine un sûr effet de contraste. Roger voit son héroïne sous les traits de la jeune fille ; il ne la voit, il ne la saurait plus voir autrement. Il conviendrait de l’approcher davantage, dans les jours qui vont venir, de la faire causer surtout, pour observer comment elle pourrait logiquement réagir, dans les complications où la placera la fantaisie du romancier.

Et des plans extravagants s’ébauchent en l’esprit de Mauroy, tandis qu’à trente mètres, dans la maison parée de vigne, Yvonne repose paisiblement, ignorante de l’aventure redoutable qui, dans l’ombre, se prépare pour elle.

Suivant exactement son programme, et considérant la jeune fille uniquement comme un objet d’études — quelque chose comme le malade dont le chirurgien étend la nudité douloureuse sur la table d’opération, et qui n’est pour lui qu’un cas sans âge, ni sexe, ni sentiments — le romancier multiplia dès lors les occasions de rencontrer Yvonne. Ce lui était chose d’autant plus facile que le commandant voyait, dans cette relative intimité qu’il favorisait de son mieux, la voie naturelle devant mener à la réalisation de ses projets.

Chaque dimanche, le Parisien accompagnait les Hérieau à l’église, avec une ponctualité qui surprenait la malice de Mlle Clotilde, et édifiait son frère :

— Vous le constatez, ma bonne, le diable n’est pas aussi noir qu’il en avait l’air !

— Eh, eh ! l’abbé, il faudrait voir.

— Voir quoi donc ?

— Ce que donnera cette conversion. Sait-on jamais au juste, avec ces monstres d’hommes ?

Ayant dit, la vieille demoiselle, de qui la bienfaisance ne chômait guère, se remettait à quelque besogne charitable, dont devait tout aussi bien profiter un de ces pauvres hommes qu’elle affectait de tenir en un tel mépris.

Pour le plus grand profit du carnet de notes qui avait repris sa place dans le veston de l’écrivain, les excursions se firent fréquentes ; elles étaient fructueuses aussi, car Roger témoignait d’un désir de s’instruire qui faisait la joie et l’admiration de M. Hérieau. Son jeune ami se fût-il intéressé à ce point aux légendes, à la flore de l’île, à ses falaises, si quelque motif plus personnel n’attirait son esprit, peut-être même son cœur, vers tout ce qui touchait à Yeu ? N’était-il pas permis de penser que, dans ces promenades, M. Mauroy goûtait par-dessus tout la présence d’Yvonne, à laquelle il marquait une attention réservée, mais discernable aux yeux d’un père se trouvant dans les conditions de l’officier ?

Quand, par hasard, le temps se faisait morose, l’écrivain n’abandonnait pas pour cela ses amis. Parmi les quelques nouveautés du dernier printemps, la plupart dédicacées par des confrères inconnus, et qu’un instinct de littérateur lui avait fait mettre dans sa malle, il choisissait tel ouvrage qu’il portait à Yvonne. Je dis bien qu’il le choisissait, parce que cet homme, insouciant et léger, savait fort bien ne pas offrir à une jeune fille un livre qui ne fût pas pour elle.

Et, dans le salon intime aux bibelots exotiques, entre le commandant qui voyait, jour à jour, son rêve prendre corps, et la jeune fille qui jouissait sans arrière-pensée de la présence de Roger, élément nouveau côtoyant pour un temps sa vie d’Islaise, le romancier passait d’exquis — et laborieux — après-midis. Il lisait un chapitre, de cette voix bien timbrée, presque caressante, qui lui avait valu de nombreuses sympathies. Il s’arrêtait, provoquant une réflexion, un commentaire, poussant celle qu’il avait choisie comme sujet d’études à une discussion courtoise, où elle était amenée à dévoiler un rayon de son âme, un coin de sa sentimentalité. Puis, satisfait du coup d’œil aigu qu’il avait porté sur la personnalité de sa voisine, il lisait quelques pages encore.

