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Vie de Grillon

TROISIÈME LIVRE Le Chant, l’Amour, la Mort.

Reading edition

I

Ce livre est celui dont j’ai le mieux caressé la méditation, que j’ai le plus fervemment conçu. J’écrivais, vers ma vingtième année :

« Si Dieu m’accordait une existence analogue à celle de Sylvestre Bonnard, le membre bien connu de l’Institut, qui, après son « crime », s’en fut à la campagne achever ses jours dans l’étude des menus ouvrages de la nature, je voudrais écrire un gros livre sur le grillon des champs… »

Je ne suis pas membre de l’Institut ; je ne puis non plus me qualifier encore de vieillard. J’ai donc devancé la date que je m’étais fixée pour devenir le biographe de mon ami à six pattes. On ne sait ni qui vit ni qui meurt, dit-on volontiers en Gascogne ma patrie… Et je crois avoir indiqué déjà que l’étude des insectes humains, depuis quelques années, m’écœurait un peu, en dépit de ma bonne humeur naturelle et d’un optimisme que je veux incorrigible.

Renonçant à un gros ouvrage tard venu, pourvu de plus de méthode peut-être, mais non point nourri de plus d’expérience, je souhaite seulement que l’on m’accorde que mon livre est à la taille de son sujet, qu’il est, comme lui, sans prétentions.

J’ai commencé de le rédiger au début du dernier automne, tandis que Grillon venait de naître, que septembre engourdissait le ciel et la mer, que l’air commençait à sentir la fumée de bois vert, les champignons et les pommes de pins pourrissantes de la belle forêt landaise où je me trouvais alors. — En cet endroit de mon travail, l’an poursuit son printemps, la fête de Mai est inaugurée, Grillon a pris son costume amoureux et funéraire dans les prairies d’Ile-de-France. C’est là que me tient momentanément la vie ; c’est là que je vais, une fois de plus, me pencher sur mon personnage avec une joie et une amitié renouvelées, avec l’émotion aussi qui convient quand il s’agit de véritables adieux à un être et à une œuvre.

« J’aime Chelle et ses cressonnières… » a écrit Victor Hugo, dans les Chansons des Rues et des Bois, et ce vers rime, si je ne me trompe, avec un autre où il est question des bas blancs des meunières du pays. Je n’ai jamais, hélas ! vu pour ma part, à Chelles ou dans les environs, de meunières en bas blancs, étant venu trop tard dans une banlieue à laquelle le progrès a imposé son vandalisme ; mais l’endroit ne m’en paraît pas moins charmant et ne m’en reste pas moins cher pour toutes sortes de raisons.

Il y a là, au milieu d’un immense jardin, une bâtisse pareille à certaines vieilles maisons où mon enfance s’écoula et qu’elle aimait « comme des personnes », — j’emploie les termes dont je me servais alors. L’immense jardin qui entoure la personnalité fière et un tantinet délabrée de celle-ci, est lui-même un personnage. Il dut être autrefois soigné, ratissé, glorieux ; mais, comme on a décidé depuis longtemps de le vendre à quelque société qui le découpera en lots et édifiera sur son emplacement des villas en carton-pâte ou en papier mâché, on le laisse, en attendant, vivre superbement sa vie.

Au printemps, c’est miracle de voir avec quelle fougue somptueuse et vaine s’y épanouit la descendance de végétaux légumineux autrefois appréciés à la table du propriétaire, maintenant redevenus comestiblement inutilisables. Les asperges sont arrogamment arborescentes, les carottes reprennent la mine de leurs sœurs sauvages, celles des prés, des garrigues, des talus ; les oignons ont volume de grains de maïs ; les choux, au lieu de se pelotonner douillettement sur eux-mêmes, s’élancent vers le ciel comme un chant lyrique et désintéressé. Les vignes sont rampantes et n’ont plus besoin de produire de fruits, assurées de vivre et de persister par la prolongation de leurs branches retombées au contact du sol nourricier, incomparable éducateur de surgeons ; les cerisiers ne portent plus que des guignes presque aussi peu charnues que le fruit de l’aubépin, appelé dans mon pays pain des oiseaux. Quant à ceux-ci, ils font rage, dès l’aube, dans les bosquets qui entourent la maison, dans les arbres qu’on n’émonde plus, dont les branches déchaînées chatouillent la toiture et taquinent les fenêtres. Les vitrages, d’où le mastic desséché a chu presque totalement, vibrent au fracas des chantres ailés ; il semblerait même, parfois, que, pour porter notre agacement à son comble et faire nos dents grincer, un mauvais plaisant promène en l’appuyant une pointe d’acier contre le verre, si peu sont aimables, quoi qu’en disent les chansons, celles des passereaux, surtout quand ils s’y évertuent trop près de nos oreilles.

Endroit admirable pour rééditer personnellement et revivre, si c’était là mon goût, des tristesses sœurs de celle d’Olympio ; paysage retrouvé chaque an quelques heures, et devant la rapide vieillesse duquel on éprouve soi-même la quantité déjà pesante des jours vécus. Un bassin s’est tari ; on voit sur sa vase des squelettes de poissons ; on aimerait à croire que ce sont ceux mêmes des cyprins qui, l’an passé, y nageaient encore, si l’on n’était pas sûr qu’il n’y a là que les débris des fritures dévorées récemment par les clients de l’hôtel voisin, puantes reliques dont une servante s’est débarrassée sournoisement et paresseusement en les jetant là. — Ainsi de tout ce qui se rapporte au souvenir ; le cultiver avec trop de soin et de présomption, savourer son amertume ou sa cruelle douceur comme des biens qui nous sont dus, c’est souvent le profaner ; nous ne sommes jamais de taille à juger notre passé ; ce serait quelque chose comme nous mettre au-dessus de notre rang que de nous contempler tels que nous fûmes ; pensons plutôt à demain ; la leçon ou, pour familièrement parler, la « douche » me paraît autrement salubre en pareil cas, surtout pour qui veut garder le paisible courage sans lequel la vie d’un homme ne mérite plus d’être continuée.

Jours d’autrefois, fugues écolières, rires frais, soleil ou nuit sur des cheveux féminins et tout autour de robes claires, je vous bénis, peut-être, mais je préfère vous renier… Qu’une seule lâcheté me soit permise : celle de ne pas fuir devant le retour des ombres amicales. O Emile Despax, Charles Dumas, Louis Loviot, et tant d’autres vivant encore, mais aussi lointains et plus morts que les chers morts, vous avez connu, vous aussi, le lieu dont je parle, la vieille maison bruissante et tintante, et son Paradou violent !… Que de tombes, déjà, le long de la voie sacrée du souvenir !

… Puisque les oiseaux t’ont réveillé dès l’aurore, va te coucher, commencement d’une fin, ruine qui s’ébauche, écolier de l’Ecole des Vieillards…

Dérision ! Ce n’est pas seulement vers ma jeunesse, c’est vers mon enfance que va me ramener cette nuit-ci.

Sa sœur d’hier était encore dépourvue de chants ou d’appels, quoique douce et chaude ; à peine une petite chevêche encore mal convaincue de l’approche du temps d’aimer fit-elle entendre quelques minutes son grelottant et lugubre appel ; les fenêtres étant restées ouvertes, deux chauves-souris tourbillonnèrent autour de la lampe avec beaucoup de ces petits cris qui doivent presque à coup sûr représenter un véritable langage embryonnaire (la chauve-souris captive vous dit des sottises et vous fait des grimaces, tout comme un singe), mais que beaucoup d’oreilles humaines, même des plus fines, ne perçoivent pas, parce qu’ils sont à la limite d’acuité des vibrations sonores pouvant impressionner normalement le tympan… Après cela, ce fut tout à fait le silence animal ; plus rien sous le ciel, — le vent n’existant pas, — qu’un bruit d’eau courante et d’herbes froissées par l’eau.

Mais, aujourd’hui, ce murmure ne sera pas seul à animer perpétuellement l’ombre. Pour la première fois cette année, Grillon s’est fait entendre de moi, tout à coup. Peut-être avait-il déjà essayé sa musique dans la journée, musique dont les accents encore débiles avaient été étouffés par les rumeurs de l’humaine vie ; à présent, sous le ciel splendide et sombre, ils retentissent avec la pureté des choses très neuves ; cela frémit et cela jaillit, cela tient de la source et du jet d’eau, et puis cela monte à l’infini, comme si le jet d’eau s’animait, devenait sensible, conscient ou divin, et visait définitivement le ciel après s’être pourvu d’invisibles ailes.

C’est le chant du premier grillon. On dirait qu’une minuscule fée des herbes se promène à travers ses domaines, sur son char fait d’un sabot volé à la paysanne du lieu et traîné par des mulots, se promène en frappant de sa magique baguette un petit tambour de cristal pour annoncer son passage. Et, de même que la flamme d’une humble chandelle emplit toute une vaste pièce, le solo de ce musicien, — de l’autre côté de la rivière, dans le grand pré qui va jusqu’à l’église d’un village dont je n’ai jamais su le nom, — se gonfle, élargit ses ondes, lance sa note unique à travers, nous semble-t-il, l’immensité intégrale du ciel. Un prodigieux frémissement, issu de l’insecte né à l’amour, circule et prend, pour qui sait entendre et comprendre, une importance comme miraculeuse ; lorsqu’une branche bouge ou qu’une feuille tremble près de ma fenêtre ouverte, je jurerais que ce n’est pas le vent, ou l’aile d’un pinson au sommeil agité qui en est cause, mais le frémissement prolongé du son produit par la fée en promenade, le chant annonciateur pour qui la distance n’existe pas, — n’existe pas plus que pour une idée humaine venue à son heure et qui se propage, s’épanouit à la même époque d’un bout à l’autre du monde, sans que les plus savants connaissent comment ni pourquoi.

La grande idée de l’amour est éclose dans l’ombre et le secret de la forêt des herbes. Le solo devient duo, puis trio, très vite, en quelques minutes ; l’émulation sonore précède, entre mâles, la rivalité et le combat ; les exécutants du concert vont être, dès ce soir, innombrables ; alors, au lieu de la note unique répétée environ chaque demi-seconde, c’est une sorte de grésillement musical qui va durer jusqu’à la mort momentanée de la race, qui atteint son maximum d’intensité aux heures chaudes et lumineuses, mais qui, pour nos oreilles, acquiert sa plus forte et précieuse valeur au retour de la nuit.

Le silence lui prête une vie et une vertu singulières ; on a l’impression que le sol parle avec le ciel et que celui-ci lui répond en son langage, qu’une correspondance passionnée, frénétique, s’est pour quelques semaines établie entre eux.

