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Voyage dans le nord du Brésil fait durant les années 1613 et 1614

SECOND TRAITÉ. (continued 3)

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Or il nous faut remarquer plusieurs belles particularitez en ce discours, lesquelles autrement seroient obscures & passeroient à la legere. Premierement le faux zele qu’ont ces Sorciers de conserver leur authorité & credit entre les leurs, prenans garde de ne faire aucune action legerement, par laquelle ils puissent estre jugez de leurs inferieurs, aussi inconstans & imparfaits qu’eux, & par consequent aussi incapables d’entretenir les esprits familiers qu’eux : supposans que pour avoir la joüissance des esprits il faut estre verso.constant & grave, & ne se laisser emporter aux premiers bruits. Considerez en cecy comment les Diables abusent du flambeau naturel logé en l’homme, lequel nous fait voir clairement que si nous desirons d’entretenir le vray esprit de Dieu en nous, il faut necessairement bannir la legereté & inconstance de nostre interieur, nous retirer fermes au milieu de nous, & ne rien faire ou dire que la raison n’aye discuté & pesé : autrement nous sommes moindres, eu esgard à la profession que nous faisons du Christianisme, que ces sorciers lesquels se contraignoient d’estre graves pour demeurer en bonne estime devant leurs semblables.

Vous noterez secondement les effets de l’Esprit diabolique, qui sont la superbe & grande presomption se fourrant mesme parmy les choses sacrées, tant ce venim est fort, qui veut agir contre son contraire : Car il n’y a rien si contredisant que l’Esprit de Dieu, & l’Esprit de Sathan : l’Humilité de Jesus-Christ, & la superbe de Lucifer : l’abnegation du Chrestien, & la presomption des enfans du Diable : C’est ainsi que Simon le Magicien procedoit avec S. Pierre, requerrant fol. 356.l’Esprit de Dieu avec le prix de son argent, afin de se faire reconnoistre pour grand par le moyen du S. Esprit. Quel grand aveuglement, d’estimer que Dieu fut le vassal de vanité ! Quelle pitié d’une ame enchainée des obscuritez infernales ! Ce pauvre sorcier du Bresil estimoit au commencement que nous avions Dieu dans nostre poche, pour le donner à qui bon nous eut semblé, & luy encharger expressement de bien obeïr au maistre à qui nous le loüerions : C’est ce serviteur & esclave Demon qui se rend familier aux mechans pour faire mille badinages en intention d’avoir apres leur ame, lequel avoit imprimé cette fantasie en la teste de ce pauvre Pagy, Dieu nous garde de tel danger.

Troisiesmement, quant à ce qu’il dit de Noë & de la Vierge, je n’oserois asseurer de qu’il tient cela : si c’est des François, il n’y a pas grande aparence : car tous les François qui ont esté par devant nous, ne leur parloient que de saletez & concubinages : ou si c’est d’une antique tradition, il semble que cela soit : pour ce que dés lors que nous arrivâmes à Yuiret, Iapy Ouassou nous fit presque un semblable verso.discours du deluge & d’un Apostre qui estoit venu en leur terre, comme il est escrit au livre de R. P. Claude.

De la Seconde Conference que j’eus avec Pacamont.

Chap. XVII.

Le lendemain du grand matin il ne manqua de me venir voir, comme il m’avoit promis, acompagné de ses gens : & ne voulut s’asseoir dans un lict, ains il me prit par la main, & me dit, Ché assepiak ok Toupan, je te prie mene moy voir la maison de Dieu : car là je te veux parler, selon tes discours d’hier au soir. Je luy dis qu’il vint apres moy, & que j’allois l’y conduire : ce qu’il fit. Aussi-tost que tout son monde fut entré, il les fit ranger vers la porte, & s’approchant de moy, il me dit tout bas à l’oreille : Ceux-cy ne sçavent rien & ne sont capables d’entendre parler de Dieu : partant, je veux que nous fol. 357.parlions ensemble tout bellement : (j’avois faict tendre nostre Chappelle de nos plus beaux ornements, & accomodé sur les Escaliers de l’Autel plusieurs & differentes Images :) Nous nous approchasmes de l’Autel ayant le Truchement avec moy : Et à lors il m’interrogea l’espace de plus de deux heures sur toutes les pieces qu’il voyoit devant luy.

Premierement il voulut sçavoir, ce que signifioit le Crucifix, disant : qui est ce mort si bien faict & tendu sur ce bois croisé ? Je luy fis dire, que cela representoit le Fils de Dieu faict homme au ventre de la Vierge, attaché par ses ennemis sur ce bois, afin d’aquerir à son Pere, ceux qui seroient lavez du sang qu’il voyoit ruisseler de ses mains, pieds & costé. Il se tint par une espace de temps fort suspens, regardant fixement l’Image du Crucifix : puis en respirant, il lascha ses paroles : Comment, Omano Toupan ? Quoy, est-il possible que Dieu soit mort ? Je luy fis repliquer, qu’il ne falloit qu’il estimast que Dieu fust mort, lequel avoit tousjours vescu dés verso.toute eternité, que c’estoit luy qui donnoit la vie aux hommes & aux animaux : ains seulement le corps qu’il avoit pris de la Pucelle saincte Marie estoit mort, pour accrocher à la mort Giropary, ainsi qu’il voyoit faire aux enfans, lesquels voulans prendre un gros poisson de la mer, qui mange les petits, font un appas sur l’hameçon de leur ligne du corps d’un des poissonnets, sur lequel le gros Poisson se jettant, il se trouve pris, tiré, aterré, & mis à mort, à la faveur & delivrance des petits poissons. Ainsi ce meschant Giropary alloit devorant tous nos Peres, mais Dieu voulut envoyer son Fils pour le prendre à la ligne, de laquelle ceste Croix servoit de perche, ces clous & ces espines d’haim ou de crochet, & son corps d’appas : mais me fit-il respondre, pour quoy le Diable avoit-il puissance sur nos Peres ? Parce, luy dis-je, qu’ils avoient esté rebelles au commandement de Dieu, mangé d’un fruict defendu, & s’estoient laissé tromper au Diable souz la forme de Serpent. Et combien que Dieu eust peu nous sauver par autres voyes, si trouva il ceste façon plus douce & raisonnable, prenant le fol. 358.ravisseur par sa propre proye. Il se contenta de ces paroles, & adjousta si le corps du Toupan estoit en France encore sur le bois, comme cestuy-cy que tu me monstre, & si tu l’as veu ? Non dis-je : mais il resuscita peu apres qu’il fut mort, portant ce corps là haut au Ciel, vivant & clair comme le Soleil, & est assis au plus beau lieu du Paradis, devant lequel tous les Esprits, & les Ames des gens de bien viennent se courber, le remercians de ce qu’il a mis à mort leur ennemy : Et en la faveur de ce corps, les nostres, apres qu’ils seront morts, revivront & seront portez au Ciel par les Anges, de nous, dis-je, qui sommes lavez par le sang escoulé de ses playes : Et à l’oposite vos corps, & ceux de vos Peres iront avec Giropary dans les feux brusler pour tousjours, si vous n’estes lavez en ce sang. Mais il faut, dit-il, qu’il sorty beaucoup de sang de son corps, & que vous le gardiez soigneusement, pour en laver tant de personnes. Je luy respondis : Tu es encore trop grossier pour entendre ces mysteres : il suffit qu’il aye une seule fois espandu ce sang sur la terre, & qu’en memoire & merite d’iceluy, nous lavions les Ames spirituellement par l’eau Elementaire, que nous jettons sur les corps. verso.Ne voy-tu pas qu’une source ou fontaine persevere tousjours en son cours, encore qu’elle n’aye esté creusee qu’une seule fois de la main de Dieu ? Tu sçay bien que l’Estoile Poussiniere, & le Chariot ont esté une seule fois attachees au Ciel : Et cependant tous les ans, si tost que tu les voy briller sur la teste, elles t’envoient les pluyes, & arrousent tes jardins. Il dit apres : C’estoient de meschantes gens ceux qui firent mourir le Toupan : car il est bon, je l’ayme, & veux croire en luy. Je luy dis : ils estoient abusez par Giropary, comme tu es, lequel les incita à le persecuter, faire mourir & crucifier, à cause qu’il les reprenoit de leurs meschancetez, ainsi que nous faisons, suivant le commandement qu’il nous en a donné : Et tous ceux qui obeissent au Diable sont ses ennemis, & luy en feroient autant, comme ceux-là ont faict, s’il retournoit au Monde. Je voudroy bien, dit-il que tu me donnasses une semblable image pour porter quant & moy en ma province. Je rapporterois de mot à mot à mes semblables ce que tu me viens de dire, & luy ferois une plus belle loge que celle-cy. Je la ferois bien fermer, personne n’y entreroit que moy, & ceux que je trouverois capables d’entendre le discours fol. 359.que tu me viens de faire. Je luy fis responce. Apres que tu seras Baptisé nous te permettrons d’en faire une, en laquelle nous erigerons un Autel pareil à celuy-cy, orné de mesme, & paré d’Images semblables à celles-cy que tu vois.