Et lorsque, dans l’esprit de l’écrivain, la moisson du jour était complète, que traits de caractère, détails psychologiques étaient dégagés avec une précision qui n’attendait plus que le classement en notes dûment sériées, Roger se donnait vacances un moment. Il entamait avec le brave homme de père, réjoui de la tournure prise par les événements, une conversation cordiale et quelconque… et, cependant que la jeune fille se penchait, appliquée, sur une délicate broderie, il la considérait avec ce regard à la fois détaché et ardent de l’artiste devant son sujet. De plus, l’écrivain estimait qu’en vérité Mlle Hérieau constituerait une excellente héroïne de roman, car, suivant le vieil auteur de la Prise d’Orange, dont les vers naïfs chantaient en la mémoire de l’homme de lettres :

Elle est plus blanche que la noif (neige) qui resplent Et plus vermeille que la rose flerant.

X

Grave affaire, le choix du titre d’un roman ! Cette brève formule, condensée en quelques mots, doit piquer la curiosité du public, et éveiller en lui le désir de feuilleter les pages qu’elle présente, c’est vrai ; mais, avant toutes choses, il faut qu’elle parle à l’imagination de l’écrivain, qui aime un titre évocateur où se nourrira sa pensée, jusqu’au jour où il tracera la dernière ligne du dernier chapitre.

Pour son « histoire feinte », comme dit Littré, Mauroy ne chercha même pas : le livre s’appellerait Yvonne l’Islaise, en-tête qui trancherait heureusement sur la foule des titres qui s’étagent aux devantures des libraires. Quant à l’action…

Il la concevait suivant le mode preste, badin, primesautier, qui avait assuré le succès triomphal des Orchidées parisiennes. Roger n’avait rien d’un moraliste ; il se plaisait, sans viser plus haut, à amuser ses contemporains. Ambition qu’il est aisé à un auteur de satisfaire, dès qu’il sait conter l’anecdote, et pratiquer l’art — peu recommandable, à la vérité — du double sens. Donc la réelle Yvonne, chargée du premier rôle, sans même qu’on prît la peine de changer son nom, partagerait la vedette avec un baigneur qui, dans l’île, chercherait, et trouverait, à distraire ses journées de vacances.

L’aventure serait saupoudrée d’esprit, affriolante, pimentée, et il y aurait du ragoût, car, autour de la figure de premier plan, tout serait campé au naturel : bourg, indigènes, sites sauvages et vie islaise.

On devine qu’ayant formé pareil dessein, Mauroy ne l’envisagea pas longtemps au futur. Promptement il se mit à l’œuvre, et les semaines coulèrent dans la paix, partagées entre les paysages accueillants et la chambre studieuse ; Roger, à qui ce régime convenait admirablement, ne s’était jamais connu une plume si alerte ; son roman venait vite, et il venait bien. L’écrivain prenait un plaisir intense, mais peu charitable, à travailler sur le vif, tout en déformant sciemment la mentalité de son principal personnage.

Le jeune homme, cela se conçoit, n’avait pas soufflé mot à ses amis d’Yvonne l’Islaise ; il ne leur avait point caché cependant qu’il s’était remis à l’ouvrage. Cela s’était fait très naturellement, certain jour que M. Hérieau l’avait invité à venir, le lendemain matin, relever avec lui des casiers à homards, mouillés en face de Noirmoutier, devant les rochers des Iliaux.

— Ce serait avec un vif plaisir, commandant, mais je ne sors plus le matin.

— Sérieusement ?

— Sérieusement ; après le dîner non plus.

— J’avais cru remarquer, en effet… vous n’êtes pas souffrant, mon jeune ami ?

— Non, non, soyez sans inquiétude.

— Ah ! vous m’aviez effrayé !

Roger ramassait un joli fragment de quartz neigeux veiné de rose, qui était tombé au pied du rocher du Caillou-Blanc, trouant l’herbe rase, devant l’anse des Broches. Il expliqua à l’officier, debout près de lui, sur la falaise :

— La sympathie que vous me témoignez m’honore, commandant. Je vous confie bien volontiers que j’ai mis en chantier un nouveau livre. Vous savez… un écrivain… il faut me pardonner !

Il souriait, avec quelque malice nichée dans la barbe blonde ; le commandant poursuivit gaiement :

— Ah, ah ! voilà donc le mystère ! Et… un livre sur quel sujet ?

— Mais sur l’île, cela va de soi ! ne m’avez-vous pas tout obligeamment appris à la connaître et à l’aimer ?

