SECOND TRAITÉ. (continued 2)
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verso.Ils ont en apres une croyance naturelle des Esprits tant bons que mauvais. Ils appellent les bons Esprits ou Anges Apoïaueué, & les mauvais Esprits ou Diables Ouaioupia. Je vous reciteray ce que j’ay appris de leurs discours à diverses fois. Ils estiment que les bons Esprits leur font venir la pluye en temps oportun, qu’ils ne font tort à leurs jardins, qu’ils ne les batent & tourmentent point : Ils vont au Ciel rapporter à Dieu ce qui se passe icy bas, qu’ils ne font point de peur, la nuict, ny dans les bois : ils accompagnent & assistent les François. A l’oposite, ils tiennent que les mauvais Esprits ou Diables sont sous la puissance de Giropari, lequel estoit valet de Dieu, & pour ses meschancetez Dieu le chassa & ne voulut plus le voir ny les siens, & qu’il hait les hommes, & ne vaut rien : que c’est luy qui empesche les pluyes de venir en saison, qui les trahit en guerre contre leurs ennemis, qu’il les bat, & leur faict peur : qu’ordinairement il habite dans les villages delaissez, & specialement és lieux où ont esté enterrez les Corps de leurs Parents : Et mesme j’ay ouy dire à fol. 294.quelques Indiens, que pensans aller cueillir des Acaious en certains villages delaissez, Giropary sortit du village avec une voix espouventable, & battit quelques-uns de leur compagnie fort bien.
Ils disent aussi que Giropary, & les siens, ont certains animaux qui ne se voyent jamais, & ne marchent que de nuict, rendans une voix horrible, & qui transist l’interieur (ce que j’ay entendu une infinité de fois) avec lesquels ils ont compagnie, & pourtant les appellent Soo Giropary, l’animal de Giropary, & tiennent que ces animaux servent tantost d’hommes, tantost de femmes aux Diables : ce que nous appellons par deçà Succubes & Incubes, & les Sauvages Kougnan Giropary le femme du Diable, Aua Giropary, l’homme du Diable. Il y a aussi de certains oyseaux Nocturnes, qui n’ont point de chant, mais une plainte moleste & facheuse à ouyr, fuyards & ne sortent des bois, appelez par les Indiens, Ouyra Giropary, les oyseaux du Diable[154], & disent que les Diables couvent avec eux : qu’ils ne font qu’un œuf verso.en une place, puis un autre en un autre : que c’est le Diable qui les couvre : qu’ils ne mangent que de la terre : Sur quoy je ne tairay ma curiosité. Je me resolus d’experimenter la verité de tout cecy : d’autant que fort souvent ces bestes nocturnes venoient autour de nostre loge de sainct François crier hideusement, & ce au temps que les nuicts estoient sombres & noires : je me tins prest, pour courir hastivement avec d’autres François, au lieu où ces bestes estoient, selon que nous pouvions conjecturer à l’ouye : mais jamais nous ne peusmes rien voir, mesme nous les entendions crier aussi tost, à plus d’un grand quart de lieuë de là. Quelques François m’ont dit que c’estoit une espece de Chats huans : mais cela est impossible, veu le son & le bruict, & la grosseur d’iceluy que ceste beste rend. D’autres ont voulu dire que c’estoit le buglement des Vaches braves : mais les Sauvages le nient, & la commune opinion des Sauvages est que c’est une sorte de bestes puantes, plus grandes qu’un Regnard.
J’ay aussi voulu avoir l’experience de ces oyseaux fol. 295.de Giropary, & à cet effect, je m’avancé doucement, où la conjecture de mon ouye me portoit, à la voix melancholique de cet oyseau, & ayant à peu pres remarqué le lieu, je m’en allay le lendemain au soir de bonne heure me cacher dans le bois pres du dit lieu, & ne fus point trompé pour ceste fois : car incontinent que la nuict eut couvert la terre, voicy que ce vilain oyseau s’approche à deux pas de moy, s’acroupissant dans le sable, & commença à entonner son chant hideux, chose que je ne peux supporter, mais sortant d’où j’estois, j’allay voir le lieu où il estoit accroupy, & ne trouvay rien : sa forme & grosseur tiroit sur le Chathuant de deçà, & son plumage gris. Tout ce que dessus n’est point eslogné du sens commun ; car nous lisons és Histoires, & en divers Autheurs, la conjonction qu’ont les Diables avec les animaux hideux & immondes, & c’est luy qui dés le commencement du Monde, se couvrit du corps du Serpent chevelu, pour tromper nos premiers Parents. Et la saincte Escriture luy attribue la forme des plus furieux, monstrueux & horribles animaux d’entre tous ceux qui vivent & rampent sur la face verso.de la terre.
Ils croient l’immortalité de l’Ame, laquelle tandis qu’elle informe le corps, ils appellent An, & aussi tost qu’elle a laissé le corps pour s’en aller en son lieu destiné, ils la nomment Angoüere. Il est bien vray qu’ils ont opinion qu’il n’y a que les femmes vertueuses, qui ayent l’Ame immortelle, à ce que j’ay peu comprendre par divers discours & enquestes que j’en ay faict, estimans que ces femmes vertueuses doivent estre mises au nombre des hommes, desquels tous en general, les Ames sont immortelles apres la mort : Pour les autres femmes ils en doutent. Semblablement ils croyent naturellement que les Ames des meschans vont avec Giropary, & que ce sont elles qui les tourmentent avec le mesme Diable, & demeurent dans les vieux villages, ou leurs corps sont enterrez. Quant aux Ames des bons, ils s’asseurent qu’elles vont en un lieu de repos, où elles dansent à tousjours sans manquer de chose aucune qui leur soit de besoin. Voilà tout ce que j’ay peu apprendre, touchant ces trois points de leur croyance naturelle fol. 296.de Dieu, des Esprits & des Ames, & ce par une soigneuse recherche entre les discours ordinaires, que j’ay eu dans ces deux ans, avec une infinité de Sauvages.
Des Principaux moyens, par lesquels le Diable a retenu ces pauvres Indiens un si long-temps dans ses cadenes.
Chap. IX.
Adonibesec, est un des plus grands Tyrans qui furent jamais, avoit vaincu & subjugué soixante & dix Roys, ausquels il fit couper les doigts des verso.mains, & les orteils des pieds, & toutes les fois qu’il vouloit manger, il les faisoit venir soubs sa table comme chiens pour ronger les os qu’il leur jettoit & manger quelques morceaux de pain qu’il leur faisoit donner là dessouz, ne vivans d’autre chose : parce que le diner achevé, on les remenoit à la cadene. Ce Tyran representoit le naturel du Diable, lequel il a tousjours exercé vers les Nations qu’il s’est rendu subjectes par l’infidelité, les tenant ferme à la cadene, ne leur permettant autres vivres que ses restes, leur ayant tranché tous les moyens de fuir & d’operer, pervertissant ou effaçant les marques que Dieu a imprimees naturellement és hommes, par lesquelles ils pouvoient se disposer à incliner Dieu d’avoir pitié d’eux, qui est la chose que le Diable redoute surtout & est aisé de le voir en nos Sauvages, lesquels sont demeurez un si long temps sans aucune cognoissance du souverain Dieu, retenus dans ses chenes infernales par les abus & corruptions que le Diable a contractez en eux.
C’est pourquoy Sainct Paul representoit les ruzes & finesses de Sathan à ses
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(Lacune d’une feuille.)
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fol. 305.ste raison avions nous occasion d’admirer la forme & la façon de faire des Pagis ou Barbiers, qui tiennent parmy les Sauvages le rang de Mediateurs entre les esprits & le reste du peuple, & sont ceux qui ont plus grande authorité aquise par leurs fraudes, subtilitez & abus, & ont detenu ces gens plus fortement soubs le Royaume de l’ennemy de salut, selon ce qui est escrit aux Proverbes vingt neuf. Princeps qui libenter audit verba mendacii, omnes ministros habet impios : Le Prince, qui volontiers preste l’oreille au mensonge, est servi d’officiers impies & meschans. Laissant à part l’explication literale de ce passage, nous l’appliquerons à nostre subject, disant que ce Prince, qui tend les oreilles au mensonge, ou pour mieux dire, qui est le Pere de mensonge, c’est le Diable ennemy de verité : ses officiers sont ceux qui abusent le peuple par leur inventions, subtilitez & enchantemens procedez de l’instigation des Demons tels que sont les Sorciers Bresiliens. Et ce pendant se conservent en cette authorité, sans se controoller les uns les autres, quoy qu’en verité ils sçavent bien les tromperies verso.qu’ils usent tous à l’endroict de leurs compatriotes.
Ces Sorciers n’ont point de maistre, mais deviennent tels que la portee de leur esprit les favorise : de sorte que ceux qui ont le plus bel esprit deviennent les plus habiles. Beaucoup commencent à aprendre ce mestier, invitez par l’honneur & le lucre, qu’ils voyent estre rendu aux experts de la Barberie, mais peu arrivent à la perfection. Vous ne trouverez gueres de villages, desquels les Principaux & Anciens ne facent profession d’en sçavoir quelque chose. Les Novices de cet art, s’estudient à bien se vanter, & dire des merveilles d’eux : & faire quelque petite subtilité devant leurs semblables, pour obtenir le bruit de vacquer à ce mestier. Leur advencement se faict par quelque accident & cas fortuit : comme s’ils predisoient la pluye avant qu’elle parust, & qu’elle survint incontinent apres : S’ils avoient soufflé quelque malade, & par fortune revint en santé, seroit un signalé moyen, fol. 306.pour estre bien tost respecté & honoré comme Barbier tres-expert. Par exemple, sans comparaison, si la fortune en voulait tant par deçà à quelque nouveau Medecin & Chirurgien qu’un malade desesperé, & une playe tres-griefve recouvrast guerison, non pas tant pour l’industrie du Medecin nouveau, ou Chirurgien : ains par le bon naturel avec le concours des unguents communs, il n’y a point de doute que telle guerison seroit attribuee à la science & experience des Curateurs, d’où ils prendroient occasion de faire voler leur renommee parmy les bonnes villes, & seroient receus de là en avant honorablement aux bonnes maisons. Chose pareille se trouve dans le Bresil en ces nouveaux Sorciers, lors que la santé du malade s’est ensuyvie apres leur soufflement. N’ayez peur que cecy demeure caché dans la loge du patient : Car aussi tost vous verrez trotter ce Barberot de village en village, raconter ses hauts faits, y adjoustant trois fois autant qu’il n’en a fait.
Le Diable, esprit superbe ne se communique pas indifferemment à tous les Barbiers : mais il choisit verso.les plus beaux esprits d’entre iceux, & lors il mesle ses inventions avec leurs subtilitez. Prenez exemple par deçà. Vous ne voyez pas que les Diables facent de grandes operations ny communications aux petits Sorciers : Ils se contentent de leur donner de la malice au poids & talent de leur esprit. Mais si d’aventure ils rencontrent quelque bel esprit, ils luy font largement part de leurs damnables & perverses sciences, tels que sont ordinairement les Necromanciens, Judiciaires, & Magiciens : Ainsi en est-il des Sorciers de par delà. Vous en trouvez de bien petits, & n’en faict-on pas grand estat, & si on ne les craint gueres, & leur métier ne leur vaut beaucoup. Il y en a d’autres un petit plus sçavans & mediocres, entre les petits & les grands : Et ceux là d’ordinaire levent leur boutique en chaque village qu’ils s’attribuent, ainsi que leur cartier designé, solicitans les habitans du lieu : ayans soin des danses & d’autres choses qui dépendent de leur office. Si un autre, égal à eux, venoit sur leur Province, ils n’en seroient pas contens ; Mais quand un plus fol. 307.grand qu’eux est invité, il faut qu’ils ayent patience.