2. Il y avoit au pied du Crucifix, une Image de Nostre Dame faicte en broderie d’une merveilleuse beauté, & revetue de perles, que le sieur de S. Vincent nous donna, quand il s’en retourna en France : laquelle contemplant, il me demanda. Quelle est ceste femme si belle & ce petit enfant devant elle, qu’elle regarde les mains jointes ? Je luy fis dire que c’estoit la figure de Marie Mere de Dieu, & ce petit Enfançon, c’estoit le Fils de Dieu, quand il sortit du Ventre d’Icelle. Il redoubla ces paroles deux ou trois fois, Ko ai Toupan Marie ? Comment, est-ce là Marie Mere de Dieu ? Kougnam Ykatou, que c’estoit une belle femme. Je luy fis dire, qu’il falloit, qu’elle fust bien belle, puis que Dieu l’avoit prise pour Espouse & Mere de son Fils, que c’estoit la Princesse de toutes les femmes, qu’elle n’avoit point eu d’autre Mary que verso.Dieu qui l’eust connuë, & que sans estre touchee elle avoit enfanté le Fils de Dieu : que son Corps estoit resuscité peu apres sa mort, ainsi que celuy de son Fils, & avoit esté eslevee dans le Ciel par les Anges, où il est à present assis aupres du Corps de son Fils. Voilà, me dit-il, de grandes choses, qu’une fille puisse enfanter sans homme. Comment, ce dis-je, ne voy-tu pas que les huitres croissent sur les branches des arbres, sans masle, ny aucune commixtion de semence ? Dieu ayme la pureté : Car il est plus net que lumiere du Soleil. Il est vray, dit-il, mais vous sçavez de grandes choses, vous autres Pays. Vous estes bien plus sages que nous : Car nous ne prenons pas garde aux choses qui sont en nostre terre, lesquelles nous voyons tous les jours : Et vous autres en peu de temps les cognoissez.

Ce n’est pas assez, luy dis-je, viens-çà avec moy, & sois attentif à ce que je te feray dire par mon Truchement, à la charge que quand tu l’auras sceu presentement devant moy, tu en discoureras à tes gens que tu as faict retirer à la porte : Car Dieu veut que fol. 360.tous soyent sauvez aussi bien les petits que les grands. Ayant dict cela, je luy fis voir toutes les pieces & portraits de la Creation & Redemption, luy montrant avec une verge chasque partie d’iceux : En l’un la creation des Cieux, & des Elemens, en l’autre la creation des Poissons & des Oyseaux, en un autre la creation des Animaux, arbres & herbes : & c’estoit un plaisir de le voir si attentif sur ces figures des Oyseaux, Poissons, & Animaux, afin de recognoistre ceux de sa terre, & quand il en voyoit quelqu’un qui approchoit au plus pres de la figure des leur, il ne manquoit pas de nous dire, voilà un tel Oyseau, un tel Poisson, ou un tel Animal : Et ceux qu’il ne cognoissoit point, il me demandoit, s’ils estoient en nostre pays, & comment nous les appellions : specialement il arrestoit sa consideration à la figure de Dieu qui estoit au milieu de tout cela les bras estendus, sortant de sa bouche un brandon de vent, & me demandoit ce que cela signifioit ? Je luy fis responce que c’estoit pour representer, comme toutes choses avoient esté faictes par la seule parole de Dieu, & que sa puissance & l’estendue de sa domination touchoit les deux extremitez du Ciel. Ce qu’il admira d’avantage, fut la creation de la femme d’une des verso.costes de l’homme pendant qu’il dormoit, & voulut estre informé de cela : Ce que je fis. C’est, dis-je, que Dieu veut que tu n’ayes qu’une femme & non plus trente comme tu as. Car si Dieu eust voulu que l’homme en eust eu davantage qu’une, il les luy eust creées en ce commencement, & n’en ayant creé qu’une encore de son costé, il pretend que l’homme se passe d’une seule femme laquelle il faut qu’il ayme & retienne, & non pas la changer à la premiere fantasie, ainsi que vous faictes vous autres qui suivez Giropary, lequel vous a persuadé d’avoir plusieurs femmes, afin de vous revolter les uns contre les autres, & vous entremanger à cause des femmes, lesquelles vous allez ravir jusques dans les Loges de leurs propres marys.

Sur les Escaliers de l’Autel, les douzes Apostres estoient rangez & le Pere sainct François, fort bien faicts & enluminez ? Il me demandoit qui estoient ces Karaïbes. Je luy fis responce que ces douzes, estoient les douzes Maratas du Fils du Toupan[162], lesquels apres son Ascension au Ciel diviserent le monde universel en douzes parts : chacun prenant la sienne, fol. 341.où ils allerent faire la guerre à Giropari & laver tous les hommes qui voudroient croire en Dieu, & avoient laissé apres eux des successeurs de l’un à l’autre jusques à nous : Et choisissant Sainct Barthelemy, je le luy montray disant : Tien, voilà ce grand Marata qui est venu en ton pays, duquel vous racontez tant de merveilles que vos peres vous ont laissé par tradition. C’est luy qui fit inciser la Roche, l’Autel, les Images, & Escritures qui y sont encore à present, que vous avez veu vous autres[163]. C’est luy qui vous a laissé le Manioch, & apris à faire du pain, vos peres auparavant sa venue, ne mangeans que des racines ameres dans les bois. Et pour n’avoir voulu luy obeïr il les quitta, leur predisant de grands malheurs, & qu’ils demeureroient un longtemps sans voir de Maratas. Cela s’est passé ainsi qu’il l’a dit, & n’avez eu depuis jusques à nous aucun, qui vous delivrast des mains du Diable, & vous fist enfans de Dieu. Prenez garde de n’en faire autant que vos peres. Lors que je luy faisois tenir ce discours par mon Truchement il contemploit l’Image de Sainct-François, verso.& me dict, Qui est celui la qui est habillé comme toy ? C’est luy, dis-je, nostre pere à tous nous autres Païs, lequel s’est vestu en ceste sorte. Vit-il encore ? respondit-il, est-il en France ? T’a-il envoyé & les autres Pays qui sont venus ? Non, dis-je, il ne vit plus. Il est mort, car nous mourons tous. Il a laissé des successeurs qui nous ont envoyé. Il n’est plus en France. Il est là haut au Ciel avec Dieu, où nous esperons aller apres luy. N’avoit-il point de femme, dit-il, non plus que vous ? Non, luy dis-je, car generalement tous les Pays n’ont point de femme : d’autant qu’ils imitent le Fils de Dieu leur Roy, lequel vivant en ce monde n’avoit point de femme. Cela estant dict, il regardoit le Ciel & les pentes qui couvroient nostre Autel, lesquels estoient d’un beau damas à grand fueillage chamarrez & estofez de passement & franges de fin argent avec le devant d’Autel de pareille façon, & disant que tout cela estoit beau, & que nous servions le Toupan avec grande reverence, il me pria de le Baptiser, avant qu’il s’en retournast, & que je luy donnasse des Images pour porter avec luy en son pays. Il fol. 342.faut, luy dis-je, au prealable que tu sçaches parfaictement la doctrine de Dieu. Ne m’as-tu pas dict, respondit-il, tout ce qu’il faut sçavoir pour estre lavé ? Non dis-je, ce n’est qu’un devis que j’ay faict avec toy. Il y a bien d’autres choses à apprendre : Qui me les apprendra ? dit-il : Je luy fis responce : si tu veux sejourner, je te l’apprendray, ou te le feray apprendre. Mais je ne te puis baptiser sitost, encore que tu sceusses la doctrine du Toupan. Je veux voir ta perseverance & attendre nos Peres qui viendront bien tost, ainsi qu’ils m’ont promis. Ils te baptiseront & iront avec toy faire la maison de Dieu en ton vilage, & ne t’abandonneront plus. Entre-cy & leur venuë ne cesse de haranguer en tes Carbets à tes semblables ce que je t’ay appris. Ne fais plus tes sorceleries, & par ce moyen nous t’aymerons & les François, & si tu seras tousjours le bien venu. Je le feray, dit-il, & n’y manqueray point. J’eusse bien voulu pourtant que tu m’eusses lavé. Je ne faudray de te venir souvent visiter, afin que j’apprenne tousjours quelque chose de nouveau.