Le bel imagier qu’est Abel Bonnard a écrit, en faisant parler mes personnages :

Humbles, nous obsédons cependant les étoiles…

C’est vrai, à cela près que le mot obséder est trop fort et presque injurieux pour Grillon : je ne parviens pas à éprouver que son chant agace (car obséder ne veut plus guère dire autre chose en français) le ciel du seul fait qu’il a l’air d’y parvenir. Bien au contraire, une harmonie paraît se créer entre le grésillement terrestre et la scintillation éthérée ; celle-ci et celui-là semblent n’être plus que le reflet humainement auditif et visuel d’une grande chose, intermédiaire ou partout répandue, que nos sens sont incapables d’atteindre elle-même.

Je me garderai de décrire longuement l’appareil musical.

D’autres l’ont fait avec une minutie qui eût été louable, si n’importe quel enfant attentif n’était à même d’observer cet appareil et d’en comprendre le fonctionnement. Je me bornerai à signaler que, pour chaque individu, la note est la même du commencement à la fin ; qu’elle varie très peu d’individu à individu, comme qualité, sinon comme intensité ; qu’il existe pourtant des grillons virtuoses et qui savent mieux que leurs congénères mettre ou non la sourdine ou la pédale forte à certains moments ; que l’augmentation de l’intensité sonore est produite par le resserrement des cuisses sauteuses contre les ailes l’une sur l’autre frottées ; qu’il n’est pas vrai, comme on l’a dit, que la rosée serve à Grillon de colophane. Il est parfaitement exact que Grillon chante plus fort, et, si l’on veut, avec plus de verve, lorsque les feuilles de laitue que je lui sers en captivité sont fraîches, juteuses et arrosées d’eau bien claire ; mais l’enthousiasme poétique qu’il manifeste alors, ressemble à celui d’un homme qui devient bavard après un bon repas, et il n’a pas eu plus besoin d’humecter ses ailes que nous de nous barbouiller de vin les mains et la figure. Comment expliquerait-on, s’il en était ainsi, que le Grillon du foyer, vivant dans une atmosphère torride, parmi les cendres et les poussières, fît résonner son instrument aussi bruyamment, et plus peut-être, que son cousin des prairies ? A la vérité, Cricri et Grillon ne chantent pas, si leurs ailes sont sèches ; en essuyer le dessous avec un peu d’ouate hydrophile ou le dessécher avec du chlorure de calcium rend l’insecte aphone pour quelque temps ; mais c’est de lui-même qu’il tire sa colophane.

En effet, sur le dos de l’insecte mâle parfait, au point de jonction du corselet et de l’abdomen, sont deux toutes petites glandes qui sécrètent une humeur incolore, à la réaction nettement acide. Ces glandes n’existant pas chez la femelle sans voix, il me paraît incontestable que ce sont elles qui fournissent à Cricri et à Grillon mâles l’humidité nécessaire à la sonorité de leurs ailes. A certains moments d’exaltation et de rage, quand deux rivaux, par exemple, se trouvent face à face aux abords d’une belle, le chant s’enfle, les glandes sécrètent avec plus d’abondance leur liqueur ; j’ai dit que celle-ci est acide ; elle est, en conséquence, plus ou moins corrosive, et c’est ce qui explique que les ailes des mâles, au déclin de leur vie, soient très souvent amincies, échancrées, frangées. Le chant s’en ressent, et ces pauvres ténors enroués sont très mal vus de leurs anciennes admiratrices. Ce sont eux qu’elles dévorent de préférence ; ils se laissent faire, comme s’ils comprenaient que c’est encore ce qui peut leur arriver de mieux, au point où ils en sont.

Voilà tout ce que j’avais à apporter de nouveau à propos des organes du chant.

Et maintenant, celui-ci est ; toutes les fées des herbes frappent sur leur tambour. Oui, c’est bien mon enfance qui s’attache à moi comme à une proie facile, bousculant les images de jeunesse, d’amour et de mort, dont je déplorais tout à l’heure, sans beaucoup de conviction, que cette maison fût peuplée.

Le collège de Villeneuve-d’Agen était alors une immense et pittoresque masure qui dominait le Lot ; à quatre heures, en cette saison, mon grand-père Cassan venait m’y chercher, quand j’avais huit ou neuf ans. Eugène Cassan, élevé chez les Pères Dominicains de Toulouse, pensait en latin, parlait volontiers en langue d’oc, adorait les bêtes, — toutes vertus que je m’honore de tenir de lui. Ruiné par un père délicieux et chimérique, qui rêvait de drainer la fortune du monde et aimait en outre à jouer du violon sur son toit par les nuits de lune, — pour évoquer les Elémentals, — il avait estimé que tout était bien en ce monde, parce que, dans le même moment, une tante à lui trépassait en lui laissant, à trois lieues de son castel natal, une boulangerie dont il prit crânement la suite. Toujours je le reverrai lisant les Géorgiques ou les Tusculanes, ses livres préférés, près de son tour, et inquiet des réparations que réclamait celui-ci, pour cette seule raison qu’elles risquaient de troubler le ménage des grillons familiers dont le concert berçait son labeur et scandait les mètres de Virgile ou les périodes cicéroniennes. Sur la belle rivière encaissée, le soleil luisait, doux et fort ; le bruit de l’eau, au-dessus du barrage tout proche, retentissait orgueilleusement et suffisait à combler le silence.

— On va faire un tour sur la rive, me disait grand-père, mais d’un air qui promettait toute une fête…

Moi, je lui demandais, n’osant en croire encore mes oreilles :

— Vrai ?… Tu crois qu’ils ont commencé à chanter ?

Aucun autre mot n’était nécessaire. Nous nous comprenions.

Qu’ils me semblaient longs, les quelque cent mètres qu’il fallait accomplir en amont du barrage pour que le fracas de l’eau n’étouffât plus les premiers chants de mes amis !

Ce soir, comme aux soirs de mon enfance, le chant est, la belle et définitive aventure est inaugurée pour Grillon. Demain, dès que le soleil aura chauffé le sol, ce casanier va se transformer. Installé arrogamment sur la plate-forme de sa demeure, il mène grand vacarme, au vu et au su de tous, et même des oiseaux qui, cependant, ont d’autant plus faim qu’un puéril pépiement abonde dans les nids… Les femelles voisines savent à quoi s’en tenir, et les voici qui mettent les antennes dehors. Plus de repos au fond du gîte sûr ! L’heure des randonnées hasardeuses a sonné avec le premier bruissement musical des ailes, de ces ailes qui n’ont pas pour but de conquérir l’air et l’azur, mais qui, comme dans le chant de Schiller, n’en signifient pas moins l’essor, puisque c’est vers l’amour et la bataille qu’elles entraînent la race qui les a conquises.

Il s’agit de chanteurs infatigables et d’un opéra composé par le suprême Maëstro. Les décors seront dignes des acteurs et de l’auteur. O cher François-René de Chateaubriand, qui t’extasias, peut-être en rêve, sur la splendeur des forêts vierges, dans un nouveau monde déjà bien vieux pour le commun des hommes, sinon pour toi, il n’était pas besoin à ton amour des magnificences d’aller, avec le vain espoir de changer de cœur, au delà des mers, sous un autre ciel. Le ciel « est aussi en bas », a dit le Juif batave, précis à l’égal d’un rouage de montre et clairvoyant comme les verres de lunettes qu’il polissait par métier. Je me couche dans le pré, j’enfouis mon visage dans le foin déjà haut, je me réduis à la taille de mon héros, je m’imagine des yeux à facettes, et aussitôt un infini de songe et de féerie est réalisé.

Le décor est apparemment plat et sans perspective, à tous les coins de l’horizon, que contient dans son ensemble le double miroir savant et compliqué ; les couleurs sont innombrables et juxtaposées, sans qu’aucune dénomination humaine d’elles soit raisonnablement possible ; les formes sont comme tangibles et d’une amplitude que nous ne pouvons même pas imaginer. Alors, se produit le phénomène somptueux, pour un être plus vieux et plus évolué que nous, de vivre les meilleurs jours de sa vie au milieu de la jeunesse renouvelée du monde, dans une atmosphère chaleureuse et humide, luxuriante, gorgée de sèves, saturée d’une lumière intimement mélangée à de l’ombre, lumière diffuse, violente et douce, qui éclaire actuellement sans doute les jours de la planète Vénus et qui aurait étourdi et flatté nos sens, si l’humanité avait existé sur la Terre durant la période secondaire. Je n’irai pas enfantinement mesurer la stature de Grillon et la hauteur de l’herbe où il se cache : nos sens, encore une fois, n’ont pas de communes mesures, et, à propos des herbes qui l’entourent, il serait vain de parler d’arbres dépassant d’une hauteur de plus de quatre-vingts mètres notre stature… Ce n’en est pas moins au centre d’un paysage et sous un climat infiniment jeunes, préhumains, que la vie de Grillon va s’achever, dans une telle perfection de l’être qu’il semblerait indécent que la nouveauté partiellement reconstituée de notre monde manquât d’y participer, de la provoquer ou de l’embellir encore.

J’ai la face dans l’herbe, qui dépasse mes épaules ; mon nez s’appuie presque contre le sol, je vous dis… Et je rêve et divague peut-être… N’importe ! Laissez-moi divaguer et rêver. Ces plantes diverses qui composent la denrée que nous appellerons « du foin » quand elles seront mortes, ont des noms dont certains sont jolis. Mais qu’un autre vous les énumère à nouveau ; je ne me sens plus en cet instant le cœur et les ambitions d’un herboriste… Une vapeur embaumée emplit mon cerveau, un miroitement glauque s’appuie sur mes yeux et chatoie à leur surface, sans risquer de s’enfoncer jusqu’aux profondeurs sombres de l’esprit, un peu comme fait du liège sur de l’eau ; la terre sent la terre, mais de façon si intense qu’une musique au-dessous de mes oreilles ou qui dépasse leurs facultés, semble se mélanger à cette odeur : et c’est comme si je percevais, moi aussi, le monde avec des antennes. Devant leur respectif domicile net et strict de bourgeois d’hier, le chanteur arrogant et la silencieuse amoureuse, rassurés par mon immobilité, ont recommencé à vivre comme si je n’existais pas. Mais est-ce que j’ai le droit de dire que j’existe, moi, être humain, moi, si jeune et si vieux à la fois devant le renouvellement annuel d’un monde ?… O inanité, ô mensonge de ce que, nous autres hommes, nous appelons secondes ou siècles et contenons, sans nous donner d’entorses à l’imaginative, sous la dénomination générale de TEMPS !