Plus ils parviennent & augmentent en notice d’abus, plus vous les voyez monstrer une gravité exterieure, & parlent peu, aymans la solitude, & évitent le plus qu’ils peuvent les compagnies, d’où ils acquierent plus d’honneur & respect, sont les plus prisez apres les Principaux, voire les Principaux leur parlent avec reverence, telle qu’elle est en usage en ces pays là, & personne ne les fasche. Et pour se conserver en tel honneur, ils dressent leurs Loges à part, esloignez de voisins. Ce rusé Demon leur apprend ce que la discipline Religieuse observe, à sçavoir, pour conserver l’esprit de Dieu, rendre son ame capable des visites & consolations d’iceluy, il faut aymer la solitude, & se retirer en icelle, fuyant soigneusement le plus qu’il est possible, la compagnie des hommes : d’où non seulement vous acquerez les faveurs spirituelles, mais aussi l’honneur verso.& le respect de ceux que vous fuyez : Car la complexion des hommes est semblable à celle de l’honneur & de l’umbre : Si vous courez apres ils fuyront devant vous : si vous les fuyez, ils courront apres vous. Tels sont les hommes : Rendez vous communicable avec eux, c’est d’où ils prendront occasion de vous mespriser, fuyez-les, ils vous respecteront.
Semblablement ce vieux Docteur de malice enseigne les principaux de ses disciples à eviter le commun, se rendre songeards & melancoliques, bander leur cervelle à nouvelles inventions & fantaisies, demeurer seuls avec leurs familles, pour estre plus capables de communiquer à leur entendement les moyens, par lesquels il veut amuser ces peuples en leur ignorance & superstition, s’esjouissant de voir tant de Nations tomber en sa cordele. Ce n’est pas du jourd’huy, ny en cette seule nation, qu’il va contrefaisant les exercices de la vraye Religion, mais de tout temps & en tout lieu : car il ne peut estre Autheur d’un vray bien, ains seulement faux imitateur d’iceluy. Et comme les serpens se cachent soubs la fol. 308.fueille verdoyante pour picquer le faucheur : de mesme il cache son venin & sa fausse Religion, soubs l’apparence seulement d’une imitation des œuvres de Dieu.
Pline, & Solinus disent, que le Ceraste, serpent mortifere se couvre de sable, laissant au dehors les cornes qu’il porte sur la teste, afin d’inviter les oyseaux à la pasture, lesquelles croyans que ce soit quelque chose convenable à leur nourriture, s’approchent, mais aussi tost le galand sort de son embuscade, & se jette dessus.
La Genese compare le Diable à ce serpent, Cerastes in semita, le Ceraste au chemin. Nous le voyons pratiqué en nos Sauvages, nourris & entretenus à ses amorces de telle façon, qu’il ne seroit pas possible de le croire, si on ne l’avoit veu : Et pour ce qu’un chacun ne peut pas en avoir l’experience, je prie le Lecteur de croire ce que je vay luy raconter.
Ces pauvres Sauvages sont si fols, autour de leurs Sorciers, specialement des Grands, qu’ils croyent fermement qu’ils peuvent leur envoyer les maladies, verso.les famines, & les leur oster quand il leur plaist. Et bien que les mesmes Sorciers sçachent qu’ils sont trompeurs tous tant qu’ils sont : neantmoins ils croyent, qu’ils ne gueriroient point eux-mesme, s’ils ne passoient sous les mains d’un autre.
Si quelque François tombe malade par les villages, son Compere, & sa Commere le prient de vouloir permettre que ces Barbiers le viennent visiter, souffler de leur bouche & manier de leurs mains. Mais que diriez vous, si je vous asseurois que plusieurs des Sauvages me venant visiter, pendant mes maladies, me prioyent fort affectueusement de leur permettre qu’ils m’amenassent leurs Barbiers, afin de me souffler & manier, m’asseurans qu’infalliblement j’aurois guerison.
Le grand Thion tombé malade[122] aussi tost qu’il fut venu de Miary au Fort Sainct Loüis, estima, & le croyoit pour certain, que sa maladie procedoit de la menace du grand Barbier de son pays, lequel vouloit destourner & empescher ces peuples Miarigois de venir dans l’Isle, & ne laissa d’en persuader plusieurs fol. 309.à demeurer avec luy dans les forests de Miary : Il avoit menacé Thion qu’il le feroit mourir si tost qu’il seroit arrivé à Maragnan : ce qui n’advint pas pourtant : Car apres le cours d’une fievre assez violente, il recouvrit sa santé : Neantmoins pendant sa maladie il s’attendoit de mourir, quelque remonstrance que nous luy peussions faire, qu’il ne faloit aucunement adjouster foy à ces Sorciers.
Si ces petits & mediocres Barbiers ont de l’authorité entre les leurs, beaucoup plus en ont ceux qui proprement sont appellez Pagy-Ouassou, grands Barbiers[155] : car ceux-là sont comme les Souverains d’une Province, crains & redoutez grandement, & sont parvenus à telle authorité par beaucoup de subtilitez : Et pour l’ordinaire ils ont au moins une communication tacite avec le Diable. La part où ils se portent les peuples les suyvent : ils sont graves, & ne communiquent aisement avecques les leur, sont bien suivis quand ils vont quelque part, & ont quantité de femmes : les marchandises ne leur manquent point : leurs semblables se trouvent bien-heureux de leur verso.faire des presens : & en un tour de Barberie ils despoüilleroient leurs compatriotes des meilleures hardes qu’ils pourroient avoir en leurs coffres. Ils se gardent bien de descouvrir leurs subtilitez devant les Sauvages : & en effect, ils se mocquent d’eux, ainsi que quelques uns d’entr’eux m’ont rapporté, des façons desquels ils usoient pour amuser les peuples : Ce que je diray une autre fois en son lieu.
Iapy-Ouassou & le grand Barbier de Tapouïtapere eurent quelque dépit & defi l’un avecques l’autre ; le grand Barbier luy manda, s’il ne se souvenoit plus, qu’il luy avoit autrefois envoyé les maladies dont il pensa mourir, n’eust esté qu’il l’envoya prier de les retirer, & si à present il ne le craignoit plus ? Ce discours fit caler le voile à Iapy-Ouassou, & se tenir heureux d’avoir son amitié. Cela venoit d’une femme retenue par force. Mais l’histoire du sujet, pourquoy ce Grand Barbier parloit ainsi à Iapy-Ouassou, merite bien d’estre racontee, pour ce qu’elle touche nostre matiere.
fol. 310.Le grand Barbier de Tapouïtapere avoit acquis dans sa Province & sur ses voisins le bruict & authorité d’un parfaict Enchanteur, qui envoyoit à qui bon luy sembloit les maladies, & la mort ; & à l’oposite guerissoit & remettoit en santé ceux qu’il luy plaisoit. Pour ceste cause il obtint le degré de souverain Principal en son pays, & manioit à son plaisir tous les habitans de sa Province : Iapy-Ouassou cependant se mocquoit & gaboit de tout cela : l’autre le sceut, qui luy fit dire, que dans peu de temps, il esprouveroit en luy-mesme, s’il n’avoit aucune puissance de faire mal ou bien, à qui il voudroit : Iapy-Ouassou mesprisa tout cela : nonobstant la fortune voulut qu’il tomba malade naturellement : neantmoins voilà qu’il se met en fantasie que sa maladie provenoit du grand Barbier de Tapoüitapere, encore qu’il y ait la mer à passer entre l’une & l’autre Province, & la force de l’imagination redouble sa maladie de telle sorte, qu’on le jugeoit à la mort. Tous les Barbiers & Barberots de l’Isle le viennent verso.visiter, & pas un ne luy peut apporter santé : Enfin il fut contraint de choisir des plus belles marchandises qu’il avoit, & les envoyer bien humblement à ce Barbier, le suppliant par les Messagers qui estoient de ses parents qu’il commandast à la maladie de le quitter. Le Barbier prenant les marchandises, luy envoya je ne sçay quel fatras à manger, l’asseurant qu’il seroit bien tost guery. Iapy-Ouassou le creut, & commença peu à peu à se bien porter, redoutant desormais le Barbier, lequel devant ses plus familiers se moquoit de luy, & s’authorisoit par dessus luy.
Or comment se peut-il faire, me direz vous, que les maladies s’engregent & s’en aillent par la forte imagination & vive apprehension qu’ont ces Sauvages des menaces de leurs Barbiers, ou des faveurs d’iceux : c’est une matiere de medecins : neantmoins je satisferay à la demande par les exemples ordinaires des Ypocondriaques, ou maladies d’imagination : lesquels encore qu’ils soient tres-sains, & leurs parties interieures fort entieres, neantmoins persuadez en leur fantaisie, vous les voyez debiles & miserables, les fol. 311.uns s’imaginans une maladie, les autres une autre : Et pour finir ce discours, vous noterez que les uns sont estimez grands Barbiers pour faire du mal : les autres recogneuz grands Barbiers pour faire du bien.
verso.
Comment le Diable parle aux Sorciers du Bresil, leurs fauses propheties, Idoles & sacrifices.
Chap. XI.
Sainct Augustin montre que le Diable esmeu de sa superbe, a voulu estre servy comme Dieu, imitant fausement en tout & partout la façon de faire de Dieu specialement en ses Oracles : Diabolus est Angelus per superbiam separatus à Deo, qui in veritate non stetit, & doctor mendacii, &c. Le Diable est un Ange separé par sa superbe de Dieu, qui n’a point voulu demeurer ferme en la verité, ains s’est faict docteur fol. 312.de mensonge. Voyant que Dieu parloit à ses Prophetes jadis en diverses façons, & à son peuple entre les deux figures des Cherubins posez sur l’Arche d’Alliance, il a voulu semblablement en toutes aages avoir ses faux Prophetes, avec lesquels ils communiquoit ses mal-heureux desseins, & ses faux Oracles rendus d’entre diverses figures, par une secrette operation des Demons habitans en ces lieux : tantost souz la figure d’un Serpent, tantost d’un Toreau, d’un Hibou, d’une Corneille, d’une Pyramide, d’une Statuë, & ainsi des autres. Ses faux Prophetes devinoient les choses à venir, non par esprit Prophetique : car le Diable ne le peut, ains seulement par une experience qu’il a de longue main : jouxte laquelle la subtilité de son esprit va presageant les choses futures, selon la disposition qu’il voit és hommes & en leurs affaires : ainsi que le dit fort bien Isidore : Dæmones triplici acumine præscientiæ vigent, scilicet, sublimitate naturæ, experientia temporum, revelatione superiorum potestatum : Les Demons sont doüez de trois subtilitez, à prevoir les choses futures, sçavoir est, de la sublimité de leur nature, verso.de l’experience des temps, & de la revelation des puissances superieures. Laissant à part l’experience si ancienne de ses deportemens parmy la Gentilité, je veux vous faire voir ce que j’ay appris de veritable : Comment le Diable a tousjours trompé & trompe encore pour le jourd’huy ces pauvres Sauvages par ses Oracles & predictions.
Le Barbier, duquel j’ay parlé cy dessus, retiré dans les plaines de Miary, avoit des Diables familiers souz la figure de petits Oyseaux noirs, lesquels l’advertissoient des choses qu’il devoit faire, & d’autres qui se passoient soit en l’Isle, soit en autre lieu. Au temps qu’il vouloit venir à Maragnan, il luy fut revelé & dit par ces Oyseaux un jour se promenant dans les jardins, que bien tost les Tapouïs viendroient, lesquels raviroient son Mil & ses racines, mais qu’il ne luy arriveroit ny aux siens aucun mal, chose qui advint : Car les Tapouïs estant venus secrettement pour le surprendre : ayans entendu un grand bruict dans les loges du Barbier, ils n’oserent donner dessus, craignans qu’il n’y eust nombre d’hommes, mais se contenterent seulement de faire leurs charges de Mil & de racines, puis s’en allerent. Ces mesmes fol. 313.petits Oyseaux, ou les Diables, soubs leur figure commanderent à ce Barbier d’aller en l’Isle de Maragnan faire ses barberies, & inviter ceux qui voudroient quiter l’Isle à venir en son habitation, luy enchargeant d’aller droict prendre terre au havre de Taperoussou, c’est-à-dire, le village des grosses bestes, qui est en un bout de Maragnan, & luy deffendans d’approcher entierement du lieu où habitoient les Peres : ce qu’il fit de poinct en point : car jamais il ne nous fut posible, quelque asseurance que nous luy peussions donner de venir nous voir, & disoit que ses esprits nous craignoient, & s’il leur desobeyssoit, ses jardins demeureroient à faire, n’y travailleroient plus & il perdroit son authorité entre ses semblables. Que ses esprits luy avoient conseillé de se retirer de Maragnan, avant que nous y fussions arrivez, afin de vivre avec luy doucement comme ils avoient faict jusqu’à ce jour : Tels & semblables discours tenoit-il aux habitans de Taperoussou, une partie desquels adjoustoit foy à ce qu’il racontoit : Et pour ceste occasion, plusieurs femmes se jettoient sur ses verso.genoux, avec larmes & grands cris, le prians de ne point sortir de leur contree, & ne dresser son chemin vers Yuiret où nous estions, specialement puis que les esprits le luy avoient defendu, autrement il luy arriveroit du mal. Considerez, Lecteur, la mauvaitié, & la crainte de ces Demons, mauvaitié à empescher, tant qu’il leur est possible, que les hommes ne viennent à la lumiere de la verité, ains persistent soubs l’obscurité des tenebres de l’infidelité. C’est le propre de la malice de fuir la clarté, de peur que ses mauvaises œuvres ne soient manifestees, & par ainsi son authorité aneantie. La crainte, qu’ils ont des serviteurs de Dieu, la presence desquels ils ne peuvent non plus soustenir, que le hibou peut supporter les vifs rayons du Soleil, & les Crapaux la fleur & odeur de la vigne, monstre combien grande est la puissance que Dieu a donnee à son Eglise sur les Potentats de l’Enfer : Poursuivons.
