← Table of contents
Vie de Grillon

DEUXIÈME LIVRE Les Œuvres et les Jours

Reading edition

I

Premier monologue de Grillon.

« Derrière moi, il n’y avait que de l’ombre très noire. Il y a eu tout à coup, devant moi, une ombre vaguement éclairée et prodigieusement inconnue ; elle se ponctue peu à peu maintenant de points lumineux ou sombres, dont l’intérêt croît à mesure que je sens qu’ils s’affirment, et se précisent comme pour moi tout seul. Cette fois, plus de doute : le miracle passionnant qui se propose à moi est bien celui qui a nom vie, et dont j’ai déjà la compréhension parce que mon instinct me rend compte de son prix et de ses difficultés. Tout se passe comme si mon heure était venue de jouir d’une récréation enfin accordée entre deux néants.

« Je vis, c’est-à-dire d’abord que je puis bouger ; essayons. Ceci est infiniment pénible… Les bonnes choses qui s’appellent chaleur et lumière sont longues à dissoudre l’armure rigide qui m’étreint et m’immobilise encore. Mais je sais qu’il n’y a qu’à prendre patience. Essayons de nouveau… Ça y est ! Je crois que je viens de sauter… Qu’un danger me menace, je possède donc déjà une arme ; je ne suis plus tout à fait nu, ni tout à fait pauvre ; une monnaie, si mesquine soit-elle, est déjà tombée dans ma besace ; j’ai commencé à me constituer l’indispensable capital. L’enveloppe de mon œuf, qui, dilatée, me servit de berceau, est dès cet instant très loin derrière moi, dans un passé méprisable ; en revanche, le monde où je m’avance, — à mesure qu’il s’éclaire ou que ma vie l’éclaire, — apparaît d’instant en instant plus passionnant, plus terrible et plus merveilleux. »

… Dans le même moment, ils sont bien quelque cinq milliers de petits êtres de sang ou de race identique à penser de la sorte, à chanter silencieusement un poème lyrique analogue sur une surface de pelouse gazonnée où un retraité banlieusard désespérerait de pouvoir faire construire un pavillon de dimensions décentes.

Y aurait-il eu deux cents œufs sur la feuille morte où j’ai vu Grillon se délivrer de sa coque amollie, moins de dix minutes après que le premier est éclos, ceux des autres qui étaient reconnus bons pour tâter de la vie, c’est-à-dire presque tous, ont suivi moutonnièrement son exemple et franchi le bastingage qui sépare la nef trop béate où vogue Panurge de l’Océan meurtrier, mais plein d’attraits inconnus et de promesses d’aventures.

Infiniment peu de déchet. Grillonne, en captivité, c’est-à-dire dans les seules conditions où sa ponte peut être quantitativement évaluée de manière précise, produit une somme de deux cents à trois cents œufs. Dans la cage où nul danger ne les menace, où nul accident ne survient, il n’est guère d’œufs mort-nés que dans la proportion de trois ou quatre au plus sur cent. Pour les œufs pondus en liberté, les risques sont évidemment bien plus considérables ; et peut-être la mère vagabonde est-elle plus rageusement et courageusement féconde que celle qu’a rendue trop confiante l’abri de tout repos où elle s’est accoutumée à vivre, et où elle n’a plus de raison de croire que sa progéniture ne vivra pas à son tour.

Je note également que Grillonne, en liberté, pond très rarement à l’endroit même où elle a établi son gîte, vécu, aimé, conçu. L’expérience est simple. Je me munis d’un très petit pinceau, d’un peu de blanc d’argent ; je fais sortir de leurs domiciles les hôtes des terriers sur un lambeau de prairie limité et dont j’ai établi le plan ; quand l’hôte du terrier n’est pas une hôtesse, je le rends immédiatement à son trou, non sans me reprocher de l’avoir effrayé ou ahuri sans utilité ; si c’est une femelle, je lui inflige au corselet une marque que je reproduis sur mon plan, à côté du point qui indique sa demeure : une barre, deux barres, trois barres, un rond, un triangle, un trait horizontal ou deux, ou trois… En mélangeant convenablement au blanc d’argent de l’essence de térébenthine, la marque sera visible au moins deux mois. C’est plus qu’il ne faut.

Car alors, les chants des mâles se seront tus un à un et les femelles, elles aussi, seront mortes. Avec un peu de patience, en observant « à quatre pattes », touffe par touffe, le lambeau de prairie dont j’ai établi le plan, puis les alentours, je retrouverai, desséchées, la plupart des dépouilles maternelles… J’ai tenté cette expérience une vingtaine de fois ; je n’ai jamais rencontré aucun de ces facilement identifiables menus cadavres à moins de sept mètres à vol d’oiseau (ou, pour mieux dire ici, à vol de mouche) de l’endroit que la bestiole avait élu pour contempler le songe de la vie.

Beaucoup d’hypothèses sont permises à qui désire expliquer ce vagabondage de la femelle près de produire et de mourir.

Les agriculteurs ne sèment guère plus de deux années de suite dans le même champ les mêmes graines, n’y cultivent pas les mêmes plantes : elles y viendraient mal. Il y a si peu de différence entre la graine animale et l’œuf végétal que de pareilles considérations sont peut-être valables pour Grillonne. Ce qui est sûr, c’est qu’après avoir repéré des terrains herbus où, une année, il y avait par mètre carré jusqu’à dix terriers de Grillon, je les ai trouvés déserts, ensuite, deux ou trois années à la file.

Mais je crois surtout que Grillonne, amoureuse de soleil aussi longtemps qu’elle jouit d’une demeure sûre, sait à sa manière que ses fils ne seront de taille à se bâtir une maison que de longs jours après l’éclosion de ses œufs. Aussi va-t-elle les pondre de préférence à l’ombre et à l’abri, à la lisière d’une haie, dans un fossé, près d’un tas de feuilles mortes ; si un bois ou un bosquet est proche, elle fera tous ses efforts pour se traîner jusque-là. En fait, c’est dans les bois et les fossés que Grillon enfant déclanche ses sauts devant les bouts de nos souliers, tandis que c’est dans les prés que nous observerons la demeure d’où nous le dénicherons plus tard.

Il faut dire aussi que les trous abandonnés par le mâle avant de mourir et avant la ponte par la femelle, deviennent immédiatement des repaires d’affreux profiteurs qui s’y installent comme chez eux et gardent un petit air « habité » à la demeure… Ces gens dépourvus de scrupules et de délicatesse sont bien connus de nous ; nous donnerons leurs fiches signalétiques. Mais si Grillonneau naissait près d’un trou tout fait, qui sait s’il ne préférerait pas, mû par une atavique impulsion, s’y enfouir tout de suite ? Or, cela serait inconcevable : il a auparavant à grandir et à s’instruire ; en outre, cela serait souvent funeste pour lui, car l’intrus pourrait être d’espèce vorace et, dans ce cas, Grillon n’y couperait pas… Pour qui connaît les minutieuses prévoyances de l’instinct chez l’insecte, il n’est nullement fantaisiste de supposer que c’est dans l’intérêt de sa descendance, dans un but de préservation physique et aussi d’hygiène intellectuelle ou morale, que Grillonne fait de son mieux pour placer le berceau de ses descendants aussi loin que possible des lieux où elle aura vécu avec la génération de ses époux et de ses sœurs.

Première prière de Grillon :

« Ma voix silencieuse est dès cet instant à l’étroit en moi-même ; comme j’ai senti la douceur de l’air m’envahir en fluant le long de mes antennes, de même j’éprouve à présent je ne sais quel reflux qui veut déborder hors de moi, non plus de tel ou tel de mes organes, mais de toute ma frêle personne, vers la terre et vers le ciel également bienfaisants et beaux.

« Je m’adresse à la Générosité sans bornes qui m’a donné la faveur de naître, c’est-à-dire à vous, maman Nature, et à vous, papa Bon-Dieu, qui n’êtes pour moi qu’une Toute-Puissance en deux personnes. Mon Dieu, car je préfère vous dénommer ainsi, tout de même, — je suis si petit et si seul que votre aide doit m’être accordée plus qu’aux autres de vos créatures. Abaissez votre regard vers moi. J’ai peur. A peine l’émerveillement des dons offerts a-t-il resplendi à l’intérieur de mon être, que mon bonheur est amoindri par la crainte d’avoir à le perdre prématurément. Je te bénis, Lumière ; je te bénis, Chaleur ; je vous bénis, sons et odeurs innombrables… O Maître de la Lumière et des autres trésors sans prix, accorde-moi de jouir d’eux depuis l’automne commençant jusqu’à juillet à son déclin… Permets-moi de contempler déjà le but ineffable de ma carrière, le but qu’atteignent seuls les élus de ma race…

« Je l’implore, du premier gîte précaire que j’ai gagné d’un bond à l’approche de ce qui m’a paru être le premier danger. Vois, je ne bouge plus ; vois, je me tiens coi et demeurerai coi de longues heures, si forte que soit ma curiosité de repartir à l’aventure et mon envie de commencer à fonder l’avenir. Vois, je connais déjà que savoir, en notre parler d’êtres instinctifs, signifie avoir appris et pressentir tout ensemble : je n’ignore déjà plus l’immense valeur de ma prudence ; je ne mériterais pas de vivre si je ne la possédais au point de vouloir, dès à présent, garder intacte cette richesse acquise par des milliards d’ancêtres, pour la léguer intacte à ceux de ma race qui naîtront de moi. »

Ainsi s’exprime Grillon, autant qu’en puisse rendre compte ma traduction fatalement traîtresse, ainsi prie-t-il au fond de la fissure de terrain, sous le toit de feuilles mortes, dans l’abri improvisé où un mouvement trop brusque de moi, sinon quelque autre risque, l’a invité à se dissimuler. Ce n’est point par jeu que j’ai inscrit plus haut le beau mot de prière ; celle-ci, chez Grillon aussi bien que chez l’homme, succède à la gratitude comme à la fleur délicieuse le fruit qui pèsera quelque peu à la branche, — si amoureusement que la branche le porte et en fasse l’offrande au soleil.

La prière, c’est la musique adorable et tragique qui résonne dans tout cœur d’insecte ou d’être humain reconnaissant quand, à la compréhension des bienfaits reçus ou à venir, se mêle l’angoisse, pour le favorisé, de ne point mériter les réalités ou de se juger indigne des promesses.

Grillon a raison de se sentir très faible et très petit. Nous avons dit quelle était sa solitude à sa naissance ; or, il semble qu’il va non seulement l’accepter, mais la relever comme une gageure, cet être chétif et sans armes dont l’individualisme durable a déjà été noté.

Mâle ou femelle, Grillon ne connaîtra ses pareils qu’au terme, ou pour mieux dire, à l’épanouissement de sa vie, — pour les désirer s’ils ne sont pas de son sexe, pour tenter de les tuer, s’ils sont du même sexe que lui. Tendances qui, par certains côtés, ne sont pas très loin d’être humaines… Mais, pour le moment, tenons-nous en aux faits.

Deux grillonneaux nouveau-nés se trouvent antenne à antenne, — j’allais écrire nez à nez, ce qui n’a rien de bien extraordinaire, étant donné leur nombre dans des coins très limités… Salutations ou, plutôt, essais méfiants de prise de contact. On ne sait de l’une ou l’autre part à qui l’on a affaire, n’est-ce pas ? Assez puérilement, l’observateur est tenté de penser, même s’il n’en est pas à sa première expérience : « Attention !… Cela va être gentil… et touchant… » Sentimentalisme et anthropomorphisme incurables ! Sitôt que les antennes méfiantes se sont touchées, comme deux épées au début d’un duel, les deux frères ont compris qu’ils étaient frères et cela suffit pour les décider à mettre au plus tôt la plus grande distance possible entre eux deux. Course précipitée ou même bonds de part et d’autre, en sens inverse, bien entendu. Après quoi, durant le temps qu’il leur faut pour souffler, je constate un remuement coléreux de palpes et d’antennes, chez les deux frères, ou chez le frère et la sœur ; car, la notion du sexe n’existant vraisemblablement qu’après la dernière métamorphose, Grillon et Grillonne, à ces premières heures de la vie, n’y regardent pas de si près pour se haïr… Mais, aussi aventureux que je puisse paraître, je suis bien forcé de traduire avec les mots dont je dispose ce que chacune des deux bestioles a tout l’air d’éprouver en pareille circonstance. Or, cela ne saurait être que quelque chose comme : « Attends un peu les beaux jours, mon petit ! Qui vivra verra… Et tâche de ne pas te trouver sur mon chemin, si tu ne tiens pas à te mesurer avec mon amour ou avec ma haine… »

II

Grillon est donc d’autant plus seul pour commencer à vivre qu’il ne veut point de rapports amicaux avec ses pareils. Cette solitude si résolue et entêtée fait penser involontairement à celle des anachorètes et des stylites, mais faute de pouvoir la motiver mystiquement en l’occurrence, nous préférons nous avouer infirmes à comprendre et même à expliquer.