II

Il est parti, les ailes arrondies, bruissantes, et plus jamais ne se retrouvera à l’aise dans son trou. Les premiers temps, il y reviendra peut-être « dormir » encore, de préférence vers l’aube, quand lui-même et ses rivaux se seront tus ; on ne se guérit pas tout soudainement d’une vie rangée et sédentaire. Dès lors, comme on le comprend sans peine, l’observation de Grillon en liberté comporte quelques difficultés, même pour qui, à enfouir volontiers sa face dans l’herbe, ne redoute pas d’être traité de mangeur de foin. Mais, quand j’étais enfant, — cet âge sans pitié ignore aussi la fausse honte, — j’ai maintes fois suivi Grillon, le plus discrètement possible, à quatre pattes ; mes souvenirs de ces années-là gardent une étonnante lumière et je réponds de l’exactitude de ce que je note aujourd’hui, bien que je l’aie vu surtout autrefois.

La proximité d’une maison de belle dame n’influe en rien sur les manières du nouvel aventurier. Il pourrait souvent attendre la fortune dans son lit ou se dire que tout bonheur que ses palpes n’atteignent pas, n’est qu’un rêve, — car souvent un gîte de femelle est à moins de vingt centimètres de celui du chanteur, — mais c’est rarement à sa voisine qu’il ira faire sa cour et offrir ses hommages.

Pour l’y décider, il faudrait un incident imprévu, comme la rencontre d’un rival, d’un étranger venu de loin avec lequel il se trouverait face à face ; sinon, le sédentaire qu’il fut jusqu’ici, semble incontestablement préférer les voyages lointains et qui l’amènent parfois jusqu’à dix bons mètres de son domicile. Les femelles sans voix ne quittent guère les abords du leur, y rentrent à chaque fin de nuit et l’entretiennent jusqu’au terme de leur existence : ayant aimé, les mâles ne sont en effet bons qu’à mourir, tandis qu’à elles incombe encore le soin d’assurer la ponte, de prévoir tout ce qui peut être favorable à l’épanouissement de l’avenir enclos dans leurs flancs.

Grillon se promène donc en chantant, nuit et jour, et il a vraiment l’air très comique, très guerrier d’opérette, parce que ses ailes gonflées ressemblent à une cape que soulèverait une rapière romantique. Son arme, en réalité, il ne la porte pas derrière lui, malgré le bruit de traîneur de sabre qu’il fait sur les chemins de la forêt herbeuse, mais devant lui ses crocs, tandis qu’il progresse en chantant, sont presque toujours grands ouverts, comme s’il suffisait d’être poète ou amoureux pour devenir du même coup féroce.

Les batailles sont fréquentes et nul ne semble songer à les éviter, bien au contraire. Elles font partie de la fête ; il semble que celle-ci, sans elles, diminuerait de charme et de valeur, que l’essentiel manquerait au programme. Sans que je veuille faire ici la moindre allusion humaine, je me vois forcé de constater qu’un grillon qui ne se bat pas, paraît très peu digne d’être aimé ; le mythe d’Arès et d’Aphrodite, qui eut sa valeur à l’aurore de l’humanité, la garde au bout de l’évolution d’une race infiniment plus vieille que la nôtre.

Il est impayable de voir un de ces combats, surtout quand une femelle accourt au bruit et y assiste, pudiquement cachée à quelques mètres de ses adversaires, lustrant ses ailes qui ne sont que parure, crachant sur ses pattes antérieures pour débarbouiller son visage et ses antennes, tordant le cou de-ci, de-là, bref, faisant des mines en l’honneur du vainqueur, qu’elle ignore encore… Entre les galants chevaliers, il y a d’ailleurs plutôt joute que combat à mort ; celui qui est parvenu à ouvrir le plus largement sa mâchoire, la resserre de son mieux sur la face du concurrent, laquelle en est un peu éraflée ou bosselée, et c’est tout… Le vaincu déguerpit, — il n’y a pas d’autres mots, — sans protestation ni murmure ; le vainqueur, lui, chante de tout son cœur… La belle continue à minauder…

Que signifie, que représente le chant du mâle ? Un appel d’amour, vous répondra-t-on couramment ; un appel d’amour comme celui que font retentir sur les coteaux de mon pays les batraciens, d’autant plus odieusement bruyants, en cet endroit de la Terre, que les sources et flaques d’eau y sont assez espacées et qu’ils les surpeuplent dès qu’ils en découvrent. Mais « appel d’amour », même en langage humain, n’en demeure pas moins une traduction assez vulgaire de ce que doit être la chose. Le mot amour, dans nos parlers, a un sens tellement vague et dénaturé que la difficulté des transpositions sentimentales d’insecte à homme et d’homme à insecte s’accroît encore ; les vocables que je possède se rebellent ou s’effarent, comme des écoliers pourtant dociles dont on exigerait un devoir dépassant leurs forces ; il y a nuit et ombre des deux côtés, parce que l’animal ne sait plus depuis très longtemps ce qu’est l’amour tel que le font vivre, pleurer et rire les romans et les romances dans nos trop puériles cervelles, parce que, d’autre part, nous ignorons encore ce que peut être l’amour uniquement dévoué à la vie de l’espèce, l’amour dont on ne parle plus, l’amour dont la discussion ne se pose pas de ce seul fait qu’il est fonction de mort et de vie et que, si la race n’existait pas, chez l’homme comme chez Grillon du reste, il ne serait plus question de rien du tout.

Des peuplades primitives de notre très primaire humanité en sont encore à se défigurer pour s’embellir, à se barbouiller d’ocre, à s’inciser la peau rasée du crâne et à introduire dans la plaie provoquée ainsi des venins ou des poisons, pour faire là pousser et demeurer des monstruosités, des excroissances de chair qui vont jusqu’à figurer sur la tête de ces pauvres noirs des crêtes ténébreuses. Moralement, et surtout intellectuellement, en amour, nous en sommes au même point qu’eux. Nous encombrons cette réalité superbe d’ornements ridicules. L’art nègre est à la mode pour certains, dans la minute où j’écris ces lignes, mais je crois qu’un certain romantisme a été, en ce qui concerne les hommes et les femmes, le dadaïsme et l’art nègre de la sentimentalité. Nous en subissons encore certaines influences, parfois sans nous en douter, parfois aussi, quand nous avons des lettres plus ou moins heureusement digérées et assimilées, — ce qui est le cas de la plupart des gens aujourd’hui, — parce que nous trouvons encore très bien porté qu’il en soit de la sorte.

Combien de gens, du monde le meilleur et le plus raffiné, estimeraient vraiment qu’ils aiment s’ils ne souffraient point, par exemple, ou ne faisaient semblant de souffrir ? La crête artificielle sur la tête du nègre !… D’autres préfèrent torturer ou faire croire qu’ils torturent. Vanité des vanités. C’est qu’il faut prendre parti, l’amour, chez l’homme, en étant encore au point où est sa politique ; le plus grave, c’est qu’il croit aimer réellement, alors qu’il se contente de jouer pour lui et pour les autres de piteuses comédies bourrées de vers ressassés et de phrases toutes faites ; — vers et phrases qui font autorité, qu’on nous inculque dès le collège, sous prétexte de nous initier à la science du cœur humain telle que l’ont comprise les plus illustres auteurs, mais qui ne sauraient dater de plus de cinq mille ans, et qui n’expriment pas nécessairement des vérités éternelles.

Ainsi vieillesse et jeunesse, quand on parle d’amants et d’amantes, sont encore termes incertains et mal définis dans notre race ; une femme de trente ans excitait la pitié de l’immense Balzac, alors que Pénélope et Hélène, à quarante ans et plus, s’imposaient encore, et sans que cela fît sourire Homère, au loyal désir des plus beaux parmi les jeunes hommes ; actuellement, des dames qui eussent été grand’mères du temps de Balzac sont, si j’ose dire, homériques. De même du côté de nos mâles : en effet, au cours des siècles et d’après les documents littéraires qu’ils nous ont laissés, n’est-ce point tantôt Chérubin qui triomphe, tantôt un homme mûr ou blet qui a raison de Chérubin ? L’humanité, au point de vue amour, demeure turbulente et indécise, sur cette question d’âge et sur mille autres, comme un enfant devant un jouet qui lui agrée justement ; tantôt il le soigne et le protège, tantôt il le casse pour voir ce qui se passe à l’intérieur… Nous demeurons encore, en amour, et pour combien de siècles, à l’âge des caprices et des modes !

Il n’y a rien là qui puisse nous irriter ou nous réjouir. C’est le temps, si ce mot correspond à une réalité supra-humaine, qui fera de nous ce que nous méritons d’être plus tard, plus loin, après la sélection naturelle et l’évolution inévitable. Lui seul jugera si, pour l’espèce humaine comme pour les races d’insectes, il n’est pas superflu de distinguer le goût d’aimer du besoin voluptueux de se perpétuer en de neuves générations.

Moraliser à ce propos est d’ailleurs aussi vain que l’effort d’un vieux monsieur tentant de contribuer à la repopulation de son coin de Terre par ses bons conseils et son éloquence. Ces parcelles d’humanité que l’on contient sous les dénominations très nobles et suprêmement valables de familles ou de patries, ne durent elles-mêmes qu’autant qu’elles méritent leur durée ; si elles succombent, c’est justice au sens tristement humain de ce mot colossal, flottant, glacial, et qui me fait penser en tout à un iceberg capable d’endommager ou d’anéantir les plus beaux navires dans sa promenade déchaînée et sans yeux. Quand une race humaine diminue, c’est qu’elle est inutile au bon ordre de la planète Terre ; et quand un individu humain, corps et âme, ne se survit point en des enfants bien portants ou dans des œuvres durables, ce n’est que par une incompréhensible indulgence de la Nature ou de Dieu qu’il a vécu.

En dépit de l’impossibilité que j’ai marquée d’exprimer en mots ce qu’est l’amour pour un insecte, en dépit du gouffre d’ombre qui sépare nos tâtonnements humains de son accomplissement à peu près définitif, en dépit de notre puérilité en face de son âge de centaines de milliers d’années pour nous numérables en dizaines de millions, en dépit de tout ce qu’on peut appeler (ce qui m’est ici indifférent) progrès ou décrépitude de sa part, il n’en demeure pas moins que beaucoup de traits que nous considérons comme les à-côtés ou même les bas-côtés de l’amour ont persisté dans la race actuelle de mon personnage, avec d’autres dont nous jugeons, provisoirement du moins, que l’amour humain peut s’enorgueillir.

La rivalité entre mâles et la férocité des femelles pour les mâles inutiles ont duré jusqu’à Grillon. Le désir d’être beau et fort, de le faire voir et savoir a également persisté jusqu’à lui. Cela suffit à la faible lumière que j’ambitionne en cet endroit. Des choses enfantines et qui n’ont plus de sens pour des vieillards, reviennent parfois se jouer avec ce qui leur reste de cervelle. Il en est des races comme des individus. Le superflu et l’inutile leur demeurent nécessaire, de si mauvais œil que Nature doive voir cela. Il se peut aussi que Nature ait des raisons à cette tolérance, raisons qui ne sont pas forcément obscures aux hommes, même quand ils tâchent de les discerner paradoxalement, c’est-à-dire contrairement aux méthodes ordinaires d’une élite devenue majorité.