Deux Barbiers Principaux gouvernoient les deux Nations des Tabaiares ennemies l’une de l’autre, lesquels Barbiers nourrissoient leurs peuples en abus & communiquoient souvent avec les Diables souz diverses fol. 314.formes d’oyseaux. Celuy du costé de Thion meschant & mal-heureux (qui n’a jamais voulu venir en l’Isle, ains detournoit, tant qu’il pouvoit, ses semblables d’y venir) nourrissoit une Chauve-soury dans sa loge, qu’ils appellent Endura, laquelle parloit à luy d’une voix humaine en Topinambos, & si haut quelquefois qu’on la pouvoit entendre à six pas de la loge, non distinctement, ains confusement & d’un son enfantin : Le Sauvage luy respondoit demeurant seul en sa loge : car quand il s’appercevoit qu’elle vouloit parler à luy, il faisoit sortir ses gens.
Pendant que nos gens furent là, pour faire apprester les Sauvages à passer de leur pays en l’Isle, la curiosité esmeut quelques François, qui avoient ouy dire des merveilles de ce Sorcier, de prier leurs comperes, que quand ils recognoistroient le colloque d’entre le Barbier & la Chauve-soury, il les en advertissent ce qu’ils firent : Et ainsi s’approchans doucement & finement de la demeure de l’Enchanteur, ils entendirent librement la voix de l’un & de l’autre, & voulans se joindre plus pres, en intention de pouvoir distinguer les mots de leur pourparler, verso.ils furent descouverts par le Sorcier, la Chauve-soury se retirant : lors ce Barbier les appella sans se fascher, & les fit entrer chez luy, leur demandant ce qu’ils vouloient, & pourquoy ils estoient la escoutans ? Les François luy respondirent, qu’ils avoient esté informez par les Sauvages ses semblables qu’il avoit une visible & familiere communication avec Giropary, & qu’ils desiroient d’en experimenter quelque chose, & c’estoit l’occasion pourquoy ils s’estoient ainsi approchez, & qu’ils avoient bien entendu & remarqué deux voix, la sienne, & une autre plus douce & claire. Il est vray, dit-il, je parlois maintenant à ma chauve-soury, laquelle m’est venuë dire des merveilles & de grandes nouvelles : car elle m’a dit qu’il y avoit guerre en France, & que les Caraibes de Maragnan n’estoient pas où ils pensoient : que je ne m’estonnasse de rien, & que je demeurasse ferme avec elle dans ce pays, sans aller avec mes compatriotes en l’Isle : d’autant que nous n’y demeurerions pas longtemps, pource que les François s’en retourneroient en leur pays : Elle m’a dict aussi qu’il y fol. 315.en a plusieurs de Tapouïtapere qui sont fuis dans les bois. Ayant dict cecy, les François luy demanderent, comment il nourrissoit & entretenoit ceste Chauve-Soury ? Il respondit que son Esprit un jour, pendant qu’il estoit seul, luy dict, qu’il vouloit desormais parler à luy sous la forme de ce hideux Oyseau, & pourtant qu’il luy fist une petite demeure en sa loge, ou il viendroit coucher & prendre son repos, & mangeroit de toutes les viandes dont luy-mesme mangeoit, & quand il voudroit parler à luy, qu’il l’escouteroit & luy respondroit. Que cét Esprit aussi, quand il auroit envie de luy communiquer quelque chose de nouveau, l’appelleroit par son nom, & parleroit à luy dans la loge ou dans les bois, où il commanda au Barbier de luy faire une niche, dans laquelle il se retireroit & parleroit à luy tousjours sous la figure d’une Chauve-Soury : voilà dict le sorcier, le lieu où elle se tient, montrant un des coins de sa loge, où estoit la niche accommodee de Palmes : là, adjousta-il, elle vient, converse avec moy, nous discourons ensemble, & mange ce que je luy donne.
verso.Je ne puis passer cecy que je ne remarque beaucoup de particularitez : la 1. Pourquoy le Diable a pris plustost ceste forme de Chauve Soury que d’un autre Oyseau. 2. comment le Diable contrefait la parole humaine. 3. de la verité de ces nouvelles de France : & comment se peut faire que le Diable sçache tout ce qui se passe au monde. 4. Pour quelle raison il usoit de viandes. 5. de la situation du lieu qu’il requeroit pour discourir avec son Enchanteur.
Pour satisfaire à la 1. difficulté, nous disons que l’axiome des Philosophes. Le semblable cherche son semblable, est tres-veritable experimenté tant és choses Physiques que surnaturelles : par ainsi le diable qui par sa superbe est devenu un Esprit immonde, recherche aussi en la nature pour l’ordinaire les formes plus horribles & immondes qu’il peut trouver pour se communiquer à ses bons serviteurs & amis. Je sçay bien ce que dict S. Paul. Ipse enim Sathanas transfigurat se in Angelum lucis, que Sathan rusé Cameleon, pour seduire les simples prend la forme d’un Ange de lumiere, c’est à dire, se revest fol. 216.de belles figures ou tient des discours en apparence fort bons, mais c’est afin de mieux joüer son jeu. Par ainsi les belles formes de femmes, & filles qu’il prend pour attirer à soy les luxurieux, cela ne vient d’autre principe que du desir de tirer apres luy chacun selon son inclination. Et pour ce subject, dict S. Thomas que le Diable naturellement ne peut hayr les Anges bien heureux, pource qu’il communique avec eux en la nature : Mais quant à la difference de la justice qui est és Anges, & de l’injustice qui est és Diables, il leur est impossible de les aymer. Je tire de ceste conclusion deux inclinations qu’ont les Demons : l’une naturelle, par laquelle ils ayment les choses belles ou au moins ne les peuvent hayr : l’autre procede de la coulpe & de la superbe : par laquelle ils ayment & recherchent les choses sales & abominables, & ne peuvent autrement, à cause qu’ils sont confirmez en ce bouleversement d’apetit, la coulpe demeurant la maistresse de la nature. Et ainsi disons nous vulguairement que le Diable a horreur des turpitudes & meschancetez qu’il faict faire aux hommes par ses instigations : vous entendrez cecy suivant la distinction de la nature verso.& de la coulpe qui est au Diable.
Voicy donc une des premieres causes pour laquelle ce cruel Behemot prend la figure de Chauve-Soury : à laquelle j’en adjouste une autre tiree d’une proprieté peculiere aux Chauve-Sourys de pardelà : C’est que ces vilains Oyseaux nocturnes, beaucoup plus horribles & grands que ceux de pardeçà, viennent trouver les personnes couchees & dormantes en leur lict[156], & leur arrachent une piece de la chair, puis en succent le sang en grande quantité, sans que le blessé puisse se reveiller : Car ils ont ceste autre proprieté de tenir l’homme endormy, pendant qu’ils succent son sang : & estans saouls le quittent, le sang au reste ne laissant de tousjours distiller, ce qui rend la personne debile, & par plusieurs jours a de la peine à marcher. Sathan ne pouvoit mieux choisir pour representer son naturel & sa cruauté : car il vient de nuict, sous les tenebres de l’ignorance & infidelité trouver les hommes endormis és delices de leur chair, & leur arrachent l’inclination naturelle fol. 317.qu’ils ont vers Dieu, il a beau moyen de succer à son aise le sang instrument de la vie, les affections & passions de ses captifs, pour les rendre debiles & impuissans à tout bien, & à rechercher leur salut.
La 2. difficulté est, comment le Diable contrefait la voix humaine : veu qu’il n’a ny organes ny langue pour ce faire : ains sa parole n’est autre que la manifestation de son desir & volonté, lors qu’il parle aux autres Diables ses compagnons, & aux hommes par les impressions fantastiques qu’il estend à la veuë de l’imagination : Neantmoins la saincte Escriture nous aprend qu’il s’est servi de la langue du serpent pour seduire nostre premiere Mere : Dieu le permettant ainsi ; car il ne peut rien en la creature tant il est foible & indigent, sans la permission de Dieu : & avec cette permission il peut former un corps en l’air, & articuler ses affections & desirs sous telle langue qu’il luy plaist. Nous le voyons és possedez, par lesquels il discourt de plusieurs langues inconnuës. Je laisse là mille autres façons avec lesquelles il faict voir aux Enchanteurs ce qu’ils desirent verso.de luy : car cela n’est à nostre propos.
Nous avons remarqué tiercement les nouvelles qu’il donna des troubles qui estoient en France, à sçavoir, de cette levée de gens-d’armes derniere passée : & comment cela se peut faire. Je diray avec S. Augustin, que les Demons surpassent en legereté tout autant qu’il y a de corps en la machine de ce monde, & qu’il n’y a rien de corporel qui puisse s’esgaler à leur vitesse. En 24. heures le premier mobile fait cette grande course tout autour des voutes inferieures, espace qui surmonte toute la computation qu’en pourroient faire les Mathemaciens, tellement qu’en une heure il vous depesche je ne sçay combien de mille lieuës. Adaptez maintenant cecy à la legereté que peuvent avoir ces esprits, qu’en peu de momens ils auront fait le tour du monde universel, & là sçavent & voyent ce qui s’y passe, & de là prennent conjecture de predire les choses futures : Si les Courriers alloient aussi viste, nous aurions à chaque heure des nouvelles de tous costez.
Quartement elle usoit des viandes soit que cette fol. 318.Chauve-soury, fut vraye, de laquelle le Diable se servoit, & pourtant avoit besoin de nourriture, soit que ce fut seulement une representation exterieure en l’imaginative, & par consequent n’avoit aucune necessité de viande, pour vivre : nonobstant ç’a tousjours esté la coustume des Demons de manger & boire en apparence en la compagnie de leurs tres-chers officiers, imitant en cecy l’exemple des bons Anges en l’Ancien Testament, lesquels mangeoient avec les S.S. Personnages tels que furent Abraham, Loth, Thobie, & autres.
Sinquiesmement, la situation du lieu que cet esprit demandoit à sçavoir les bois & le creux des arbres, ou quelque encoignure d’une loge solitaire chose qui fait voir l’inclination aquise de ces esprits rebelles par leur condamnation de faire leur demeure és lieux obscurs, deserts tristes & melancholiques, craignans mesme, s’il faut ainsi parler, la lumiere creée, & la douceur de l’harmonie. Vous le pouvez voir en la personne de Saül possedé, lequel estoit appaisé par le son de la harpe de David. Et Asmodee verso.fut lié par l’Ange Raphaël dans le fond du desert, & Sathan enchainé par l’Ange de l’Apocalypse dans le puys des Abysmes : Et ce pauvre possedé des legions diaboliques, que Jesus-Christ delivra, logeoit de nuit & de jour, dans les sepulchres des trepassez. Mais les Anciens feignoient que Cerberus tiré de l’Enfer à la veuë de ce beau Soleil ne pouvoit s’empescher de vomir l’Aconite, jusques à ce qu’il luy fut permis de retourner vistement en ces cavernes tenebreuses. Cecy soit dit pour le sorcier du vilage du grand Thion.