Car, si Grillon est seul et désarmé, il est de plus la pâture désignée de bandits et de pirates sans nombre auxquels nous avons fait allusion déjà. Au début de l’Iliade, Homère énumère les chefs. La nomenclature des principaux ennemis de Grillon doit trouver sa place en cet endroit de l’humble épopée que j’ai en son honneur entreprise.

Aucune seconde de la vie de Grillon qui ne soit menacée gravement. Entre la période errante de son enfance et la période aventureuse de son épanouissement, son repos précautionneux est lui-même guetté par des ennemis contre lesquels il ne peut rien, si le hasard les met sur sa route, ou, pour plus exactement parler, les amène aux environs de son trou. Mieux vaut donc passer en revue ces ennemis sans trop se soucier, — sinon à titre d’indication, — de la saison et du mois où leur offensive devient inquiétante.

Ce que je souhaite avant tout, c’est qu’on admire, comme je le fais, que tant de pièges, de traquenards, de vols et d’assassinats, tant d’actes naturels, suscités comme chez nous par la voracité ou l’envie, mais multipliés à l’extrême, permettent néanmoins à Grillon de subsister, d’aller jusqu’au bout, de procréer.

Les fourmis.

Je n’aime pas cette race-là. D’abord pour des motifs sentimentaux que la fable de La Fontaine me dispense de développer. Mais je connais d’autres motifs à ma haine, des motifs plus intellectuels et raisonnés, si tant est que de telles épithètes signifient rien de précis en pareil lieu. A la vérité, j’ai peur que les êtres de ma race n’aboutissent, non pas dans des milliers d’années, mais tout bonnement d’ici quelques siècles, à faire de la planète Terre une vaste fourmilière humaine, une communauté universelle et d’autant plus étroite, mais divisée pourtant en sous-communautés… Je l’appréhende d’autant plus que Wells, qui est un grand écrivain et un subtil visionnaire, a exprimé sous diverses formes sa foi en cette possibilité ; et je suis d’autant plus navré d’éprouver cette appréhension que Wells n’a pas l’air autrement écœuré, révolté ou désespéré par une semblable perspective.

De même que telles ménagères, riches en bas de laine remplis de cuivre, d’argent et d’or, accumulent en outre des provisions de toutes sortes, dans les coins les plus secrets de leurs maisons vénérables, de même agissent les fourmis. Vous railleriez ou blâmeriez ces ménagères, elles vous répondraient non sans justesse, d’ailleurs : « Que voulez-vous ? Ce fut la guerre… » A l’excuse des fourmis, il faut reconnaître qu’elles sont toujours en état d’hostilité, et même de siège, non seulement d’espèce à espèce, mais de fourmilière à fourmilière. Nous aurions donc mauvaise grâce à leur reprocher des précautions que nous venons de supporter, d’admirer ou même de jalouser durant cinq ans et plus dans certains clans de la société humaine et de diverses nations, dont la française.

Ce qui me paraît le plus grave, c’est que les fourmis, dans leur fourmilière, réalisent incontestablement cette mise en commun des biens et cette socialisation de l’activité à quoi semble aspirer une bonne partie de l’humanité actuelle, illuminée par des prophètes dont l’ascendant est, du reste, incontestable. Restons-en à l’exemple des fourmis et sourions comme de pauvres sages que nous sommes, en pensant que le triomphe de ce qui s’appelait, en un temps, modestement, le socialisme, aboutira à un état de choses où chacun travaillera pour la communauté, certes, et économisera pour elle, mais où, fatalement, mécaniquement, la guerre de communauté à communauté existera de manière chronique, endémique, moins bruyante mais plus féroce que d’individu à individu ou de peuple à peuple. Et ce n’est point cela, me semble-t-il, qu’avait prévu le socialisme honnête et utopique dont nous aurions voulu nous bercer longtemps encore, dans la cathédrale aux grandes orgues dont si magistralement savait jouer l’archiprélat Jaurès.

Si ce livre n’était un livre de bonne foi, j’en retrancherais cette digression après l’avoir relue. Mais, si superflues que me paraissent de telles lignes en ce sujet, je me sens un faible pour elles, parce que ma plume a couru toute seule et comme si je n’étais là pour rien. Ici encore plus qu’ailleurs il me déplairait de restreindre la liberté de mon esprit et de mon cœur, et de traiter ceux-ci comme de mauvais drôles, même quand leur espièglerie et leur turbulence me sembleraient, à moi aussi, intempestives, excessives, déplacées.

On peut évaluer à vingt pour cent le nombre de grillons anéantis, avant que de naître, par la seule race des fourmis. Ces ménagères savent le prix des œufs. Or, les femelles des orthoptères, peut-être à cause de leur confiance en leur grande fécondité, n’usent qu’avec assez de paresse de leur oviscapte, du plantoir naturel qu’elles possèdent à l’extrémité de l’abdomen, et qui est destiné à enfouir leurs œufs dans la terre. En captivité, c’est-à-dire en sécurité, Grillonne ne dissimule presque jamais sa ponte ; elle préfère la déposer sur les feuilles de laitue sèche qu’elle n’a pas achevé de brouter en leur verdeur ; et, ceci, même quand j’ai pris soin de déposer dans la cage de la terre bien meuble ou du sable bien sec. En liberté, nulle règle très précise ne la guide ; il est probable qu’elle va au hasard, accomplissant ses parturitions successives où elle se trouve, et préférant les risques de la visibilité pour ses œufs à diverses condamnations sans appel, comme celle qui consisterait à les cacher dans un terrain trop compact, de nature argileuse, par exemple, ou trop bourbeux ; car, dans l’argile, l’œuf se momifie, comme étouffé ; et, dans l’humidité, il pourrit.

Les fourmis vont profiter de tout cela. Voyez celle-ci qui s’avance, antennes au vent, s’arrête, revient sur elle-même, vire : sa sensibilité l’a avertie d’un butin proche et qui en vaut la peine. Quelques avertissements à ses compagnes ou plutôt aux compagnonnes syndiquées qui travaillent à l’entour… Et voici, bientôt, une dizaine de ces profiteuses en train de s’affairer autour de la brindille ou de la feuille, découverte enfin, que saupoudrent les œufs en forme de graines d’alpiste. Certes, des œufs de sauterelle ou de courtilière seraient de bonne prise aussi. Mais les fourmis me paraissent avoir un faible pour l’œuf de Grillonne, comme les gourmets se délectent d’œufs de pluviers, sans mépriser pour cela les œufs plus courants des poules. Les œufs de Grillonne sont, en outre, transportables plus facilement, à cause de leur peu de volume, et en plus grande quantité, à cause de leur disposition sur la feuille ou sur la brindille auxquelles une sorte de colle les attache solidement.

Compagnonnes, sommes-nous en nombre ? Oui ? Alors, allons-y, emportons la brindille, dépeçons ou scions un lambeau de la feuille !… Voilà qui fera bien au fond de nos magasins et qui réservera aux bébés-fourmis, avec le lait mielleux des pucerons captifs dans nos étables souterraines, la nourriture à la fois légère et substantielle dont leur âge tendre s’accommode si heureusement !

D’ailleurs, Fourmi en use avec Grillon éclos comme avec Grillon dans son œuf. Tandis que notre personnage, à peine plus gros qu’elle, souffle, entre deux courses ou deux bonds, Fourmi, qui se trouvait là comme par hasard, s’approche lentement et le saisit de ses crocs pleins de science, en général par l’une des cuisses, tandis qu’il s’attardait, fatigué ou plein d’émerveillement. Et c’est fini. Fourmi ne le lâchera plus et ses compagnonnes accourront à la rescousse.

Qu’un homme de ma sorte se trouve là, c’est en vain qu’il essaiera de délivrer de l’emprise féroce la bestiole qui lui est amie. Fourmi tient à sa proie autant que si elle devait en tirer gloire et honneur dans sa société égalitaire où, cependant, les mots d’honneur et de gloire ne me paraissent pas pouvoir correspondre à grand’chose d’existant. Indigné, je tire des ciseaux de ma poche, je coupe Fourmi en deux, et j’emporte Grillonneau pour l’élever dans la cage paisible où, jusqu’à la fin de ses jours, il n’aura pas à s’inquiéter d’une politique trop opposée à sa conception strictement individualiste de la vie. Mais Fourmi morte et tronquée ne desserre pas ses crocs pour cela, et si une opération humaine n’en libère pas Grillon, il les gardera, desséchés autour de sa cuisse, jusqu’à son dernier jour, sans d’ailleurs en paraître autrement gêné. Un communisme social organisé fera toujours, même vaincu, durement peser des souvenirs de lui sur ceux qu’il aura considérés comme des proies légitimes et dues.

Si l’homme qui assiste au duel inégal de Fourmi et de Grillon laisse faire, pour voir et savoir, le spectacle tourne à la bacchanale sanguinaire, au meurtre sans gloire, constamment perpétré avec plus d’assassins qu’il n’en est besoin pour maîtriser la victime et lui porter le dernier coup. Grillon n’a-t-il encore qu’un demi-centimètre de longueur ? Une fourmi d’un poids deux fois moindre que le sien n’hésite pas à « risquer le coup », à empêcher désormais tout saut, à se laisser traîner et à attendre stoïquement les renforts. S’il s’agit de Grillon naissant, trois fourmis de taille moyenne suffisent à paralyser musculairement puis nerveusement la proie convoitée ; dix à quinze fourmis de la taille que j’ai dite mettent la proie devenue adulte hors de combat, parce que Grillon a beaucoup moins, alors, gagné en force, qu’il n’a perdu en agilité.

Sous la loupe, le meurtre méthodique, raisonné, mécaniquement accompli, a quelque chose d’hallucinant, à cause de ces faces d’insectes, de ces faces sans expression, qui ne reflètent ni la férocité ni la souffrance ; voir un cannibale dévorer cru un marmot nous paraîtrait évidemment plus répugnant et odieux, mais le marmot hurlerait, mais le cannibale grimacerait, et, si au-dessous de nous que soit celui-ci, nous n’aurions pas de peine à identifier sur sa face fruste et sans vergogne des joies sœurs de celles qu’éprouve un affamé civilisé devant un bon plat ; nous ne sortirions pas de chez nous ; nous resterions dans le domaine de nos sensations familières, que des gestes ou des transformations faciales traduisent d’homme à homme mieux que des mots et qui permettent à une pantomime savante d’égaler comme moyen d’expression les plus beaux drames poétiques ou lyriques.

Ici, rien qu’une activité sournoise de mandibules chez les bourreaux et, chez la victime, quelques sursauts musculaires vite domptés, quelques frémissements excessifs d’antennes et de palpes. Les fourmis savent, d’ailleurs, par où il faut commencer pour en finir au plus tôt : dès que Grillon est immobilisé, une d’elles a vite fait de grimper sur son dos et de mordre rageusement le bord inférieur de la pellicule cranienne, jusqu’à ce que la matière nerveuse soit suffisamment attaquée en cet endroit cardinal et que paralysie généralisée s’ensuive. Après quoi, les tueuses vident proprement Grillon de ses intestins putrescibles, non sans se pourlécher avec minutie, comme pour apprécier la qualité du gibier abattu. Cela expédié, il ne leur restera plus qu’à emporter les morceaux fins et faciles à conserver dans les magasins souterrains, où ils attendront, comme quartiers de porcs au saloir, d’être consommés, — à côté des œufs en conserve.