Lors il appella ses gens lesquels estoient demeurez verso.tout ce temps contre la porte au bas de l’Eglise ; Quelle obeissance & respect parmy les Sauvages ! & les fit approcher de l’Autel, ausquels il descourut par le menu de tout ce que je luy avois enseigné : il leur montroit semblablement les Images & ce qu’elles signifioient. Ces pauvres gens estoient comme hors d’eux-mesmes, jetans à chasque fois des soupirs d’admiration à leur mode, & apres tout cela il prit congé de moy & s’en alla au Fort de Sainct Louys, où il se r’embarqua pour s’en retourner en son pays : jusques à une autrefois qu’il me vint visiter de rechef pour le mesme subject, racontant comme il s’estoit aquitté de ce que je luy avois recommandé à son partement, à sçavoir, de haranguer aux Carbets ce que je luy avois appris : & adjouta que tous ceux de sa Province se feroient Chrestiens quand il seroit Baptisé : Partant il me prioit de ce faire. Mais l’encourageant de faire de mieux en mieux, je luy donnay bonne esperance qu’il seroit Baptisé dans peu de temps, à sçavoir à la venue des Peres de France. Nous eusmes fol. 343.ensemble plusieurs autres discours en ceste seconde visite de la mesme matiere que dessus, il recevoit ces cognoissances tres-avidement, montrant par ses gestes un indicible contentement : Et en effect ceste seconde fois qu’il nous vint voir, il fut fort modeste, accompagné de peu de gens, sans avoir tant de plumacerie, & ne me parloit plus arrogamment comme il faisoit au commencement.

verso.

Conference avec le grand Barbier de Tapouytapere.

Chap. XVIII.

Le grand Barbier de Tapouitapere est homme fort venerable, d’une belle stature & bien faict, bon guerrier, modeste, grave, & qui parle peu : grand amy des François, possedant sur les habitants de sa Province autant de puissance, que Pacamont dans Comma, Iapy Ouassou en Maragnan, La grand Raye aux Caietez, Thion, & La Farine Detrempee sur les Tabaiares, riche en plusieurs beaux enfans qui sont fideles aux François & Chrestiens, comme nous dirons cy-apres. Il vint au Fort S. Louys accompagné d’un grand nombre des siens, qui estoient environ fol. 344.trois ou quatre cens, pour faire travailler aux fortifications, afin d’y envoyer apres qu’il auroit fait son temps, le reste de ceux de Tapouitapere, les uns apres les autres, presque à chaque fois deux ou trois cens Sauvages. Pendant que son temps dura pour le travail il demeuroit assis aupres de nos Messieurs à regarder travailler ses gens, les exhortant à bien faire. Je le fus voir en ce labeur, & me fit faire ses excuses par le Truchement, de ce qu’il n’estoit venu me voir dés son entree en l’Isle, en cette sorte.

Je ne te suis point allé trouver, d’autant que j’ay plusieurs choses à discourir avec toy, qui requierent du loisir : & m’a esté necessaire d’assister mes gens au travail, afin qu’ils s’employassent courageusement à fortifier cette place. Je ne manqueray point de t’aller voir avec Migan que voicy, lequel te fera entendre ce que luy diray, & me fera sçavoir les merveilles que vous enseignez à nos semblables. Je luy fis dire que je ne trouvois point cela mauvais, ains j’estois bien aise de le voir assidu à la besongne, à ce que ces terraces & ces fossez fussent bien tost parachevez, pour resister à leurs ennemis, & que verso.nous aurions toute commodité de conferer ensemble : que je ne respirois rien plus que cela, que nous l’aymions fort, tant pour sa bonté naturelle, que pour ce qu’il cherissoit les François, & leur avoit tousjours esté fidele. Là dessus nous nous asseames l’un contre l’autre, & devisasmes de plusieurs choses indifferentes, specialement de la ferveur de ses gens, & notamment des petits enfans à charger la terre, chose qui luy donnoit, & à nous aussi, un grand contentement, & me fit dire à ce propos, que ce n’estoit pas sans raison que les petits enfans travailloient fervemment & courageusement, puisque c’estoit pour eux ce que l’on faisoit, & qu’iceux verroient les merveilles que les François feroient un jour en cette terre. Ils seront tous autres que nous, disoit-il, car ils deviendront Karaibes, marcheront vestus, & verront les Eglises de Dieu basties de pierre. Je luy fis faire cette responce, qu’à la verité leurs enfans seroient bien-heureux un jour : mais aussi qu’eux-mesmes pouvoient joüir de la mesme fortune, que fol. 345.nous ne serions pas long temps sans qu’il vint du secours & des navires de France, dans lesquelles viendroient plusieurs Pais & bon nombre de François vaillans en guerre, force ferraille & marchandises qu’on leur donneroit : que lors on bastiroit des maisons à la façon des François ; l’on iroit avec eux à la guerre contre leurs ennemis, on feroit venir les Tapinambos & autres alliez d’iceux, cultiver la terre ferme és environs de l’Isle, qu’ils pourroient voir tout cela, avant que de mourir. Apres ces paroles je pris congé de la compagnie, & m’en revins chez nous. Comme le temps de son travail fut accomply, il me vint visiter, accompagné des principaux de ses gens, & le Truchement Migan avec luy. Estant assis & ayant pris du Petun selon leur coustume, il me fit dire ces paroles.

J’ay autrefois usé de plusieurs barberies qui m’ont rendu grand & authorisé parmy les miens. Il y a longtemps que j’ay recogneu que ce n’estoient que des abus, & que je me moque de tous ceux qui font ce mestier. Je n’ay point ignoré qu’il y avoit verso.un Dieu : mais de le cognoistre je n’ay sceu. Il seroit impossible que le Soleil tournast & revint à sa cadence tous les ans, que les pluyes & les vents fussent, que les Tonnerres esclatassent si fort s’il n’y avoit un Dieu, facteur de tout cela. Nous avons des meschans qui vivent librement sans craindre aucun chastiment, & nous croyons que ceux cy vont à Giropari. Nous en avons d’autres qui sont bons, qui ne veulent point tuer, donnent volontiers ce qu’ils ont à manger, & avons opinion que ceux-cy sont aymez de Dieu, & qu’ils ne vont point avec les Diables. Je fus fort resjoüi quand on me dit, qu’il y avoit des Pais venus, lesquels enseignoient le Toupan, & lavoient les hommes en son nom : & c’est une des principales causes qui m’amene icy pour vous voir, & dire ma conception, laquelle est, que je desire estre instruit & baptisé, pour ce que je sçay bien que vous avez dict que tous ceux qui ne seroient baptisez, seroient damnez, & que tous nos Peres sont perdus. J’ay plusieurs enfans, je veux qu’ils soient Chrestiens comme moy, afin que nous allions tous avec Dieu. Je desire luy bastir une maison en mon fol. 346.village, & faire faire une Loge aupres pour l’un de vous. Je le nourriray & ne manquera d’aucun vivre. Je tiendray la main à ceux de ma Province lesquels ont foy & asseurance en moy, à ce qu’ils soient faits Chrestiens. Le Truchement m’ayant recité tout ce que dessus, adjousta & me dit, Cet homme a de grands sentimens de Dieu, & bien de la cognoissance : car il use des mots les plus emphatiques de sa langue pour mieux exprimer ce qu’il ressent & cognoist, & a grand regret que vous ne le pouvez entendre & comprendre : voyez à luy respondre selon son desir.