Quant au Pagy-ouassou des vilages de La farine detrempée il advertit les siens quelques mois auparavant que les François arrivassent là, que les Caraybes viendroient bien-tost, & leur apporteroient des marchandises : & faut notter qu’ils ignoroient du tout que les François fussent en l’Isle de Maragnan. A cet advertissement de leur Sorcier quelques uns se vestirent des chemises & autres hardes qui leur restoient du temps jadis que les François habitoient avec eux : & ainsi vestus s’en allerent agacer les fol. 319.villages de Thion à fin de les espouvanter leur disans, Rendez vous à nous : car nous avons les François avec nous : voylà les chemises & les hardes qu’ils nous ont données. Ces paroles intimideront fort Thion & ses gens : & songeoient à fuir, n’eut esté que les messagers envoyez par les François arriverent, qui les asseurerent du contraire, & que les François viendroient à eux aussi-tost qu’on auroit envoyé des embassades en l’Isle. Vous pouvez voir par cet exemple combien ce rusé Sathan donnoit d’authorité à ces Pagys, leur faisant predire les choses à venir : Mais cette sienne ruse n’est pas trop grande touchant le point de prediction : par-ce qu’il voyoit la diligence que les François faisoient à rechercher les Peuples voisins, & l’envie & resolution qu’ils avoient pris d’aller trouver ces Nations la part où elles se trouvoient : Partant ce bon valet en advertit son maistre.
Les Diables usent d’une autre façon de parler & communiquer avec les Sorciers de ces Pays, sçavoir est : Ils font faire un trou en terre dans les loges escartées : & là les sorciers se couchent sur le verso.ventre, mettent la teste au trou les yeux fermez, & font les demandes telles qu’ils veulent au demon, & en ont responce par une voix procedante du fond de ce trou. Cette façon de faire estoit fort ordinaire parmy la Gentilité : & laissant les histoires prophanes, je m’en raporteray du tout à ce qui est escrit au 1. des Roys, chap. 28. lors que Saül alla consulter la Sorciere d’Endor, laquelle se courbant en terre, la teste & la face dans un trou, faisant ses invocations, elle s’escria, Deos vidi ascendentes de terra : J’ay veu des Dieux montans de la terre : Ce n’est pas sans raison qu’elle s’escria & usa de ces mots, J’ay veu des Dieux : d’autant que ces enchantemens ne pouvoient avoir de force qu’à faire venir quelques Diables : mais Dieu voulut que la propre ame de Samuël montast à sa parole, à fin de prophetiser le dernier malheur de Saul, qui avoit recours en ses necessitez aux devins & sorciers.
J’ay entendu de quelques François demeurans au vilage d’Vsaap, qu’un sorcier de ce lieu estoit fort craint & redouté par les Sauvages, par-ce que chacun sçavoit qu’il parloit librement au Diable en la fol. 320.maniere cy-dessus dite, & n’osoient aprocher de sa loge, quand ils voyoient la porte fermée, se doutans qu’il traitoit & communiquoit avec son demon de ses affaires. Il y a une vieille Sorciere en l’Isle qui ne se fait connoistre que bien secrettement, les Sauvages en font grand estat, & n’est employée qu’aux maladies incurables : quand tous les Sorciers sont venus au bout de leur rolet, alors elle est invitée, seurement amenee & en cachette. Un jour arriva, à ce que m’ont dit quelques François, qu’elle vint à Vsaap pour faire une guerison desesperée, & au prealable que de rien commencer : elle s’enferma dans une loge separée au milieu de la place du vilage, & lors fit ses invocations & enchantemens diaboliques sur le corps du malade, faisant paroistre visiblement son demon. Les François qui m’ont raconté cecy, furent curieux d’aller voir par quelques fentes ce que cette sorciere faisoit, mais les Sauvages les en empescherent tant qu’ils peurent, leur disans que les esprits de cette femme estoient dangereux & mauvais : tellement que si quelqu’un d’eux alloit les espier, ils verso.luy torderoient infalliblement le col la nuit suivante. Les François se moquerent de tout cela, & allerent bellement à cette loge, au grand estonnement des Sauvages qui les regardoient, les estimans par trop hardis & presomptueux : & faisans un trou à la closture de Palme, ils regardoient les gestes de cette femme, & apperceurent je ne sçay quoy de monstrueux au tour d’elle, sans pouvoir distinguer la forme, & s’en retournerent ainsi.
Pendant que j’estois malade, quelques-uns me parlerent de cette malheureuse creature en grande loüange & estime : comme celle qui ne manquoit jamais de rendre la santé à ceux qui la prioient de ce faire : vous pouvez penser si ces paroles m’estoient agreables. Je me suis laissé conter aussi de certains Barbiers de ces Contrés là qu’ils avoient des logettes dans les bois, esquelles ils alloient consulter leurs esprits : & de fait, c’est une chose assez frequente tant dedans l’Isle qu’és autres Pays voisins, que les Barbiers & sorciers batissent des petites loges de fol. 321.Palme és lieux les plus cachez des bois : & là plantent de petites Idoles faictes de cire, ou de bois, en forme d’homme[157] : les uns moindres, les autres plus grands, mais ces plus grands ne surpassent une coudee de haut. Là en certains jours ces Sorciers vont seuls portant avec soy du feu, de l’eau, de la chair ou poisson, de la farine, may, legumes, plumes de couleur, & des fleurs : De ces viandes ils en font une espece de Sacrifice à ces idoles, & aussi bruslent des gommes de bonne odeur devant elles, avec les plumes & les fleurs ils en paroient l’Idole, & se tenoient un long temps dans ces logettes tout seuls : & faut croire que c’estoit à la communication de ces esprits.
Cette perverse coustume prenoit accroissement, & s’enhardissoit és villages proches de Iuniparan, où demeuroit le Reverend Pere Arsene, tellement qu’il trouvoit au destour des bois de ces Idoles de cire, & quelquefois dans les Loges. Il y pourveut par les exorcismes qu’il fit en sa Chappelle contre ces diables si hardis & outrecuidez, & depuis je n’en ay point oüy beaucoup parler. Considerez icy la presomption verso.de Sathan, qui en tout lieu, & en toutes nations, quand il peut, se faict recognoistre par quelque espece d’adoration & de sacrifice, sçachant bien que nulle Religion peut estre, bonne ou mauvaise sans quelque espece de sacrifice & representation de la chose que nous adorons. Voilà pourquoy il inventa les Idoles au lieu des vrayes Images que Dieu avoit commandé d’estre erigees au Tabernacle, & depuis au Temple de Salomon : Et au lieu des vrays sacrifices, que Dieu establit en sa Loy, cet esprit superbe procura d’avoir des Autels & des Sacrifices de toute sorte de bestes & des fruicts de la terre : Et combien que ceste Nation des Sauvages n’ait en public aucunes ceremonies de Religion, ny priere ny oraison : Neantmoins ces Sorciers en particulier servent au diable selon que j’ay dit.
Or pour fermer ce discours : je diray que ces gens facilement croyoient qu’on peut avoir des Esprits particuliers, mesme les François : je vous en donneray des exemples.
Comme le Sieur de la Ravardiere estoit en son fol. 322.voyage de Para, au retour de la guerre des Camarapins, il fut adverti par une femme que les Sauvages du village où il estoit logé, avoient resolu de le mettre à mort, les François & les Tapinambos qui estoient allez avec luy. L’on fit ce que l’on peut pour en sçavoir la verité, mais ils eurent tous bonne bouche, & ne confesserent rien. On s’advisa de faire accroire aux Sauvages de ces pays là, qu’en la montre ou petite horloge que portoit le Sieur de la Ravardiere, il y avoit un esprit caché, lequel excitoit tout ce mouvement que l’on voyoit au dedans & au dehors : & qu’il reveloit aux François les choses les plus secrettes : partant on fit venir le Chef, auquel on dit, que s’il permettoit que l’eguille de la montre que portoit le dit Sieur, parvint jusques à un tel point du Quadran, que l’esprit qui estoit là dedans diroit la verité : pour ce, luy dit-on, tiens, prend & porte avec toy cecy, & si tu vois que l’éguille avance jusques là, precede nostre esprit, & nous viens manifester le tout. Il prit la montre & la porta chez verso.luy, & voyant que cela marchoit en allant, il creut facilement que c’estoit l’esprit des François qui donnoit un tel mouvement, & n’attendit qu’il parvint au but qu’on luy avoit prescrit, ains il revint, declara tout, & rendit la montre.
Le Capitaine d’un navire de guerre nous donna une fort belle Image qu’il avoit prise dans un navire Portuguais qui s’en alloit à Fernambourg. Je fis mettre par hasard cette Image, à l’heure qu’on me l’apporta, sur l’un des cofres de nostre Chambre : & voicy qu’au mesme temps plusieurs femmes Indiennes vindrent en nostre Loge, lesquelles appercevans cette Image en bosse fort vive, diversifiee de couleurs sur la couche d’or, s’estonnerent, & ne vouloient point entrer disans. Y auaëté asse quege seta ? Qu’est-ce que cela de nouveau qui est si furieux, & nous regarde si vivement ? Il nous faict peur. Je les fis entrer leur disans, qu’elles n’eussent point peur, & que c’estoit une Image des Serviteurs de Dieu. Je fus tout estonné qu’elles s’en allerent à ses pieds pleurer sa bien-venuë, puis me vindrent demander fol. 323.quelle viande il aymoit, afin de luy en aller querir. Je me pris à sousrire de leur simplicité, & fist oster l’Image que je mis en la Chappelle Sainct François.
Chose quasi toute semblable arriva à un Tabaiare fort simple, lequel contemplant de la porte un tres-beau Crucifix que nous avons en la Chappelle S. Loüis : jamais il ne me fut possible de le faire entrer dans la Chappelle, disant à mon Truchement, Voilà qui me regarde trop vivement, il est vivant sans doute, & j’aurois peur qu’estant entré sans estre baptisé, il ne me fist du mal. Plusieurs autres ont fait le semblable, mais prenant le Crucifix entre mes bras, je leur faisois voir que ce n’estoit que du bois, representant par telle figure ce que Jesus-Christ avoit enduré pour nous. Cecy leur arrivoit de la superstition, comme j’ay dit, que leurs Sorciers avoient semé entr’eux, tant de leurs Idoles que de leurs Esprits.
verso.
De quelques autres ceremonies diaboliques pratiquees par les Sorciers du Bresil.
Chap. XII.
Ce Prince seroit bien marry de laisser rien d’entier au service de Dieu, qu’il ne taschast de l’imiter fausement, afin de l’introduire au cult superstitieux de sa superbe. Dieu avoit jadis institué les eaux de Purification en l’Ancien Testament, faictes & composees de diverses matieres & ceremonies diverses, selon le but & subject auquel elles devoient estre employees, tantost pour purifier les hommes, maintenant les vases & ustensiles du Temple : une autre fois les habits, maisons et tout le mesnage. Semblablement fol. 324.ce Demon institua en la Gentilité les eaux de lustration, desquelles les Payens se servoient à diverses fins, ainsi que les Juifs : car les hommes en estoient lavez & aspergez avant que de se presenter au sacrifices, comme aussi les ustensiles des Temples des Idoles, & les maisons, habits & mesnage des infidelles. Voyons si ce mal-heureux serpent s’est point oublié d’amuser nos Sauvages de telles superstitions.
Quand vous n’auriez point d’autres exemples que celuy que j’ay allegué au Traicté du Temporel, des barberies que fit ce Sorcier venu des plaines de Miary, cela seroit suffisant pour voir entierement les folies & abus que l’ancien trompeur a sursemees parmy les peuples, touchant le poinct que nous traictons. Mais d’autant que j’ay apris des discours des Barbiers mesme, avec lesquels j’ay parlé, plusieurs singularitez qu’ils faisoient pour amuser leurs gens : je serois marry d’en priver le Lecteur.
C’est donc la coustume des Pagys-Ouassous de verso.celebrer en certain temps de l’annee des lustrations publiques[158], c’est à dire des purifications superstitieuses par aspersion d’eau sur les Sauvages : & bien que le tout depende de leur fantaisie, composans ces ablutions à leur caprice, neantmoins pour l’ordinaire ils font emplir d’eau des grands vaisseaux de terre, & proferans secrettement quelques paroles dessus & soufflans de la fumee de Petun, & meslans un peu de poudre de la Loge où ils sont, ils se mettent à danser, puis apres le Barbier prend des branches de Palme, qu’il trampe là dedans, & en asperge la compagnie. Cela fait, chacun prend de cette eauë dans des Couis ou escuelles de bois, & s’en lavent, comme aussi leurs enfans.