Vingt pour cent des enfants de Grillonne sont anéantis, ai-je dit, avant que de naître, par les diverses races de fourmis ; j’évalue à dix pour cent le nombre des Grillons qui, nouveau-nés ou déjà grands, meurent également de leur fait.

Fabre de Sérignan signale comme ennemi également très redoutable de Grillon le sphex à ailes jaunes, qui l’insensibilise à l’aide de son aiguillon empoisonné et le traîne dans son terrier, où vivant, mais désormais incapable de se mouvoir, il servira à satisfaire la gloutonnerie des jeunes larves. Il y a bien dix ans que je n’ai lu les livres du maître, et je n’ai pas voulu les avoir sous la main, quand j’ai entrepris l’histoire de Grillon, pour cette raison que, si je ne prétends pas dire tout, je ne veux non plus rien affirmer qui ne soit provoqué par mes observations et mes expériences personnelles. Si je nomme ici le sphex, c’est à contre-cœur et en maudissant ma mémoire, car je n’ai jamais eu l’occasion d’étudier ces hyménoptères infiniment plus rares dans notre verte Gascogne que sur les pentes brûlées et dans les garrigues de la Provence.

Mais voici d’autres ennemis autrement répandus et terribles, je veux dire les menus sauriens et les batraciens. Les uns et les autres, aux abords des premiers froids, sont pris d’une fringale formidable, comme en prévoyance de leur jeûne hivernal. Pour bien supporter le demi-sommeil dans les fissures des vieux murs, dans les gîtes souterrains, sous les mousses silvestres et dans la vase des marécages, se bien garnir la panse semble une mesure de précaution excellente, un remède préventif dont leur petite santé se trouvera très bien, quand les premières chaleurs les réveilleront. Alors, ils oublient cet éclectisme alimentaire, cette gourmandise raffinée qu’il est si facile d’observer chez un lézard vert tenu en cage ou chez une rainette logée dans un bocal. Tout leur est bon. Et c’est justement l’époque où les Grillons, dont la croissance n’est pas terminée encore, errent un peu partout en grand nombre, tendres et alléchants comme des poulets de grain le sont pour les fines gueules de notre race !

Le lézard vert, prudemment embusqué aux abords de son trou, sous les haies, n’a pas besoin de se déranger, car Grillonne, nous le savons, recherche volontiers les abords des haies pour y déposer sa ponte. Le lézard gris, plus agile et plus téméraire, n’hésite pas à pratiquer la chasse à courre loin des murailles et des tas de pierres, où il se gîte au hasard ; et je vous assure que l’infortuné Grillon, en dépit de ses bonds, est vite rattrapé par ce lévrier féroce. Heureux encore que le lézard chasse à vue et ait encore moins de flair qu’un lévrier ! Si Grillon parvient à se dissimuler sous une feuille ou dans un repli du sol, le petit monstre s’arrête, décontenancé, et se résigne assez vite à rentrer bredouille.

La grenouille des mares est moins funeste à notre personnage, qui ne se hasarde sous aucun prétexte dans les endroits humides et qui les fuit avec une visible horreur, quand on lui joue le mauvais tour de l’y transporter. Mais il en va autrement avec la grenouille brune des forêts, la petite grenouille aux yeux merveilleux, pareils à des topazes brûlées suspendues à deux rubans couleur jonquille ; car c’est justement sur les terrains forestiers où les jeunes Grillons abondent et vagabondent que la grenouille brune accomplit les dernières chasses de la saison ; et l’on sait qu’elle veut beaucoup de cadavres au tableau, quand vient l’automne… Grillon doit se méfier grandement aussi de la verte rainette, qui sait descendre des arbres en toutes saisons et qui, avant d’aller s’enterrer sous la mousse pour l’hiver, se promène sur le gazon des jardins et l’herbe des prés où sa couleur la dissimule à ses propres ennemis, mais où justement Grillon est en train d’errer, lui aussi, à la recherche d’un bon emplacement pour son gîte.

Il n’est pas jusqu’au crapaud, honnête bourreau des ravageurs de nos vergers, terreur des escargots et des limaces qui, bien entendu, ne croque son Grillon à l’occasion, comme aussi bien il fait pour d’autres insectes innocents, et même pour quelques-uns qui sont parfaitement utiles. Seul, ou à peu près, le carabe doré, le bel et agile insecte de bronze vert que les enfants dénomment familièrement la jardinière et qui est un bienfaisant exterminateur de chenilles, possède, par bonheur pour lui, des réserves d’une odeur âcre et nauséabonde qu’il sait produire en cas de danger et qui dégoûte affreusement le vorace crapaud lui-même. Bernardin de Saint-Pierre aurait vu sans doute, dans cette particularité du carabe gardé par sa puanteur d’un autre animal utile, le souci perpétuel qu’a la Providence de nos salades et de nos choux. Pourquoi cet idéaliste et ce sentimental ne s’est-il jamais étonné que la Providence, dans le cas de Grillon, semblât se désintéresser de toute poésie, et attribuer à la possibilité d’un chant moins d’importance qu’à la parfaite venue d’un chou ou d’une salade ?

Il y a aussi, comme ennemis jurés de Grillon, les oiseaux, tous les oiseaux, domestiques ou non, insectivores ou granivores. Car on sait que, chez les oiseaux végétariens, les principes qu’observent si scrupuleusement certains humains de secte analogue, subissent de multiples entorses, et je ne pense pas que personne ait jamais vu un moineau ou un pinson, sa cage fût-elle abondamment pourvue de graine ou son terrain de chasse riche en crottin, faire fi d’une mouche blessée, d’une sauterelle, d’un grillon ou de n’importe quelle bestiole mouvante et vivante, bref, d’un gibier de choix.

De même les poules, et autres espèces emplumées de nos basses-cours, qui n’épargnent guère que les fourmis.

Au fait, pourquoi les coqs et les poules épargnent-ils les fourmis, alors que la race toute proche des faisans les recherche ardemment, s’en gave et nourrit de leurs œufs sa progéniture ? A titre d’hypothèse, je signale que l’acide formique est un puissant préservatif contre le sommeil ; que les fourmis, dont le corps est comme imprégné de la substance qui leur doit son nom, ne dorment vraisemblablement jamais, ce qui est loin d’être le cas de tous les insectes, — si fort que le sommeil de ceux-ci puisse différer du sommeil tel que nous le désirons ou le subissons. Peut-être la poule et le coq domestiques, qui s’estiment en sécurité dans leur poulailler, préfèrent-ils goûter un repos parfait après avoir exercé du lever au coucher du soleil leur activité brouillonne, tandis que le faisan et la faisane, libres et menacés, éprouvent pour eux et pour leurs faisandeaux la nécessité de ne dormir autant que possible que d’un œil.

De tous les ennemis de mon ami que j’ai jusqu’ici signalés, la plupart n’exercent leurs ravages sur sa race que durant les jours où il vagabonde, c’est-à-dire à l’aube de sa vie, puis dans la saison des belles aventures amoureuses.

Il peut néanmoins arriver que des fourmis l’aillent cueillir dans le terrier dont il ne va pas s’écarter d’octobre à mars. C’est rare, car l’odeur des fourmis déplaît autant à Grillon que leur goût à mère Poule, à son époux et aux poussins. Mais les travaux de cette engeance laborieuse dépassent souvent tout ce que Grillon avait pu redouter durant son installation… Que la galerie d’une fourmilière située à trois ou quatre mètres débouche par hasard dans le domaine souterrain de Grillon, et son affaire est claire ! Il n’y a qu’à se rapporter à la description du vilain meurtre que j’ai tentée rapidement plus haut… Tout se passe sous la terre, comme sous le ciel, à cela près que les fourmis auront une nouvelle porte à leur ville, — le trou même où gîtait leur victime, — et qu’on les en verra sortir, ou qu’on les y verra entrer, avec cet air digne, compassé et justement religieux qu’ont les pères ou les descendants des vainqueurs, lorsqu’ils passent sous un arc de triomphe érigé à la gloire de leur peuple.

Il se peut aussi que, durant la période de vie sédentaire et bourgeoise de Grillon, laquelle est la plus longue, une hirondelle rapide comme l’éclair le happe, avant qu’il ait eu le temps de se garer, sur les bords de son trou, — de son trou que nous allons bientôt voir construire et décrire… Mais les périls qui proviennent des fourmis, des lézards, des batraciens et des oiseaux ou volailles n’en ont pas moins diminué dans d’énormes proportions.

Comme s’il était admis une fois pour toutes que le droit à la vie de Grillon n’est acquis qu’au prix de risques qui ne se doivent pas démentir un instant, voici venir, aux abords de sa demeure édifiée avec la peine que l’on saura, quelques autres ennemis, moins favorisés, mais d’autant plus vigilants, obstinés, tenaces.

Citons, au hasard, la musaraigne qui, lorsque sa faim de chair fraîche l’excite, ne balance pas à fouir le sol, de ses pattes nerveuses et de son groin de petit sanglier haineux, mauvais, jusqu’à ce qu’elle ait atteint Grillon au fond de son repaire. Mais, alors, sa fureur vorace est telle qu’il lui arrive d’enterrer sa proie sous les menues mottes de terre frénétiquement bouleversées ; et, après une très courte hésitation, toute piteuse et démontée, elle s’éloigne, un peu comme le fait le lézard gris quand Grillon s’est dissimulé à sa vue. Elle aussi, admet qu’elle s’est trompée et se hâte d’aller faire ailleurs preuve de plus de clairvoyance. Car les bêtes (ceci m’a toujours frappé) sont infiniment moins entêtées que les hommes, surtout quand il s’agit de nécessités primordiales, comme le besoin de nourriture ou même la flatterie de la faim.

Indiquons encore le péril de diverses larves de coléoptères, êtres en général aussi peu gloutons que possible après leur suprême métamorphose, — comme s’ils avaient à se soigner des excès alimentaires de toutes sortes par eux commis avant d’en arriver là. Mais retenons surtout deux meurtriers ou, pour mieux dire, deux chasseurs de Grillon qui valent d’être mis à part, pour leurs armes, leur ruse, leur patience et leur pittoresque : l’araignée des champs et la mante religieuse.

III

J’ignore l’appellation scientifique de l’articulé aptère et octopode que je désigne sous le nom d’araignée des champs. N’importe quelle encyclopédie ou le premier venu des manuels me renseignerait ; qu’on veuille bien voir dans ma répugnance à m’informer de ce détail une nouvelle preuve du désir que j’ai, en cet ouvrage, de me tenir à l’écart de tout concours de ce genre.

L’araignée des champs dont je veux parler est un petit monstre, noiraud et trapu, à peu près semblable d’aspect et de couleurs à celles des araignées domestiques qui tissent dans les coins de nos greniers des toiles irrégulières, mais non moins meurtrières pour cela, des toiles multiples, superposées, devancées par un système savant de fils, avec danger fructueux à tous les étages et logement douillet et bien dissimulé dans lequel la propriétaire moelleusement installée dort ou rêve, observe, épie, perçoit les renseignements que lui transmet son télégraphe, et dont elle ne sort que pour aller prendre livraison du colis comestible, quand elle est sûre que c’est sérieux. A cela près que l’araignée domestique à qui je viens de comparer mon « araignée des champs » atteint parfois, pattes au repos, une envergure qui serait mal à l’aise sur un écu de cinq francs, et que le petit monstre champêtre qui est hostile à Grillon tiendrait à peu près, dans la même attitude, sur une pièce de nickel français de dix centimes : cette dernière comparaison présente un avantage, à savoir que le trou médian de cette pièce équivaut superficiellement à la grosseur du corps de mon araignée.

J’ajoute que celle-ci ne représente pas un échantillon très rare de notre faune, loin de là, et que quelques pas dans une prairie française, du printemps à l’automne, en font découvrir des dizaines à qui veut prendre la peine de s’intéresser, même nonchalamment, à la vie des herbes et du sol.