Faites luy entendre, dis-je, ces paroles le plus eloquemment que vous pourrez sans vous haster. Les François nous ont faict bon rapport de toy & de tes enfans, tant de vostre fidelité, amitié, que d’une bonté naturelle qui est en vous : & c’est le vray moyen de recevoir bientost la faveur de Dieu, & obtenir sa cognoissance & son Baptesme : Tu le vois ordinairement devant tes yeux, que la bonne terre rapporte aisement abondance de fruicts des semences jettees en elle. verso.L’homme est une terre, & l’Evangile la semence : quand Dieu trouve une terre fertile non preoccupee de ronces & d’espines, il y jette facilement son grain ; partant j’espere beaucoup de toy & de tes enfans : que si nous estions davantage de Pais que nous ne sommes, je t’asseure que tu en aurois pour mener dés à present avec toy : mais ayes patience, nous en aurons bien tost. Ne laisse cependant de bastir la maison de Dieu, & la Loge des Pais, afin qu’aussi tost qu’ils seront arrivez, tu les puisses retirer & accommoder. Tu ne peux demeurer icy longtemps à cause de ta charge : Nous ne pouvons pas aussi aller vers toy pour le peu que nous sommes : conserve en toy ta bonne volonté, & Dieu t’aydera. Je m’apperçois bien que tu as de grands sentimens de Dieu, & que son Esprit t’a touché le cœur, & illustré l’entendement, pour te faire dire ce que tu m’as fait entendre : c’est un grand bien pour toy, ne le mesprise pas.

Il me fit responce à cela. Je ne fus jamais mauvais, & les tueries de nos Esclaves ne m’ont fol. 347.point pleu. Je n’ay point ravy les femmes d’autruy. Je me suis contenté des miennes. Il est bien vray que je me suis faict craindre, menaçant ceux qui me mesprisoient de leur envoyer des maladies, qui tomboient malade de peur. Car je n’ay jamais voulu entretenir les Esprits, comme font les autres Pagis, ains me suis servi seulement de la subtilité de mon esprit, & de la grandeur de mon courage. Mes barberies ne m’ont point tant aydé à acquerir l’authorité que j’ay ; que la valeur laquelle j’ay faict paroistre souvent en guerre. Je suis ancien, je ne veux plus que la paix & douceur. Je luy fis dire que c’estoit le meilleur, & qu’il n’avoit tant irrité le Souverain contre luy, comme avoient faict les autres Barbiers, lesquels communiquoient avec les Diables, qu’il demeurast en ce repos de conscience jusques au jour de son Baptesme. Cela dict, il me demanda à voir la Chappelle, & s’enquesta de poinct en poinct ce que signifioit tout ce qu’il voyoit, tant l’Autel, & ses Paremens, que les Images. Je luy expliquay le tout à son contentement : & ainsi il prit congé de moy pour verso.s’en retourner en son pays, ce qu’il fit. Je luy donnay des Images pour porter avec luy ; qu’il receut fort joyeusement, & luy declaray ce qu’elles signifioient, & qu’il les gardast soigneusement dans ses coffres, que Giropari les apprehendoit, par ce que jadis le Fils de Dieu l’avoit vaincu en mourant sur la Croix. Ainsi il s’en alla d’avec moy.

Peu de temps apres Martin François fut converti à la Foy, & luy permis de bastir une Chappelle en son village, afin d’y celebrer la Messe, & y baptiser quand nous irions à Tapouïtapere. Ce grand Barbier, duquel nous parlons, en avoit quelque jalousie, & me manda qu’il s’estonnoit, comment j’avois permis que Martin fit une Chappelle en son village devant qu’il en eust faict une au sien, & qu’il meritoit bien à cause de sa grandeur, d’edifier le premier une maison à Dieu en sa contree, & avoir des Peres, selon que je luy avois promis. Je fis responce à ceux qui m’apporterent ces nouvelles de sa part, que je n’avois en rien outrepassé mes paroles & promesses, qu’il estoit le premier de Tapoüitapere, à qui j’avois permis de construire une Chappelle, que fol. 348.c’estoit à luy de preceder les autres, & pour les Peres, qu’ils n’estoient encore venus : neantmoins quand nous passerions de Maragnan à Tapoüitapere, nous ne manquerions jamais d’aller chez luy & le visiter : que je n’avois peu refuser à Martin François, fait Chrestien, d’avoir aupres de luy une maison de Dieu pour y faire ses prieres. Il trouva fort bonne cette responce.

Entre ceux que Martin convertit, depuis son Baptesme, furent deux des enfans de ce Mourouuichaue, qui en receut une singuliere consolation, les excitant à bien apprendre leur croyance & doctrine Chrestienne, mais le mal-heur leur estant arrivé de se laisser emporter par le mauvais discours d’un de nos Truchemens à la resolution de quitter le Christianisme, le bon Pere ayant sceu qu’ils avoient à cet effet quitté leurs habits & vestemens, il leur dit : Que pensez vous faire, vous estonnez-vous de si peu ? Pourquoy vous estes vous despoüillez, & avez dit que ne vouliez desormais estre Chrestiens ? Je veux presentement verso.que repreniez vos habits, & alliez trouver Martin François en son village, & receviez sa doctrine, laquelle les Peres luy ont communiquee. Ne vous separez point de luy, & ne me revenez pas voir qu’il ne revienne avec vous. Je luy manderay qu’il me vienne trouver, afin qu’il aille vers les Païs. Ces enfans obeyrent à leur Pere, reprindrent leurs habits, & vindrent trouver Martin François, lequel ayant fait une course vers ce grand Barbier, il vint accompagné de plusieurs Chrestiens au Fort de Sainct Loüis, pour nous manifester, & à nos messieurs, comme toutes les affaires s’estoient passees : & on y pourveut fort sagement, ainsi que l’occasion le requeroit. Par cecy vous voyez le vray amour que les Peres doivent porter à leurs enfans, ayans beaucoup plus de soin de leur salut, que d’autre chose. Cet homme n’estoit encore baptisé quand il rendit ce vray acte de Pere à ses enfans decheus de la grace.

Le Reverend Pere Arsene, accompagné des Chrestiens, l’alla voir en son village, qui fut receu fol. 349.de luy extremement bien, luy faisant voir en son visage toute la bien vueillance qu’un Sauvage peut monstrer, luy presenta force venaison à manger, le priant que s’il venoit demeurer à Tapoüitapere qu’il choisist sa demeure en son village, où il seroit bien accommodé : cela s’entend selon le pais.

Depuis cela il n’envoya son fils aisné, nommé Chenamby, c’est-à-dire, mon oreille, lequel amena quant & luy sa femme, & un sien petit fils qui me dist, Mon pere est soucieux de toy, & craint fort que tu ne manques de farine, c’est le subject qui m’amene : Si tost que le May sera venu, il t’en envoyera quantité. Il a grand desir d’estre adverti incontinent que les Païs seront venus : car aussi tost il quittera son village & passera la mer, pour les venir salüer & demander l’un d’iceux, & l’amener avec luy pour aprendre la science de Dieu & estre lavé par luy. J’ay 2. de mes freres Karaibes, lesquels, comme tu sçais, s’estoient despoüillez, en dépit des discours qu’on leur avoit tenu : ils font bien à present, & sont ordinairement avec leur Pai-miry, c’est-à-dire, le petit Pere, sur-nom qu’ils avoient donné verso.à Martin François, à cause de la diligence qu’il prenoit à convertir les ames, je veux estre Chrestien avec mon Pere, & ma femme que voicy, pareillement ce petit enfant qu’elle porte, lequel ayant attaint l’aage competant, je donneray aux Pays pour estre instruit par eux. Ce Chenamby bredoüilloit un peu le François, & l’entendoit aucunement, & ce par la peine & diligence qu’il y apportoit, conversant avec les François le plus qu’il luy estoit possible : Neantmoins je luy fis faire responce en sa langue par le Truchement : que j’estois bien aise d’entendre que son pere avoit bonne souvenance de nous : mais que mon principal contentement procedoit de la perseverance de la bonne volonté de son pere & de ses freres vers le Christianisme : Specialement je me resjoüissois de le voir disposé luy & sa femme à recevoir la Foy Chrestienne, & de nous offrir cet enfant, afin de luy donner tels enseignemens que nous trouverions à propos, quand il seroit parmy nous. Je l’exhortay par plusieurs paroles à se tenir ferme en tel desir, & sa femme pareillement, laquelle estoit fol. 350.d’assez bonne grace, jeune & modeste en son maintien, & portoit en ses yeux je ne sçay quelle pudeur, n’osant me regarder à pleins yeux : & de plus elle cachoit du pied droict de son enfant son infirmité, ayant ce respect naturel de ne se presenter autrement devant moy, d’où je tiray un tres-bon signe, & m’enquestay plus avant de ses humeurs & complexions : je trouvay qu’elle estoit fort bonne & charitable aux François, humble & obeissante à ses beau-pere & mary : ce ne sont pas de petites vertus naturelles en une Indienne. Son mary me promit, avant que de partir, qu’il n’en espouseroit point d’autre, & que jamais il ne la quitteroit, & je luy dis que s’il faisoit cela les Pays les mariroient en l’Eglise apres avoir esté baptisez.

verso.