Pacamont, Grand Barbier de Comma[159], me contoit un jour qu’il faisoit sortir de l’eau de terre, avec laquelle il lavoit ces gens, au grand estonnement de tous ces Barbares, qui voyoient sortir si nouvellement cette eauë du milieu de sa Loge, & la recevoient comme si elle eust esté miraculeusement envoyee par les Esprits : mais le rusé avoit emply un grand vaisseau fol. 325.d’eau, laquelle s’escouloit par soubs terre dans des canaux de bois creux qui est en grande quantité au Bresil : & ainsi il trompoit ces gens.
Le Diable avoit persuadé aux Gentils plusieurs sortes d’abus és eaux, fontaines & ruisseaux. Les Nymphes habitoient aux unes, les Deesses aux autres : les unes faisoient un effet, les autres un autre : les unes estoient facheuses & dangereuses, les autres agreables & asseurees : les unes sacrees, les autres prophanes. Pareillement ces Sauvages ont une opinion superstitieuse, que quand ils voyent certaine espece de lezards, lesquels ressemblent aux Mourons de deçà, ou aux Lezards veneneux de diverses couleurs, courir dans leurs eaux, ils estiment que cette fontaine est dangereuse pour les femmes, & que Giropari boit de cette eauë : Ayant sceu cette superstition je m’en servy pour me delivrer de l’importunité & incommodité que me faisoient les femmes se lavans dans la fontaine de nostre lieu de S. François : car je fis courir le bruit qu’il y avoit là de ces Mourons : pas une du depuis n’en voulut aprocher, sinon les Esclaves du verso.Fort, ausquelles il estoit deffendu de se laver dans la fontaine par ce moyen j’eus le loisir de la faire clorre & fermer à la clef, afin de conserver l’eau en sa netteté. Cette superstition va jusques là qu’ils croyent que ces Lezards se jettent sur les femmes, qu’ils les endorment & ont leur compagnie, tellement qu’elles deviennent grosses de leur fait, & produisent des Lezards au lieu d’enfans : Et c’est pourquoy pendant que ce bruit fut en sa vigueur, les Esclaves du Fort ayans commandement d’aller querir de l’eau en ce lieu, venoient en compagnie armees de bastons, de couteaux & autres instrumens semblables pour se deffendre, disoient-elles, de ces Lezards, qui ne fut pas une petite risee à tous nous autres François.
Outre les eaux de lustrations & diaboliques ablutions pratiquees par ces Barbiers ils usent d’une façon particuliere à communiquer leur esprit aux autres : & c’est par le moyen de l’herbe de Petun, laquelle estant mise dans une canne de Roseau, ces Sorciers en attirent la fumee, laquelle ils degorgent sur les fol. 326.assistans, ou la soufflent de la canne sur iceux, les exhortant de recevoir leur Esprit & la vertu d’icelui. Ne diriez vous pas que ce cauteleux Dragon vueille en ceste fausse ceremonie imiter Jesus-Christ quand il donna son Esprit à ses Apostres, & la puissance à eux & à leurs successeurs de le donner en sa personne à ceux qui seroient initiez aux sacrez Ordres ; Ainsi qu’il est porté en S. Jean. Insufflavit & dixit eis, Accipite Spiritum Sanctum. Il soufla sur eux, & leur dit, Recevez le Sainct Esprit ; Car d’où ces Barbiers auroient-ils pris ceste ceremonie Sathanique, si le Diable ne la leur avoit montré ; pour ce qu’ayans tousjours esté enfermez dans ceste grande & vaste prison du Bresil, sans aucune communication du viel monde ; ils ne pouvoient l’avoir apprise d’aucune autre Nation. Ces souflemens leur sont fort particuliers, comme une ceremonie du tout necessaire pour donner guerison aux malades : Car vous les voyez attirer par leur bouche, tant qu’ils peuvent, le mal, disent-ils, du patient dans leur bouche & gosier, & contrefaisans la bouche toute pleine, bandee & boursoufflee, ils laschent tout d’un coup ce vent enfermé dehors, verso.faisant autant de bruit presque qu’un coup de pistolet, & crachent apres à grande force, disant que c’est le mal qu’ils ont succé, & taschent de le faire croire au malade.
A ce propos nous prismes un jour grand plaisir le sieur de Pesieux & moy au village d’Usaap. Il y avoit un pauvre garson Sauvage vivement tourmenté d’une colique du pays : Un de ces Barbiers vint exercer son attraction d’esprit sur son petit ventre, faisant plusieurs mines, & se reprenant à diverses fois, & ce d’autant qu’il voyoit que nous le regardions attentivement, nonobstant pour toutes ses aspirations & attractions le garson ne cessoit de crier ; En fin il nous vint trouver apportant en ses mains deux ou trois petits cloux, & nous dit : voilà ce que je luy ay tiré du ventre ; il a les boyaux tous pleins de cela, il me les faut tirer les uns apres les autres : de peur que si je ne les luy tirois en gros, ils ne luy crevassent les tripes & ecorchassent le gosier. Il le fit acroire à ce garson qui ne cessoit de crier qu’on luy tirast les cloux du ventre. Si ces loges eussent esté couvertes d’ardoises, je pense qu’il eust mis en la teste fol. 327.de ce garson d’avoir mangé les lates & les cloux de la couverture ; mais n’ayans pas les cloux de fer communs entr’eux, je ne sçay comment il peut embaboüiner les assistans & leur persuader ceste folie. Je pourrois icy rapporter plusieurs semblables exemples, mais celuy-cy suffit pour faire entendre le sujet que je traitte.
Or si c’est chose digne d’admiration de voir la malice de l’Esprit infernal en tout ce que nous avons dit jusques icy : beaucoup plus grand doit estre nostre étonnement, en ce que je vay dire : parce qu’il a estably la confession auriculaire entre ces Sauvages. Je ne dy rien que je n’aye entendu de mes oreilles de la bouche de Pacamont, & semblablement par le recit d’autres Sauvages & François. Ce grand Pagy en sa Province de Comma alloit visiter quand il luy plaisoit les vilages de son cartier, & la commendoit que chacun vint à confesse à luy, specialement les jeunes femmes & les filles : & quand il trouvoit quelques une qui ne vouloient pas tout dire, il les menassoit de son Esprit, qu’au cas qu’elles ne dissent tout il les tourmenteroit & sçavoit finement recognoistre verso.si elles disoient tout ou non. Puis il leur donnoit je ne sçay quelle sorte d’absolution, mais le galant sçavoit bien apres dire les nouvelles de l’escole, remarquant les unes & les autres pour telle & telle action, & neanmoins cela, il n’a pas laissé d’exercer ce mestier & façon d’entendre les confessions jusques au temps que nous arrivasmes là. Pensez je vous prie, qui luy pouvoit avoir appris ceste maniere de confesser auriculairement, menacer ses semblables qu’au cas qu’ils celassent quelque chose son Esprit les batroit, & que confessant tout, son Esprit les absoudroit.
fol. 328.
Des Signes manifestes de la ruine du Diable en ces Pays de Maragnan.
Le sauveur du monde en S. Marc, auparavant que de monter à la dextre de son Pere, donna charge à ses Apostres & Disciples d’aller par tout le monde universel, convertir les infideles, les asseurant par certains signes & marques d’une prochaine ruine de l’Empire des Demons, à sçavoir, Signa eos qui crediderint hæc sequentur : In nomine meo dæmonia ejicient, linguis loquentur novis, serpentes tollent, & si mortiferum quid biberint, non eis nocebit. Super ægros manus imponent & benè habebunt : Ces signes suivront ceux qui croiront, ils chasseront les Diables en mon nom, ils parleront nouveaux langages, ils verso.osteront les serpens, & s’ils boivent quelque venin mortifere il ne leur nuira point : ils imposeront leurs mains sur les malades & s’en trouveront bien. Pour entendre clairement ces paroles, il faut noter avec les Peres & Docteurs, qu’elles ont esté pratiquees literalement par les premiers Chrestiens : d’autant qu’il estoit necessaire en ce premier âge de l’Eglise, laquelle devoit combatre l’obstination des Juifs & la folle sagesse des Gentils. Mais depuis que la Foy a esté estenduë par l’Univers, & que l’obstination des Juifs a esté condamnee de tous, & la sagesse humaine tenue pour vanité : il n’a pas esté necessaire d’effectuer literalement ces signes en toute les conversions de mecroians, ains seulement la pratique Allegorique & Mystique a esté suffisante. Et c’est ce que nous voulons montrer en ce chapitre avoir esté faict & se faire tous les jours parmy ces terres de Marignan.
Premierement il est dit, In nomine meo dæmonia ejicient, ils chasseront les demons en mon nom. Dans les deux ans que j’ay esté en Maragnan j’ay veu cecy executé en diverses façons : c’est que les Diables ont faict paroistre realement la pœur & la fol. 329.crainte qu’ils avoient du nom de Dieu, procurans par toutes les voyes du monde, d’empescher nostre Mission, de persuader à leurs Barbiers qui leur estoient plus fidelles de retenir les peuples sur lesquels ils avoient commandement de s’approcher de nous, donner terreur aux Sauvages du signe de la Croix & les inciter à les arracher, exciter les mauvais exemples pour tourner en risee ce que saintement nous enseignons à ces Barbares, intimider par plusieurs fois les habitans de Marignan, Tapouïtapere, Comma, les Caietez, ceux de Para & Miary, à ce qu’ils eussent à fuir dans les bois & pays perdus, de peur qu’ils ne tombassent en la cadene & captivité des François ou Portuguaiz : cependant il est arrivé tout autrement : car au temps que nous estimions que tout estoit perdu, ç’a esté lors que Dieu a faict paroistre la puissance de son nom, retenant non seulement ces Sauvages aupres de nous, les rendant faciles & obeissans à sa parole, mais aussi il a fait que ces Barbares mesprisent leurs sorciers & la puissance des Diables tenans pour certain que le nom de Dieu & l’ablution de Jesus-Christ fait fuir Gyropari. J’en donneray de verso.beaux exemples.
Vous vous souviendrez de ce que j’ay dict cy-dessus tant des Barbiers des plaines de Miary que des habitations de Thiü, comme les Diables leur manifestoient la crainte qu’ils avoient des croix plantees au nom de Jesus-Christ, & de nous ses chetifs serviteurs : Et comme quelqu’un de leurs principaux m’entretenoient sur ce que ces Barbiers n’avoient voulu venir avec eux : je luy en demande la raison : il me dict : Parce que Giropari craint le Toupan.
Acaiouy Principal de Miary, duquel nous parlerons cy-apres plus amplement, lors qu’il me vint trouver pour me demander congé de faire sa loge aupres de moy : ne voulant demeurer avec les autres au fort : il me dict qu’entre les raisons qui l’emovoient à bastir sa loge prez de la nostre, c’estoit que Giropari n’osoit approcher du lieu où nous habitions, puis que nous estions venus exprez afin de le chasser du pays.
Pierre le Chien Sauvage baptisé à Dieppe il y a plusieurs annees nous contoit, aux sieurs de la Ravardiere, de Pisieux, & autres & à moy sur la demande qu’on luy faisoit de ses fortunes en guerre, fol. 330.que Dieu l’avoit tousjours gardé en mille dangers pour ce qu’il estoit Chrestien, & faisoit fuir les Diables dés-lors qu’il entroit en un village, que ses semblables estoient asseurez, quand ils estoient avec luy, & ne craignoient point Giropari.
Autant en croioient les habitans de Tapoïtapere des nouveaux Chrestiens lesquels ils estimoient commander à Giropari & le chasser, & estoient bien aise d’avoir des Chrestiens en leurs vilages pour la mesme raison. Cecy m’a esté rapporté assez souvent tant par Martin François Indien, que par les François. Et à ce sujet nous inculquions dans l’esprit des Catecumenes ce poinct & croyance, que sitost qu’ils seroient lavez, ils auroient puissance sur les Diables, & ne les devoient desormais craindre aucunement.