Le chant est plus et mieux qu’un appel d’amour, il est un ornement sonore du mâle, le complément de l’ornement visible que sont les ailes qui le produisent, — les belles ailes de moire noire, relevées d’un trait jaune d’or, qu’il revêt quand il entend les voix mêlées de la mort et de l’amour. Qui dit fête, dit musique et parure. Au lieu d’appel d’amour, plus conforme à la réalité serait d’inscrire ici des mots comme manie des splendeurs, goût du vacarme sous toutes les formes sensorielles humainement concevables, envie de gaieté, de réjouissances, d’activité déployée sans raison immédiate, de jeu au sens noble que les enfants et les sportsmen donnent à ce terme.

Pour l’homme déjà, quand il se sent dans la plénitude de sa force, quand il est placé en face des raisons de briller qu’il a ou croit avoir, existe cette volonté de s’orner et de s’embellir que les animaux, créatures plus évoluées que nous, manifestent encore. Nous soignons notre toilette pour une réjouissance ou une solennité comme le fait Grillon pour la solennité et la réjouissance suprêmes. Une noce ne va pas sans musique et chansons ; Carnaval et Mi-Carême, dans la « Ville-la-plus-civilisée-du-Monde », donnaient aux âmes simples, avant la guerre, la fureur du déguisement somptueux ou grotesque, en tout cas voyant ; des moralistes parlaient à ce propos de retour à la sauvagerie, voire à l’animalité ; je crois qu’ils se trompaient ; pour être d’accord avec moi-même, je dis qu’il y avait là pressentiment au moins autant que réminiscence.

D’un bout à l’autre de l’échelle animale, et chez les végétaux mêmes, le besoin de l’art pour l’art, de l’inutile mouvement et de l’éclat non motivé, c’est-à-dire de la fête et du jeu, existe. Les arbres aiment et jouent à leur manière, se parent de fleurs et de feuillage quand vient pour eux le moment de penser à la reproduction. Les mâles, chez les oiseaux et les insectes, sont presque toujours des noceurs et des poseurs ; — j’emploie à dessein ces derniers mots, que je n’aime pas, pour mieux montrer combien l’humanité me plaît telle qu’elle est et comme nous avons intérêt à faire durer sa jeunesse le plus possible… Pour ceux qui jugent comme moi, il est très rassurant que nos femelles soient destinées, de longs siècles encore, à se montrer plus coquettes et plus futiles que le commun des mâles. L’égalité esthétique et ornementale des sexes est un signe, je ne dis point de déchéance, mais de vieillesse de la race. Je suis sûr qu’Eve était infiniment plus belle et parée qu’Adam ; le passage biblique où il est question d’elle, nous invite, en tout cas, à le supposer. Mais dès que la légende tourne à l’histoire et que notre race prend de l’âge, on voit déjà paraître, en fait de coquetterie et de futilité, bon nombre d’hommes qui sont femmes. Les deux sexes, en se lançant « un regard irrité », ne mourront certes pas « chacun de leur côté » comme disait à peu près Vigny, éloquent et si candide poète. Mais, ce que nous dénommons féminisme, n’en demeure pas moins réalisable et même probable ; toute la question est de savoir si cette réalisation, ou cette probabilité est séduisante pour nous et pour nos compagnes. Et ceci est en dehors de mon sujet.

Grillonne sait de nos jours se vêtir convenablement, encore que moins fastueusement que son galant, pour l’époque des noces ; mais elle a perdu le don du chant que certaines de ses cousines sauterelles (fort rares d’ailleurs) possèdent encore à l’égal des mâles. Et, ce qu’il y a d’infiniment curieux à signaler, c’est que ses ailes ne sont pas absolument rigides, figées, et qu’elle les remue parfois au soleil comme si ses lointaines aïeules en avaient tiré de la musique… Je me garderai de toute conclusion et même de toute réflexion à ce sujet ; une réflexion risquerait d’être saugrenue et une conclusion d’être hasardeuse. Mais il me semble incontestable que, presque au bout de la destinée de sa race, Grillonne, comme la plupart des femelles animales, est allée au delà des ambitions de ses mères-grands. Les deux sexes ne meurent pas séparés en se lançant des regards furibonds, mais c’est le sexe fort qui est devenu celui du charme, de la séduction, de la parure et du plaisir.

Du plaisir. C’est d’un plaisir que Grillonne s’est privée, car la musique des insectes, — ceci, nous pouvons l’affirmer maintenant, — ne saurait être motivée uniquement par l’appel sexuel. André de Chénier a écrit, en pensant probablement à lui-même, ces vers de marbre embaumé :

Soit qu’il ait seulement, jeune et né pour l’amour, Souhaité de la gloire afin de voir, un jour, Quand son nom sera grand sur les doctes collines, Les yeux qui rendent faible et les bouches divines Chercher à le connaître et, l’entendant nommer, Lui parler, lui sourire et peut-être l’aimer…

Nous voici tout à l’opposé de ce que doit éprouver l’insecte bruisseur ou chanteur. Il y a chez le pur poète trace d’un de ces raffinements de la sentimentalité qui sont dans nos esprits ce que sont des joujoux précieux et inutiles entre les mains des enfants ; le chant, chez Grillon, est infiniment plus désintéressé que, par exemple, chez nos poètes, sans que je veuille signifier par là, bien au contraire, que nos poètes ont tort ; ils ont raison parce que notre espèce est jeune entre les espèces et que ceci est une vertu admirable. Quelle plus belle aventure pour un poète que de voir un heureux rythme se traduire en sourire de tendresse sur un visage d’amie ! Nous en sommes au joujou. Grillon en est au jeu, au sport ou peut-être même à une chose pour laquelle les mots nous manquent. Son chant est l’expression d’une euphorie merveilleuse, une expansion et un épanouissement, et peut-être ne l’entend-il pas davantage que nous n’entendons normalement notre souffle ou les battements de notre cœur.

Ce ne sont pas là des affirmations gratuites ; il suffit d’observer Grillon avec les plus ordinaires des yeux mortels pour se rendre compte que la réalité n’est pas autrement traduisible en notre langage. Il chante comme il mange ou comme il bouge. Il y a même là quelque chose d’un peu attristant ; nous avons couramment traité notre personnage de chanteur, de musicien et de poète ; nous cuvons mal, dès à présent, l’ivresse de ces métaphores imprudentes, comprenant que les agréments qui semblent combler sa vieillesse ne sont appréciables qu’à nos yeux.

Décidément, pour ma part, je m’estime satisfait de l’âge de mon espèce.

De la férocité des femelles, inscrirais-je volontiers en tête de ce nouveau paragraphe, si je ne tenais avant tout à éviter des airs de fabuliste, si mon seul souci n’était de rendre, tant bien que mal, la figure du réel. Il n’y a aucune intention satirique ou moralisatrice, aucune indication de ce que je souhaite pour mes pareils dans ce livre. Je voudrais qu’on m’y sentît, en ce qui les concerne, fataliste ou tout au moins stoïcien au sens qu’a ce mot, quand on l’applique au manuel d’Epictète ; je voudrais que quelques-unes des pensées de Marc-Aurèle éclairassent ma conception de la relativité dans le domaine intellectuel et moral, aussi bien que dans le matériel et le biologique.

Comme il nous serait profitable de méditer au cours de la vie la distinction entre les choses qui dépendent de nous et celles qui ne dépendent pas de nous ! Combien de fois, en essayant d’expliquer mon insecte, ne me suis-je pas répété et presque chanté les phrases inégalables de l’étonnant César : « Si les dieux m’avaient créé rossignol… mais je ne suis qu’empereur… » Empereur ou rossignol ? Homme ou insecte ? Nul besoin d’user littéralement d’allégorie, de symbole et de procédés de fabuliste pour signifier ou rappeler une infinie grandeur et une infinie faiblesse qui dénoncent l’inanité foncière de nos mesures.

J’estime même que les conseils tirés de ce qui peut nous apparaître comme la réalité et la vérité ne sont pas nécessairement profitables ; si La Fontaine n’avait pas eu la vertu de faire sourdre un des plus purs jaillissements du style poétique français, je crois que, comme fabuliste, il me déplairait assez fort. Sous n’importe quelle forme, plaisantes ou sévères, les leçons et les prédications ne sont que jeux d’esprits puérils ou divertissements de cœurs aigris ; ou encore exercices d’un bien triste métier ; nul catéchisme ne vaut si nous ne le portons en nous-mêmes et mesuré à nos mérites ou à nos besoins ; pour le reste, une fatalité domine notre vie et celle de notre race, et cette fatalité vaut qu’on lui fasse confiance ; s’occuper de ses intentions dans le seul but d’en tenir compte, de ses ordres avec l’unique désir de les entendre, est la plus sage des sagesses… Mais, pardon ! Ceci sera au commencement d’un autre livre et d’une autre série de méditations, et il dépend de moi, « il est en moi », de bien marquer quelle fut ici l’unique raison de cette imprévue bifurcation stoïcienne : mon soin, à rebours de la plupart des historiographes des bêtes, n’a même pas été de nous regarder et de nous comprendre à travers elles, mais de tâcher, — ce qui n’était pas si commode, — à les voir telles qu’il est probable ou possible qu’elles se voient.

J’ai peur également que, vers le terme du chemin suivi le long de ces pages, on ne se rappelle que j’ai tenté jadis de disséquer d’autres jolis insectes, humains ceux-ci, et qu’on n’imagine quelque rapport déplorable entre les réflexions qui me furent jadis inspirées par les caprices de Nouche, entre autres caprices, et mes sentiments de spectateur impartial, lorsque je note la férocité de Grillonne pour son mâle. Nous sommes en présence de deux mondes absolument fermés l’un à l’autre, c’est le cas de le répéter.

D’ailleurs, la férocité des femelles humaines est encore une invention romantique, et des pires : quand nous relisons dans l’âge mûr, même signés des noms de Balzac ou d’Alphonse Daudet, certains livres qui prennent à tâche de nous montrer les méfaits conscients ou non d’une Marneffe ou d’une Sapho, et qui pour nous évoquent l’éternelle ennemie, la persistante Dalila, j’ai beau faire, j’ai beau lire d’aussi près que possible et même entre les lignes, je ne parviens pas à trouver qu’il y ait vraiment là de quoi se frapper.