Conference avec Iacoupen[164].

Chap. XIX.

Iacoupen estoit un des Principaux d’entre les Canibaliers, lesquels le Sieur de la Ravardiere avoit amenez en l’Isle, pere d’un jeune enfant Chrestien d’assez bon esprit, nommé Jean, & auparavant Acaiouy-Miry, la petite Pomme d’Acaiou. Ce Iacoupen prit la peine par plusieurs fois de venir de Iuniparan me trouver, & deviser avec moy des choses divines, & de la vanité de ce monde : Entre les autres fois il se transporta un jour en ma Loge avecques son fils, & me tint ces discours.

fol. 351.Il m’ennuye fort que je ne suis baptisé : car je recognois que tandis que je demeureray comme je suis, le Diable me peut travailler & donner de la peine. Hé ! qui est asseuré de vivre jusques à la nuict ? Voicy que je m’en retourne en mon village, je puis rencontrer une Once furieuse qui me coupera la gorge, & me fera mourir tout seul dans les bois. Cependant où ira mon esprit ? Je ne suis pas marry ny envieux que mon fils que voilà soit baptisé premier que moy. Mais dy moy : N’est-ce pas chose nouvelle qu’il soit fils de Dieu devant moy, qui suis son pere, & que j’apprenne de luy ce que je luy devrois apprendre ? Je pense & repense souvent à cela, depuis que vous autres Pays estes venus icy, il me ressouvient de la cruauté de Giropari envers nostre Nation : car il nous a faict tous mourir, & persuada à nos Barbiers de nous amener au milieu d’une forest incogneuë, où nous ne cessions de danser, n’ayans autre chose de quoy nous nourrir que le cœur des palmes, la chasse & le gibier dont plusieurs mouroient de foiblesse & debilité. Estans sortis de là, & venus dans les vaisseaux du Mourouuichaue la Ravardiere verso.en cette Isle de Maragnan, Giropari nous a dressé une autre embuscade, incitant par un François les Tapinambos à massacrer plusieurs de nos gens, & les manger : Que si vous ne fussiez venus, ils eussent parachevé de nous tuer tous : Ainsi sommes-nous miserables en cette vie. Nous poursuivons les Cerfs & les Biches afin de les tuer & manger : mais ils n’ont besoin de ferrailles ny de feu, ils trouvent leur manger appresté : quand ils s’apperçoivent qu’on les poursuit en un endroict, en peu d’heure ils se transportent en un autre, ils passent les bras de mer sans Canot : Mais nous autres nous ne pouvons pas faire ainsi. Il nous faut des ferremens, du feu & des canots, & qui plus est, nos ennemis nous viennent bien trouver, tantost les Peros, tantost les Tapinambos & autres Nations adversaires : & ainsi notre condition est pire que celle des animaux de la terre.

Je luy fis cette responce. Ce que tu a dict est bien veritable : car le Diable ne demande rien plus que de perdre l’ame, & tuer le corps : il s’est monstré tousjours tel vers ceux qu’il a peu gagner & tenir fol. 352.en sa cadene : c’est un mauvais maistre qui traicte cruellement ses serviteurs. Dieu n’est point acceptateur des vieux ny des jeunes. Ceux qui se presentent les premiers sont receus de luy. Neantmoins les derniers sont souvent les premiers, à cause qu’ils reçoivent le Christianisme avec plus de consideration, & y perseverent avec plus de ferveur que ceux qui l’embrassent à la legere. Nostre Dieu nous a faict miserables en ce monde, pour ne pas mettre nostre fin és delices de nostre chair, ains à ce que nous nous preparions à mener une autre vie que celle-cy.

Auparavant que je passe plus avant en matiere, il est necessaire que j’explique ce qu’il veut dire en sa Harangue, quand il parle de l’infortune arrivee à sa Nation à la suasion de leurs Barbiers, & du massacre fait d’eux par les Tapinambos. Il y avoit entr’eux un grand Sorcier qui communiquoit visiblement avec les Diables, & avoit une si grande authorité sur ses semblables, que tout ce qu’il leur verso.persuadoit, ils le faisoient, Le Diable se servit de cette occasion, afin de seduire & tromper cette populace, commandant au Sorcier de leur dire qu’ils eussent à le suivre, afin d’aller posseder une belle terre, en laquelle naturellement toutes choses viendroient à souhait, sans qu’ils eussent aucune peine ny travail. Cette Nation abusee suivit ce mal-heureux, & n’alla pas loing qu’elle n’esprouvast la tromperie de l’Esprit du Conducteur : car ils perirent diversement par milliers, & enfin se trouverent dans le milieu d’une vaste forest, où le Sorcier les fist arrester, leur persuadant qu’il falloit demeurer là dansans jusques à tant que son Esprit luy enseignast le lieu où il falloit aller. Le Sieur de la Ravardiere les trouva là, qui leur fit remonstrer comme ils estoient abusez, ce qu’ayans recogneu, ils le suivirent & s’embarquerent dans ses vaisseaux, & furent amenez en l’Isle de Maragnan. Où quelque temps apres, un miserable François prit querelle avec leur Chef, & pour se vanger il induisit les Tapinambos à les tuer : ils en mirent à mort quelque cent ou six vingts, lesquels fol. 353.ils mangerent, les autres furent reservez. Ce massacre fut commis 5. ou 6 mois devant que nous vinssions en l’Isle : Poursuivons nostre Discours.

Apres ma responce, il me dit : j’ay grand regret que je ne vous puis assister ainsi que le meritez : mais je n’ay pas moyen d’avoir des Esclaves, autrefois je me suis veu riche en serviteurs, maintenant j’en suis pauvre. Je fais ce que je puis au Pere qui demeure à Iuniparan : je suis marri que je ne te puis apporter, toutes les fois que je viens te voir, de la venaison. Je luy dis là dessus. Ce n’est pas ce que je recherche de toy : je suis bien aise pourtant de cognoistre ta devotion & bonne volonté. Mais ce que je desire de toy, est que tu t’avances de jour en jour, & croisses en la cognoissance de Dieu. Tu as le Pays en ton village, hante le souvent & aprens de luy les merveilles du Toupan : Tu as de plus ton fils que voilà, lequel sçait la doctrine Chrestienne, qu’il te l’enseigne & à tous ceux de ta maison : car il pourra le faire plus aisement que nous, pour ce qu’il prononcera mieux les mots de vostre langue.

Ce que tu viens de me dire m’afflige, respondit-il, verso.à sçavoir, de mon fils lequel au commencement qu’il fut faict Chrestien aprenoit bien : il sçavoit desja un peu lire en son Cotiare, & former son escriture, il estoit tousjours avec le Pere, le suivoit partout : mais il a tout quitté, s’adonnant à la liberté, oublie ce qu’il a apris, & quand il voit que le Pay le cherche, il s’enfuit au bois, cela me fait mourir, & ne gagne rien pour luy dire, je te prie de luy remonstrer, & luy faire recognoistre qu’il est enfant de Dieu, & que Giropari le veut seduire : le voilà, parles à luy. Ce que je fis, luy remettant devant les yeux la ferveur avec laquelle il avoit receu le Baptesme, & que j’estois fort estonné de voir en luy un tel changement que mesme il fuyait les Pays, que le diable le talonneroit de pres, s’il ne retournoit à son devoir, ne hantoit le Pay de Iuniparan, & ne r’apprenoit sa croyance. Il escouta ces paroles doucement, & monstra un desir de mieux faire. Mais considerez je vous prie, le zele d’un vray pere envers le salut de son enfant, comme nous avons monstré semblablement en l’exemple du grand Barbier de Tapoüitapere : Ce Pere fol. 354.est encore Payen, & nonobstant vous le voiez si soucieux & en peine pour la conscience de son Fils. Combien y a-il de parens en France, lesquels ne pensent de leurs enfans qu’en ce qui regarde les biens du corps, & negligent ceux de l’Esprit.