Somme c’est un bruit general dans tous ces pays que les Diables sont des mauvais Espris lesquels redoutent les Pays & les Karaïbes, c’est-à-dire les Peres & tous ceux qui sont baptisez. Il me souvient que mille fois parlant aux Sauvages de ceste matiere, ils me respondoient, Gyropari yportassouassequegésera, le diable est à present bien pauvre & gueux, il a grand pœur, il n’est plus si hardy qu’il estoit : Giropari verso.ypochu, Toupan Katou, le diable est meschant, il est cruel, il ne vaut rien ? Mais Dieu est tres-bon. Que pourriez-vous desirer d’avantage pour l’accomplissement de ce premier signe, & pour l’asseurance de la totale ruine du diable ? Voilà les diables qui confessent eux-mesmes qu’ils craignent le nom de Jesus-Christ, les armes de sa Passion, & mesme ses serviteurs, dissuadent leurs plus intimes amis de s’approcher de nous, renversent le ciel & la terre pour empescher nos entreprises, suscitent tout ce qu’ils peuvent inventer pour les rompre : En fin ils donnent du nez en terre, sont au bout de leurs finesses : Ceux qui jadis les craignoient, les meprisent à present. Que reste-il sinon de poursuivre les choses encommencees.
Linguis loquentur novis, ils parleront nouveaux languages. Vraiement nos Sauvages de Maragnan parlent un language bien nouveau, puis qu’aucun devant nostre Mission sinon ce Marata Ancien, c’est à dire un des Apostres de Jesus-Christ, duquel nous avons parlé cy devant, ne leur appris à parler comme ils parlent à present à sçavoir, la profession du Christianisme, fol. 331.en recitant le Symbole des Apostres Arobiar Toupan &c. & parler à Dieu par l’Oraison Dominicale, Orerouue &c. dresser leurs vies & leurs actions suivant les commandemens de Dieu, ymoeté yepé Toupan &c. & selon les commandemens de l’Eglise Are maratecouare ehumè &c. laver & fortifier leurs ames par les S. Sacremens. Iemongaraïue &c.
N’est ce pas parler un langage nouveau que discourir ensemble des mysteres de nostre Foy tels que sont l’Unité d’Essence en Dieu & Trinité de Personnes : que le Fils de Dieu ait pris un Corps dans le Ventre Virginal : qu’il soit mort luy qui est Autheur de vie : que les meschans sont aux Enfers : que tous les hommes resusciteront en corps & en ame : & de là chacun ira au lieu de sa sentence, Et cependant voilà les discours ordinaires de nos Barbiers, qui par cy-devant ne parloient que de tuer, manger, rotir, boucaner leurs ennemis, ne traittoient que de leurs lubricitez paillardises & folies. Celuy qui voudra bien peser cecy, s’etonnera d’un tel changement parmy des Barbares qui ne sçavoient chose aucune, verso.que ce que simplement la nature leur avoit enseigné.
Les Juifs croioient que les Apostres fussent sortis d’un cabaret pleins jusques au gosier de vin & de viande, quand ils virent qu’en mesme temps les Gentils de divers pays faisoient signe de bien entendre ce qu’ils preschoient, & que les Apostres semblablement entendissent leurs questions & demandes sur ce qu’ils enseignoient : Je vous dy pareillement que les Sauvages estoient estonnez & perdus quand ils voioient leurs semblables baptisez discourir en leur langue de choses si hautes, si profondes, & si nouvelles, comme celles que nous leurs apprenions par les truchemens, & disoient les uns aux autres : D’où vient que ceux cy parlent si bien du Toupan & que les Pays leur ayent peu apprendre de si belles choses, qu’ils nous recitent, & mesme nos enfans qui sont plus sages que nous, & que tous nos Peres & Ancestres qui nous ont devancé : desquels pas un, quoy qu’ils ayent vescu longtemps, ne nous a rien dict de semblable comme font les Pays : Il faut de necessité qu’ils ayent parlé à Dieu.
Troisiesmement serpentes tollent : Ils osteront fol. 332.les serpens. Qui sont ces serpens du Bresil, lesquels envenimoient de leur langue & de leur queuë ces peuples ? Ne sont-ce pas premierement tous les grands & petits Sorciers qui abusoient de leurs Nations ? La Foy de Jesus-Christ, estant comme la Cigongne, laquelle purge les Pays où elle faict sa demeure des serpens venimeux. Sainct Paul jetta en l’Isle de Malte la vipere qui le tenoit au doigt, dans le feu. Le doigt donné de Jesus-Christ aux Apostres, est la puissance du Sainct Esprit, qui va à l’ordinaire des Agents naturels doucement, sans contraincte, disposer le subject à recevoir une nouvelle forme, par le bannissement & ruyne d’une autre forme contraire : Ainsi ces viperes jettees au feu, sont les Ministres de Sathan, que le Sainct Esprit chasse, pour rendre la Nation abusee susceptible de l’Evangile, & de la cognoissance de Dieu. Que si je dis qu’il semble que le Sainct Esprit aye envers ces Sorciers de Maragnan faict un plus grand miracle, qu’il n’a faict vers les Sacrificateurs du Paganisme : Je croy que mon opinion sera bien receuë, par ce que ostez deux ou trois verso.de ces Sorciers, les autres, voire les plus grands ne desirent rien plus que d’estre baptisez : au contraire rarement ces Sacrificateurs du Diable en la Gentilité, espousoient le Christianisme : Par ainsi nous pourrions dire que les Serpens venimeux, rampans leurs poitrines sur la terre sont devenus oyseaux volans dans l’Element de l’air suivans la Prophetie d’Isaye : De radice colubri egredietur Regulus, & semen ejus absorbens volucrem : De la racine de la Couleuvre sortira le Basilic, & la semence du Basilic engloutira l’oyseau ; Ce que Vatable interprete en cette sorte[160] : De radice serpentis egredietur Regulus, & fructus ejus Cerastes volans : De la racine du serpent sortira le Basilic, & le fruict d’iceluy sera un Ceraste volant.
Pour entendre ce passage il faut se souvenir de ce qu’escrivent les Naturalistes, à sçavoir que les grosses Couleuvres engendrent le Basilic : lors qu’elles ont mangé un Crapaux : Mais le Basilic cherche les Poules blanches, avec lesquelles il a conjonction & de sa semence pondent des œufs, lesquels elles cachent fol. 333.dans un trou au sable à l’ardeur du Soleil, & de ces œufs s’esclosent des serpens volans. Ils ne disent rien en cet endroict, que je n’aye experimenté en Maragnan selon le commun advis & opinion des Sauvages. Car il m’arriva par deux fois qu’une Poule blanche que j’avois, fit deux petits œufs, ronds comme une Prune de Damas & picotez : puis changea son chant, & eussiez dit, qu’elle estoit fole : Nos Sauvages me dirent alors, qu’infalliblement le Basilic l’avoit couplee dans le bois, & qu’il la falloit tuer & jetter, & brusler les œufs, par ce que quiconque mangeroit des œufs qu’elle pondroit, en mourroit asseurément : & si on laissoit les œufs sans les brusler, il en sortiroit des serpens volans, qu’elle n’estoit la premiere, ains souvent cela arrive, & aussi tost les Poules changent leur chant, & n’arrestent en place. Accommodons cecy à nostre propos, & disons que la Couleuvre ancienne est le Prince des Demons Sathan, les Basilics sont les Diables ordonnez sur les Provinces par Lucifer, afin de seduire le monde, les verso.serpens d’iceux sont leurs Ministres, tels que sont les Pagys ou Barbiers du Bresil, lesquels veulent acquerir des aisles pour changer d’Element, de la terre en l’air, quitter leurs vieilles & abominables coustumes de ramper la poictrine en bas en leurs abominations & service diabolique, & s’approcher du Ciel, comme le reste des Indiens par l’ablution ou lavement de leurs anciens pechez au Sacrement de Baptesme.
Ces Serpens aussi bannis du Bresil, sont ces mal-heureuses coustumes & pechez abominables qu’ils commettoient, tel qu’estoient les vilenies, rages & vengeances, ainsi que nous avons discouru en autre lieu assez amplement.
Quatriesmement, Et si mortiferum quid biberint non eis nocebit : Et s’ils boivent quelque poison mortifere il ne leur nuira point. Le vray poison que les ames avalent, est la fausse doctrine que le Diable faict suggerer aux oreilles des nouveaux Chrestiens. Vous le trouvez en plusieurs exemples du siecle fol. 334.mesme des Apostres : Comme certains seducteurs s’en alloient débaucher les simples, lesquels avalans la potion d’Aconite se sentoient aussi tost bourrelez dedans l’ame & esbranlez en la foy, mais le Sainct Esprit, duquel il est dit en la Genese, Spiritus Domini, ferebatur super aquas, l’Esprit du Seigneur estoit porté sur les eaux du Chaos, c’est-à-dire, non encore perfectionnees ny esclairees, ou comme veulent dire les autres, Incubabat aquis, il couvoit les eaux du Chaos pour en tirer les belles Colombes, ainsi que feignoient les Poëtes, des œufs de Thetis, couvés par le Pigeon blanc, ou le Cigne, desquels sortirent Castor & Pollux, ou bien, fovebat aquas il eschauffoit ces eaux encore froides : Le Sainct Esprit, dis-je, excuse plus aisément la fragilité & foiblesse de ces nouveaux Chrestiens, que non pas celle des anciens en la foy. Par ainsi il va voletant sur ces eaux destournees du vray chemin par les mauvais discours de ceux qui ont l’ame mal faicte, va couvant les œufs delaissez du Pere & de la Mere les ames fraichement lavees, mais esloignees de la presence de ceux verso.qui les ont nettoyees : eschauffe ces eaux gelees par le souffle du pernicieux Aquilon, & ne veut que le poison beu leur donne la mort, ains les ramenant au giron de leur Mere, & entre les bras de ceux qui les avoient apres Dieu engendrez spirituellement à Jesus-Christ pour leur faire vomir ce venin de leur cœur, & reprendre la salutaire nourriture, par laquelle elles se fortifieroient pour resister desormais à tous esbranslemens.
Cela se passa au Bresil, aussi bien qu’il se fit du temps des Apostres, que quelque nombre de nouveaux Chrestiens de Tapouïtapere estonnez des mauvais discours d’un certain personnage, se despoüillerent & renoncerent à demy au Christianisme : mais nous y pourveusmes soigneusement : Aussi firent nos Messieurs qui se rendirent tres-diligens à remedier à ce mal, y apportans tout ce qu’ils jugerent estre necessaire, & par ainsi ces nouvelles plantes fletries d’une Bise gelante, retournerent à leur premiere verdeur & vigueur, & nous revenans voir au Fort S. Loüis, nous les encourageasmes à demeurer à jamais stables fol. 335.& fermes en la profession du Christianisme, & leur enchergeasmes de ne s’esloigner point de Martin François qui nous servoit en ces cartiers quasi comme de suffragant : Le Diable par ce moyen se sentoit de toutes parts acculé, & ses affaires alloient de jour en jour en empirant. J’espere à present que j’escris cecy, que les Peres qui sont par delà, luy donnent de terribles alarmes, & que son Royaume va fort en decadence, & s’approche de sa totale ruine : Car avant que je quittasse l’Isle, je voyois & experimentois une disposition generale & universelle de la conversion de ces peuples[161], specialement des enfans.
verso.
Que les enfans du Bresil termineront & finiront le Royaume de Lucifer, & commenceront à establir le Royaume de Jesus Christ.
Chap. XIIII.
Le Psalmiste Royal David en son Psalme 8. lequel est institulé en cette sorte, In finem pro torcularibus, Psalmus David. C’est à dire le Pseaume de David qui doit estre chanté en action de graces au Seigneur, sur la fin des vendanges, dit, par prevision de la ruine totale de l’Empire de Lucifer sur les ames infidelles, & de l’establissement du Royaume de fol. 336.Jesus-Christ : Ex ore infantium & lactentium perfecisti laudem propter inimicos tuos, ut destruas inimicum & ultorem. Tu as perfectionné ta loüange par la bouche des enfans & des petits à la mammelle en dépit de tes ennemis ; à ce que tu destruises l’Adversaire & le Tyran plein de vengeance. Rabbi Jonathas embellit ce passage & l’esclaircit en cette sorte : Fundasti fortitudinem ut destruas Authorem inimicitiarum & ultorem. Tu as fondé la force de ton Empire par la bouche & confession de foy des petits enfans, pour monstrer ta grandeur, en ruinant de fond en comble l’Autheur des inimitiez & le vangeur sanguinaire. Et Sainct Hierosme dict : Quiescat inimicus & ultor, Tu as fermé la bouche au seducteur ennemy de salut & enragé contre les hommes par la voix des enfans.