Araignée qui ressemble fort aux ordinaires araignées de nos demeures, mais qui se différencie d’elles par des mœurs vagabondes, des goûts de bohémienne, l’horreur du voisinage de l’homme et la paresse d’installer définitivement sa tente, ou plutôt sa toile de tente, en un coin précis de fossé ou de champ. Tout de même, un gîte de grillon est si savamment aménagé, si proprement entretenu et si parfait aussi pour l’affût que, si cette zingara en rencontre un au cours de ses promenades, on la voit, se départant soudain de son allure précipitée et incohérente, s’arrêter, rêveuse… Il semble que de nouveaux horizons, jusque-là mal soupçonnés, se révèlent à son âme fantasque et voluptueuse ; et puis, n’est-ce pas, au fond de ce trou, au prix d’une lutte pour laquelle l’araignée est d’ailleurs bien armée, il y aura non seulement bon gîte, mais succulent souper : de tout ceci, son instinct et son flair l’ont dûment instruite à l’avance.

Et elle est bien armée, ai-je dit, admirablement et subtilement armée. En effet, sa morsure est pour Grillon mortelle. Nous pouvons, nous autres hommes, prendre la même bestiole entre nos doigts, nous faire mordre par elle en un endroit où notre épiderme est fragile et sensible, au poignet, par exemple ; l’araignée, décidée à une défensive désespérée, nous mordra de son mieux, certes, mais il n’en résultera pour nous ni la moindre rougeur, ni le plus léger picotement ; en revanche, enfermez-la avec Grillon dans une petite boîte vitrée où nul abri n’est possible, et si l’araignée parvient à entamer la peau de Grillon avant que celui-ci l’ait étranglée de ses crocs, Grillon n’essaiera guère plus de lutter, l’araignée se retirera à deux ou trois centimètres du blessé, sûre que son poison est valable pour lui et qu’elle pourra se repaître tranquillement de sa chair dans un délai qui, humainement chiffré, n’excède jamais dix minutes.

Joute passionnante, et qui ne laisse dans mon esprit d’expérimentateur aucun de ces sentiments pénibles que m’inspire l’assassinat méticuleux de mon héros par les fourmis. Ici, d’un côté, poison mortel ; de l’autre, mâchoires sans merci. C’est un plaisir cruel peut-être, mais incontestable, que d’observer les mouvements et la tactique de ces adversaires qui savent que leur vie est en jeu et qu’il ne sera pas de pardon pour le vaincu. Il y a là du sport, de bon sport, car les chances de vaincre sont à peu près égales de part et d’autre, quand la lutte a lieu dans une petite boîte de bois ou de carton sur laquelle nos mains humaines ont posé un fragment de vitre. J’ai assisté à certains de ces combats singuliers qui duraient près de deux heures sans qu’aucune paresse, aucune lassitude chez les adversaires en diminuât un seul instant l’intérêt.

A titre documentaire, je signale que j’ai vu parfois Grillon, dûment mordu, broyer dans un suprême sursaut d’énergie son bourreau venimeux. Grillon n’en meurt pas moins dans les dix minutes, ce qui prouve que la blessure, si insignifiante qu’elle soit en apparence, lui a infusé un poison d’effets rapides contre lequel il ne peut rien et sait qu’il ne peut rien, puisqu’il semble aussitôt se résigner. A noter également que, dans le fond de son trou où l’araignée n’hésite pas à aller le provoquer, Grillon est en posture bien meilleure que dans un champ clos dû à l’humaine industrie… Néanmoins, dès que l’araignée des champs a entrepris ses voyages printaniers ou estivaux, il n’est pas rare que l’on remarque devant un terrier de Grillon, la dépouille de notre ami, vidée, desséchée, et, entre les menues herbes qui entourent le seuil, quelques fils soyeux où se balancent des cadavres de moucherons et de mouches, toutes choses qui révèlent que l’araignée des champs a été victorieuse et que, bien décidée à user de son droit de conquête, elle a, pour quelque temps, — non pas pour toujours, la bohémienne ! — établi son domicile là.

L’araignée des champs s’attaque à Grillon des champs, tant pour se repaître de sa chair que pour usurper sa demeure, dans la saison tépide ou dans la saison chaude. L’autre chasseresse, la mante religieuse, le guette dès sa naissance, puis au début de son installation, en automne et jusque dans l’été de la Saint-Martin.

La mante religieuse est une des plus effarantes et des plus perfectionnées monstruosités entomologiques qui soient. Sa parente, la courtilière, est, nous l’avons noté, monstrueuse à sa manière, par le développement de ses pattes antérieures, proportionnellement vingt fois plus aptes à fouir le sol et à accumuler d’irréparables dégâts dans les sources des silencieuses vies végétales que les pattes de devant, à peu près pareillement conformées, du mammifère taupe. Chez la courtilière, les pattes antérieures, devenues des outils de perforage et de déblaiement, ne servent guère à sa locomotion, laquelle est pourtant rapide, même quand s’y opposent les obstacles les plus compacts ou les plus enchevêtrés. Chez la mante religieuse, une adaptation analogue des pattes antérieures a eu lieu, mais dans un sens différent ; il ne s’agit plus ici d’un double instrument destiné à pratiquer des systèmes complexes de galeries souterraines avec une célérité d’ailleurs prodigieuse ; nous sommes en présence d’une machine à happer d’une précision incomparable et contre laquelle toute proie convoitée, même volumineuse, est, une fois saisie, sans défense.

Cela tient du harpon et de la scie, et d’une scie dont chaque dent peut elle-même être utilisée comme un crochet. Et cela est à la disposition d’un être terrifiant par l’aspect et relativement imposant par la taille. Imposant par la taille, car la longueur de ce boucher et de cet ogre est à peu près la même que celle du grand criquet vert des arbres, qui lui sert bien souvent de régal : quatre centimètres ou presque pour les mâles, cinq ou six bons millimètres de plus pour les femelles ; terrifiant par l’aspect, car si la couleur de sa robe rappelle en un peu plus pâle celle de la belle tunique smaragdine des mêmes criquets, — de ces innocents chantres qu’on qualifie flatteusement de cigales dans les pays d’outre-Loire et d’oïl, où les cigales ne veulent pas vivre, — combien il diffère de cette race par les mœurs, par la tenue, par la démarche et même par la physionomie ! Des yeux bombés, vitreux, où un point bleuâtre simule une prunelle, s’enchâssent au sommet d’une minuscule tête triangulaire, au museau aigu et d’aspect aussi féroce que celui de la fouine ; et cette tête, chose infiniment rare chez les insectes, se meut en tous sens, horizontalement et verticalement, s’incline de droite et de gauche, comme une tête humaine, au bout d’un cou démesuré : deux réflecteurs complètement mobiles au sommet d’un phare… Point besoin pour la mante de virer plus ou moins de bord pour étudier ce qui l’attire ou l’allèche, l’inquiète ou l’effraie ; elle peut même, sans bouger, regarder derrière son dos ! Et elle a parfois des mouvements quasi humains, si odieusement et caricaturalement humains, que nous croyons voir bouger ses yeux pourtant immobiles et que la morne face sans expression de tous les insectes semble soudain, chez celui-ci, refléter quelque chose, s’animer, vivre.

Monstruosité en ce sens aussi que les meurtrières pattes antérieures parodient le geste traditionnel de la prière humaine, et que « l’heure des mains jointes », pour la mantis religiosa de Linné, est celle même où elle a tendu les ressorts de son arme et où elle guette l’occasion de perpétrer un nouvel assassinat. Monstruosité désobligeante parce que la mante, prête à attaquer ou à se défendre, réalise sur ses quatre pattes postérieures un semblant de station verticale qui ajoute à son horreur d’être hallucinant, chimérique, créé de toutes pièces par un artiste pessimiste et sujet aux cauchemars. Monstruosité encore, parce qu’elle possède incontestablement le don de fasciner et d’hypnotiser ses victimes : le grand criquet vert dont je parlais tout à l’heure, placé en face d’une mante, ne tente aucune résistance, n’essaie même pas de fuir… Et, bien qu’il soit aussi long et plus gros que l’ogresse, son compte est bon et vite réglé. Monstruosité, enfin, parce que la mante est le seul orthoptère résolument carnivore et que ce carnivore tue maintes fois non point par faim, mais pour le seul plaisir de tuer.

Au fond d’une caisse, je place une motte de terre découpée dans une prairie ; je la dispose de façon à ce que la surface herbue s’incline en pente douce, comme au revers d’un de ces talus où Grillon chérit tellement de se gîter. Après quoi, avec un bout de canne d’un centimètre de diamètre environ, je pratique six trous dans ma prairie minuscule : avec quelques coups de pouces aux orifices, j’ai réalisé et parfait six fois, en moins de cinq minutes, le dur et doux labeur qui prendra tant de jours à Grillon.

J’expose cette cage au soleil et j’y introduis six pensionnaires. Quelques minutes d’affolement ; reconnaissance des lieux ; hésitations au bord de ces logis si curieusement confortables ; et, bientôt, chacun des six grillons monte la garde devant un des six trous… C’est tentant, à coup sûr ! Mais le nouveau venu ne risque-t-il pas d’être honteusement chassé et de recevoir, en outre quelque horion mémorable, — une de ces rudes morsures que le premier occupant, en bonne posture, bien calé au fond du trou, peut si facilement infliger aux intrus ?… Allées, venues, étude minutieuse du lieu ; or, rien n’indique que ce gîte aux parois pourtant lisses et nettes, au seuil bien aplani et dégagé, recèle un légitime propriétaire : c’est étrange, mais c’est comme ça ! Nulle trace, sur la plate-forme, des ordures ménagères ou des ordures tout court que l’habitant d’un tel palais n’aurait point manqué d’y évacuer. Remuements d’antennes attentifs ; puis une pause… Non ! décidément… rien ni personne au fond du trou… Allons voir !…

Moins de vingt-quatre heures plus tard, mes petits bonshommes se sont joyeusement installés et vivent tranquillement leur vie dans cette maison faite sur mesure, qu’ils n’auront plus qu’à entretenir et à perfectionner si bon leur semble… Pauvres grillons, vous avez bien raison de ne pas éprouver la moindre reconnaissance à l’égard du mystérieux génie qui vous a valu pareille aubaine ! Car tout cela va très mal finir pour vous.

C’est le troisième jour, que j’introduis les mantes religieuses dans cette Salente de ma façon.

Le troisième jour, afin que les six grillons se considèrent, dans le domaine que je leur ai attribué, aussi tranquilles que s’ils jouissaient de la liberté dans la prairie.

Les ogres dont je vais leur imposer la société tragique, sont au nombre de deux : un mâle et une femelle pleine. J’ai tenu l’un et l’autre à jeun durant six heures, ce qui est un laps de temps déjà considérable pour des ventres perpétuellement affamés.

Le mâle doit être vierge, puisqu’il vit, et que les épouses, dans ce délicieux petit monde, croquent généralement leur conjoint au cours de la pariade. J’ai choisi une femelle au ventre lourd et gonflé, pour qu’elle ne soit pas détournée de sa gloutonnerie féroce, seule chose qui m’intéresse ici, par les tendres velléités de son compagnon.

Elle mangera pour plusieurs, comme celles des femelles de toute race dont le ventre emprisonne un ou plusieurs espoirs. Le mâle, cependant, mangera ses restes, ou ne mangera rien, si rien ne lui est laissé. Il se tiendra dans un coin de ma cage, chétif et triste, à l’affût d’une collation hypothétique, soupirant peut-être aussi après une idylle que l’état de son unique compagne lui interdit d’espérer en pareil lieu.

La femelle s’est vite débarrassée d’aussi accablantes pensées, si tant est qu’elle les ait à aucun instant conçues ou nourries. Je ne l’ai pas jetée dans la cage depuis cinq minutes qu’elle est déjà en pleine action, pour employer un terme cynégétique fort bien à sa place ici. Vous pensez que cette future mère de famille n’a point atteint son âge sans savoir ce que signifie un trou de grillon, même quand c’est l’industrie humaine qui l’a fabriqué, comme c’est le cas.