Une autre fois il me vint revoir, accompagné de quelques Sauvages ses voisins ; nous tombasmes en divers discours de la creation du monde, de la providence de Dieu en la conduitte des hommes, & de la vocation singuliere & particuliere. Pour le premier point de la creation : Il faut, disoit-il, que Dieu soit un Esprit puissant, lequel nous ne pouvons comprendre, pour avoir creé d’une seule parole, ainsi que j’ay entendu souvent de vous autres Pays, tout ce que nous voyons & entendons. Car je considere la grande estendue de la mer qu’il y a depuis ceste Isle jusques en France, estant ainsi que les Navires emploient douze Lunes pour aller & venir, & que le mesme Soleil que nous avons, soit celuy que vous avez en vostre pays. Combien d’Oyseaux, de Poissons, d’Animaux, d’arbres & herbes y a il en ce monde, & tout cela soit faict par le Toupan.

verso.Pour le second point, il dit : Je me trouve empesché, quand je me mets à penser à la diversité des Nations qui sont au monde. Je voy que les François abondent en richesses, sont valeureux, ont inventé les navires à passer les Mers, les Canons & la poudre, pour tuer les hommes invisiblement, sont bien vestus & bien nouris, sont crains & redoutez : Et au contraire tous nous autres de par deçà nous sommes demeurez errans & vagabons, sans habits, sans haches, serpes, couteaux & autres ferremens : D’où cela peut-il proceder ? Deux enfans naissent en mesme temps, un François & l’autre Topinambos, tous deux infirmes & foibles, & nonobstant l’un naist pour avoir toutes ses commoditez : & l’autre pour passer sa vie pauvrement. Nous venons libres au monde, & n’avons rien plus l’un que l’autre : Et cependant voicy que les uns deviennent esclaves & les autres Mourouuichaues.

Pour le troisiesme point. Je ne me sçaurois contenter l’esprit, adjousta-il, quand je pense pourquoy vous autres François avez plustost la cognoissance de Dieu que non pas nous. Et pourquoy nous fol. 355.avons esté un si long-temps en ceste ignorance. Vous nous dites que Dieu vous a envoyez, que ne vous envoioit il plustost ? Nos Peres ne se fussent pas perdus, comme ils ont faict. Et puis que les Pays sont hommes comme nous : d’où vient qu’ils parlent plustost à Dieu que les autres ?

Je luy fis responce à tout cela. Que nostre esprit est trop petit pour concevoir des choses si hautes, lesquelles le grand Dieu s’est reservé à luy seul. C’est assez qu’il a tout faict, qu’il ayme un chacun & le prouvoit des choses necessaires : Et quand il voit qu’un homme est disposé à recevoir sa Foy, il ne manque point de le faire visiter par ses Apostres, lesquels luy donnent le moyen de se sauver : Et partant qu’il est à croire qu’auparavant que nous vinssions, leur cœur & esprit n’estoit disposé & preparé à recevoir une si grande lumiere telle qu’est la lumiere de l’Evangile. Ces discours & plusieurs autres semblables furent mis en avant, par lesquels vous pouvez voir la capacité de ces ames à recevoir la Foy de nostre Sauveur Jesus-Christ.

verso.

Conference avec le Principal d’Oroboutin.

Chap. XX.

Ce Principal est d’une haute stature, assez gréle, modeste, & debonnaire, lequel estoit demeuré malade depuis nostre venue jusques au temps qu’il me vint visiter. Il entra chez nous accompagné de quelques uns des siens, avec beaucoup de respect, & quasi comme en tremblant : Et luy ayant faict bon racueil, je le fis seoir vis à vis de moy dans un lit de coton : & lors, suivant la coustume, il commença à me faire ceste harangue presque de mot à mot.

Je suis venu à toy ce jourd’huy, ô Paï, pour deux choses : l’une pour m’excuser & te prier de ne prendre garde, si je ne me trouvay à vostre entrée fol. 356.à Ouraparis comme firent Iapy-Ouassou, Pira iuua, Ianouarauaëte & les autres principaux de l’Isle : semblablement de ce que je n’ay peu preceder Pacamont, & Aua Thion mon Grand, parce que j’estois tenu d’une grieve maladie qui m’a tousjours travaillé du depuis : Mais je n’ay laissé parmy ceste infirmité, d’avoir le desir de voir ta face, & entendre de ta bouche ce que mes semblables de mon vilage m’ont rapporté de vous autres Païs. La seconde chose qui m’amene est, pour t’offrir mes enfans, lesquels je te donne & veux qu’ils soyent tiens, & que tu les faces Karaibes. Je desire pareillement & t’en prie, que tu viennes ou l’un des Païs en mon vilage pour y bastir une maison de Dieu, nous instruire moy & mes semblables, & nous declarer ce que le Toupan desire de nous pour estre lavez comme vous faictes les autres : Et je t’asseure qu’il ne manquera pas de vivres, car ma contree est bonne & abondante en venaison.

Le Lecteur sera adverty qu’il est aisé de representer par escrit les paroles & le discours de ce Sauvage, mais non pas les gestes & la vivacité de son esprit avec lesquels il m’entretenoit : je puis dire verso.seulement que ses discours estoyent accompagnez de larmes & d’une voix pleine de ferveur & devotion, par laquelle il me faisoit voir ce qui estoit caché dans son interieur du touchement du Sainct-Esprit, & du desir ardent qu’il avoit d’estre Chrestien : Pour ce subject je luy fis ceste responce. Il n’est pas necessaire que tu me faces ton excuse sur l’absence de ta personne ; lors que nous mismes pied à terre en l’Isle : Car outre que ta maladie te donnoit occasion de ne t’y pas trouver, la distance qu’il y a d’icy à ton vilage te rendoit assez excusé. Mais je me resjouy fort de contempler en toy une si bonne volonté envers nous, & une si grande affection de ton salut, du salut de tes enfans, & generalement de tes semblables. Si nous estions à present d’avantage de Pays, croy moy que j’irois en ton vilage, ou j’y en envoirois un autre : Mais nous ne pouvons abandonner l’Isle, à cause des estrangers qui viennent nous voir, ausquels il faut donner toute satisfaction : Dés aussi-tost que les Pays seront venus de France, je t’asseure que tu en auras : Car je recognois clairement que tu fol. 357.es choisi de Dieu pour estre un jour enrolé au nombre de ses enfans. Prends courage, & espere ce que je te dy.

Il me repliqua : Tu me consoles beaucoup : car depuis que le bruict a couru dans nostre Contree, que vous disiez des merveilles du Toupan, & que vous traittiez si doucement nos semblables, je n’ay point eu de repos, ceste fantaisie me travaillant incessament : Quand est-ce que tu iras trouver le Païs, & que tu entendras de sa bouche ce que tes compatriotes te viennent dire ? Leve toy, & essaye de cheminer : J’ay obey souvent à ceste pensee, me levant du lict ; mais j’estois si maigre & décharné, que je ne pouvois me soustenir : Tu le peux voir en mes bras, mon corps & mes cuisses, qui n’ont pas encore repris la chair & la graisse, que ma maladie a mangé. Ce qui me fascha d’avantage, fut d’entendre que Marentin estoit venu tout malade te trouver & recevoir le Baptesme : je voudroy bien te supplier qu’auparavant que je m’en retourne, tu m’enseignes quelque chose de Dieu, je le tiendray ferme en mon esprit, verso.& n’en oublieray un seul mot, ains fidelement je le raconteray à mes gens & à mes enfans. J’ay trois jeunes garçons desquels tu vois le plus grand, je veux qu’ils se tiennent aupres des Pays quand ils seront venus, & qu’ils s’asseent à leurs pieds, escoutans diligemment ce qui sortira de leur bouche, & leur obeissent en tout ce qu’ils leur commanderont ; ils iront à la chasse & à la pesche pour eux.