Bien au contraire, mon esprit et mon cœur s’emplissent aussitôt, par réaction, de tous les souvenirs d’incomparables tendresses féminines que l’humanité mâle et moi-même avons éprouvées. Les femmes en ont pour trois cent mille ans et plus, avant d’avoir envie ou besoin de torturer et de dévorer leurs époux terrestres. En attendant, j’estime que, dans la civilisation actuelle, les femmes sont infiniment meilleures que les hommes, qu’elles ont, en général, beaucoup plus de bonté spontanée, de générosité et de foi. Est-ce clair ? Vais-je pouvoir raconter maintenant comme Grillonne s’efforce de manger son mari et y réussit très souvent, sans faire soupçonner en moi des intentions louches, mauvaises et me susciter de belles ennemies ? Je l’espère, je le crois.

Mais j’ai eu très peur.

Durant la pariade, Grillonne tourne maintes fois ce qui lui sert de visage vers ce qui sert de visage à Grillon, et, très véritablement, ce sont des baisers qu’elle sollicite ou offre. Palpes et antennes se frôlent et se mêlent, les crocs s’entre-mordillent doucement et il y a une incontestable langueur dans le geste de l’amante faisant presque totalement pivoter sa face sur l’axe de son col pour qu’un de ses yeux au moins se mire dans un œil du mâle et le reflète à sa manière. Toutes câlineries dont on peut dire sans ridicule, quand on les a vues, qu’elles sont très traditionnellement humaines et touchantes ; c’est même la première fois qu’il me semble possible de jeter un pont entre le monde sentimental de mon personnage et le nôtre… Avec les préliminaires, cela dure parfois deux heures, et, avec le colossal bénéfice que perçoit Grillon au change de la monnaie du temps humain, cela équivaut à une lune de miel de fastueuse durée.

Grillon et Grillonne ne se jurent pas fidélité. Mais, pour mieux comprendre les raisons de la férocité de la femelle, mieux vaut isoler un couple, constituer un ménage, imposer la monogamie. Après une première pariade, Grillon parvient presque toujours à s’échapper et la femelle ne s’y oppose que faiblement comme si elle doutait, — en quoi elle ferait preuve de clairvoyance — que l’œuvre fût accomplie. Grillonne est moins impitoyable que la femelle de la mante religieuse ou de l’araignée qui, dès les premières caresses ne manquent, si j’ose dire, leur époux que bien par hasard. Regardons. Laissons faire… J’ai vu parfois Grillon proprement attrapé et déchiqueté après un premier essai, et la femelle, en quelque sorte veuve, ne pondre que des œufs sans avenir ; le monsieur était, sans doute, un triste sire, qui déplaisait à la dame, et la dame ignorait, n’est-ce pas, qu’elle ne trouverait un autre conjoint que si je le voulais bien. Mais, normalement, c’est seulement après trois ou quatre accouplements, échelonnés sur une soixantaine d’heures, que le mâle est tenu pour un triste sire.

En liberté, il se peut que ce soit sa troisième ou quatrième femelle qui le considère comme tel et lui règle son compte. Tous les mâles, bien entendu, ne meurent pas ainsi, que j’y veille ou qu’eux, par fortune, parviennent dans les champs à subsister quelques heures de plus, vieux garçons bougons désormais et misogynes, et ne chantant plus que sans conviction.

Mais, dans la cage où j’observe le couple, la femelle est sans pitié, et si le mâle s’échappe encore quand elle croit sincèrement être mère, elle le poursuit, le rattrape sans peine, engage contre lui un combat dont l’issue paraît aussitôt fatale ; nous voici loin des joutes courtoises et des duels généralement sans gravité que se livraient les mâles au hasard des rencontres sur les grands chemins de la forêt des herbes ! Grillon, solidement saisi à l’extrémité de l’abdomen, après des manœuvres qui montrent que cette partie de lui-même particulièrement vulnérable — et peut-être jugée sans valeur à présent, — a été visée de préférence à toute autre, Grillon ne se défend pas, ne résiste que pour la forme, en galant homme qui a l’air d’admirer sa maîtresse jusque dans la peine qu’elle prend, pour le supprimer, quand elle estime qu’il y a lieu de le faire.

Grillonne estime en effet qu’il y a lieu de le faire, que cela est recommandable, moral. Elle annihile de l’inutilité, active une agonie, par ailleurs, et même loin d’elle, inévitable ; elle aide à mourir avec une sorte d’onction et de piété le père de ses enfants, condamné à mort de toutes manières. N’a-t-il pas infusé en elle de la vie, et même sa vie tout entière ? Le flambeau est transmis. Je vais dire tout à l’heure comment meurt Grillonne, et comment meurt Grillon quand Grillonne ne le mange pas. J’affirme qu’il n’y a pas grande différence pour Grillon, au point où il en est.

Et il résiste si peu, encore une fois, et elle le mange si tranquillement, si doucement…

III

L’œuvre de vie et de perpétuation accomplie, l’heure du repos définitif est toute prochaine. J’observe Grillon et Grillonne aux heures prévues de l’agonie : rien, dans leur aspect, ne laisse prévoir la nécessité de leur anéantissement. Elle, après la ponte, est redevenue agile et alerte pour quelques heures. Après l’accouplement, le mâle, quand il est rusé ou bien inspiré, s’est éloigné d’elle à toutes jambes et à grand renfort de bonds. On sait pourquoi. Mais ce désir de fuite et cette légitime crainte d’être plus ou moins endommagé n’indiquent-ils pas que ce condamné à mort tient à l’existence, qu’il ne se croit pas guetté encore par la sentence sans appel ?

En tout cas, sa vie continue à être telle qu’il l’a vécue en sa plus superbe saison. Promenades, chansons, batailles. L’appétit, en liberté comme en captivité, demeure excellent… Et cependant la mort est là.

Elle est là, dans la splendeur éclatante de juillet et surtout d’août à son commencement, tapie comme un invisible monstre aux mille et mille doigts assassins, sur les champs fauchés, dénudés, comme si la sécheresse rousse et rase lui permettait de mieux viser ses innombrables proies.

En cage, les grillons et les grillonnes, s’ils ne se peuvent éviter, se distraient en s’entre-dévorant ; et, bientôt dans la petite communauté si longtemps paisible, puis si joliment batailleuse, il n’y a plus, — spectacle navrant, — que des moribonds mutilés, qui se traînent en boitillant à la poursuite des camarades encore plus piteux qu’eux-mêmes ; les femelles, rudes gaillardes encore, ont tôt fait de mettre ordre à cela, et Bacchantes, de déchirer leurs Orphées ; puis elles se déchirent entre elles.

Dans les champs, avant de mourir, les grillons et les grillonnes se promènent, de façon désintéressée cette fois. Leurs gîtes sont définitivement abandonnés et accaparés aussitôt par des profiteurs capons, des intrus sans gloire qui se seraient bien gardés, eux, de s’y introduire en d’autres temps : petites limaces terrifiées par la canicule, infimes colimaçons blancs, hôtes ordinaires des fossés à présent taris, bestioles qui tentent tant bien que mal d’attendre sous la terre, à l’ombre, le retour de l’humidité indispensable à leur bonheur, cloportes, scolopendres, — toute une vie gluante et timide, amie du noir. Parfois une minuscule rainette trop précoce s’y installe, à l’affût du regain, des premières averses et des mousses reverdies. D’autres fois encore, c’est un jeune lézard gris, né loin des rocs ou d’un vieux mur, qui loue à peu de frais, en attendant mieux, l’ancienne demeure de Grillon. Celui-ci, en tout cas, semble désormais indifférent à ce gîte qu’il a construit avec tant de peine, si soigneusement entretenu, si héroïquement défendu ; il n’y reviendra pas mourir.

Et peut-être l’a-t-il oublié déjà ; ce qui est sûr, c’est qu’il agit comme s’il ne le reconnaissait plus, qu’il se refuse à y entrer quand je veux l’y contraindre en l’agaçant du bout du doigt… Quand la nouvelle génération de grillons naîtra, tous les anciens trous seront depuis beau temps inutilisables, déformés par leurs locataires de hasard, ou détruits, ou comblés… Le futur constructeur aura, comme jadis son père et sa mère, tout à apprendre ; et nous nommerons avec quelque mépris instinct sa science vite acquise, immuable, précaire certes, mais cependant suffisante et, à ce titre, raisonnable et intelligente autant que celle dont nous nous enorgueillissons.

Donc, Grillon ayant fini d’aimer, et Grillonne allégée de ses œufs, se promènent sans but, jouissant une dernière fois de cette lumière qu’ils ont tant aimée, du soleil qui les gonflait d’orgueil et d’amour, de cette nuit aussi qui fut comme une immense cloche de cristal autour et au-dessus de leurs heures les plus belles. Soleil, ombre, tout cela se mélangeait pour notre héros comme du sucre et du miel à l’aliment herbacé généreusement fourni par la terre inépuisable. Et jamais celle-ci, pour peu que quelques gouttes de rosée la flattent, l’encensent, la parent, ne fut si riche en parfums qu’en cette saison de mort. Notre odorat humain participe lui-même à la sensuelle fête des foins mûrs ; combien beau n’est-il pas, le poème qui vibre à présent dans les antennes de l’insecte, dans le froissement affaibli de ses ailes ! Et quel est-il, sinon celui de la nature à son apogée, dans sa splendeur prodigue et son insolente illumination ! La victoire est absolue, l’avenir préparé par les graines animales ou végétales… Je crois pouvoir dire dès à présent que, dans le poème silencieux par Grillon composé ou récité durant ces suprêmes instants, la crainte et la douleur sont absentes et que, pour la graine errante qu’il fut, s’impose, domine, éclate la certitude d’avoir connu le plus beau triomphe, puisqu’il s’agissait de vivre pour produire et de mûrir pour mourir.

Pour mourir… Mais l’idée de la mort existe-t-elle seulement dans le cerveau de l’insecte, du moins quand il s’agit de la mort à son heure ?

Grillon s’est réalisé lui-même jusqu’à la perfection, selon des lois imprescriptibles ; il n’est pas possible qu’il ne se considère pas, à sa manière, comme un rouage humble mais indispensable dans la grande machine de l’univers. En raisonnant, — une fois n’est pas coutume ! — d’un point de vue humain, en imaginant selon nous, à l’usage de notre insecte, une philosophie approchant des nôtres, voici quelques idées qu’on pourrait lui prêter alors en toute raison :

« J’ai mérité d’accomplir ma tâche jusqu’au bout… Maintenant, les herbes sont sèches, l’été exagère ses feux, je me sens las de manger, d’aimer et de courir à travers le monde : je vais m’endormir quelques semaines pour m’éveiller ensuite, — récompense de ma valeur, — non plus un, mais légion ; non plus fatigué, mais léger, bondissant, tout neuf et plein d’un courage retrouvé devant les mille menaces de la terre et du ciel, menaces dont j’aurai raison, je l’espère, encore cette fois, — dussent la plupart des parcelles rajeunies de mon être succomber dans la grande bataille… »

N’avons-nous pas l’impression que cette philosophie ou, si l’on préfère, cette religion naturelle, que cette métaphysique et de pareils espoirs correspondent, dans le cas de notre insecte, à une traduction de ce qui est, toute simple, et telle qu’il nous est rarement possible d’en donner de plus exactes, je veux dire de plus satisfaisantes, pour notre science et notre esprit ?