Grande merveille que les enfans ont esté le Symbole de la fondation prochaine du Royaume de Jesus-Christ, & de la cheute de la puissance des Demons. Je ne veux icy m’arrester beaucoup à relever de plusieurs exemples ce traict de la providence verso.de Dieu, ains je me contenteray de rapporter ce qui se passa au Triomphe de Jesus-Christ avant sa Passion, lors que les enfans crioyent, Osanna filio David, & que le Fils de Dieu soit le bien venu, qui fut ce que ce S. Roy prendoit dire premierement, en intitulant son Cantique In finem pro torcularibus, en la fin pour les pressions, c’est à dire, en la fin du Royaume de Sathan, & au commencement de la Passion de Jesus-Christ quand ces enfans devoient rendre ce tribut & recognoissance. Secondement de jour en jour, & en suitte, en la fin & consommation de la captivité de Sathan sur les ames infidelles : & au commencement de la saincte Eglise, establie parmy elles, & ce principalement par les enfans : chose que je veux faire voir estre accomplie és enfans du Bresil.
Ces jeunes ames, non encore corrompues ny gastees des vieilles & mauvaises coustumes de leurs Peres, montrent je ne sçay quelle disposition singuliere & particuliere à recevoir comme un tableau ras, telle peinture…
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(Lacune d’une feuille.)
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fol. 345.… répugnance : & nous leur facilitions le moyen de l’entendre par les choses qu’ils voyoient journellement : telles que sont les huitres croissantes sur les branches des arbres, lesquelles prennent chair & vie entre deux coquilles, sans aucune commixtion ny emission de semence, ains de l’humeur marine & par la chaleur du Soleil : Ainsi le Fils de Dieu au ventre de la Pucelle, la saincte Vierge, son precieux sang ayant fourny de matiere, & le Sainct Esprit de chaleur, a pris son corps sans autre operation humaine. Ils goustoient fort cette similitude, & me respliquoient que plusieurs autres choses en leur pays s’engendroient par la seule operation du Soleil, telles que sont les lezards qui sortent des œufs, apres que la chaleur du Soleil leur a donné la vie : partant qu’ils ne trouvoient aucune difficulté en cela : ny aussi, que Dieu se fust faict homme pour mourir, afin de sauver les siens, parce que, disoient-ils, Giropari, qui est un esprit meschant, entre dans le corps des animaux monstrueux, pour nous faire peur, battre & tourmenter.
verso.Sur tout j’admirois certes, comment si aisement ils se persuadoient, la verité & la realité de Jesus-Christ Fils de Dieu, soubs les especes de pain & de vin, veu que nous voyons par deçà tant d’ames errantes en ce poinct, lesquelles en toutes autres affaires ne manquent point d’esprit & de jugement. Je ne puis dire autre chose là dessus, sinon ce que la Saincte Escriture dict aux Proverbes vingt cinq : Sicut qui mel multum comedit non est ei bonum, sic qui scrutator est majestatis opprimetur à gloria : C’est chose bien douce que le miel, mais quiconque en mange par trop, il n’y a rien qui offence d’avantage l’estomach : De mesme il n’y a rien de plus suave & delicieux que la consideration des œuvres de Dieu, & la lecture des sainctes lettres, mais celuy qui entre trop avant & mesure le tout à l’aulne de son esprit, poussé de la superbe de son entendement. Il n’y a rien plus asseuré qu’il demeurera opprimé des vifs rayons de la gloire de sa Majesté : cela se voit és yeux des hybous aveuglez, pour ce qu’ils veulent contempler & juger de la face du Soleil & de sa lumiere : fol. 346.Au contraire ceux qui manient avec crainte & humilité les mysteres de nostre Foy, sont esclairez sans danger de leur veuë, & obeissent doucement à la volonté & puissance du Souverain, lequel peut ce qu’il veut, peut, veut & faict ce qu’il dict. Ces pauvres Sauvages, je dy mesme ceux qui n’estoient pas encore Chrestiens, si tost qu’on leur faisoit signe qu’ils sortissent de l’Eglise, ils s’en alloient franchement, demeurans neantmoins à la porte, laquelle estoit fermee pendant que l’on disoit le Canon de la Messe, & qu’on faisoit la communion : & disoient par ensemble que le Toupan descendoit à cette heure là sur nos Autels, beuvant & mangeant avec nous, & ne meritoient pas demeurer devant luy, sinon lors qu’ils seroient baptisez, & la plus part d’iceux se tenoit à genoux, ayans veu les François faire le mesme : Quant aux Indiens Chrestiens, ils s’agenoüilloient incontinent qu’ils entendoient sonner la clochette, joignans les mains & adorans Dieu. Ils appellent ce mystere du tres-sacré Corps & precieux Sang du fils verso.de Dieu du mot de Toupan, c’est à dire, de Dieu mesme, ainsi qu’il est porté en leur croyance, Aséreou yanondé Toupan rare, c’est à dire, devant mourir tu recevras le Corps de Dieu. Et encore que je recogneusse en eux cette facilité de croire à ce secret si profond, je n’osois me hasarder de les communier, si ce n’eust esté en l’article de la mort, & aymois mieux laisser cela à ceux qui viendroient apres moy, parce qu’un jour donnant la communion à une Indienne, laquelle j’avois faicte examiner autant qu’il me fut possible avant que de luy donner le precieux corps de Jesus Christ à Pasques, si tost qu’elle eut receu l’Hostie sacree, elle se troubla fort, & ne la pouvoit avaler, tellement qu’elle vint à hausser sa main afin de me redonner l’Hostie, ce que j’empeschay, luy disant qu’il n’y avoit que les Prestres qui peussent la toucher, & qu’elle n’eust point de crainte, & ne se troublast point de recevoir son Dieu, que sa volonté estoit qu’elle le receust & l’avallast hardiment, ce qu’elle fit moyennant un peu de vin, que je luy mis dans la bouche avec le calice : ceste fol. 347.secheresse de la langue & de la bouche ne luy estoit arrivee que d’une trop grandes timidité à recevoir cette saincte viande, ce qui me fit resoudre desormais de les laisser se bien fonder en la cognoissance de cet article, auparavant que de leur administrer le sainct Sacrement : & encore que plusieurs me demandassent le Toupan, je les remettois à la venuë de nos Peres.
On n’a pas grande peine à les faire confesser leurs fautes, mesme les femmes, & des choses, lesquelles par deçà le sexe feminin faict toute difficulté de declarer aux Prestres, tenans la personne de Dieu : Ils vous disent fort librement, l’oüy, & le non, le temps, le lieu, la qualité des personnes, & le nombre de leurs pechez, sans aucune honte sote & mondaine, comme nous voyons par deçà. Ils ne hesitent en rien à croire l’effect du Baptesme, qui est le lavement des peschez, la filiation de Dieu, & l’acquisition du Ciel, & tiennent pour certain que ceux qui sont baptisez vont en paradis avec Dieu : Cela s’entend pourveu qu’ils ne retombent en peché mortel. De tout verso.temps ils ont creu qu’il y avoit un Enfer où estoit Giropari, & avec lequel les meschans alloient : De mesme ils tenoient par tradition que Dieu estoit bien heureux là haut, & que les bons esprits demeuroient avec luy : & quant à leurs Peres qui avoient bien vescu, ils s’en alloient en un lieu de delices, terrestre pourtant, ou rien ne leur manquoit. Suivant cecy il nous fut bien aisé de leur faire entendre ce qu’ils devoient croire du Paradis, de l’Enfer, & d’un troisiesme lieu, dans lequel les ames sont purgees auparavant que d’aller au Ciel, & d’un quatriesme où les petits enfans qui ne reçoivent le Baptesme, mourans avant l’usage de raison, estoient receus pour ne point endurer de mal, aussi ne pouvoir jamais voir Dieu, le Baptesme estant la clef du Ciel.
On ne croiroit jamais, si l’experience ne le faisoit voir, combien ces gens sont curieux de sçavoir les choses de Dieu. Ils nous faisoient tous les jours mille questions quand nous discourions avec eux de ces matieres, ainsi que celles-cy : Comment Dieu avoit faict le monde. Si c’estoit avec ses mains, ou si les bons esprits luy avoient aydé à faire les Cieux, les Estoilles, le Soleil, fol. 348.la Lune, le Feu, l’Air, l’Eau & la Terre, les premiers hommes, les premiers oyseaux, poissons, animaux, reptiles, arbres & herbes. Ce qu’il y avoit devant que le monde fust fait, ce que Dieu faisoit estant tout seul ; & en quelle forme il est là haut au Ciel. Par quel moyen il faict rouler le Tonnerre, & envoye les pluyes : s’il parle aux hommes, si nous estions descendus du Ciel, si nous estions naiz de femmes, si nous avions veu les Anges & les Diables, qui nous avoit apris tout ce que nous leur enseignions, si nous ne mourions point : & apres que nous estions morts comment on faisoit d’autres Pays. S’il y avoit beaucoup de Pays en France, si tous estoient vestus comme nous, s’il y avoit un Roy Pay, pourquoy nous ne voulions point de femmes ny de marchandises, si la Mere de Dieu avoit esté une fille comme une autre, si elle avoit beu & mangé ainsi que nous, pourquoy il estoit mort, s’il ne venoit point quelquefois du Ciel se promener en terre, & parler à nous, si ces Apostres estoient Pays comme nous, combien il y en avoit eu, pour quoy verso.les autres Karaibes François n’estoient pas aussi bien Pays comme nous, si c’estoit nous-mesmes, qui nous fussions faits Pays, ou si c’estoit un autre qui nous eust fait tels.
A toutes ces demandes & plusieurs autres, nous leurs respondions ce qui en estoit, & faisoient paroistre exterieurement par leurs gestes & paroles le contentement qu’ils en recevoient : aussi à la verité le temps s’escouloit doucement parmy toutes ces demandes & confabulations : Et pour ce que je veux mettre cy apres les divers & plus singuliers discours que j’ay eu avec les Mourouuichaues, c’est à dire, les Principaux de Maragnan, Tapoüitapere, Comma, Caietez, Para & Miary. Je ne me veux arrester davantage sur ces questions & demandes : d’autant que vous les verrez au long, & mes responces parmy ces conferences, lesquelles comme j’espere, vous donneront un grand contentement, vous asseurant que je les rapporteray tres-fidelement, & ne m’escarteray que le moins qu’il me sera possible, de la phrase ordinaire qu’ils ont en leurs harangues : en quoy l’on m’excusera, fol. 349.comme aussi du passé, si l’on ne trouve tant d’ornement en ceste Histoire, ainsi que requerroit la curiosité du siecle : mon opinion est, que la beauté d’une Histoire est la verité du faict & la simplicité du stile. Que si je ne rapporte mot à mot ces Conferences, ou que j’use de multiplicité de paroles, c’est assez que je n’offenceray en rien la substance du fait, & que cette abondance de discours sera du tout necessaire & requise, afin de vous faire entendre clairement leur intention & discours.
verso.
Conference premiere avec Pacamont grand Barbier de Comma.
Chap. XVI.
Ayant eu plusieurs Conferences avec ce Principal & grand Sorcier j’ay avisé de les distinguer par Chapitres, desquelles voicy la premiere.