Je luy fis dire par le Truchement, que sa priere estoit raisonnable, & que je ne le pouvois refuser : par ainsi qu’il escoutast bien ce que je lui allois enseigner, & qu’il fist approcher son fils & ses autres gens, qui estoient assis à l’autre bout de la loge. Estans approchez, je commençay à luy declarer le Mystere de la Creation & Redemption, expliquant le tout par des comparaisons ordinaires & palpables. Il est impossible de dire l’attention & alteration avec laquelle il recevoit ces eaux sacrees du Redempteur. Jamais Biche ne fut si friande & desireuse d’une fontaine claire en plein Esté, que cestuy-cy estoit de gouster cette nouvelle Doctrine. Pleust à Dieu, sans fol. 358.faire comparaison, que les Chrestiens receussent la parole de Dieu avec autant d’avidité : Car il avoit ses espaules courbees, durant mon discours, & les yeux à demy tournez, & à peine osoit-il tirer son haleine & avaler sa salive. Vous eussiez entendu une Soury trotter dans nostre loge, pendant que je discourois : Enfin il me dit, Voilà des choses grandes : jamais je n’en ay entendu de semblables : car Dieu n’a point parlé à nos Peres ny à nous, & pas un Karaïbe ne nous a entretenus de semblables propos. Tu me viens de dire que Dieu est par tout, & qu’on ne le peut voir, & neantmoins il voit tout, & nous entend, & que quelque part que nous allions, il est avec nous & marche devant nous : qu’il n’y a que ceux qui sont baptisez qui le puissent sentir & recognoistre, qu’il n’a pas de corps comme nous, mais c’est un esprit estendu par tout l’Univers. J’ay bien entendu cela : mais j’ay de la peine à le concevoir : car nous ne sommes pas nourris à entendre de si grandes choses : nous avons l’esprit adonné de nostre naturel à bien pescher, chasser, flescher, & faire semblables exercices : du reste nous nous en remettons verso.en nos Barbiers, qui ont l’esprit plus subtil pour deviser avec les Esprits.

Tu m’as dit que Dieu est comme l’Air, lequel nous respirons incessament & sans lequel nous mourrions : De mesme le Toupan est celuy qui nous donne la vie & la respiration, & entre en nous, & nous environne comme l’Air. De plus, que comme l’Air est partout, & va partout : ainsi Dieu entre partout, & est partout : J’entends bien ce poinct, pour ce que si Dieu a faict l’Air de ce naturel : il faut de necessité qu’il soit plus que luy. Je suis fort aise de ce que tu m’as dit, que Giropary n’estoit que le valet du Toupan, qu’il est battu par les bons Esprits, quand il fait le mauvais, & lors qu’il a frappé un homme ou une femme, si ce n’est que Dieu luy en aye donné le congé, il est bien tost serré de pres : qu’il n’a aucune puissance sur ceux qui sont baptisez. C’est bien faict à Dieu : car Giropary est meschant : & je voudrois que les bons Esprits l’eussent tant battu qu’il en fust mort. Si tost que je seray Chrestien s’il approche de mon village, j’iray hardiment devant luy, & n’auray aucune pœur.

fol. 359.Vous pouvez excuser ce Sauvage qui n’est pas encore Chrestien, de ce qu’il parle de ceste sorte : Escoutez le reste de son discours qu’il poursuivit ainsi.

Il falloit que la fille, laquelle espousa Dieu, fust fort belle & bien riche, & la plus grande Dame de son Pays : car le Toupan est le plus grand de tous les Mourouuichaues : je croy que son Fils estoit bien suivy, & qu’il avoit apres luy beaucoup de train : mais ces meschans traistres qui le mirent à mort estoient bien rusez & cauteleux, il fallut qu’ils le fissent mourir secrettement : car si ses gens en eussent esté advertis, il l’eussent secouru : je m’asseure qu’ils furent bien resjoüys, quand ils virent qu’il sortoit de sa fosse vivant : il devoit à lors se vanger de ceux qui l’avoient faict mourir, & en prendre le pour-ce. Mais tu m’as dit grande chose, qu’il monta là haut au Ciel tout seul en Corps & en Ame, & qu’il est assis par dessus le Soleil, & qu’il a les yeux bien plus clairs que le Soleil & la Lune, que rien ne se faict, ny se passe ça bas en terre, qu’il ne voye & contemple, verso.aussi bien en ton pays comme au nostre, & qu’il entend clairement toutes nos paroles, & que quand vous le priez en vos Eglises il vous entend & escoute, qu’il vient tous les jours sur vos Autels, où vous parlez à luy, & tous les Karaïbes librement, mesme sans ouvrir la bouche, & ne laisse pas de cognoistre ce que vous dites en vostre cœur, & que c’est luy qui vous envoye vers nous, à fin de nous enseigner ces choses, lesquelles je trouve bien belles, & ne m’ennüyerois point de t’entendre, mais la barque s’en veut retourner, & mes jardins que j’ay laissez prests à couper me pressent & forcent de mon aller : joinct que je n’ay point apporté de farine avec moy. Je luy fis responce que s’il n’y avoit que le manquement de farine, qui le contraignist à s’en retourner, j’en avois à son commandement, & pour tous ceux qui l’accompagnoient : il me remercia à sa façon, & s’en alla ainsi, prenant congé de moy, & moy de luy.

fol. 360.

Conference avec la Vague, l’un des Principaux de Comma.

Chap. XXI.

Ce Principal a tousjours esté le Pere commun des François en sa contree de Comma, les honorant, respectant & soustenant contre tous les mauvais discours que les meschans & libertins ont accoustumé de faire, en sorte qu’il estoit hay d’iceux, & menacé d’estre battu, voire d’estre tué, n’eust esté la crainte des François. Il receut nos gens quand ils allerent en Para, avec toute sorte de bon accueil, & leur fit grand chere, voulant estre le Chetoüasap ordinaire du Chef des François, & posoit en cela son bon-heur & sa chevance, d’estre aymé & bien venu avec les François. Il avoit un fils aagé de vingt-ans, lequel il recommanda fort au Sieur de la Ravardiere & à tous verso.nos gens, les priant qu’il fust le bien receu d’eux, ne demandant autre recompense de sa fidele amitié, sinon que ce sien fils peust vivre parmy les François, & pour dire en un mot, qu’il devint François : A ceste occasion, il avoit enchargé à ce sien fils de s’efforcer, tant qu’il luy seroit possible, d’apprendre la langue Françoise, & pour l’apprendre plus aisement, il luy commanda de hanter les François tant qu’il pourroit, tellement qu’il demeuroit tousjours avec les François qui estoient à Comma, & fit si bien qu’il apprit quelques mots de nostre langue.

Ce bon homme de Pere pensoit avoir gagné toutes les richesses du Monde, quand il vit que son fils balbutoit vingt ou trente mots François, & estima qu’il estoit temps d’amener ce grand Docteur aux Païs, c’est à dire à nous autres pour estre baptisé, & de là faict Karaïbe, François : Car vous devez remarquer, tant pour l’intelligence de ce discours, que de plusieurs autres precedens & subsequens, que les Sauvages avoient opinion qu’il fust necessaire pour fol. 361.devenir François, qu’il falloit premierement recevoir le Baptesme : autrement c’estoit folie de l’esperer, & à la verité ils n’estoient pas trompez en ceste pensee : car le vray François, est plus François pour la pieté & Religion, que non pas pour son origine, puis que Dieu l’a bien-heuré tant, que d’estre vassal & suject d’un Roy tres-Chrestien, premier fils de l’Eglise, & à jamais son tres-fidele Protecteur, comme il l’a monstré en toutes les occasions qui se sont presentees de temps en temps : Et si nous croyons à S. Augustin, au Traité de l’Antechrist, c’est luy qui doit resister à cet Antechrist. Mais de cecy il en est parlé en un autre lieu. Retournons à nostre homme. Il m’amena donc son fils, avec une fort grande devotion, & s’asseant en un lict de coton, son fils aupres de luy : il commença à me faire ses excuses de ce qu’il ne s’estoit plustost transporté de Comma en l’Isle, afin de nous venir voir & visiter : au reste qu’il estoit un de nos plus grands amis de par de là, qu’il souhaitoit infiniment d’avoir des Païs avec luy en son village, qu’il leur feroit bonne chere, qu’ils ne manqueroient d’aucune chose pour vivre, comme de Sangliers, verso.Cerfs, Biches, & autres sortes de nourriture : leurs excuses ordinaires sont telles. Apres qu’il se fut excusé : il me fit ceste harangue.