Non, il ne me paraît pas possible que Grillon, possédât-il pour le reste des sens et une intelligence analogues aux nôtres, connût une signification à des mots comme ceux qui chez nous se prononcent mort, mortel, mourir… L’observation et l’expérience nous ont fait reconnaître en lui, au cours de cette histoire de sa vie, des sentiments incontestablement intelligibles et identifiables pour nous, qui les éprouvons aussi à notre manière : sentiments qui ne sont pas toujours, certes, de ceux que nous préférerions voir flamboyer aux cimes de l’âme humaine, mais qui ne nous en sont que plus familiers ; comme un homme, Grillon aime son gîte, son labeur, le chant et il est crâne quand il aime, toutes vertus qu’on ne peut qu’admirer ; pareil à certains hommes, — j’écris certains dans le désir de ne pas me montrer trop sévère envers mes semblables, mes frères, — il succombe maintes fois à la tentation de divers péchés, pour la plupart capitaux : ainsi à la gourmandise, à la colère, voire même à l’orgueil et à la paresse ; j’ajoute à son excuse qu’il est gourmand autant que tous les êtres dont l’estomac est bon, coléreux et orgueilleux comme la plupart des braves, et paresseux à la façon des gens qui ont beaucoup travaillé. Bref, entre lui et nous, de nombreux points de contact physiologiques existent et je ne pense point que personne puisse douter de ceci.

N’omettons donc pas de regarder ici Grillon mourir comme nous l’avons regardé, entre autres choses probablement plus graves selon lui, chercher sa demeure, l’aménager, se nourrir et se défendre.

Le mâle s’accouple trois ou quatre fois et il semble que le dernier accouplement soit le seul fécond, en tout cas le seul valable, puisque le mâle que j’isole après un seul accouplement vit à peu près aussi longtemps ensuite que s’il avait été absolument privé d’aimer. De même, la femelle qui n’a eu qu’un époux et qui en a été séparée aussitôt, pond des œufs qui neuf fois sur dix sont stériles. Mais, dans la grande cage, où les amours et les pontes ont été normales, choisissons un couple ; choisissons-le parmi les plus gaillards de nos pensionnaires, parmi ceux qui sont pourvus de tous leurs membres, dont le crâne n’est pas trop bosselé, bref parmi les privilégiés des hasards de la guerre amoureuse et nuptiale… Rien ne paraît changé à la vie ; elle continue… Le solitaire et la solitaire vont et viennent, mangent, font un peu de musique ou de toilette… Et puis, au bout d’un temps qui n’excède jamais soixante heures pour Grillon après le troisième ou quatrième accouplement, trente heures pour Grillonne après la suprême ponte, vous les voyez qui, soudainement, s’immobilisent.

(A rappeler que, si les deux éléments du couple n’avaient pas été logés chacun dans une cage, il ne se serait plus agi, même à pareille heure, de promenades ou de collations, de musique ou de toilette, mais d’un féroce duel où la femelle aurait trucidé son adversaire en quelques instants).

Grillon (ou Grillonne) s’immobilise, n’importe où, et toujours de la même façon subite, quelle que soit la couleur de l’heure fatale, qu’il fasse jour ou nuit, que je guette cette agonie à la clarté d’un beau soleil ou à la lueur d’une lampe ; il ne chancelle pas, non : il s’affaisse peu à peu sur ses six pattes, jusqu’à ce qu’il touche le sol du bas du museau et de la pointe de l’abdomen ; il ne chavirera et n’expirera ventre en l’air que si la pente du terrain et les lois de la pesanteur l’exigent ; sinon, la fin se manifeste seulement par la cessation du remuement des antennes ; insectes, celles-ci retombent, non pas en avant et comme vers l’avenir, mais en arrière, doucement, très doucement, jusqu’à ce qu’elles aient atteint l’appui que leur offre la surface plane du dos, ou le cran d’arrêt des pattes sauteuses.

Quelques secondes plus tôt, Grillon vivait, chantait encore, goûtait l’air et la lumière, savourait le monde. Je ne puis me décider à écrire ici qu’il est mort ; ce mot me paraîtrait malencontreux, un peu « comme aux Romains qui », remarquait Montaigne, « avaient appris de l’amollir ou l’étendre en périphrases » et, au lieu de dire : il est mort, disaient : il a vécu. Je n’écrirai pas même Grillon a vécu, tant il paraît justifié de prétendre, — comme sans doute lui-même le croit, — qu’il va, tout simplement, pour quelques jours, se reposer de vivre.

Ecoutons encore Montaigne :

« La mort est moins à craindre que rien, s’il y avait quelque chose de moins que rien. Elle ne vous concerne ni mort ni vif : vif, parce que vous êtes ; mort, parce que vous n’êtes plus… Pourquoi crains-tu ton dernier jour ? Il ne confère pas plus à ta mort que chacun des autres. Le dernier pas ne fait pas la lassitude, il la déclare. Tous les jours vont à la mort : le dernier y arrive. Voilà les enseignements de notre mère Nature. »

O mon maître Michel Eyquem, laissez que je me sépare momentanément de vous. Certes, votre doctrine a butiné tout le miel de la sagesse antique, si facile, si pratique, si utilitaire, sans jamais l’être bassement, et qui fournirait tant de consolations à ceux qui voudraient (ou qui pourraient, hélas !) s’accommoder en notre temps de ses préceptes. Mais j’ai peur que les enseignements de notre mère Nature et ceux de la sagesse antique, qui est si souvent la vôtre, ne concordent pas tout à fait ici.

Car Grillon ne donne l’exemple d’un sage selon Montaigne que lorsqu’il meurt à son heure. S’il expire à la suite d’une blessure ou d’un accident, partiellement éventré ou décervelé, alors nous assistons à une agonie très longue, lugubre, odieuse, presque humaine. La face en seau à charbon, bien entendu, continuera à n’exprimer d’émotion aucune ; mais, pour qui connaît le petit être, la souffrance, dans ses attitudes, dans les frissonnements éperdus de ses antennes et de ses palpes, dans les tressaillements de ses pattes ou de ses viscères, dans les contractions spasmodiques de ses ganglions nerveux, apparaîtra aussi éclatante que sur le visage d’un supplicié.

Où je serais tenté de rejoindre mon maître, c’est lorsqu’il nous prêche que nul des hommes ne meurt avant son heure, « que l’utilité de vivre n’est pas dans l’espace, mais dans l’usage qu’on en fait », et que tel a vécu longtemps, — Jésus ou Alexandre par exemple, — qui a peu vécu. Belles paroles, nobles pensées, mais qui sont néanmoins d’ordre moral et nullement biologique. Quels sont les hommes qui pourraient prononcer ces paroles ou concevoir ces pensées en toute sincérité, quand la certitude leur vient de l’instant fatal ? Je ne dis point qu’il n’en existe pas, héros ou fous, mais ils ne représentent que des exceptions ; ils sont des anomalies, des monstres, des prodiges.

La vérité humaine est plutôt dans la légende de la Mort et du Bûcheron, dans les vers de la Jeune Captive, ou dans la bouche du poète de celle-ci, murmurant, en touchant son front, devant l’échafaud abominable, la phrase déchirante : « Pourtant, il y avait quelque chose là ! » Il faut bien l’avouer, puisqu’il n’est pas physiologiquement fatal que nous disparaissions après avoir aimé, puisque, moralement, il n’est pas non plus nécessaire que nous mourions dès lors que nous avons accompli un exploit ou produit un chef-d’œuvre, ici la sagesse antique, ou plutôt celle de Montaigne se trouve, me semble-t-il, en défaut, et elle a tort d’invoquer l’autorité de notre mère Nature.

Il est juste, il est raisonnable qu’un centenaire, eût-il été malheureux ou inutile tout le long de sa route, s’indigne à la pensée de mourir ; il est naturel que son anéantissement lui semble une iniquité, parce que nulle heure proche ou lointaine ne lui a jamais été fixée par la Nature.

Seul un être hypothétique, tel qu’un criminel vertueux, pourrait juger que, socialement, et à ce seul point de vue, sa disparition est légitime ; mais la vérité sociale n’est-elle pas encore plus hypothétique qu’un criminel vertueux ? Et, enfin, si le criminel vertueux se repentait sincèrement, n’estimerait-il pas, du même coup, que ce repentir sincère, définitif, lui rend tous ses droits à l’existence ?

L’homme qui s’éteint comme une lampe où a brûlé toute l’huile, peut ne pas protester contre la mort, mais c’est parce qu’il ne la voit pas venir. Le plus fervent chrétien, le philosophe le plus sûr de ne pas périr tout entier, doivent logiquement regretter de quitter « trop tôt » la terre où ils ne savent pas si d’autres, après eux, propageront comme ils l’ont fait la vérité, c’est-à-dire leurs croyances salutaires ou les idées qu’ils tenaient pour généreuses. Il n’est donc pour l’homme, à généralement parler, qu’une acceptation naturelle du néant ou de l’immortalité ; et cette acceptation est, si l’on peut dire, négative.

Il faut maintenant procéder à l’autopsie du menu cadavre. Quand il s’agit de dépouiller la réalité d’une créature vivante, l’expérience ne saurait s’arrêter à la mort de celle-ci. Cependant, quand j’ai disséqué pour la première fois Grillon mort de sa belle mort, je ne prévoyais guère l’importance qu’aurait pour moi, et peut-être aussi pour le lecteur, une opération dont rien ne m’indiquait le profit, que dictait seule la fantaisie si souvent errante ou superflue dont les plus grands et les moindres chercheurs demeurent heureusement les esclaves.

Alors, je constate que la boîte cranienne est presque absolument vide de liquide, que, par conséquent, les impressions de l’œil à facettes n’avaient guère plus de chance de parvenir au cerveau, que celui-ci, comme tout autre centre nerveux, s’est racorni et a sensiblement diminué de volume, que les intestins, au microscope, apparaissent criblés sur toute leur longueur d’un nombre considérable de trous en proportion équivalents à ce que seraient des perforations de plus d’un millimètre de diamètre sur des intestins humains ; donc, durant les quelque trente heures ou les quelque soixante heures qui précèdent la belle mort de Grillonne et de Grillon, l’insecte n’est, selon toute vraisemblance, qu’une machine aux rouages usés et que nulle force n’anime plus ; il bouge, bruit et paraît se nourrir encore ; mais il n’y a là, en réalité, qu’impulsion de vitesse acquise et effet d’élan donné ; de même se comporte le moteur à explosions, lorsqu’il tourne quelques secondes encore après que la décision du conducteur a étranglé les gaz et coupé l’allumage. Je ne dis d’ailleurs rien de tout cela pour flatter l’ombre sèche de Descartes.