Après une promenade compassée et studieuse sur les frontières de la cage, la voici qui s’arrête devant le premier trou rencontré. Le pays est ennuyeusement limité, mais il reste à l’estimer au point de vue alimentaire. La mante femelle observe le gîte de Grillon, note qu’il est habité grâce aux indices qui, absents trois jours plus tôt, permirent à son hôte actuel de juger qu’il ne l’était pas… Bonne affaire ! La contrée n’est pas sans ressources… Enregistrons et souvenons-nous !… Et poursuivons notre exploration si passionnément intéressée et intéressante.

Très vite, les six trous sont découverts, et la mante, alors, se repose parfois un bon quart d’heure, — non sans lisser ses babines du bout de ses mains, ou, pour mieux dire, non sans nettoyer ses mâchoires à l’aide de ses monstrueuses griffes ; ceci en prévision du régal qui se prépare. Six repas succulents servis ou tout comme sur un espace de vingt-cinq centimètres carrés ! « Vous pensez si l’endroit est bon, ma chère dame ! » a l’air de confier cette mégère à une de ses pareilles qui, pourtant, n’est pas là… Elle ne se presse plus. Les mouvements de ses palpes semblent déguster à l’avance le festin dont elle ne saurait douter désormais. Tout ce qui a pu la troubler à son arrivée dans la cage, les murs hostiles de planche, le mystère inquiétant de la toile métallique, le miracle du verre, de cette translucidité opaque au tact et à la progression, tout cela ne représente plus que des problèmes sans importance… L’endroit est bon, vous dis-je, c’est-à-dire admirablement ravitaillé !… Et que demandons-nous de plus, nous pauvre vieille mante tout près de céder à ses descendants la part de bonheur et d’appétit que lui a réservée la Terre ?

Allons, assez rêvé, d’autant plus qu’un rayon de soleil effleure la cage et va bientôt atteindre le niveau des terriers. Bien entendu, les petits nigauds qui habitent là vont se croire obligés d’aller dire bonjour à l’astre !… Et la mante, toujours posément, gravit la minuscule pente herbue ; elle prend bien soin de ne pas passer entre le soleil et l’orifice d’un trou : les gens les plus niais, voyez-vous, ont parfois de si étranges défiances ! Elle grimpe, contourne de loin l’orifice et la plate-forme… et va s’installer immédiatement au-dessus de celle-ci et de celui-là, dans une attitude d’immobilité si absolue et d’attente si fervente qu’on est presque tenté de n’en plus vouloir à Linné et de ne le juger pécheur que par erreur, lorsqu’il crut, dans sa nomenclature, pouvoir utiliser l’épithète religiosa à propos d’un insecte assassin !

Grillon, qui se croit en pays sûr, ne tardera pas à venir saluer la chère lumière… Aussitôt que les petites antennes brunes et la grosse tête sans malice auront dépassé le bord du trou, le monstre, au-dessus de lui, le monstre invisible autant par la position qu’il a gagnée que par sa couleur de prairie, tendra les ressorts de son piège ; il visera, méticuleusement, froidement : ce n’est pas le temps qui lui manque ! Sa tête s’incline de gauche à droite, de bas en haut, avec une précision effarante, et qui tient compte, dirait-on, du moindre mouvement de la proie convoitée ; elle semble aussi, par moments, cette vilaine tête, s’inquiéter de ce que lui veulent les regards humains qui s’appuient sur elle, à travers les vitres de la cage… Et alors, mon horreur est telle que j’ai presque envie de me saisir de la bête vorace et de l’écraser sous mon talon, ou de la vouer, vivante, à ce beau feu de pommes de pin et de corsier que le froid précoce m’a obligé d’allumer dès aujourd’hui dans la chambre des bêtes et des livres, des herbiers et des manuscrits…

Le déclic du piège a été si rapide et, griffes antérieures à part, la mante est restée si curieusement immobile, que je demeure tout pantois de voir maintenant Grillon soutenu à pattes tendues dans le vide, à quelques millimètres au-dessus du bord de son trou ; certes, il gigote comme un beau diable, mais c’est là peine absolument vaine : jamais le piège ne lâche sa proie. Et aussitôt, une scène d’horreur commence, où le comble de l’épouvantable est justement cette frénésie désespérée des mouvements chez la victime, comparée à l’impassibilité absolue de l’ogresse déjà en train de se régaler.

Quand la meurtrière est l’araignée des champs, du moins la lutte a lieu sans traîtrise : un duel à mort, ai-je dit, mais un duel loyal et à chances à peu près égales… Et puis, toujours, dans ce cas, Grillon est mort avant d’être mangé. Bien au contraire, lorsque c’est la traîtresse mante qui l’a saisi de son double harpon dont les pointes ne contiennent aucune liqueur stupéfiante ou vénéneuse, Grillon, déjà dévoré presque totalement, dépourvu de ses entrailles (morceau de choix !) et de la plupart de ses viscères, Grillon qui n’est plus qu’un crâne, de la peau et des pattes, subit le supplice de demeurer encore vivant.

Et l’ogresse, rassasiée, n’aura pas la pitié de l’achever ! Elle se débarrasse avec adresse et désinvolture du pauvre être vidé qui, néanmoins, manifeste parfois encore quelques velléités de se traîner jusqu’au bord de son trou. Après quoi, elle se livre à une minutieuse toilette, récure un par un les harpons et les crochets, — graissage de l’arme et nettoyage de vaisselle combinés, — puis, tranquillement, s’éloigne dans la direction du terrier voisin.

Alors le mâle, le piteux mâle qui tâchait jusque-là de se faire oublier dans son coin, entre en scène et va se régaler des bas morceaux, suce les pattes, nettoie les nerfs, la peau et absorbe le contenu de la boîte cranienne, — de la boîte cranienne sur laquelle les antennes vibrent encore, d’un incontestable frisson de vie suppliciée.

Je laisse une nuit se passer. Quand je reviens le lendemain, de bonne heure, à mon poste d’observation, tout est consommé, ou presque : la mante femelle suce dédaigneusement, car elle n’a plus très faim, les intestins du dernier grillon qu’elle laisse en fin de compte s’échapper, affreusement blessé, pourtant capable de guérir encore et de vivre… Mais le mâle, l’humble mâle, enhardi et mis en goût par l’abondance relative dont il jouit depuis la veille, a compris ce qui se passait ; il accourt, empoigne à son tour le grillon dédaigné et n’en laisse que les antennes, le bout griffu des pattes, la peau et la pellicule cranienne.

Certes, je sais bien que le combat pour la vie, dans le monde des insectes, est impitoyable et ne connaît de trêve aucune. Néanmoins, une expérience comme celle que je viens de décrire, ne va pas sans remords pour moi. Je sais bien, aussi, que l’assassinat de Grillon par la mante en plein champ est fréquent, car les féroces braconniers verts connaissent, repèrent et vident les terriers de ce fin gibier tout comme nos braconniers ceux des succulents lapins de garenne. Je soupçonne, enfin, que les six grillons qui cohabitaient, par mes soins, avec les deux mantes, se sont aussi facilement résignés à un sort affreux que l’ont fait les populations humaines à divers événements non moins déplorables et non moins répugnants, durant ces dernières années.

Néanmoins… oui, j’éprouve un remords sentimental, sinon rationnel, de ce sextuple meurtre dont j’ai été l’occasion, sinon la cause efficiente. Et ceci par envie orgueilleuse de découvrir et de décrire certains menus faits naturels inaperçus jusqu’ici d’un autre que moi !… Je m’en veux, dis-je… Je vais donc venger Grillon et sa race, d’une façon un peu simplette, puérile, cruelle… Mais ce sont les meilleures des vengeances humaines qui méritent ces épithètes-là.

Je n’ai qu’à laisser en tête-à-tête l’ogresse et l’ogre dans la cage dépourvue de pâture. Demain, celle-là aura proprement dévoré celui-ci, avec autant d’appétit qu’elle en montre à dévorer, après et même pendant la pariade, son partenaire aimant et aimé. Pourtant, dans le cas que je viens de décrire, il s’agissait d’une dame prête à devenir mère et d’un vieil éphèbe, probablement jugé inapte à l’amour par les femelles de sa race : toutes choses qui, dans le monde dont je m’occupe, ne permettent pas d’imaginer le moindre geste tendre entre deux êtres de sexe différent, même quand un mauvais plaisant de bon génie humain les abandonne dans un pays qui a tout d’une île déserte. Le certain, c’est que le mâle vierge meurt comme s’il avait été aimé, c’est-à-dire qu’il meurt mangé par une femelle, et il y a là peut-être, pour lui, une consolation in extremis de la plus précieuse qualité.

Mais la femelle ? Amusons-nous. Laissons-la jeûner un jour, deux jours, trois jours. Sa vie n’est nullement menacée par une diète prolongée, si formidable que soit sa gloutonnerie ordinaire. Mais sa fureur devient bientôt comique à contempler… Finies, ses allures onctueuses et compassées de parvenue bien nourrie ! La voici qui court en tous sens, essaie de ronger la toile métallique, bondit insensément contre la vitre au risque de fêler sa minime cervelle de créature toute-en-ventre… Alors, dans une cage voisine, où s’est reproduit le drame — par moi organisé et monté sur plusieurs scènes à la fois — des six grillons et des deux mantes, je vais chercher une autre femelle, aussi vigoureuse que celle que j’ai particulièrement observée, pleine comme elle, affamée comme elle, et depuis le même temps ; puis je présente l’une à l’autre ces charmantes personnes, en les enfermant dans la même prison.

Et, cette fois aussi, c’est du beau sport ! Egalité absolue, connaissance et usage des mêmes ruses, frénétiques poursuites, offensives et contre-offensives perpétuelles, essais de fascination et d’épouvantement de part et d’autre, ébrouement furieux d’ailes, procédés d’intimidation multiples et savants, jusqu’à ce qu’une faim devenue frénétique impose le corps à corps final et fasse rouler les deux matrones ennemies, accrochées irréparablement l’une à l’autre. Match sans résultat, dirions-nous en langage humain, car l’heure de la mort a sonné dès lors pour les deux ogresses ; il ne s’agit plus que de savoir laquelle des deux aura prélevé, en fin de compte, le plus de nourriture sur son adversaire et aura, en conséquence, la consolation de ne trépasser qu’un peu plus tard, — satisfaction d’ordre à coup sûr strictement moral.

Je pense alors, toujours un peu puérilement, que Grillon est vengé, et je m’en réjouis. Mais je ne peux m’empêcher d’éprouver un désagréable frisson en pensant que, après les diverses guerres mémorables qu’a subies l’humanité, il ne fut pas rare de voir les vainqueurs désignés et reconnus s’entre-dévorer, à la façon de mes mantes religieuses, fortes pourtant, et grasses et riches de tout l’espoir d’avenir que l’une et l’autre contenaient.

On ne saurait se rendre compte de la vie d’un être sans bien connaître les dangers qui la menacent et qui en font le prix. C’est pourquoi je n’ai pas hésité à m’attarder sur les ennemis principaux de mon personnage et sur les moyens parfois ingénieux dont ils usent contre lui. Mais Grillon n’a pas à se méfier, bien entendu, des seuls pièges de courte vie que lui tendent d’autres êtres animés. De même qu’une tuile peut tomber sur la tête d’un paisible promeneur ou une tortue sur le cerveau illustre d’Eschyle, de même Grillon peut entrer dans la mort noire du fait d’un sabot innocent de berger ou de ruminant qui se sera par hasard appuyé sur lui. Mais je n’ai pas à insister là-dessus, quelle que soit la rigueur que je souhaite à la conclusion où je tends.

Signalons encore que Grillon, comme la plupart des insectes qui ne vivent pas en société, semble ignorer la maladie ; certes, quand, en avril, une grêle abondante transforme pour un temps la surface du sol en glacier, calamité météorologique assez fréquente en Gascogne, j’ai observé maintes fois que Grillon, recueilli par moi à moitié étouffé et congelé, meurt en dépit de mes soins ; tout de même, il serait excessif de prononcer ici un mot comme pneumonie.