Une satisfaction profonde illumina le cœur de l’officier : aimer l’île ! comme Mauroy avait dit cela ! C’était clair : ce qu’on aime, à trente-cinq ans, c’est moins un pays, si pittoresque soit-il, que la jolie fille aux côtés de qui on eut du plaisir à le parcourir, et de qui, chemin faisant, on a pu découvrir les qualités exquises et le charme prenant. Certainement, le romancier, à travers les pages de son manuscrit, voyait s’estomper l’image d’Yvonne… Pour cacher son émoi, l’heureux père s’enquit :

— Excellente idée, cher monsieur ! Et quel genre ? Documentaire, sans doute ?

— Précisément, répondit avec aplomb le Parisien, qui jamais n’avait hésité à donner une entorse à la vérité, lorsqu’il y voyait quelque avantage et voulait s’éviter des difficultés, fût-ce aux dépens de la plus élémentaire morale.

— Parfait. Est-il besoin de vous dire que je mets avec joie tous mes bouquins à votre disposition, et aussi l’ensemble de mes connaissances touchant mon coin natal ?

— Votre secours peut m’être infiniment précieux, commandant. J’en userai à l’occasion. Ainsi vous me parliez tout à l’heure d’un vapeur qui, dans cette anse, fut abandonné par son équipage ?

— C’était le 27 décembre 75, au matin ; il s’était mis au plein par une brume si épaisse que le capitaine, un Hollandais connaissant peu nos côtes, ne se douta point qu’il avait abordé Yeu. Il fit aussitôt armer les chaloupes et gagna Noirmoutier, laissant les feux de position de son navire allumés.

— Un piètre marin, me semble-t-il.

— Vous l’avez dit. Quand, peu après, nos pêcheurs aperçurent ce cargo échoué, qui ne répondait pas à leurs appels, ils montèrent à bord : le déjeuner des matelots cuisait encore dans la cambuse ; sur la table du capitaine, un flacon de whisky attendait, auprès d’une tasse de café qui n’avait pas eu le temps de refroidir. Et pas un homme dans les coursives !

— Un véritable vaisseau fantôme ! murmura Roger, attentif à ne pas perdre un détail de ce singulier récit.

— Tout à coup, les visiteurs, qui exploraient toujours le navire, ayant ouvert un panneau, se virent accueillis par des mugissements effroyables, tandis que des yeux flamboyaient dans la pénombre. Nos hommes coururent chercher main-forte à Port-Joinville pour sauver ce tigre, d’ailleurs en cage, et qui fut dirigé vers la ménagerie à laquelle il était destiné…

Le commandant parlait avec une verve de jeune homme : bien souvent il avait conté cette vieille histoire, mais jamais encore il n’y avait trouvé autant d’intérêt que cette fois, car il pensait tenir celui qu’en son cœur, déjà, il nommait son gendre.

La tristesse de l’automne, qui, depuis qu’il y a des écrivains, leur fournit d’utiles motifs en la mineur, n’est pas perceptible sur une île où, dès la Saint-Louis, le soleil a grillé toute la végétation, mais où, en revanche, l’hiver est d’une douceur que mainte région lui pourrait envier… Aussi, le 25 septembre, Mauroy, assis avec ses amis sur la plage des Sables-Rouillés, s’abandonnait-il à un bien-être physique et intellectuel qui n’était troublé par aucun regret né de l’arrière-saison.

Comment eût-il pu en être autrement ? Le soleil, qui lui avait rendu courage et force, baignait de ses flots tièdes encore le sable lisse, élastique, couvert à chaque marée, asséché aussitôt, sur lequel Roger musardait avec délices. Contre les roches bornant en courtes jetées le cirque de la grève, la mer roulait, dans ses vagues pailletées de lumière, des volutes lourdes de sable roux, évidemment formé, grain à grain, par l’usure des dykes de microgranulite rouge qui ont constitué, avec les siècles, cette plage couleur de rouille. De l’embrun s’élevait en paquets d’ouate sur la falaise ; comme des plumets, des écharpes de rêve, le vent effilochait, aux arêtes des récifs, des panaches d’eau irisée. L’écrivain se plaisait à y voir des fusées légères, s’envolant pour souhaiter la bienvenue de la côte natale à Yvonne l’Islaise.