La lampe s’est éteinte faute d’huile… Mais ce serait trop humainement expliquer la fin subite et incontestablement sans souffrances de l’insecte, que de le faire grâce à une pauvre métaphore qui n’a été ou ne sera réellement valable que pour quelques-uns d’entre nous. En ce point de mon objet, je rêve d’éclairer le réel d’une lumière plus lointaine, plus difficile à projeter, mais plus sensible et intelligible.

A la vérité, pour Grillon, la mort survenant à son heure est chose simplement inexistante ; prononcé à propos de lui, ce mot n’a de sens que pour nous.

Déjà, après ce que nous a appris l’autopsie, les sentiments et les idées que j’ai prêtés à Grillon un peu plus haut, cette persuasion de ne s’endormir que pour quelques jours et cette foi en sa résurrection multipliée, peuvent apparaître moins fantaisistes et arbitraires ; nous ne traduisons plus, nous ne transposons plus ; ayant pris posture scientifique, nous décrivons les faits et énonçons les inductions auxquelles nous autorisent et nous inclinent les faits observés. Grillon est vide, ou à peu près, de tout ce qui lui permit de refléter son monde et de respecter jusqu’au bout le devoir de vivre ; il y aurait également intérêt à analyser chimiquement le cadavre ; je ne l’ai pas fait, cette expérience étant pour moi compliquée et difficile, et ne me paraissant pas indispensable à la vertu et à la suite de mes raisons ; il y a lieu d’ailleurs de conclure de la disparition presque absolue du liquide facial et du racornissement des ganglions, de la mise hors d’usage de l’appareil digestif, à un appauvrissement considérable de la plupart des éléments du protoplasme dans ce petit système organisé prêt à redevenir matière inorganique.

Grillon a donc transfusé le meilleur de lui-même, sa vie et sa réalité, aux organes procréateurs de Grillonne ; il faudra ensuite que celle-ci, pour que les œufs soient dignes d’éclore, ajoute à ce don sa propre vie et sa propre réalité. Ainsi, la vie et la réalité se poursuivent et se perpétuent, sans brisure, en ligne ininterrompue et droite, du passé au présent, du présent à l’avenir illimité, du mâle à la femelle et de la femelle aux œufs qui conjuguent et multiplient leur double essence. Avant même que la dépouille ou la défroque du mâle soit inerte, il existe à nouveau, dans les chapelets ovariens fécondés ; la femelle fait encore semblant de vivre, alors que déjà ses œufs sont animés, croissent, palpitent d’une ardeur puissante et impatiente au sein de la suprême nourrice, du générateur hybride et sans sexe, de Gaïa qu’on peut aussi nommer Pan.

Où et comment concevoir de façon plus claire et distincte la notion de perpétuité, de pérennité, d’immortalité, ou, pour plus humblement mais non moins fortement dire, l’évidence de l’absurdité de l’idée de mort ?

IV

Ma tâche est ici terminée. Tout ce que j’ai cru devoir noter et développer à propos de Grillon est dit. Si un soin de rhétorique avait présidé à la composition et au discours de cet ouvrage, j’aurais inscrit, quelques lignes plus haut, comme titre : conclusion, — en tant que naturaliste, — ou : épilogue, — en tant que conteur.

Mais il n’est pas d’épilogue à la plus belle histoire du monde, et les conclusions importent peu à qui présenta aussi nuement que possible des observations patientes et faciles, sincères et passionnées.

Aucune de ces observations ne me paraît pouvoir être scientifiquement contestée. Le jeu de mes expériences a commencé vers ma septième année et ne m’a point lassé depuis bientôt trente ans. Que les spécialistes, entomologistes et savants de tout ordre ne me jugent donc que sur ce qui précède, et qu’ils veuillent m’accorder que, si je leur parais danser avec des ombres, ce n’est qu’à partir de cet instant-ci, pour ma satisfaction personnelle et comme en manière de délassement.

Jamais mieux qu’en ce point ne s’est manifestée à mon esprit et à mon cœur la jeunesse infirme et séduisante de notre humaine race, jamais de façon plus intense je n’ai éprouvé à quel point nous étions, selon la formule, les derniers nés de la création. De là à ne point douter que nous en étions le chef-d’œuvre, il n’y a eu qu’un pas, lequel fut toujours franchi aisément, aussi bien par la Bible ou l’Evangile que par Darwin ou même par Haeckel.

Nous n’avons guère plus de cent cinquante mille ans d’existence ; un homme peut vivre cent ans, un grillon ne vit que de dix à onze mois. Et de combien de milliers de siècles ses ancêtres, ou les races d’insectes dont il est issu, ne nous ont-ils pas précédés sur notre planète ? En tenant compte, comme il se doit en pareil cas, du peu de durée de sa vie par rapport à la nôtre, en se basant sur la proportion d’un à cinquante qui me paraît raisonnable, en admettant d’autre part que les grillons, ou les prégrillons aient existé deux cent mille ans seulement avant les hommes ou les préhommes, il n’y a qu’à multiplier deux cent mille par cinquante pour comprendre que les insectes, humainement comptant, sont, au bas mot, d’environ dix millions d’années plus vieux et plus évolués que nous.

L’homme, chef-d’œuvre de la création ? Qu’on prenne bien note que je ne proteste en aucune manière contre cette qualification et que le proverbe « tout nouveau, tout beau » me paraît en sa place ici. Mais, de même que l’individu naissant commence à mourir, une espèce, n’existerait-elle que depuis mille siècles, a, même physiquement, même organiquement inauguré son évolution et, qui dit évolution, dit marche lente vers le terme nécessaire. Quelle sera l’humanité dans un avenir si lointain que sa seule méditation ne peut que nous effarer, nous dont l’espèce, consciemment, se souvient à peine de six mille ans de légende ou d’histoire ?

Sauf le cas d’accident, de cataclysme céleste, c’est par myriades et myriades d’années que se chiffre le temps où les conditions physiques de notre existence sur la Terre ont chance de demeurer à peu près telles qu’elles sont aujourd’hui. Mais ne regardons pas si loin, justement à cause de cette proportion d’un à cinquante que nous avons admise entre la durée de la vie de Grillon et la durée de notre vie : ici, devant l’avenir, les conséquences se produisent à l’inverse, et c’est dans deux cent mille, trois cent mille ans au plus que l’évolution du mammifère supérieur a, en toute logique, chance de rattraper celle de la race grillonne actuelle.

Comment imaginer ce que sera l’homme alors, physiquement et moralement, intellectuellement et socialement ? Qu’affirmer, qu’indiquer même sans risquer de nous égarer dans le domaine périlleux de l’imagination et de la rêverie ?… Tout, d’ailleurs, est possible : l’évolution, à n’envisager que le point de vue social, a fait de certains insectes, du nôtre par exemple, des individualistes résolus, et de certains autres, comme les fourmis ou les abeilles, des communistes accomplis.

Que l’humanité future soit une collection de vastes fourmilières ou que la planète Terre se transforme en une sorte de champ immense où les hommes, mâles et femelles, isolés et voisins, ne se rencontreront que pour s’accoupler et produire, dans un cas comme dans l’autre, gardons-nous de prononcer le mot de progrès ou de décadence… L’œuvre de la nature, nous n’avons pas à la juger ; plus que jamais notre esprit et notre pensée sont inférieurs, en pareilles matières, à concevoir et à définir la mesure qui jauge le bien et le mal. Ni progrès ni décadence : évolution. Mais dans quel sens celle-ci doit se produire, voilà qui ne laisse point de doute ; ce n’est point parce que nous sommes les derniers-nés sur la Terre que la Nature et le Créateur renonceront en notre faveur, — ou par haine de nous, — à leur dessein manifeste en tout de réaliser des simplifications et d’aboutir au moindre effort.

Ainsi, ce qui fait qu’il y a encore, dans l’humanité, des personnalités, c’est précisément son extrême jeunesse. Chez les autres mammifères, chez les oiseaux, chez les poissons même, la personnalité n’est pas encore tout à fait anéantie, et la fréquentation humaine semble particulièrement réveiller en certains de ces animaux des habiletés, des roueries, des facultés d’adaptation qui furent autrefois indispensables aux meilleurs d’entre eux pour assurer la vie de l’espèce. Un chien ou un chat a très nettement un caractère ; il en est de bons et de méchants, de laborieux et de paresseux, de propres et de malpropres, d’honnêtes et d’enclins aux rapines, tout ceci en dehors de la bonté ou de la cruauté du maître que le sort leur a dévolu ; tous les chevaux ne sont pas également dressables ; dans la même basse-cour, des volailles de la même couvée sont les unes très sauvages et d’autres familières ; dans la pièce d’eau de Fontainebleau, ce sont toujours les mêmes carpes qui viennent happer le pain au bout des doigts du promeneur.

Dans le monde des insectes, rien de pareil n’est observable, si minutieuse que soit notre observation.

Sur les quelque dix mille grillons que j’ai connus et fréquentés depuis que je suis au monde, nul trait qui distinguât l’un de l’autre ; ils s’apprivoisent, ai-je écrit, et j’entends par là qu’ils s’accoutument facilement à être manipulés par nous, à ne pas s’effrayer de notre contact, même à venir, à heures fixes, quêter de nous des gourmandises ; mais ils en sont tous là… J’ajoute que je n’ai jamais vu personnellement un grillon appréciablement plus beau ou plus fort qu’un autre et qu’il n’y a sûrement pas d’infirmes de naissance dans cette race ; si Grillon vient par hasard au monde avec une patte torse ou contrefaite (j’ai constaté cela deux fois en tout), c’est assurément que l’œuf, où il vivait déjà, a été bousculé et de quelque manière endommagé.

Donc, absence de personnalité et égalité absolue entre individus d’espèce identique. Me basant sur la différence qui existe entre l’âge de la race grillonne et celui de la nôtre, soit une dizaine de millions d’années (très approximativement !) force m’est de professer que les temps de l’égalité entre êtres humains ne sont pas encore venus, et que ceux des êtres humains qui fondent sur ce principe d’égalité leurs doctrines morales ou sociales, me font l’effet de gamins ambitieux de jouer à l’homme et même au vieillard. Un de mes parents me grondait, s’indignait même, quand, à Agen, sur la belle promenade du Gravier, je me promenais gravement, dignement, en tenant entre mes lèvres une de ces queues de feuilles de platanes qui imitent à merveille une minuscule pipe ; ce fut le même, en revanche, qui m’offrit mes premières cigarettes, quand il estima que j’avais l’âge de fumer, sinon sans dommage, du moins sans ridicule.

Chaque chose arrive à son heure, et n’arrive que trop tôt, dans l’évolution de l’espèce comme dans celle de l’individu. L’égalité entre hommes ne saurait être effectivement décrétée par des lois ou par des caprices de castes. Que cette aspiration vers un lointain avenir, cette envie inconsciente de hâter notre marche en avant, soit légitime et même louable, il se peut ; je fais simplement remarquer, en passant, qu’il n’est pas besoin d’avoir dépassé le milieu du chemin pour ne pas déjà regretter sa première jeunesse et que, tout comme un homme, l’humanité n’aurait pas grand intérêt sentimental ou profit matériel à se vouloir vieillir trop tôt.

Mais que ce nivellement et cette uniformité soient en voie de se réaliser lentement pour nous comme ils l’ont fait à peu près absolument chez les autres vertébrés et totalement chez le reste des êtres, ceci, à tort ou à raison, je crois pouvoir l’affirmer ici. Qu’il y ait lieu de regretter dans l’avenir un temps où les plus forts, les plus beaux, les meilleurs triomphaient et devaient triompher pour assurer la vie de leur race par leur vie individuelle, ceci ne regarde que les poètes futurs ; la Nature seule a droit de juger et force pour exécuter ses jugements ; ils sont sans appel et je n’ai ici d’autre intention, considérant ce qui fut ou qui est, que de les prévoir, d’imaginer les résultats de la délibération qui se poursuit et où le plus éloquent de nous n’a point de voix.

Oui, tout porte à croire qu’un jour, grillons solitaires ou fourmis sociables, tous les hommes seront égaux, qu’on ne parlera plus de beauté ou de laideur, de force ou de faiblesse, de grandeur ou de bassesse d’âme, parce que tout cela n’existera plus et n’aura plus besoin d’exister ; l’intelligence, la raison ou, pour mieux dire, les facultés que nous dénommons orgueilleusement ainsi, seront elles-mêmes devenues de moins en moins nécessaires ; l’instinct suffira pour l’accomplissement de notre œuvre vitale, pour assurer notre existence et l’existence de ceux qui naîtront de nous. Et peut-être la Terre est-elle assez jeune encore pour qu’en ses puissantes entrailles, dans les profondeurs vierges de ses mers, par exemple, s’élabore une nouvelle race d’êtres, destinés à nous remplacer, à rappeler de près ou de loin ce que nous sommes actuellement, quand notre race à nous pourra subsister et persister mécaniquement, instinctivement, invariablement, sans ces vertus spécifiques mais momentanées, prêts d’un usurier indulgent, que sont notre raison et notre intelligence.

Ceci dit, je comprends de moins en moins ceux qui veulent hâter l’avenir, et je me félicite de vivre en mon temps, si fécond qu’il ait été en horreurs et en tristesse.

Du reste, — qu’on me permette d’insister là-dessus, — j’ai averti que mon intention, ici, était de danser avec des ombres…

Mais je veux aussi danser avec un rayon de lumière.

Infra nos quoque caelum quaerendum est, a écrit Spinosa. Astronome de ce ciel d’en bas, je pense que, la destinée de notre race, nous apprendrons mieux à la connaître en étudiant la vie d’une humble bestiole qu’en marchant le nez en l’air, sous prétexte de discerner l’avenir dans la figure et les mouvements des astres… Mais la juste terreur de regarder en l’air ne doit, sous aucun prétexte, nous ôter l’envie de « voir plus haut ».

Il n’y a eu tout au long de ces pages que de la physique au sens propre du mot : observer, comprendre et tenter de traduire, telle fut ma règle ; pas plus que je n’ai voulu à l’instant me mêler de politique ou de sociologie, je ne tiens, pour finir, à ébaucher des discussions métaphysiques, à tenter des hauteurs d’où je retomberais en écrasant mon sujet. Mais je n’ai pas hésité à écrire que l’absurdité de l’idée de mort me semblait évidente pour un insecte comme Grillon et je ne puis m’empêcher, à ce propos, de faire un retour sur nous-mêmes.

La force que nous appelons vie n’est pas plus destinée à rester éternellement ignorée de nous, sinon en son essence, du moins en ses causes, que des forces comme la chaleur, la lumière, et toutes les autres manifestations de l’énergie. Dans le Dictionnaire des Merveilles de la Nature, publié en 1781 sous le patronage de l’Académie des Sciences, l’existence des Hommes-marins, tritons ou sirènes, n’était pas encore très catégoriquement niée par la science officielle, mais tout ce qui nous est dit des phénomènes électriques nous semble à peu près aussi puéril que n’importe quelle histoire de magie ou de sorcellerie. A moins d’un siècle et demi en arrière de nous, l’étude de la force électricité était donc encore dans l’enfance, dans les limbes ou les à-côtés du savoir, un peu comme de nos jours la force qui préside à ces phénomènes psychiques dont les spirites ne doutent pas un peu trop tôt et que le reste des hommes aurait tort de nier par principe. Au même titre que la chaleur, la lumière, — ou l’électricité, — la vie est une des formes de l’énergie universelle et, comme telle, susceptible, un jour lointain ou proche, d’être connue clairement, asservie, domestiquée et peut-être même modérée ou activée par notre industrie dans une certaine mesure. A noter en passant qu’il n’y aurait pas lieu de conclure de là à la différence foncière de l’animal et de l’homme et à la supériorité de celui-ci sur celui-là, car, en ce point aussi, l’instinct a devancé, comme il était normal, sa sœur cadette l’intelligence : que d’animaux connaissent l’art de ralentir leur vie, c’est-à-dire de la prolonger ?… Et que dire de l’anguillule des gouttières, que la sécheresse rend inerte et cassante comme herbe morte, et qui, après des mois et des mois, pour peu qu’on l’humecte, renaît, redevient capable de bouger et de produire ?

Rien ne se crée, rien ne se perd. Il est donc illogique d’admettre que la force qui nous a fait respirer, sentir et nous mouvoir, puisse s’anéantir lors de la dissociation des éléments qui ont constitué notre chair et notre ossature. Qu’il y ait transformation, cela se peut concevoir et ici se pose une fois de plus le problème de l’au-delà, qui depuis des siècles a donné l’essor à tant de sublimes rêves ou provoqué tant d’oiseuses discussions. Là aussi, il nous aura été tout au moins profitable de regarder le ciel d’en bas, puisque, pour un être comme Grillon, la notion de la mort nous est apparue comme absurde ou inexistante.

Mais, qui croit humainement à l’immortalité de l’âme, il entend par cette expression trop vague, scolaire et même scolastique, survie effective et perpétuation de la personnalité. Or, l’insecte n’a pas ou n’a plus de personnalité. L’angoisse humaine au sujet de ce qui nous attend après la mort serait donc uniquement réservée aux siècles « d’intelligence et de raison » que l’usurier indulgent consent à notre race ? Du seul fait qu’une personnalité, une conscience et un caractère distincts s’imposent pour longtemps encore dans notre cas, nous serions donc moins favorisés que les êtres plus vieux que nous, pour qui la possibilité de retomber au néant est une interrogation qui ne se pose même pas, puisqu’ils ne sauraient douter d’être éternels, si cette épithète avait un sens dans leur langage ? Les vertus, — ou les imperfections, — attachées à la jeunesse de l’humanité lui vaudraient, et ne vaudraient qu’à elle, la plus douloureuse, la plus cruelle des incertitudes ?

Eh bien, non ! Rien ne se créant ni ne se perdant, il n’y a aucune raison pour que cette personnalité, grandeur ou faiblesse dont chaque homme dispose encore, se perde ou s’évanouisse. Si la force qui nous anima, ne peut, après la putréfaction des cellules qui nous composèrent, s’anéantir, une partie et un reflet tout au moins des qualités qui caractérisèrent cette force, doivent rester attachés à elle et vivre de son incontestable éternité. Ici la science se récuse, mais la lueur sourde ou éclatante de l’intuition, le reflet avec lequel j’ai voulu danser, nous rassure et nous guide ; que la foi nous prête en outre ses ailes, et nous atteindrons vite, sans risquer d’en redescendre jamais, au faîte flamboyant des réconfortantes certitudes. Sophistique est l’argument qui voudrait nous faire tenir l’ombre vers laquelle le temps nous pousse pour pareille à celle du néant dont nous sommes sortis. Si minime que soit un passage humain sur la terre, si faibles ou mesquines que soient ses traces, elles demeurent dans la force libérée comme dans la matière redevenue brute. Nous n’accomplissons rien de sublime, nous ne perpétrons rien d’immonde qui en toute logique ne soit éternel par ses conséquences et ses effets. Ah ! je ne voudrais en rien attribuer à ces réflexions suprêmes un sens moral, verser dans des indications dogmatiques, mais s’il m’est permis de faire parler ici un homme un peu comme j’ai fait ailleurs parler Grillon, quelle prière pourrai-je, moi, adresser à la Vie ?

O Vie, ô départ du port d’ombre et de néant vers l’infinie aventure, sois ici saluée et bénie, telle que tu es encore en cet âge de mon espèce. Garde moi, jusqu’au bout de la terrestre randonnée, tel que je suis, vertus et vices ; réalise-moi chaque jour davantage ; fais-moi profiter de cette possibilité d’être moi-même que mes descendants lointains ne soupçonneront probablement pas et qui m’est, à moi, une garantie de l’éternité telle que je l’admire et la convoite ; sois l’artiste de toutes mes sensations et de tous mes sentiments ; sculpte et modèle, peins et dessine, danse, chante, verse tes aromes et tes liqueurs, balance tes encensoirs, prépare tes festins, éblouis, étourdis, exalte. Ne me sépare pas plus de mes désirs futiles que de mes nobles et pures ambitions. De la sorte, devenu riche d’un bénéfice acquis à des jeux où la tricherie est impossible, j’aurai, quand sonnera l’heure, la conviction que cette fortune ne peut s’anéantir ; peu à peu, dans le noir vers lequel il semble à tant d’hommes qu’ils roulent, un peu d’éternité flamboiera, un point lumineux, à peine distinct d’abord, mais qui s’élargira, deviendra astre, soleil, chassera toute l’ombre redoutée, si je le mérite…

Cette éternité qui se confirme, cette lumière grandissante, c’est peut-être tout simplement, après tout, une des innombrables et magnifiques apparences de celui que nous appelons à l’ordinaire Dieu.

1918–1920.

PARIS. — ANC. IMPR. LEVÉ, RUE DE RENNES, 71.

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