J’ai noté également qu’un grillon dont le gîte a été fortuitement inondé par l’urine d’un quelconque ruminant, — cheval, mulet, bœuf ou vache, hôtes fréquents des prairies, — sort aussitôt de son trou « comme s’il y avait le feu », pour employer l’expression d’un vieux paysan à qui, un jour, je faisais remarquer le fait. J’ai renouvelé souvent l’expérience, à l’aide d’urines préalablement recueillies. Qu’on me fasse grâce de détails en pareil sujet !… Mais, que l’infect liquide provînt de la vessie d’un mammifère herbivore, carnivore ou omnivore, le résultat fut toujours le même. Grillon apparaissait très vite, comme affolé, tentant de s’essuyer aux menues herbes ; autant qu’il y ait jamais réussi ou que j’en aie pris soin moi-même avec un peu d’ouate hydrophile, Grillon ne s’est jamais remis d’un pareil coup que dans les cas où il n’avait pas été sérieusement inondé. Transporté dans une de mes cliniques, il y demeurait immobile, sans prendre de nourriture, témoignant d’une apathie complète ; et il mourait dans la semaine.

L’effet physiologique exact, pour Grillon, d’un bain d’urine ? Je l’ignore. Cela ressemble à une suppression totale de la sensibilité et notamment de la sensibilité gustative, puisque la mort a lieu par inanition, quelles que soient les friandises que l’on offre au malade. Mais, sur ce point, je me borne à signaler le fait ; je n’affirme ici qu’une des nombreuses causes (rare celle-ci, certes, et probablement peu soupçonnée) qui peuvent faire Grillon en liberté mourir à l’improviste.

Maintenant, concluons.

J’ai évalué (approximativement, bien entendu) à trente pour cent le nombre des grillons à naître ou nés qui sont détruits par les fourmis. J’aurais pu, à la fin des alinéas précédents, et à propos des divers autres ennemis de Grillon que j’ai passés en revue, énoncer chaque fois une nouvelle évaluation approximative du même genre. Je m’en suis gardé comme d’un refrain sinistre et qui aurait risqué de lasser encore par sa monotonie. J’aime mieux faire cette évaluation en bloc et déclarer, après mûre réflexion et des années d’expériences, que, sur cent grillons, il n’en est pas, en moyenne, la moitié d’un qui meure de sa belle mort…

Heureusement, Grillonne pond de deux cents à deux cent cinquante œufs en cage et un peu plus (de ceci, je n’en suis pas sûr, mais je le soupçonne) en liberté. Donc, un couple de la génération de l’an passé sera remplacé au début de la saison des amours, cette année-ci, par un trio, ou presque… Mais quelques mâles, non contents des coupes sombres pratiquées par leurs ennemis dans leurs rangs, jugeront encore bon de s’endommager entre eux. C’est pourquoi, chaque an, malgré la fécondité considérable des femelles, il n’y aura pas sensiblement plus ou moins de grillons sur la terre qu’il n’en existait l’an précédent.

Si d’autres ennemis et d’autres dangers survenaient au cours des siècles, il est probable que Grillonne pondrait davantage ou que sa race apprendrait à mieux encore se dissimuler ou défendre. Mais il est sûr que, pour quelques myriades d’années humaines, nous nous trouvons en présence d’un équilibre parfaitement stable dans l’évolution de cette race très avancée et que, malgré les épreuves terribles auxquelles chacune de ses générations est soumise, Maman Nature et Papa Bon Dieu, les surveillants de la Balance, estiment que tout va bien ainsi.

IV

Autre monologue de Grillon :

« Je dois maintenant, non pas redoubler de prudence, mais me gourmander perpétuellement afin de demeurer au moins aussi prudent que je l’ai été jusqu’ici. Je suis distrait, ravi ; beaucoup des miens, je le sens, ont dû déjà payer cher des distractions et des ravissements de ce genre.

« D’abord, les trésors sans prix que m’a offerts la vie, se sont augmentés d’un nouveau trésor dont l’absence ou la suppression, à présent que je le connais et que j’en ai joui, déprécierait tous les autres. Ce fut très singulier : j’allais au hasard, à travers l’émerveillement perpétuel des herbes, des couleurs, des tiédeurs, des odeurs, sans autre souci que de me garer au moindre bruit, comme il sied à un grillon pieusement respectueux de sa vie et de l’avenir de sa race ; tout à coup ma face a heurté plus fortement qu’à l’ordinaire un brin d’herbe. L’ai-je mordue, à tout hasard, pour lui apprendre à mieux respecter une autre fois ma promenade, ou ai-je ainsi agi pour une raison différente et qui m’était encore obscure ? Je ne sais. Mais je sais qu’à peine mes crocs s’étaient refermés sur le brin d’herbe, une volupté que je n’avais jamais éprouvée jusque-là s’est insinuée dans tout mon être, plus moelleuse que tout ce qu’on frôle en marchant de très doux, plus éblouissante que la lumière, plus bienfaisante que la chaleur, plus puissante en moi que les plus vifs parfums du sol et des plantes, — oui, puissante au point de me faire oublier le danger souvent, trop souvent… Ce n’était plus la beauté et la bonté répandues autour de moi qui me faisaient l’aumône, c’était comme si la bonté et la beauté du monde se fussent données pleinement à moi, en se réduisant à ma mesure ; elles ne me souriaient plus au passage, elles communiaient avec mon bonheur.

« Alors, j’ai mâché longtemps le brin d’herbe, très longtemps, et je me suis étonné soudain de le voir devant moi abîmé, meurtri, saccagé, et peut-être en ai-je été un instant épouvanté, comme si j’avais épuisé avec trop de gloutonnerie les délices qu’il m’avait offertes. Mais bien vite, j’ai compris que je m’étais enrichi de sa diminution ou de son anéantissement et que les innombrables brins d’herbe de ce monde contiennent pour moi les mêmes vertus. Quand j’ai mordu et mâché le brin d’herbe, je crois devenir aussi puissant et éternel que le monde qui m’abrite ; je suis beau et fort ; je conçois contre le danger des ruses dont l’ingéniosité m’éblouit moi-même, et je sens, dans mes mâchoires à l’énergie décuplée, frémir une rage qui me ferait tenir tête à des brigands devant lesquels hier encore j’aurais fui…

« Merci, mon Dieu, d’avoir répandu, — tu ne le fais probablement pas pour tous les autres êtres, — le souverain miracle de la nourriture au-devant de mon moindre désir et de chacun de mes pas. »

Je crois, en effet, avoir dit que Grillon ne mange pas durant les premiers jours qui suivent son éclosion. Et, pourtant, il grandit et se développe. Sur ce point, ma certitude a été facilement acquise : je mets une dizaine de grillons nouveau-nés dans une boîte en fer blanc couverte d’un vitrage, et j’expose celle-ci au midi, « au bon du soleil », comme on dit chez nous ; j’installe à côté d’elle une autre boîte pareille et peuplée d’un nombre égal de grillonneaux ; mais, dans celle-ci, je renouvellerai journellement la provende traditionnelle des grillons : herbes des champs, feuilles de laitue, plus les aliments de luxe, sucre et mie de pain, qu’un geôlier de mon espèce n’a pas le cœur de leur refuser.

Au bout d’un temps qui ne saurait varier beaucoup de quinze jours à trois semaines (quinze jours, si beau qu’ait été le temps, trois semaines s’il s’est montré maussade) les grillons de l’une et l’autre cage se sont également développés, jusqu’à atteindre le quart environ de l’importance qu’ils auront adultes ; je constate aussi que les grillons de la cage ravitaillée n’ont touché à aucun des mets par moi servis, fût-ce du bout des mandibules, et qu’il n’y a trace d’excréments, même au microscope, nulle part.

Cependant, deux autres cages, de bois, celles-ci, et couvertes d’un toit de singalette, c’est-à-dire infiniment moins pénétrables que les premières à la lumière et à la chaleur, ont été placées par mes soins dans un recoin de grenier froid, à l’abri de tout soleil. Là aussi, il en est une que je ravitaille chaque jour. Au bout d’une vingtaine de fois vingt-quatre heures, les quelque vingt grillons que j’ai installés dans ces régions défavorisées ne semblent pas se porter mal, certes, à cela près qu’ils présentent, dans la cage ravitaillée comme dans celle où a été observé le plus strict des jeûnes, une corpulence nettement inférieure.

Ces hôtes des recoins sombres et froids d’un grenier ne sont pas seulement, en effet, quatre fois moindres, par la taille et le poids, qu’un adulte : ils atteignent à peine la moitié de l’importance qu’ont déjà leurs jumeaux favorisés d’un climat lumineux et ensoleillé.

J’ajoute que si les grillons du grenier et ceux de la véranda ou de la serre sont alors placés dans une cage unique, et chaude et claire, et bien pourvue d’aliments, les déshérités ont tôt fait de rattraper le temps perdu ; l’instant est venu, pour mes deux clans de pensionnaires, d’ajouter la satisfaction de la faim aux bienfaits que Nature leur a prodigués déjà, et les chétifs, les retardataires, en sont quittes pour mettre les bouchées doubles.

Au bout de quinze jours, les quarante grillonneaux, venus dix par dix, dans la même cage, de quatre cages diverses, sont tous d’égale taille et font honneur à leur nourricier.

Que conclure de tout ceci, à moins que mes yeux n’aient failli, ou que je n’aie omis quelque cinquante fois de suite une des conditions essentielles de l’expérience ? Il faut conclure que Grillon, au sortir de l’œuf, peut se passer de manger pour croître et que, de cette croissance où il aspire, comme toute créature qui naît pour mourir, la lumière et la chaleur sont les facteurs cardinaux durant les quinze ou vingt premiers jours de son existence.

Le fait peut sembler extraordinaire, mais l’expérience est si facile que je m’en voudrais de ne pas conseiller de la tenter à quiconque s’étonnerait. Deux boîtes de conserves couvertes d’un bout de vitre et percées de trous pour laisser passer l’air ; deux minuscules caisses de bois, deux boîtes de dominos par exemple, dont on remplacera le couvercle à tiroir par la clôture d’un tissu qui, lui aussi, permette aux captifs de respirer à leur aise ; du soleil et de la clarté d’une part, de l’ombre et une température égale d’autre part ; trois semaines de patience et d’attente pour l’observateur ; et quiconque jugerait miraculeux qu’un être naissant puisse se développer sans nourriture estimera que cet humble miracle est constatable expérimentalement.

Donc, Grillon se nourrit uniquement de chaleur et de lumière dans son jeune âge, comme disaient les antiques poètes que fait de rosée la cigale en ses derniers jours. Personnellement, je sais bien que la cigale ne mange rien, ne boit même pas de rosée et qu’elle n’a plus souci que d’aimer, quand elle a conquis pour un temps si court et si plein de risques sa forme ailée et suprême.

Mais ceci me rappelle que le Grillon et la Cigale sont devenus, dans ma France d’oc, des emblèmes poétiques ; que les félibres provençaux, à la manière de leurs ancêtres les troubadours, épinglent volontiers la cigalo d’or à soun capèu ; qu’en Languedoc et en Gascogne, bon nombre de poètes du terroir aiment à se réclamer de mon personnage ; qu’ils ont même inventé à propos de Grilh (ou Grelh) c’est-à-dire de Grillon, une devise que, de tout mon cœur, je souhaite aux vrais poètes d’aimer sincèrement : per canta me rescoundi, je me cache pour chanter.

A quoi, pour le reste, peuvent servir des expériences aussi menues que celles que j’ai accomplies et décrites à propos du jeûne résolu, absolu de Grillon en bas âge ? Vaut-il la peine d’apporter tant de soins à des études dont l’humanité ne semble guère devoir profiter, surtout en des heures graves et troubles ? Oui, j’ai peut-être tort, après tout… Mais je ne sens pas en moi l’âme d’un conducteur de foules, et je n’ai, d’autre part, jamais eu de goût pour la philosophie officielle ou salonnière ; je suis en outre assez las, depuis quelque temps, de me heurter à la monotonie irrémédiable que réserve à ses curieux, la psychologie des insectes humains.