Il avait écrit, ce matin précisément, la dernière page de son livre. Encore quelques jours de mise au point, et l’ouvrage, amoureusement fignolé, écrit avec plaisir, donc devant se lire de même, serait prêt pour la copie. Ensuite, ce serait la destinée mystérieuse du manuscrit lancé dans la carrière, parmi des imprévus qui sont, autant qu’un souci, un attrait pour son auteur.

Tout à coup, M. Hérieau prononça :

— Beau temps pour les tourterelles ! Nous allons avoir un passage superbe.

— Elles se sont annoncées ? répliqua le Parisien avec une intention quelque peu railleuse.

— En mai et en septembre, leur venue est régulière, depuis que Yeu est Yeu. Près de la pointe de la Gilberge existe un petit bois de pins, d’ailleurs plus ou moins tortus, où elles font escale. Je compte vous y emmener ces jours-ci : elles constituent un gibier plus savoureux que les goélands.

— J’éprouverais certainement grand plaisir à cette chasse, commandant, mais j’aurai le très vif regret de m’en priver.

— Et pourquoi donc ? demanda l’officier surpris, et bien loin de prévoir la réponse qu’il allait s’attirer. Ne nous aviez-vous pas dit que votre livre est terminé ?

— Précisément ; je vais avoir maintenant à guider les premiers pas de cet enfant dans le monde. Je rentre à Paris.

Le feu du ciel émiettant, sous les yeux du commandant, les larges écueils contre lesquels, devant la grève, ronronnait la mer, n’aurait pas stupéfié le digne homme davantage que ne le fit cette nouvelle, assez naturelle pourtant. Il bégaya :

— A Paris ! Vous rentrez à Paris ?… Et… définitivement ?

— Mais sans doute ! Les vacances ne sauraient se prolonger, si agréables fussent-elles, au delà du terme même que leur assignent les saisons… N’est-il pas vrai, mademoiselle ?

Du même ton de courtois badinage qui ne masquait ni regret ni souci, Yvonne répondit :

— Les derniers baigneurs chaque jour s’enfuient de Port-Joinville ; bientôt toutes les villas de la côte seront closes.

Elle ajouta, affable comme elle l’était pour chacun de ceux sur qui se posait le rayon velouté de ses profonds yeux noirs :

— Mon père vous regrettera, monsieur.

— Soyez certaine, mademoiselle, que je n’oublierai pas, de mon côté, le guide érudit et précieux que me fut M. Hérieau. Grâce à lui, j’emporterai de votre île le plus reconnaissant et le plus profitable des souvenirs.

Un cynisme pervers, perceptible pour l’écrivain seulement, se jouait dans ses paroles. D’une voix où il s’efforça de ne laisser vibrer qu’un sympathique intérêt, l’officier s’inquiéta :

— Je veux croire, mon jeune ami, que Yeu vous reverra quelque jour ?

Les lèvres de Mauroy dessinèrent une moue dubitative ; sa main se leva nonchalante :

— Oh ! je voudrais en être sûr… Mais, nous autres romanciers, nous allons un peu où le vent nous pousse, où nous mène la fée Fantaisie, chère à Binet-Valmer. Voyez Theuriet…

— Theuriet ?

— Oui, mademoiselle, l’auteur de ce Bigarreau que vous aimez sans doute. Après avoir trouvé de délicieuses inspirations sur les rives fleuries du lac d’Annecy, ne les abandonna-t-il pas brusquement ? Nécessité, lubie, caprice mystérieux ? Nous sommes ainsi, dans la gent porte-plume… il faut nous pardonner…

Yvonne laissa tomber le propos, car, en vérité, son âme droite ne soupçonnait guère ce qu’elle devrait pardonner à M. Mauroy ; puis le départ de celui-ci lui était, personnellement, trop indifférent pour qu’elle songeât même à y arrêter sa pensée. Les yeux de la jeune fille cherchèrent, avec une admiration toujours nouvelle, l’immense horizon maritime ; ceux du commandant y erraient aussi, mais ils n’en percevaient aujourd’hui ni la lumière ni la splendeur. Car c’étaient les yeux d’un père désenchanté, qui brusquement voit se réduire en poussière ses plus chers espoirs.

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