Pacamont est petit de corps, vil & abjet, tellement que qui ne le cognoistroit, on en feroit fort peu d’estat : Cependant c’est le plus grand & le plus authorisé entre tous les Principaux de ces pays de Maragnan, specialement en la Province de Comma, qui est une des plus belles, fertile & peuplee contree des Tapinambos. Il a si grande puissance là dedans, qu’a sa seule fol. 350.parole il remuë tous les habitans, & y est craint extremement. Il est fin & rusé autant que Sauvage peut estre, & par ses ruses & finesses, il est parvenu à ceste sienne authorité, grandeur & credit. On le tient pour un souverain Barbier, tres-subtil sorcier, & fort familier aux Esprits, qui a la mort & la vie entre ses mains, donnant la vie & la santé à qui bon luy semble : grand soufleur, & entretenoit les simples par confessions, lustrations, encensemens, & semblables autres choses, ainsi que nous avons dict cy-dessus. Il se garda bien de venir des premiers saluër les François & s’offrir à eux, voulant au préalable experimenter ce qu’ils demandoient : Pourquoy ils estoient venus : Et comme ils s’establiroient. Et estant bien informé de tout cela, il s’en vint au fort S. Louys faire son entree, salüer le sieur de la Ravardiere d’une plaisante façon. Il estoit bien accompagné, & ses gens revestus de plumes, & la plus forte de ses femmes avec luy, & n’en avoit pas moins de trente.
verso.Arrivé qu’il est à Yuiret ayant passé la mer dans nostre Barque, laquelle estoit allee querir des farines en son pays, où il y a plus de quarante lieuës de mer de distance du Fort de S. Louys : arrivé, dis-je, qu’il fut, il fit sçavoir au sieur de la Ravardiere qu’il l’alloit trouver dans son Fort : Le sieur l’attendit à cet effect : Cependant il fit arranger ses gens les uns apres les autres qui le suivoient. Il vint faire le tour des Loges lesquelles estoient basties autour de la grande Place de S. Louys, haranguant selon la coustume & recitant sa grandeur, & l’amour qu’il portoit aux François, & le subjet de sa venüe, semblablement la valeur & la puissance des François. Ayant finy il s’approche de la porte du Fort, en un carfour où estoient plusieurs François assemblez, considerans les façons de faire de cet homme : Lors il commanda à sa femme qu’elle se disposast à le porter jusques au logis du Gouverneur. A quoy elle obeit : Et ainsi montans sur elle à fourchon, à la mode que les Indiennes portant leurs enfans, il entre au Fort & va trouver le dict sieur : sa femme estoit noire comme un beau diable, s’estant peinturee depuis la plante des pieds jusques à la teste du suc de Iunipap. Pensez fol. 351.avant que de pousser plus outre en matiere, si la compagnie peut s’empecher de rire, voyant un des Princes du Bresil monté sur un si beau Rousin : Il fut gracieusement receu & dict ce qu’il voulut pour ses excuses : Et apres avoir faict ses affaires, il s’en vint chez moy, en la loge de Sainct François accompagné de ses gens emplumacez : Je luy fis tendre incontinent un lit de coton tout blanc, où s’asseant, il demanda à l’un de sa compagnie son cofin de Petun, lequel le luy alluma aussi tost & le luy donna : Et apres en avoir pris trois où quatre fois, & rendu la fumee par les narines, il commença à me parler, (j’estois assis vis à vis de luy en un autre lit de coton, ayant mon Truchement prés de moy) gravement & posement en ceste sorte.
Il y a plusieurs Lunes que j’ay le desir de te venir voir, & les autres Païs, mais tu sçais toy qui parles à Dieu, que nous autres qui sommes estimez converser avec les Esprits, qu’il n’est pas bon ny expedient d’estre legers & faciles, & aux premieres nouvelles s’emouvoir & mettre en chemin : parce que nous sommes regardez de nos semblables, & se rangent à ce que nous faisons. La puissance que verso.nous avons obtenüe sur nos gens se conserve par une gravité que nous leur monstrons en nos gestes & en nos paroles. Les volages & ceux qui au premier bruit apprestent leurs Canots, s’emplument, & vont voir hativement ce qui est arrivé du nouveau, sont peu estimez, & ne deviennent grands Principaux : c’est ce qui m’a retenu & empesché de venir plutost. Ceux de Tapouïtapere, & plusieurs de ma Province sont venus devant moy, mais ils sont moins que moy. Je me resjouys de vostre venuë, parce que j’apprendray que c’est que Dieu. Je suis plus capable de le sçavoir, qu’aucun de mes semblables. Je ne voudrois pas que l’un d’iceux me precedast, ou que tu le lavasses devant moy, & le fisses parler à Dieu : quand tu m’auras enseigné ce que c’est que du Toupan, j’auray plus d’authorité que je n’avois, & seray bien plus estimé des miens que je n’estois : & seray sous toy en mon pays : Et tu mettras en la bouche de ceux que tu m’envoieras pour me le dire, ce que tu veux que je face : & quand mes semblables verront que je seray Fils de Dieu & lavé, tous le voudront estre à fol. 352.mon exemple.
Ce me seroit une grande douleur, si tu prisois quelqu’un plus que moy : Car j’ay tousjours faict estat des choses hautes. J’ay esté curieux de hanter les François & de les ouyr. Je sçay de mes ayeuls l’histoire de Noë, lequel fit une barque, & mit ses gens dedans, & que Dieu feit plouvoir en si grande quantité par plusieurs jours, que la terre fut couverte d’eau, laquelle creusa par apres les terres, fit les montagnes, les valees, & la mer, & nous separa d’avec vous. Noë fut nostre Pere à tous. Je sçay aussi que Marie a esté Mere du Toupan, & qu’elle n’a esté connuë d’aucun homme : Mais Dieu luy-mesme s’est faict un Corps en son ventre : Et comme il fut grand, il envoya des Maratas, des Apostres par tout : nos Peres en ont eu un, dont nous avons encore les vestiges. Vous autres Païs estes bien plus grands que nous. Car vous parlez au Toupan, & les esprits vous craignent : c’est pourquoy je veux estre Paï. Il y a longtemps que suis Pagy & personne n’a esté plus grand que moy. Je n’en fais plus d’estat : Car aussi bien je voy que mes semblables feront verso.seulement conte de vous. Je voudroy bien que tu voulusse venir en ma Province, c’est une bonne terre : Il y a force Sangliers, Cerfs & Biches, tu n’en manquerois point, & je serois tousjours avec toy.
Je fis responce à ces paroles, que j’estois bien aise de le voir, & que j’avois souvent ouy parler de luy & de la puissance qu’il avoit : Et comme il trompoit par diverses ruses les Indiens, leur faisant à croire qu’il avoit un Esprit familier : mais que ma rejouissance estoit bien plus grande de ce qu’il commençoit à recognoistre sa faute. Il est bien vray que je descouvrois par ce discours qu’il n’avoit l’intention telle que Dieu la demandoit, pour estre mis au nombre de ses enfans, & lavé de l’Eau Divine.
Il reprist la parolle en ceste maniere. Que veux-tu dire par la, que je ne cherche pas Dieu, comme il faut ? Car je desire estre Paï, comme toy : me faire admirer plus que jamais, parmy les miens, leur persuader d’estre enfans de Dieu, & venir à toy afin que tu les baptises, & faire en ma Province ce que tu voudras, & qu’on die que moy qui estois grand Pagy, je suis le premier à recognoistre Dieu & vous autres fol. 353.Païs : Et estant estimé de grand esprit, les autres sous mon ombre viennent à Dieu & facent comme moy : Car si je ne me fais laver, plusieurs ne le feront pas & dirons, attendons que Pacamont soit Caraybe, & puis nous le serons, car il a meilleur esprit que nous, & est bien plus subtil. Tu dois sçavoir qu’auparavant que tu vinsses je lavois ceux de ma contree, comme vous faites vous autres les vostres, mais c’estoit au nom de mon esprit, & vous le faites au nom du Toupan. Je souflois les malades & ils s’en portoient bien. Ils me disoient ce qu’ils avoient fait, & j’empeschois que Giropary ne leur fit tort. Je faisois venir les bonnes années, & me vangois de ceux qui me meprisoient par maladies. Je leur donnois de l’eau qui sortoit du plancher de ma loge, & à present je ne fais plus cela, & ne le veux plus faire : car c’estoit la subtilité de mon esprit qui me suggeroit toutes ces choses & me moquois des miens, lesquels estimoient cela estre merveille, mais c’est qu’ils n’ont point d’esprit. Il est bien vray qu’un François m’avoit apris à faire sortir de l’eau ma loge.
Je luy fis dire là dessus par mon Truchement, qu’en cela mesme qu’il me venoit de repliquer verso.je trouvoy qu’il ne cherchoit pas Dieu comme il falloit, par ce qu’il pretendoit par le moyen du Baptesme de devenir plus grand & plus estimé entre les siens, qu’il n’estoit auparavant par ses barberies & enchantemens, & que Dieu demandoit de ses enfans, qu’ils fussent humbles & contrits des fautes passées : combien qu’en verité Dieu ne laisse d’extoller les siens : beaucoup plus que les Diables ne font les leur : & partant tandis qu’il auroit cet esprit, il ne falloit qu’il esperast que les Peres le receussent au Baptesme, mais bien lors qu’ils le verroient eslongné de superbe & repentant de ses sorceleries. Comme je disois ces paroles le Truchement du sieur de la Ravardiere appellé Migan vint me trouver, à cause que je l’avois envoyé querir pour entretenir Pacamont : pour ce que ces Sauvages ont cela de naturel de priser plus les Truchemens anciens que les jeunes. Je luy raconté mot à mot tout ce que nous avions conferé jusqu’à cette heure là & le priay de luy faire une harangue correspondante à mes discours & aux siens, & voicy ce qu’il luy dit.
fol. 354.Tu sçais bien qu’il y a longtemps que je converse avec vous & avec vos Peres, quand nous estions à Potyiou. Je t’ay dit souvent que tu estois un trompeur & abusois tes semblables, lesquels sont de legere croiance : Tu leur faisois acroire ce que tu voulois : tes peres & tous ceux qui ne sont baptisez s’en vont à Giropary dans les Enfers, & tu iras avec eux, si tu ne fais ce que les Pays disent. Quand nous estions avec toy devant que les Peres vinssent, nous ne laissions pas de nous moquer de ce que vous autres Pagys faisiez : nous ne disions mot pourtant : car ce n’estoit pas ce qui nous amenoit, pourveu que nous recueillassions les cotons ce nous estoit assez. Nous prenions vos filles & en avions des enfans, à present les Pays nous le deffendent, & n’oserois pour ce suject aller encore à l’Eglise, ny moy, ny ceux que tu vois qui n’y vont point : car les Peres nous ont defendu d’y aller d’autant que Dieu defend la paillardise. Tu as trente femmes, il faut que tu les laisses, & te contente d’une, si tu desires estre fils de Dieu & recevoir le Baptesme : penses au bien & au bonheur verso.que tu as maintenant de pouvoir t’afranchir & delivrer des pates du Diable. Tes peres n’ont point eu l’ocasion que tu as : c’est Dieu qui te pousse à venir voir les Pays, & à luy demander le Baptesme : Mais regarde que Dieu sçait tout & ne peut estre trompé, veut & desire que ceux qui viendront à luy, renoncent parfaitement au Diable & à toutes ses façons de faire.
Il luy fit cette responce ; Ne sçais-tu pas bien ce que j’ay tousjours esté entre les miens ? combien ils faisoient estat de mes barberies ? ne sçais-tu pas bien aussi que j’ay traité les François comme j’ay peu & leur ay fait bonne chere. J’ay tousjours excité mes semblables à leur donner leurs filles & leurs marchandises pour des ferremens : j’estois bien aise d’estre avec eux, à fin d’aprendre quelque chose de nouveau, pour ce vous autres François avez bien meilleur esprit & entendement que nous, & si tost que j’entendis que les Peres estoient arrivez j’en fu bien ayse, & dis à mes semblables : voilà qui est bien : Ils nous aprendront à connoistre Dieu : je les veux aller voir : c’est ce qui m’amene & de quoy nous parlions.
Je dis à Migan qu’il luy fit entendre ce de quoy je l’avois desja entretenu, à sçavoir qu’il estoit le fol. 355.bien-venu : mais qu’il falloit qu’il recherchast le Baptesme avec humilité & repentance. Migan luy fit tres bien reconnoistre cela en luy remettant devant les yeux la grandeur & puissance de Dieu, & au contraire la petitesse des hommes, specialement de ceux lesquels estoient detenus en la captivité de Sathan. Il trouva cecy fort bon, & me fit dire, qu’il ne faudroit aucunement de me revenir voir le lendemain pour parler avec moy de ses affaires : Par ainsi nostre conference finit & s’en allerent de compagnie au Fort, apres que je leur eu donné à chacun un coup d’eau de vie.