Et mon expérience minime garde de la valeur, du moins à mes yeux ; car je contribue par elle à joindre d’un nouveau lien deux insectes presque légendaires, l’un et l’autre devenus de naïfs symboles de musique, de chant et de poésie — en me portant, moi le premier, garant de l’alimentation immatérielle des grillons commençant de vivre, alors qu’étaient déjà renommées pour la même cause les cigales près de mourir.

V

C’est à l’âge d’un mois et demi ou de deux mois, — comptons même quelques jours de plus si l’automne, à son début, a été par trop pleurard, — que Grillon conquiert, sinon son apparence dernière, du moins sa taille définitive. Il est déjà le brun lourdaud qu’il restera jusqu’à la fin de ses jours ; son ventre toujours trop bien rempli l’oblige de mettre un frein à cette manie de courir comme un rat empoisonné qu’il avait lorsqu’il se nourrissait uniquement de soleil et de lumière. Depuis beau temps, il a quitté la haie originelle ou le bosquet natal et gagné la prairie voisine ou les talus herbeux de la plus prochaine route, parce que, là, les herbes lui semblent plus qu’ailleurs tendres, délectables, et que la satisfaction de son heureux appétit, surtout durant la période de sa croissance, est, de tous les biens du monde, celui qui lui paraît le plus précieux.

Bientôt, on peut remarquer que ses divagations et ses promenades ne s’effectuent plus que dans un cercle très restreint, entre telle touffe d’herbe et tel caillou éloignés l’un de l’autre d’un mètre ou de deux au plus. Sage, il a déjà limité son horizon, borné son univers ; il répugnera désormais aux gîtes dans lesquels il réfugiait jusque-là, au hasard des chemins, sa terreur ou sa lassitude ; deux ou trois asiles connus lui suffisent ; je l’ai marqué au blanc d’argent pour être sûr de ne pas le confondre avec un de ses frères et, s’il n’est pas en promenade, je le trouverai, à coup sûr, durant une bonne semaine, sous la touffe d’herbe ou à l’abri du caillou — et non ailleurs. Cette semaine-là, c’est comme la préface du livre de son destin essentiel, l’aube décisive de sa vocation, — l’introduction à la vie casanière…

Aux heures les plus tièdes ou les plus claires du jour, on le voit aller et venir, lentement, prudemment, dans le pays élu. Il observe. Les endroits où le soleil frappe dur et bien, retiennent incontestablement son attention plus que les autres. Il goûte un brin d’herbe, en connaisseur qu’il est déjà, flaire le sol du bout de ses antennes, semble en humer l’odeur de l’extrémité de ses palpes. Et puis, de ses pattes griffues, le voici qui commence non pas à fouir le sol, pour vrai dire, comme il le fera bientôt, mais qui l’égratigne, le tâte. S’exerce-t-il ? Etudie-t-il la nature du terrain ? Mystère. Nulle part il n’insiste.

Tout à coup, cela devient sérieux. Depuis deux ou trois jours, je constate que Grillon quitte, aux heures de la promenade, l’un ou l’autre de ses refuges pour gagner sans hésitation le même endroit de prairie. Et, enfin, il se met à l’ouvrage, avec une frénésie presque comique chez ce bonhomme précocement ventru. Il a élu l’emplacement de sa demeure ! Et ses pattes antérieures de s’agiter avec la même ardeur fiévreuse que font celles d’un bon chien qui, ayant découvert un trou de taupe ou reniflant un gîte de mulot, veut à toutes forces montrer au maître son zèle éperdu, et comme il sait y faire ! Allons-y des pattes, allons-y de la gueule ! Déjà Grillon disparaît presque dans le trou qu’il a creusé… Souvent, il en ressort comme un diablotin de sa boîte, portant une brindille de racine ou un gravier parfois énorme entre ses crocs élargis férocement ; puis, de nouveau, il plonge, et l’on ne voit plus que ses pattes de derrière, outils puissants, à la fois râteaux et balais, qui déblaient, déblaient, déblaient, tandis que la première paire de pattes, aidée des crocs, cisaille, pioche, fore et que les pattes intermédiaires se bornent à refouler assez maladroitement vers l’arrière une partie des décombres accumulés.

Je m’explique assez bien sa hâte. Dans le calme de la prée, le seul mouvement normal qui existe est celui, familier à tous les êtres du ras du sol, que produit le vent en caressant l’herbe ; le menu geyser de poussière plus ou moins dorée ou colorée que soulève Grillon à l’œuvre risque donc d’être remarqué à distance par ses ennemis de la saison, lézards, rainettes ou mantes. C’est peut-être pour cela qu’il n’a point de trêve jusqu’à ce que son gîte ait atteint vingt ou trente millimètres en profondeur, c’est-à-dire plus qu’il ne lui en faut pour se dissimuler. Je l’observe qui, après quelque travail pénible, racine coriace à trancher, gravier colossal et pénible à évacuer, vient se rendre compte du progrès de son œuvre ; dès que la pointe de ses antennes bien allongées n’effleure plus qu’à peine l’orifice, il sait que sa demeure d’élection a atteint le « métrage de sécurité ». Alors, sa fièvre laborieuse tombe brusquement… Surtout si le temps est beau, il ne travaillera plus désormais avec hâte. La prudence et le calcul présideront seuls aux embellissements de son immeuble, et il faudrait de bien persistantes pluies pour l’inciter à poursuivre son œuvre rageusement.

Quelquefois, j’ai essayé avec une cruauté qui m’était fort pénible, de profiter d’une sortie de Grillon à cinq ou six centimètres de son trou ébauché, pour endommager légèrement son travail, d’un coup d’ongle ou d’une pincée de terre lancée sur l’orifice ; quand il rejoint son chantier après la courte récréation, c’est, de sa part, alors, un véritable affolement, et je l’ai vu parfois, comme désespéré, regagner pour une nuit encore un de ses gîtes provisoires, touffe d’herbe ou caillou. Mais, si quelque pirate de sa race ou d’une autre race n’a point mis à profit son labeur de la veille, c’est bien le bonhomme marqué de blanc par mes soins que je retrouverai le lendemain dans le chantier où j’ai créé délibérément du désordre. Et le désordre sera largement réparé. Et le trou, si peu profond qu’il soit encore, vous aura un petit aspect habité bien plaisant à voir, avec son auvent où l’herbe est déjà taillée à point, comme une tonnelle de jardin bourgeois, ni trop ni peu, et avec sa plate-forme lisse et accueillante à toutes les tiédeurs, à tous les rayons, conçue comme ce que l’on a inventé de mieux jusqu’ici en fait de chaudières solaires.

J’ajoute qu’il faut saboter l’ouvrage de Grillon au moins cinq ou six jours de suite pour qu’il soit sérieusement écœuré et aille tenter de fixer son domicile ailleurs.

Autre prière de Grillon :

« Mon Dieu, comme la terre sent bon et comme je vais être bien là, débarrassé de la plupart de mes inquiétudes ! Mon repas est à portée de ma bouche, mon soleil n’est nulle part plus bienveillant qu’au seuil de ma maison. Et mes ennemis ont mauvais jeu, quand je compare ma destinée d’aujourd’hui à celle que je subissais hier encore. Aussi ma silencieuse prière est-elle à présent mieux qu’un cri de détresse ; grâce à toi qui m’as jusqu’ici soutenu, gardé, favorisé, je peux gonfler ma faiblesse et l’alléger au point qu’elle montera jusqu’à ton ciel sous la forme ailée de la joie.

« Comme la terre sent bon, quand on l’a soi-même creusée selon son goût et à sa taille ! Il est ici des parfums si véhéments et doux qu’ils n’ont plus besoin d’être goûtés ou mangés ; des bonheurs si supérieurs aux bonheurs venus de dehors qu’on les peut éprouver sans remuer les antennes, comme s’ils prenaient leur source en nous ou si nous étions noyés en toi. La pluie est une très mauvaise chose, mais tu nous as si bien conseillé pour le choix de notre terrain que c’est presque une volupté encore de la sentir passer et nous fuir comme au réveil un mauvais rêve. Le soleil est la merveille des merveilles, et, toujours grâce à tes conseils, dès que tu en disposes, j’en profite. J’entrevois même dès ce jour un bien nouveau, le sommeil, — non pas tel qu’il peut exister chez d’autres êtres — mais une inertie aux mérites sans pareils, dont je jouis quand je suis las ou que je n’ai rien à faire de mieux, au bord de mon trou ou au fond de mon trou ; selon qu’il fait chaud ou froid…

« Alors, rien ne bouge plus en moi. Mes antennes elles-mêmes ne remuent que si le vent les frôle. Le-concert-de-tous-les-biens paraît lui-même s’anéantir comme pour m’émouvoir plus fort dans peu de temps, quand je l’aurai retrouvé mieux que neuf et plus passionnant qu’il ne m’avait jamais paru. Mais, jusque dans cette somnolence, ô toi qui m’as tiré du néant et m’as conduit en ce point heureux de ma vie, je te bénis et je te loue. »

L’étude minutieuse de la façon dont Grillon construit sa demeure, les variations de méthode entre individus, les différences de profondeur ou de direction qu’offre la galerie selon la nature du terrain, etc., tout cela ne serait que prétexte à des comptes rendus pédantesques d’expériences.

Pédantesques et vains, car les expériences sont ici à la portée de tous. Une caisse en bois de vingt à quarante centimètres de longueur et de largeur, d’à peu près autant de hauteur ; deux ou trois orifices pratiqués dans les cloisons verticales et contre lesquels on cloue de la toile métallique, — ceci pour ventiler l’heureuse prison ; un morceau de prairie automnale et rase découpé sur une quinzaine de centimètres de profondeur et d’une superficie telle qu’il épouse strictement le fond de la caisse ; une vitre en guise de couvercle ; vous disposez en pente la prairie factice pour que Grillon ait la chère illusion d’un talus ; vous arrosez l’herbe de temps en temps, — légèrement, — pour qu’elle vive et se développe… Chargez n’importe quel naturaliste parisien de vous procurer de jeunes grillons, en septembre ou même encore en octobre ; ajoutez, à la pitance suffisante que fournira l’herbe bien soignée, quelques feuilles de laitue ou quelques miettes de pain, si vous tenez à gâter vos pensionnaires… C’est tout, et, comme l’on voit, c’est très simple… J’ajoute que certains êtres humains de sexe et d’âge différents, mais tous un peu désœuvrés et vaguement neurasthéniques, à qui j’avais fait cadeau de cages de ce genre, par moi aménagées et peuplées, m’ont juré durant des quinze jours que l’observation des mœurs de mes insectes était autrement passionnante que le bridge. Si mes lecteurs ou lectrices n’ont pas oublié déjà ce qu’il advient d’une semblable colonie quand on y introduit une ou plusieurs mantes religieuses, la distraction que je leur indique leur paraîtra plus intéressante encore…

Je n’ai plus qu’à exposer aussi brièvement que possible ce qui m’a paru particulièrement pittoresque ou plaisant, significatif ou singulier, dans la façon dont Grillon entreprend la construction de sa demeure, dont il l’aménage et dont il en use, quand elle est finie.

§ 1. — … « Quand elle est finie… » Je m’exprime mal, car Grillon ne considère jamais sa demeure comme terminée et s’efforce constamment de la rendre plus confortable et plus sûre. Les trente premiers millimètres de galerie, creusés avec la précipitation que j’ai dite, ont à peu près partout la même apparence et les commencements de terriers s’enfoncent presque tous selon une pente identique, assez raide d’ailleurs. Mais, ensuite, la question se complique pour Grillon. Il faut réfléchir et observer durant des jours et des jours avant de décider du sens dans lequel il convient que la galerie tourne, et si elle doit virer brusquement ou non, et s’il vaut mieux exagérer ou atténuer son inclinaison en profondeur. Qu’on ne croie pas, en constatant les différences de profondeur, de direction, les diversités souvent très curieuses dans la disposition de la plate-forme que rien, dans tout cela, provienne du hasard ou de la fantaisie de l’insecte. Celui-ci agit en raison de considérations très précises dont la réalisation pratique exige une science instinctive incontestable et aussi un évident labeur de réflexion.