Je suis homme d’aage, & tel que tu me vois, j’ay encore beaucoup de force, j’espere de voir ce mien fils que je t’amene, bon Karaïbe, le Grand me l’a promis, il le voit de bon œil, & le veut vestir, & m’a dit que je luy laisse pour demeurer avec les François : C’est pourquoy je te viens prier de le laver de l’eau du Toupan : je t’asseure qu’il sçait tout ce qu’il faut sçavoir, tu l’entendras tantost : car j’ay pris garde qu’il parle avec les François, & m’a dit qu’il en entend beaucoup. Il est bon garçon & ayme les François : Ayant dit ces paroles, il fit signe à son fils qu’il s’approchast : puis il luy commanda de raconter tout ce qu’il sçavoit de François. J’avois bien de la peine à me contenir de rire, & ne pouvois jouyr de mon Truchement, tant il estoit transporté de la passion de rire sur la simplicité de ce personnage : neantmoins je le retins luy faisant faire son excuse sur les singeries d’un petit Perroquet que j’avois, à fin que ce bon homme ne pensast que ce fust de luy qu’il rioit. Ce jeune homme son fils me recita la Doctrine qu’il avoit propre, disoit son pere, & suffisante fol. 362.à recevoir le Baptesme en cette sorte : Bon joure monseïeur comme re vo reporteré vou. Ben monseïeur, à vostre servirice, volè vou mangeare, Oy : du pain, peïsson, char, may teste, men chapeyau, pourpuin, Chaüsse, Chamise. Je ne peus en entendre davantage, si je n’eusse voulu debonder : Je luy fis donc dire, que c’estoit assez, que je voioy bien par là, qu’il n’avoit point perdu son temps. Le bonhomme plein de ferveur me prevint avant que je ne peusse achever ce que j’avois envie de luy dire, se leva de sa place, & alla prendre toutes les ustensiles de nostre chambre, & me disoit les monstrant l’un apres l’autre, il sçait bien comme cela s’apelle en François, & cela, cela & cela & s’aprochant de la table, il la pressoit avec ses deux mains, & disoit : Il sçait bien encore cela en François ; Puis s’adressant à son fils, il luy demanda : Est-il pas vray ce que je dy ? Le garson luy respondit : Oy & davantage ; qu’il apeleroit bien par son nom tel, tel & tel François, qu’il sçavoit bien le nom des armes, Oune acrebouse qui fait pouf, oune espée, oune canone, qui fait patau. Mais luy dit son verso.pere, aprendras tu bien-tost le reste ? Oy. Voylà qui est bien dit le pere : ne faille pas tous les jours à venir reciter ta leçon devant le Pay.

Leur ayant donné toute liberté de parler tant pour me remettre en bon estat de ne plus rire, que pour donner issu à leur ferveur, je commençay à leur faire entendre que ce n’estoit pas ce que je demandois, auparavant que de conferer le Baptesme, ains la connaissance de Dieu, & des autres choses qui dependent de nostre Religion. Il fut bien estonné d’entendre ce discours : car il reconnut que l’estime qu’il avoit que son fils fut grand Docteur, estoit vaine, que mesme il ne sçavoit ce que je luy disois : En fin je luy fis expliquer par le Truchement, & telle fut sa responce, qu’il n’avoit encore entendu parler de cela, neantmoins que son fils estoit de si bon esprit qu’il auroit bien-tost apris, qu’il ne luy faudroit pas plus d’une lune pour aprendre tout, & pour cette cause qu’il laisseroit son fils au Fort S. Louys. Je luy repliquay qu’il feroit tres-bien, que j’y aporterois ce que je pourrois, & seroit tousjours le bien venu en nostre loge.

fol. 363.Mais toy dis-je, ne penses tu point à te faire le bien que tu procure à ton fils ? Helas ! ce dit-il je suis trop vieux. Je ne pourrois plus rien apprendre : c’est à faire à ces jeunes gens d’estre Karaïbes. Comment luy repliquay-je : ayme tu mieux aller avec les Diables brusler la bas, que t’efforcer d’apprendre la science de Dieu, par laquelle tu meriterois d’estre netoyé de tes pechez, & aller apres ta mort là haut au Ciel avec Dieu ? Ton excuse n’est pas valable d’alleguer ta vieillesse. Tu as la langue si eloquente pour deviser un jour entier si tu voulois. Considere combien il y a que tu m’entretiens & combien de paroles tu as proferé. Il ne te faut apprendre la cinquiesme partie des propos que tu m’as tenu à present, afin d’estre Chrestien, & si ce sont paroles de ton langage sous lesquelles nous avons compris ce que Dieu nous a laissé sous nostre langue. Vous aprenez si aisement des chansons, & haranguez si longuement des affaires de vos Ancestres : Tu pourra donc facilement apprendre ce que tu veux que ton fils sçache. Bien donc, me dict-il. Il faudra que je le face, & verso.s’adressant à son fils, il luy dict. Escoute, Apprens bien tout ce qu’on t’enseignera : N’en laisse perdre un mot, & remarque ce que tu verras faire aux François, & faits le mesme : Puis je te reviendray querir pour te remener en mon pays, & là tu m’apprendras tout ce qu’on t’aura enseigné, & à faire ce que tu auras remarqué. Tu seras le bien venu, & nos semblables feront grand estat de toy, & s’amasseront pour t’escouter haranguer si belles choses : Puis nous viendrons trouver les Païs qui nous baptiseront. Ayant dit cecy, il me regarda en se souriant. Et bien, dit-il, Paï ? ne boirons nous point du bon vin de France, ou du Kaoüin brulant, c’est à dire, de l’eau de vie : Il n’est pas que tu n’en aye quelque bouteille en ton cofre : baille, baille moy la clef. Tantost le Mourouuichaue m’en a donné en son logis qui estoit bon & bien fort, & frotant son estomach avec sa main, il me disoit, tien, je sens encore cela qui m’eschauffe : C’est tousjours la coustume des François de tirer la bouteille de leur cofre, quand leurs amys les viennent voir. J’ay bien envie de venir souvent à Yuiret, lors que les navires seront venus de France pour gouter de leur vin, lequel je trouve bien meilleur que non fol. 364.pas le nostre. En fin voyant la simplicité de cet homme, qu’il avoit commencé le premier à rire, & que nous ne parlions plus des choses de Dieu, il faloit rire ensemble, & le contenter en luy donnant de l’eau de vie, & apres en avoir troussé un assez bon coup, il me fist signe & me fist dire par le Truchement que je n’avois pas beu à luy, qu’il falloit que je beusse, & puis qu’il me plegeroit : Il fallut ainsi faire pour gaigner ces hommes à Dieu, & nous les obliger en tout ce que nous pouvions, suivant leur naturel, quand Dieu n’y estoit point offencé : tellement que mon homme me voulut pleger à quoy je m’accordé. Apres avoir haussé la volte pour le second coup, il commença à prononcer de la gorge ces paroles, Goy Y katou de Katogne Kaouïn tata, ô qu’il est bon & tres-bon le vin de feu, ou le vin qui brusle. Je pris mauvais augure de ce mot Goy qui est l’entree pour bien boire, & commencé à songer, comment je pourrois resserrer ma bouteille : Car je n’avois pas besoin d’une si grosse despence : Pour ce qu’en ce temps-là nous en estions assez courts : tellement verso.que je dy à mon Truchement qu’il la reportast : Et voulant la prendre, mon Sauvage mit la main dessus, & me fist dire que les François ne r’enfermoient jamais les bouteilles qu’ils avoient tiré du cofre pour mettre sur la table, & qu’il s’estoit trouvé plusieurs-fois avec eux. Je vy bien qu’il me falloit payer rançon pour mon prisonnier, pourveu encore que j’en fusse quitte par bonne composition : Je luy fis dire que ce Kaouïn tata, n’estoit pas semblable à celuy qu’il avoit beu autrefois, qu’il faisoit tourner la cervelle à celuy qui en beuvoit trop, que je devois avoir soin de son corps & de sa santé, neantmoins que je luy en donnerois encore un petit coup pour dire à Dieu : Et ainsi s’en alla fort content. Il ne manqua pas lendemain de revenir me voir : Mais je le previns & allay au devant de ce que je doutois, luy faisant voir une bouteille cassee semblable à celle du jour precedent, & feignois estre grandement marry de l’eau de vie qui estoit dedans, & s’estoit respandue, il en montra un dœuil semblablement, & frappant sur sa cuisse il me fist dire : Voilà que c’est : si tu eusse voulu nous l’eussions beuë, & rien n’eut esté

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Les derniers feuillets qui terminent cette relation manquent dans l’exemplaire unique de l’édition originale qui existe à la Bibliothèque impériale de Paris. (Voir la préface en tête du volume.)

On a suppléé en quelque sorte à cette lacune regrettable en donnant à la fin du volume des lettres infiniment curieuses et laissées depuis longtemps dans l’oubli.

Notes in this chapter

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