§ 2. — Les trois principes essentiels auxquels Grillon tente toujours de se conformer pour le mieux, dépendent uniquement de sa triple préférence pour un abri aussi sûr que possible, aussi peu humide que possible, aussi ensoleillé que possible.

Un terrain à la fois friable et très perméable l’engage à ne pas trop se méfier de l’humidité ; et c’est pour cela que les terriers que j’ai observés dans les sables landais sont relativement courts et peu profonds. En revanche, ils présentent en coupe horizontale des courbes assez considérables. Ceci suppléerait à cela s’il s’agissait pour Grillon, non plus de garer sa peau des infiltrations pluviales, mais de parer à l’effusion de son propre sang.

La plate-forme sera étroite et encaissée si le trou s’ouvre bien au midi, — ce qui est l’idéal de Grillon. La galerie, toujours en angle plus ou moins aigu avec l’horizon, sera d’autant plus poursuivie en droite ligne que Grillon aura su commencer son trou bien en face du soleil dans sa force et à son apogée ; de la sorte, il savourera presque jusqu’au fond de sa demeure la bienfaisance de l’astre, volupté qu’il semble accepter même au prix de quelques risques de plus.

Ceci dit, on peut étudier tous les terriers de grillons du monde ; je suis certain que, pour les édifier selon les goûts de la race dans l’endroit que l’individu a choisi, un architecte doublé d’un minéralogiste et triplé d’un astronome ne ferait pas de meilleure besogne que Grillon.

§ 3. — Si un accident détruit de fond en comble le domicile de Grillon, son attitude en face de cette déplorable affaire dépend de son âge. N’a-t-il point encore mué pour la première fois ? Presque toujours, il se remet héroïquement à l’œuvre, si mauvaise que soit la saison et si amollie de pluie ou durcie de gel que soit la terre. A-t-il changé de peau pour la deuxième fois ? Il préférera, la plupart du temps au renouvellement d’un effort déjà tardif, se résigner à un gîte de fortune, comme ceux — touffe d’herbe ou caillou, — dont il usait à la manière d’hôtelleries avant de choisir son emplacement… Enfin, s’il a conquis sa parure nuptiale, la question est toute tranchée ; certes, c’était exquis, qu’on fût mâle ou femelle, de posséder un beau gîte bien à soi, sur la terrasse duquel on pouvait ou prodiguer son lyrisme, galants appels aux bien-aimées, insolents défis aux rivaux quand on était du sexe fort, ou savourer silencieusement un concert aussi flatteur, quand on appartenait à l’autre sexe ; mais, tout bien pesé, la plupart de nos heures étaient déjà vagabondes, le fond de notre trou, ne nous voyant plus, nous croyait déjà morts et nous semblait, à nous, respirer un relent de cave et de tombe, tant nous nous sentions amoureux de soleil, de plein air et d’aventures ; nous ne revenions plus, de temps en temps, chez nous, que pour nous installer arrogamment sur le seuil, en chantant sur un ton ou en prenant une attitude qui signifiaient à nos rivaux ou rivales : « Attention ! je suis chez moi… et vous allez voir ce que vous allez voir, si vous avez l’air d’en douter !… »

Menues satisfactions d’amour-propre qui, désormais, ne pèsent guère dans la balance ! Contrairement à ce que ferait un homme sur le tard de sa vie, Grillon, en son suprême âge, qu’on ait détruit son gîte si cher ou qu’on l’en ait chassé, s’en moque… Il a désormais mieux à faire qu’à bâtir ; il a à créer.

§ 4. — Jusqu’ici, il ne s’est agi que de la demeure de Grillon en liberté. Capturé tout petit et placé dans une cage comme celle que j’ai décrite un peu plus haut, il ébauchera un terrier quand il aura atteint sa taille définitive. Mais il ne se livrera à ce travail qu’avec une certaine nonchalance, pour satisfaire à une aspiration héréditaire, et non plus sous l’aiguillon véhément de la nécessité. Un des miracles qui m’ont le plus frappé à propos de Grillon installé dans une cage, c’est la conscience qu’il manifeste aussitôt de la sécurité à lui promise par cette situation nouvelle. Que tous les ennemis qui le menaçaient dans l’herbe des champs ne risquent plus de s’attaquer à lui en pareil lieu, peut-être le sait-il dès qu’il a fait le tour de ce domaine ; en tout cas, il agit comme s’il en était sûr. Nulle timidité dans ses promenades, nulle méfiance durant ses repas ; bientôt, qu’il ait été capturé jeune, adulte ou sur la fin de ses jours, il connaîtra mes mains, grosses bêtes inoffensives, et se laissera saisir par elles sans plus de crainte qu’il n’en éprouverait si, par exemple, il était en plein air, un peu rudoyé par le vent.

C’est pourquoi, en captivité, quand on lui fabrique un terrier, comme je l’ai fait lors de l’expérience cruelle de sa cohabitation avec les mantes religieuses, certes, il en use, parce qu’il arrive des champs et n’a pas encore l’habitude du lieu ; les mantes introduites, il y restera volontiers, pressentant trop justement le terrible danger qui le menace ; mais si la cage ne contenait pas d’ogres, on le verrait bientôt, lui et ses frères, délaisser ces terriers et leur plate-forme, n’y pas rentrer de longtemps, sauf en cas de très vive alerte, estimant sans doute qu’il vaut mieux ne pas brouter toujours à la même place, que rien n’aiguise l’appétit comme de changer de restaurant, et qu’il n’est pas de meilleure posture pour se chauffer le ventre au soleil que celle qui consiste à s’aller accrocher aux si commodes fils de la toile métallique.

Et alors, vous pouvez boucher son terrier, qu’il soit son œuvre ou la vôtre ; il viendra une fois ou deux rôder à l’entour, ne tentera rien, n’insistera pas, même si le dégât est facilement réparable. Il se moque profondément d’un habitacle qui ne représente plus pour lui qu’un luxe superflu, dénué de tout intérêt.

VI

C’est dire à quel point Grillon sait s’adapter à des conditions de vie autres que celles qui représentent les traditions imprescriptibles de sa race. Lui qui, libre, doit avoir perpétuellement présents en lui le sentiment du danger et le souci de sa défense, se montre le moins timide des insectes dès qu’il se sent en sécurité. Confiants dans la bonté du sorcier qui leur dispense, en plus de cette sécurité, des friandises comme on n’en saurait rencontrer à tout bout de champ dans les champs, les grillons captifs se laissent vivre en hôtes d’une merveilleuse Thélème… Bien entendu, cette paix bénie ne les dégoûte pas de se battre entre eux ; de ceci, ils ne s’en privent jamais, et, même au sortir de l’œuf, leurs dents, encore insoucieuses de brouter, se montrent avides déjà de mordre ; d’ailleurs, ce ne sont là que des houspillades sans gravité, et qui tiennent plus du sport que de la guerre. Ce qui est sûr, c’est que, dans le monde clos où ils vivent par mes soins, la crainte véritable, l’oppression du danger semble être pour jamais abolie.

J’imagine (et cette imagination, pour quiconque connaît Grillon, prend des airs de certitude), j’imagine que cet immense et perpétuel effroi qu’il a éprouvé à l’état libre, ou que ses ancêtres libres ont éprouvé, ne doit plus exister dans la mémoire instinctive du captif que d’une façon pour ainsi dire légendaire ; oui, un peu comme tant de faits pourtant bien naturels qui terrifièrent l’humanité primitive, demeurent dans le patrimoine mémorial des civilisés, ennoblis du titre de légendes, revêtus de toute la poésie verbale et rythmique où se peuvent hausser nos esprits.

Qu’est, à proprement parler, ce qu’entend par civilisation le vulgaire ? Le vulgaire, ou, pour mieux dire, le commun des hommes, ou pour mieux dire encore, la plupart des hommes, — tout cela, afin que M. Georges Duhamel, qui a choisi ce mot pour titre à une fort belle œuvre, — ne me soupçonne pas de le confondre avec le vulgum pecus ; car il a pris le mot de civilisation dans le même sens que moi ; il l’a fait ironiquement et par antiphrase, certes, mais, pour lui et pour moi, cela revient au même… Et le sens que j’attribue ici à civilisation correspond à peu près uniquement à sécurité et à bien-être.

Sécurité et bien-être qui apaisent vite et presque du jour au lendemain mon héros encagé, qui le font probablement sourire (car c’est là le seul mot que je vois pour traduire probablement la chose) d’un nombre comme infini de géants, d’ogres et de mauvais génies auxquels il pense avoir le droit de ne croire plus ! Mais peut-être cette délivrance du danger est-elle payée très cher par ceux de sa race, comme elle le fut dans la race humaine ; peut-être, parce qu’il n’a plus peur des génies malfaisants, sourit-il avec le même mépris de ceux qui furent aimables et beaux, comme nous faisons nous-mêmes des fées et des nymphes ; et peut-être lui arrivera-t-il de croire que le soleil lui-même est un mythe puéril, pour cette simple raison que, sachant son amour de la chaleur, je place sa cage, dans les jours froids, non loin d’un fourneau.

Ah ! ceci n’est que l’histoire toute nue d’un insecte qui m’amuse et que j’aime, et ma grande crainte, durant que j’écris cette histoire, est, avec celle d’atteindre au pédantisme par trop de scrupule ou de minutie, celle d’avoir l’air de composer une fable à l’usage de mes semblables. Les Muses qui me sont les plus chères puissent-elles m’avoir jusqu’ici préservé et me préserver jusqu’au bout de donner naïvement dans l’un ou l’autre de ces pièges !

Et pourtant, pourtant… — ceci n’est même plus de l’histoire, ceci ne représente plus que des mots lancés en l’air, en plein dans le domaine du rêve !… — qui pourrait affirmer, quand nous sourions des vaines terreurs de nos ancêtres, que notre sécurité et notre bien-être relatifs de civilisés ne sont pas les résultats d’un encagement où l’encageur est destiné à rester aussi obscur pour nous que nous le sommes pour Grillon nous-mêmes ?

Voilà d’ailleurs qui dépasse notre sujet ; et les conclusions de certains raisonnements par analogie risquent de troubler à l’excès les imaginatifs.

Retenons donc tout simplement l’extraordinaire facilité de Grillon à vivre captif, — grandeur ou faiblesse bien plus rare qu’on ne pourrait le supposer chez la plupart des insectes, — et non seulement à vivre captif, mais à s’adapter à la captivité, à s’y accommoder, et même à s’en accommoder, à se familiariser et à s’apprivoiser, bref, à se civiliser. Et cela nous permettra une digression, que j’estime nécessaire, au sujet de Cricri, le cousin domestique de Grillon, plus ordinairement appelé Grillon des foyers.

Il y a tout lieu de supposer que la divergence, l’éclosion d’une nouvelle branche sur le tronc jusque-là unique de la race grillonne, s’est produite à une époque assez récente, comme celle qui a fait deux êtres distincts du chien et du loup. Epoque assez récente, puisque, dans les deux cas, il y a toute vraisemblance pour qu’elle ait également été celle où l’homme commença de savoir faire du feu dans des gîtes à peu près stables. Parmi les chiens-loups, il en fut qui eurent peur de l’homme et du feu et devinrent ses ennemis loups, d’autres qui trouvèrent que son foyer et les restes de sa nourriture avaient bien leur charme et devinrent ses amis chiens. De même, dans la race des grillons qui pullulaient au seuil de la caverne préhistorique, il y en eut qui, plus faibles, plus lâches ou plus malins, préférèrent la chaleur moins éblouissante, mais quotidienne et régulière qu’entretenaient les premiers hommes dans l’ombre, à celle qui régnait, aléatoire et variable, sous le dôme excessif du ciel.

Je n’aime pas à provoquer des monstres et à imiter, même très petitement, l’effroyable docteur Moreau. J’ai en outre l’horreur d’expériences comme celles que je vais décrire, parce que j’ai l’impression, quand je les effectue, que, pour le vain plaisir d’affirmer une futile vérité, je me mêle odieusement de grandes et profondes choses qui ne me regardent en rien…

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings